Un Américain au Laos aux débuts de l'aide américaine

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296310995
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UN AMÉRICAIN AU LAOS aux débuts de l'aide américaine

Alémouesa~ues
Collection dirigée par Alain Forest Déjà parus:

- Philippe RICHER, Hanoi' 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam.
- DONG SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d'un colonisé devenu francophile. - Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d'Indochine (19281946) . tome 1 - Le Gabaon . tome 2 - La Cardinale - Robert GENTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954. - TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt Nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao. - Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente.
-

KEN KHUN, De la dictature des Khmers rouges à l'occu-

pation vietnamienne. Cambodge, 1975-1979. - Justin GODART, Rapport de mission en Indochine, 1er janvier -1er mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Foumiau et A. Ruscio. - Auguste PA VIE, Au royaume du million d'éléphants. Exploration du Laos et du Tonkin, 1887 -1895. - Joseph CHEVALLIER, Lettres du Tonkin et du Laos (1901 -1903). Alex MOORE, Un Américain au Laos aux débuts de l'aide américaine (1954 - 1957).

Alex MOORE

UN AMÉRICAIN

AU LAOS

aux débuts de l'aide américaine (1954 - 1957)

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

@ L'Hannattan,

1995

ISBN: 2-7384-3770-2

A la mémoire de Denise, mon épouse, sans qui ce récit n'aurait pu être écrit.

I Lancement d'un programme d'aide

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Bienvenue à Vientiane

L'avion bondissait d'un nuage à l'autre dans l'air torride de l'après-midi tropical, loin au-dessus des jungles du Sud-Vietnam et, plus tard, du Cambodge. C'était un C-47 qui servait de taxi volant et qui appartenait à la CAT, la Civil Air Transport, une compagnie d'aviation basée à Taipei. En Asie du Sud-Est, elle avait pris le relais des fameux Tigres Volants de la Deuxième Guerre mondiale, dont certains des pilotes s'étaient engagés à la CAT. En ce moment même, l'avion reliait Saïgon à Vientiane, capitale du royaume du Laos. Son intérieur était barré dans toute sa longueur de deux rangs de sièges en toile qui se faisaient face et qu'on appelait des sièges baquets. Quand on avait besoin de place pour des colis ou du matériel, il suffisait de replier les sièges et de les accrocher au fuselage. Dans le cas présent, ils étaient rabaissés, car l'avion était presque vide. On y comptait seulement deux passagers, plus un énorme setter irlandais, de couleur rousse, étiré sur toute la longueur de l'un des sièges baquets. C'était Rusty, le chien du chargé d'Affaires américain, qui allait rejoindre son maître. Sa cage en aluminium était reléguée dans un coin de l'appareil, du fait qu'avant le décollage, les efforts vigoureux pour l'y tasser avaient échoué. Rusty profitait de sa liberté et dormait d'un profond sommeil. La pauvre bête avait de bonnes raisons de mériter son repos. De Vienne, on l'avait fait voler sans escale jusqu'à Saïgon. Pas étonnant qu'il ait eu sa cage en horreur et fût épuisé! Patrick Finnie était assis face à Rusty, à côté d'Alfred Miller, un Américain petit, trapu, qui venait d'être nommé contrôleur et responsable des questions administratives de la nouvelle mission d'aide américaine au Laos. De toute évidence, Miller était mal à l'aise. - Si seulement cet avion pouvait s'arrêter de sauter, maugréait-il. Voilà bien 10 ans que je vole dans cette partie du monde, mais je vais être malade pour la première fois. Je me demande si j'ai bien fait d'accepter ce poste. 9

Sans aucun doute le voyage était inconfortable. En Indochine, les turbulences sont fréquentes là où volent les avions par des après-midi surchauffés. On dirait que l'air bout, tandis que des blancs nuages moutonneux tourbillonnent comme de la vapeur au-dessus d'un vaste chaudron. Même sans un souffle d'air au sol, les avions ballottent et titubent dès qu'ils dépassent la cime des arbres. Patrick décida de déballer un sandwich, oubliant la présence toute proche de Rusty. En un éclair, le chien s'éveilla, sauta et posa fermement ses deux pattes de devant sur les épaules de Patrick, le fixant les yeux dans les yeux. De sa langue pendante, la salive dégoulinait sur le pantalon de sa victime. - Rusty! gémit Patrick. J'allais de toute façon partager avec toi... Comme Alfred Miller, Patrick Finnie était en route pour le Laos afin d'y faire démarrer un programme d'aide. Lui aussi se demandait s'il avait pris la bonne décision. Il avait rejoint l'équipe du plan Marshall à Paris six années auparavant, en 1948, et avait aimé ce travail. Mais l'Europe était maintenant debout, comme aimaient à le dire les experts, dans leurs déclarations les moins confuses, de sorte que l'Oncle Sam, par le biais de l'International Cooperation Administration (ICA), le service chargé de l'aide à l'étranger, avait tourné son attention vers l'Indochine, où les communistes venaient de battre les Français à Dien Bien Phu. A la suite des accords de Genève, l'Indochine était sur le point de devenir indépendante et de donner naissance à trois nouveaux Etats: le Vietnam, le Cambodge et le Laos, qui avaient grand besoin de l'aide américaine. Malgré ses doutes, Patrick se préparait avec impatience à sa nouvelle fonction, conscient de n'avoir que peu de choix en la matière. C'est qu'il avait besoin de ce poste et de l'argent qu'il rapporterait: la fin du plan Marshalll' avait laissé sur le sable à Paris, où Odette, sa femme, et sa fillette Kathleen attendaient son feu vert pour le rejoindre. De corpulence moyenne, vers la fin de la trentaine, avec une chevelure prématurément blanchie comme celle de son Irlandais-Américain de père, ses yeux bleus hérités des ancêtres néerlandais de sa mère, un nez droit et un menton saillant, Patrick Finnie avait l'apparence d'un homme décidé, un bon soldat sur qui l'on pouvait compter pour obéir aux ordres, quoiqu'il ait eu tendance à glisser dans l'indolence sous la pression des contraintes de l'existence. Tandis que l'avion louvoyait et bourdonnait avec monotonie, Patrick se remémorait les événements de ses deux derniers jours à Saïgon. Il y avait été l'hôte de Paul Nicholas, nommé au poste de premier directeur de la nouvelle mission d'aide au Laos. Cette nomination avait quelque peu choqué Patrick, auquel on avait dit à Washington que, comme son titre de représentant spécial l'indiquait, il aurait la charge d'un petit groupe de techniciens 10

