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Vietnam : Enfance Etat des Lieux

624 pages
Des professionnels de l'enfance, ont voulu montrer que la francophonie n'était pas seulement un lieu d'échange et de débats économiques mais qu'elle portait en elle des valeurs éducatives, une approche commune des problématiques de l'enfance. A Hanoï et Hochiminh ville, quatre cents vietnamiens et quatre vingt francophones , tous professionnels de l'enfance ont débattu de leurs expériences, de leurs difficultés dans le travail auprès des enfants.
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ENFANCE:

ÉTAT

DES LIEUX

Vietnam Au cœur de la francophonie

Avec la collaboration

de :

Monique Blocquaux lean Blocquaux lean-Paul Defrance Docteur Bernard Durand Docteur Yannick François Docteur Marie Eve Roffet 1acques Ladsous Danièle Levy Xuan Phuong Nguyen Docteur Pierre Nguyen Monique Roche Secrétariat: Agnès Poulain

Conception et réalisation de la maquette de couverture: Martine CLERON Photographie de: Bernard DORAY

Sous la direction de

Charlyne Vasseur-Fauconnet

ENFANCE

. ÉTAT

DES LIEUX

Vietnam Au cœur de la francophonie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1998 ISBN : 2-7384-7033~5

« De tout ce que ['homme bâtit et réalise,

rien n'est meilleur et n'a plus de valeur que les ponts» Ivo Andric Poète serbe, (1961 ) Prix Nobel de Littérature

PREFACE
Jean Blocquaux Durant deux semaines en octobre 1997, des professionnels de l'enfance ont voulu montrer que la francophonie n'était pas seulement un lieu d'échange et de débats économiques mais qu'elle portait en elle des valeurs éducatives, une approche commune des problématiques de l'enfance. Ce livre est le compte-rendu des échanges et de débats entre quatre vingt spécialistes venus de France, du Canada, d'Algérie, du Cambodge, de Suisse et de plus de trois cents professionnels de l'enfance vietnamiens. Les textes portent témoignage de la franchise des débats, des interrogations des uns et des autres sur les réponses à apporter face aux problématiques de l'enfance dans nos sociétés en mutation.
. Et pourtant, parler des difficultés et de la souffrance des enfants n'est pas simple car c'est souvent, dans tous nos pays, lever des tabous, parler de problèmes qu'un conspiration du silence pousse à taire. Car l.'est parler aussi d'un manque de volonté, d'un manque de rc~pect pour les enfants, d'un manque d'éducation et d'information, d'un manque de compréhension et d'actions de la part des travailleurs sociaux, du monde médical, de la police et de la justice, c'est parler également de la pauvreté et de la misère.

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I
C'est aussi mettre en lumière l'érosion partout dans le monde des valeurs familiales et communautaires c'est constater aussi que l'argent rapide est devenu la valeur suprême dont dépendant les relations humaines et sociales aux dépens de la santé, de l'épanouissement et de la dignité de l'enfant. Malgré ces difficultés les participants ont su trouver un langage commun et imaginer de nouvelles formes de coopération en ce domaine. En effet au delà de ces textes ces rencontres ont permis de tisser des liens, de réfléchir ensemble à des projets qui ne seraient pas un transfert de connaissance mais une recherche d'enrichissement mutuel. L'accueil, l'esprit d'ouverture des plus hautes autorités vietnamiennes dans le domaine de J'enfance, la participation active de l'UNICEF nous permette de construire aujourd'hui grâce à ces rencontres et suite à la demande de Comité de Soins et de Protection des Enfants un dispositif de formation pour Jes agents sociaux du Vietnam.

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PROLOGUE

Xuân Phuong Nguyen' Certains d'entre nous étaient vietnamiens, d'autres français, d'autres encore canadien, cambodgien, laotien, algérien, suisses. Quelques uns ont vu le jour ou ont vécu au Vietnam, la majorité le découvre. Nos passés n'ont pas les mêmes saveurs, ni les mêmes couleurs: les uns étaient des enfants sages, d'autres se montraient plus rebelles. Nos vies se passaient en ville ou dans la verte campagne. Nous n'aimions pas tous nos parents, nos frères, nos sœurs... ou n'étions pas aimés d'eux. Nous en souffrions, craignions d'en être responsables, fuguions ou tombions ma.

lades.

