Turbulences chinoises

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EAN13 : 9782296184015
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TURBULENCES CHINOISES

Du même auteur

La Chine du nouveau départ, juin 1987 L'Harmattan

Guy P. SCHULDERS

TURBULENCES CHINOISES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 PARIS

Nous tenons à remercier tous nos collègues ou amis, Chinois et Français, pour leur aide, leurs conseils ou leurs encouragements durant la conception et la rédaction de cet ouvrage, et particulièrement, Mesdames GE JI et HE U ER, Monsieur CHEN ZONGDE, Membres de l'Académie Chinoise des Sciences Sociales, qui nous ont accueillis à Pékin dans leur Institut et fait rencontrer des scientifiques de très haut niveau, Monsieur CHEN JIAGUl, l'Economie Industrielle, d'Economie Directeur de l'Office de Gestion de

Monsieur WANG GUl CHEN, Professeur à l'Institut
Rurale de l'Académie des Sciences Sociales, PEI, Faculté du Commerc e Monsieur le Professeur DAI MING International de l'Université de Pékin,

Madame WANG HUl, et Messieurs WANG ZHIMEN, TIEN KUO PEI et YIA YANG GUANG qui ont assuré à Pékin et à Shanghai l'interprétariat de nos conférences, des interventions, des débats et des réunions auxquels nous avons participé, Messieurs et Mesdames les Responsables Chong Zhen, de Sijiqing et de Shuang Qiao, des Bourgs Ruraux de

Messieurs Jean-Jacques RICHER, Monsieur et Madame BOULVERT,

Jean-Pierre

ROESCH,

Monsieur Christian THIMONIER,
l'Ambassade de France à Pékin,

Attaché Culturel à

ainsi que tous ceux qui, par modestie, ont préféré ne pas être cités, mais dont les remarques nous ont efficacement aidé dans ce travail.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0429-4

SOMMAIRE

INTRODUCTION

- TURBULENCES

CHINOISES

7 12 19 24 32 42 46 53 63 70 76 79 80 93

Une approche en tennes de turbulences
CHAPITRE l - TURBULENCES HISTORIQUES

I. II. III. IV. V. VI. VII.

Les faits, l'action et la pensée L'ère contemporaine; la naissance du PCC Système et idéologie La ligne de MAO Le Cas Chinois Les campagnes d'épuration La Révolution Culturelle
AMERTUME D'UN BILAN

CONCLUSION:

CHRONOLOGIE DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE NOTES

CHAPITRE

II

- TURBULENCES DÉMOGRAPHIQUES

1.- Nécessité d'une politique démographique rigoureuse 2.- Démographie chinoise et démographie mondiale 3.- Les variations des taux démographiques 4.- Les spécificités de la démographie chinoise 5.- Incertitudes et limites de la politique anti-nataliste chinoise 6.- Bilan d'une décennie démographique 7.- Avenir de la démographie chinoise NOTES 124
CHAPITRE III - TURBULENCES ÉCONOMIQUES

129

L'analyse de l'économie chinoise 129 1.- De la suprématie de la politique à la prédominance de l'économie. 2.- Fiche technique de la géographie chinoise. 3.- Les ressources naturelles de la Chine. II. La dynamique évolutive de l'économie chinoise 154 1.- Dynamique de l'agriculture.

I.

2.- Dynamique de l'industrie et des services. III. Les dérapages de la réforme chinoise 1.- Les réformes rurales n'ont pas réglé tous les problèmes. 2.- Les turbulences de l'industrie et des services. 3.- Les turbulences sur les prix et les salaires. 4.- La lutte contre l'inflation. NOTES
CHAPITRE.IV

177

199 - TURBULENCES POUTIQUES 209 210

De l'idéologie affirmée à la politique pratiquée 1.- Le dogmatisme en question. 2.- Les fondements de la politique intérieure chinoise. II. Turbulences extérieures de la Chine 1.- Le non alignement. 2.- La politique africaine de la Chine. 3.- Les relations sino-soviétiques. III. La politique de réunification 1.- Le cas de Taiwan. 2.- Le cas de Hong Kong. 3.- Le cas de Macao. IV. Le problème du Tibet 1.- Géographie et histoire du TIbet. 2.- Le problème de l'indépendance du TIbet. 3.- Les événements d'octobre 1987 à mars 1989 NOTES CONCLUSION - TURBULENCES D'AVENIR 1.- La Chine aux mille visages. 2.- Turbulences et syncrétisme. 3.- La politique anti-turbulences. 4.- La conception socialiste de la valeur. 5.- Ralentir, mais continuer. Certes des problèmes demeurent. Mais une dynamique est en cours.
NOTES
CHRONOLOGIE RÉCENTE

I.

221

230

241

254 259

278 280 281

BIBUOGRAPHIE 6

INTRODUCTION

Turbulences chinoises

Le monde dans lequel nous vivons est l'objet d'incessantes trépidations. Les hommes de notre époque appréhendent les transformations qui le bouleversent, parce qu'elles génèrent conjointement l'inconnu et l'incertain. Depuis plusieurs décennies, il semble que l'humanité fonde ses bases sur le refus, le rejet, la négation. Elle attend de la destruction du passé qu'elle devienne créatrice du futur. Les perpétuelles mutations qui redessinent nos sociétés s'imposent avec précipitation et remettent en cause les religions, les idéologies, les valeurs. En revanche, les cultures, les traditions et les mentalités s'opposent aux changements discontinus de l'espace et du temps. Ainsi voit-on, dans le domaine démographique, certaines nations multiplier leur population à un rythme trop élevé, qui devient préoccupant dès que l'on se réfère à la faible progression de l'économie qui n'a plus la capacité de nourrir, dans

l'immédiat, les « nouveaux arrivants », ni de créer pour eux les
emplois qu'ils demanderont dans l'avenir. A l'inverse, d'autres nations, sacrifiant aux facilités futiles et éphémères de l'individualisme - sinon de l'égoïsme - parviennent à peine, désormais, à générer leur succession, orientant leurs systèmes de société vers des impasses à la fois économiques et sociales, où un ensemble de moins en moins impor-

