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Vichy face à Chiang-Kai-Shek

De
336 pages
Le 30 juillet 1943, en réponse à la restitution par Vichy des concessions françaises de Chine au gouvernement fantoche de son rival Wang Ching-Wei, Chiang Kai-shek annonce, depuis Chungking, la rupture des relations diplomatiques avec l'Etat français, fait main basse sur l'ensemble de ses intérêts en Chine libre et se rapproche du Comité Français de Libération Nationale. Au-delà de l'acte de trahison de la France, Chiang Kai-shek sanctionne l'attitude ambiguë de Vichy à son égard depuis le premier ultimatum japonais sur l'Indochine, le 18 juin 1940. Car l'Etat français est responsable de la rupture de l'équilibre stratégique et économique que la Chine était parvenue à maintenir grâce à l'Indochine. Ainsi, les relations Vichy-Chungking sont indissociables du conflit sino-japonais et de la menace que l'occupation nipponne de l'Indochine constitue pour la Chine. La politique extrême-orientale de Vichy est généralement réduite à la seule question indochinoise. C'est oublier que dans le système triangulaire des relations Vichy-Indochine-Japon, la Chine joue un rôle déterminant, comme s'efforce de le démontrer Fabienne Mercier. Après plusieurs années de recherches dans les archives françaises, l'auteur fait la lumière sur une période méconnue - et pourtant riche en enseignements - des relations franco- chinoises, celle de la Seconde Guerre mondiale.
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VICHY FACE À CHIANG KAI-SHEK histoire diplomatique

@L'Harmattan,

1995

ISBN: 2-7384-3463-0

Fabienne MERCIER

VICHY FACE À CHIANG KAI-SHEK histoire diplomatique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

Collection « Recherches Asiatiques »
dirigée par Alain FOREST (derniers titres)

Hervé BENHAMOU et Gérard SIARY (textes réunis par), Médecine
et société au Japon, 1994. Jean DELVERT, Le paysan cambodgien, 1994. Frédéric DURAND,Lesforêts en Asie du Sud-Est, 1994. LIN Hua, Chiang Kai-Shek, De Gaulle contre Hô Chi Minh (Viêtnam, 1945-1946),1994. Marcel BONNEFF (présenté par), L 1ndonésie contemporaine vue par ses intellectuels. Un choix d'articles de la revue Prisma (19711991), 1994. Elisabeth BOPEARACHCHI, L'éducation bouddhique dans la société traditionnelle au Sri Lanka, 1994. Jean-Pierre GOMANE, L'exploration du Mékong. La mission Ernest Doudart de Lagrée - Francis Garnier (1866-1868), 1994. Jeannine KOUBI et Josiane MASSARD- VINCENT (textes réunis par), Enfants et sociétés d'Asie du Sud-Est, 1995. NGUYEN Van Ky, La société vietnamienne face à la modernité. Le Tonlcin de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, 1995 NGUYEN Thê Anh et Alain FOREST (eds), Notes sur la culture et la religion en Péninsule indochinoise, 1995. Bernard GAY, La nouvelle frontière lao-vietnamienne, 1995. Jean de MIRIBEL, Administration provinciale et fonctionnaires civils en Chine au temps des Ming (1368-1644), 1995. Laurence HUSSON, La migration maduraise vers l'est de Java, 1995. Gérard MOUSSA Y, Dictionnaire Minanglcabau-Indonésien-Français, 1995. KRING Hoc Dy, Un épisode du Râmâyana cambodgien: Râma endormi par les maléfices de VaryRâbn, 1995. Jean DEUVE, Guerre secrète au Laos, 1995. Raoul M. JENNAR, Chroniques cambodgiennes, 1990-1994, 1995.

À mes parents

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REMERCIEMENTS

Le général Jacques Guillermaz, témoin de cette histoire diplomatique, m'a permis de profiter de ses explications et de sa passionnante expérience. Monsieur Pierre Brocheux m'a apporté son soutien dans les moments de doute. Qu'ils veuillent bien trouver ici le témoignage de ma reconnaissance.

NOTA. Cet ouvrage adopte, dans la majeure partie des cas, la romanisation Wade-Giles, plus proche de notre prononciation que le "pinyin" officiel et qu'emploient presque tous les ouvrages de la période considérée. Cependant, certaines romanisations traditionnelles en français ou en anglais, parfois même des formes aberrantes ont été conservées lorsque la clarté du texte ou encore l'habitude l'exigeaient. Enfin, suivant un usage répandu, la marque d'aspiration de certaines consonnes a été supprimée dans les noms géographiques qui les comportent: Szechuan pour Szech'uan par exemple.

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INTRODUCTION

''Rien ne serait plus trompeur que de juger de la Chine selon nos critères européens".

Lord Macartney, Journal, 1794

Le sujet de cet ouvrage offre tous les aspects d'une gageure, dès lors qu'on s'arrête aux réactions des historiens, des observateurs avertis ou non, ou encore des opinions publiques. En premier lieu, parce qu'il est généralement admis que la politique extrême-orientale de Vichy est élaborée autour de la seule question indochinoise, colonie de l'empire qui a fait acte d'allégeance durable au gouvernement né de l'armistice. Or, dès juin 1940, tirant parti des difficultés de la France dans la guerre européenne, le Japon, par ses exigences, façonne la politique indochinoise. Aussi pourrait-il sembler plus judicieux d'étudier les relations franco-japonaises. D'autre part parce que les relations franco-chinois~s durant le second conflit mondial semblent anodines par rapport à d'autres périodes, voire même insignifiantes. Dès lors, son objectif qui consiste à définir la place de la Chine dans l'Extrême-Orient de Vichy, confère du même coup à cette recherche sa légitimité. Au premier ultimatum japonais, le 18 juin 1940, réclamant la fermeture de la frontière sino-tonkinoise au transit du matériel stratégique à destination des troupes de Chungking, le ton des relations francochinoises est donné. Il ne variera par la suite que pour explorer les différents degrés de l'ambiguité. Certes, cette ambiguité tient à l'orientation pro-japonaise que l'Indochine est contrainte d'adopter dès juin 1940. Cette explication ne saurait néanmoins suffire. En effet, pour saisir la nature exacte des malentendus franco-chinois, il faut remonter avant-guerre, alors que l'Indochine détenait une place de choix dans l'activité économique chinoise. Car le facteur traditionnel est ici déterminant. La Chine a tissé, des siècles durant, des liens extrêment puissants avec son ancien vassal, que le protectorat français, couronné par les traités de Tientsin de 18841885, n'est pas parvenu à annihiler. Par ailleurs, l'Indochine est le point d'appui de la stratégie défensive chinoise, le "rempart du sud" aux invasions étrangères. La colonie menacée, c'est toute la conception chinoise de sécurité qui s'écroule. Il