basés au Laos, et ne serait coiffé que par un directeur pour les trois pays d'Indochine, en poste à Saïgon. - Les choses ont bien changé depuis les accords de Genève, avait expliqué Paul. Maintenant, les événements se précipitent ici... Paul était un gentleman de forte carrure, rondouillet, avec une chevelure noire lissée vers l'arrière, une figure ovale percée d'un large nez droit et d'yeux noirs. Son esprit vif se reflétait derrière une paire de lunettes à monture d'écaille. D'ascendance napolitaine, il avait la grandiloquence théâtrale de sa race et l'onctuosité d'un prélat romain. Avant de s'élever dans la hiérarchie de l'aide à l'étranger en tant que spécialiste en économie, il avait enseigné cette matière à l'université de Brown. Il avait embrassé la religion du développement économique et pouvait parler des heures durant avec ferveur et conviction de son sujet préféré. Il avait longuement sermonné Patrick au sujet du Laos. - Nous avons beaucoup à apprendre des Laotiens. Ce sont des gens pleins de charme qui semblent être parfaitement heureux, mais qui n'ont ni besoin, ni ambition. Nous devons changer leur mode de vie, sans quoi ils seront perdus, parce que la faible population du pays y attirera certainement les Viêtminh. Nous avons eu beaucoup de problèmes avec leurs responsables, nous n'arrivons pas à les dynamiser. Nous avons offert de transporter leurs fournitures d'urgence dans notre avion, et ils s'en sont servi pour transporter du cognac, du vin et des cigares alors que leurs stocks languissaient ici, dans l'entrepôt. Nous avons eu une explication avec eux et ils ont accepté de ne plus utiliser l'avion à leur convenance personnelle. Mais ils nous ont aussi fait comprendre qu'ils ne travaillaient pas pour nous, mais pour leur gouvernement. Nous devons insister, faire en sorte qu'ils entreprennent un programme d'action fort et dynamique... Pendant que son nouveau patron pontifiait ainsi, Patrick ne pouvait s'empêcher d'observer les deux domestiques vietnamiens - que les Français surnommaient boys dans cette partie du monde. Ils constituaient une race inconnue pour un nouveau venu de l'Occident. Leur silencieuse compétence était étonnante. Ils ne laissaient même pas Patrick remuer le sucre dans son café! Quoiqu'ils ne connussent que quelques mots de français et d'anglais, ils semblaient comprendre tout ce que Paul leur disait. Les ordres étaient donnés seulement au boy n° 1, tandis que le n° 2 se déplaçait comme un fantôme: personne ne lui adressait la parole. Les deux hommes glissaient pieds nus sur le dallage, chacun sachant exactement ce qu'il avait à faire. Paul alla prendre une douche et passer des vêtements secs, une fréquente nécessité dans le climat humide de Saïgon. Patrick en profita pour s'esquiver quelques instants dans la rue, où il eut l'occasion d'observer deux jeunes enfants qui jouaient devant l'immeuble. Le plus jeune, un garçon, 11

ressemblait vraiment à un Bouddha en miniature. Sa soeur lui étreignait la taille de ses bras. Plus âgée de peu, elle jouait avec son petit frère comme s'il était une poupée; elle était tout sourires et pleine de tendresse. L'Américain fit un mouvement vers les deux bambins: le garçon hurla de terreur, la fillette rit aux larmes. Elle parla à son frère, essaya de le pousser plus près de Patrick, mais, à chaque tentative, le petit criait plus fort. Finalement, alors que Patrick esquissait un nouveau mouvement vers lui, le Bouddha en herbe se cacha promptement derrière sa soeur, qui en riait à s'en tenir les côtes. Patrick se dit que cette partie du monde était étrange. Aucune ressemblance avec l'Europe ou l'Amérique. Tout paraissait si différent, les enfants, la végétation, le climat, l'architecture, la langue, les aliments, même les fleurs et les insectes. En outre, les déclarations contradictoires et extravagantes sur le Laos que Patrick avait entendues à Saïgon le déconcertaient. D'aucuns prétendaient que c'était une « délicieuse réserve de chasse », une réelle retraite rustique, pleine de gens aimables. A l'autre extrême, un diplomate chinois de Taiwan avait déclaré: « Le pays est infesté de bandits qui vous tuent avant de vous dévaliser, et il est impossible de se baigner dans la rivière tant elle charrie de cadavres.» Les explications de Paul avaient été les plus complètes, mais Patrick se disait qu'il aurait à se forger lui-même une opinion, d'autant que Paul n'avait encore jamais mis les pieds au Laos. Soudain, le C-47 plongea vertigineusement, rappelant durement Patrick à la réalité. Alfred jura, Rusty faillit tomber du siège bacquet. Le copilote, un Chinois, sortit de la cabine en trébuchant, un sourire de triomphe éclairant sa face. Il cria: - Nous survolons Angkor Vat! En bas, de la masse de végétation verte, émergeaient de hauts monuments de pierre, bizarrement sculptés et surmontés de plusieurs tours coniques. Patrick tendit le cou: sous ses yeux défilait l'ancienne capitale du royaume khmer, enfouie dans la forêt pendant un millénaire jusqu'à sa redécouverte par des explorateurs français à la fin du siècle dernier. Un rapide coup d'oeil et le rêve disparut, l'avion continuant son vol monotone audessus d'espaces sans fin de jungle sans vie apparente, lacérée ça et là d'une rivière de couleur brune. Nan McKay était venue chercher les deux hommes à l'aéroport. C'était une belle femme d'origine écossaise, accusant la quarantaine, avec une forte carrure, un visage hâlé et couronné d'une auréole de cheveux châtains. Depuis environ un an, Nan - diminutif d'Agnès - était l'unique représentante au Laos de la U.S. Operations Mission de Saïgon, USOM/Saïgon en abrégé, 12