tant d'actifs est appelé à prendre en charge une population vieillie et alourdie d'un trop grand nombre de retraités. Dans le domaine des revenus, un fossé semble se creuser entre les pays riches et les pays pauvres: les uns, bien que concernés par des difficultés économiques internes ou par la saturation de leurs marchés extérieurs, continuent à doter leurs populations de niveaux de vie décents, alors que les autres n'ont pas la possibilité de mettre en œuvre des activités économiques aptes à fournir à leurs habitants les conditions minimales de vie, voire de survie; ces nations sont ainsi poussées à perdre à la fois leur indépendance et leur dignité. En ce qui concerne les tentatives de croissance des pays pauvres, les diverses crises qui ont frappé le monde depuis la seconde guerre mondiale ont eu des répercussions très différentes d'une nation à une autre, parfois disproportionnées, anéantissant en quelques mois les espoirs de décollage qu'avaient rendus possibles tant de patience et d'efforts: chocs pétroliers entraînant les crises de l'énergie de 1973 et de 1979, crise financière des placés boursières d'octobre 1987,stagnation des économies mondiales dans leur ensemble. - les économies des nations industrialisées de l'Occident comme, du reste, celles des nations socialistes furent bien entendu affectées par ces crises et durent parfois reconsidérer leurs habitudes économiques, redéfinir leurs politiques énergétiques ou remettre en cause leurs positions dogmatiques; - mais d'autres nations, et particulièrement celles qui n'avaient pas encore mis en œuvre un processus solide, cohérent et irréversible de croissance et de développement avant les années soixante-dix, furent gravement affectées par les restrictions des commandes que la récession mondiale, déclenchée à la suite des différents chocs évoqués, imposa aux nations industrialisées. Le schéma fut simple et imparable: les riches doivent se restreindre, ils limitent donc leurs commandes en ménageant, si possible, les marchés domestiques; les marchés des produits de base et des matières premières sont moins sollicités; les cours réagissent à la baisse avec une très forte élé1sticité; les marchés concernés, sur lesquels s'appuyaient les économies sous-développées plus ou moins monoproductrices, ne permettent plus la croissance ni le développement des pays affectés. Ainsi assiste-t-on, sur le plan géographique, à un glissement perceptible du centre de gravité mondial et à la naissance de nouvelles zonès d'influence économiques, politiques et culturelles : poussée économique asiatique, restrictions sociales en 8

Occident, problèmes de minorités nationales en pays socialistes, poussées démographiques en Afrique et en Amérique latine, naissance des extrémismes politiques, activisme et fanatisme de l'Islam. Le ba.rycentre du monde se déplace; les forces nouvelles qui le positionnent se radicalisent.

***
Dans ce monde mouvementé et incertain, l'ensemble de ces transformations accélère les destinées et précipite l'Histoire. Certaines nations, longtemps assoupies dans des sytèmes religieux ou sociaux sclérosants, restèrent inconnues des autres civilisations du monde qui les considéraient avec mépris, ou dans une indifférence totale, lointaines qu'elles étaient d'un Occident replié dans l'égocentrisme et l'ostracisme. Ce fut le cas de la Chine, géante tant par son territoire que par sa population, étonnante tant par son culte du passé que par sa préparation du futur, surprenante tant par la léthargie millénaire dans laquelle elle était restée figée, que par le dynamisme actuel sur lequel elle bâtit son avenir, prudente tant par ses orientations politiques que par ses réformes économiques. Cette Chine si longtemps bloquée vit, désormais, d'importantes turbulences: - turbulences démographiques: ce pays compte maintenant plus d'un milliard cent millions d'habitants et entreprend, avec sagesse et détermination, de dominer l'évolution de sa population: il ne souhaite pas connaître les affres d'un débordement démographique et entend éviter les méfaits de l'insuffisance alimentaire auxquels les surpopulations de trop de pays sous-développés d'Afrique ou d'Amérique latine nous ont hélas habitués; tout est mis en œuvre pour que la population de la Chine ne dépasse pas, dans les décennies à venir, un milliard deux cent cinquante millions d'habitants. - turbulences sociales: la Chine fut de tous temps un monde de paysans; sa croissance économique actuelle et son développement futur dépendent des aptitudes que montreront les Chinois à se doter d'un processus modemed'industrialisation et de tertiairisation. Il s'ensuit que les paysans, les industriels et les travailleurs du secteur des services redéfinissent leurs prérogatives respectives et le rôle qui leur reviendra dans un appareil économique et politique national qu'il convient
\, 9

d'élaborer. Il reste que la population est à 90 % agricole, et que l'avenir de l'économie chinoise repose sur des industries qui se sont trop souvent développées en zone urbaine: la Chine est agricole, mais son avenir est ailleurs. - turbulences économiques: les techniques ancestrales de production agricole comme industrielle, les principes dogmatiques imposés par le maoïsme, l'inexistence de méthodes modernes de production, de centres de calcul et d'analyse de marchés, de rationalité économique, l'omniprésence du Parti Communiste dans toute décision de production ou de répartition, la lourdeur des planifications des époques récentes jusqu'en 1979, la compréhension progressive des modèles étrangers et la connaissance des niveaux de vie des autres populations, mais surtout, l'incomparable aptitude à « rechercher la vérité dans les faits» et à se remettre en cause chaque fois que les faits ne corroborent pas leurs convictions, ont amené les Chinois, sous l'action de DENG XIAOPING et de ZHAO ZIYANG, à rechercher dans d'autres directions les éléments de l'amélioration de leur bien-être économique et social. Les théoriciens ont essayé de réfléchir à de nouvelles « loi économiques» du socialisme, système qu'en aucun cas ils n'entendent officiellement renier. Progressivement, le capital devient en Chine un outil de production et de création de valeur, les techniques sont nouvelles, l'Etranger joue un rôle déterminant dans la constitution et dans l'installation d'un appareil de production efficient, la responsabilisation dynamise l'agriculture, l'autonomie des ,entreprises fait décupler la production industrielle, le profit devient un signe de bonne gestion et non plus un élément d'exploitation des travailleurs par le capital. - turbulences stratégiques: des rapports politiques nouveaux se dessinent entre la Chine et le reste du monde, vis-àvis de l'Union Soviétique comme de l'Occident capitaliste; la Chine prend position dans les grands problèmes internationaux, elle aide le Tiers-Monde et en favorise les mouvements d'indépendance, elle accueille les capitaux étrangers, elle reçoit les touristes; elle s'intéresse aux nouveaux marchés du reste de l'Asie; elle envoie des missions diplomatiques dans pratiquement tous les pays du monde. La Chine se prépare visiblement à assumer sur le plan diplomatique et politique mondial, le rôle que son énorme population, devenue productrice et solvable, lui permet d'envisager à l'aube du xx'(€! siècle. - turbulences idéologiques: certes, MAO ZEDONG et ses doctrines ne sont pas oubliés; personne ne songe à renier 10