Tous, nous avons gardé une âme d'enfant et partageons le même rêve: offrir un peu plus de bonheur, ou un peu moins de chagrin, à tous les enfants du monde, échanger, avec ceux qui s'en occupent, nos inquiétudes, interrogations, rét1exions, espérance. Francophones, nous adhérons à la francophonie comme communauté de pensée, de solidarité, de partage des savoirs.
I Sociologue

- Présidente

de \' Association

de soutien à la Fondation N.T. 7

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i
A l'occasion du 7ème sommet de la francophonie, nous avons souhaité réaliser le vœu d'un grand humaniste: le docteur Nguyen Khac Vien, un éternel rêveur, toujours à l'écoute des enfants que l'on refuse d'entendre. Il voulait que se rencontrent tous ceux qui, de par le monde, soignent les enfants qui souffrent. Pour quelques uns, il est Korczak. Pour d'autres, Winnicott, Dolto, Lainé, Titran, Lebovici, Tomkiewicz... Il s'inscrivait, il est vrai, dans la même ligne de pensée et de pratique, dans Ie même amour de l'enfant seul, désemparé, incompris, rejeté. Bien sûr, le rêve était trop grand et n'a pu se réaliser entièrement. Tous les pays francophones n'étaient pas présents et le temps nous a manqué pour dire tout ce qui nous tenait à cœur: nos expériences, nos doutes, nos émotions, confronter nos esquisses de réponse, tirer les sonnettes d'alarme qui nous semblent salutaires, exprimer nos convictions, écouter les convictions des autres, grandir dans un échange perpétuel, vivant, inventif, enrichissant. Ensemble, nous avons vécu des moments très fOltS. La beauté des paysages, le charme des vieiHes cités historiques, la chaleur de l'accueil, la spontanéité des rires n'ont pas, bien sûr, gommé une misère pm1:out présente mais toujours digne et jamais fataliste. Les problèmes psycho-sociaux sont préoccupants, même s'ils ne sont pas toujours visibles. Le désir unanime des vietnamiens d'en parler, pour trouver les moyens de s'en sortir, nous ont donné les conditions d'un dialogue émouvant, direct, sincère. Cependant, avant d'être une réunion francophone, les rencontres ont été d'abord la première manifestation réunissant au Vietnam, au plan national, l'ensemble des professionnels qui travaiHent auprès des enfants: enseignants, médecins, éducateurs, bénévoles des associations caritatives religieuses ou laïques, responsables d'établissements gérés par l'état ou par des collectivités territoriales. Souvent, ils ne se connaissent pas et travaiJlent dans des structures cloisonnées. Certains ont pu bénéficier d'une formation, d'autres pas et leur souhait est qu'il puisse se créer, à l'avenir, des filières de formation ouvertes à tous, avec des diplômes reconnus au plan national, donnant à la fois des bases théoriques indispensables et une approche

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pratique, avec l'utilisation d'instruments de mesure, d'évaluation et l'encouragement aux échanges d'expériences. Ce livre se veut juste un acte de mémoire, un outil pour tous les acteurs de terrain et les chercheurs, en particulier grâce aux données statistiques nombreuses et récentes qui y figurent. C'est une première pierre pour continuer l'aventure, celle d'associations partenaires, de membres volontaires qui voudraient construire, avec l'accord des autorités vietnamiennes, l'appui des organisations nationales et internationales, la participation des professionnels vietnamiens, un réseau sanitaire et social de soin et de protection des enfants, un dispositif de formation, des structures de prévention et de traitement qui seront en même temps des lieux de stage pratique.

