Trois Tibétains en Exil

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Dans le coeur d'un homme existe l'âme d'un peuple, dans celui de trois son Histoire. Au Tibet, suite à l'occupation chinoise, la tragédie d'une guerre d'extermination se poursuit depuis 1950 tandis que cent dix mille réfugiés tibétains en exil tentent avec l'énergie du désespoir de sauver leur peuple ainsi que leur culture de l'anéantissement. Un moine, un nomade, un fermier parlent de leur vie au Tibet avant et après l'invasion chinoise, ainsi que de la guerre puis de l'exil.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296367401
Nombre de pages : 320
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Récits de vie rapportés par CHRISTINE SEDRAINE

TROIS TIBETAINS EN EXIL

Des oies sauvages en larmes

Wangdak Tashi Ngawang Chojor Konchok

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6814-4

PREFACE

Parce que nous avons travaillé ensemble pour accueillir et intégrer des étudiants étrangers à l'Université des Sciences Sociales, nous avons partagé des moments heureux et d'autres qui l'étaient moins et nous nous sommes toujours retrouvées autour du goût de l'ailleurs et des autres. Les récits de voyage de Christine toujours colorés et vivants étaient un enchantement et traduisaient une sensibilité aux autres qui forçait l'admiration. C'était bien, mais pas exceptionnel, même aux yeux d'un très ordinaire professeur de droit. Le projet tibétain est alors apparu d'une tout autre nature. EUe n'était plus partie pour voir mais pour faire, et cela dans un cadre difficile, tant psychologiquement que physiquement. Christine SEDRAINE n'a pas hésité longtemps, elle voulait se donner, elle est partie. De cette expérience, dont peu ressort directement dans son livre, elle a beaucoup reçu parce qu'elle a su écouter. Des personnalités fortes, des exilés qui voulaient que l'identité de leur peuple ne meure pas, lui ont apporté dans des récits

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imagés et poétiques un témoignage sans prix. Elle a réussi à apprivoiser un langage très différent des normes occidentales grâce à un art du dialogue dans lequel elle joue le rôle modeste de l'analyste qui pose les questions et soutient le débat. Sa part, pourtant, n'est pas petite, car au-delà de ce qui est dit et restitué, il y a, grâce aux commentaires, une reconstitution d'atmosphère qui constitue une précieuse transition entre les deux mondes, l'occidental et l'oriental. Ces récits, pudiques et poétiques, jalonnent une sorte de parcours initiatique qui aide à dépasser l'engouement parfois naïf pour le Dalaï-Lama, ce qui sert souvent de bonne conscience en milieu protégé pour ceux qui affichent quelque intérêt pour le Tibet, sans pour autant s'engager personnellement de quelque manière que ce soit. Christine n'appartenait pas à cette catégorie de gens. Son investissement personnel lui permet d'être un témoin privilégié, elle s'est engagée auprès de ses interlocuteurs à être leur porte-parole. Ils ont parcouru ensemble le long chemin de la connaissance et reconnaissance mutuelles. Christine et ses amis présentent ici trois récits à quatre voix, car elle est présente en permanence à leurs côtés. Ils arrivent à nous par elle qui a évolué à leur contact. Ensemble, ils nous captivent, ils nous accrochent et nous font nous sentir plus proches de ce peuple qui souffre loin de son pays. Des oies sauvages en larmes n'est pas militant, ce qui est souvent vain, voire exaspérant. C'est un livre engagé, il nous engage à réfléchir personnellement et presque à agir.

Danielle CABANIS, Professeur à l'Insitut d'Etudes politiques de Toulouse

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Wangdak Tashi, Ngawang, Konchok et l'auteur dédient cet ouvrage au peuple tibétain. Ils n'oublient pas ceux qui endurent guerre et oppression sur leur terre ou en exil, et, souhaitent aux lecteurs de trouver au fond d'eux-mêmes paix et tolérance. Paix et tolérance dont le monde a besoin pour échapper à la folie et à la mort. Paix et tolérance qui permettront d'offrir aux générations futures une terre plus accueillante. Wangdak Tashi, Ngawang, Konchok et l'auteur remercient tous ceux qui les ont aidés, particulièrement les traducteurs: Kunsang Gyaltsen, Sichoe Dalma, Dalma Yangzin, Samkar Dalma, Norbu Dorjee au Ladakh, ainsi que Tenzin Trinley et lama Tengye de l'institut Vajra Yogini à Marzens.

A mafille, Julie

INTRODUCTION

Je déteste prendre l'avion, pourtant, j'ai souvent dû supporter les traversées trop rapides pendant lesquelles seul le plaisir de voguer entre les nuages venait colorer la grisaille d'un simple déplacement alors qu'il aurait dû être voyage. Quel endroit de la planète puis-je parcourir par route sans rencontrer guerres ou dictatures? On pourrait dresser la liste des conflits qui barrent les routes du monde, tâche de longue haleine menant, de délires de persécution en déroutes, de ruines en charniers, d'esclavage en génocides, le tout grossissant dangereusement les annales de la barbarie et de la xénophobie humaine. Combien de fois ai-je reculé la date du départ pour tenter d'obtenir visas ainsi qu'autorisations nécessaires à la traversée de zones minées? Combien de temps ai-je passé pour trouver le moyen de rentrer au Tibet à partir du Pakistan quand les Chinois l'interdisent? Pour les aventuriers et les voyageurs la terre est devenue une prison trop étroite, un véritable chantier de la mort. Première constatation qui débouche, en entonnoir inversé, sur d'autres ne concernant pas seulement les voyageurs mais tous les citoyens du monde. Ecoutez.

