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Une vie d'Afghanistan

De
267 pages
A travers le parcours exceptionnel d'un homme, c'est tout un pays que l'on découvre. Des années 1950 aux élections législatives de 2005, l'histoire de l'Afghanistan est retracée de manière originale et accessible. Les caractéristiques géographiques, ethniques et socio-économiques du pays sont exposées avec clarté. Ce livre permet de comprendre pourquoi l'Afghanistan a été et demeure une des pièces stratégiques de l'échiquier régional et mondial.
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Une Vie d'Afghanistan

Mazar-i-Sharif, 1974 @ J.-C. Touati

Zalmaie Haquani Ambassadeur d'Afghanistan en France

Une Vie d'Afghanis tan
Entretiens avec Sébastien Brabant Marc Hecker Paul Presset

Coordination/avant-propos: Denis Rolland

Préface de Roland Barraux
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..desSc. Sociales, ol. et P
Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

ViaDegliArtisti,15
10124 Torino ITALIE

1200 logements illa96 v 12B2260 Ouagadougou 12

TABLE DES SIGLES

CENTO CIA CNUCED DAFA ECHO FAO FLN FMI FNI HCR ISAF ONG ONU ONUDI OPEP OSCE OTAN PAM PEAT PNUD PRT RFI SDN UNAMA UNESCO URSS USAID

Organisation Central

du traité central Agency unies pour le commerce française en Afghanistan européenne et l'agriculture et le développement

Intelligence

Conférence Délégation Office d'aide Organisation

des Nations archéologique humanitaire des Nations

de la Commission

unies pour l'alimentation

Front de libération Fonds monétaire

nationale international intermédiaires des Nations d'assistance unies pour les réfugiés à la sécurité en Afghanistan

Forces nucléaires Haut commissariat Force internationale Organisation Organisation Organisation Organisation Organisation Organisation Programme Programme Programme Equipe

non-gouvernementale des Nations des Nations unies unies pour le développement de pétrole en Europe industriel

des pays exportateurs pour la sécurité

et la coopération nord

du traité de l'Atlantique alimentaire mondial

élargi d'assistance des Nations

technique

des Nations

unies

unies pour le développement provinciale

de reconstruction internationale

Radio France

Société des Nations Mission d'assistance des Nations unies à l'Afghanistan Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture Union des républiques socialistes soviétiques United States Agency for International Development

Les graphies utilisées dans cet ouvrage sont celles employées communément en France. www.librairieharmattan.com diffusion .harmattan@wanadoo.IT
harmattan 1{â},wanadoo. fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00717-1 EAN : 9782296007178

AVANT-PROPOS

réduit à un mot: « Opium» 1 ?

Afghanistan, 2006. Qui pense encore à ce pays si longtemps stigmatisé par la guerre? Et le pays est-il alors condamné à être

Après l'élection présidentielle et la mise en place d'une nouvelle constitution, les élections législatives de 2005 ont marqué, une certaine «normalisation ». Mais ce mot signifie aussi une nouvelle plongée dans l'ignorance occidentale: le pays retombe dans le silencieux sanctuaire international de ses majestueuses montagnes. Comme avant l'occupation soviétique: qui sait ou se souvient par exemple qu'il y eut, il n'y a pas si longtemps, un roi d'Afghanistan ? L'heure de la résistance sur les rives du bloc communiste (1979-1986), l'heure d'une guerre chaude et dure aux temps de la Guerre froide finissante fit certes émerger le pays dans la conscience des démocraties occidentales de la fin du XXe siècle. Mais elle a aussi tracé la voie plus large et mieux armée à un fondamentalisme musulman anti-occidental extrême et sans frontières définies, prêt aussi bien à assassiner Massoud, l'un des signes les plus visibles de cette résistance à l'occupation soviétique, qu'à jeter plusieurs bombes aériennes et humaines contre des symboles de l'hyper puissance et de sa démocratie exportée, où la distinction entre l'idée de «civilisation» et un christianisme volontiers militant n'est pas toujours bien assurée. L'intervention occidentale de 2001 a mis fin au régime taliban (1996-2001): une période marquée notamment par l'influence pakistanaise et la très médiatique et scandaleuse destruction des Grands Bouddhas de Bâmyân; des années moins anti-modernes
1. C'est ainsi que le Bilan du Monde 2006 sous-titre l'article « Afghanistan » (Bi/an du Monde de / 'année 2005, Le Monde, nOhors série, Paris, p. 129). Autre exemple, l'ouvrage d'Alain Labrousse paru en 2005 en fait son point d'ancrage (Afghanistan, Opium de guerre, opium de paix, Paris, Mille et une nuits, 2005).