Ainsi, parce que le maintien de la souveraineté française sur l'Indochine conditionne la politique extrême-orientale de Vichy, les relations franco-chinoises prennent un caractère spécifique. La colonie, en offrant à Tokyo une base d'agression contre les provinces méridionales chinoises, donne du même coup aux Japonais la possibilité de mettre un terme à leur conflit avec la Chine. Dès lors, Chungking ne peut que rappeler l'engagement français de protéger ces provinces contre toute agression étrangère 1. Se heurtant souvent à des fins de non-recevoir, Chiang Kai-shek alterne alors les propositions de collaboration militaire, contre le Japon, avec les menaces d'invasion du Tonkin. Car on ne peut s'y tromper: le généralissime trouve là l'occasion de reprendre pied dans la colonie, encouragé en cela par le gouverneur de la province du Kwangsi. Or, cet objectif chinois a largement contribué à créer une sorte de psychose d'invasion dans l'esprit des dirigeants français et a conditionné, jusqu'en 1940, leur comportement à l'égard de la Chine. L'hypothèse de voir un jour Chiang Kai-shek chercher à rétablir son influence sur la colonie française n'a jamais été exclue, aussi s'efforce-t-on de ne lui donner aucun motif d'intervention dans les affaires indochinoises. Vichy, bien que sceptique quant au potentiel militaire de Chungking, ne se départira pourtant jamais de cette crainte d'une invasion chinoise du Tonkin. Le rôle du gouvernement consiste alors à garantir la souveraineté française sur l'Union indochinoise contre les Japonais, mais également contre les troupes du gouvernement central de la Chine. Cette dernière menace n'est-elle pas, en réalité, la plus sérieuse, de par ses motivations? Les Chinois n'estiment-ils pas que leur suzeraineté sur l'Annam relève du droit naturel? On ne saurait par ailleurs oublier que les provinces du Sud, restées indépendantes de Chungking, mènent leur propre politique sans que Chiang Kai-shek puisse efficacement les contrôler. Or, elles sont les premières intéressées par les possibilités que leur offre, d'un point de vue économique, la colonie indochinoise. Cette collaboration fructueuse ne pourra se faire qu'après élimination des Français d'Indochine. C'est ainsi que le gouverneur du Yunnan, mais plus encore celui du Kwangsi, favorisent les activités des révolutionnaires "annamites". Face à ces périls qui échappent au contrôle du généralissime, il est indispensable pour le gouvernement français de garder des liens étroits avec ces provinces dissidentes. À elle seule, cette dimension des rapports franco-chinois suffit à justifier le bien-fondé de cette étude. Pourtant, les relations de Vichy avec Chungking ne s'arrêtent pas aux portes du Tonkin. La France possède en effet de considérables intérêts en Chine. Cet élément ajoute encore aux
1. Article un des deux Traités de Tientsin (11 mai 1884 et 9 juin 1885) : "La France s'engage à respecter et à protéger contre toute agression d'une nation quelconque, et en toutes circonstances, les frontières méridionales de la Chine. limitrophes du Tonkin", 12

subtilités des relations entre les deux pays. Les concessions dans lesquelles résident nombre de Français, les entreprises publiques ou privées, les réseaux de chemin de fer sont autant de raisons pour Vichy de maintenir des contacts, si ce n'est harmonieux, tout au moins corrects, avec la Chine. Mais là encore, la complexité de la situation chinoise ajoute à l'ambiguïté. Vichy ne peut prendre le risque de mécontenter Chungking qui, grâce aux intérêts français dans les provinces méridionales, détient un formidable moyen de pression. Par ailleurs, le Japon qui contrôle la partie du territoire chinois sur lequel sont situées les concessions françaises, peut lui-aussi contraindre la France à lui accorder certains avantages en Indochine. Aussi, la politique chinoise de Vichy ne peut se concevoir qu'avec une bonne dose de subtilité. Face à la finesse asiatique, ce n'est pas toujours chose aisée, surtout lorsque l'on est convaincu,' à la manière des ministres qui se sont succédé aux Affaires étrangères, que la seule diplomatie est une diplomatie européenne. Alors, on assiste à l'enlisement du gouvernement dans un attentisme caractéristique. Or, c'est là un autre aspect qu'il convient d'approfondir. Une politique est souvent le reflet du caractère de ses initiateurs. Aussi, tout naturellement, on en vient à s'interroger sur ces acteurs qui, de 1940 à 1944, ont présidé à la politique extrême-orientale de Vichy. Avaient-ils réellement conscience des enjeux chinois? Ont-ils accordé aux affaires chinoises tout l'intérêt qui aurait été nécessaire pour ne pas tomber dans l'impasse que constitue la rupture diplomatique du 1er ao11t1943? D'autant qu'après le débarquement allié en Afrique du nord, le 8 novembre 1942, on est en droit de se demander si Vichy possède encore ces attributs qui déterminent la souveraineté d'un État. La totalité du territoire métropolitain est occupée, l'armée française dissoute; à l'évidence, la France est devenue un satellite du troisième Reich. Dès lors, comment prétendre que son gouvernement conduit sa propre diplomatie? Certains fonctionnaires ne s'y sont pas trompés, qui ont compris qu'à ce moment, le Département n'avait plus de raison d'être. D'autres, en Chine, comme l'attaché militaire, le colonel Yvon, réduisent leur correspondance avec la métropole au strict minimum 2. Cependant, l'illusion berce encore certains individus qui espèrent trouver leur place dans le nouveau monde qu'Hitler aspire à instaurer. Le règne des Laval commence. Or, en vertu du Pacte Tripartite, Tokyo et Berlin s'épaulent mutuellement. Et le gouvernement de se prêter au jeu des deux complices. Il oriente en effet sa politique extrême-orientale de manière à obtenir l'appui nippon à Berlin, et par ce biais, un aménagement de l'occupation allemande. Lorsque les revendications nipponnes lui paraissent
2. Colonel Yvon, Rapport sur mes activités d'attaché militaire en Chine de 1939 à 1946, SHAT, 3PllO. Pièce EMGG2 et G. Sabattier, Le destin de l'Indochine: souvenirs et documents (1941-1945), Paris, Plon, 1952. p. 6.

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inacceptables, il n'hésite pas à demander l'intervention allemande à Tokyo, devenant ainsi le jouet des deux compères. Cette stratégie, qui se retourne d'ailleurs contre Vichy, est en opposition totale avec la politique que conseille la sous-direction Asie, épaulée par le ministère des Colonies. Dès l'été 1940 en effet, ces deux services se prononcent en faveur de la résistance aux revendications nipponnes, privilégiant les relations traditionnelles d'amitié avec Chiang Kai-shek. Les ministres qui se succèdent aux Affaires étrangères n'en tiendront pas compte, obnubilés par les rapports franco-allemands, et souvent inconscients, ou détachés, quant aux éventuelles conséquences de leurs engagements pour la présence française en Chine. Une telle négligence soulève de nouvelles questions. Vichy a-t-il eu réellement une politique chinoise cohérente? À ménager le Japon pour obtenir son soutien auprès du Reich, ne s'engageait-il pas consciemment vers un abandon de ses intérêts en Chine? N'a-t-iI finalement pas bradé l'existence de ses ressortissants sur le sol chinois pour un appui espéré, qui n'était que chimère? Certes, dans cette période troublée où la métropole est confrontée à la réorganisation intérieure, les difficultés de communication ne facilitent en rien une politique cohérente. Les délais de transmission, les ruptures entre postes après le déclenchement du conflit du Pacifique, privent souvent le Département des informations nécessaires à une juste appréciation de la situation. Les représentants français en Chine sont par suite livrés à eux-mêmes. Confrontés à la pénurie qu'entraîne la guerre sino-japonaise, ils ont à charge de prendre des décisions qui ne s'inscrivent que dans le court terme. Au 1er août 1943, Chungking rompt ses relations diplomatiques avec Vichy. Seules subsistent alors, entre la France et Chiang Kai-shek, les relations officieuses nouées par l'Indochine avec les postes-frontières chinois. Vichy vient de renoncer à sa superbe concession de Shanghai, après avoir restitué aux autorités locales de Chine occupée ses concessions de Tientsin, Hankéou et Canton. Au même moment, le gouvernement de Nankin, bénéficiant de l'appui de Tokyo, continue de réclamer l'abolition de l'exterritorialité et des privilèges attenants. Tandis que la question fait l'objet d'études poussées à Vichy, les événements se précipitent. Le Japon conmu"tdes revers dans le Pacifique, tandis qu'en Europe, on entrevoit la victoire des Alliés. L'année 1944 laisse les diplomates français en Chine seuls face aux difficultés de la liquidation. Vichy n'est plus concerné que par la préparation de la transition des pouvoirs.
En février 1946, la France renonce à ses privilèges juridiques et administratifs en Chine, et restitue ses concessions au gouvernement de Chungking, ainsi que s'y étaient engagés le Comité Français de Libération Nationale (C.F.L.N.) puis le Gouvernement Provisoire de la République Française (G.P.R.F.). En dehors d'un contexte où il eût été mal venu que le gouvernement français se singularise par rapport aux autres puissances,

