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SOUVENIRS D'UN TRADUCTEUR

De
249 pages
Comment peut-on être traducteur-interprète en Albanie, hier le pays le plus isolé d'Europe et aujourd'hui, le plus problématique ? Edmond Tupja a traduit, tour à tour, pour le dictateur Enver Hoxha et pour le prince Norodom Sihanouk, pour certains dirigeants des Khmers rouges et d'autres personnalités communistes mineures. Après l'avènement de la démocratie, il traduit, " pour le plaisir " cette fois, des auteurs naguère interdits chez lui, tels Proust, Sartre, Gracq et Tournier.
Ses souvenirs, fourmillent de détails significatifs, racontés avec sérieux et humour à la fois, certes dans l'ordre chronologique, mais dans le sens de l'histoire.
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Souvenirs d'un traducteur

@L'Hannatian,2001 ISBN: 2-7475-1144-8

Edmond TUPJA

Souvenirs d'un traducteur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214Torino
ITALIE

A Danica Seleskovitch

comme à Jusuf Vrioni

REMERCIEMENTS

Je suis particulièrement redevable à Yves Beauvois, attaché de coopération et d'action culturelle près l'ambassade de France à Tirana et ami de nombreux intellectuels albanais, qui, premier lecteur du manuscrit de ces souvenirs, a eu la gentillesse de me faire des remarques très utiles qui en ont amélioré l'expression et rehaussé la qualité. Ma reconnaissance la plus profonde va également à René Fagnoni, secrétaire du Comité de Groupe Socpresse du Figaro et ami de nombreux journalistes albanais, qui, de la façon la plus désintéressée, m'a beaucoup aidé dans mes rapports avec divers éditeurs français.

Avant-propos

Il y a quelques années, lors d'une conversation, à la terrasse d'un café, place de la Sorbonne, avec Alain Jauson, directeur général d'une maison d'édition à Paris, j'en suis venu à lui confier un de mes projets les plus secrets, dont la seule pensée suffisait à me faire rougir: écrire un jour, en français, mes souvenirs de traducteur. Mon ami m'y encourageant, je reconnaissais pourtant la difficulté de l'entreprise: d'abord, le français n'était pas ma langue maternelle (c'est ma langue paternelle, lui disais-je en guise de plaisanterie, puisque c'est mon père qui m'a poussé à faire des études de français), ensuite, sous la dictature communiste, je n'avais pas osé noter quoi que ce soit de mon expérience de traducteur et interprète, parce que j'avais, bien évidemment, peur. Peur que mes notes, probablement exemptes de toute langue de bois, reflétant une réalité tout intérieure, la mienne, différente de la réalité extérieure, celle des autres, tombent dans les mains de la police secrète pour une raison ou une autre, dans telle ou telle circonstance ne dépendant pas de ma volonté. Car un ami à moi, ayant lui aussi fini ses études supérieures en France, avait été emprisonné pour avoir voulu coûte que coûte épouser une Française et, surtout, pour avoir tenu un journal intime, dans lequel il avait noté, outre ses déceptions de la vie de tous les jours, certaines pensées dissidentes, qualifiées de subversives par ses juges. "Mais écris ce qui t'en est resté, a insisté mon ami, car en général, c'est le moins bon qui s'en va ; ce sera

justement le noyau irréductible de ton expérience que tu vas ainsi extérioriser et, ce faisant, la plupart des détails que tu crois avoir oubliés, vont surgir des profondeurs où les a enfouis ta peur d'autrefois." Il me faudrait donc fouiller dans les plus petits recoins de ma mémoire. Or, curieusement, mémoire rime avec passoire, en français comme en albanais, peut-être aussi dans d'autres langues. Est-ce là l'effet d'un pur hasard? Quoi qu'il en soit, les deux ont les trous en commun, car elles sont faites à la fois pour laisser passer et retenir. Plus leurs trous sont grands, moins elles retiennent; en revanche, s'ils sont tous bouchés, il y a risque d'engorgement. Fuite totale et engorgement étant également dangereux, les inventeurs de ces deux outils semblent, chacun de son côté, avoir tendu vers un équilibre savamment dosé: impossible de tout laisser passer, impossible de tout retenir; voire même: pour retenir l'essentiel, il faut laisser passer ce qui est sans importance ou presque. Dans l'Albanie communiste, la mémoire officielle fut un immense trou qui tantôt engloutissait tout, tantôt était atteint d'une espèce d'horrible vaginisme politique et social. Quant à la mémoire individuelle, elle fut souvent une passoire à double fond, les trous de dessus ne correspondant pas tout à fait à ceux de dessous; tant et si bien qu'il en restait toujours quelque chose qu'on croyait parti, évacué à jamais, entre la structure de surface et celle de fond. Certes, les événements sans consistance, pour ainsi dire liquides, étaient sommairement filtrés et presque rien n'en était retenu. Mais les événements graves, traumatisants, eux, restaient, souvent invisibles, parce que cachés grâce au double fond. Or, qui dit «double », dit attitude schizophrénique. C'est vrai, mais c'était, apparemment, le seul moyen permettant à la mémoire individuelle de survivre pour témoigner un jour. Un jour qui semblait pourtant si lointain, presque improbable. 10