peut-être que de reconstruction imaginaire de valeurs communautaires avoisinant, aux yeux d'un Occidental non spécialiste, la barbarie. Après la vaine quête du Saoudien Oussama Ben Laden, après aussi quelques soubresauts liés à ladite « normalisation» et aux élections, l'intérêt très circonstanciel pour l'Afghanistan est retombé. Alors ce livre arrive à son heure. Après le temps des chars et des bombes, il faut aussi expliquer la normalité d'un pays complexe. Situé au cœur de l'Asie, et pour moitié au dessus de 2000 mètres d'altitude, ce pays partage ses frontières au nord avec le Turkménistan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, à l'est et au sud avec le Pakistan et à l'ouest avec l'Iran. Reflet d'une histoire de carrefour et de frontières « récentes », Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, Aimaks, Turkmènes, Baloutches... peuplent un territoire un peu plus grand que la France mais de densité deux fois moindre (46 habitants au km2). L'Afghanistan est un pays ambivalent à propos duquel tout jugement hâtif est souvent et particulièrement dangereux. Et le miroir occidental est, au minimum, souvent simpliste. Il est encore l'un des cinq pays les plus pauvres du monde et un lieu de violence politique et mafieuse (un mot européen) - rien d'étonnant après plusieurs décennies de guerre; mais, dans un pays qui affiche une croissance à deux chiffres (15%), il n'est pas question non plus de famines et le mot d'ordre est, à bien des égards, celui de « reconstruction ». S'il vit avec un budget national de 4,8 milliards de dollars, plus des neuf dixièmes proviennent de l'aide internationale (2004-2005), ce qui n'empêche pas les dépenses de développement de rester très insuffisantes. Le Produit intérieur brut (PIB) officiel est réduit à moins de 6 milliards de dollars; mais l'économie informelle représenterait quelque 90% du Produit national brut... Le sous-sol du pays est peu exploité; il recèle cependant hydrocarbures, charbon, cuivre. En surface, une agriculture encore largement traditionnelle représente la moitié du PIB; sauf que la production d'opium, d'héroïne et de morphinel intègre le pays aux réseaux commerciaux mondiaux les plus
1. 60% du PIB licite et environ 7% des terres cultivables.

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actuels, si ce n'est les plus modernes... Et, si elle enrichit surtout les trafiquants de toutes nationalités, la part illicite contribue notablement au revenu de quelque 9% de la population nationale (selon l'ONU), à commencer par les paysans, auxquels il est difficile voire illusoire de proposer des cultures de substitution nettement moins rémunératrices. Commerçant formellement surtout avec ses voisins (Pakistan, Iran, Inde) mais aussi avec les Etats-Unis (bénéfice de la tête de la présence internationale locale), et informellement avec une grande partie de la planète, l'Afghanistan n'est pas seulement l'un des cœurs de la géopolitique des drogues, sa position stratégique entre la Russie, ses anciennes marges impériales et l'Asie du Sud, entre Moyen et Extrême Orient, pourrait en faire aussi, par exemple, une voie de transit du pétrole de la Caspienne... L'histoire de ce livre mérite enfin d'être contée. Une promotion de l'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg décide en 2003 de se placer sous la bannière du commandant Massoud. Très logiquement, le directeur de «Sciences Po Strasbourg », Yves Gautier, invite à la cérémonie de remise des diplômes l'Ambassadeur d'Afghanistan en France, Zalmaï Haquani. Dans les débats qui suivent les solennités, l'ambassadeur me fait part du manque de bibliographie sur l'Afghanistan contemporain. Je lui réponds que sa trajectoire d'Afghan né au pays puis formé en France, devenu professeur de droit dans l'université française, puis ambassadeur d'un Afghanistan souverain, mériterait récit. Zalmaï Haquani répond qu'il y a déjà pensé, mais que le temps a manqué et manque encore. Pour employer la litote, le gouvernement afghan n'a pas les moyens d'entretenir à Paris une «grosse» équipe diplomatique et l'ambassadeur - qui n'a pas délaissé sa carrière universitaire - a fort à faire (y compris pour sauvegarder le superbe hôtel particulier qui, sur les rives du très chic square du Ranelagh, héberge une ambassade qui longtemps abrita mal ses hôtes des intempéries) : il est ambassadeur en France mais aussi en Suisse, en Espagne, au Portugal et au Maroc. On en conviendra, ces tâches multiples laissent peu de temps pour se consacrer à la rédaction d'éventuels impressions, souvenirs, ou pour décrire à un public choisi ce qu'il pense de l' Afghanistan actuel.