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on en vient à se demander si ces abandons ne sont pas, au fond, la résultante de la politique chinoise de Vichy. Pour parvenir à s'imposer sur l'échiquier international, de Gaulle n'a-t-il pas été contraint à de tels engagements? TIefface, de cette manière, quatre années de malentendus et de heurts et permet aux relations sino-indochinoises de prendre un nouvel essor, profitable à la colonie. Cette recherche n'a pas la prétention de situer les responsabilités, encore moins d'en appeler aux consciences en vue d'une quelconque jugement. Son objectif, plus modeste, consiste à replacer les événements dans leur contexte historique, à déterminer les mécanismes et comportements qui les déclenchent, à spécifier les enjeux et les motivations des protagonistes pour mettre en lumière des éléments explicatifs de la politique chinoise de Vichy. Cependant, s'attacher à traiter un tel sujet pose immédiatement le problème des sources. D'une part, parce que la période de Vichy reste, en dépit des quelques cinquante années qui se sont écoulées, soumise aux polémiques les plus virulentes. Dès lors, il devient difficile de faire la part des choses. Par ailleurs, parce qu'il plane encore l'ombre du secret sur ces quatre années controversées. Les sources orales, le temps faisant son oeuvre, ont été sérieusement limitées. Ensuite, la mémoire humaine est parfois défaillante et rechigne à évoquer des événements qui ont laissé des traces indélébiles sur ces acteurs de l'époque. Les archives sont, en revanche, abondantes et précieuses. La règle qui régit leur communication nous les a offertes pratiquement vierges de toute intrusion, bien que quelques cartons soient encore frappés d'interdiction. Dans ce travail, l'aspect le plus méconnu de la question - les relations franco-chinoises par rapport aux intérêts français en Chine - a volontairement été privilégié. En effet, le poids de l'Indochine dans les rapports entre les deux pays a auparavant fait l'objet d'une thèse très documentée de M. Christophe Babinet, L'Indochine dans les relations
franco-chinoises, 1940-1944. En ce qui concerne l'angle d'approche choisi, tout ou presque restait à faire. Les archives du ministère des Affaires étrangères ont fait montre d'une inestimable richesse, éclipsant presque celle des autres dépôts consultés. Doù l'aspect d'histoire diplomatique de cet ouvrage. Enfin, en dépit de la quantité d'archives dépouillées 3, cette étude présentait la difficulté majeure de ne pouvoir se référer à aucun ouvrage spécialisé, notamment en ce qui concerne la question des rapports sino-

3. Archives du ministère de l'Économie et des Finances, archives militaires (SHAT) et archives nationales d'outre-mer. 15

indochinois, en particulier après la rupture Vichy-Chungking. L'amiral Decoux, l'initiateur de ces contacts, n'en parle pas dans ses mémoires. Les seules informations disponibles sur ce sujet sont constituées de rappons du C.F.L.N. Le consul de France à Longtchéou, M. Siguret, était en effet en liaison avec les gaullistes, leur transmettant les informations sur la nature des relations Hanoï-Chungking, à l'institution desquelles il a participé. À la lumière de ces recherches, trois périodes majeures paraissent caractériser la politique chinoise de Vichy. Jusqu'au mois de décembre 1941, en dépit de ses tergiversations, le gouvernement français accepte la tutelle nipponne sur ses relations avec la Chine. Ensuite, du début du conflit dans le Pacifique jusqu'au mois de février 1943, Vichy semble s'orienter vers la reconnaissance du gouvernement de Nankin. Enfin, de février 1943 à août 1944, l'État français est tout entier absorbé par la liquidation de ses positions en Chine.

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PREMIÈRE PARTIE

Juin 1940

-

décembre 1941

LE JAPON MAÎTRE DES RELATIONS FRANCO-CHINOISES

I

Chapitre I LA PRÉSENCE ÉCONOMIQUE FRANÇAISE EN CHINE

En renonçant à leurs privilèges en Chine, en janvier 1943, les Anglo-saxons sonnent du même coup le glas de la présence économique française dans le pays. Néanmoins, alors que l'ensemble des puissances possessionnées ne tarde pas à suivre l'exemple, Vichy se singularise en s'efforçant de gagner du temps. Le gouvernement ne se résout pas à renoncer à des intérêts qu'il juge considérables, et qui sont le résultat de près d'un siècle d'efforts. C'est en effet dans la seconde moitié du 19ème siècle que les pays européens accroissent leur puissance sous l'effet de la révolution industrielle. La recherche perpétuelle de débouchés commerciaux et de matières premières les conduisent sur la voie de l'impérialisme, dont la Chine va notamment faire les frais. Acquérir sur cet immense territoire des privilèges commerciaux, constitue l'un des leitmotivs majeurs dans les années 1840-1860. Les succès qu'elles remportent conduisent ensuite les puissances à exiger de nouveaux avantages, industriels, financiers ou territoriaux. Si jusqu'à l'aube du XXème siècle la France participe activement au "dépeçage" de la Chine - la pénétration financière succédant à la pénétration commerciale - elle présente déjà une position quelque peu marginale. En effet, alors que la Russie et le Japon sont à la recherche de jalons stratégiques à une politique d'expansion territoriale, que pour la Grande Bretagne et l'Allemagne la Chine est avant tout un marché réservé, la France hésite. Les groupes de pression la font pencher tantôt vers l'une, tantôt vers l'autre attitude, sans qu'une politique d'intérêt national s'impose durablement. Cette carence est sans doute la caractéristique majeure de l'action française en Chine: des choix ponctuels résultant de pressions. Des intérêts considérables: essai d'estimation
"La France occupe encore en Chine un rang de grande puissance. Elle le doit, aussi bien à l'importance de son action morale et intellectuelle, qu'à la sage gestion des territoires qu'elle administre et au nombre appréciable des entreprises de ses nationaux" 1. C'est en ces
1. B. de la Brosse, Les intérêts français .en Chine et les rivalités des puissances en Extrême-Orient, communication à la conférence de la Société d'Économie Industrielle et 19