Mon ami français avait raison. De retour chez moi, je me suis mis presque aussitôt au travail, j'ai peiné en me battant contre l'oubli, contre cette ombre gluante qui planait encore sur ce que je cherchais souvent à tâtons, parfois désespérément, mais avec cette hargne que donne justement la volonté de témoigner. Oui, témoigner d'une époque où le traducteur était considéré comme un intellectuel sans couleur, sans odeur et sans saveur, qui n'avait pas ni ne devait surtout avoir d'idées propres, souvent même comme quelqu'un de suspect: n'est-il pas vrai que, jusqu'en 1965 à peu près, apprendre ou enseigner une langue occidentale, revenait, notamment dans la province albanaise, à avoir, du moins idéologiquement, certaines connivences avec l'ennemi? Oui, témoigner aussi du calvaire qu'était la traduction quand on traduisait les œuvres et les discours d'un dictateur qui se prenait tout simplement pour Shakespeare ou Balzac, mais aussi du salut qu'apportait aux traducteurs albanais le contact des œuvres littéraires, si différentes des ouvrages politiques de l'époque. Oui, témoigner enfin du combat mené chaque jour pour surmonter son angoisse, malgré ce genre de traductions, grâce à la solidarité de quelques collègues et à la présence, pendant une douzaine d'années, d'un être aussi exceptionnel que Jusuf Vrioni, qui m'a appris, avec finesse et patience, l'art de traduire et à qui je serai, toute ma vie, redevable et reconnaissant. Oui, témoigner, mais en gardant le sens de l'humour. De cet humour qui, comme le soulignait Breton, a "quelque chose de libérateur". Le temps passe, les souvenirs restent en nous, même quand on croit les avoir perdus à jamais. Maintenant je pense sincèrement qu'un traducteur est capable de traduire son propre passé dans la langue du présent, d'écrire un livre qui existait déjà en lui, mais sans qu'il le sache. Il

Proust dit quelque part, dans Le Temps retrouvé, que "le devoir et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur". J'aimerais bien inverser les termes de cette belle pensée et affirmer que "le devoir et la tâche d'un traducteur sont ceux d'un écrivain". Si c'était vrai, ce livre en serait la preuve.
Tirana, le 20 novembre 1999

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Traduire comme on respire

Parfois, lorsque, m'interrogeant sur les origines de ma passion de la traduction, je remonte la pente glissante du Souvenir, m'accrochant presque désespérément aux branches mortes des événements passés, je ne retrouve, à ma déception, que certaines réminiscences qui ne m'apportent aucune lumière. Il s'agit plus précisément de quelques épisodes de ma tendre enfance prouvant que ma prise de conscience de l'existence d'autres langues que l'albanais, ma langue maternelle, fut plutôt précoce. Ainsi, comme ma grand-mère paternelle et ma mère parlaient le grec, quand elles voulaient, en ma présence, évoquer certains sujets réservés aux adultes, elles communiquaient dans cette langue que, bien évidemment, je ne comprenais pas du tout. Un jour, ma curiosité ayant eu le dessus sur ma timidité, j'osai demander à ma grand-mère comment on disait pain en grec. Elle me le dit aussitôt et moi, tout naturellement, je comparai ce mot, psomi, à son équivalent albanais bukë. Et de faire, à mon grand émerveillement, deux découvertes: d'abord, on pouvait exprimer la même réalité extralinguistique par des sonorités très différentes les unes des autres; ensuite, les mots pouvaient changer en passant d'une langue à l'autre, les choses, elles, restaient les mêmes. J'en fus même bouleversé: les mots, si magiques quand il s'agissait de s'en servir dans sa propre langue pour nommer, perdaient de leur charme quand il s'agissait de les utiliser pour renommer, c'est-àdire indiquer, certes dans une autre langue, le même objet.