Il

Au Tibet, suite à l'occupation chinoise, la tragédie d'une guerre d'extermination se poursuit depuis 1950. En voici le bilan: plus d'un million deux cent mille Tibétains supprimés, une culture démantelée, de plus, sept millions de colons chinois occupent aujourd'hui, au mépris des autochtones, un territoire qu'ils ont dangereusement pollué tandis que... cent dix mille réfugiés tibétains en exil tentent avec l'énergie du désespoir de sauver leur peuple ainsi que leur culture de l'anéantissement. Regardez-les marcher en bandes serrées pour ne pas se perdre. Leurs pas ne laissent que de légères traces d'un espoir lumineux. Bulles de savon suspendues aux vents, rien ne les lie à la terre de poussière où ils vivent en exil en Inde. Même accroupis en position de repos, les corps déracinés ne reposent pas sur les talons mais balancent comme pour préparer le mouvement du nouveau départ, du recommencement. Ils attendent le triomphe de leur patience en rêvant, nostalgiques, à un passé à moitié révolu. Aujourd'hui ils se nourrissent de rêves et d'espoir, pour demain reconstruire la liberté sur les ruines de leur pays. Comme si à chaque minute ils pensaient à leur patrie de neige et d'étoiles... Des hommes, des femmes, des enfants, un peuple: les Tibétains, qui, tout en avançant avec courage sur les pierres anguleuses des chemins, ballottés aux arcanes d'une politique internationale incompréhensible à leur âme liée au cosmos, confrontés aux méandres confus, abscons de la guerre, padent contre la mort, sans bombes, ni attentats, ni haine. Je n'ai pas dit "crient" mais, "parlent", je rajouterais, avec ferveur. Ils parlent de quoi? De paix, de fleurs, d'arbres, d'eau, de famille, en un mot de la vie dont on les a amputés, et par-dessus tout, de leur âme qu'un ennemi héréditaire trop puissant veut leur ravir. Ils attendent que le processus de démocratisation se mette en route pour de bon dans la grande Chine aveugle. Pour eux, l'espace de l'espoir s'élargit quand en Occident ils puisent la force nécessaire face au mépris: "La meilleure option, dit Sa Sainteté le Dalaï-Lama, leur chef spirituel et temporel, est la négociation avec la Chine. Dans notre combat nous avons tout essayé. En vain! C'est pourquoi, à présent,

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nous faisons appel à la communauté internationale, pour essayer de persuader le gouvernement chinois de s'asseoir autour d'une table de négociation. Mais nous tentons, aussi, d'obtenir des groupes parlementaires de toutes les nations qu'ils votent des résolutions sur la question tibétaine."} Les Tibétains demandent de l'aide, mai~, qu'offrent-ils en échange? L'espoir, la joie de vivre, l'amour, seules denrées qui ne s'achètent pas. Leur profession de foi en la vie n'est pas seulement engagement religieux mais, philosophie. Elle leur permet de créer, malgré les vicissitudes, le havre de paix intérieur que chaque être humain recherche pour nourrir son âme. En Occident, le vingtième siècle cartésien a tendance à faire table rase, à balayer la mémoire des choses pour s'aveugler et faire perdre ainsi à l'Homme sa confiance en l'avenir; force est de constater que le rationalisme et le matérialisme qui y prévalent ne conviennent pas totalement à l'être humain. En luttant pour conserver leur culture d'essence bouddhiste, en ne baissant pas les bras, les Tibétains veulent offrir le contrepoids de sagesse, de solidarité et de compassion nécessaire à l'équilibre dans le monde.

1 Propos recueillis par Gilles Van Grasdorff dans "Terre des dieux, malheur des hommes" publié aux éditions Lattès.

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LA SAGA D'UN NOMADE

WANGDAK TASHI

Un lama tibétain dit:
"Nous tuons sans haine, pour guérir."

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Dix mars 1994, de bonne heure au lever, j'entends le bruit d'allées et venues inhabituelles au camp des exilés tibétains de Choglamsar situé à six kilomètres de Leh, chef lieu de la province indienne du Ladakh. "Christine, nous allons tous à Leh, accompagne-nous" me dit sans autre explication Yangchen-Ia, ma logeuse. L'effervescence est à son comble à Choglamsar, j'entend\. au loin des moteurs d'hélicoptères militaires. J'ai soudain froid dans le dos. Est-ce une attaque militaire qui commence? Enclavé entre Chine et Pakistan, le Ladakh est d'abord une zone stratégique de défense des frontières: au nord, on s y bat contre les Pakistanais, tandis qu'au sud, dans le Chang Thang, les Chinois veillent aux frontières. Je saisis mes appareils photos et me ménage une place dans la Jeep officielle du gouvernement du Dalaï-Lama. Arrivée au pied de la ville oÙ la foule s'est rassemblée nombreuse, mon inquiétude s'envole: aujourd'hui est journée nationale tibétaine! La foule unie, très calme se met en route. Seul son pas scande le mot liberté. Elle s'étire lentement en un long ruban silencieux. Des visages souriants et sereins défilent en ordre, les plus vieux récitent avec ferveur des prières. Quelques Ladakhis, les autochtones, grossissent les rangs en signe de solidarité. Les Tibétains manifestent simplement pour réclamer la paix dans le monde et leur retour au Tibet. Ce même jour, tous les exilés tibétains aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, en Suisse, en Allemagne, en France organisent aussi des rassemblements pour commémorer le Soumtcheo Tuten, la mémoire du 10 mars 1959, jour des premières révoltes ouvertes du peuple tibétain contre l'occupation communiste chinoise. Quand le cortège aboutit sur la placette au bout de la rue principale de Leh, les manifestants s'assoient dans le plus grand calme et attendent patiemment. En 1994, cela faisait trente-cinq ans qu'ils avaient quitté leur terre, et aujourd'hui, quelques années de plus qu'ils attendent de rentrer au Tibet. Cependant, rien n'a encore entamé leur persévérance. Certains visages réfléchissent la lumière intense qui tombe du ciel, d'autres empreints de gravité, lumineux néanmoins, affichent des expressions hermétiques, insaisissables, comme s'ils se