termes qu'était évoquée, en 1941 lors d'une conférence à la Société d'Économie Industrielle et Commerciale, l'action française en Chine. En premier lieu, notons que l'ensemble des entreprises françaises est concentré sur le territoire des concessions qui, en 1943, a10rs que des négociations de rétrocession paraissent inéluctables, "constituent des investissements considérables dûs à l'activité et à l'argent de la France"2, selon les estimations des intérêts français effectuées par les représentants diplomatiques en Chine 3. Ces avoirs sont à peu de choses près identiques à ceux de 19404. Toutefois, cette estimation n'a qu'une valeur d'indication. Elle se heurte à la difficulté, compte tenu des circonstances, de déterminer avec précision l'ensemble des investissements immobiliers de l'État ou des collectivités. Par ailleurs, il n'est jamais aisé de procéder au recensement de toutes les affaires privées (presse, navigation, commerce, industrie...), d'autant que les Français ont investi des capitaux dans des sociétés étrangères telles que le Crédit Foncier d'Extrême-Orient (entreprise belge). En outre, depuis le mois de mars 1940, en raison de l'occupation nipponne, la Chine vit au rythme de deux gouvernements rivaux. Chiang Kai-shek a été contraint de se replier sur Chungking, en Chine libre, tandis qu'un gouvernement à la solde de Tokyo a été établi à Nankin, sous l'égide de Wang Ching-wei. Cette situation complexe engendre des difficultés supplémentaires pour la France, dont les intérêts sont partagés entre les deux zones. Si en juillet 1940, elle ne reconnaît officiellement pour seul interlocuteur que le gouvernement de Chungking, elle est contrainte en 1943, sous la pression japonaise, d'envisager la reconnaissance du gouvernement de Nankin. Dès lors, le Département Asie du ministère des Affaires étrangères s'emploie à évaluer, pour chacune des deux zones, la nature de la présence française en Chine, et le poids de ses intérêts économiques.

Commerciale, 24 janvier 1941. 2. Renonciation à l'exterritorialité et aux concessions en Chine. Note de la sousdirection Asie (Vichy), 26 mars 1943. AMAE, Guerre, Vichy-Asie, vol n' 140. 3. Tel n'120 à 129, le 28 février 1943 et n'586 à 590 le 25 mai 1943, Cosme à Département (Vichy). AMAE, Guerre, Vichy-Asie, vol n'126. Bilan des avoirs français en Chine, Direction politique Vichy, le 3 mars 1943. AMAE, Guerre, Vichy-Asie, vol n0128. 4. Pour obtenir une estimation de la valeur des avoirs français en Chine en 1941, on considère qu'il convient de multiplier par 2,8 les sommes exprimées en dollars chinois. En outre, en 1993, 1 franc de 1936 équivaut à 3,41 francs, 1 franc de 1940 à 1,89 franc et 1 franc de 1943 à 1,08 franc. Éléments d'évaluation dufrane, Banque de France, lettre du 24 novembre 1994. 20

Les avoirs français en Chine libre5

Dans cette partie de la Chine contrÔlée par Chiang Kai-shek, la France compte quelques deux cents résidents, pour les trois-quarts missionnaires. Elle y est également représentée par trois sociétés aux investissements réduits. L'une d'entre elles détient pourtant au Yunnan des droits miniers non négligeables (étain), en dépit de la législation minière de 1932 rétablissant la souveraineté du gouvernement chinois. Enfin, la Banque d'Indochine s'est implantée à Kunming. Lorsque la guerre éclate en Europe, elle rompt son isolement et recommence à créer des agences à l'étranger. C'est ainsi qu'elle ouvre un bureau à Chungking, lequel s'ajoute à l'agence de Kunming6. Toutefois, l'essentiel de ces intérêts correspond aux concessions de chemin de fer. La première,celle du cheminde fer du Yunnan - dont la date d'expiration est fixée à 1983 est née en 1898 du projet de relier le Tonkin au Yunnan, et répond au désir français d'étendre sa puissance aux provinces méridionales chinoises. C'est la convention du 29 octobre 1903 qui donne le départ à la construction de la portion située en territoire chinois, soit 454 kms sur un total de 859. Le coat de cet investissement 243 millions de francs dont 165 pour la seule section chinoise 7 le positionne en tête de tous les placements financiers français en Chine. L'article 14 du traité de 1903 indique que le chemin de fer reviendra au gouvernement chinois en cas de guerre sino-étrangère, et ne pourra en aucun cas conserver sa neutralité. Cette clause implique, en d'autres termes, que si la compagnie n'est plus en mesure de continuer l'exploitation de la ligne du fait d'une rupture diplomatique FranceChungking, le gouvernement de Chiang Kai-shek annulera la concession et s'emparera du chemin de fer. Poumon des provinces méridionales, il a notamment permis aux Chinois de développer les relations économiques à l'intérieur de la province yunnanaise et d'en exporter la principale richesse, l'étain. En outre, il offre des débouchés au commerce français, en particulier aux produits de l'industrie lourde. Les taxes que l'administration prélève sur le trafic, lui confèrent un intérêt supplémentaire. Avec pour objectif l'exploitation des richesses minières des provinces limitrophes de l'Indochine, la France est également parvenue à négocier la réalisation de trois autres voies ferrées. Le contrat de ChengYu (1936) détermine la construction de deux tronçons: - la ligne Chengtu - Chungking, pour une participation financière de 37,9

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5. Cf. note 3. 6. M. Meuleau, Des pionniers en Extr2me-Orient: histoire de la banque de l'Indochine,1875-1975, Paris, Fayard, 1990. pp. 407-408. 7. La portion chinoise correspond à un investissement d'environ 3 milliards de francs 1993.

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millions de dollars chinois (soit environ 200 millions de francs au taux de 1936)8. Une partie du contrat a été exécutée avant que le conflit sinojaponais n'entrave la bonne marche des travaux. - la ligne Kunming - Suifu, dont la construction n'a jamais pu être entreprise. Des droits de prospection minière sur 60 kIns de part et d'autre de ces lignes ont également été octroyés à la France. Le contrat de Nanchang d'avril 1938, régissant la construction de la ligne Nanning-Nankuan, fixait la participation financière française à 192,5 millions de francs9. Des travaux d'un montant de I million de francs ont été entrepris, avant l'arrêt total des activités. En outre, ce contrat est assorti de droits de prospection des gisements miniers bordant la ligne sur 50 kIns. Au total, en 1943, les biens mobiliers et immobiliers français en Chine libre, sont estimés à plus de trois milliards de francsl0. Les avoirs français en Chine occupéel1 Les 2360 individus (parmi lesquels de nombreux missionnaires) qui composent la communauté française de Chine occupée ont, pour la plupart, élu domicile sur le territoire des quatre concessions françaises: Shanghai (1036 hectares), Tientsin (170 ha), Hankéou (35 ha), et enfin Canton (3 ha). En outre, on dénombre 145 sociétés dans cette zone. Leurs capitaux (matériel, installations ou valeurs mobilières) bien que difficiles à évaluer avec précision, se chiffrent à plusieurs milliards. La Compagnie des Tramways et des Eaux de Shanghai (électricité, eau, transports en commun), l'une des plus importantes, représente au cours de la bourse de février 1943, un investissement considérable de 875,5 millions de francs 12, sans que soient prises en compte dans cette estimation, les créances détenues sur les tramways de Pékin. La Banque de l'Indochine et du Yunnan a implanté cinq agences dans la zone (à Canton, Hankéou, Pékin, Shanghai et Tientsin), soumises dès 1940, aux mêmes difficultés que l'agence de Kunming. Le bureau de Hankéou accumule les déficits. Seule l'agence de Shanghai échappe encore à la rigueur du moment. Entre 1940 et 1941, elle réalise un bénéfice net de 20,8 millions de dollars chinois soit 58,4 millions de

