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Un banquier au Yunan dans les années trente

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 257
EAN13 : 9782296288805
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UN BANQUIER AU YUNNAN DANS LES ANNÉES 1930

Mémoires asiatiques Collection dirigée par Alain Forest

Déjà parus: - Philippe RICHER, Hanoi' 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam. - DONG SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d'un colonisé devenu francophile. - Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d'Indochine (19281946) tome 1 - Le Gabaon tome 2 - La Cardinale

. .

- Robert GENTY, Vltimes secours pour Dien Bien Phu,
1953-1954.

- TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt Nam. Vn avocat ténwigne, Me Trin Dinh Thao.

Guy LACAM

UN BANQUIER AU YUNNAN DANS LES ANNÉES 1930

Editions L'Harmattan 5-7, me de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Ouvrages du nlême auteur:
1. Inventaire économique
2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. de l'Empire français. Sorlot, 1937 (à la demande de Daladier). Les intérêts français en Chine. Rockfeller Institute (à la demande dudit Institute, New York, 1940). Les investissements français en Indochine de 1900 à 1940. Chapitre d'un rapport d'ensemble préparatoire à la conférence de San Francisco. Les 3 Cavaliers de l'Apocalypse ou Mort de l'Occident. (Ouvrage largement prophétique). La Pensée Universelle, 1972. Civilisation et Monnaies byzantines. Imprimé en Italie, 1977. La fin de l'Empire romain. Le monnayage OR en Italie, 455-493. Deux petits in-4°, Hess A.G. Luzem, 1982-83. Préface du Dr J.P.C. Kent, Chief Keeper of Coins & Medals British Museum. L'Agonie de Rome. RICIMER, n barbare, maître de l'Occident. 455u 472. Première biographie. Klincsieck, 1991. Le monnayage de Ricimer. (Mal connu jusqu'alors.) La Main de Dieu. Son origine hébraïque - Son symbolisme monétaire sous le Bas-Empire romain. D. Guéniot, 1994.

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2498-8

IN MEMORIAM SIMONE LACAM LARROQUE morte d'un pou chinois à l'tige de trente-quatre ans

AVANT-PROPOS

Le terroir forme les hommes. Son action reste permanente au fil des siècles même si les initiatives d'individus, figures de proue, y modifient les conditions de vie. Voyez l'Europe et l'histoire de la formation des pays qui s'en réclament. Les Anglais n'ont guère changé depuis le XVIIe siècle et Sir Walter Raleigh, en dépit de la dissolution du Commonwealth. Les Français restent des Gaulois, plus sensibles au verbe qu'à la réalité des problèmes que pose l'évolution de la technologie et de la démographie à travers le monde. Les Allemands, malgré leur unité politique, au regard des autres pays, demeurent divisés à l'intérieur et conservent dans leur subconscient les vieilles aspirations germaniques qui marquèrent la formation du monde occidental. Les Latins réagissent en Latins, les Sa,xons en Saxons, depuis plus d'un millénaire. C'est peu et c'est beaucoup si l'on tient compte des structures géologiques, climatiques, et, plus généralement, géomorphologiques de l'Occident. Qu'est-ce que la Chine, le Cathay des portulans, que Christophe Colomb pensait découvrir loin dans l'Ouest, au bord de l'Océan; l'Empire du Milieu des prédateurs Mongols, qui y exercèrent une souveraineté limitée, tant leur paraissait vaste l'espace qui se développait devant eux, du IIe siècle avant au XIe siècle après J.-C. ; le Céleste empire des dynasties mandchoues qui perdurèrent - les intrus expulsés ou intégrés - jusqu'au décès, en 1908, c'est-à-dire hier, de Ts'eu Hi, la dernière et remarquable impératIice régnante. Elle mena jusqu'à son dernier souffle un combat qu'une intelligentsia nouvelle par son influence sur les réactions des masses populaires ne lui permettait pas de gagner. Son fils et héritier P'ou Yi, ne sut, ou ne put, s'opposer aux menées révolutionnaires de Yuan Che Kai et de
7

Sun Yat Sen 1. Ce dernier, en 1900, fonde un parti s'appuyant sur le peuple, le Kuo Min Tang, et a fait proclamer le 1er janvier
1912, la première République chinoise. C'était la fin d'une ère. Les régimes changent. Les peuples demeurent temps les a forgés. Or la civilisation chinoise compte derrière elle tels que le