des prises de positions qui ont tant marqué un passé encore récent. On répète inlassablement que l'on reste socialiste et que l'on se réfère au marxisme-léninisme, même si les décisions économiques des équipes actuelles font régulièrement quelque accroc à l'édifice idéologique. Les turbulences idéologiques se situent, en fin de compte, dans un autre domaine; elles sont au niveau du peuple: on danse désormais le « disco» dans les clubs de Pékin et de Shanghai; une jeune fille peut être vêtue aujourd'hui d'une robe à fleurs et demain d'une tenue différente, sans être taxée de fantaisie bourgeoise ou réactionnaire; plus profondément, il apparaît que, par leurs comportements, les Chinois montrent leur aspiration à davantage de démocratie; les étudiants descendent dans la rue et demandent une amélioration de leur statut. Les nouvelles orientations économiques du pays semblent requérir une « relecture» de la doctrine marxiste ainsi que l'observation sous un éclairage nouveau des méthodes élaborées et rôdées dans les pays à économies de marché.

***
La Chine n'est qu'un cas particulier parmi les nombreux pays qui ont connu des évolutions mouvementées tout au long de leur histoire, et particulièrement de leur histoire récente. Les différentes théories économiques classiques, keynésiennes, marxistes, libérales, interventionnistes ou structuralistes ne parviennent plus à expliquer les processus évolutifs contemporains, tant les situations propres à chaque nation sont éloignées des hypothèses restrictives et des cheminements mathématiques qui servent de cadre à leurs modèles. La théorie économique ayant fait faillite, il faut se tourner vers d'autres schémas interprétatifs du présent et élaborer de nouveaux scénarios explicatifs de l'avenir. Les bouillonnantes destinées chinoises soulignent la nécessité de réfléchir, à la fois au niveau mondial et en termes nouveaux, à la signification contemporaine de la croissance, du développement, du progrès humain, et de l'épanouissement des peuples. Les très nombreuses péripéties qui caractérisent la situation de la Chine depuis la création de la République Populaire en 1949 permettent d'étayer de multiples arguments et propositions originales en ce domaine. De l'observation du Cas Chinois, de sa compréhension, et de son interprétation, peuvent découler un certain nombre de Il

nouveaux principes de théorie économique, au premier rang desquels figurent la rationalité, le pragmatisme et le sens de la mesure, qui doivent désormais seryir de cadre à toute action visant à mettre en œuvre un processus de valorisation des efforts de l'homme. Personne ne songera à prétendre que le modèle chinois - si modèle il y a - puisse être étendu aveuglément à toutes les autres nations; la situation de chacune d'elles s'avère toujours spécifique et ne peut tolérer l'utilisation sans discernement des programmes conçus par d'autres, pour d'autres, en d'autres lieux et en d'autres époques. En revanche, l'on peut admettre que la Chine a présenté au cours de ces dernières années un éventail suffisamment large d'événements, de décisions, d'engouement et de contrariété, de réussites et d'échecs, de contraintes et de tolérance, d'isolement et d'ouverture, 'pour qu'un nombre important de scénarios politico-économiques puissent être analysés. Enfin, il est un élément fondamental qui donne à ce pays une position toute privilégiée au sein de la nouvelle analyse économique: ayant été sous-développée jusqu'à une période récente - voici encore dix ans la Chine a su, incontestablement, s'acheminer sur la voie du développement dans un contexte rigoureusement indépendant et souverain, à partir d'un modèle spécifiquement chinois. Ce pays a su passer, en dix ans, de l'état de pays sous-développé à celui de pays en voie de développement, dans le strict respect de son indépendance politique. Aucun autre pays, à notre connaissance, n'a réussi une telle expérience: se faire aider des autres, sans y perdre sa souveraineté, s'ouvrir aux autres sans y perdre son âme.

-

***

UNE APPROCHE EN TERMES DE TURBULENCES Depuis la Seconde Guerre mondiale, les économies se sont considérablement transformées, tant au niveau des régions qu'à celui des nations, des zones géographiques et des continents. 12

Ces bouleversements répondaient à deux phénomènes historiques nouveaux: -la fin de la Seconde Guerre mondiale - la naissance des nations indépendantes du monde pauvre; ils ont présenté deux caractéristiques fondamentales: -leur discontinuité dans le temps, -leur non-homogénéité dans l'espace. Discontinuîté et développement La Seconde Guerre mondiale fut à l'origine d'un retard économique important, gravement ressenti par les populations de l'ensemble des nations engagées dans les six années de conflits. Les retards accumulés ainsi que les nombreuses destructions subies engendrèrent des besoins de rattrapage, de reconstruction, de solidarité et d'entraide internationale. En fonction des diverses dotations en ressources naturelles de leurs territoires, ainsi que des aptitudes de leurs populations à mettre en œuvre des processus dynamiques de croissance et de développement, les appareils économiques de toutes les nations concernées s'assignèrent des objectifs plus ou moins ambitieux, tendant à élever ou à améliorer les niveaux et les modes de vie de leurs habitants. Les nations autrefois colonisées accédèrent à leur indépendance politique dès la fin des années cinquante, donnant au monde une morphologie dualiste de pays riches et de pays pauvres, doublée d'une rivalité idéologique et politique entre les puissances dominantes de l'Occident libéral et les nations importantes de l'Est socialiste. Sur le plan politique, les nations nouvellement indépendantes tentèrent en vain de définir leur entité et d'orienter leurs destinées en fonction de critères nationaux, dans un cadre qu'elles voulaient souverain, et non « aligné» sur les orientations des pays de l'Ouest comme de l'Est, qui entendaient monnayer, par les aides qu'ils proposaient, les allégeances qu'ils espéraient. Sur le plan économique, les nations pauvres essayèrent de se doter de planifications et de modèles de développement, aspirant à mettre en œuvre les éléments d'une croissance accélérée qu'elles souhaitaient autonome; elles comptaient, de cette manière, atteindre le plus rapidement possible les rythmes nécessaires à une amélioration auto-entretenue de leurs gran13