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trouvaient loin, ailleurs, peut-être au fond inconcevable à celui qui n'en porte pas la cicatrice.

d'une

douleur

Ce n'est pas seulement parce qu'il arbore l'étendard tibétain ell tête du rassemblement qu'on le remarque, mais, parce qu'à la différence de ses compatriotes, il porte le jort coûteux costume traditionnel de sa région: coiffé d'une toque de jourrure, portant boucle d'oreille d'argent et bagues à tous les doigts, dans sa tchoupal, une robe de soie doublée d'agneau à très longues manches, Wangdak Tashi a vraiment très fière allure. Quand je m'approche de lui, il s'adresse à moi dans ces termes: "Tu voi!)', les Tibétains n'ont pas cessé la lutte, jamais au grand jamais ils n'abdiqueront devant la destruction. Les nôtres subissent toujours violences et mortifications au Tibet, ils comptent sur les exilés et également sur la communauté internationale pour les soutenir. Les Tibétains reviendront sur leur terre, ils obtiendront tôt ou tard l'indépendance légitime, personne n'en doute ici. Le temps ne compte pas, une cause juste triomphe forcément, rien n'est jamais impossible. Seuls ceux qui n'ont pas foi en la liberté ou qui n'en sont pas dépossédés ne croient pas en notre retour. Longue vie à Sa Sainteté le Dalaï-Lama. " Un sourire tranquille illumine son visage, Wangdak Tashi, nomade de la province du Kham2, une province traditionnelle du Tibet oriental, Wangdak Tashi, ardent défenseur de la calise tibétaine, a envie de parler. Voici ce qu'il me conta pillS tard.

I Les noms communs tibétains (sauf ceux qui sont passés dans la langue française) ne prendront pas la marque du pluriel, leur transcription répondra aux règles de la phonétique française. 2 L'orthographe des noms propres sera celle la plus couramment utilisée par les Tibétains.

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UNE VIE NOMADE

Nombre de Tibétains auraient beaucoup à dire sur la lutte pour la liberté. Je suis heureux d'avoir l'occasion de m'acquitter de cette tâche afin que le plus grand nombre prenne connaissance des atrocités passées, et, qu'ils joignent leurs voix à la nôtre afin qu'elles ne se renouvellent plus. Je suis Khampa dokpa (pasteur nomade de la province du Kham). Je suis âgé, mais j'espère toujours revenir au Tibet pour mourir sur la terre qui m'a vu naître, la soif du retour me dévore depuis tant d'années d'exil en Inde, loin des miens. Quoi qu'il advienne, je ne veux pas m'attrister. Partageons ensemble joie et entr'aide pour le bonheur de vivre et tournons-nous vers le futur qui ne peut qu'être positif après tant de malheurs.
Je remarque le ton doux, calme, timide qu'il adopte et gardera tout au long de nos entretiens. Wangdak Tashi se lève et s'approche pour m'offrir avec humilité et reconnaissance, sur la paume de sa main ouverte, l'autre placée dessous à la façon tibétaine de donner un objet ainsi que l'on porte une offrande, une médaille de cuivre. Comme les Tibétains traduisent toujours leur joie et leur affection par des cadeaux, je réalise alors le bonheur qu'il éprouve de témoigner en

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faveur de son peuple. Je retourne la médaille crasseuse pour en décrypter la gravure, je ne le peux pas sur le moment. Je m'apercevrai plus tard qu'elle représente la roue bouddhique de la vie, le Kalachakra ou l'ordre de Bouddha qui symbolise le cycle douloureux des renaissances, le samsara dont il convient de se libérer. A l'intérieur du cercle de la vie, le dieu Jarma, réincarnation de la passion et de la mort, porte la roue. Tous les êtres vivants qui ne sont pas parvenus à la libération maintiennent le mouvement de la roue par l'ignorance, l'avidité, la colère. Outre ces trois poisons, les femmes ont le privilège de devoir aussi lutter contre l'orgueil et la jalousie. Les Tibétains, même s'ils sont des hommes avant tout, avec leurs désirs et leurs défauts, tentent en toute occasion de contrôler, grâce à leur religion, les faiblesses qui les attachent au cycle des réincarnations. Wangdak Tashi vient de m'offrir un joli cadeau, symbole de vie et d'e!>poir.Il m'enfera bien d'autres tout simplement en me révélant l'histoire de sa vie. Salls plus attendre, il entame son récit: Ce matin-là, tandis que les nuages rosés s'enroulaient en écharpes autour des sommets, à l'heure de Torang Kar Tchen (la grosse étoile), à peine Vénus s'alluma-t-elle à l'horizon, qu'Ama-Ia, ma mère, barattait déjà le thé devant sa tente. Le feu de camp sentait bon le genièvre qu'elle y avait jeté en offrande aux divinités de la montagne. JI ne me fallut pas longtemps pour sauter sur pieds et mettre la main à la pâte pour organiser le départ. Car, dans ma jeunesse, quand la fraîcheur matinale baignait d'une lumière piquante les prairies déjà jaunies, c'était le signe que l'automne arrivait sur les hauts plateaux et avec lui, le temps de la transhumance. Bientôt, le camp s'anima et, aidé des vachers, je commençai à charger les yacks des ustensiles de cuisine et de laiterie. On ne transportait pas le matériel encombrant et toutes les provisions à chaque transhumance. Les nomades emportaient seulement le strict nécessaire, le reste restait entreposé dans les réserves, cachées quelque part dans la montagne, facilement accessibles à partir des camps saisonniers: des celliers creusés dans le sol, obturés par de lourdes pierres que les tigres ne pouvaient déplacer et que personne ne repérait.

