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Susciter l'engagement au Travail en Afrique

De
192 pages
La culture et la mentalité africaines condamnent-elles ce continent à vivre désespérément dans le sous-développement ou bien existe-t-il des ingrédients pour une culture négro-africaine du progrès, une dynamique intérieure susceptible d'être intelligemment exploitée par le manager et le décideur politique pour venir à bout de la léthargie actuelle ? Le négro-africain est-il un irréductible paresseux ? Les entreprises africaines sont-elles vouées à une faible productivité du travail et à des contre-performances qui ne peuvent trouver leurs solutions que dans le renforcement du transfert des méthodes occidentales de gestion ?
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Susciter l'engagement au travail en Afrique

Collection Sociétés Africaines et Diaspora dirigée par Babacar SALL

Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie.

Déjà parus
Patrice YENGO (sous la direction de)~Identités et démocratie, 1997. Mickaëlla PERINA, Citoyenneté et sujétion aux Antilles francophones. Post-esclavage et aspiration démocratique, 1997. 1. VANGU NGIMBI, Jeunesse, funérailles et contestation socio-politique en Afrique. Le cas de l'ex-Zaïre, 1997. Mariella VILLASANTE DE BEAUVAIS, Parenté et politque en Mauritanie, 1998. P. NOUDJENOUME, La démocratie au Bénin 1988-1993, 1998. Harris MEMEL - FOTÊ, Les représentations de la santé et de la maladie chez les Ivoiriens, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6874-8

Florent Valère ADEGBIDI

Susciter l'engagement au travail en Afrique

L'Harmattan 5-7. rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

DEDICACE A mes filles Funkè, Morènikè et Folakè A vous parents et amis qui m'avez permis de vivre la fraternité et d'y croire.

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PRÉFACE DE L'ÉDITEUR Le présent ouvrage est tiré d'une recherche ayant conduit à la soutenance d'une thèse de doctorat en Juin 1994 dans lajeune et illustre Université du Québec à Montréal (UQAM). Aussi avant de se faire sa propre idée de cet essai de psychosociologie du travail, serait-il peut-être judicieux de faire part aux lecteurs de quelques commentaires que le travail de M. ADEGBIDI Florent Valère a inspiré aux membres du jury de soutenance composé de pas moins de six membres: trois psychologues du travail dont un Camerounais, deux sociologues des organisations et un économiste du développement. Unanimement, lejury a salué l'actualité du sujet pour une Afrique en proie aux difficultés d'une transition réussie vers la modernité. Après avoir fait remarquer que cet essai est le fruit d'une approche transdisciplinaire et de ce fait se présente comme une «contribution incontournable» pour ceux et celles qui s'intéressent aux problèmes liés à la bonne gouvernance et au développement industriel de l'Afrique, le professeur Benoît LEVESQUE de l'UQAM explique que l'étude de M. ADEGBIDI «part du constat que l'Afrique est à reconstruire et que les initiatives de développement inspirées pour la plupart par l'Occident ont été désastreuses. Pour sortir du chaos, le point de départ doit être endogène et la finalité non pas la seule croissance mais la qualité de vie. Il faut donc inventer un modèle de développement spécifique pour l'Afrique. Pour y arriver, on ne saurait s'appuyer sur la sphère publique, ni sur la très grande entreprise puisque l'une et l'autre relèvent d'une logique occidentale et que l'une et l'autre sont investies par une élite déracinée. La PME africaine serait l'institution à privilégier puisqu'elle est à la fois le prolongement de la société traditionnelle et une adaptation à l'économie moderne. Autrement dit, la PME est le lieu où la culture africaine peut constituer un avantage et non un handicap puisqu'elle permet aux travailleurs africains de s'engager dans une quête de sens à travers le travail dans des rapports qui relèveraient plus dufraternalisme que du paternalisme. L'essai invite donc le management des PME africaines à s'acculturer à la culture africaine, ce qui est sans doute une bonne suggestion en ce moment où le modèle occidental de rationalisation est remis en question un peu partout, au moins comme paradigme
[H'] Dans le golfe du Bénin, le travail acquiert un sens principalementà travers