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ALLOCUTIONS D'OUVERTURE HANOÏ

Tran Thi Thanh Thanh

Jean Blocquaux
Nguyen Thi Nhat

I

Tran Thi Thanh Thanhl Madame le Vice-Président de la République Socialiste du Vietnam Nguyen Thi Binh, Madame Rima Salah, directrice du bureau de représentation de l'UNICEF au Vietnam, Monsieur Jean Blocquaux, Président de l'Association

française « Enfance: Etat des lieux »,
Messieurs les dirigeants des ministères et organismes d'Etat, Chers délégués vietnamiens et internationaux, Chers amis, Je tiens tout d'abord à saluer chaleureusement les délégués vietnamiens et internationaux venus participer aux rencontres Franco- Vietnamiennes « Enfance: Etat des lieux ». Il s'agit de rencontres très importantes pour le peuple Vietnamien en général, pour les enfants du Vietnam, en particulier, car elles représentent la réponse propice à un événement politique de grande importance: le sommet des pays ayant le français en partage qui se tiendra à Hanoï ce mois de novembre 1997. Chers délégués,

I

Ministre-Président du Comité Vietnamien pour la Protection et le Soin
enfants, directrice, du comité d'organisation des rencontres

des
«

Enfance: Etat des lieux»
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Protéger, soigner, et éduquer les enfants constituent une beJle tradition du peuple vietnamien. Et depuis la ratification de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant par le Vietnam, les enfants sont considérés comme des citoyens spéciaux, dont le Gouvernement, tout le peuple, chaque famille doivent respecter les droits et le développement de la personnalité; à qui il est nécessaire d'accorder les priorités, de créer un environnement favorable dans lequel ils peuvent pleinement se développer et être protégés conformément à la Convention sur les Droits de l'Enfant et la Loi vietnamienne sur la protection, le soin, et l'éducation des enfants. C'est dans cette perspective que le Vietnam a élaboré des textes de loi, des politiques portant sur l'organisation, la diffusion, la généralisation des connaissances afin de favoriser la partidpation et le contrôle des activités au profit des enfants par toute la société. Les efforts déployés par le Vietnam, l'aide de l'UNICEF ainsi que d'autres organisations internationales nous ont permis d'améliorer considérablement la situation des enfants vietnamiens, à savoir: réduire le taux de mortalité enfantine, le taux de mortalité des mères d'enfants et le taux des enfants sous-alimentés de moins de 5 ans souffrant de malnutrition; augmenter le taux de scolarisation chez les enfants, le pourcentage de la population ayant accès au système de l'eau potable; mieux pro\éger et soigner les enfants en situation particulièrement diff icile. C'est pourquoi, ils sont de plus en plus nombreux à prendre la parole devant le public, à participer aux activités socioculturelles. Ainsi il est possible de dire que les travaux concernant l'intérêt et les Droits des Enfants connaissent des progrès notables. De même, nous avons constaté des améliorations visibles en ce qui concerne la science, la méthodologie et les compétences dans le soin, l'éducation et la protection des enfants chez les spécialistes, comme dans chaque famille et dans toute la société. Cependant, la mise en œuvre de la Convention sur les Droits des Enfants reste un processus épineux tant sur le plan de la conscience-responsabilité, des connaissances des besoins des enfants, que sur celui d'une approche capable de répondre aux besoins en ressources. Ce processus est d'autant plus difficile qu'il nous est nécessaire de mettre une attention particulière sur 14