deurs significatives, voire à un « décollage» non ambigu de
leurs économies, avant de s'acheminer, de façon irréversible, sur la voie du développement. Malheureusement, tant sur le plan politique que sur celui de l'économie, ces pays ne parvinrent pas à mettre en œuvre avec succès des modèles nationaux véritablement autonomes et auto-centrés. Ils sacrifièrent le plus souvent leur indépendance politique aux nécessités de la dépendance économique. Ils mirent au point des plans compliqués cherchant à maîtriser le long terme, élaborés soit par des bureaux d'études étrangers, soit par des experts nationaux insuffisamment nombreux, mal formés, et peu outillés. Ces plans s'avéraient souvent dépassés au moment même où ils devaient démarrer. La nécessité d'aides étrangères en techniciens et en capitaux rendit rapidement illusoire toute notion d'indépendance véritable. Les impératifs de rattrapage de certaines nations, suivis des nécessités de ralentissement une fois ces rattrapages effectués, et les efforts de décollage d'autres nations qui ne parvinrent que rarement, en trente ans, à passer de l'état de sousdéveloppement à celui de voie de développement, s'effectuèrent dans des conditions de modernisation et d'internationalisation toutes nouvelles. Même si la terminologie du développement est parfois ambiguë, il reste qu'une nation est en état de sous-développement lorsque l'ensemble des facteurs de production, des ressources naturelles effectivement exploitées, des capitaux réellement disponibles, des cadres et techniciens correctement formés, sont trop rares ou insuffisants pour que puisse être envisagé, en quelques années, un décollage économique non douteux; en revanche, une nation est en voie de développement, lorsque la présence d'un nombre suffisant d'éléments de croissance permet d'augurer, dans un avenir raisonnable, du fonctionnement régulier d'un processus continu et auto-entretenu d'amélioration des grandeurs significatives de l'économie nationale. Le monde s'est progressivement ouvert, les marchés se sont adressés à des clients de plus en plus nombreux et éloignés, la concurrence des producteurs étrangers s'est accrue dans la totalité des secteurs et des branches de toutes les économies. Sous la' pression des besoins les dynamiques économiques durent constamment redéfinir ou réajuster leurs objectifs, leurs priorités, leurs rythmes, ainsi que leurs fonctions de production, au sein desquelles se trouvaient combinés tous les éléments valorisants de leurs efforts nationaux. En trente ans, la restructuration des appareils fut totale, imposée par une histoi14

re souvent accélérée et des relations internationales parfois désordonnées. Or, les évolutions historiques, politiques, économiques et techniques imposaient des transformations non homothétiques de tous les éléments et de toutes les forces fondamentales qui président à la valorisation des efforts de l'homme, à leur niveau de vie, à leur épanouissement, ou qui les conditionnent, tant au niveau national qu'international. Ces transformations non homothétiques, imposées au fur et à mesure que se concrétisaient les nombreuses et successives dynamiques économiques de dépassement, se sont souvent révélées génératrices de multiples« forces perverses », de noncorrespondance, de non-harmonie, de non-adéquation, d'arythmie, d'asymétrie ou de non-synchronisation entre les nouveaux vecteurs économiques, politiques, culturels, sociologiques et idéologiques caractéristiques des différentes nations, ellesmêmes malmenées par une histoire mondiale précipitée. D'une façon générale, les dynamiques évolutives de l'après-guerre, tributaires d'hypothèses et de cadres d'action sans cesse remis en cause, portent en elles-mêmes des germes de turbulences.
Statique, Dynamique et Turbulences.

De ces différentes remarques, il ressort que toute analyse concernant la situation économique et politique des nations relève de trois catégories de considérations: 1 - L'on peut réaliser un« cliché daté» de l'état politique et économique d'un pays ou d'un groupe de pays, c'est-à-dire une photographie, à un moment donné du temps, de l'ensemble des éléments constitutifs des forces vives de la nation et de ses institutions, puis décrire et interpréter les données qui apparaissent sur cet instantané. Plusieurs clichés, réalisés à des moments différents du temps peuvent, en outre, être comparés. On découvrira, mesurera, calculera, évoquera les richesses naturelles du sol et du sous-sol, les principales masses démographiques, l'environnement géographique, ethnologique, les mentalités issues des diverses cultures, les idéologies, les techniques, les institutions, les grandeurs significatives de l'économie nationale, etc. Une telle analyse est statique; elle est menée indépendamment du temps et de l'histoire. Si l'on compare plusieurs clichés, on se prête à une analyse statique comparative, mais l'on n'explique pas en quoi le second cliché est une 15