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L'enseignant-chercheur soucieux de fournir un matériau sérieux de réflexion pour ses étudiants l, attentif plus encore à donner chaque fois que possible un peu de concret à la formation que l'université leur propose2, mais aussi l'éditeur que je suis, saisit la balle au bond: il propose de choisir quelques étudiants pensant à une carrière de journaliste ou de chercheur en relations internationales, de les rassembler et de mettre au point avec eux, sous forme d'entretiens, l'ouvrage qu'un ambassadeur très sollicité n'a pas le temps de construire. La forme du dialogue permet sans doute de balayer plus de domaines qu'une simple étude; et elle s'avère ici très agréable à la lecture. Pour l'historien curieux et attentif que j'essaie d'être ou de demeurer, avoir vu ainsi s'entrecroiser lentement, sur la trame d'une mémoire réfléchie, le fil d'un parcours individuel avec ceux de l'histoire des pays d'origine et d'accueil est un réel bonheur. Rappelons enfin qu'une part essentielle de la philosophie occidentale, née aux confins orientaux de l'Occident, nous a été léguée sous cette forme depuis l'Antiquité et que cette modalité traditionnelle de transmission de la sagesse, antécédente à l'écriture, paraît tout à fait adaptée, non seulement à l'initiation à des cultures où l'oralité tient encore une place de choix, mais à la compréhension interculturelle. Aussi tôt dit, presque aussitôt commencé, avec les trois auteurs de ces entretiens dont il faut ici saluer la persévérance et la qualité remarquable du travail: réalisé avec le temps et la précision nécessaires, ce livre, portrait d'un homme et d'un pays, augmenté de documents essentiels à la compréhension des enjeux contemporains, consacre aussi leur formation pluridisciplinaire. Mais je salue d'abord ici la patience et la sagesse de Zalmaï Haquani, exceptionnel médiateur entre deux cultures si différentes, qui a permis de faire aboutir ce beau projet: avec cet exposé d'un itinéraire très singulier d'un homme discret, avec cette initiation au

1. Notamment Le Brésil et le monde, Pour une histoire des puissances émergentes, 2000 ; Pour comprendre la crise argentine 2003 ; Pour comprendre le Brésil de Lu/a, 2004. 2. Par exemple en constituant en 2004-2005 avec les étudiants de l'lEP de Strasbourg, le matériau de l'ouvrage L'Espagne et la Guerre du Golfe, d'Aznar à Zapatero, L'Harmattan, 2005.

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cœur battant de l'Asie à travers les yeux d'un ambassadeur sensible, en ces temps de violence exacerbant les stéréotypes les plus médiocres, c'est une voie d'intelligence de l'Afghanistan qui s'ouvre aux cultures européennes. Ce vaste pays carrefour mérite infiniment mieux que le traitement grossier qui lui est habituellement donné par les médias : l'une des dernières marges de la Guerre froide, de fait vouée il y a peu aux gémonies internationales dans les poussières du World Trade Center, demeure cloué au pilori de senteurs opiacées et sombre dans l'oubli lorsque la guerre n'y fait plus assez de bruit... La route de la soie a traversé parfois de longues nuits rêches sous le ciel plombé des clameurs de la guerre. Ce livre a souvent la saveur d'espoir de l'aube. N'en demandons pas plus et ouvrons-le
ICI. Denis Rolland coordinateur Institut Universitaire de France Institut d'Etudes Politiques-Strasbourg URS Centre d'histoire, Sciences Po (Paris)

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PREFACE

Finally Nazrullah said: « I tell you these things only to explain the terrible burdens under which Afghanistan has laboured Our major cities have been destroyed so many times. Do you know what I expect... seriously? When a thousand men like me have rebuilt Kabul and made it as great as the City once was, either the Russians or the Americans will come with their airplanes and bomb it to rubble ». L'écrivain américain James A. Michener a attribué cette prédiction à un intellectuel afghan, personnage de son remarquable roman Caravans écrit dans la décennie 1950 et dont il situe l'action quelques années auparavant. N'est-il pas étrange que l'Afghanistan pose au monde d'aujourd'hui le même problème tragique que la disparition de civilisations nord et sud-américaines, que les drames de l'Afrique entre l'esclavage et les séquelles de la décolonisation dont elle ne parvient pas à s'affranchir, que les sanglants épisodes des Etats de l'Indochine, que les combats de l'Algérie qui ont tourné à la guerre civile? Et il n'est pas contradictoire d'établir ces rapprochements pour un des rares pays qui n'ait jamais été colonisé, les Anglais puis les Russes sachant ce qu'il en coûte d'avoir essayé. Plus de quinze siècles avant notre ère, la civilisation des Aryana, les nobles du sanscrit, s'était établie au nord et au sud des vallées de l'Amou et du Syr Daria, comme l'ont révélé les fouilles entreprises par des archéologues français depuis les années 1920 à Aïn Khanoun et à Tillya Tepe dans le nord de l'Afghanistan actuel, et celles que les archéologues russes et italiens ont commencées en 1998 au Turkménistan redevenu, lui, indépendant. Puis, au sixième siècle avant Jésus-Christ, l'Empire achéménide s'impose de l'Egypte au Pendjab, suscitant déjà en Afghanistan une résistance « nationale» contre le Premier des