-

des docu-

ments l'attestent -

forces tectoniques traduisit, à l'extrémité du continent euro-asiatique, par la formation d'un bloc monolithique, à peu près rectangulaire, couvrant 9.500.000 km2, soit environ 18 fois la superficie de la France. Sous tous ses aspects cette partie du continent euro-asiatique se révèle gigantesque. Elle englobe le toit du monde, avec le Tibet et une partie de la chaîne himalayenne, les hauts plateaux de l'Asie centrale. Ensemble, 1.200.000 km2 de steppes semi-désertiques ou désertiques, d'une altitude moyenne de 4.000 mètres la séparent des pays à l'ouest de ses frontières. Les monts Altaï et le désert de Gobi l'isolent, au nord, des zones sibériennes. Au sud, une faille profonde, où coulent le Mékong, vers l'ouest et la pointe de Ca Mau, fin méridionale de la péninsule indochinoise, et le Fleuve Rouge, vers l'est, qui va former, en modifiant sa course, le delta du Tonkin, au climat tropical ou subtropical, la protège à la fois d'éventuels envahisseurs et des excès de chaleur et d'humidité contraires à l'activité des hommes et à la multiplication des cultures. Les hautes terres descendent vers la mer, distante de 3.000 km, en gradins aux pentes allant s'adoucissant jusqu'à la plaine côtière dont l'altitude ne dépasse pas 500 mètres en ses points les plus élevés. 18.000 km de côtes lui ouvrent les au-delà de la Mer Jaune et de la Mer de Chine vers le Pacifique, sans pour autant avoir fait

quatre millénaires. La conjugaison fortuite des qui donnèrent à notre globe sa configuration se

naître une vocation maritime panni les populations du littoral. Les annales ne rapportent, concernant des expéditions de

découverte de terres nouvelles,

que les initiatives

de Cheng-Ho,

Après bien des avatars P'ou Yi, né en 1902, mourut le 17 octobre à Pékin, humble fonctionnaire communiste. Ô dérision. 8

1967,

Grand Eunuque, ministre de l'Empereur Ming Yun-Lo. Cheng-Ho (1420-1443) organise sept voyages d'étude vers l'Océan Indien et les Philippines où il établit des comptoirs, de durée sans doute éphémère, prémices des Confréries chinoises qui plus tard s'organiseront en des pays lointains tels que Singapour, San Francisco, l'Afrique du Sud. Cependant pendant des siècles, le commerce avec l'Etranger, tenu à distance, empruntera deux voies. L'une conduira les jonques jusqu'à Ceylan qui devient un vaste emporium. Les navires grecs et romains viennent de Suez, où les marchandises leur sont apportées par caravanes de Petra, capitale de l1dumée, en Arabie pétrée. L'autre, par terre, part de Palmyre et du royaume de la reine Zénobie, pour gagner Pékin via Samarkand. C'est la Route de la Soie qu'emprunte Marco Polo au XIIIe siècle. Les Chinois, et leurs occupants, Mongols ou Mandchous, malgré la vaste ouverture que leur offre la mer, se sentent bien dans "leur pré calTé". Longtemps, ils ignoreront le reste du monde. D'où leur sentiment, ancré au plus profond d'euxmêmes: ils appartiennent au Céleste Empire; ils sont Fils du Ciel. Ainsi s'explique leur conviction, toujours vive, qu'ils sont supérieurs au reste de l'humanité. Jusqu'à et y compris le XVIIIe siècle, les Empereurs traitent comme leur étant inférieurs, voire leurs vassaux, les souverains occidentaux qui leur dépêchent des Ambassadeurs afin de créer des liens avec cet Empire dont ils devinent le potentiel immense. Ce sentiment de supériorité, teinté de mépris, devient de l'hostilité, puis de la haine quand commence en Occident, après la période napoléonienne, la grande révolution industrielle. I.:Angleterre, la France, l'Allemagne ont recours à la guerre pour que la Chine s'ouvre à leurs produits fabriqués. La Chine, battue, se sent d'autant plus humiliée qu'elle méprise la force. Ses philosophes lui ont démontré que la valeur suprême résidait dans l'esprit. I.:esprit prime la force. Et cela y reste encore vrai. Que nos diplomates, nos hommes d'affaires ne l'oublient pas. Le maoïsme ne représente qu'une péripétie comme les dirigeants actuels le reconnaissent. N'est-ce pas Dang Xio Ping, le présent homme fort, qui déclarait récemment en plivé : "Le grand bond en avant de Mao n'a été qu'un grand pas en anière". Mao avait banni Confucius des universités. Confucius vient d'être réhabilité. I.:incident a valeur d'enseignement. Quant à la déontologie chinoise, nous ne la nions pas. Il 9