c'est-à-dire la mission d'aide américaine aux trois Etats de l'ancienne Indochine française. - Ravie de faire votre connaissance, dit-elle. Je pensais que vous ne viendriez jamais. - Je pensais ne jamais arriver jusqu'ici, rétorqua Patrick. Au fait, tous vos amis de Saïgon vous envoient leurs meilleurs voeux et veulent savoir quand vous comptez y descendre. - Dans quelques jours, dit Nan. On en discutera au déjeuner. On y va ? - Déposez-moi à la Légation, s'il vous plaît, demanda Alfred Miller. Je vais livrer Rusty et j'ai à y discuter de quelques questions administratives. Une jeep peinte en verte stationnait près de l'avion. Elle portait une plaque d'immatriculation jaune, «CD008 »; en d'autres termes, c'était le huitième véhicule diplomatique du pays. Personne ne parla de douane ou de passeports. « Pas de doute, nous sommes bien au Laos, se dit Patrick. Aucun autre pays ne laisserait les gens rentrer ainsi. » Nan s'engagea sur la seule route qui menait à la ville, un ruban de goudron à deux voies, long de 3 km. Rizières sur la gauche, de-ci de-là quelques cases sur pilotis, à l'aspect franchement sommaire. La circulation se composait de bicyclettes, de charrettes à buffles ou à boeufs, de piétons avec, de temps en temps, un véhicule militaire gris-vert. Ce n'était pas un spectacle enivrant mais tout paraissait exercer une fascination exotique sur Patrick. Au déjeuner, Nan parla surtout de ses problèmes d'intendance, à résonance très ménagère pour quelqu'un désireux de mettre en route un programme d'aide. - Je viens d'engager un nouveau cuisinier, annonça-t-elle fièrement. En fait il est venu pour notre ministre, mais de toute évidence Monsieur Yost a trouvé quelqu'un d'autre. Je m'étais habituée à m'en sortir avec Tam, le garçon vietnamien, et en faisant ma propre cuisine, mais maintenant, avec tout ce monde qui vient à Vientiane... Vous le verrez bien vous-même. Et c'est tellement dur de trouver des légumes frais à cette époque de l'année. Il faudra que vous ouvriez un compte à Saïgon pour vos denrées et vos conserves, car on ne peut rien acheter ici... Patrick essaya d'aborder des questions plus professionnelles et demanda naïvement: - Qu'est-ce que vous avez comme matériel de bureau? Nan rit: - Venez sous la véranda, je vais vous montrer. La véranda courait tout le long de la façade de la maison, elle-même reposant entièrement sur des pilotis de briques. Toutes les pièces - quatre chambres à coucher et un salon-salle à manger - ouvraient sur cette galerie 13

par de grandes portes-fenêtres. Quand on regardait la maison, la chambre de Nan était la dernière à la droite de l'escalier central. Là, sous la véranda, se trouvait un petit bureau sur lequel trônait une vieille machine à écrire. Le bureau était flanqué d'une chaise et d'une corbeille. Il était couvert de papiers retenus par des cailloux et divers autres objets. Deux écrans en bambou, entre la balustrade et le bureau, masquaient quelque peu celui-ci de la rue et de la cour. Nan eut un geste circulaire: - Voilà! Au fait, j'ai aussi un classeur, que je garde dans ma chambre! Le vent avait éparpillé plusieurs papiers par terre. Patrick en ramassa un et le tendit à Nan. C'était un chèque du Trésor américain. - Ceci pourrait vous être utile... - Et comment! C'est l'argent de mes vacances !s'exclama Nan, tout en reposant le chèque sur le bureau. Le moment était venu pour Patrick de faire une courte pause. La chaleur, les turbulences du vol, le déjeuner et le dépaysement en ce pays étrange l'avaient sonné. Il venait juste de s'allonger sur son lit quand quelqu'un rentra dans la chambre et lui tapa sur l'épaule. Patrick leva les yeux. Un homme de grande taille lui souriait: - Je m'appelle Zeke Paddock, de la Légation. Bienvenue à Vientiane! Je suis censé vous emmener voir votre futur complexe résidentiel. C'est urgent. Quelques minutes plus tard, Zeke dirigea sa jeep de la route principale vers un chemin de terre, roula environ deux cents mètres et s'arrêta. - Voici l'endroit. Je ne suis venu qu'une fois. Le gouvernement laotien est d'accord pour nous laisser ce terrain. On projette d'y construire seize maisons pour la mission d'aide, comme celle où habite Nan McKay. Vous devriez examiner attentivement ce site. La partie la plus éloignée paraissait en proie à une jungle impénétrable. Plus près, s'étendaient des rizières, sur une superficie d'environ douze hectares, comme un damier de basses terres entourées de diguettes de boue durcie, qui attendaient la saison des pluies pour se remplir d'eau et être ainsi prêtes à la plantation. Çà et là, sur un remblai, une maison laotienne sur pilotis entourée de bouquets d'arbres. Tandis qu'ils déambulaient sous le soleil ardent, étudiant le voisinage, Patrick commença à ressentir des crampes d'estomac. - Les gens en attrapent toujours quand ils arrivent, fit remarquer Zeke. Il n'y a pas de quoj vous jnquiéter, mais je ferajs mieux de vous ramener à la maison. Les crampes n'allaient pas se laisser oublier si facilement. Deux heures plus tard, se tordant de douleur, Patrick demanda à Nan d'aller chercher un 14

médecin. Elle lui décocha un coup d'oeil angoissé et partit immédiatement dans sa jeep. Elle revint quelque temps plus tard avec un robuste officier français en uniforme et qui sentait le vin à plein nez. Il expliqua qu'il était un vieux routier d'Indochine, et il confirma le diagnostic de Zeke sur le caractère bénin du malaise. Cependant, il tendit à Patrick une boîte ronde en métal, remplie de pilules de charbon. Puis, ayant souhaité une bonne santé à son malade, il s'en alla, laissant planer derrière lui des vapeurs éthyliques. Patrick aurait été incapable de dire combien de fois il dut courir au petit coin pendant le reste de l'après-midi. Heureusement, le trône se trouvait à quelques mètres seulement de son lit, dans un réduit qui contenait aussi une douche et un lavabo. Après le départ du médecin, Nan décida que Patrick devait prendre sa température. Elle revint au bout de quelques minutes pour dire qu'elle avait perdu la clé de l'armoire à pharmacie. Elle revint une nouvelle fois pour annoncer qu'elle avait retrouvé la clé. Elle tenait à la main une casserole d'eau bouillante dans laquelle elle avait plongé le thermomètre... Las !, le thermomètre s'était brisé en deux et Patrick commença à sérieusement douter des qualités d'infirmière de Nan. Quand celle-ci revint avec un flacon de ce qu'elle prétendait être du parégorique, il regarda attentivement l'étiquette : c'était de l'acide sulfurique! Nan s'exclama: - Comment diable ce flacon s'est-il trouvé dans l'armoire à pharmacie? Je suis vraiment désolée. Vous allez croire que je veux vous assassiner! Par bonheur, Nan se montra à court d'idées salvatrices. Après avoir servi à Patrick un bol de bouillon de poulet - qu'il goûta d'abord avec méfiance ., elle se retira, abandonnant son protégé aux tortures de l'enfer. La nuit inaugurale de Patrick à Vientiane lui parut la plus longue de sa vie. Vers deux heures du matin, il chancela jusqu'aux toilettes pour la énième fois et là, une grosse araignée, noire comme un as de pique sur la porcelaine blanche, le fixait depuis les profondeurs de la lunette. La répugnante bestiole dut être écrabouillée à coups de chaussure car la chasse d'eau ne laissait sourdre qu'un mince filet, autant dire un bain rafraîchissant pour le robuste insecte. A ce moment, Patrick s'était déjà habitué au fait que, chaque fois qu'il allumait la lumière, aussi faible qu'elle fût, plusieurs coqs se mettaient à chanter dehors, dans l'obscurité... Il fallut attendre que l'aube éclairât le ciel pour que le pauvre homme fût vaincu par le sommeil. Dans la matinée, le ministre américain, Charles Yost, rendit visite à Patrick qui gisait dans son lit, souffrant encore terriblement. Le ministre était un homme distingué, plutôt mince et assez grand. Peut-être craignait-il . comme Nan certainement - que le successeur tant attendu de celle-ci soit contraint par la maladie de repartir aussitôt arrivé. Patrick l'assura qu'il 15