les mesures de prévention, de protection et de réhabilitation à J'égard des millions d'enfants contre les maux; résoudre les difficultés, supporter des millions d'enfants en difficultés ou ceux qui souffrent (les enfants handicapés, orphelins, sans abri, les enfants des parents divorcés, les enfants drogués ou victimes d'abus sexuels). J'espère que les rencontres «Enfance: État des lieux» organisées comme un écho favorable à la prochaine tenue du 7ème Sommet francophone sera une occasion précieuse permettant aux scientifiques Vietnamiens, Français, Belges, Suisses, Canadiens, Cambodgiens, Japonais et d'autres pays, d'étudier les besoins, la situation réelle des enfants Vietnamiens; d'échanger les leçons pratiques de soin, de protection des enfants, les mesures psycho-physiologiques, pédagogiques, médicales sous différents angles. Le but est de tirer les leçons pratiques, de mettre en œuvre les programmes d'action, de coopération multilatérale dans le temps à venir afin d'élever la qualité du soin et la protection des enfants dans un contexte propre au Vietnam et sur la base de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant. En tant que Présidente de ces rencontres «Enfance: État des lieux» je remercie sincèrement la présence du Vice-Président de la République Socialiste du Vietnam, Madame Nguyen Thi Binh, des délégués vietnamiens et internationaux à ces rencontres. Je souhaite qu'à côté des échanges scientifiques d'expériences pratiques, les organisations et personnalités françaises et étrangères auront des échanges efficaces dans la coopération avec les ministères, les organismes et les scientifiques Vietnamiens afin de mettre en place les programmes et projets d'assistance aux enfants vietnamiens. Mes remerciements vont également à l'UNICEF - Vietnam, ]' UNICEF - France, les Associations françaises ainsi que les autres qui nous ont apporté un soutien précieux pour l'organisation de ces rencontres. Qu'il me soit permis, au nom du Presidium, de déclarer ]' ouverture des rencontres « Enfance: Etat des lieux»

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I

I

Jean Blocquaux

I

V otre Excellence Madame la Vice-Présidente République Socialiste du Vietnam, Excellence Madame le Ministre, Messieurs les représentants des pays francophones, Mesdames, Messieurs,

de

la

Dans un monde, trop souvent dominé par les intérêts économiques, il est rassurant de constater que la cause des enfants peut, elle, rassembler d'aussi hautes personnalités et autant de monde. Lorsque, il y a maintenant près de deux ans un groupe d'assocÜltions françaises qui avaient déjà des liens privilégiés avec le Vietnam, a décidé d'organiser une réunion sur les problématiques de J'enfance dans le cadre des manifestations annexes au sommet de la Francophonie, il n'osait espérer une rencontre d'une telle ampleur. Je voudrais remercier celles et ceux qui ont rendu ces rencontres possibles, Merci Madame la Vice-Présidente de la République Socialiste du Vietnam, votre présence parmi nOlls ce matin démontre l'importance que votre pays attache à la cause des enfants et marque votre intérêt personnel à leur défense. Je tiens à vous dire combien toutes les autorités vietnamiennes
I Président Association « Enfance: Etat des Lieux»

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ont réservé un accueil extrêmement favorable à notre initiative, Son Excellence Madame le Ministre, Présidente du Comité de Protection et de Soins des Enfants a été pour nous une interlocutrice sachant nous exprimer clairement sa politique et définir les thèmes prioritaires qu'elle souhaitait voir aborder. Je tiens au nom de l'ensemble des participants francophones à lui dire notre reconnaissance ainsi qu'à l'ensemble de ses collaborateurs pour la part déterminante qui leur revient dans l'organisation de ces rencontres. Un colloque sérieux sur la problématique de l'enfance ne peut se faire dans le monde, ne peut être crédible sans la présence de l'UNICEF. C'est donc à cette grande organisation internationale que nous avons demandé aide et partenariat. Je dois vous dire que sans le soutien du bureau de l'UNICEF à Hanoï et du Comité Français pour l'UNICEF de Paris ces rencontres n'auraient pu se tenir. Permettez-moi aussi de profiter de cette tribune pour dire à toutes celles et ceux qui ont passé en France, bénévolement, de nombreuses soirées et week-ends à la préparation de nos rencontres, mes remerciements. lis trouvent je crois dans l'accueil qu'ils reçoivent ici la récompense de tous leurs efforts. Enfin, je tiens à remercier un homme qui nous a quitté il y a quelques mois, le Docteur Viên. TIn'est pas parmi nous pour ce colloque, mais ses collaborateurs, ses élèves, ses travaux, ses écrits seront, j'en suis persuadé, aux centres des discussions dans de nombreux ateliers. Ces rencontres ont pour nous un triple objectif: Le premier est de montrer que la francophonie a une composante sociale. Que les pays ayant le français en partage ne se préoccupent pas seulement de commerce, d'économie mais veulent aussi partager leur savoir, leurs expériences et s'entraider dans les domaines du développement social, de la lutte contre l'extrême pauvreté et évidemment de ce qui est notre thème: le bien-être et le droit des enfants. Le deuxième objectif est symbolisé par le titre même de notre projet «Rencontres ». Nous n'avons pas voulu faire un congrès, un colloque ou line conférence mais permettre aux professionnels de l'enfance vietnamiens et francophones de se rencontrer. C'est - à-dire de parler