existe entre Chinois un code de morale. Il ne vaut pas à l'égard des étrangers. Un intellectuel chinois nous disait que le manque d'honnêteté, telle que nous la concevons, devait être imputé aux Occidentaux et singulièrement aux Portugais à Macao et aux Anglais à Hong Kong et dans les ports francs. Nous le croyons volontiers. La guerre de l'opium est exemplaire des méthodes de la "perfide Albion", "Empire first" disait-on communément outreManche. "La Chine d'abord", pensent in petto les dirigeants de la Chine qui s'ouvre à l'Occident. Nous avons connu la Chine du Moyen-Age. Elle vient d'entrer dans l'ère industrielle du monde d'aujourd'hui, préfigurant celle de demain, le développement et les succès de la technologie se révélant, après moins d'un siècle, exponentiels. Ne croyons pas à une mutation de l'état d'esprit des Chinois. Nous ne parlons pas de "l'âme chinoise" qui reste impénétrable. Nous entendons simplement le comportement de nos interlocuteurs. On peut tenir pour assuré que la Chine n'acceptera jamais plus de donner en gage de ses emprunts les recettes des Douanes, de la Gabelle et des Postes. Ce seront les Etats qui garantiront aux entrepreneurs de travaux publics en Chine, comme tel est le cas depuis bien des années en notre Pays, le remboursement des capitaux engagés par eux. En créant une zone industrielle franche au sud du Yang Tse Kiang dans des régions défavorisées - la Chine au nord du grand fleuve n'accueillera jamais en sédentaires les entreprises étrangères, car les sources de richesses y sont suffisantes - Dang Xio Ping et son équipe agissent avec habileté. Ils comptent sur l'égoïsme des Occidentaux et le manque de solidarité entre eux. Ils se ménagent de bien belles, quoiqu'intimes, satisfactions. Que nos souvenirs et nos expériences ne restent pas lettres mortes, juste bonnes pour les archives. Les unes et les autres constituent autant de sujets de réflexion quant à la conduite de nos relations avec la Chine d'aujourd'hui et de demain. Son potentiel technique se voit centuplé par une mentalité qui nous échappe parce que formée dans la nuit des temps. Ne soyons ni ignares ni présomptueux. Sachons réfléchir et apprendre. *

* *
10

Situons le Yunnan au sein de la Chine. Cette province se situe au sud-sud-ouest de la République de Chine, dont elle constitue la marche la plus méridionale, aux frontières des plus polyvalentes. Elle confine au Tibet et à la Birmanie, possède une fenêtre sur la Thaïlande, partage avec le Laos le cours moyen du Mékong et avec le Tonkin le cours moyen du Fleuve Rouge jusqu'à Lao-Kay, avant de franchir les ultimes contreforts des chaines de montagnes formant le toit du monde. Ces frontières, plus qu'ouvrir cette province à des influences étrangères, la renferment sur elle-même. Le Yang-Tse-Kiang, qui y prend source et y creuse son lit sur quelque mille kilomètres, suivant une orientation nord-sud, avant de courir vers l'Est, Tchang-King, Hankeou et Shanghai, contribue par sa puissance et sa largeur à son encagement. Le Yunnan couvre 327.000 kilomètres can'és, soit presque les deux tiers de la superficie de la France, mais compte moins de 20 millions d'habitants. Les contreforts du massif himalayen forment des chaines grossièrement parallèles, tout en perdant de leur hauteur. Elles évoquent les mouvements d'une houle pétrifiée dont les creux s'atténuent aux approches du rivage. Après avoir culminé entre 6 et 7000 mètres, aux confins tibétains, la montagne donne naissance à un haut plateau, le cœur du Yunnan. Sa capitale, naguère Yunnan-Fou, aujourd'hui Kunming, se situe à 2000 mètres d'altitude. Le pays devient alors aimable. L'air y est léger, le ciel azuréen presque toute l'année, le climat ignore les grands froids comme les grandes chaleurs, les pluies diluviennes apportées par la mousson aux pays qui lui ferment la route vers le tropique proche, et goûte avec satisfaction les ondées toujours courtes qui marquent la fin de la saison sèche. Après la démesure des forces tectoniques, la mesure d'un monde stable. Le Yunnan mérita bien d'appartenir jadis à l'Empire du Milieu. L'érosion des monts vaut au plateau une telTe fertile. Le climat clément lui assure deux récoltes par an. Les Yunnanais se sont toujours complus dans leur isolement; loin de Pékin, des mandarins transmettant les volontés ou les fantaisies, parfois redoutables, des Empereurs mandchous se succédant depuis des siècles dans le cadre de leurs palais sacrés, protégés des influences étrangères ignorées de Confucius et, par 11