homothétie temporelle du premier. 2 - L'accélération de l'histoire, que nous avons évoquée précédemment, en ce qu'elle impose rattrapages, ralentissements, dépassements, décollages, expansions, croissances, développements, ouvertures, modernisations, ou restructurations requiert une analyse intégrant ces différents types d'évolutions simultanées ou alternatives dans le cadre d'un espace temporel qui doit être rigoureusement défini et précisé. Le temps devient, par voie de conséquence, une variable à part entière, inhérente à tout processus évolutif de croissance économique et de développement, expliquant les niveaux de vie, les différentes étapes de l'évolution économique, justifiant les institutions, adaptant les idéologies aux besoins changeants des hommes. Le temps joue le rôle de variable principale, en ce qu'il modifie la plupart des autres variables matérielles ainsi que les rapports qui les lient entre elles. Une telle analyse relève de la dynamique évolutive. 3.- Dans la mesure où l'impact du temps n'a pas affecté proportionnellement toutes les grandeurs et institutions fondamentales de l'économie d'une nation, son action non neutre a généré une multitude de déséquilibres au niveau des rapports préexistants, imposé de nouvelles relations entre les divers éléments et de nouveaux rythmes à leurs évolutions. Seule la conjonction rare et imprévisible de circonstances aléatoires pourrait expliquer que ces rapports nouveaux aient évolué de manière homothétique et soient demeurés équilibrés. Le plus généralement, ces derniers seront incompatibles entre eux durant une assez longue période, et leurs combinaisons, ainsi que leur jeu simultané, conduiront à une situation désordonnée, où les forces motrices de la croissance et du développement ne pourront évoluer dans la continuité, la régularité et l'équilibre. Au contraire, de telles incohérences structurelles ont accompagné, dans les faits, toutes les dynamiques évolutives de l'après-guerre, et conduit à des mouvements irrationnels de turbulences explosives, c'est-à-dire présentant un caractère généralement cumulatif, puisant en elles-mêmes les conditions de leur aggravation, voire de leur dégénérescence. Ainsi pensons-nous que toute analyse économique des nations contemporaines doit être menée de façon simultanée, en termes de - statique comparative, - dynamique évolutive, - turbulence explosive. 16

Le cas de la Chine, complexe s'il en est, et déroutant en bien des domaines, corrobore parfaitement ces différentes approches, indispensables, selon nous, à la compréhension de sa situation comme de son évolution.
Le contexte chinois.

Comme on peut le constater, le présent comme le devenir des Chinois sont conditionnés par un grand nombre de déterminismes, de paramètres et de variables qui ne peuvent se laisser enfermer dans un quelconque modèle prévisionnel (fût-il d'inspiration soviétique ou occidentale). Toute réflexion sur ce sujet doit, en tout état de cause, dépasser largement l'approche purement statique et descriptive des orientations économiques et politiques de la Chine. Il ne s'agit plus de considérer l'état de ce pays à un moment donné de son histoire, dont on s'imposerait d'expliquer tout ce que l'on voit, tout ce qui se fait. Il importe avant tout de rechercher avec minutie les éléments catalyseurs du changement, le moteur de toutes les évolutions, l'origine des impulsions actuelles qui dynamisent l'appareil économique, de définir dans ce nouveau contexte les relations exactes qui s'imp'osent désormais entre le Parti et le Gouvernement, entre l'Etat et les entreprises, d'observer et d'expliquer le renouveau de la Chine dans une perspective d'avenir. L'on comprendra alors à quel point le temps est une variable économique fondamentale du modèle chinois.

*** Frappant tous les domaines de la vie culturelle, économique, politique et sociale, la dynamique chinoise se révèle être simultanément - une dynamique des principes, - une dynamique des méthodes, qui débouchent inexorablement sur - une dynamique des systèmes, et imposent - une dynamique de restructuration à la fois économique et politique. Ces différentes constatations font comprendre la réalité des turbulences qui caractérisent la Chine actuelle, et nous condui17

sent à réfléchir aux principales composantes qui les déterminent: - turbulences historiques, - turbulences démographiques, - turbulences économiques, - turbulences poli tiques. Telles seront, tout au long de notre analyse, les principales étapes qui retiendront notre attention.

18

CHAPITRE I

Turbulences historiques

L'analyse de la civilisation chinoise témoigne de l'existence d'une perpétuelle confrontation de turbulences historiques et de revirements idéologiques. Depuis quatre millénaires, ce lancinant mais imperturbable mouvement anime les passions et justifie l'action. La compréhension de la Chine actuelle, de sa nouvelle dynamique, ainsi que des aptitudes de son système économique et de ses institutions politiques à permettre l'autonomie administrative régionale et locale, à assurer la transparence de ses marchés, à améliorer l'efficacité de ses entreprises et la productivité de ses travailleurs, requiert la connaissance et l'interprétation éclairée des principaux faits de son histoire moderne. Le« CAS CHINOIS », tel qu'il apparaît aujourd'hui, ne peut s'expliquer qu'en fonction de données parfois anciennes. Nous nous limiterons volontairement aux implications des phénomènes historiques de la Chine Moderne, qui débute par une longue succession de mouvements insurrectionnels, tél1}oignant d'un refus du peuple chinois d'être dirigé par un Etat féodal faible et corrompu et par une dynastie prête à brader le pays à l'impérialisme étranger, en cédant, les unes après les autres, les parcelles les plus riches de son territoire, ainsi que le fruit du travail de ses paysans et de ses ouvriers. Il n'est pas de notre intention d'apporter un quelconque cré-

dit aux approches marxistes de l'histoire. Mais nous admettrons que, dans le cas de la Chine, le rôle fondamental qu'ont joué les théories marxistes-léninistes dans l'édification du pays, puisse conduire certains observateurs à interpréter les destinées chinoises dans une optique hégélienne ou marxiste, axée sur le matérialisme historique, qui est simultanément une vision historique de l'économie, et économique de l'histoire. Les Chinois ont vu, en de nombreuses circonstances, leur histoire vérifier les préceptes de la dialectique hégélienne. En effet, ce qui semble être à la base de toute observation relative à l'évolution de la Chine Moderne (depuis la Guerre de l'Opium) comme Contemporaine (depuis 1949), c'est une conjonction de multiples forces hétérogènes et contradictoires, dont l'incohérence au niveau politique, économique, social ou culturel constitue en elle-même la dynamique de cette histoire chinoise éminemment complexe et agitée. Si l'on voulait schématiser notre pensée dans un souci didactique, l'on pourrait dire que l'histoire de la Chine relève d'une interprétation marxiste, sa politique d'objectifs socialistes, son économie d'applications apparemment capitalistes. Avec le recul du temps, acceptons que certains observateurs puissent valablement interpréter et expliquer l'histoire chinoise à partir d'un cadre méthodologique dialectique. Nous devons alors admettre que, depuis le milieu du siècle dernier, la Chine a évolué selon un schéma en trois étape~ successives:
-'-

regroupe l'ensemble des faits allant de la Guerre de l'Opium à la fondation de la République Populaire de Chine. Il apparaît qu'à cette époque, l'histoire chinoise fut engendrée par une succession de forces contradictoires. - La seconde étape montre comment les erreurs et les précipitations de MAO ZEDONG, et son débordement par certains lieutenants trop avides de pouvoir, ont conduit au déroulement de la Révolution Culturelle et au lourd tribut économique et moral que celle-ci a imposé au peuple chinois: durant cette période maoïste, l'histoire chinoise génère elle-même un enchaînement de forces contradictoires. - La troisième étape retrace l'ensemble des résultats obtenus par la Chine à partir de 1978, époque depuis laquelle les Chinois aspirent à se doter d'un niveau de vie correspondant à leurs aptitudes et à leur labeur: le rythme de la pensée et de l'action semble maîtrisé.