allait se remettre d'ici un jour ou deux. Monsieur Yost lui conseilla de se détendre et de se reposer. « Ce sera un plaisir de travailler pour cet hommelà », se dit Patrick, rasséréné par les attentions de M. Yost et par son comportement courtois. Plus tard, un second visiteur, qu'il reçut aussi au lit, se présenta comme étant le contrôleur de l'USOM/Saïgon, la mission régionale d'aide au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Celui-ci sortit une liasse de formulaires de sa serviette et demanda à Patrick de les signer. Il s'avéra que c'étaient des autorisations de dépenses pour l'équivalent de 570 000 dollars US, en kips, la monnaie laotienne, afin de payer la construction de seize maisons sur le site que Zeke lui avait montré la veille. Finnie en eut le souffle coupé. - C'est une responsabilité du tonnerre de Dieu, s'exclama-t-il, et beaucoup d'argent. Je viens d'arriver, je ne connais rien de ce projet, je n'ai vu aucun plan, aucune étude de faisabilité, rien! Vous êtes sûr que je peux signer sans problème? - Aucun problème, répondit calmement le contrôleur, comme s'il s'agissait d'acheter un sac de haricots. Le projet a été signé par tout le monde à Saïgon. Votre signature est une formalité mais, en tant que notre représentant spécial au Laos, vous êtes la personne habilitée à signer ces documents. Soutenu par une paire d'oreillers, Patrick signa. Façon étrange, pensait-il, de faire marcher une entreprise. Sans qu'il le sache, c'était la première des nombreuses surprises qui l'attendaient au pays du Million d'Éléphants et du Parasol Blanc. Quoi qu'il en soit, le nouveau programme d'aide américaine venait d'être lancé, d'un lit de malade. N'était-ce pas un présage? Les douleurs intestinales de Patrick disparurent en peu de temps, au grand soulagement de Nan McKay qui put accélérer ses préparatifs de départ. Comme il lui restait d'importantes réserves de boissons alcoolisées, elle décida de fêter ses adieux, invitant ses nombreux amis étrangers et laotiens qui tous sautèrent sur l'occasion et avalèrent jusqu'à la dernière goutte tout ce qu'il y avait à boire dans la maison. La même multitude s'en vint le lendemain à l'aéroport pour embrasser Nan et lui souhaiter bonne chance. Enfin, celle-ci grimpa allègrement dans l'avion de l'USOM à destination de Saïgon. - Quelle femme formidable, s'exclama Patrick alors que l'avion roulait sur la piste. Elle a failli m'empoisonner, mais elle me manquera quand même. Et je serai satisfait si j'arrive à faire la moitié du travail qu'elle a fait, à elle tout seule...

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Une sympathique galère

La maison de l'USOM, ainsi que le pavillon de cinq pièces de Nan était nommé, s'élevait à environ un mètre au-dessus du sol. Il reposait sur des piliers en brique peints au blanc de chaux et censés rappeler les omniprésents pilotis laotiens. Vu de la rue, l'effet était plutôt harmonieux. Une rangée de portes-fenêtres, chacune avec des volets assortis, donnait à la maison un aspect symétrique et simple, rehaussé par un escalier central montant à la véranda. Le bois était le matériau le plus utilisé: véranda, parquets, volets, poteaux et poutres du toit, avec des cadres en plâtre pour les murs et les cloisons. Les parties en bois étaient peintes en marron chocolat, les murs étaient enduits de blanc de chaux. Une grande cour, clôturée d'un mur bas, également peint au lait de chaux, entourait la maison. Un assortiment de papayers, de bananiers et de cocotiers, plus quelques arbustes et de timides parterres fleuris, ajoutaient des taches de verdure à la couleur sable et latérite du sol. Immédiatement audelà de l'entrée de la cour, une pente raide grimpait jusqu'à ce qui était pompeusement dénommé le boulevard Doudart de Lagrée mais plus populairement connu sous le nom de boulevard Circulaire. C'était en fait une route goudronnée mais sans trottoirs ni éclairage public, bordée de chaque côté par d'énormes acacias. Les troncs massifs de ces arbres, leurs branches longues et recourbées montant vers le ciel, leur donnaient ainsi l'apparence de vases. Nan avait cinq domestiques à demeure: ce n'était pas un nombre excessif pour un fonctionnaire occidental dans cette partie du monde. Ils habitaient derrière la maison principale, dans la « boyerie », un bâtiment sans étage qui abritait également la cuisine et la buanderie. Tam, le garçon n° 1, un Vietnamien efficace, calme et timide, était secondé par sa femme, enceinte, et deux petits enfants ressemblant à des poupées, un garçon et une fille, qui rappelaient à Patrick les deux marmots qu'il avait rencontrés à 17

SaÏgon devant la maison de Paul Nicholas. Venait ensuite le hep, ou cuisinier, un Chinois renfrogné qui portait un short et une casquette de marin mais pas de chaussures; sa femme faisait la lessive, puisant l'eau d'un réservoir en béton. En bout de liste, il y avait un vieux jardinier laotien, également en short et sans chaussures. Il portait un chapeau en feutre décoloré, qu'il enlevait cérémonieusement chaque fois que son chemin croisait celui de Nan ou de Patrick. Cet homme semblait avoir tout son temps. En position accroupie, il balayait sans fin la cour avec un balai de brindilles, en de lents mouvements circulaires, ou bien il arrosait les différentes plantes au pied de la maison et tout le long du mur du jardin, à l'aide d'un seau ordinaire dont il écopait l'eau avec ses mains. Le temps était censé être frais quand Finnie arriva à Vientiane au début de décembre, mais il était inhabituellement étouffant cette année-là, d'une lourdeur pénétrante, sans un souffle d'air. La nuit, le nouveau venu, enfermé dans la moustiquaire, s'agitait sur le dur matelas et se réveillait à peu près une fois l'heure, ruisselant de sueur. Son seul soulagement était une cigarette, une tasse de thé s'il y en avait, puis il recommençait à s'agiter, observant un gecko qui glissait sans bruit sur le mur en quête d'insectes, surtout des moustiques qui abondaient, ou écoutant les armées de criquets qui grinçaient toute la nuit. Bienvenue était la pause du petit matin quand le ciel commençait à s'éclairer et qu'une brise caressante se levait, remplaçant gaiement la lourdeur fétide de l'air nocturne. A la lueur de l'aube, les nuages noirs à l'horizon et le faîte des arbres prenaient une teinte cramoisie. C'était l'heure où chacun se sentait frais et dispos mais hélas, la fraîcheur ne s'attardait que quelques heures. C'était aussi le moment où les coqs commençaient à chanter à l'unisson, saluant le nouveau jour, et un oiseau vagabond se posait en piaillant, sur la balustrade de la véranda. Puis à 6 h 15 exactement, les cloches de l'église tintaient suivies par une trompette qui sonnait le réveil dans une caserne voisine. Dès les heures les plus matinales, la route portait un flot continu de charrettes à boeufs, recouvertes de longs toits en paille inclinés vers le haut, d'arrière en avant, et de temps à autre un camion; l'un arborait un panneau vantant le rhum « Negrita ». Il y avait des soldats laotiens portant des bérets rouges, une foule de gens, les uns à bicyclette, moto ou scooter, d'autres à pied, la plupart pieds nus. Une grande variété constituait le trait dominant de ce défilé quotidien: des Laotiens, des Vietnamiens, des Chinois que l'étranger distinguait surtout à leurs différences vestimentaires: les chapeaux de paille en abat-jour des femmes vietnamiennes en pantalon de soie flottant; les femmes laotiennes tête nue avec leur chignon, leur blouse faite à la maison, leur jupe à hauteur des genoux, ornée d'un ourlet d'or et tenue à 18