francs 13. Pour sa part, la Banquefranco-chinoisecompte trois agences
(Pékin, Shanghai, Tientsin). Enfin, les Messageries Maritimes disposent
8. 200 millions de francs en 1936 soit 682 millions de francs 1993. 9. 192,5 millions de francs 1938 soit 458,1 millions de francs 1993. Les travaux entrepris correspondent à 2,38 millions de francs 1993. 10. 3 milliards de francs 1943 équivalent à 3,240 milliards de francs 1993. 11. Cf. note 3. 12. Soit 945,5 millions de francs 1993. 13. M. Meuleau, op. cit. pp 412-413. Cette somme correspond à 94 millions de francs 1993.

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d'importantes installations à Shanghai, tandis que la Foncière Immobilière est représentée à Shanghai et à Tientsin. Au total, les investissements français en Chine occupée atteignent approximativement dix-sept milliards de francsl4, sans que soient prises en compte les créances d'emprunts. Notons qu'avant même l'ouverture du conflit sino-japonais, la France ne participe plus à la construction de voies ferrées dans cette partie du pays. Il reste néanmoins des créances d'emprunts (lesquels sont destinés à financer la construction et l'amortissement des lignes), dont les garanties se situent dans la zone.
Le poids des créances d'emprunts

Les intérêts financiers français en Chine sont importants et remontent au début du XXè siècle, alors que Paris était, après Londres, le deuxième marché de capitaux. L'épargne répondait largement aux demandes de prêts. A la veille du conflit sino-japonais, 85% de ces intérêts sont directement imputables à la dette extérieure chinoise, et 15% aux emprunts contractés pour la construction de voies ferrées 15. La somme des prêts consentis à la Chine et frappés de moratoire depuis janvier 1939, représente un million de francs environ (1,8 million de francs 1993). Cependant, il est difficile de les domicilier dans l'une des deux Chine. En Janvier 1939, une partie de ces emprunts a déjà été amortie, tandis que le capital restant est augmenté des intérêts impayés. On note, à titre indicatif, que la Chine payait à la France, en 1936, 20 millions de dollars chinois par an16. L'emprunt industriel chinois de 1914, à 5%-or, correspond à un montant total de 150 millions de francs, réalisé jusqu'à concurrence de 100 millions de francs, lesquels restent entièrement dûs. Il est garanti par la moitié de l'actif des tramways de Pékin, les impôts sur l'alcool dans les provinces du nord du Yangtze, et les taxes municipales de la ville de Pékin. L'emprunt de la République Chinoise contracté en 1925 .à 5% compte un reliquat à amortir d'un montant de 22.136.200 $ dollars. Il est garanti sur les douanes maritimes chinoises. L'emprunt pour la construction du "Hukuang Railway" à 5%, contracté en 1911, correspond, pour la tranche française, à un montant de 1,5 million de francs. Il reste à amortir 1.414.000 francs. Cet emprunt est garanti par les revenus du chemin de fer, de la gabelle et des douanes. Enfin, la tranche française de l'emprunt de réorganisation à 5% de 1913, atteint un montant de
14. Soit 18,3 milliards de francs 1993. 15. B. de la Brosse, op. cit. p. 5. 16. Principaux avoirs français en Chine. Note de la sous-direction Asie (Vichy), mars 1943. AMAE, Guerre, Vichy-Asie, vol n'l28. N'ayant pas d'équivalent du dollar chinois en francs pour 1936, on indiquera qu'en 1941, 20 millions de dollars chinois équivalent à 56 millions de francs, soit environ 90 millions de francs 1993. 23

7.416.660 francs. TIreste 5.746.000 francs à amortir. Les revenus de la gabelle et des douanes constituent ses garanties. Pour la majeure partie, les gages de ces emprunts sont situés dans la zone contrôlée par Nankin. De 1937 à 1939, le gouvernement de Chungking a continué d'en assurer le service. Le moratoire est total depuis 1939, et le gouvernement de Wang Ching-wei n'a pas envisagé de le reprendre, même partiellement. Le 15 janvier 1939, le gouvernement de Chungking a décidé de suspendre le paiement des indemnités et le service des emprunts étrangers garantis par les douanes, tant que le Japonais ne verseraient pas à l'inspecteur général, la quote-part des régions occupées. En effet, l'occupation nipponne a causé au service des pertes considérables, le ralentissement des échanges tandis que la fraude se trouvait encouragée. Ainsi, au début de 1941, on estime que la moitié du commerce extérieur chinois échappe au contrôle des Douanes. Les recettes, exprimées en or, révèlent une baisse de 75% depuis 1937 17. En outre, l'occupation de la
plus grande partie des ports par les Japonais prive Chungking de 90% environ de ses recettes. Dans tous les territoires occupés, celles-ci sont versées à la Yokohama Spécie Bank, dans des comptes bloqués. Chiang Kai-shek, en attendant que les Japonais répondent à ses exigences, fait déposer chaque mois à la Central Bank of China une somme correspondant à la part des bureaux de douanes des régions nonoccupées. Le compte de l'indemnité française des Boxers a reçu 1.543.461,25 dollars chinois et celui de l'emprunt de réorganisation 715.059,84 soit environ 11% des sommes dues en dollars chinois au cours de 1937. L'amortissement des emprunts intérieurs (emprunt de consolidation 1936, emprunt de reconstruction 1936, emprunt à long terme 1928) a été réglé de la même manière. Un montant de 9.582.000 dollars chinois, représentant une partie des sommes dues par les bureaux des douanes des régions non-occupées, a été déposé sur un compte spécial à la Banque chinoise. Cette somme est cependant insignifiante si l'on considère que le service normal, amortissement et intérêts, des emprunts intérieurs demande environ 130 millions de dollars chinois 18. A l'issue de cette estimation, il apparait que les investissements français correspondent à plus de trois milliards de francs en Chine libre, contre dix-sept milliards en Chine occupée, sans que ces chiffres tiennent compte des créances d'emprunts. Si les investissements et créances