La première étape concerne l'Epoque Moderne; elle

*** 20

Continuité et hésitation. L'histpire mpdernede la Chine est fort difficile à conter, pour la raison qu'elle affecte à la fois les esprits et les passions. Les faits sont trop sensibles, et les drames trop récents pour que l'historien les juge toujours avec sérénité et objectivité. En Chine, depuis trente ans, l'histoire se précipite; bien des hommes qui l'ont façonnée sont encore vivants; quant à ceux qui sont morts, leur courage, leur abnégation, ainsi que leur sacrifice aux grandes causes nationales restent présents dans les mémoires de tous les Chinois qui pnt payé de leurs efforts la construction d'une nation des plus turbulentes et des plus imprévisibles. Les dirigeants actuels conscients, mais avec modestie, de la responsabilité historique dont ils se savent investis, ont construit la Chine en adaptant sans cesse, depuis la fondation de la République Populaire, la pensée de MAO ZEOONG. Ce dernier avait imposé à son peuple l'observation stricte de l'idéologie marxiste-léniniste, qui devait guider les Chinois dans leurs moindres gestes quotidiens; une telle idéologie s'apparentait à des infinis imaginaires, dans lesquels ils projetaient le meilleur d'eux-mêmes et de la culture chinoise, à la recherche d'un au-delà de Communisme Supérieur, et auxquels ils se vouaient, sans réserve. De la sorte, il est parfois arrivé que les Chinois se soient égarés dans leur élan transformateur, perdant tout sens de la mesure, cédant au fanatisme avec tout ce que cela pouvait comporter d'irrationnel et de destructeur. Pour ce qui est de la Chine Moderne, des forces contradictoires animent incontestablement le mouvement de l'histoire. La réaction des hommes de la Longue Marche au monde complexe dont ils héritaient après une lutte longue et fratricide, fut de bâtir un univers qu'ils souhaitaient, certes, communiste, mais surtout axé sur la pratique concrète de la réalité chinoise. Le matérialisme historique eut à jouer dans cette construction un rôle fondamental de référence. Il s'agissait, en l'occurrence, de définir les règles combinatoires de l'ensemble des éléments naturels, matériels et humains, qui devaient constituer les générateurs politiques, économiques et sociaux de la Chine Nouvelle. La Chine de MAO se voulait l'émanation spirituelle d'une combinaison matérielle des éléments productifs de la nation. Rapports matériels, rapports humains, notion de propriété, interprétation et sauvegarde des valeurs, intérêt supérieur du peuple, liberté de pensée et d'action, épanouissement individuel, constituèrent autant de notions qu'il convenait de 21

redéfinir dans le contexte de la Chine Contemporaine de DENG XIAOPING afin de cimenter les bases d'un système que l'on voulait à la fois révolutionnaire et populaire. Marx avait un siècle; Lénine cinquante ans. Ni le monde industriel de l'Occident victorien, ni la Russie agonisante des Tsars n'avaient constitué une base économique et sociale comparable et transposable au monde chinois que MAO ZEDONG s'était assigné de transformer. Tout ay. long de leur histoire, à partir de la Guerre de l'Opium, Etat, armée, peuple, idéologies et économie s'entrechoquèrent de façon souvent désordonnée, et imposèrent aux Chinois de se positionner dans le tourbillon des régimes à multiples facettes qui se succédèrent jusqu'à nos jours. La logique, le pragmatisme et le dévouement auxquels chacun s'est astreint depuis 1949 n'ont pas toujours permis, loin s'en faut, une évolution homogène et continue des destinées de la Chine. En effet, - la complexité et les contours des multiples mouvements de l'époque maoïste, et particulièrement des événements liés à la Révolution Culturelle, - les réactions fanatiques de ceux qui s'y engagèrent trop résolument, - les comportements prudents ou circonspects, mais par là même suspects, des hommes qui ne comprenaient ni la précipitation ni le bien-fondé des mesures innombrables et radicales autoritairement décrétées par MAO ZEDONG, -l'engagement courageux des intellectuels qui tentèrent de s'opposer à une transformation qu'ils jugeaient risquée et hasardeuse pour le devenir de leur pays, - la lutte contre le révisionnisme que Mao voyait partout avec obsession, - la contre-révolution de la « Bande des Quatre », que MAO ZEDONG fut si hésitant à déceler,

- la lutte contre les « erreurs de gauche », autant que la chasseaux responsables des « erreurs de droite»,
- le comportement jugé trop timoré de ZHOU ENLAI, ou celui de LIN PIAO jugé usurpateur de LIN PIAO, - l'arrivée de DENG XIAOPING et de ZHAO ZIYANG, et la mise en œuvre de réformes économ~ques dès 1979, - la redéfinition des rôles de l'Etat et du Parti rendant possible l'éventualité récente d'une révision de la politique chinoise, et bourgeois, 22

- les risques et les tentations d'un

«

dérapage

))

capitaliste

- le problème épineux du Tibet qui s'enflamme depuis quelques années à la recherche d'un type d'indépendance que les Autorités de Pékin n'admettent pas, - et enfin, les récentes nominations de LI PENG comme Premier ministre, de YANG SHANG KUN à la Présidence de la République, et de WANG ZHEN comme vice-président, ont imposé à l'histoire chinoise de ces dernières années une évolution dont les nombreux méandres rendent la compréhension difficile, et les prévisions impossibles. Un journaliste étranger rappelait récemment combien il est difficile aux Chinois eux-mêmes de comprendre tous les aspects de l'histoire de leur pays, et particulièrement celle de

ces dernières décennies, affirmant que pour

«

des millions de

jeunes, l'histoire du régime, à force de zigzags, est devenue indéchiffrable» (1)