conséquent, cela ne pouvant que leur être néfaste, ils vivaient satisfaits de leur isolement, jadis et naguère. Sans doute les gueux restaient des gueux, les humbles demeuraient attachés aux rizières ou aux champs réservés aux cultures destinées à satisfaire les goûts des grands, des puissants. Mais n'était-ce pas là l'expression de l'organisation voulue par le Ciel? Qu'en dit Lao Tseu ? Les étrangers furent longtemps tenus loin des frontières. Ils n'y pénétrèrent qu'en empruntant une voie étroite - une voie ferrée au gabarit réduit - et en acceptant de rester confinés dans des concessions chichement octroyées, la terre chinoise, don du Ciel, devant rester inviolée de par son origine. Ne s'appliquait pas au Yunnan ce qu'écrivait Paul Claudel, en 1895, diplomate pour lors à Shanghai:
«

La Chine n'est pas comme la Turquie, un homme malade,

c'est un cadavre prêt à être dépecé et qui s'offre de lui-même au couteau. » Effectivement, les charognards se disputèrent les dépouilles d'un Empire, qui n'existait plus que dans les nomenclatures. Des consortiums de grandes banques britanniques, françaises, allemandes, russes, voire belges, se précipitèrent sur la Chine plantureuse, celle qui se situe entre le Yang-Tse-Kiang et le Hong-Ho, c'est-à-dire entre le Fleuve Bleu et le Fleuve Jaune. Les uns et les autres consentirent des prêts usuraires à l'Impératrice TseuHi, impécunieuse, se firent donner en gage les produits des douanes, de la gabelle et de la poste. Ils exigèrent la concession de voies ferrées qui devaient rester leur propriété, bien que construites avec une partie des fonds prêtés. Ce fut simplement abominable. La Banque de l'Indochine, que deux grands établissements financiers créèrent, sous la pression du gouvernement, participa à la curée. La France voulait étendre son influence sur la Chine du Sud. Singulièrement sur le Yunnan et le Kwang-Toung. La Banque de l'Indochine trouva toujours de bons motifs pour ne pas satisfaire aux objurgations des ministres de tutelle. Le Yunnan n'offrait guère de possibilités de "faire de l'argent", de distribuer des dividendes substantiels, de valoriser son capital. Une mission française, sans attache avec la Banque de l'Indochine, se fit l'instrument du gouvernement et conclut à l'intérêt de construire deux voies ferrées qui desserviraient les provinces du sud de la Chine. 12

Les pouvoirs publics conférèrent à la Banque de l'Indochine, pour s'assurer de sa collaboration, de fructueux privilèges: l'exclusivité des émissions monétaires, billets de banque et monnaies d'argent, puisque la Chine restait encore au monométallisme argent d'antan. Le dollar mexicain était le seul moyen de paiement circulant à travers le pays entier. En outre, la Banque recevrait en dépôt, en exemption de toute charge, les excédents du Trésor de la colonie. Rien n'éteignit sa soif de réaliser des gains substantiels et d'établir sa prépondérance dans les provinces de la Chine du nord. Il fallut toute l'obstination d'un homme, le Gouverneur généraI Paul Doumer, renouvelé dans sa charge, pour obtenir la création, par la Banque de l'Indochine, d'une société ayant pour objet la construction d'une voie ferrée, au gabarit d'un mètre, qui relierait Haïphong et Hanoï à Lao-Kay à la frontière du Yunnan. Les travaux en Indochine commencèrent en 1903. Lao-Kay fut atteinte en février 1906 ; 475 km de voies avaient été posées sans difficulté majeure. On profita des troubles qui se manifestèrent au Yunnan, suite à la révolte des Boxers, pour poursuivre des travaux jusqu'à Mongtseu, port ouvert aux Français. Un accord intervenu en 1898 avec Pékin avait octroyé à la France trois ports francs, dont Mongtseu, sans grand intérêt. L'étain des gisements stannifères de Ko-Kiou, dans l'arrièrepays, s'exportait par caravanes vers Canton, ou par sampans qui descendaient le Fleuve Rouge de Ho-Keou, ville chinoise, en face de Lao-Kay, jusqu'à Haïphong. L'extension de la voie ferrée jusqu'à Yunnan-Fou se heurta au refus des autorités chinoises. Un rapport d'un haut fonctionnaire, Chiao-Shin Sze Li, sonne haut et clair: «Si les banques appartiennent à des étrangers, les bénéfices seront perdus et le mal sera éternel. Pour cette raison, il ne faut autoriser, dans aucune région de l'intérieur, l'établissement par d'autres nations d'aucune