la taille par une ceinture en argent; les Chinoises portant le pantalon de soie noire et la blouse boutonnée jusqu'au col. Bref, les femmes du cortège, du moins les plus jeunes, paraissaient toutes tirées à quatre épingles. Les hommes étaient plus difficiles à identifier, la plupart étant dans divers états de débraillé, leurs vêtements presque entièrement d'origine européenne mais avec des traits définitivement asiatiques: des shorts et chemises déchirés, des sarongs pendant en tous sens, des chapeaux de feutre décapés par les intempéries, des serviettes de bain enroulées en turbans. Un matin, une étrange procession défila devant la maison de l'USOM. Elle était précédée de plusieurs douzaines de bonzes dans leurs habituelles toges oranges, certains portant des ombrelles assorties. Le contraste entre les deux couleurs prédominantes produisait un effet frappant: le brun chocolat des parties visibles du corps des bonzes - les bas des jambes, les bras, les têtes - et l'orange aveuglant de leurs tuniques. Vus en grand nombre et en mouvement, sous un soleil brillant et contre la verdeur tropicale, ils offraient un spectacle saisissant. Un Gauguin ou un Van Gogh en auraient certainement tiré un chef-d'oeuvre. A la suite des bonzes venait ce qui aurait pu passer pour un énorme gâteau d'anniversaire, entièrement blanc avec des fleurs en papier sur le dessus et sur les côtés, avec en plus des banderoles et des plantes grimpantes autour des bords. Cet ouvrage était monté sur un ancien camion de l'armée US, dont seuls les roues et le capot émergeaient des amples draps qui le recouvraient. Derrière le gâteau, on avait érigé une plate-forme, où trônaient deux vénérables bonzes, lisant en déclamant des tablettes en pâli. Un regard attentif et l'absence de bruit de moteur révélaient que le véhicule n'avançait pas de lui-même: plusieurs hommes le poussaient par derrière, tandis que l'armée des bonzes, devant, paraissait le tirer avec des cordelettes attachées à sa carrosserie. Le gâteau d'anniversaire était en fait un corbillard, la pièce centrale d'une procession funéraire. Cependant, la seule lointaine ressemblance avec un enterrement occidental était constituée par les deux bonzes qui psalmodiaient sur leur trône, à l'arrière du corbillard. Plusieurs centaines de personnes, dans leurs plus beaux atours, suivaient sans se presser. Beaucoup portaient des ombrelles pour se protéger du soleil, et la plupart bavardaient gaiement entre elles. Aucune trace de tristesse ou de souci dans cette foule babillante. Vientiane, capitale du royaume, était une pittoresque petite ville, d'environ 50.000 âmes, remarquablement cosmopolite eu égard à sa dimension et du fait de la présence de nombreux fonctionnaires français, dont certains y avaient déjà séjourné des années, d'un contingent résiduel de troupes françaises, de Canadiens, Polonais et Indiens de la Commission internationale de Contrôle chargée de surveiller le respect des accords de 19

Genève, et de plusieurs ambassades, principalement celles des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de la Thàilande. En dehors des Occidentaux, la communauté étrangère comprenait des commerçants chinois et des communautés de Vietnamiens dont le nombre allait diminuant. Vientiane était en quelque sorte une ville nouvelle puisqu'elle avait été siècle puis reconstruite par les Français rasée par les Thaïs au début du 19ème durant les premières années de la période coloniale. L'unique église catholique était éclipsée par les nombreuses pagodes bouddhistes, temples à colonnes dotés de toits chinois incurvés et de tuiles aux vives couleurs. Les bonzes en robe safran, avec leur crâne rasé et leur bol à aumônes en argent, le large fleuve Mékong, les brumeuses montagnes bleues au loin, l'air doux et frais des matins, le soleil languissant de la mi-journée, tous ces traits se conjuguaient pour créer le charme de Vientiane, en partie ville, en partie jardin et jungle. On pouvait voir Vientiane autrement et plus crûment, comme un village primitif tentaculaire, composé de huttes en chaume sur pilotis, avec des immondices, des mares putrides d'eau verdâtre, avec des enfants nus et des chiens errants. En contraste toutefois, il y avait partout de grands arbres et des espaces verts, de larges rues à angles droits, tracées à l'époque coloniale. Aucun surpeuplement: habitations et maisons paraissaient dispersées au hasard parmi arbres et bosquets. Dans l'ancien quartier européen, des groupes de pavillons français ressemblaient à ceux des banlieues parisiennes ou des stations de vacances en France. Des centaines de bicyclettes made in France, de temps à autre un Français, civil ou militaire, quelques rues goudronnées, des bâtiments publics d'un étage, en mauvais état mais portant les noms solennels de Ministère des Finances, de Commissariat général de France, tout ceci constituait les principaux témoignages d'une présence occidentale dans cette étendue de jungle urbaine qu'était la capitale du Laos. Les gens semblaient insouciants. Chaque soir, sur la route devant la maison de l'USOM, ils passaient en chantant à tue-tête, en jouant des instruments de musique: banjos, harmonicas ou khênes, un genre d'harmonica laotien fait de sept longueurs de roseau attachées l'une à l'autre. Cette année-là, à la mi-décembre, quand la lune se levait, se dévoilant lentement à travers les arbres en face de la véranda, l'effet était vraiment poétique. La chaleur s'atténua, remplacée par une fraîcheur qui évoquait celle de la Californie du nord au printemps. Quel délice de dormir avec deux couvertures légères! Les matins étaient éventés, ensoleillés; les après-midi et les soirées chaudes. C'était un réel plaisir que de s'asseoir sur la véranda après le dîner, en observant les gens qui passaient. 20