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la reconnaissance communautaire, le fait d'être considéré comme adulte, un membre à part entière, un frère. Autrement dit le sens serait donné par le mode de gestion et par les rapports se nouant entre les membres du collectif de travail». Plus qu'une simple analyse, c'est l'originalité du problème traité par l'étude de M. ADEGBIDI que le Professeur Jean-François CHANLAT de l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Montréal a tenu à mettre en relieflorsqu'il écrit: «Le travail est intéressant en ce qu'il essaie de rendre compte de réalités encore peu couvertes par la recherche et qui est d'une grande actualité pour une Afrique qui fait face à des problèmes considérables. Plus généralement, ce travail s'inscrit dans un courant qui essaie, non seulement de redonner des fondements culturels à la gestion des entreprises, mais aussi de "réencastrer" l'économique dans le social. Son travail contribue à sa façon à l'édification d'une psychosociologie du travail africaine»,
Pour le Professeur André SA VOIE du Programme de Psychologie industrielle et organisationnelle de l'Université de Montréal, il n'y a pas doute à se faire sur le fait que la lecture de ce travail présente un intérêt aussi bien pour le lecteur africain qu'occidental. Il avoue d'ailleurs son emballement devant cette oeuvre qui «allie et réconcilie des perspectives souvent jugées irréductibles. Il s'en dégage poursuit-il, un souci d'utilité, d'effica.cité, une incarnation dans le réel qui s'exprime autant par la méthode qualitative que par la cible et les informateurs qui ont été retenus par la recherche, à savoir les ouvriers.».

Mais l'approche retenue par l'étude ne constitue pas la seule raison de son emballement. Il dit avoir «apprécié la capacité de l'auteur à traiter de façon objective différentes théories auxquelles il a été confronté et d'avoir su résister au mimétisme et à la copie conforme qu'on retrouve dans nombre de [travaux]. L'auteur, Africain d'origine, ne s'est pas laissé dominer par une idéologie occidentale conçue par des Occidentaux pour des Occidentaux, Il a conservé la distance et l'esprit critique requises pour traiter à l'africaine des concepts et des notions, peut-être universels, mais qui chez lui ont un mode de manifestation proprement africain.» C'est pourquoi conclut-il, : «On est en face d'un produit qui, à la fois possède des atouts nettement universitaires et scientifiques, et à la fois des traits de coeur, des élans parfois poétiques. Affinner que ce [travail] est agréable à lire relève un peu de l'euphémisme. il y a beaucoup de joie qui surgit de cette lecture». Enfin, le professeur Emmanuel KAMDEM spécialiste de management interculturel à l'Université de Douala, a indiqué que les conclusions essentielles de cette étude sont non seulement valables pour le golfe du Bénin mais aussi pour

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l'Afrique centrale où les recherches qu'il entreprend en ce moment s'orientent vers des tendances similaires. Au -delà de ces commentaires fort élogieux sur la recherche de M. ADEGBIDI, on note bien entendu quelques réserves (mineures) qui expriment l'insatisfaction de ceux qui auraient voulu voir l'auteur non seulement insister davantage sur la différence de culture organisationnelle existant entre les entreprises CYBEN et SOFAM objet principal de l'enquête, mais augmenter le nombre de travailleurs interrogés et d'entreprises étudiées. Cependant on ne peut s'empêcher de dire de ces réserves sans doute justifiées qu'elles procèdent d'une lecture par trop pointilleuse, laquelle va franchement au-delà des ambitions fort limitées de l'étude dont la visée exploratoire autorise l'utilisation d'une démarche qualitative et d'un faible échantillon. Il appartient bien entendu à tous les chercheurs africains préoccupés par les questions touchant au management du personnel d'élargir l'échantillon retenu ici et surtout d'entreprendre des études complémentaires dans d'autres secteurs industriels pour approfondir la voie déjà tracée.

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Il est temps d'ouvrir en Afrique un débat réel sur le sens du travail et sur les contours psychosociologiques de l'engagement au travail. Cette oeuvre a sans doute le mérite de poser les fondations sur lesquelles doit reposer un tel débat. C'est vrai qu'on a souvent tendance à oublier qu'aujourd'hui pas plus qu'hier, la pierre angulaire de l'essor économique d'une nation ne se trouve guère dans sa dotation en capitaux et en infrastructures mais principalement dans le rapport que sa population entretient avec le travail, la créativité. C'est dire que de l'évolution positive du rapport au travail de cette masse critique constituée par l'élite intellectuelle et la classe politique africaines dépend fondamentalement le réveil tant attendu de l'Afrique, la fin de la fatalité. Par cette forte conclusion, est-il besoin d'insister encore sur le fait que cet ouvrage s'adresse à tous, Chercheurs, Etudiants, Hommes politiques, Entrepreneurs, Hommes d'actions engagés dans la construction d'une Afrique responsable et prospère?