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Il fallut le temps de trois repas I pour achever les premiers préparatifs. Accompagnés par un ou deux vachers au service de la famille, les plus âgés et les enfants prirent la route en éclaireurs avec quelques yacks chargés. Les camps nomades ne se trouvaient jamais très éloignés les uns des autres, à une journée de cheval du camp principal, deux tout au plus. Au printemps et en été, les dokpa s'éparpillaient sur les plateaux où les pâturages abondaient, tandis qu'en automne et en hiver, cinq ou six familles vivaient à la même place. Malgré la dispersion chacun savait toujours oÙ trouver les autres, ils se rendaient alors facilement visite. C'était au printemps ou à l'automne, que les anciens et les ponsang (chefs de tribus) décidaient des lieux de séjour. Lors des rassemblements, mon père participait aux débats, il était chef de mille tentes et possédait cinq cents yacks. Je note et, automatiquement, fais un rapide calcul: mille tente, six personnes minimum par famille, six mille âmes! Le chiffre semble faramineux compte tenu de la population totale du Tibet avant 1950 (environ six millions). Je soupçonne Wangdak Tashi de vouloir simplement signifier que SOilpère était un chef important car je sais que les Tibétains, commerçants et bouddhistes avant tout, ne savent compter précisément que richesses et nombre de prières. Tandis qu'hommes et femmes pliaient les tentes ou achevaient d'arrimer les ballots sur l'échine des yacks, je pris le départ avec le gros des vachers pour acheminer les troupeaux. Les dokpa revenaient au même endroit toutes les quatre à six saisons (deux à trois ans) aussi, à l'arrivée, leur suffisait-il de dresser la tente sur l'emplacement occupé précédemment oÙ le poêle, une construction fixe de terre séchée, trônait. Peut-être as-tu remarqué que dans les hautes solitudes du Chang Thang en Inde, on découvre encore de telles installations:

I Les Tibétains mesuraient le temps ainsi: un repas, c'est à dire quinze à vingt minutes. Ils se repéraient à l'ombre du soleil pendant la journée et aux étoiles, la nuit. Dans la société traditionnelle, l'heure avait bien peu d'importance en fait.

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des emplacements de tentes, creusés sur un demi-mètre de profondeur et entourés de murets de pierres? me demande-t-if.
Je hoche la tête en signe d'approbation.

En été, les nomades ne montaient que les tentes de coton noir toujours visibles de loin sur les plateaux herbeux sans limites, tandis qu'à la saison des frimas, ils rajoutaient des sur-tentes taillées dans des peaux de yacks pOUf mieux se protéger des vents glacés. Le mobilier n'existait pas chez les nomades, ils ne possédaient que des peaux de yacks pour recouvrir le sol. On s'y asseyait la journée et, elles servaient de couche aux femmes et aux enfants. Même si les tentes étaient spacieuses et confortables, je n'en profitais, certes, pas beaucoup; comme tous les vachers et palefreniers, au temps de ma jeunesse, je vivais continuellement dehors. Dormir... en plein air, entouré des sommets brillants, sous la voûte étoilée, roulé dans une peau de mouton pendant les nuits froides d'hiver, à proximité des bêtes, proies faciles des fauves ou des djagspa (voleurs de grands chemins): une habitude que j'avais prise depuis le plus jeune âge! Wangdak Tashi marque une pause... souvenirs, if reprend d'un ton animé: Puis. s'arrachant à ses

Ces djagspa se montraient très malins et il fallait s'en méfier! Sais-tu comment ils procédaient pour capturer les chevaux? Ils utilisaient le dipchin, brin d'herbe que l'on se procure grâce à des rites très compliqués et qui possède la vertu de rendre invisible leur propriétaire. Normalement, lorsque l'on s'approche des bêtes qui ne connaissent pas notre odeur, elles remuent, hennissent et finalement alertent les gardiens. Afin d'éviter cela, les brigands placent entre leurs dents un tsa (brin d'herbe) transformé en dipchin par le mantra suivant: "am ma hen banzar guru péma sotti hum." De cette façon la bête ne s'enfuit pas et ils la volent aisément. Moi aussi je possédais un dipchin, il m'a souvent aidé à capturer des chevaux qui ne m'appartenaient pas.

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La réflexion naïve provoque le sourire timide de Dolma, notre traductrice. Et moi, je relève l'expression tIdes chevaux qui ne m'appartenaient pas", des chevaux volés? Pour l'instant, je ne m'attarde pas sur ce point et demande à Wangdak Tashi de me traduire le mantra qu'il vient de citer. Il réfléchit, tente une explication, puis une autre, il hésite et finalement, abandonne pour reprendre le fil de son discours. Ce n'est que plus tard, quand, je suis entrée un tant soi peu dans le monde des Tibétains où l'au-delà est présent au quotidien, que j'ai compris qu'ils répètent les mantras simplement comme formules propitiatoires, dont le son plus que le sens importe à leurs yeux. Le célèbre mantra d'Avalokiteshvara "Om Mane Padme Hum ", à la fois prière et formule de protection se récite, se fredonne, se chante, se dit à tous moments. Pour eux, il se sent et se vit plus qu'il ne s'explique. Au terme de longs moments d'observations, j'en conclus avec les Tibétains, que les relations de l'homme avec le monde supraterrestre ne souffrent pas de tentatives rationnelles d'éclaircissements, et que, les nombreux commentaires écrits au sujet des mantras sont parfois superflus car, l'Homme vivant en symbiose avec le monde ne s'explique pas avec le Verbe.