Au marché de la ville, à quelques centaines de mètres de la maison de l'USOM, les nombreux étals croulaient sous les légumes frais et les fruits, dont plusieurs variétés exotiques étaient encore inconnues à l'étranger. Des centaines de femmes, abritées du soleil par des ombrelles en papier ciré, étaient accroupies sur le sol, mâchant de la noix de bétel - un passe-temps national - et crachant son jus rouge de temps en temps, exposant leurs marchandises dans des paniers posés à même le sol ou autour d'elles sur les étals. D'autres trottaient ici et là, équilibrant sur leurs épaules la longue palanche de bambou alourdie de ses paniers. Des pieds nus, des petits pas pressés dans la poussière, un assortiment de couleurs et de peuples, le marché offrait un spectacle exubérant quoiqu'un peu malodorant. La rue principale voisine était bordée de petites boutiques, tenues principalement par des Chinois, chaque boutique identique à la précédente, où se vendaient des boîtes de soupe, des balais de crin, des souliers, du dentifrice, n'importe quoi, pêle-mêle, de qualité et d'origine douteuses, le tout entassé le long des murs jusqu'aux plafonds, ou dans les vitrines qui occupaient le magasin. Et il Y avait des gosses partout, le crâne rasé, somnolant sur des cartons ou grouillant dans la poussière parmi la foule, de petits animaux sacrés à qui personne n'aurait osé faire du mal et qui s'arrêtaient net à la vue d'un homme blanc. Une sorte de progrès avait gagné Vientiane. Les bicyclettes se multipliaient; elles remplissaient un grand parking ou étaient rangées contre les trottoirs et les boutiques. Une radio beuglait de la musique et des bulletins d'information en laotien, en chinois ou en français. Quel micmac! Quelle salade! Dans une des boutiques, côtoyant des paniers artisanaux et des chapeaux tonkinois en paille de riz, était accroché un jouet à l'aspect menaçant qui prétendait, en grandes lettres rouges, être le Sterling Submachine Gun. Le soleil brillait paisiblement sur ce fouillis bigarré, pénétré d'odeurs indéfinissables, toutes se fondant sans mal dans l'air ambiant. Vientiane possédait alors environ quatre-vingt pagodes, les vat, dont chacune, pendant la saison sèche entre novembre et le Nouvel an laotien en avril, célébrait un boun, un genre de festival religieux de plein air. Comme chaque boun durait plusieurs jours, il s'en déroulait presque toujours au moins un pendant cette période, avec des hauts-parleurs qui diffusaient de la musique laotienne tout au long de la nuit. Car les boun commençaient au coucher du soleil et se terminaient dès lors que les gens s'en lassaient. On y trouvait tous les divertissements appréciés des Laotiens: restauration, boisson, boxe, jeux de hasard, même du théâtre. A l'occasion, les Occidentaux de Vientiane aimaient aller à un boun, où ils pouvaient se détendre dans la fraîcheur de la nuit, sous les étoiles, observer le spectacle et, installés à une des nombreuses tables disséminées à cette intention dans le périmètre de la fête, boire des canettes de bière ou des jus de fruits. 21

Le premier boun auquel Patrick se rendit, sur le chemin de l'aéroport, était assez étendu. Alors qu'il passait sous l'arc en bambous, palmes et fleurs, érigé à l'entrée de l'enclos de la pagode, un groupe de jeunes filles souriantes, tenant des bols en argent, lui tendirent un bouquet de fleurs entourant une bougie. Patrick ne savait pas encore que le bouquet était destiné à être offert au Bouddha, et appelait en échange le don de quelques kips... Mais il reçut quand même un bouquet et de jolis sourires. Au-delà de l'arc, des jeunes filles et des femmes étaient assises par terre, en longues rangées, derrière de petits plateaux contenant des aliments, des cigarettes, des friandises et des rafraîchissements. Chaque plateau était éclairé par des bougies ou de petites lampes à huile. La coutume voulait que les femmes restent jusqu'à la fin du boun, attendant les clients, ou s'occupant à les servir; quelques clients restaient des heures, assis en face des femmes sur de petits tabourets en bambou, surtout quand la femme, derrière le plateau, était séduisante. Il y avait ensuite la piste de danse, une plate-forme surélevée entourée de cordes, comme un ring de boxe, et visible de n'importe quel endroit du boun. En son centre, un grand poteau supportait des tubes de néon. Du haut du poteau, des banderoles en papier ou en soie de diverses couleurs descendaient vers les quatre coins et les cordes du ring, de sorte que l'ensemble formé par les danseurs, la plate-forme surélevée, les lumières de néon, les banderoles et la musique faisait" du dancing le principal centre d'attraction du boun. Ayant revêtu leurs plus beaux habits - jupe de soie, écharpe et chemisier de couleurs vives -, les jeunes filles, les phou sao, étaient assises sur des bancs placés sur les côtés du ring, dans l'attente d'un prince charmant qui leur achèterait des billets et les inviterait à danser. Cette nuit-là, l'orchestre se réduisait à une seul chanteur qui psalmodiait infatigablement une chanson d'amour laotienne, le haut-parleur poussé à plein volume de telle façon qu'on l'entende aussi loin que possible. Le lamvong, la seule danse connue des Laotiens, ressemble à un mime: les couples avancent l'un à côté de l'autre autour de l'estrade sans jamais se toucher et regardant droit devant eux. Ils traînent les pieds et se meuvent lentement derrière le couple qui les précède. Leurs corps restent presque immobiles, seuls leurs bras et leurs mains se contournent en des gestes circulaires compliqués. Patrick prit place à une table près de l'estrade et fut bientôt rejoint par le ministre du Commerce et par son épouse qui mâchait du bétel. De temps à autre, elle se levait, faisait quelques pas et crachait le jus rouge, après quoi elle se rinçait la bouche avec un verre d'eau et recommençait à mâcher. Quand une personne autre que son mari essayait de lui parler, elle était prise de fou rire et détournait la tête. Plusieurs amis du ministre vinrent l'inviter à danser: « Phon bo ? » mais elle les évinça tous. 22