banque.

»

Il poursuit, mettant en cause la Banque française: «Ses billets sont acceptés et employés par les particuliers au-dessous de Mongtseu et de Canton. Les ouvriers de la ligne Tonkin- Yunnan sont tous payés en billets. Les négociants se servent tous de ces billets dans leurs transactions. Depuis longtemps les bénéfices du Yunnan ont été absorbés par ladite Banque», etc. 13

N'insistons pas sur ces péripéties politico-économiques. Le dollar mexicain, de mauvais aloi, est interdit de circulation en Indochine. On crée, pour le remplacer, "la piastre de Commerce" pesant 20 gr. au titre de 0,800. La nouvelle monnaie s'évade vers le Yunnan. La Monnaie de Paris, n'en frappe pas assez 2. La construction de la ligne se révèle un succès d'une ampleur qui surprend les plus réticents, lors des atermoiements qui retardèrent pendant des années, sa mise en chantier. Cependant, l'on feint d'ignorer le coût en vies humaines du tronçon de Lao-Kay à Mongtseu. L'insalubrité de la courte vallée du Namti provoque la mort de 10 000 coolies entre 1904 et 1909. Jusqu'à 40 000 hommes travaillèrent pour que la voie ferrée puisse s'élever brusquement jusqu'au plateau où se situent Mongtseu et Yunnan-Fou. La ligne, longue de 468 km comporte 3 422 ouvrages d'art,

soit un tous les 137 mètres.

.

Son prix de revient atteint 355 000 francs par kilomètre, contre 125000 pour le Pékin-Moukden, ou 156000 pour le Pékin-Hankeou. La révolution de 1911 et la prise du pouvoir par Yune-CheKai laisse espérer un moment que la Chine va pouvoir se doter d'un système bancaire cohérent. Une Banque centrale de Chine dure l'espace d'un matin. Le dollar de Shanghai, le dollar de Hong-Kong s'assurent une position dominante alors que la Banque de l'Indochine échoue dans ses tentatives de créer une demande régulière pour ses billets et la piastre du commerce. La banque qui existait au Yunnan, la Ta-Ching Bank, disparaît avec l'instauration du régime des "seigneurs de la guen"e", au sud du Yang-Tsé Kiang. Long Yune, quand il prendra le pouvoir, créera sa propre banque. Ne circuleront dans la province que les billets émis par cette dernière. Le maître de la province se procurera des ressources en dévaluant son papier-monnaie à intervalles ilTéguliers. Il bloque, ainsi, les investissements étrangers. Le Yunnan reste terre chinoise.

2.

Cf. "Histoire de la Banque de l'Indochine" par M. Meuleau. 14

Les relations commerciales avec des comptoirs d'exportimport restent insignifiantes. La Banque de l'Indochine ne couvre ses frais qu'en effectuant des opérations d'arbitrage international, par l'intermédiaire de ses agences de Hong-Kong et de Shanghai. Français du Tonkin durant la saison caniculaire, étrangers établis dans des pays voisins au climat tropical, ou simplement cherchant à se dépayser à l'occasion de vacances rituelles ne se préoccupaient pas de cette situation anormale au plan monétaire. L'Hôpital français, toujours inoccupé, se montrait accueillant selon une tradition sans faille. Les touristes trouvaient, en outre, à Yunnan-Fou, un club, doté de courts de tennis au sol cimenté, où les balles volaient, portées par un air léger; un lac s'ils désiraient pêcher ou naviguer; des pagodes ravissantes où des festins pouvaient être organisés; des possibilités cynégétiques des plus variées. Tout y est calme et beauté. La porte est étroite pour y pénétrer. Nathanaël, je t'apprendrai la ferveur pour goûter tous les instants du temps qui passe.