17. Recettes des douanes de 1936 à 1940. Tel n029 de De Margerie, consul général de France (Shanghai) à Cosme (Pékin), 28 février 1941. AMAE, Guerre, Vichy-Asie, vol n0176. 18. Paiements partiels et bloqués des indemnités et intér~ts dQs à la France". Tél n029 de de Margerie (Shanghai) à Cosme (Pékin), 28 février 1941. AMAE, Guerre, Vichy-Asie, vol n0176. 130 millions de dollars chinois en 1941, soit 364 millions de francs 1941 ou 586 millions de francs 1993. 24

français en Chine occupée sont le résultat d'opérations anciennes peu susceptibles de nouveaux développements, en revanche, les entreprises de chemin de fer installées ou amorcées en Chine libre comportent toutes des prolongements de même que des ouvertures sur les richesses minières. En outre, les affaires groupées dans les provinces qui constituent l'arrière-pays de l'Indochine, contribuent pour une grande part à la mise en valeur de la colonie. Ces éléments vont lourdement peser sur les choix politiques de Vichy, au cours des négociations pour la rétrocession à la Chine des privilèges acquis.
Des échanges commerciaux à l'avantage de la Chine

Les échanges commerciaux franco-chinois sont pour le moins réduits. En 1936 en effet, la France entrait pour 1,34% dans le total des importations chinoises et pour 4,31% dans celui des exportations 19. Depuis 1928, une tendance à la baisse de la part française dans le commerce extérieur chinois s'est amorcée, que le conflit mondial va encore accentuer. Cette position est d'autant plus remarquable qu'elle se situe très en retrait de celle des autres puissances. La part de l'Empire français dans le commerce extérieur chinois atteint 5,68% en 1936, chiffre très en dessous de ceux de l'Empire britannique 26%, des États Unis 23,2%, du Japon 18,5% ou même de l'Allemagne 11,5%. Ainsi, en 1939 et en 1940, la Chine a une balance commerciale créditrice avec la France 20. Entre 1939 et 1940, une légère régression des échanges francochinois apparaît. Cependant, l'excédent des exportations reste le même d'une période à l'autre. Ainsi, en dépit de la guerre en Europe, la France est parvenue au cours du premier semestre 1940 à maintenir sa position commerciale sur le marché chinois. Toutefois, il est d'ores et déjà acquis qu'il n'en sera pas de même dans la période suivante, en raison des difficultés qui pèsent sur les communications maritimes depuis l'armistice. Les difficultés de la France à s'imposer dans ce domaine proviennent essentiellement de la nature même des marchandises offertes à la Chine (autant que de leur prix), qui ne répondent pas forcément à la demande. La Chine achète en effet des produits chimiques et
19. B. de la Brosse, op. cit. p. 5. 20. Bordereau n04.P. de l'agent commercial de France, R. Vibien (Pékin) à Relations commerciales (Vichy), 3 juillet 1940. AMAE, Guerre, Vichy-Asie, vol n0179. 1er semestre 1939 I US $ 2.086.000 1.656.000 430.000 1er semestre 1940 I US $ 1.869.000 1.440.000 429.000

EXDortations chinoises Importations chinoises Surplus de la Chine

25

pharmaceutiques, fers et aciers, colorants, machines, véhicules, articles en métal, vins, etc... , tandis qu'elle exporte la soie, les oeufs, les soies et boyaux de porc, les cheveux, les huiles essentielles, le thé. En outre, avec l'occupation nipponne de la partie la plus riche du territoire, les importations chinoises se sont quelque peu modifiées. Ce dernier facteur explique les commandes massives de riz, céréales et farines (près de 20% de l'ensemble des achats chinois pour le premier semestre 1940), de coton brut (16% des importations totales pour la période concernée) dont la Chine est pourtant gros producteur, mais également de charbon. Ces produits sont essentiellement destinés à la région de Shanghai qui, privée de la plus grande partie des récoltes ou de la production des mines de l'intérieur de la Chine, est obligée de s'adresser à l'étranger pour l'alimentation de sa population ou l'approvisionnement de ses usines. Par ailleurs, les achats de la Chine libre du sud-ouest en produits pétroliers sont justifiés par le blocus nippon. Si on écarte les importants achats de la Chine en céréales pour parfaire une production locale de riz et blé déficitaire, on constate que les principaux produits étrangers dont les importations ont marqué une augmentation dans la période concernée sont surtout des matières premières ou produits manufacturés nécessaires à l'industrie. Ces achats étaient destinés à approvisionner les usines de Shanghai, qui ont connu un regain d'activité à la faveur de la guerre européenne et des restrictions imposées à l'exportation des pays belligérants. Cependant, depuis le mois de juin 1940, l'industrie de Shanghai traverse une nouvelle crise qui donne tout lieu de croire que le deuxième semestre de 1940 sera marqué par un ralentissement des achats de la Chine pour la plupart des produits

nécessaires à l'industrie 21.
Si la France ne parvient pas à se tailler une part intéressante du commerce extérieur chinois, elle jouit cependant d'atouts considérables, en raison de la proximité de l'Indochine. Ses deux lignes de chemin de fer pénétrant sur le sol chinois, son territoire de Kuangchouwan, seul port convenable entre Hong Kong et le Tonkin, offrent en effet des perspectives plus favorables et expliquent l'attachement de la France à ses intérêts dans cette partie de l'Extrême-Orient. En outre, l'activité commerciale s'appuie sur les concessions, d'où la complexité des motivations qui ont présidé aux négociations de restitution. A travers toutes ces données, on découvre peu à peu que l'Indochine constitue pour la France une garantie de sa présence en Chine. Occupée au XIXè siècle pour favoriser la pénétration en territoire chinois, la colonie s'est développée et se révèle bientôt plus "rentable" que les investissements français dans l'Empire du Milieu.

21. Bordereau n04.P. op. cil. 26

L'Indochine, terrain d'affrontement franco-chinois Tenter de comprendre les relations franco-chinoises de 1940 à 1944 est une gageure, dès lors qu'on occulte le facteur indochinois. En effet, même après la colonisation française de la péninsule à la fin du XIXème siècle, la Chine continue de manifester à l'égard de son ancien protectorat, le plus grand intérêt, justifié par les liens culturels, politiques et économiques que l'histoire a tissés entre les deux voisins. Aussi, dès lors que la politique de la France en Extrême-Orient tend avant tout à préserver la souveraineté française sur l'Indochine, au prix fixé par les Japonais, des frictions sont inévitables entre Vichy et Chungking. Le rôle joué avant-guerre par la colonie dans l'activité économique chinoise et dans le conflit sino-japonais, le caractère particulier des relations entre la Chine et son ancien vassal vietnamien, enfin les heurts qui ont opposé la Chine à la France dans la péninsule, expliquent l'ambiguïté des rapports franco-chinois. Car le Vietnam est un pays qui procède de la Chine 22.
La Chine et la carte de l'opposition vietnamienne La tutelle que la France lui impose à la fin du XIXème siècle n'empêche pas le Vietnam de subir encore l'influence chinoise. Tandis que le Tonkin, par le passé, a servi de refuge aux opposants chinois en fuite, les provinces méridionales de la Chine (Yunnan, Kwangsi, Kwangtung) deviennent, à partir de la fin du XIXème siècle, la terre d'asile des Vietnamiens pourchassés par les autorités françaises. Les liens qui existent au début du XXème siècle entre la Chine et l'opposition vietnamienne sont encore resserrés avec le mouvement du 4 mai 1919, et l'élaboration par Sun Yat-sen des "Trois principes du peuple". Aussi, en 1927, le Parti National du Vietnam (Viêt Nam Quôc Dân Dang, V.N.Q.D.D.), réplique du Kuomintang, est fondé à Hanoï. Il parvient à s'implanter dans plusiem:s provinces chinoises, notamment au Yunnan, véhiculant une propagande dans le sens d'un rapprochement ChineVietnam. Les communistes vietnamiens établissent eux aussi des liens avec leurs homologues chinois. Hô Chi Minh rencontre Chou En-laï à Paris en 1922, tandis qu'en 1925, il crée à Canton la "Ligue de la Jeunesse révolutionnaire du Vietnam" (Viêt-Nam Cach Mênh Thanh-Niên Dông Chi Hôi, ou Thanh-Niên), noyau du futur parti communiste indochinois. Cette organisation trouve dans le mouvement communiste chinois, plus
22. F. Joyaux, La Chine et le règlement du premier conflit d'Indochine, Genève 1954, Paris, Publications de la Sorbonne, 1979. p. 43. 27