***
Nous suivrons le schéma en trois phases, rappelé précédemment, dans la mesure où il correspond à un scénario dialectique qui permet une approche tout à fait cohérente de l'histoire chinoise: * 1842-1949 : Des forces contradictoires engendrent l'histoire chinoise. * 1949-1978 : L'histoire chinoise génère des forces contradictoires. * 1978-1989 : Le rythme de là Pensée et de l'Action semble maîtrisé. Ce schéma nous conduit à présenter, successivement, les interrelations liant l'évolution des idées aux actions sur le terrain (et vice-versa). Il souligne ensuite combien les déséquilibres économiques et sociaux, générés par l'incapacité à gérer ou à s'unir des différentes forces dominantes de chaque époque, permettent la recherche de schémas politiques meilleurs, mais toujours difficiles à concrétiser sur le terrain. Rivalités et scissions conduiront successivement ~ l'union puis au déchirement, à la création du Parti Communiste Chinois, puis aux querelles intestines du Kuo Min Tang. L'extérieur ne cessera d'envier à la Chine son territoire et ses richesses. Les conflits meurtriers, tour à tour avec l'Union Soviétique et avec le Japon, succèderont aux époques du « dépeçage » qu'ont toléré avec trop de passivité les derniers empereurs QING. 23

Parvenue à l'état de République Populaire, la Chine recherchera un nouveau modèle autonome tant sur le plan idéologique que dans les domaines économiques et politiques. Des oppositions de personnes galvauderont les glorieux résultats des combats populaires et paralyseront la jeune République. MAO ZEDONG, prenant de l'âge, se laissera dépasser par les événements et abuser par les usurpateurs. En fin de compte, lorsque DENG XIAOPING prendra en main les destinées de son pays pauvre et sous-développé, il sera confronté à un très lourd bilan, ainsi qu'à l'amertume et au découragement qui en découlent.

***

DES FORCES CONTRADICTOIRES ENGENDRENT L'HISTOIRE CHINOISE

I

-

LES FAITS, L'ACI'ION

ET LA PENSEE.

Tout au long de son histoire, la Chine a multiplié les actions insurrectionnelles contre ses dynasties qui gouvernaient de manière irrationnelle. De nouveaux schémas d'organisation économique et sociale sont nés des réactions du peuple contre l'injustice et l'oppression des monarques. Les déséquilibres provenant des forces contradictoires œuvrent, à leur tour, dans le sens d'une construction plus efficace de l'avenir chinois. 1 - La CHINE des forces contradictoires. Comment l'Histoire Chinoise pourrait-elle se soustraire à une approche hégélienne, quand on sait tout ce que les époques ont charrié de forces éminemment contradictoires? Ces forces appellènt, tour à tour, les esprits à méditer, puis les hommes d'action à proposer de nouveaux schémas de résistan24

ce et de libération dans l'espoir de permettre, à terme, l'établissement d'une société libre et juste pour un peuple si souvent opprimé et exploité. La vie politique actuelle ainsi que la mentalité des Chinois, leur âpreté à défendre leur liberté, leur autonomie et leur culture ne pourraient se comprendre sans une référence de tous les instants à l'ensemble de ces événements qui, depuis. le milieu du siècle dernier, n'ont cessé de façonner leur destinée. Les turbulences historiques de la Chine sont ainsi directement liées à une succession de situations imposées simultanément par une minorité dominante à l'intérieur, et par plusieurs puissances coloniales de l'extérieur, contre lesquelles le peuple n'a cessé de se soulever. Toute l'histoire de la Chine Moderne est celle d'un perpétuel refus de la nation chinoise vis-à-vis d'une part, de l'impérialisme étranger et de la cruelle oppression qu'il faisait subir au peuple, et d'autre part, vis-à-vis des Chinois qui, par faiblesse ou par opportunisme, se rangeaient aux côtés des puissances d'occupation. Celles-ci tentaient de se partager le pays et de s'imposer à ses dirigeants. Cet état de fait est symptomatique de la situation de la Chine, dans la mesure où il présente, dès le début de« l'époque moderne », un caractère à la fois continu et déstabilisant.
Les guerres de l'Opium (2).

Les puissances capitalistes de l'Occident du XIXe siècle cherchaient à prospérer - au besoin par la force - à travers la recherche et l'exploitation à bas prix des matières premières et des richesses dont elles avaient besoin en métropole, et qu'elles trouvaient à bon compte dans leurs colonies. Les Européens connaissaient et appréciaient le thé, les porcelaines et les soieries venant de Chine. Pour payer ces produits, les importateurs rechignaient de plus en plus à fournir aux Chinois les lingots d'argent qui leur étaient demandés. Depuis la fin du siècle précédent, les Britanniques s'employaient à faire accepter par leurs fournisseurs cantonais de l'opium qu'ils pouvaient aisément faire venir des Indes, en guise de monnaie d'échange à la place des lingots de métal précieux dont la Grande-Bretagne commençait à manquer. La balance des comptes britannique s'en trouvait ainsi grandement améliorée. Déjà en 1799, les Autorités chinoises s'étaient élevées contre la circulation d'opium sur leur territoire. Personne n'avait, en fait, respecté l'interdition frappant le commerce de ce produit 25

considéré comme dégradant. En 1839, un émissaire, LIU 1'5E HSU, fut envoyé à Canton par le Gouvernement QING, avec mission de mettre fin au commerce de l'opium sur le territoire chinois. Il exigea des négociants britanniques qu'ils lui remettent 20 000 caisses d'opium, et les fit détruire. Les forces navales britanniques réagirent, un an plus tard, par l'envoi d'une flotte qui attaqua Canton, et imposèrent par la force la PAIX DE CHUENPI qui attribuait à la Couronne, en guise de réparation des préjudices subis par les négociants britanniques,