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PREMIÈRE

PARTIE

PANORAMA DU YUNNAN tel que figé dans le Temps

-1-

LE VOYAGE
*

Hanoi

- Yunnan-Fou

9 Juillet 1930 - 6 h 55. Le Chef de la gare d'Hanoï sort de son bureau pour donner à 7 heures le signal de départ du train à destination de Yunnan-Fou. Il porte sa casquette à bandeau rouge qui, pour lui, a valeur de bonnet de mandarin à bouton de corail, enfoncée presqu'au ras des oreilles, son sifflet en sautoir sur son dolman à boutons dorés, le drapeau vert réglementaire de la main droite. Le Maître de l'Heure avance avec dignité jusqu'à la hauteur de l'avant-dernière voiture du convoi, jette un regard à la grosse horloge et attend que celle-ci lui dicte son devoir. Alors, il porte à la bouche son sifflet qui émet un son plein, de belle facture, se
terminant

-

fruit de longs exercices

-

par une volute en dièse

qu'un trompettiste envierait. Il élève son drapeau et l'agite suivant un va-et-vient dont la brise du matin perturbe l'orthodoxie. A l'autre bout du quai, la petite locomotive, au tender incorporé rempli de briquettes de poussier de charbon des mines de Dong-Tlieu, lance un sifflement qui n'en finit pas de vriller les tympans. Elle accuse réception de l'ordre qui vient de lui être donné et se dit pleine de feu. On n'en attend pas moins d'elle. Le convoi démarre lentement dans un voile vaporeux issu des purgeurs. Au fur et à mesure qu'il prend de la vitesse, au passage 19

des aiguillages des voies de triage ou de croisement, les voitures tressautent, brimbalent. C'est un pandémonium aux ondes métalliques asynchrones. L'entrelacs des voies, de gabarit réduit, est trop serré, la locomotive et les wagons trop légers, pour ne pas subir de chocs violents, trop souvent répétés. Que peuvent faire les voyageurs, sinon suivre le. train? Une large courbe permet au convoi de se dégager des faubourgs de la ville, d'embouquer le pont Doumer, imposant par ses arches métalliques et sa longueur et, passé sur la rive gauche du Fleuve Rouge, de prendre son allure de croisière. Une jeune épouse, en voyage de noces, se serre contre son mari, et regarde défiler le paysage, toute heureuse de se rendre en Chine. Elle ne sait pas que peu d'années passeront avant que celle-ci ne lui coule un germe générateur d'une mort aux souffrances indicibles. Le Tout-Puissant dans sa Sagesse a voulu que les humains vivent avec leur temps, sans être en mesure d'anticiper son cours. Il est bien que le don de voyance soit exceptionnel. Une longue ligne droite s'offre au "dragon de feu" qui donne toute sa mesure. La cheminée de la locomotive crache des gerbes d'escarbilles ignées, que le vent rabat sur les premières voitures, simples chars-à-bancs montés sur roues, à la superstructure sommaire. Ce sont les "troisième classe". Ces projections rougeoyantes, de nature pour eux mystérieuse, expliquent l'expression imagée dont usent les Chinois pour désigner notre train. Nous traversons des rizières, encore des rizières, toujours des rizières. Elles occupent le plat pays, à perte de vue. Parfois apparaît un village, paillotes ou maisons basses de torchis. Des bosquets de bambous en agrémentent les abords. Quelques aréquiers, au tronc à la sveltesse hautaine, balancent leurs panaches à trois plumes, à la brise légère. S'aperçoivent, parfois, vision fugace, des buffles se vautrant dans des mares fangeuses. Ils essaient de se débarrasser des innombrables parasites incrustés dans leur épiderme. Les riz sont hauts, les épis formés, la moisson prochaine. Ces bêtes à tout faire méritent bien de rechercher leurs aises. Notre "dragon de feu" ralentit. La petite locomotive, toujours pleine de bonne volonté, halète quelque peu. Allons sur la plate-forme avant, ouverte à tous vents. Nous y goûterons une sensation de fraicheur le temps que s'évapore la 20