Darius. Et lorsque Alexandre le Grand vient à son tour, il impose un pouvoir éphémère mais il instaure aussi une nouvelle culture qui accroîtra le glorieux héritage du pays; de cette rencontre entre les Grecs et les Indiens naquit ce merveilleux métissage grécobouddhique. Et les Indiens Maurya qui conquièrent à leur tour le pays jusqu'à l'Indou-Kouch, convertis au Bouddhisme, réalisent ce qui deviendra le douloureux emblème de l'Afghanistan meurtri aujourd'hui: les Bouddhas de Bâmyân. Après eux, c'est un renouveau gréco-afghan avec la Bactriane suivi d'un nouvel élan des Perses Sassanides qui installent l'Etat de Avagana, première mention historique de l'Afghanistan. Au septième siècle, la vague de l'islam fonde un nouvel ordre culturel concrétisé par les superbes réalisations architecturales, mosquées et tombeaux des dynasties successives ou juxtaposées des Ghaznévides, les mécènes du célèbre poète-historien Ferdowsi, des Ghurides. Quand Gengis Khan envahit l' Afghani stan, il paya cher sa conquête: plus de quarante mille cavaliers mongols furent tués par les Afghans. S'il se vengeât cruellement, en particulier en massacrant toute la population de la ville forte de Bâmyân d'où était partie la flèche tuant son petit-fils préféré, il respecta les Bouddhas. Le prince turc qui lui succéda, Tamerlan, fonda la dynastie des Timourides qui, du quatorzième au seizième siècle, s'honore de réalisations magnifiques dont la Mosquée Bleue de
Mazar- I-Sharif.

Puis c'est de Kaboul que partit Babur pour fonder en 1530 l'empire des Indes qui disparaîtra en 1857 lorsque l'Angleterre déportera en Birmanie son dernier héritier, le vieil empereur Bahar Shah. Turc de naissance, persan de culture, musulman de religion, Babur resta toujours attaché à sa patrie, l'Afghanistan: il repose dans un tombeau superbe et discret, à Kaboul. En 1747 s'installe la première dynastie qui finit par unifier le pays. Pendant deux siècles, elle en conservera l'indépendance dans le «Grand Jeu» de Rudyard Kipling entre l'Angleterre et la Russie. L'Afghanistan entre en 1934 à la Société des Nations dont les Etats-Unis n'ont jamais voulu faire partie et, dès 1946, à l'Organisation des Nations Unies. Quand le roi Amanullah, à partir de 1919, voulut moderniser son pays, il reçut la collaboration de l'URSS, de l'Allemagne, de la France, de la Turquie, de l'Iran. En particulier, la France ouvrit

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deux lycées, pour les garçons et pour les filles, et prit en charge les facultés de droit et de médecine de l'Université de Kaboul. Monsieur l'Ambassadeur Zalmaï Haquani est la remarquable illustration de cette symbiose culturelle, linguistique et universitaire entre la France et l'Afghanistan. Ce rappel historique permet de s'interroger sur la présence de forces armées étrangères dans un pays qui a, depuis trois millénaires, assumé son destin, sa culture, son développement et garanti sa paix intérieure. Plutôt que de chercher à imposer des régimes copiés tantôt sur le marxisme-léninisme, tantôt sur des traditions institutionnelles gréco-romaines ou thermidoriennes revues et corrigées au son du dollar, de l'euro ou des bombes prédites par James A. Michener, peut-être serait-il plus conforme à l'interprétation intelligente de l'histoire de rendre enfin à l'Afghanistan tout simplement «la Liberté ». Je ne terminerai pas cette présentation historique de l'ouvrage très actuel d'entretiens avec M. Haquani, Ambassadeur d'Afghanistan en France, sans saluer le mérite essentiel de ce livre issu de la collaboration d'un grand diplomate et d'étudiants de haut niveau, avec la médiation d'un de leurs enseignants: celui de compléter très intelligemment et agréablement notre modeste information en Occident sur ce pays lointain mais central, d'un point de vue géopolitique notamment. Une lecture qu'on ne peut donc que chaleureusement recommander.
Roland BarrauxI

1. Diplomate français, Roland Barraux a notamment été en poste à Kaboul dans les années 1980 avant de devenir ambassadeur dans différents pays. Il est par ailleurs l'auteur de plusieurs ouvrages dont un consacré à l' Mghanistan.

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Première partie KABOUL-PARIS: UN CHEMINEMENT INATTENDU

Mazar-i-Sharif

@ DR

CHAPITRE 1 Enfance et adolescence dans l'Afghanistan des années 1950-1960

Quels sont vos souvenirs de l'Afghanistan des années 1950 ? Il y a deux sortes de souvenirs. Il y a d'une part les souvenirs personnels: la vie familiale, la vie du quartier, la vie à l'école, la vie sociale. Et puis il y a, d'autre part, les souvenirs de l'environnement politique et intellectuel qui m'entourait. Nous étions trois enfants: j'avais une petite sœur, puis est venu un petit frère au début des années 1960. J'ai eu une vie familiale tranquille avec une mère au foyer et un père très actif. Il fut président de la Cour de Cassation puis vice-ministre et ministre de la Justice. Parallèlement, il était professeur à la faculté de droit de Kaboul. Il enseignait différentes matières juridiques, notamment le droit musulman, dont il était un très grand spécialiste. Mon père était surtout marqué par le souci de concilier l'islam avec le modernisme. Il disait toujours que l'islam n'était pas incompatible avec le progrès et la modernité: il suffisait de l'interpréter différemment. L'ambiance familiale était bonne. C'était aussi une vie familiale avec beaucoup de va-et-vient. Notre maison était une terre d'accueil non seulement pour les parents qui venaient nous visiter, mais aussi pour les amis de mon père. Il recevait également beaucoup d'étudiants à la maison. Mon père était pachtoune de Kandahar. Il avait appris le dari à Kaboul. Ma mère, quant à elle, était de Kaboul. Certains membres de ma famille parlaient pachtou parce qu'ils étaient de Kandahar, comme mes tantes et mon oncle paternels. Ma mère ne parlait pas cette langue, mais elle fréquentait ses belles sœurs pachtounes. Je n'ai donc jamais senti dans cette maison, dans cette famille, le 17