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A VANT -PROPOS

Le présent ouvrage est l'adaptation d'une thèse de doctorat (Ph.D) en psychosociologie du travail soutenue au Canada en 1994. On connaît les difficultés et les limites d'une telle adaptation qui peut amener à omettre des détails fort essentiels aux yeux de certains lecteurs. Dans la mesure où, pour des raisons de commodité, nous avons été réduit à supprimer deux chapitres et opérer des coupes sombres au niveau de certains éléments d'illustration du texte (tableaux, données d'enquêtes), nous ne pouvons que demander au lecteur exigeant de se reporter à la bibliothèque de l'Université du Québec à Montréal où se trouvent disponibles au complet les copies de cette thèse dont le jury de soutenance a recommandé fortement la publication. Aussi, voudrions-nous remercier tous ceux qui ont contribué de près à la réalisation de cette oeuvre, en particulier les professeurs Benoît LEVESQUE de l'Université du Québec à Montréal, Estelle MORIN de l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales (Université de Montréal), M. Alain GODONOU, le Programme de Bourse de la Francophonie (ACDJ) et enfin, mon épouse Berthe dont l'appui moral a été des plus déterminants. Une conviction, un postulat que nous serons heureux de faire partager avec le lecteur, traversent de part en part cet ouvrage. Cette conviction tient en ceci que, en Afrique comme ailleurs, il importe de construire avec le peuple, d'être à son écoute et d'admettre comme I-I. Rousseau que «toutes les institutions qui mettent l'homme en contradiction avec lui-même ne valent rien». Cet appel commande une démarche méthodolQgique et une approche théorique particulières pour garantir le maximum de fécondité à une recherche ayant pour objet d'appréhender les ressorts psychosociologiques de l'engagement au travail dans le golfe du Bénin. Ainsi que nous allons le voir dans les deux premiers chapitres de la première partie, cette démarche sera qualitative, voire relationnelle tandis que l'approche théorique sera elle, centrée sur le rapport (nécessairement) dialectique qui doit exister entre culture et développement. Le lecteur averti comprendra certainement l'intérêt de cette longue entrée en matière à la deuxième partie insistant sur la dimension culturelle du management et à la troisième partie qui traçant les voiesfraternalistes de l'engagement au travail dans le golfe du Bénin. 11

«Les afro-pessimistes ont raison sur un point. Si l'Afrique continue à emboîter le pas de l'Occident et s'obstine à vouloir vivre dans la dépendance des pays du Nord, elle va à la catastrophe. Mais si les africains acceptent de se mettre au travail pour élaborer et mettre en oeuvre de nouvelles stratégies politiques et socio-économiques, l'avenir leur appartient». (Ola Balogoun, 1993). «Je ne m'enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans universalisme déchamé. Il y a deux manières de se perdre: par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l'universel». (A. Césaire, 1956, p.IS) «Toutes les institutions qui mettent l''homme en contradiction avec lui-même ne valent riem>. (I.-J. Rousseau)

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INTRODUCTION GÉNÉRALE
«II n'y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va.» (Sénèque)

Un des aspects fondamentaux de la réalité à laquelle toute organisation humaine doit en permanence faire face est sans conteste celui de trouver les moyens de donner satisfaction aux attentes multiformes de ses membres et de contenir à un niveau acceptable les contradictions (du reste inévitables) en leur sein. Dans le cas des organisations particulières que constituent les entreprises industrielles à but lucratif, on peut douter que la promotion de rapports sociaux de qualité soit chose facile. Pourtant cela est absolument nécessaire pour assurer la survie des unités industrielles sur lesquelles la plupart des pays du tiers-monde entendent désormais concentrer leurs efforts en vue de leur croissance économique. Créations nouvelles qui datent pour la majorité des années soixantel en Afrique subsaharienne, les entreprises manufacturières ont été le lieu d'expérimentation d'un nouveau type de rapport au travail. Des travailleurs habitués à être leur propre employeur dans le contexte rural et dans les ateliers artisanaux de type familial se sont retrouvés d'un jour à l'autre en situation de salariés au service d'un employeur abstrait (une société à capitaux publics ou privés). Contrairement à l'Occident où les «émergences industrielles» ont été préparées par de «longues incubations» (Courlet et Judet, 1986, p.533), il faut reconnaître la quasi "brutalité" avec laquelle on est passé en Afrique subsaharienne d'une structure économique agricole et artisanale à la grande industrie importée de l'Europe. De fait, il n'y aurait aucune exagération à souligner le véritable choc (culturel) qu'a pu constituer pour le travailleur africain sa présence formelle dans un univers, sinon étranger du moins étrange, puisqu'on a pris soin d'y transférer aussi bien les machines, la technologie occidentale que les méthodes de gestion et d'organisation tayloriennes du travail. Le motif de ce transfert tous azimuts est fort élémentaire et s'en tient à peu près à ceci: «Il n "y a guère de temps à perdre pour