Comme à l'habitude, le lendemain de notre arrivée à l'alpage mon oncle organisa une petite fête. Pour la première fois de ma vie je remarquai combien les filles, parées de leurs bijoux et vêtues de leurs lokpa (vestes) brodées et bordées de fourrure de loup, étaient belles. Dès leur arrivée, avant même de décharger les bêtes, elles s'étaient précipitées à la rivière pour laver leurs cheveux et refaire leurs tresses. Elles en avaient cent huit réparties autour de la tête, qui se déployaient en éventail dans le dos pour s'attacher à une large bande de tissu qu'elles ornaient d'anciennes pièces de monnaie et de coraux. Elles rajoutaient à cette coiffure qui n'était pas spécialement réservée aux jours de fêtes des poutchi (bouJes d'ambre), une seule pour les jeunes filles et cinq pour les femmes mariées. Je me rappelle parfaitement de cette transhumance-là, je commençais à me sentir jeune homme et en plus d'admirer et de remarquer les filles, je voulais

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aussi me mesurer à mon frère à peine plus âgé que moi dans une course de cheval particulièrement acrobatique à laquelle il excellait. En attendant le début de la course, je rongeais mon frein pendant les prières du lama et, dès qu'il eut terminé, je fus le premier à sauter sur mon cheval pour lui faire grimper la pente très abrupte jusqu'aux drapeaux de prières, bornes de départ. J'avais pris la précaution de ne m'encombrer ni de mon sabre ni de ma ceinture rehaussée d'or et d'argent qui auraient entravé mes mouvements, aussi, je n'avais avec moi qu'une bonne ceinture de coton tissé pour m'attacher solidement à la queue du cheval. La course se pratiquait à cru. Quand on lança le signal, les concurrents agrippés aux crinières de leurs montures dévalèrent la pente à toute allure. J'arrivai tout essoufflé en cinquième position et reçus un prix de vingt pièces d'argent. Ce n'était pas si mal pour la première fois, mais, j'étais tout de même déçu de n'avoir pas gagné les cents pièces du premier prix. Quand les tribus se rassemblaient pour des joutes équestres, les récompenses étaient bien plus élevées, on pouvait gagner par ordre de valeur: un fusil, un cheval, une pièce d'or, une di (femelle du yack), une agate avec des boules de coraux, une robe ou bien encore un mouton. Quoiqu'en famille les prix fussent plus modestes, ils représentaient des sommes rondelettes tout de même. Ce jour-là comme bien d'autres encore, les hommes organisèrent le concours de tir à l'arc et chacun, du plus petit au plus grand, dansa et chanta joyeusement. J'aimais particulièrement danser et, sans vouloir me vanter, je jonglais assez habilement avec les fusils, que ce soit à terre ou à cheval. Outre la danse des fusils j'exécutais aussi celle des pierres. Je les disposais en cercle et, tout en sautant au rythme de la musique, les enlevais de terre pour les jeter sur une cible. Aujourd'hui j'ai perdu de la souplesse mais j'exécute encore ces danses que, récemment, j'ai essayé d'enseigner à un groupe de jeunes garçons. Ils ne se montrèrent pas très enthousiastes ma foi et je crains que les danses traditionnelles ne tombent définitivement dans l'oubli. Qu'à cela ne tienne, revenons à la fête des Khampas! Pour célébrer la nouvelle installation Ama-Ia égorgea un mouton qu'elle prépara en

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bouillon avec des quartiers de yack et chacun se servit à l'envi durant toute la journée dans les plats réservés sur les braises. Les filles et les servantes avaient aussi préparé des yaourts en quantité phénoménale ainsi que du thé chinois de la meilleure qualité auquel elles avaient rajouté, comme à l'habitude, force beurre pour satisfaire la gourmandise de chacun.
L 'hôte tibétain veille à ce que la tasse de l'invité reste pleine en permanence, question de politesse. Aussi, Wangdak Tashi joint-il le geste à la parole en remplissant de nouveau ma tasse d'un thé salé qui a plus l'apparence et le goÛt de bouillon de viande que de thé, et, oÙ surnage un bon demi-centimètre de beurre fondu. Lors des fêtes, l'excès est très vite atteint, jusqu'à l'écoeurement, pour ceux qui n'ont pas l'habitude du riche breuvage. L'aisance de l'hôte se mesure encore aujourd'hui à la quantité de beurre ajoutée au thé car c'est une denrée chère. Même si les Tibétains n'ont plus leurs troupeaux pour en produire, ils en consomment en abondance. Le thé salé est la boisson nationale des Tibétains, elle leur apporte l'énergie nécessaire à la vie en haute altitude. Aujourd'hui, en exi!, même s'i!s habitent sous le climat tropical du sud de l'Inde, les Tibétains sont toujours heureux de retrouver son bon goÛt (et moi aussi quand j'ai l'occasion d'en déguster!).