Mais mon bouleversement s'accrut quand j'en vins à me demander lequel de ces deux mots allait le mieux à la chose qu'ils désignaient. Je me creusai longtemps la cervelle et finis par demander à mon père ce qu'il en pensait. Ne sachant pas un mot de grec, il me répondit que c'était du pareil au même, mais que, connaissant bien l'italien, il trouvait que pane, vocable désignant le pain dans cette langue, lui semblait plus musical. Et d'ajouter, en riant: «En tout cas, l'essentiel, c'est que le pain soit bon! » C'était un peu la même impression que j'avais quand, ayant connu telle personne portant tel prénom, je découvrais que ce prénom n'allait pas tout à fait à une seconde personne, qui le portait également. Quelque temps plus tard, j'appris que je portais un prénom étranger, français plus précisément, que je devais à la lecture que ma mère avait faite, dans son adolescence, du Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas. Quand elle me raconta l'histoire d'Edmond Dantès, il me sembla que mon prénom ne m'allait pas si bien, puisque quelqu'un d'autre l'avait porté bien avant moi. D'où un petit complexe qui ne devait pas me tarauder très longtemps, puisque, m'identifiant inconsciemment au célèbre personnage d'Alexandre Dumas, je ne pensai qu'à me trouver une Mercédès à ma taille et, par la suite, à apprendre le français. Je m'attachai davantage à mon prénom le jour où je constatai qu'il n'était pas traduisible, qu'il s'écrivait et se prononçait plus ou moins de la même façon dans plusieurs langues: Edmond, Edmondo, Edmund. Mais j'aurais été très malheureux de m'appeler Guri, car en français on m'aurait appelé Pierre et en italien Pietro. Déjà à l'époque, j'avais donc la vague sensation qu'en passant d'une langue à l'autre, le cœur des choses, leur sens, restait le même, mais qu'il ne battait pas tout à fait au même rythme.

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Quoi qu'il en soit, mon enfance s'écoula sans que je me rende compte de ma vocation de traducteur, puisque, à vrai dire, je ne connaissais que ma langue maternelle. Les quelques mots de grec, d'italien et, plus tard, de russe que j'appris au hasard de mes conversations ne suffirent pas à m'y faire penser. Ce n'est que plus tard, au collège, vers l'âge de onze ans, que, avançant dans ma connaissance du russe, je pris conscience de l'activité appelée traduction. C'est ainsi que, petit à petit, je me familiarisai avec ce passage permanent d'une langue étrangère à ma langue maternelle, mais ce n'est qu'au lycée que je fis mes premiers pas dans l'art de traduire. Evidemment, à l'époque, vers 1961, dans l'enseignement des langues étrangères, prévalait, du moins en Albanie, la méthode indirecte, c' es-à-dire que l'on recourait à la traduction. Je fis donc pas mal de versions dans mes cours de russe. En 1963, je me mis à apprendre, toujours au lycée, une seconde langue étrangère, le français. Mon professeur, monsieur Bobrati (à l'époque c'était le camarade Bobrati), un ami de mon père, était aussi traducteur. Ma première traduction du français en albanais, ce fut un petit poème de trois ou quatre strophes où il était question d'un chêne en automne. Je ne me souviens pas de l'avoir montrée à mon professeur, mais je me rappelle très bien n'avoir pas été très content du résultat de mon travail parce que j'avais constaté que mes rimes étaient presque toutes verbales. Un jour, je vis sur la devanture d'une librairie la version albanaise de Mont-Griol de Maupassant, qui venait de paraître. Je l'achetai et imaginez ma joie quand je découvris que le traducteur n'était autre que mon professeur de français. Je me fis certes dédicacer le livre par lui, rêvant, en secret, de devenir un jour et professeur de français, et traducteur comme lui. Très étrangement, mon vœu a été exaucé. Mais n'anticipons pas.