moindre problème linguistique, régional ou encore ethnique, pour la simple raison que le mari était de Kandahar et la femme de Kaboul. De plus, nous recevions à la maison des personnes d'origines diverses. C'est la raison pour laquelle il m'est extrêmement difficile d'admettre que, plus récemment, des conflits ethniques, linguistiques et religieux se sont produits en Afghanistan. Dans cette vie familiale, les voyages étaient très fréquents, à l'intérieur de l'Afghanistan comme à l'étranger. Jeune homme, j'étais très marqué quand j'allais à l'Est ou à l'Ouest de l'Afghanistan. J'allais souvent, et surtout l'hiver, dans la ville natale de mon père, Kandahar, où j'avais mes tantes paternelles. Je suis également allé dans le Nord de l'Afghanistan. Et puis à l'étranger. A l'époque, je n'avais pas encore eu la chance de voyager en Europe; mais j'ai eu l'occasion d'aller en Inde et à Moscou. En ce qui concerne l'école, j'étais dans un lycée où, jusqu'à la classe de sixième, on étudiait toutes les matières en dari, l'une des deux langues officielles. La langue dari est une langue très élaborée et élégante. C'est la même langue qui est parlée en Iran, simplement le dari est plus pur que le persan actuel. C'est une langue très poétique, avec beaucoup de nuances. La seconde langue en Afghanistan est aussi une langue indo-européenne. C'est le pachtou, dont la grammaire est très difficile. En pachtou, on différencie le féminin du masculin alors que le genre n'existe pas en dari. L'enseignement primaire se faisait en pachtou dans les zones pachtounes et en dari dans les zones dari. Mais l'apprentissage de l'autre langue était obligatoire, dans les deux zones. A partir du collège, on commençait à apprendre le français comme langue étrangère et, à partir de la troisième, les matières scientifiques étaient enseignées en français par des professeurs français. J'ai donc commencé en première année du collège à apprendre cette langue. Mais c'était un français rudimentaire qui ne me permettait pas de comprendre, par exemple, quand je voyais Les Trois Mousquetaires au cinéma de notre école ou quand je lisais des livres écrits dans un français plus élaboré. L'ambiance entre les élèves du lycée était bonne. Les parents avaient en général fréquenté ce lycée; certains connaissaient la France, ou les professeurs de français. De manière générale, beaucoup d'enfants afghans étudiaient dans les lycées anglophones. Le lycée français était plus difficile, le niveau y était plus élevé. J'ai obtenu un baccalauréat

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mathématique en 1965. J'étais major de la promotion et c'est la raison pour laquelle le proviseur du lycée, qui était français, m'a dit que j'avais droit à une bourse d'études pour étudier en France. J'ai hésité un peu entre la France, les Etats-Unis, et même l'Union soviétique car elle offrait aussi des bourses. Mon choix s'est finalement porté sur la France. J'ai de très bons souvenirs de mes professeurs afghans, dont certains étaient très compétents, compréhensifs et humains. En général, dans ce lycée, les choses se passaient bien. Quand j'ai commencé à fréquenter des professeurs français, j'ai découvert la rigueur, la précision et aussi le sens de la logique. Avec les Français, on devait faire des plans très clairs et développer des argumentations précises. C'est à partir de cette époque que j'ai commencé à me familiariser avec cette méthode de travail. Avec le recul, je m'aperçois que c'est la meilleure. Je n'ai pas eu de problèmes avec mes professeurs français car je travaillais bien. D'ailleurs, l'un de ces professeurs est toujours vivant. Il s'appelle M. Laurent et habite dans la région de Bordeaux, à Cadillac. Je l'ai vu en 2003 et il se souvenait encore de moi. Il m'a même reçu, avec le Maire de Cadillac, pour une conférence sur l'Afghanistan en mai 2004. Quand j'étais lycéen, il y avait un centre culturel français à Kaboul; des films français y étaient projetés. La France envoyait aussi des livres, chaque année, pour les meilleurs élèves. J'ai donc commencé à lire des romans français, non sans mal, et à mieux connaître la culture française. Les générations précédentes traduisaient des pièces en dari, elles étaient ensuite jouées au théâtre à Kaboul. Par exemple, j'ai eu l'occasion de voir, étant jeune, Le Bourgeois gentilhomme et L'Avare. Ces deux pièces m'avaient énormément marqué dans leur interprétation en dari. L'adaptation était remarquable. Pouvez-vous détailler l'organisation du système scolaire? Y avaitil un système privé/public ? En Afghanistan, toutes les écoles étaient publiques. Il n'y avait pas d'écoles privées. La particularité de mon lycée était le niveau plus élevé, comme celui d'un autre lycée réservé aux jeunes filles. Le système de l'enseignement libre trouve maintenant sa place en Afghanistan, avec la nouvelle constitution de janvier 2004.