IAnnées qui marquent l'indépendance politique de la plupart des pays de l'Afrique subsaharienne.

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venir à bout de la pauvreté. Aussi convient-il d'utiliser les grands moyens pour engager résolument les pays africains dans le processus de développement en empruntant directement au monde «développé» (Occident et pays socialistes «avancés» y compris) ses recettes, les «secrets» de sa grande réussite économique.»

En réalité, une telle orientation de l'activité économique en Afrique n'est pas sans rapport avec une certaine conception du développement qui s'était imposée à la plupart des décideurs politiques africains au début des indépendances. Selon cette conception, le sous-développement du tiers-monde en général et de l' Mrique en particulier serait l'expression d'un retard, et pour sortir de cette situation, il n'y aurait rien d'autre à faire que de suivre scrupuleusement l'exemple des pays industrialisés, lesquels étaient passés par certaines phases (successives) inévitables2 (Rostow, 1963). De la capacité de copier les stratégies mises en oeuvre dans les pays "évolués" dépend alors l'accélération possible du processus de développement pour les nouveaux Etats africains. Difficile de résister à cette argumentation qui a la vertu d'être à la fois simple et conforme à l'évolutionnisme ambiant dont la perspective théorique se trouve auréolée de la palme de la scientificité! Et voilà presque tout le monde convaincu des vertus de l'occidentalisation nécessaire de l'Afrique, de la pertinence de sa «modernisation» synonyme de transformation totale des structures matérielles et mentales traditionnelles. Et dans le cas spécifique du milieu industriel, voilà justifié le grand intérêt que présente l'établissement en Afrique de nouveaux rapports de travail scrupuleusement inspirés des théories "universelles" du management an1éricain. Mais aujourd'hui, un désenchantement profond a déjà fait place à l'euphorie avec laquelle on voyait l'avenir industriel d'une Afrique qui a bel et bien essayé de se mettre à l'école de l'Occident. On s'étonne en particulier de la difficulté que présente toujours une "mobilisation" satisfaisante du personnel, ce qui fait que la productivité du travail en Afrique est réputée exagérément faible, comme étant même l'une des plus faibles au monde (Delalande, 1987). En effet, on arrive difficilement à comprendre pourquoi les travailleurs africains font montre d'une certaine torpeur, d'une certaine dose d'apathie qui achève de mettre en cause l'universalité supposée des techniques occidentales de gestion du personnel. Pourtant ces hommes que certains n'ont pas hésité à qualifier d'incapables3 , ces

20n connaît la fonnule

célèbre de Rostow : «A considérer

le degré de développement,

on peut dire de toutes

les sociétés qu"elles passent par l'une des cinq étapes suivantes: la société lTaditionnelle, les conditions préalables du démarrage, le démarrage, le progrès vers la maturité. et l'ère de consommation» (1963, p.13). 3Césaire (1955) et Fanon (1968) critiquent cette thèse qu'on doit en particulier à un missionnaire du nom de Mannoni.