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ensemble de leurs expériences, de leurs réussites, de leurs difficultés et de leurs échecs. De se découvrir mutuellement et comme l'écrivait Saint Exupéry, de «créer des liens ». Nous avons en ce domaine à apprendre de l'autre, il n'y a pas. dans les participants à ces rencontres de petits et de grands professeurs, de petits ou grands spécialistes, il y a 250 personnes qui vont tenter de réfléchir ensemble pendant neuf journées afin de coopérer pour être plus efficaces et plus utiles dans leur travail dans l'intérêt des enfants. Notre troisième o~jectif, et je dirai le principal, est que ces rencontres soient le début d'une longue histoire dont nous écrivons ce matin le préambule. Nous allons, je pense, prendre beaucoup d'intérêt à débattre, à nOlls informer, à nous connaître, mais, si nous atteignons simplement cet objectif, je dois vous dire que nous considérerions ces rencontres comme un échec. Nous souhaiterions que de ces journées de travail naissent des projets concrets pour améliorer la situation des enfants dans votre pays. Nous savons qlle le gouvernement vietnamien a fait du bien-être des enfants sa priorité. Nous souhaitons pouvoir coopérer avec vous dans les domaines où vous jugez que nOlls pouvons vous être utiles quand vous nous connaîtrez mieux. J'espère que lors des conclusions de ces journées, le 30 octobre à Ho Chi Minh YiJle, nous serons en mesure, ensemble, de déterminer les axes d'une future collaboration entre le collectif d'associations, que je représente, et les professionnels de l'enfance vietnamiens. Avant de conclure mon propos, je voudrais partager avec vous une réflexion: Nous devons nous considérer comme les plus grands investisseurs, bien plus performants que la plus grande des sociétés multinationales, car nous investissons sur les enfants, c'est-à-dire sur les forces qui demain auront la responsabilité de nos pays. Et nous savons, et c'est une de nos seules certitudes, qu'un enfant qui se développera harmonieusement dans un monde de solidarité et de paix sera, demain, un citoyen responsable. 19

Nguyen Thi Nhal
Lors de cette séance d'ouverture solennelle du colloque, j'adresse au nom du Centre d'Etudes de Psychologie Infantile N-T mes sincères remerciements aux organisateurs français et vietnamiens qui ont pris la responsabilité d'organiser ce colloque si prometteur. A cette occasion, je suis émue en pensant à mon mari le docteur Nguyen Khac Vien que plusieurs d'entre vous avez connu. Il nous a quitté depuis le mois de mai de cette année. Mon mari a mené ses activités dans plusieurs domaines: littérature, journalisme, traduction, santé, sports populaires, etc... Le but essentiel de toutes ses activités était de présenter sans cesse la culture vietnamienne à l'étranger et essentiellement pour les communautés parlant le français. C'est à ce titre qu'il a eu l'honneur de recevoir le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie Française en 1992. Le docteur Nguyen Khac Vien a consacré les huit dernières années de sa vie à la prise en charge des enfants vietnamiens soumis à des problèmes psychologiques et à des états dépressifs. Cette tâche qu'il a conduite dans le cadre de sa Fondation N- T nous incombe aujourd'hui. Depuis sa fondation (22 avril 1989), le Centre N-T, en qualité d'organisation humanitaire et non gouvernementale, a réalisé un certain nombre de travaux qu'on peut qualitïer de fondamentaux pour établir, dans des conditions précaires, une spécialité
I