qu'une aide matérielle appréciable, un schéma de pensée 23. Les mesures prises par les autorités françaises à l'encontre des révolutionnaires vietnamiens, à la fin de 1939, provoquent un afflux d'immigrants (nationalistes mais surtout dirigeants du P.C.!) au Yunnan. Nombre d'entre eux s'établissent le long de la voie ferrée Haïphong-Kunming et parviennent, avec l'aide du P.C.C, à reconstituer le Parti sous couvert d'une "Association pour le soutien de la Chine contre le Japon". En 1940, P.C.C et P.C.! signent un accord aux termes duquel le P.C.C s'engage à servir de guide à son homologue indochinois. Ce dernier devra pour sa part oeuvrer dans le sens du Front anti-japonais et lutter contre l'impérialisme français 24. C'est ainsi que nationalistes et communistes dénonceront les accords franco-japonais de 1940, comme une véritable collaboration contre la Chine.
Le poids de l'Indochine dans les rapports économiques franco-chinois

Dès l'établissement du protectorat chinois sur le Vietnam, l'Indochine attire nombre d'immigrants du Céleste Empire. Les vagues de nouveaux arrivants se succèdent, même encore après que la France ait imposé sa tutelle sur la péninsule. Toutefois, cette immigration est liée, non plus aux rêves d'exploitation ou de conquête, mais au désir d'échapper à la famine et à l'insécurité. Or, par le développement du commerce et l'accroissement des besoins de main-d'oeuvre, la colonisation française donne à l'Indochine un second souffle, d'autant que les Chinois qui y sont installés bénéficient d'un statut privilégié, notamment les commerçants qui sont exonérés d'impôt. La Première Guerre mondiale, accompagnée d'une réglementation plus sévère qui engendre un tassement de l'immigration, est suivie d'une reprise culminant dans les années 1927-1930. L'immigration chinoise en Indochine décroît ensuite, sous l'effet de la Grande Dépression. Les 326.000 Chinois recensés en Indochine en 1936 (pour une population totale de 22 millions d'habitants), principalement commerçants et industriels, constituent un lien supplémentaire entre Chine et Vietnam. En outre, cette entité qui présente d'étonnantes capacités d'assimilation, contrôle l'essentiel de l'activité commerciale de la colonie, en raison de son va-et-vient constant entre le Tonkin et la Chine méridionale et des capitaux importants qu'elle fait parvenir au pays. A tel point qu'à la fin de l'entre-deux-guerres, les quatre-cinquièmes du commerce extérieur et intérieur indochinois passe par cette communauté 25. En outre, les Chinois détiennent les monopoles sur le commerce du riz, du paddy, du
23. F. Joyaux. op. cit. p. 48. 24. Ibid, p. 49. 25. Wang Wen-yuan, Les relations entre l'Indochine française et la Chine, thèse de géographie économique, Paris, P. Bossuet, 1937. p. 44.
28

coton, du thé, de la canne à sucre et de la soie. En 1931, les mouvements de capitaux chinois vers la mère-patrie atteignent environ 36.366.000 francs, soit l'équivalent des exportations chinoises vers l'Indochine 26. L'importance de ces intérêts purement économiques constitue l'une des autres explications de l'attachement chinois à la colonie. Cependant, en ce qui concerne les échanges sino-indochinois, un déséquilibre profond apparaît. La balance commerciale chinoise est en

effet largement déficitaire 27. Entre 1939et 1940,ce déficit a augmenté
de 16 millions de dollars U.S. Ce résultat s'explique par l'accroissement considérable des importations chinoises de riz et de charbon d'Indochine (à la suite du blocus japonais), lesquelles ont quadruplé en valeur au cours du premier semestre 1940. Ainsi, en 1940, l'Indochine occupe le troisième rang parmi les fournisseurs de la Chine 28. C'est là un lien supplémentaire qui attache la Chine à la colonie française. Dans le même temps, les exportations chinoises vers l'Indochine diminuaient de 35%. Cette situation est due au tarif douanier d'importation de l'Indochine, dont les droits prohibitifs sur la quasitotalité des produits de Chine constituent un obstacle infranchissable pour l'exportation chinoise. Il en résulte que de nombreux produits de consommation courante, fabriqués à Shanghai à bas prix, ne peuvent pénétrer dans la colonie française. Celle-ci est contrainte de faire venir d'Europe ou d'Amérique des produits similaires à prix élevés, et avec des délais de livraison beaucoup plus longs. Dès lors qu'après l'armistice l'Indochine se trouve coupée de la Métropole, elle est contrainte de chercher de nouveaux débouchés et sources d'approvisionnement. D'où le sentiment que la redéfinition de la politique économique indochinoise pourrait se faire dans le sens d'un accroissement plus équilibré des échanges. Les liens économiques qui l'unissent à l'Indochine expliquent l'intérêt chinois pour le développement de l'infrastructure de la colonie française. Le Tonkin offre aux provinces méridionales ses plus importants axes routiers et ferroviaires modernes. En outre, pour l'année 1934, 32% du tonnage total quittant les quelques soixante ports indochinois et 42% du tonnage total y entrant, sont le fait de navires en provenance ou à destination de la Chine. A la veille de la Seconde Guerre
26. Ibid, p. 54. 27. Bordereau n04.P. op. cit. 1er semestre 1939 I US $ 3.567.000 5.126.000 1.559.000 1er semestre 1940 I US $ 2.432.000 20.003.000 17.571.000

Exportations chinoises Importations chinoises Déficit chinois 28.Ibid.