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travailleurs qui se voient souvent criblés de qualificatifs du genre "amorphe", "indolent" ne devraient pas être soupçonnés de porter une tare congénitale de la paresse quand on sait à quelles brillantes civilisations leurs ancêtres ont par le passé dOlli1énaissance (Mercier, 1962 ; Diop, 1987) du fait de leur ardeur au travail.. . Ce questionnement nous replonge en fait dans ce vieux débat qui a alimenté la réflexion intellectuelle dans les milieux étudiants africains dans les années cinquante et soixante, réflexion qui s'est articulée autour de la grande question ontologico-culturelle de l'identité africaine et dont les protagonistes ont été incontestablement les écrivains L. S. Senghor, A. Césaire, C. A. Diop, K. Nkrumah (pour ne citer que ceux-ci). Ce sont en effet le mouvement de la négritude et la revue Présence Africaine qui ont servi de cadre à une florissante production littéraire centrée autour de l'exaltation des «valeurs de la civilisation négro-africaine» qu'il s'agissait de sauvegarder à tout prix et de défendre devant la menace de la culture européenne. En dehors du caractère exagérément romantique, nostalgique4 (culte d'un passé mort) de ce courant qui explique que beaucoup n'en ont surtout retenu que l'aspect «culturaliste», (passéiste) s'exprimait cependant une problématique de fond, laquelle se justifie fortement sur le plan ontologique; il s'agissait du reste de définir une «persOlmalité négroafricaine», une «négritude» sinon une intelligence du fait culturel qui réhabilite le milieu social africain et pem1ette de retrouver l'élan nécessaire à une action efficace pour le développement harmonieux de celui-ci. Autrement dit, on montrait l'intérêt qu'il y avait à faire de la question culturelle une dimension fondan1entale du développement en prenant en compte les spécificités des structures politiques et socioculturelles traditiOlmelles, la logique particulière qui

'Ainsi, on lira chez L. G. Damas (1937) «Rendez-moi mes poupées noires Que je joue avec elles... Me sentir moi-même de ce que hier J'étais hier sans complexité Hier Quand est venu l'heure du déracinement.» Et chez David Diop (1973) : «Le Blanc a tué mon père Car mon père était fier Le Blanc a violé ma mère Car ma mère était belle Le Blanc a courbé mon frère sous Le soleil des routes Car mon frère ét.'lit forL» (p.34)

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s'exprime à travers elles. En clair, avait-on voulu fortement souligner que le développement des Etats négro-africains passe par une certaine volonté de leur part d'assumer leur histoire et d'affirmer leur être. C'est dire que l'Afrique échouera à coup sûr si elle se permet ce luxe qui consiste à vouloir renier ses racines, son passé, son être profond étant donné que, comme le note cet adage africain, «c'est au bout de la corde ancienne qu'il importe de tresser la nouvelle». Un peu plus tard, c'est tout à fait le contre-pied de cette position que prendra une jeune élite intellectuelle africaine dans laquelle se sont illustrés notamment Towa (1971), Hountondji (1977). Pour ces deux philosophes et en particulier selon Towa : «Le secret de l'Europe réside dans ce qui la différencie de nous». C'est pourquoi l'Africain ne doit pas refuser de «se nier, mettre en question l'être même du soi, et s'européaniser fondamentalement [...]. Nous autres Mricains, poursuit-il vigoureusement, nous devons nier notre être intime pour devenir l'autre [...], viser expressément à devenir comme l'autre, semblable à l'autre, et parlà incolonisable parl'autre» (1971, pp.39, 45 et 56). Ainsi l'être de l'Africain serait comme une tare dont il faut absolument se départir pour mieux épouser le cours normal du progrès (Memmi, 1972), pour s'inscrire dans «l'historicité». Mais, au-delà de ce volontarisme nettement affiché, la véritable question qui se pose ne serait-elle pas de savoir jusqu'à quel point il est réaliste pour un être humain d'envisager un reniement qui n'entraîne pour lui un déséquilibre fataI! A un niveau plus large, la question est de savoir si un tel reniement n'est pas de nature à compromettre totalement dans un pays les chances de réalisation de l'idéal de développement (pris dans son sens total)? Quel est en fait le bilan qu'on peut déjà établir à propos de toutes ces politiques (libérales ou socialistes) mises en oeuvre çà et là en Afrique pour parvenir à cette fin? Pourra-t-on répondre convenablement à ces questions sans se rapprocher de ce diagnostic poignant que fait de la situation le théologien et anthropologue catholique Adoukonou quand il écrit: «La grave crise que traverse l'Afrique depuis sa rencontre avec la raison blanche militaire, économique, politique, scolaire ou religieuse, c'est que pour la première fois et durablement, l'Afrique ait perdu le contrôle du rapport à l'autre; elle est désorientée et marche dans l'errance au bon vouloir de l'autre qui apparaît comme son maître, voire comme son propriétaire»5 (1990, p.5)? Il n'y a aucun doute que toutes ces interrogations renferment les ingrédients d'une grande polémique qui restera d'actualité6 aussi longtemps que la majorité des