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Ce lycée était-il réservé à l'élite sociale? Il n'était pas officiellement réservé à l'élite sociale mais, dans la pratique, c'étaient les enfants de cette élite qui y allaient. La plupart des élèves étaient des enfants de hauts fonctionnaires, de grands hommes d'affaires, de proches de la famille royale. Le roi lui-même était francophile et francophone. Il avait fait sa scolarité à Paris, au lycée Janson de Sailly. Ceci dit, il y avait aussi des gens modestes dans ce lycée. II n'était pas réservé seulement aux Pachtounes ou aux Tadjiks. J'avais des camarades de toutes origines. Avez-vous un souvenir précis des programmes scolaires? Y avaitil notamment une tentative d'unification nationale par I 'histoire? A cette époque, l'histoire qu'on nous enseignait était l'histoire officielle, qui ne correspondait pas forcément à l'histoire réelle. Mais c'était l'histoire définie par le régime, parce que nous ne vivions pas encore, à l'époque, dans un régime démocratique respectant la libre expression des auteurs. J'ai le souvenir de certains auteurs qui souhaitaient écrire des réalités différentes de l'histoire officielle et à qui on interdisait de publier. Certains étaient même envoyés en prison simplement pour délit d'opinion. L'histoire qu'on nous apprenait au lycée était donc celle des régimes royaux successifs, bons et acceptables, celle de la résistance afghane contre les Anglais, ou encore d'un régime en place faisant tout pour le bonheur du peuple. Mais, à côté de cela, nous apprenions aussi l'histoire comparée. Nous avions un professeur remarquable qui nous enseignait, en dari, l'histoire de la Révolution française. Le régime laissait faire cela. Cette histoire nous avait beaucoup marqués. Receviez-vous également un enseignement religieux ? Nous avions en fait deux enseignements religieux obligatoires au lycée. Il y avait d'une part une matière où nous apprenions à lire le Coran en arabe et, d'autre part, une matière qui s'appelait « Science de la religion» et où nous étudiions les préceptes de l'islam.

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En parallèle, aviez-vous un enseignement scientifique? Appreniezvous, par exemple, la théorie de l'évolution? Non, nous n'apprenions pas cette théorie. En revanche, nous étudiions les mathématiques, la physique et la chimie. En première et en terminale, « la logique» et « la psychologie» s'ajoutaient à ces enseignements. Elles n'étaient pas enseignées par des Afghans mais par un père dominicain français. «La psychologie» était en même temps un cours de philosophie puisqu'on nous enseignait Aristote, Platon, etc. Avez-vous des souvenirs précis de vos salles de cours. Y avait-il des portraits du roi, des signes religieux ? Dans les classes, il n'y avait pas de signes religieux, ni de portrait du roi. La photo du roi, ainsi que celle du Premier Ministre (qui était soit l'oncle soit le cousin du roi) se trouvaient dans le bureau du proviseur, et dans les livres d'histoire, évidemment. En dehors de l'école, quels étaient vos loisirs? Quel genre de films voyiez-vous, quel genre de musique écoutiez-vous ... ? Quand j'étais très jeune, j'écoutais uniquement de la musique afghane. Pas de la musique ancienne mais de la musique moderne. A partir de la classe de sixième, j'ai commencé aussi à écouter des chansons françaises. La première que j'ai entendue était une chanson d'Enrico Macias: « Ô, mon pays» et puis « Les gens du Nord». Ensuite, j'ai découvert d'autres chanteurs français, par exemple Charles Trenet. J'aimais aussi la musique classique qui passait sur les ondes de la radio de Kaboul, entre 21h et 22h. En ce qui concerne le sport, au lycée, on faisait du volley-ball ou du football. On avait un grand terrain, où je jouais avec mes camarades. Le week-end, on pratiquait aussi le sport favori des Afghans, le cerf-volant. Il y avait aussi d'autres sports comme la lutte et la boxe que je n'ai personnellement jamais pratiqués.