29

mondiale, les échanges maritimes sino-indochinois se situent juste après les échanges Indochine-Métropole 29. Cependant, le moyen le plus rapide et le plus régulier demeure le chemin de fer. A la veille de la guerre, seule la ligne reliant l'Indochine au Yunnan est en circulation. Cette voie ferrée a notamment permis de désenclaver le sud de la Chine, tandis que le Yunnan devenait l'un des principaux marchés extérieurs de l'Indochine. L'accord franco-chinois du 16 mai 1930 a instauré un tarif préférentiel pour les marchandises des ports chinois transitant par le Tonkin, à destination des provinces méridionales chinoises. Ainsi, lorsqu'éclate le conflit sino-japonais, la France continue d'approvisionner la Chine par le biais du Tonkin, lui fournissant du matériel militaire et du carburant. Cet apport, bien que non constant, est déterminant pour la résistance chinoise. Le Japon l'a bien compris et tente très vite de faire pression sur la France, afin de mettre un terme au trafic à la frontière sino-tonkinoise. Cependant, la Chine n'est pas satisfaite du soutien de principe que la France lui apporte, non plus que de l'assistance

qu'elle reçoit à travers le Tonkin, jugée très insuffisante 30.
Par ailleurs, la France se doit de préserver sa position en Chine, non seulement en raison des intérêts économiques qu'elle y détient, mais également parce que c'est là la garantie de sa situation en Indochine. (C'est ainsi que le Tonkin, rempart du sud pour les Chinois, trouve son exact pendant dans la stratégie indochinoise). Cette motivation correspond d'ailleurs au besoin des Chinois de poursuivre d'harmonieuses relations avec la France, dans une période où le Tonkin constitue une voie essentielle d'approvisionnement en armes pour la lutte contre l'envahisseur. Pounant, dans les faits, les deux pays ne parviendront pas à s'entendre.

Conquise par la France parce que voie naturelle de pénétration de la Chine, l'Indochine est bientôt devenue l'un des plus beaux joyaux de l'Empire français. De par son statut de colonie, elle est confinée dans un rôle d'approvisionnement de la métropole en matières premières, contribuant ainsi au développement économique de celle-ci. Or, son soussol abonde de richesses minières. En outre, elle constitue un réservoir de forces à la disposition du gouvernement en cas de conflit. Par ailleurs, pourvue d'une main d'oeuvre bon marché et habile, l'Indochine est prédisposée à un développement industriel, pour peu qu'on définisse une politique de mise en valeur de son territoire. Mais jusqu'à la Première Guerre mondiale, le gouvernement français n'en manifeste pas la volonté. La colonie demeure un débouché pour les produits industriels français, de même qu'un fournisseur de matières
29. C. Babinet, op. cit. p. 92. 30. Ibid, p. 114. 30 I

L

premières et de main d'oeuvre peu coOteuses. Elle ne doit en aucun cas connaître une industrialisation susceptible d'en faire la concurrente directe de la métropole. Aussi, les capitaux ne sont-ils concentrés que dans la production de biens immédiatement exportables (charbon, minerais, caoutchouc). Le premier conflit mondial conduit le gouvernement à faire appel à ses colonies pour soutenir l'effort de guerre. Par la suite, à l'initiative du Patti Colonial, l'idée selon laquelle la valorisation des colonies est méritée, nait et se développe. A tel point qu'en 1921, un plan d'industrialisation est adopté, mais reste lettre morte dans les faits. C'est essentiellement l'initiative privée qui dote l'Indochine de gros capitaux. En 1929, le nouveau ministre des colonies, Louis Maginot, fait renaître le plan Sarrault, contribuant ainsi au développement économique de la colonie31. En outre, la Banque d'Indochine, créée en 1873 et dotée du privilège d'émission en 1875 bien que demeurant une banque d'affaires, devient très vite le centre nerveux de l'économie indochinoise. Cependant, "le domaine colonial entra dans la guerre tel qu'il était, à peu de choses près, depuis sa création: l'industrialisation n'y était encore, pour sa plus grande partie, qu'une idée, le bilan réel, au total, très maigre et le retard pris considérable. Même si, comme le souligne Charles Robequain, l'industrialisation était devenue "un problème colonial très à la mode depuis quelques temps", tout ou presque restait à faire en ce domaine, et aucune décision de principe n'était prise"32. Après la signature de l'armistice, l'État français ne conserve que sa flotte et son empire. Dès lors, l'éternel schéma se reproduit: les colonies, fidèles à la vocation première dans laquelle elles ont été enfermées,
approvisionnent
difficultés

la métropole

- autant

que faire se peut en raison des

qui entravent

les communications

- en

denrées

et matières

premières. Mais dans cette logique de guerre, l'Indochine va sans tarder acquérir une dimension nouvelle en devenant, après décembre 1941, le seul canal de liaison du gouvernement français avec les puissances hostiles à l'Axe. L'orientation pro-nipponne que l'Indochine est contrainte d'adopter dès juin 1940 inquiète la Chine, à juste titre. Le Tonkin peut désormais servir de base d'agression en direction des provinces méridionales chinoises, pour les troupes japonaises. La France, en acceptant la présence d'éléments nippons dans la colonie aux termes des accords intervenus avec Tokyo en 1940, trahit les engagements souscrits par les traités de
31. En ce qui concerne la politique coloniale française avant la seconde guerre mondiale, on pourra se reporter à: A. Benabi, Les Français, les Japonais et le mouvement national vietnamien, 1940-1945, thèse pour le doctorat de troisième cycle, université Paris I, pp. 30-42. 32. C. Coquery-Vidrovitch, "Vichy et l'industrialisation de ses colonies" in Revue de la seconde guerre mondiale, n0114, avril 1979, pp. 80-81. 31

Tientsin. Elle participe ainsi à la rupture de l'équilibre stratégique que la Chine était parvenue à instaurer, en faisant du Tonkin un État tampon. La sécurité de même que l'équilibre économique chinois sont à présent en danger.

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Chapitre

II

UNE PRÉSENCE POLITIQUE DÉSÉQUILIBRÉE

La présence politique française en Chine - représentation diplomatique assistée de contingents militaires - est destinée à préserver des intérêts économiques considérables, à garantir la sécurité des ressortissants français et à protéger les éléments d'une action "morale" séculaire. L'oeuvre culturelle et humanitaire française en Chine a en effet largement contribué à assurer le prestige de la France, tant dans le pays que sur l'échiquier international. Ces oeuvres, bien que souvent dues à des initiatives désintéressées, constituent des investissements qui méritent d'être pris en compte. Une action culturelle et humanitaire: Chine Les missionnaires ouvrent la

"Le rayonnement moral et intellectuel de la France en ExtrêmeOrient précède nos entreprises économiques et les acquisitions territoriales"l. En effet, bien avant que la France n'entreprenne la conquête économique de la Chine, les jésuites, dont nombre de Français, tentent d'éveiller les Chinois au christianisme. Le traité de Tientsin de 1858 et la convention de Berthémy de 1865 attribuent à la France la protection de tous les missionnaires catholiques. Ce "protectorat" religieux est complété en 1895, par l'autorisation accordée aux missionnaires de résider sur l'intégralité du territoire chinois, d'y louer, acheter des maisons et des terrains, alors que ces avantages ne sont concédés aux étrangers que dans les ports ouverts. Cette situation pour le moins privilégiée permet aux missionnaires de pénétrer les contrées les plus reculées, et d'y établir les bases d'un rayonnement culturel. Cependant, le rôle du missionnaire "ne se limitait pas au culte et au prosélytisme. Au milieu de cette population instable d'Européens pressés de faire fortune, il faisait figure de résident ancien, d'initié au monde asiatique et il était souvent le seul Européen capable de parler chinois. D'où le r81ede conseiller, voire d'intermédiaire qu'il lui arrivait de jouer non seulement avec les personnes, mais avec les consuls et les firmes''2.
1. B. de La Brosse, op. cit., p. 2. 2. G. Gadoffre, Claudel et l'univers chinois, cité par V. Bouvier d'Yvoire, Les concessions françaises en Chine (1916-1928), mémoire de maîtrise, université Paris I,
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