Le ministre était affable et loquace. - Laissez moi vous expliquer le lamvong, dit-il, car c'est typiquement laotien et vous êtes depuis peu dans notre pays. Chaque geste de notre lamvong a une signification particulière. Le couple marche côte à côte, ne se touchant jamais, et l'on danse surtout avec les mains. La fille essaye de se protéger de l'homme qui est à son côté, par des gestes féminins de tous les jours: quand elle place les mains près de son visage, cela signifie qu'elle se met de la poudre; si ses mains vont et viennent le long de sa taille, cela signifie qu'elle coud ou qu'elle tresse; en les laissant aller et venir normalement, elle indique qu'elle marche. Au cours de la danse, ses gestes conjuguent ces trois significations, incompréhensibles pour le non-initié mais parfaitement claires pour le Laotien qui danse avec elle. Lui, de son côté, est le chasseur, le guerrier, qui revient au village à la recherche d'une proie femelle. Ses gestes sont hardis, il tente toujours de la prendre au dépourvu, l'enveloppant de ses mains dirigées contre ses cibles préférées, son visage et sa poitrine. Evidemment, tout ceci est symbolique, puisqu'aucun membre du couple ne doit jamais toucher l'autre pendant la danse. Pendant la durée d'un boun, la pagode demeure ouverte et éclairée à l'intérieur, afin que chacun puisse apercevoir les énormes statues de Bouddha ainsi que leurs plus petites répliques, groupées ensemble au fond du temple, face à l'entrée, comme un autel dans une église chrétienne. Les bonzes, vêtus de leurs robes oranges ou jaunes, suivent avec curiosité les festivités depuis chaque fissure du temple et depuis leurs dortoirs. Quelques-uns restent assis derrière de petits étalages où les gens se prosternent et prient, renouvelant leurs offrandes au Bouddha. Telle était l'étrange attrait de Vientiane, qui enchantait certains nouveaux venus, tel Patrick, et en rebutait d'autres en raison des inconforts et des désagréments propres à tout pays peu développé. Le premier heurt de Patrick avec le côté hostile de l'environnement fut engendré par des puces. Un soir, alors qu'il rédigeait une lettre à la lumière d'une lampe à pétrole (la lumière électrique s'était amenuisée au point que seul un reflet rougeâtre soulignait les fils des ampoules...), il ressentit comme une brûlure à la jambe, rapidement suivie de plusieurs piqûres légères. En quelques minutes, Patrick avait éliminé huit de ces méchants insectes de son pantalon, de ses jambes et de ses bras, les écrasant entre ses ongles. Il abaissa la lampe vers le plancher: les puces y pullulaient, aussi nombreuses que les vendeuses au marché. L'explication de ce phénomène est typiquement orientale: Nan avait ordonné à Tam de passer chaque jour sur le plancher une serpillière trempée dans de l'eau de Javel. Mais, depuis son départ, Patrick, ignorant le problème des puces, n'avait pas renouvelé l'ordre, de sorte que Tam s'était tout simplement arrêté de laver les plan23

chers. Cet oubli fut réparé dès le lendemain et ne se renouvela que rarement. Sans doute les puces se cantonnèrent-elles dans le sable sous la maison, là où dormaient les chiens. Les moustiques causaient un désagrément beaucoup plus permanent. La maison était grillagée mais il y avait de nombreux trous dans le grillage et, une fois dans la maison, les moustiques éprouvaient beaucoup de mal à en sortir - à supposer qu'ils l'aient voulu, ce qui n'était pas du tout certain. Quoi qu'il en fût, ils se rendaient vraiment insupportables. Le lit de Patrick était protégé par une moustiquaire neuve et volumineuse, qu'il auscultait soigneusement avant de se retirer, une bombe d'insecticide à la main. Il vaporisait alors les moustiques qui tournaient à l'extérieur de la moustiquaire, puis entrouvrait celle-ci, juste ce qu'il lui fallait pour se glisser à l'intérieur où il procédait à une deuxième inspection, anéantissant généralement un ou deux intrus. Quelquefois, ces satanées bestioles semblaient remplir la maison. Ils devenaient spécialement actifs à la tombée du jour. Les bâtonnets d'encens chinois étaient d'un piètre secours et la meilleure façon que les habitués avaient trouvée pour éviter que leurs jambes ne soient piquées pendant le repas du soir était de les enrouler dans une couverture. Une entreprise locale passait une fois par mois et vaporisait de fond en comble la maison avec du DDT, mais les diablotins ailés revenaient en force après quelques jours. Comme le paludisme sévissait dans tout le pays, les Américains prenaient soin de prendre régulièrement leurs pilules anti-paludiques. Les Français, avec leur bravade gauloise, dédaignaient de telles précautions, de sorte que nombreux étaient ceux qui attrapaient cette maladie. Cela semblait représenter pour certains d'entre eux un genre de snobisme. L'eau était une autre source d'ennui. Le système d'approvisionnement de la ville était tombé en panne depuis longtemps - avait-il jamais existé? - et personne n'en avait trouvé les plans ni même les conduites principales. A intervalles irréguliers, un camion-citerne apparaissait à la maison de l'USOM et remplissait les bacs du précieux liquide: une substance jaunâtre tirée directement du Mékong. Non traitée, cette eau était utilisée pour les bains et le blanchissage, et une grande quantité était bouillie et filtrée pour la boisson et la cuisine. Les filtres s'encrassaient souvent d'un résidu boueux. Inutile de dire qu'après quelques lavages, les vêtements blancs, tels les chemises et les shorts, prenaient une teinte tirant sur le beige et qui, avec le temps, pouvait passer pour du kaki décoloré. Le Laos était l'endroit idéal pour maigrir. En premier lieu, parce que le climat était chaud et humide la plus grande partie de l'année - de février à novembre -, réduisant les besoins en féculents et faisant de la transpiration une nuisance perpétuelle, même la nuit. Il fallait faire attention non seule24