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En novembre 1965 j'eus la chance d'être envoyé en France faire des études de français en tant que boursier du gouvernement français. C'était l'époque où, pour montrer qu'il ne s'était pas isolé du monde en s'excluant du camp socialiste, le régime totalitaire d'Enver Hoxha ouvrit une page nouvelle dans ses relations culturelles avec la France. Nous étions deux à partir, T.R., secrétaire de l'organisation de la jeunesse de notre lycée et membre suppléant du plénum du Comité de la Jeunesse du Travail pour le district de Tirana, assez bon élève, fils d'ouvriers, et moi, très bon élève, mais fils d'intellectuels. La veille de notre départ, quelqu'un du ministère des Affaires étrangères, mais qui, en fait, travaillait pour le ministère de l'Intérieur, nous fixa un rendez-vous dans un café discret; là, il nous parla des nombreux ennemis, déclarés ou camouflés, qui allaient nous faire en France toutes sortes de pressions et de provocations, nous tendre toutes sortes de pièges, ajoutant que nous devions nous méfier des femmes, etc., etc. ; pour finir, il nous donna à chacun un nom en code et nous confia la consigne que nous devions transmettre à quelqu'un qui nous accueillerait à l'aéroport de Budapest, où nous devions passer une nuit. J'en fus très impressionné, car je ne savais rien de cette maladie appelée espionnite et, en conséquence, je n'avais pas encore été vacciné contre elle. Mais ce qui m'étonna le plus, c'est que la personne de notre ambassade à Budapest qui vint nous accueillir à l'aéroport, ne nous demanda pas si à Tirana les mimosas avaient fleuri en abondance cet automne-là. J'arrivai donc en France le Il novembre 1965 et, deux jours plus tard, je débarquai à Besançon où je devais perfectionner mon français. Il va de soi que pendant l'année que j'y passai, je ne m'occupai pas beaucoup de traduction, d'ailleurs je n'y pensai pas très souvent, car je consacrai tout mon temps libre à découvrir la France, la 16

vie des Français. Je ne traduisis qu'une nouvelle de Mérimée, Rondino, que j'envoyai par la poste à mon père, à l'époque rédacteur en chef de l'unique journal sportif du pays, en le priant de le faire publier dans quelque revue littéraire de la capitale. Ma traduction ne fut jamais publiée: lorsque je rentrai un an plus tard passer mes vacances chez moi, mon père me fit savoir qu'il n'avait même pas tenté de la faire lire par un quelconque rédacteur de revue littéraire, puisque le personnage principal de la nouvelle ne mourrait pas pour la « bonne cause », mais comme un simple bandit. C'est quand je remontai à Paris afin d'y poursuivre mes études, en septembre 1966, que, par la force des choses, je devais faire quelques traductions et servir même d'interprète. Quand je dis par la force des choses, c'est qu'à Paris se trouvait notre ambassade dont les employés, qui n'avaient, dans leur quasi-totalité, presque rien d'un diplomate et connaissaient mal le français, allaient très vite me mettre à contribution chaque fois qu'ils devaient traduire ou rencontrer des Français. A l'époque nous étions quatre étudiants albanais à Paris. Nous allions à la Sorbonne, à l'Institut des professeurs de français à l'étranger (I.P.F .E.), au 46 de la rue Saint-Jacques, dans le cinquième alTondissement. Nous habitions dans le même quartier, à l'Hôtel de Paris situé au 5 de la rue des Feuillantines. En général, nous devions nous présenter tous les samedis à l'ambassade, même s'il n'y avait rien à faire. Il nous fallait donc faire acte de présence, c'était en quelque sorte un ordre: l'ambassade veillait sur nous! Au début, nous aidions les employés à accomplir diverses tâches souvent manuelles; parfois nous descendions dans la cave des cartons remplis de livres de propagande qui venaient d'Albanie, puis les remontions; parfois, on nous disait de remettre un peu d'ordre dans les rayons d'une vieille et encombrante bibliothèque au point que, même 17