'On peut se demander au passage si ce n'est pas à peu de choses près le même diagnostic de la situation africaine que font les sociologues français L. V. Thomas (1967), et R. Colin qui écrit: «Lorsqu'on réfléchit bien, on parvient à la conclusion que la marque du sous-développement est surtout caractérisée par le fait que nombre d'êtres humains vivent une aventure qui n'est pas la leur. Ils sont manipulés, confrontés à des solutions qu'ils ne comprennent pas: ils en viennent à ne plus chercher à comprendre et à tout attendre des autres, en vertu d'un destin aveugle» (1966, p.51). "Les ouvrages qu'actuel. d'Etounga-Manguelle (1990 et et de Kabou (1991) constituent la preuve que ce débat est plus

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intellectuels et décideurs politiques africains continueront de minimiser l'importance de l'échec que connaissent les politiques mimétiques et de croire toujours à une solution "purement" occidentale (extravertie) à la crise que traverse leur continent. Malheureusement, c'est encore le cas. Et il nous paraît pertinent, dans le cadre du présent essai de psychosociologie du travail de prendre part à ce grand débat touchant à la problématique de la dimension culturelle du développement en dirigeant notre attention sur l'aspect gestion du personnel des entreprises industrielles. Microcosme de la société dont elle reproduit toutes les figures et logiques essentielles, l'entreprise apparaît en effet comme un lieu privilégié d'où l'on peut tenter de saisir les causes des déboires que connaissent les pays africains dans leurs efforts d'insertion à l'économie-monde, causes qui dépassent le champ étroit de la science économique pour justifier le regard pluridimensionnel du psychosociologue. Refusant de se résigner à l'afro-pessimisme qui gagne de plus en plus du terrain devant ces déboires et surtout devant le risque réel d'une désindustrialisation qui menace l'Afrique subsaharienne, le présent travail se propose de défendre trois idées maîtresses sur les conditions de succès d'un développement industriel en Afrique au sud du Sahara et plus particulièrement dans l'aire culturelle du Bénin7 (Voir Figure I, extraite de Mercier, 1962). Il faut dire que ces idées procèdent d'une plus générale voulant qu'il y ait une certaine cohérence entre les logiques culturelles et les politiques de développement promues par les Etats. Autrement dit, le succès de toute politique de gestion du personnel des entreprises en Afrique dépend largement de son enracinement dans l'univers symbolique des acteurs locaux. Elles s'énoncent comme suit: Première idée Si l'engagement des salariés au travail succès des entreprises, il ya lieu d'envisager des solutions originales permettant de trouver de quête de sens poursuivi par les travailleurs de production.

est une dimension fondamentale du au plan de la gestion du personnel satisfaction au besoin fondamental dans leur vie et au sein de leur unité

'Aire culturelle plus ou moins homogène comprenant les peuples du Sud-Ouest du Nigéria, du Sud et du Centre des Républiques du Bénin, du Togo et du Ghana auxquels nous appliquons dans ce travail l'adjectif Béninien.

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FIGURE I GOLFE DU BENIN: AIRE CULTURELLE BENINIENNE
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Deuxième idée La satisfaction de la quête de sens renvoie à une judicieuse appréhension des valeurs culturelles, du moins de l'imaginaire du travailleur africain afin de lui donner l'opportunité de vivre dans un cadre organisationnel qui ne soit pas en conflit prononcé avec ce qui symbolise à ses yeux l'idéal du bien, du vrai et du beau, notions dont l'universalité nous paraît en l'occurrence fort discutable. Troisième idée Faire revivre au travailleur - dans la mesure du possible - ce qui rappelle l'ambiance «chaude» et conviviale de son cadre de vie naturel, complètement imprégné du fraternalisme, constitue la piste à explorer pour susciter l' engagement au travail, la créativité et assurer le développement industriel dans l'aire culturelle béninienne. Avant d'aborder dans la deuxième partie le développement de ces trois points, il nous paraît important de consacrer un long chapitre aux considérations d'ordre méthodologique et surtout de fixer le lecteur sur l'approche dynamique, originale de la culture qui inspire la présente étude. 18

PREMIÈRE

PARTIE

CONSTRUIRE AVEC LE PEUPLE. DES CONSIDÉRATIONS D'ORDRE MÉTHODOLOGIQUE À LA PROBLÉMATIQUE CULTURELLE