Après le déménagement saisonnier, une journée suffit à se réorganiser. On remonta les tentes en cercle, Amal ralluma te feu au centre du campement et, chacun reprit très vite ses tâches quotidiennes. Après avoir préparé le thé, sans oublier d'en offrir une
1 Ama, Ama-la, où "la" est une particule facultative marquant le respect que les enfants doivent aux adultes de leur communauté, sans distinction de parenté. La croyance veut que tous les êtres vivants soient nos pères et nos mères ayant pu l'être dans une vie antérieure; aussi les Tibétains forment-ils une grande famille où Pa (père), Ama (mère), Popo (grand-père), Momo (grand-mère) foisonnent. Pour un observateur extérieur, il est difficile de retrouver qui s'apparente à qui dans la communauté; parce que, en plus, les femmes ne changent pas de nom par le mariage et qu'ensuite, le choix des prénoms tibétains est limité tandis que les surnoms abondent. Une autre particularité: en cas de maladie grave ou pour d'autres raisons, les Tibétains peuvent changer d'identité sur les conseils du lama.

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petite bolée qu'elle lançait aux dakini (esprits protecteurs bouddhistes) et aux dieux des montagnes, tous les matins, ma mère apportait un repas au lama mon oncle. Puis, accompagnée des servantes, elle se dirigeait vers l'enclos, munie de seaux de bois pour la traite des brebis. Elle répandait toujours la première giclée de lait sur la terre pour contenter les esprits car, on doit toujours remercier de leurs bienfaits passés les montagnes, les lacs, la terre habités d'âmes divines et les encourager pour l'avenir. Pendant qu'Ama s'affairait, d'autres servantes se dispersaient sur la prairie pour traire les di (femelles du yack). Elles collectaient aussi les bouses fraîches qu'elles mettaient à sécher au soleil après les avoir pétries en forme de soucoupe: les djoua, le seul combustible disponible sur les hauts plateaux. Tu penses! A quatre mille mètres d'altitude, du bois de chauffe, on n'en trouvait pas! Tandis que les servantes achevaient leurs tâches matinales, une fois le repas avalé, avec les vachers et palefreniers, tous les jours, je rassemblais les bêtes pour les conduire aux pâturages. Les jeunes agneaux ne suivaient pas le troupeau, je les laissais attachés à des pieux aux abords des tentes pour le grand plaisir des enfants qui jouaient avec. Tout au long du jour, les vachers filaient la laine ou tricotaient. Pendant qu'ils surveillaient yacks et moutons qui paissaient librement, moi, je m'entraînais plutôt à la fronde tout en chevauchant à la recherche de gibier.

Comme au quotidien les dokpa n'avaient jamais d'heure de repas,
outre le petit déjeuner et le dîner, chacun mangeait quand il avait faim. Dès le matin, Ama mettait à disposition la toukpa (soupe de pâtes fraîches) dont chacun pouvait se servir quand il le désirait. Il m'était souvent plus pratique de ne pas rentrer à la tente pendant la journée et de mouiller un peu de tsampa (farine d'orge grillé) avec de l'eau ou du thé pour manger au pâturage quand je gardais les animaux. Au fait, sais-tu comment on appelle les Tibétains en Inde? Les mangeurs de tsampa. Aujourd'hui, la plupart des jeunes n'en mangent pas par souci de se montrer dans le vent, mais pour les dokpa, c'était le menu quotidien avec la viande, le beurre, le fromage et les yaourts. Ma mère aurait pu troquer la tsampa contre d'autres produits aux tsongpa (commerçants de passage), mais elle n'en voyait pas la

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nécessité et préférait se procurer l'orge pour préparer la farine ellemême. Elle faisait griller l'orge dans du sable pour ne pas le brûler avant de le moudre entre deux pierres. Sa tsampa, si fine, si blanche, est la meilleure que j'aie jamais mangée. Ama-Ia faisait aussi sécher viandes et fromages pour la consommation d'hiver et barattait le lait qu'elle conservait sous forme de beurre dans des panses de mouton. Avec les négociants ambulants, elle troquait une partie de sa production contre du thé indien, de l'orge népalais, du bois de Chine ou du Bhoutan pour la fabrication des barattes et seaux. C'est à peu près tout ce dont elle avait besoin. De sucre, elle ne s'en procurait presque jamais, je n'en avais que très rarement goûté avant mon arrivée au Ladakh. Ah! J'oubliais, Ama s'approvisionnait aussi en fèves pour nourrir les chevaux l'hiver car ils ne pouvaient pas brouter dans la neige, et parfois, elle choisissait aussi quelques étoffes qu'elle échangeait contre les couvertures tissées de laine de mouton. En été, pour les hommes de la tribu, il n'était pas question de mener des expéditions car, les pluies de mousson emportaient tout sur leur passage et rendaient les pistes impraticables. Quand ils étaient au camp, les hommes se reposaient de leurs expéditions du printemps tout en accomplissant de menus travaux: montage des seaux de bois, pétrissage du cuir dans de l'huile pour l'assouplir, taillage de capes et chaussures dans les peaux de yack. Les plus vieux tissaient des couvertures de laine et le poulou (étoffe servant à la confection des robes tibétaines). A l'époque des voyages, au printemps et en automne, les hommes s'absentaient souvent pendant deux à trois semaines d'affilée pour faire du commerce avec les caravanes de négociants et de pèlerins; ils allaient parfois jusqu'à Lhassa. Mener des expéditions, faire du commerce, quels genres d'affaires concluaient-ils donc pour que Wangdak Tashi élude plusieurs fois la question en faisant la sourde oreille? Il m'intrigua et je m'enquis de ce "secret" en dehors de notre interview. Dalma, la traductrice, m'expliqua la chose suivante: "La plupart des nomades du Kham étaient riches car, organisés en bandes, ils pillaient les caravanes traversant les plateaux désertiques. Commerçants et pèlerins