sueur perlant à nos fronts. Et puis, nous y jouirons d'un meilleur poste d'observation. Voyez là-bas, en fin de rampe, la voie semble s'arrondir. Ce n'est pas pour épouser la rotondité de notre globe, mais la courbure d'une molle ondulation qui se prolonge très loin sur notre droite. Dernière déformation de la croûte terrestre, et peut-être des tréfonds, provoquée par les mouvements tectoniques venus du Toit du Monde. Ici se termine, géologiquement parlant, le delta du Song-Koï ou Fleuve Rouge. Le train change de cap, quelques degrés au nord-nord-est. Change aussi le décor. Les portants de la scène ont pivoté sur eux-mêmes. A droite, les rizières se raréfient, des cultures vivrières les remplacent, au fond d'étroites vallées, tandis que les villages se juchent sur des éminences. Ceinturés de futaies de bambous, de feuillus. Parfois des banians tentaculaires les confortent encore. Derniers vestiges des incursions des Pavillons noirs et autres bandes de pillards qui descendaient avant la conquête, des plateaux du Kwang-Toung ou du Yunnan. A gauche, la savane, aux herbes hautes et drues, forme un camaïeu de verts, aux valeurs se dégradant du vert nil au vert d'eau, aux arêtes coupantes comme des rasoirs. Des tigres s'y cachent encore, durant la nuit, avant de partir, à l'aube naissante, rechercher une proie aux abords des villages. Qu'êtes-vous devenu William Bazé, qui traquiez le royal fauve, la nuit, une lampe acétylène sur le front, attentif aux bruits furtifs qui pouvaient se faire entendre sur les flancs ou sur l'arrière? D'où que surgirait le tigre, vous deviez l'éblouir et lui loger entre les deux escarboucles, brillantes dans les ténèbres, une balle foudroyante. Si vous l'eussiez manquée dans le clair-obscur, ou seulement blessée, la bête emportée par son élan, vous eût écrasé sous sa masse et ouvert la gorge de ses griffes avant de vous déchiqueter de ses crocs. C'était autre chose que d'attacher une chèvre bêlante à un poteau, au milieu d'une clairière, et du haut d'un mirador d'attendre que le tigre tombe dans le piège pour l'assassiner. Au sein de la savane, parmi des arbres feuillus multi-séculaires, surgissent des pics ou des cônes de roches calcaires, de cent à deux cents mètres de hautem: Les recouvre une végétation légère, sporadique, qui fait ressortir la blancheur de la roche. Ils se dressent, tels des cierges. 21

Ce sont les crêtes du massif du Kai Kin, restées émergées depuis le nord du golfe du Tonkin jusqu'aux abords de Nanning, au Kwang-Toung. Elles se développent suivant une ligne dessinant un immense losange inachevé, souvent en pointillés. Ces cierges sortant de la mer en ordre dispersé, font de la baie d'Along la plus belle baie du monde. Ah ! quelle satisfaction de slalomer parmi ces vestiges, avec un cotre ou une vedette rapide, avant de regagner au soleil couchant la jonque hospitalière.
* * *

Je viens de mentionner Nanning, située à peu près au centre de la province la plus méridionale de la Chine, confinant au Tonkin. Vous allez entrer dans le Céleste empire par la porte étroite - Yunnan-Fou ne comporte pas de concession ouverte aux étrangers - mais de manière officielle. J'ai pénétré en Chine la première fois dans des conditions extravagantes que je vais vous conter.
*
* *

Je me trouvais en qualité de sous-directeur à la succursale de la Banque de l'Indochine à Hanoï quand survint un jour, à l'improviste, notre Inspecteur général, en résidence à Saigon 1. Peu d'heures après son arrivée, il m'appelle et me déclare: - "Pékin refuse à Air France le survol de son territoire qui lui permettrait sans attendre d'établir à Hong-Kong sa tête de ligne. Combien de temps vont durer les négociations? "Quelles contreparties nous seront demandées? Nul ne le saurait dire. "J'envisage de forcer la main au Wai Keo Pou 2, même s'il doit faire un éclat diplomatique pour sauver la face. Auparavant, je dois savoir si une liaison rapide, par route, est possible, en toute saison, entre Hanoï et Canton. Le transport du courrier,

1.

2.