quand nous savions qu'il n'y avait plus rien à faire pour nous à l'ambassade, nous ne tardâmes pas à répondre au veilleur qui, nous ouvrant la porte, nous disait en guise de salutation: «Ah, c'est vous, les jeunes!», «Oui, camarade, c'est nous, les jeunes, qui venons remettre un peu d'ordre dans la bibliothèque». Mais, bientôt, quelqu'un de plus astucieux pensa nous mettre à contribution en tant que traducteurs ou interprètes, selon le cas, puisque le préjugé courant voulait que'il suffisait de parler et d'écrire plus ou moins correctement une langue étrangère pour être considéré d'office comme un interprète, voire comme un traducteur. Ainsi, pendant l'été, quand nous le passions à Paris, nous étions obligés de nous rendre, chacun à son tour, dans le seizième arrondissement, au 131 de la rue de la Pompe, c'est-à-dire à notre ambassade, pour y passer la matinée aux côtés de l'employé qui, étant de permanence, devait entre autres répondre à tout appel téléphonique; comme la plupart de ces appels venaient de Français ou d'étrangers ne connaissant pas un mot d'albanais, c'est nous qui, par la force des choses et surtout à cause de notre connaissance avancée du français, y répondions suivant, bien entendu, certaines instructions formelles. Ainsi, par exemple, on nous avait intimé l'ordre de répondre à tous ceux qui souhaitaient se rendre en Albanie à titre individuel, que les voyages touristiques en Albanie ne s'effectuaient qu'en groupes organisés. C'était une formule qui nous faisait rire entre nous, jeunes étudiants qui n'aimions pas beaucoup les clichés et encore moins la réalité qu'ils cachaient. Nous devions également, à chaque coup de sonnette, descendre ouvrir la porte principale et fournir les renseignements que l'on nous demandait. Par une journée de décembre 1966, à la veille de Noël, quelqu'un me téléphona de l'ambassade pour me dire que je devais m'y présenter le lendemain de bonne heure, en
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costume et cravate. A ma question de savoir pourquoi, on me répondit que l'on ne pouvait tout m'expliquer au téléphone. Emotif comme j'étais à l'époque, je me demandai un instant, avec une sorte d'angoisse, ce que cela pouvait bien signifier. Ce qui me rassura pourtant, c'était que je devais me mettre sur mon trente et un. Et je passai, somme toute, une bonne nuit. Le lendemain, je pris le métro à Luxembourg, je changeai à Denfert-Rochereau et descendis à Trocadero. Au fur et à mesure que je

m'approchais de l'ambassade - en passant par l'avenue
d'Eylau, la rue de Longchamp et la rue de la Pompe - je sentais renaître en moi la petite angoisse de la veille. Je sonnai trois fois - tous les Albanais, diplomates et étudiants, devaient ainsi sonner pour signaler leur présence

puisqu'il n'y avait ni interphone, ni vidéophone - et entrai
quelques secondes plus tard, le cœur presque palpitant. On m'introduisit dans le grand salon où l'on me présenta

aussitôt à deux personnages en costume et cravate - tout comme moi - qui étaient des représentants de l'Union de
la Jeunesse du Travail d'Albanie (U.J.T.A.). Ils venaient à Paris participer aux travaux du congrès annuel de la Fédération des Etudiants d'Afrique noire en France (F.E.A.N.F.). J'allais leur servir d'interprète pendant trois ou quatre jours. Je poussai intérieurement un soupir de soulagement. Bien évidemment, on ne manqua pas de me préciser que je devais considérer cet engagement comme un grand honneur et comme la preuve éclatante de la confiance que l'V.J.T.A. me faisait en portant son choix sur moi, alors que nous étions quatre à étudier en France. Je remerciai sincèrement. Un jour, ils eurent une rencontre avec des représentants de l'D.N.E.F. Elle eut lieu dans un appartement de la rue Soufflot, dans le cinquième arrondissement. Je me souviens très bien du début de cet entretien. Nous, Albanais, nous étions bien habillés, presque guindés; les Français, eux, étaient venus en tenue 19

moins formelle, en blouson et surtout sans cravate. Je traduisis sans aucune peine les formules d'usage d'un des représentants de l'U.N.E.F. Puis ce fut le tour du président de la délégation albanaise. Il commença par remercier longuement son interlocuteur; je traduisis aussitôt, puis j'attendis la suite; à ma surprise, mon compatriote continua à se confondre en remerciements. Comme j'avais déjà, quelques instants plus tôt, traduit presque les mêmes lo~gues formules de remerciement, je lui dis de poursuivre, mais lui me rappela à l'ordre: « Tu n'as qu'à faire ton travail d'interprète! » me dit-il brutalement. Je me hâtai de ressortir en français plus ou moins les mêmes remerciments, et je vis un sourire à peine esquissé et imperceptiblement ironique errer sur les lèvres des Français. Pour le reste, l'entrevue se déroula sans accroc, mais je venais de faire une expérience qui allait se renouveler presque chaque fois que j'interpréterais pour les hautes personnalités de la Nomenklatura: il fallait traduire phrase par phrase, si possible groupe de mots par groupe de mots, et non pas par unités de sens; il fallait donc être servilement fidèle, faire une traduction linguistique et non pas interprétative. Mais, encore une fois, n'anticipons pas. Un autre jour, à la veille de la clôture des travaux du congrès, le président de la délégation me donna à traduire une copie du discours qu'il allait prononcer le lendemain. Corne il y avait un certain nombre de pages et que le temps pressait, l'ordre nous fut intimé, à nous, les quatre étudiants, de traduire chacun deux ou trois pages de ce discours; je devais, en plus superviser toute la traduction. Je travaillai donc toute la nuit. Doué d'une certaine sensibilité littéraire, je veillai, dans mon travail de superviseur, à arrondir certains angles, tenant compte du public auquel ce discours était censé s'adresser. Le vice-président de la délégation, A.S.,qui parlait le français plus ou moins correctement pour avoir 20