Directrice du Centre d'Etudes

de Psychologie

Infantile

N-T 21

nouvelle relevant des sciences humaines face aux dépressions psychologiques infantiles. Concrètement le Centre N-T a : formé des praticiens de différentes spécialités: docteurs, infirmiers, enseignants... en ouvrant continuellement des structures de formation; rédigé en vietnamien les cours de psychologie sur les dépressions infantiles, traduit plusieurs ouvrages et livres spécialisés étrangers, essentiellement des livres en français. Pour normaliser ces traductions, le Centre a établi un thesaurus en vietnamien des termes scientifiques spécialisés. Il a publié un dictionnaire de psychologie en vietnamien depuis 1991, complété et réédité en 1995, puis un lexique psychologique en 3 langues : français, anglais, vietnamien, publié en 1995. A ce jour, le volume de rédaction et de traduction des livres publiés est de plus de 20000 pages; élaboré un système en 2 divisions dont un cabinet médical psychologique et pédagogique (CMPP), opérant à Hanoï, Ho Chi Minh et dans d'autres localités comme: Huê, Vinh, Thanh Hoa, Uông Bi, Hai Phong. Pendant ces 8 années, avec les méthodes d'approche de la psychologie clinique et en employant des modes d'expression comme: le dessin, le jeux, la comédie, un certain nombre de tests, des modèles de dossiers, des tableaux d'enquêtes, des études spécialisées, etc... ont été réalisés. A travers la psychologie clinique, ce CMPP a établi plus de 1500 dossiers de troubles psychologiques chez des enfants, dont 352 dossiers sélectionnés sont codés et classifiés. C'est «la source de documentation vivante» pour seconder ceux qui désireront étudier la pratique vietnamienne pour les troubles psychologiques chez les enfants. L'essentiel de l'activité récente du Centre a consisté à identifier et classifier les manifestations de la dépression psychologique rencontrés fréquemment chez les enfants vietnamiens dans le période actuelle. Il a été effectué durant 2 années, depuis octobre 1994 jusqu'à octobre 1996, avec une mobilisation collective de près de 40 personnes, professeurs, médecins, cadres d'Université de psychologie. C'est grâce à ces activités du Centre d'Etudes çle Psychologie Infantile que les services responsables de l'Etat, le mi22

lieu scientifique vietnamien et le public ont commencé à s'intéresser aux problèmes psychologiques et à la dépression infantile, maintenant reconnus comme un luxe nécessaire. Un arrêt récent (septembre 1997) du Gouvernement a reconnu qu': il est indispensable que la matière «psychologique clinique infantile» soit ense~gnée dans la Faculté de psychologie de certaines universités. L'acte officiel du Gouvernement a inauguré une nouvelle étape. Il nous incite à promouvoir la psychologie clinique infantile et à construire une génération d'enfants sains tant physiquement que psychologiquement.

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PREMIERE PARTIE L'ENFANT ET SON ENVIRONNEMENT

La Maison Verte de Françoise Dolto à Paris Mieux vaut prévenir que guérir Willy BarraI Les ludothèques et le rôle des ludothécaires Nicole Deshayes Rôle de l'école maternelle pour le développement de la socialisation de l'enfant Colette Durand Comment socialiser les «jeunes pousses» à l'école maternelle? Lê Thi Anh Tuyêt
Pratiques éducatives familiales et réussite scolaire chez les adolescents de milieux défavorisés Odette Lescarret

L'enfant au Viêt Nam Quach Thanh Tâm-Langlet
La famille et les enfants errants Do Long

La Maison Verte de Françoise Dolto à Paris Mieux vaut prévenir que guérir

Willy Barrai'
Je vais vous parler de l'une des initiatives la plus originale qui soit dans les quinze dernières années, en France, en matière des Droits de l'Enfant: la Maison Verte du Dr Françoise Dolto, à Paris. En effet, le premier des Droits de l'Enfant est celui d'être accueilli, dès sa naissance, comme un citoyen doué d'intelligence langagière: un sujet de parole. Une idée majeure, à retenir chez le Dr Françoise Dolto qui a été la fondatrice en France de la psychanalyse d'enfant: l'épanouissement des enfants commence dès le plus jeune âge. La santé et la prospérité de la société reposeront demain sur la solidarité que nous aurons su développer aujourd'hui avec les enfants. Il y a beaucoup à améliorer dans ce domaine, et les nombreuses initiatives qui surgissent en manifestent l'urgence, mais elles manquent de moyens et de soutiens. La première responsabilité des gouvernements est de se soucier de l'environnement dans lequel vivent les petits enfants, et des conditions dans ksquelles les parents remplissent leur tâche vitale et sociale d'éducateurs. Le problème est celui de la transmission de cette expérience novatrice: la Maison Verte, un lieu de parole avant
I Psychanalyste, Président de l'Association La Harpe-Enfant de Droit 27