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Voyait-on plutôt des films américains, soviétiques, ou d'autres pays? A l'époque, il n'y avait pratiquement pas de films soviétiques. Les films projetés étaient à 80% des films indiens. On avait aussi des films américains, mais très peu de films français. Nous adorions les westerns. Les films étaient tous en langue originale, de temps en temps sous-titrée. Les doublages ne sont arrivés que dans les années 1960-1970 en Afghanistan. La production de films en Iran ou en Afghanistan a quant à elle débuté bien plus tard. Les loisirs étaient-ils accessibles à la majorité de la population? Le cinéma était relativement accessible. Evidemment, les gens aisés avaient de meilleures places. Ils étaient dans les loges, beaucoup plus confortablement installés que ceux qui achetaient les billets moins chers et devaient se précipiter autour des guichets. Beaucoup de jeunes ne faisaient pas la queue. Ils sautaient par derrière pour avoir le plus rapidement les billets. Les films indiens attiraient beaucoup de monde du fait des scènes de danse et de musique. II y avait moins de monde pour les films américains qui étaient davantage destinés à des personnes d'un certain niveau culturel et linguistique. Avez-vous des souvenirs de sorties nocturnes, de cafés? Quand j'étais très jeune, je n'avais pas le droit d'aller seul dans les cafés. Mais j'y allais en bande, avec mes camarades. A Kaboul, dans les années 1950, on commençait à avoir de très bons restaurants. Avec mes parents, on allait parfois dîner à l'hôtel de Kaboul qui était une table réputée. Quelques années auparavant, il n'y avait pas autant de restaurants et de cafés à Kaboul. Mais dans les années 1950-1960, la ville était en pleine expansion; l'économie et la société étaient en mutation. Comment peut-on caractériser la vie politique, économique et sociale de l'époque? La vie politique était figée. Tout ce qui ne correspondait pas à la position officielle était pratiquement interdit. Les journaux étaient des publications officielles contrôlées par le gouvernement. La vie

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politique était donc très limitée. Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de contestation politique. A partir des années 1950, des mouvements contestataires se sont développés de manière beaucoup plus importante que ce qu'on avait pu voir dans les décennies précédentes. Dans les années 1920 et 1930, les mouvements de contestation s'étaient surtout répandus dans les milieux afghans à l'étranger, par exemple en France et en Allemagne. En Afghanistan, au début des années 1950, il y avait un mouvement qui s'appelait « Les Jeunes Eveillés », en pachtou « Wouish Zalmian ». Un de mes oncles, Bénawa, en faisait partie. Cet oncle était un très grand poète afghan. Il est devenu, plus tard, ministre de la Culture. La contestation n'avait rien à voir avec des mouvements révolutionnaires ou anarchiques. Ces gens-là demandaient simplement la liberté d'opinion et un cheminement vers la démocratie. Mais le pouvoir en place à l'époque a répondu très durement. Certains ont été emprisonnés, y compris mon oncle. La vie politique était donc figée. Bien sûr, il y avait un gouvernement, une Assemblé nationale, un Sénat mais cela n'avait rien à voir avec des assemblées élues. Les membres de ces assemblées étaient des chefs locaux nommés par le pouvoir. Cette situation s'est poursuivie jusqu'en 1964. A cette date, le roi luimême s'est aperçu que le développement du pays nécessitait qu'on procédât à une évolution. On s'est donc progressivement acheminé vers un régime démocratique. Au niveau de la vie sociale, on était frappé par l'absence de classe moyenne. Il y avait une minorité de personnes aisées mais la quasi-totalité de la population était très pauvre. Cette pauvreté était répandue à Kaboul et dans les campagnes. Malgré cela, on ne peut pas dire que l'Afghanistan était un pays dans la misère. Les gens, par exemple, n'étaient jamais sans abri et personne ne mourrait de faim. Quant à la vie syndicale ou patronale, évidemment elle était inexistante. Il n'y avait pas de vie sociale animée, et les jeunes ne manifestaient pas encore. Les seules manifestations auxquelles j'ai moi-même participé étaient liées aux événements extérieurs. Je me souviens qu'en 1956, il y eut une manifestation à Kaboul en faveur du mouvement d'indépendance de l'Algérie. Je me souviens aussi avoir manifesté devant l'ambassade du Pakistan. C'était à la fin des années 1950 et les relations entre l' Afghanistan et le Pakistan

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étaient tendues. Mais il ne s'agissait pas de manifestations spontanées; elles étaient provoquées par le pouvoir. Quel était le niveau de développement du pays à l'époque? Le développement du pays commençait à peine. Au début des années 1950, dans tout Kaboul, il y avait deux avenues asphaltées. Mais à partir de 1955, sous l'impulsion du Prince Daoud, Premier ministre, de nouvelles routes, de nouveaux ponts ont été construits. Petit à petit, les infrastructures ont été renouvelées. Il y eut aussi de nouveaux bus, plus de taxis. Les charrettes tirées par les chevaux ont commencé à disparaître. On a aussi construit de nouvelles usines de réparation d'automobiles, des usines de conserves pour les fruits; une industrie du textile est apparue. Grâce à l'aide de la Suisse, l'Afghanistan s'est mis à produire des chaussures puis, plus tard, du fromage industriel. Le développement de l'industrie correspond à une période où l'aide internationale commençait à arriver en Afghanistan. Mais il se faisait surtout dans les villes, pas dans les campagnes. Pouvez-vous décrire l'habitat de l'époque, les magasins, les voitures... ? Il n'y avait pas beaucoup d'immeubles à Kaboul. Ce n'est qu'à partir des années 1950 que l'on a construit des immeubles modernes dans lesquels les gens louaient des appartements. L'habitat traditionnel, qui était en terre crue, résistait mieux aux tremblements de terre que les maisons en béton armé. Nous avions au début une maison traditionnelle, puis une maison moderne en béton armé et en briques cuites. Dans les campagnes, les paysans avaient leurs maisons individuelles. Par la suite, avec la démographie galopante, on eut recours à la construction de HLM, ce qui n'existait pas dans les années 1950. Evidemment, le niveau de vie général était très bas. Les Afghans s'habillaient traditionnellement, excepté les fonctionnaires et les enfants allant à l'école qui étaient vêtus à l'occidentale. La friperie, qui venait surtout des Etats-Unis, se développait aussi beaucoup à cette époque. Les voitures provenaient à l'origine essentiellement des EtatsUnis ou d'Allemagne. Lorsque la coopération avec les Soviétiques