fait naguère une année d'études à Besançon, relut la version française du discours du président et m'accusa à plusieurs reprises d'avoir par endroits émoussé le sens et la combativité révolutionnaire du texte original. J'eus beau lui expliquer que le public français, voire africain de France, n'était pas tout à fait identique au public albanais, rien n'y fit. Je dus m'incliner et revenir ainsi avec platitude à la forme même du texte de départ. Quelque vingt ans plus tard, ce même vice-président devait faire une carrière d'aparatchik et venir passer à Paris un certain nombre d'années en tant que diplomate. Jusqu'en 1967 j'avais donc traduit occasionnellement et vers l'albanais, et vers le français; j'avais également fait, toujours occasionnellement, de l'interprétation consécutive dans les deux sens; mais c'est pendant l'été de cette année que j'allais faire une nouvelle expérience, en me lançant, cette fois, dans l'interprétation simultanée. Je venais de rentrer chez moi pour les grandes vacances; j'étais censé parler et écrire couramment le français, donc, toujours selon le même préjugé communément répandu, être interprète et traducteur à la fois. Cette « renommée» me valut d'être presque aussitôt engagé, de même que mes trois condisciples, en tant qu'interprète (bénévole, bien sûr) par la Section des relations extérieures du Comité central de l'V.J.T.A. à l'occasion de son énième congrès qui allait se réunir au Palais des sports de Tirana. C'était la preuve que les aparatchiks de cette organisation, auxquels j'avais servi d'interprète et de traducteur plus d'un an plus tôt à Paris, avaient au fond été contents de mes services. Le jour d'ouverture venu, on nous montra la cabine française et on nous apprit le maniement des appareils; dix minutes avant la première séance plénière, on nous apporta les discours qui allaient être prononcés par les bonzes aux tempes grisonnantes de cette organisation de jeunes communistes. Je n'avais jamais fait de traduction à 21

vue devant un micro, j'avais donc le trac, ainsi que mes trois coéquipiers, mais à notre surprise et soulagement, les discours étaient déjà traduits dans leur intégralité, quoique portant, tous, en exergue l'inscription 'traduction nonofficielle'. J'allais donc faire de la fausse simultanée, c'est-à-dire toht simplement une lecture rapide et d'une voix ferme (le responsable des cabines de traduction, un militant qui, ne connaissant aucune langue étrangère, insista à plusieurs reprises sur la nécessité de lire d'une voix ferme) ce que d'autres (des traducteurs déclassés, devais-je apprendre par la suite, c'est-à-dire des descendants d'anciens collabos, gros propriétaires terriens et bourgeois en exil ou condamnés par le régime communiste) avaient déjà traduit (sous la surveillance de rédacteurs politiques, bien entendu). Je me rendis plus ou moins compte qu'il s'agissait d'une sorte de spectacle monté moins à l'intention des congressistes albanais, qu'à celle des délégations étrangères marxistes-léninistes présentes dans la salle. Pendant les travaux de la première journée, je remarquai que certains des membres du Bureau politique du Parti du Travail, qui avaient tous pris place au présidium, comme l'exigeait la coutume, plus précisément ceux, croyais-je, qui connaissaient plus ou moins bien l'anglais, le français, l'espagnol ou l'italien, mettaient de temps à autre les écouteurs pour suivre notre traduction dans les cabines. A un moment donné, il y eut comme un déclic dans mon cerveau: nous, les interprètes de cabine, nous devions lire d'une voix ferme surtout pour les gros bonnets qui nous faisaient face du haut de la tribune rouge, et cela pour leur montrer que nous n'étions pas de simples professionnels de l'interpretation, mais encore et surtout des cadres révolutionnaires formés par le Parti et doués d'un sens élevé de leurs responsabilités politiques. De cette manière, ceux qui nous avaient engagés comme interprètes, seraient bien vus par leurs supérieurs de la 22