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transportaient des trésors, soit à revendre, soit à offrir au DalaïLama et qui faisaient, s'ils n'avaient pas de chance, de magnifiques butins aux pillards. Pour s'en protéger, les voyageurs se groupaient et s'armaient en conséquence. Ainsi, les prises, pas toujours faciles pour les brigands, elltraînaient-elles souvent mort et blessures des deux côtés. Afin de limiter les risques, les Khampas possédaient de nombreuses recettes pour appeler la providence à leur secours. Ils suivaient d'ailleurs des règles strictes de probité, qui, une fois bafouées, menaient le contrevenant à se voir interdire les expéditions "commerciales". Wangdak Tashi n'avouera pas les forfaits, ajouta-telle, car, si le brigandage n'avait rien de blâmable en pays de Kham, -c'était même une tradition-, nous autres, venant d'Amdo ou de ÜTsang, considérons les Khampas comme malhonnêtes. De peur que tu ne le juges mal, il ne t'en parlera pas", cane/ut-elle en prenant un air timide comme les Tibétaines savent si bien le faire.

Juste avant l'hiver, les hommes partaient à la chasse le temps d'une demi-lune pour rassembler les dernières provisions de viande fraîche particulièrement de loup. L'été, ils chassaient plutôt les dong (yacks sauvages) qui vivent sur les plateaux avec les onagres et les cerfs que personne n'aurait jamais abattus de peur d'offenser le Dieu Tamdingla à tête de cheval. Chasser le dong m'a toujours passionné, je revois les hommes fougueux s'élancer sur le troupeau de yack tout en poussant des cris joyeux et faisant virevolter frondes et lassos. Les yacks, en dépit de leur attitude paisible, chargeaient à vive allure. Certains étaient si gros que huit personnes pouvaient se tenir entre leurs cornes. Les trophées pesaient si lourd que les nomades les plaçaient autour de leur tente, à l'extérieur, de telle manière qu'ils calaient les peaux et les vents glacials ne pénétraient pas dans l'espace d'habitation. Wangdak Tashi étire les bras pour montrer l'envergure de la bête. Bien qu'impressionnants les dong ne sont certainement pas si énormes qu'il les décrit. Cependant, je reconnais pour en avoir observé dans les Chang Thang indiens que chasser des monstres

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préhistoriques de courage.

tels que les yacks sauvages demande une certaine dose

Lors des captures, les chasseurs encerclaient le troupeau, isolaient une tête qu'ils maîtrisaient au lasso et l'achevaient au poignard. Ensuite, ils dépeçaient la bête et, enfin, découpaient la viande avant de l'envelopper dans des sacs de coton. De retour au camp, les femmes prenaient en main la suite de la préparation: ma mère réservait une partie de la viande pour la consommer fraîche, elle faisait sécher le reste; elle mettait les poumons de côté pour chevaux et chiens tandis que les viscères faisaient le régal des oiseaux de proie, messagers des bouddhas que l'on n'oublie jamais; finalement, elle offrait une partie du sang, certains coeurs et les cornes aux lamas qui préparaient des remèdes avec. Moi, j'aimais beaucoup quand, le barde de la tribu s'arrêtait au campement d'été pendant quelques jours et, récitait, en musique, des épisodes de l'épopée de Guésar de Ling. Je ne me lassais jamais de l'écouter. Il s'asseyait avec mon grand-père, près de la tente principale, les servantes leur portaient du thé. Le barde se mettait en état de transe puis commençait à psalmodier sous la dictée de Guésar. Il se décidait à réciter quand il était prêt, quand il était temps. Pendant que certains s'approchaient pour écouter tout en bavardant, les doigts toujours occupés par quelque travail, d'autres allaient et venaient, les enfants jouaient 1. Le grand roi Guésar de Ling était originaire du pays de Kham, pas de Mongolie comme J'avait un jour affirmé un commerçant mongol de passage. Sa femme et lui protégeaient les Khampas, ils jouaient le rôle de défenseur de la justice. Descendu du ciel et également défenseur de la religion, Guésar a triomphé des hérétiques du pays de Hor. Quand j'étais petit, mon père m'a conduit dans un monastère du Kham, il m'y a montré le livre qui relate ses

I Le barde commençait son récit au moment propice, de même, les acteurs de l'opéra tibétain se mettent-ils en scène. Durant la représentation, les spectateurs ne sont pas contraints de rester assis. Cette façon d'assister au spectacle marquant souplesse, liberté du corps et de l'esprit, caractérise les peuples proches de la nature.

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exploits et j'y ai aussi admiré son sabre. On disait que Guésar l'avait reçu en don du ciel.
Wangdak Tashi pouvez-vous nous conLer un épisode de la légende du
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roi Guésar de Ling?