Il s'agissait de Monsieur Paul Gannay, l'un des trois plus prestigieux financiers français en Extrême-Orient, avec le R.P. Robert à Hong-Kong et le R.P. Ouillon (le Père qui avait perdu sa majuscule) tous les deux Procureurs des Missions étrangères. Ministre des Affaires étrangères à Pékin. 22

voire de quelques passagers, de Canton à Hong-Kong ne poserait pas de problème. "Nous partons demain matin, à l'aube. Vous conduirez la voiture car je ne veux pas impliquer un Indochinois dans cette affaire. Rendez-vous à 6 heures devant la Banque. Un sac de voyage pour tout bagage. "Etes-vous d'accord ?" - "Bien entendu, Monsieur! Il me paraît sage de se munir de piastres d'argent pour parer aux imprévus: je m'en charge. A demain matin, donc. Monsieur." - "A demain!" Quel garçon de 23 ans aurait refusé de courir l'aventure en compagnie de son grand patron? Jusqu'à Lang Son, par la voie coloniale, nous roulons à bonne allure. Après ce centre, qui évoque notre premier échec majeur au début de la conquête, le réseau routier se révèle déficient jusqu'à la frontière proche. Rien ne la concrétise. Nous atteignons Long-Tcheou, première bourgade en territoire chinois. En nous aidant de notre carte routière, nous nous enquerrons du chemin menant à Nanning. Le seul nom de la ville et, il faut bien le dire, nos essais de communication par gestes, si contraires au caractère impavide des chinois, éclairent nos interlocuteurs, qui se montrent plutôt coopératifs. Nous nous engageons avec confiance sur la piste que l'on nous montre. Las! Nous ne tardons pas à nous trouver devant une courte mais large rivière, issue d'un massif montagneux du Tonkin. J'apprendrai plus tard qu'il se nomme le You-Kiang, se jette à l'ouest, dans le Tse-Kiang, lui-même affluent du Si-Kiang, qui finit sa course dans la Mer de Chine, à Macao, à la pointe de la baie de Canton. Commencent alors les difficultés. Nul pont en vue. Nous sommes en saison sèche; les eaux tendent vers leur plus bas étiage. Les berges dressent leurs flancs abrupts une vingtaine de mètres au-dessus du niveau de la rivière. Le courant reste très fort. En face, un important village, aux paillotes éparses, dont la place principale débouche sur une échancrure des berges. Des hommes, des enfants aussi, viennent sur la live. Les premiers semblent décontractés. Ils se demandent quels sont ces "longs nez" de l'autre côté de l'eau. 23

Les Chinois ne connaissent pas plus l'espéranto que le français. Nous-mêmes ne parlons pas plus le cantonais que le mandarin. Au surplus la voix ne porterait pas à une soixantaine de mètres. Il me faut traverser la rivière. Et voilà que j'aperçois un câble descendant en biais de la berge opposée jusqu'à un point que l'on ne peut voir au-dessous de nous. Sans être Sherlock Holmes et Watson nous déduisons de la présence du câble des transbordements de véhicules. - "Allez donc voir" m'invite gentiment le Grand Patron. "Nous sommes pressés". Cette falaise accore, malgré son herbe fraîche, ne me tente guère. Elle tient davantage d'une contre-escarpe que d'un relief de "montagne à vaches". Me tenant penché en avant, perpendiculaire à la ligne de pente, j'avance à petits, très petits pas. Toute ma prudence ne vaut rien face à la complexité des lois qui régissent le mouvement des corps. Je glisse, chute, pars schuss sur le dos. Le contact brutal de mes talons joints avec l'émergence insidieuse d'un bloc rocheux me redresse, un millième de seconde avant de me projeter en avant, le nez au ras des pâquerettes. Je me chamboule et me retrouve sur le ventre disposant de quatre prises ou ralentisseurs pour contrÔler ma descente. Quand l'eau emplit mes chaussures je me sens rendu. Sur la rive opposée, je devine les visages ronds des Fils du Ciel se fendre d'un sourire d'une oreille à l'autre. Je viens de perdre la face. Auprès du filin, passé dans un anneau scellé dans du roc, danse sur l'eau une petite embarcation, recelant, jetés en vrac, des rouleaux de filin, lovés avec négligence. Ils permettent au passeur de s'adapter au niveau du cours d'eau. Nous sommes tombés sur un lieu de passage de contrebandiers d'opium du Yunnan. Certains disposent d'automobiles. J'en ai fait l'expérience, un certain jour, en évitant, en catastrophe, au détour d'une sente frontalière, une percussion de plein fouet avec ce qui m'apparut un bolide. Il doit donc y avoir quelque part, caché sur l'autre rive, un bac. En m'aidant du filin et de ses extensions, je traverse le cours d'eau. L'inclinaison du câble et l'impétuosité du courant tendent à faire de moi soit un funambule déséquilibré, exécutant une pantomime désordonnée, accroché des deux mains au filin porteur, soit un naufragé effondré dans une barque que des rocs 24