Nomenklatura. Soudain, un doute me traversa l'esprit avec
la rapidité de l'éclair: et si ces dirigeants du Parti ne connaissaient pas un traître mot de nos langues de travail? Si l'attention et la gravité avec lesquelles ils semblaient suivre notre interprétation n'étaient que de la frime pour faire croire au commun des mortels qu'ils connaissaient plusieurs langues étrangères, bref, qu'ils étaient instruits? Effrayé par cette pensée, je me hâtai aussitôt de la chasser de mon esprit. Une fois les travaux du congrès terminés, je dus poursuivre sans transition mon expérience d'interprète auprès d'une délégation étrangère qui restait encore quelques jours en Albanie. C'était justement une délégation de la F.E.A.N.F., mais ce qui me surprit cette fois, c'était qu'on m'ordonna de remettre chaque soir à quelqu'un de très discret, qui devait probablement travailler pour la Sigurimi, la police secrète albanaise, un compte-rendu détaillé de toutes les conversations que les membres de cette délégation pouvaient avoir avec ceux qu'ils rencontraient, voire des conversations qu'ils pouvaient avoir avec n'importe qui, y compris moi-même. Il allait de soi, et là la consigne était claire, que les étrangers, tout amis qu'ils fussent, n'en devaient absolument rien savoir. Quelque part, quelqu'un s'intéressait donc à eux, à ce qu'ils disaient, à ce qu'ils pensaient; quelque part, chacun d'eux avait donc sa fiche signalétique. Tous les autres interprètes faisaient la même chose, plus ou moins avec la même régularité, mais, personnellement, j'éprouvai dès le début comme un sentiment de malaise, de léger dégoût, car j'avais l'impression de trahir mes amis étrangers; d'ailleurs, une espèce de pudeur m'empêchait de noter nos plaisanteries, les blagues que nous nous racontions entre poire et fromage, parfois osées; par contre, je m'étendais volontiers, en noyant le poisson dans l'eau, sur les propos 23

élogieux qu'ils tenaient sur le Parti du Travail d'Albanie et le camarade Enver Hoxha. Une semaine plus tard, mes parents et mes frères partaient au bord de la mer pour une petite quinzaine de jour (à l'époque, les congés payés en Albanie ne dépassaient pas les deux semaines). Comme la délégation de la F.E.A.N.F. venait de partir, je rejoignis ma famille et commençai à me détendre. Mais voilà qu'un jour mon père me présenta à un ami à lui, un certain N. qui avait besoin de moi puisque je connaissais le français. Un rendez-vous fut fixé et l'ami s'en alla. Mon père, profitant d'un moment où nous nous trouvions seuls, me confia que N. était quelqu'un de la Sigurimi, brave garçon et gai compagnon du reste, avec qui il avait voyagé en Bulgarie ou en Turquie, je crois, lui en tant que journaliste sportif accompagnant une de nos équipes de football, l'autre en tant que entraîneur adjoint, mais en fait envoyé précisément par la Sigurimi. Quelques heures plus tard, il revint et me demanda de lui traduire à vue un certain nombre de pages manuscrites. C'était des notes jetées en vrac sur le papier par un journaliste français qui se trouvait à la plage, à I'hôtel réservé aux étrangers, et que notre limier avait pour tâche de filer. Quand je lui demandai comment il avait pu avoir ces notes, il me répondit sans aucune gêne apparente qu'il avait, en l'absence de l'autre, forcé la serrure de sa valise. Comme il s'agissait d'un certain nombre de pages à traduire, je lui dis qu'il me faudrait du temps et que l'autre pouvait rentrer dans sa chambre et se rendre compte qu'on lui avait dérobé son carnet de notes. Le limier me répondit avec beaucoup de désinvolture: «Oh, ne t'en fais pas! Je n'ai pas l'intention de lui rendre tout ça! ». Je traduisis donc oralement pendant une heure environ les impressions plutôt anodines du journaliste et, après le départ de l'autre, je plongeai dans l'eau tiède d'une mer d'huile avec un 24