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s'est accrue, les voitures made in USSR ont commencé à arriver, à partir du milieu des années 1950. On avait alors des Volga, des Poupega et des Moskvitch. Même les fonctionnaires avaient ces voitures. On achetait désormais plus de voitures soviétiques qu'américaines car elles étaient moins chères. En Afghanistan, à l'époque, l'importation des voitures, comme celle du carburant ou encore des cigarettes, faisait l'objet d'un monopole d'Etat. On ne pouvait pas importer et vendre librement. Il y avait surtout des petits magasins et énormément de boutiques. Les grandes chaînes de magasins ne se sont développées qu'à partir des années 1960. Quand j'étais écolier, il n'y avait qu'un seul magasin sur plusieurs étages, où j'allais acheter mes fournitures scolaires. Est-ce qu il y avait déjà la télévision à cette époque? Non, elle n'arriva en Afghanistan qu'en 1973-1974. Par contre, il y avait la radio. Mais la seule radio afghane était la radio gouvernementale. Sur les ondes courtes, on pouvait écouter des radios étrangères qui faisaient parfois de la propagande contre le gouvernement. Leurs émissions étaient susceptibles de causer quelques ennuis à ceux qui les écoutaient. Vivait-on en sécurité à Kaboul et dans le reste du pays? Oui, totalement. Dans les années 1950-1960, la sécurité était presque totale. A l'âge de quinze ans, j'ai fait tout seul la route
Kaboul

- Kandahar

en toute sécurité. Bien sûr, il y avait de temps

en temps des bandits de grand chemin qui pillaient. Ils étaient sanctionnés très durement, et parfois condamnés à mort. Le régime semblait autoritaire voire dictatorial. Quel était le degré de liberté de la population? Les gens étaient libres dans leur vie privée. Evidemment, on ne pouvait pas boire d'alcool en public, et les femmes devaient faire attention à leur habillement. Ma mère sortait d'abord voilée, jusqu'à ce que le cousin du roi, le Premier Ministre Daoud, arrivé au pouvoir en 1958, décide que les femmes des fonctionnaires ou celles allant dans les universités pourraient sortir dévoilées.

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Pouvez-vous revenir sur la place des femmes dans la société afghane? Il convient de revenir quelque peu en arrière. Dans les années 1920, le roi de l'époque, Amanullah, s'inspirant d'Atatürk\ voulut moderniser le pays. Mais l'Afghanistan n'était pas prêt. Ce roi a, pour la première fois, envoyé des jeunes filles afghanes faire des études en France ou dans d'autres pays européens. Lui-même est venu en visite en France, en 1928, avec la reine Soraya qui était dévoilée. Cette évolution s'arrêta d'un seul coup parce qu'il y eut une réaction suivie d'une période d'anarchie à partir de 1929. C'est le Premier ministre Daoud qui, prudemment, a dévoilé les femmes. Mais cela a suscité des réactions. Par exemple, en 1958, à Kandahar, il y eut une manifestation des religieux. Ces réactions n'ont pas bloqué le mouvement. Dans les années 1960, les femmes allaient à l'université dévoilées. Désormais, une femme pouvait devenir fonctionnaire, médecin, etc. Cette évolution ne s'est arrêtée, finalement, qu'en 1992, quand la Résistance afghane a pris le pouvoir contre le régime communiste à Kaboul. La religion était-elle très présente dans l'Afghanistan de votre enfance? Y avait-il des différences importantes entre sunnites et chiites? La religion a toujours tenu une place importante en Afghanistan car les Afghans sont très pieux, très attachés à l'islam. En même temps, les Afghans sont très ouverts, très tolérants vis-à-vis des étrangers et des autres religions. Par exemple, les minorités de juifs et de sikhs étaient très bien acceptées. En Afghanistan, la majorité de la population, environ 80%, était sunnite, et il y avait une minorité chiite. De temps en temps, des tensions apparaissaient. Mais elles n'aboutissaient jamais à des confrontations armées comme on a pu en voir dans la période postcommuniste. Les gouvernements successifs ont fait très attention, en essayant de respecter les équilibres entre les communautés. Mais il y avait parfois des méfiances à l'égard de certaines communautés, notamment des chiites. Par exemple, on évitait qu'il y ait des
1. Surnom donné à Mustafa Kemal (1881 - 1938), considéré comme le fondateur de la Turquie moderne.

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