Non, pas moi, les anciens la connaissent encore mais, au Ladakh, aucun d'entre eux ne pourra se lancer dans la narration du récit épique qui, autrefois, faisait notre joie surtout en pays de Kham. Il n'y a pas de barde ici. La tradition s'est éteinte I. Toutes les saisons étaient laborieuses chez les Khampas, sauf l'hiver, quand, hommes et animaux attendaient que l'extrême froid se dissipe et laisse place au printemps. Les mises bas et la protection des petits donnaient bien des soucis pendant cette période car le froid pouvait, en l'espace de quelques jours seulement, décimer le troupeau entier. Les chevaux surtout étaient fragiles: on les enfermait dans un abri construit en bouses séchées qui formaient un excellent isolant. De plus, on les couvrait de vieilles couvertures et de tapis de laine. Si l'hiver était trop rude ou trop long, le fourrage pouvait aussi manquer. Le pasteur-nomade est riche quand ses bêtes vivent, dans le cas contraire, il ne survit pas lui-même. Même si l'équilibre de vie était précaire en pays de Kham, je n'ai jamais entendu parler de calamités car les Kllampas connaissaient leur territoire, de plus, la communauté savait gérer les pâtures en toutes saisons afin que les animaux aient toujours de quoi manger. Il faut dire qu'aujourd'hui les nomades tibétains réfugiés au Chang Thang indien ont d'énormes difficultés à survivre. Les autorités leur assignent des territoires restreints qui ne leur permettent pas de nourrir les animaux correctement. Les nomades ladakhis font ce qu'ils peuvent pour aider les Tibétains, mais, eux-mêmes doivent survivre dans une région où l'équilibre écologique est précaire.
I Il faut dire qu'aujourd'hui, les jeunes n'accordent plus autant d'importance à la légende quand leurs grands-mères rêvent encore de découvrir dans leur famille un enfant, incarnation du roi Guésar, ou tout au moins d'un de ces guerriers, braves conquérants vénérés de tous.

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Puis-je compléter vos informations Wangdak? La surpopulation risque de mettre les deux communautés en danger. Les Ladakhis survivent souvent difficilement, et, les Tibétains, quand ils perdent leurs troupeaux, se sédentarisent aux camps de Leh et travaillent comme coolies dans l'armée indienne. Dans cette partie du monde aussi, la vie nomade tend à disparaître. Le camp de base de ma famille se trouvait au lac Kyaring, l'oeil de la terre où vivent les naga (fées) qui veillent sur les humains. Kyaring est également la source du Grand Fleuve (le fleuve Jaune). Il y a très longtemps, un énorme rocher venu du ciel s'y engloutit. Lors de la chute, le roc se brisa en deux et l'on entendit les paroles protectrices de Notre Seigneur Bouddha: "E-ma-ho penna penna soha" (Oh! Merveille! Guérissez-nous, guérissez-nous, je le souhaite). Guru Rimpotché, le précieux Maître Padmasambhava recommande ceci: "Pour vous protéger des démons qui peuplent le ciel, la terre et les puis, rouler la feuille et pendre le soung (amulette) autour du cou. Celui que je porte en permanence sur moi m'a bien souvent sauvé, grâce à lui, je suis toujours en vie. Sur les berges du lac Kyaring et dans les montagnes alentour, les pauvres gens trouvaient le zi, un talisman se révélant uniquement à certains, dans des conditions très précises. Un ver vivant se pétrifie quand on pose le pied dessus, du même coup il se transforme en zi, cylindre oblong marqué de taches brunes comme des yeux. Plus la pierre comporte d'yeux (huit au maximum), plus elle est précieuse et puissante contre les forces maléfiques. On porte le zi en collier, enfilé entre deux tchourou (gros coraux rouges); il se brise à la mort de son propriétaire. Nos servantes en trouvaient souvent, que leurs maris échangeaient parfois contre de l'or ou des pierres précieuses aux pèlerins venant de Chine.
Tout en parlant, Wangdak Tashi, très coquet (sans doute à la façon tibétaine traditionnelle), joue avec le cordon qui pend à son cou. Je

. eaux, vous devez prononcer cette formule un million de fois, l'écrire,

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remarque qu'il porte un véritable zi: une agate, pierre rare et très appréciée. Il est peu commun qu'un Tibétain en possède un véritable. Faute de mieux, ils en achètent, mais... en plastique. Les mantras et les amulettes ne suffisaient pas à se protéger. Heureusement que mon oncle lama, f'un des cinq vivant au monastère de Gyotong, celui de la tribu, savait tenir à l'écart les esprits malins! Tous les jours, de sa tente-monastère blanche, décorée du signe bouddhique en forme de svastika, je l'entendais psalmodier les formules sacrées. Il s'accompagnait tour à tour des tintements du trilbou (clochette rituelle représentant le principe féminin de vie) ou du battement des darou (tambourins). Le lama jouait aussi de la clochette tout en portant le dorji (sceptre rituel représentant le principe masculin de vie) sur le coeur pour prier. Parfois, il jetait à la volée du riz pour éloigner les démons. La prière se déroulait selon un rituel immuable. Les nomades venaient de loin pour le consulter et lui offrir des présents. Il pouvait soigner les consultants en appelant son esprit tutélaire: en état de transe, il chassait le mal et éloignait une foule d'esprits malfaisants qui les harcelaient. Le lama maîtrisait aussi le vent en lançant à la fronde des pierres dans les pattes du cheval divin (le vent). Il le capturait au lasso pour que le coursier au galop s'immobilise. Un jour que je m'amusai à l'imiter en maniant lasso et fronde, il me parla sévèrement disant que j'outrageai le dieu en agissant ainsi. Finalement, il m'interdit de l'imiter. £ertains lamas sorciers étaient versés dans les pratiques occultes et s'exerçaient aux rites secrets d'immortalité. Leurs terribles pouvoirs faisaient peur aux nomades. Mon oncle ne s'y intéressait pas, que je sache. Mais, dismoi, tu connais la lama (guérisseuse) tibétaine du camp un?
Oui, c'est la femme qui pratique les séances de transe?

C'est bien cela, elle communique avec les esprits et demande la guérison des malades tout en extirpant le mal par succion, sans laisser aucune trace. Elle extrait ainsi du corps du patient une bouillie qui n'a jamais le même aspect. En la recrachant elle rejette la cause du mal. La plupart des lamo sont des femmes une seule tibétaine officie au

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