ment à l'eau, mais à tous les aliments, car plusieurs espèces de dysenterie étaient endémiques, ce que Patrick avait douloureusement expérimenté dès son arrivée. A la maison, le cuisinier recevait des instructions strictes concernant les salades et les autres légumes frais consommés crus, qu'il fallait traiter avec des quantités généreuses de permanganate. Les repas au restaurant et la consommation d'aliments chez l'habitant lors de déplacements en brousse étaient presqu'inévitablement suivis d'attaques de Montezuma stomachl, causées par l'ignorance des précautions hygiéniques les plus élémentaires de la part des gens. Ceux-ci considéraient que passer une bonne partie de leurs vies à souffrir de quelconques désordres intestinaux était naturel et inévitable. La viande se réduisait à des poulets décharnés et à des steaks de buffle incroyablement durs, bien qu'on tentât de les attendrir en les enveloppant pendant plusieurs heures dans des feuilles de papayer ou de bananier. Il y avait cependant quelques compensations au tableau. Par exemple, les pêcheurs laotiens retiraient de temps à autre du Mékong un grand poisson, pesant jusqu'à 200 livres, qu'ils appelaient «capitaine ». Une fois cuit, il était délicieux, sa chair blanche et ferme, son goût semblable à celui d'un turbot de grand qualité. Les Occidentaux de Vientiane accaparaient les petites quantités de «capitaine» qu'ils pouvaient trouver au marché, mais cette nourriture de choix était trop peu fréquente pour être considérée comme faisant partie du régime régulier. D'autres maladies, encore plus fatales que le paludisme ou la dysenterie, abondaient dans le royaume. Patrick le découvrit avec horreur dans sa propre maison, trois semaines seulement après son arrivée à Vientiane. Un matin, Tam vint à lui, tête basse, des larmes dans les yeux. - Ma petite fille vient de mourir, annonça-t-il. - Mais je l'ai vue qui jouait dans la cour pas plus tard qu'hier, protesta Patrick. Le pauvre homme expliqua que son enfant avait eu une forte fièvre et un mal de tête intense pendant la nuit. Il ne dit pas s'il avait appelé un médecin ou pourquoi il n'avait pas demandé l'aide de Patrick. La soudaineté de la mort de l'enfant, une gamine de grande beauté, une joie à regarder quand, avec son frère, elle gambadait dans le jardin, attrista Patrick presqu'autant que le père affligé. Il s'avéra que la petite fille avait été victime d'une encéphalite aiguë. Aux premières heures du lendemain, le frère de la petite, qui n'avait pas plus de 4 ou 5 ans, se tenait immobile à l'entrée de la cour, vêtu seulement d'une chemise qui ne descendait pas au-dessous de son nombril. Le bambin
1 _ Sobriquet donné par les fusiliers marins américains aux crises de dysenterie contractées au Mexique.

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regarda son père sortir de la cour, monter le talus jusqu'à la route, tenant une pelle dans une main et portant un petit cercueil. Un ami de Tarn suivait derrière, muni d'une pioche. Tous deux partaient pour le cimetière enterrer la soeur du garçonnet. La petite compagne de ses jeux venait de mourir. Il pleura, sanglota jusqu'à ce que son père disparût au coin de la première rue.

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Le plus grand cirque du monde

Avec sa femme et sa fille, le ministre américain Charles Yost habitait l'immeuble de la Légation, une maison de trois étages dans le style villa française 1920, sise dans un grand jardin négligé. Comme la plupart des résidences de style occidental de Vientiane, diplomatiques ou autres, la Légation souffrait des inconforts habituels: insectes en tous genres, pénurie d'eau et d'électricité, toit qui fuyait et manque général d'entretien. Pour améliorer le tout, la Légation servait aussi de bureau à une petite équipe déjà composée de quatre Américains, contre un seul auparavant, sans compter les coursiers, les chauffeurs et les domestiques autochtones. Témoignage du manque de confort et d'espace: le local du garçon de bureau se trouvait dans une ancienne penderie. On était véritablement loin de Vienne, le haut de gamme de l'art de vivre, le poste précédent du ministre. Et pourtant on n'entendait jamais M. Yost se plaindre des difficultés matérielles que lui et sa famille devaient endurer. Il donnait ainsi l'exemple à son entourage. Par contre, Rusty, le fidèle setter irlandais, accusait des signes visibles d'énervement, sans doute à cause de la chaleur. Ses longs poils roux étaient souvent englués de transpiration, sa langue pendait, il bavait abondamment, ne cessant de faire des allers et retours vers son bol d'eau, et revenant en vitesse à la fraîcheur relative du sol carrelé, pour s'étendre dans le coin le plus sombre qu'il ait pu repérer. La Légation avait l'avantage du paysage, du fait qu'elle faisait face, à travers une avenue bordée d'arbres, au majestueux Mékong, la Mère des Eaux, soeur du Mississippi, le « vieil homme» de l'Amérique. Le Mékong était un monde à lui seul, s'écoulant fièrement, sans entrave, éternel, à travers le Laos, le Cambodge et le Vietnam, vers la mer de Chine dans le lointain sud. 27

Côté berge de l'avenue, un des arbres, peut-être le plus grand d'entre eux, lançaient ses branches très fournies au-dessus de l'eau. Sur les plus élevées, étaient perchées, silencieuses, sinistres, d'innombrables silhouettes oblongues. C'étaient les vautours de Vientiane qui avaient élu cet arbre pour s'y percher, probablement à cause de son emplacement près du seul abattoir de la ville, leur principale source de nourriture. Celui qui passait sous ce géant ne pouvait soupçonner qu'il marchait sous des centaines de ces grands oiseaux. Il lui fallait lever le nez et scruter le dense feuillage pendant plusieurs minutes, pour enfin apercevoir un, puis cinq, dix, cinquante de ces menaçants volatiles qui attendaient que de la viande fût déchargée sur les rives sablonneuses du fleuve. Ces destructeurs naturels des déchets de la ville s'élevaient alors en un nuage, fonçaient sur les détritus dans un énorme croassement, puis s'en retournaient, repus et bouffis, vers leur perchoir une fois leur nettoyage accompli. Avec ou sans vautours, la Légation américaine était un endroit d'intense activité. En l'absence de téléphone, il fallait recourir à des coursiers pour porter des messages dans tout Vientiane. Un matin, Patrick reçut un courrier écrit de la main du ministre Yost qui disait seulement: « Venez à mon bureau aussitôt que possible, s.v.p. J'ai une question importante à discuter avec vous. » Patrick laissa tout de côté et prit immédiatement sa jeep pour rejoindre la Légation, tout en se demandant quel pouvait être le sujet de cette rencontre. M. Yost le reçut courtoisement comme à son habitude: - Le prince Souvanna Phouma, l'actuel ministre de la Défense, m'a dit eT

à l'instant qu'il doit payer les salaires de l'armée lao avant le 1 janvier

1955, donc d'ici quelques jours. Comme vous le savez, suite aux accords de Genève, les Français ont renoncé à leurs responsabilités envers l'armée lao. Les Etats-Unis ont accepté d'assumer cette charge. Les fonds ne peuvent donc provenir que des dotations de l'aide américaine. Le ministre ajouta: - Je suis persuadé que vous pourrez rapidement résoudre ce problème. La gorge de Patrick se serra, puis il faillit éclater de rire. C'était la première fois de sa vie que quelqu'un lui demandait de remplir une mission aussi peu catholique. Si la requête était venue d'un inférieur, il aurait fait semblant, pour blaguer, de plonger la main dans une poche de son pantalon, en disant: «Je n'ai pas cette somme sur moi, mais je cours la chercher à la maison. » Alors qu'il venait de signer, à l'improviste, un coûteux projet de construction de logements, lui revint à l'esprit le muet commentaire qu'il avait fait à cette occasion: «Drôle de façon de faire marcher une boutique! » Mais il s'en tint à la question clé : - Il y va de quelle somme? Deux millions de dollars, dit calmement M. YOS1.

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