l'île de Hong Kong,en janvier 1841.Ce fut la première « Guerre
de l'Opium ». La Convention de Chuenpi ne satisfaisait, en fait, ni les Anglais ni les Chinois; elle conduisit à de nombreuses escarmouches et multiplia les mouvements d'hostilité de la part des Chinois. En représailles, les Britanniques bombardèrent Shanghai, remontèrent le Yang-Tsé et menacère!'t Nankin, imposant alors un traité plus substantiel, le TRAITE DE NANKIN en 1842, par lequel les Chinois ouvraient cinq autres ports aux Britanniques. D'autres escarmouches se renouvelèrent dans les années qui suivirent, en particulier l'arraisonnement d'un navire marchand anglais par les forces chinoises qui l'avaient pris pour un navire pirate. Cet incident donna aux troupes françaises, américaines et russes l'occasion de s'affirmer militairement et de s'implanter dans cette région de l'Asie, offrant aux Britanniques un support naval important contre les Chinois. Après chaque conflit, les Chinois se voyaient imposer des traités parfaitement inégaux, hypothéquant dangereusement l'avenir économique de leur pays et imposant des dettes de

guerre insupportables pour leur peuple. Une

«

clause de la

nation la plus favorisée» obligea les Chinois à étendre à tous les étrangers les avantages qu'ils concédaient à une nation et, en particulier, les privilèges consentis aux négociants britanniques. Les puissances occidentales formaient à cet égard, économiquement comme militairement, un front uni contre la Chine. Le Gouvernement chinois d'alors, l'un des plus maladroits de la très longue Dynastie des QING, n'eut pas la possibilité de résister à cette réaction militaire aussi violente qu'inattendue, et dut se plier à d'importantes et humiliantes concessions par les différents traités qui marquèrent la fin de chacune des
«

Guerres de l'opium ».

La faiblesse, l'opportunisme - et peut être également la corruption - des membres du Gouvernement QING permirent, par ailleurs, à d'autres puissances occidentales, dont la France 26

et les États-Unis d'Amérique, de conclure une série d'autres traités commerciaux qui achevèrent de plonger la Chine dans la dépendance et l'asservissement économique total vis-à-vis de l'Occident. Le pays souffrait depuis longtemps d'une gestion féodale; cette gestion se soumettait, de surcroît, à un régime colonial.
La Rébellion des Taiping.

Le pays se trouvait acculé à la famine et à l'oppression, car pour faire face aux intolérables concessions octroyées aux puissances impérialistes, les paysans et les artisans subirent encore davantage le joug des propriétaires fonciers chinois ainsi que de la classe dominante qui les exploitaient. Cette situation insupportable généra directement l'action: les masses paysannes se regroupèrent et déclenchèrent à partir de 1850 des insurrections particulièrement violentes; ce fut la célèbre REBELLION DES TAIPING (3). Cette rébellion, qui dura plus de quatorze années, s'employa à remettre en cause les valeurs et les hiérarchies imposées par les dynasties QING, qui n'avaient guère évolué depuis plusieurs siècles. Elle fut matée en 1864, à la suite de longues luttes sanglantes et fratricides, par les troupes du Gouvernement QING, aidées par les forces armées des différentes puissances coloniales en place, et en particulier par la Russie tsariste. Malgré leur défaite sur le terrain, les paysans avaient soulevé un ensemble de problèmes et exprimé de nombreuses revendications qui devaient fortement conditionner l'histoire de la Chine. L'ampleur de cette rébellion est reflétée par l'importante participation des masses paysannes, ainsi que par l'imposante armée de plus d'un million de combattants, hommes et femmes, dont les actions étaient parfaitement orchestrées et disciplinées. Cette ampleur s'explique également par le contexte spirituel, moral et religieux qui caractérisait l'action du chef du mouvement, HONG XINQUAN. En effet, cet homme, convaincu de sa mission céleste, prônait un égalitarisme chrétien en l'opposant au conservatisme des idées taoïstes, bouddhistes, et surtout confucianistes. Les drogues et excitants en tout genre étaient interdits tout comme l'esclavage et la polygamie. Les Occidentaux, restés longtemps indifférents à un mouvement qu'ils croyaient avant tout mystique, s'inquiétèrent de son emprise sur les masses paysannes et aidèrent les troupes du Gouvernement QING à mater la rébellion qui s'arrêta défi27

nitivement après le suicide de son leader. Dans le flot d'amertume et de souffrances était apparu pour la première fois en Chine Moderne un schéma de société paysanne « égalisatrice» émanant de masses insurgées, prônant déjà à cette époque la répartition et l'exploitation égalitaires des terres. Autour des monarques décadents, la Chine comptait, malgré la corruption qui sévissait à la Cour, un certain nombre d'élites et de sages qui comprenaient la nécessité d'une réforme en profondeur, afin de sortir le pays de ses ornières féodales et, en même temps, de l'extraire du joug colonisateur de l'étranger. Mais l'Impératrice douairière, WU CIXI, craignait de se voir déborder par un mouvement de réforme qui aurait pu remettre en cause l'autorité et les privilèges de la dynastie. Les partisans de la réforme furent donc éliminés. A l'évidence, ces différents mouvements et événements montrent que nous sommes en présence d'un schéma directeur caractéristique d'une démarche qui influencera ultérieurement les théoriciens de la pensée chinoise: une liaison historique

dialectique apparaît directemententre

,

dominante), - l'action (l'insurrection et la révolution des masses paysannes) - la pensée (proposition d'un programme de répartition égalisatrice des terres). Au niveau de l'analyse hj.storique, qui sera plus tard considérée comme l'une des bases de raisonnement scientifique sur laquelle s'appuieront tous les auteurs marxistes, nous retrouverons ce schéma que développera abondamment MAO ZEDONG dans le cadre concret de l'analyse de l'histoire chinoise (4).
2.- La dynamique constructive des déséquilibres.

- la situation (l'oppression de l'Etranger et de la classe

L'histoire de la Chine semble vouloir démontrer que les déséquilibres qui affectent ce pays fournissent, par réaction, l'opportunité d'une dynamique constructive. La révolution des paysans avait constitué l'aboutissement d'un ensemble de circonstances contradictoires, liées à l'oppression du peuple. La situation sociale était incompatible avec l'établissement de rapports pacifiques et normaux entre le Gouvernement, les masses chinoises et les puissances occidentales commerçantes. Le soulèvement avait finalement échoué. 28

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