tout. Mais au-delà de notre cheminement, comment transmettre le travail qui s'y effectue? Comment s'insèrent, comment s'enchaînent les paroles que nous livrent les parents à propos de leurs enfants? Comment les enfants s'inscriventils dans ce réseau: comme réponse à l'anxiété du parent, comme corps souffrant parfois, comme objet de désir aussi... ? Ainsi certains troubles somatiques du tout petit enfant peuvent occulter la vérité de la mère ou du couple parental qui s'y trouve à l'œuvre. Est-il de notre ressort, de notre possibilité de tenter une
« médiation langagière»

susceptible d'introduire une dialec-

tique, un questionnement sur le désir et les relations inconscientes entre parents et enfants? Dans la mesure où la transmission ne va pas sans un renvoi à la filiation, on comprendra que la question qui se pose à nous est peut-être celle-ci: quelle nécessité clinique a-t-elle amené Françoise Dolto à concevoir la Maison Verte plutôt que la multiplication ou la spécialisation de consultations en Centres de santé mentale? C'est à toutes ces questions qu'il nous faut aujourd' hui tenter de répondre.

La Maison Verte Fran~oise Dolto à Paris est la prenlière médiation institutionnelle entre parents et enfants
Je vais développer deux points pour définir ce qu'est une Maison Verte Françoise Dolto, en m'inspirant du travail réalisé par mon ami Philippe Beague psychanalyste à Bruxelles, dont il nous rendait compte lors du Colloque international que j'avais organisé à l'UNESCO, en hommage au Dr Françoise Dolto, en janvier 1990 à Paris; ceci à la suite de la signature à l'ONU, le 20 novembre 1989, de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant. Les Maisons Vertes en France et aujourd'hui en Europe reposent sur deux missions essentielles: 1/ le sevrage des enfants par les parents, en toute sécurité et sans violence, grâce à un lieu de loisirs parents-enfants. 2/ la socialisation précoce des enfants de moins de trois ans, par la prévention des troubles psychosomatiques des nourrissons et des petits enfants: la transmission des interdits fondamentaux de la culture des humains, grâce à un lieu de parole pour les parents entre eux avec un psychanalyste. 28

La Maison Verte est d'abord un lieu de rencontres et de loisirs pour les tout petits enfants en présence de leurs parents.
L'arrivée de l'enfant amène le couple à se découvrir parents et à vivre un rythme nouveau. Vivre avec un tout jeune enfant est une expérience à multiples facettes, une aventure qui interroge, qui demande patience et imagination, qui a ses joies et ses difficultés. Nous savons combien la relation mèreenfant, dans le confort et la permanence des soins, est le nid de la sécurité de l'enfant. Cependant, si cette relation dueIle n'est pas coupée de temps en temps par la présence d'autres adultes ou enfants, elle peut être, dans ce repli sur soi, source de tensions et de conflits. En grandissant, le tout-petit devient chaque jour plus avide de nouvelles découvertes, de mouvements différents, de nouveaux milieux, de nouveaux objets. La marche lui donnant assurance, son infatigable curiosité, son besoin continuel de changer d'activités dans un laps de temps relativement court déroutent souvent les parents. Comment répondre en tenant compte des besoins de chacun, en étant confronté aux exigences de la société... ? Les conditions de vie urbaine renforcent la solitude des familles nucléaires et des femmes au foyer, les privant de plus en plus de cet environnement social sécurisant que représentait la tribu familiale, le clan, le village et son « quartier ». Le jeu entre enfants est le lieu privilégié des tout-petits pour «colloquer », pour «faire parlotte» comme on dit en français..., pour entrer en intelligence de communication avec l'autre. Ainsi les jeux mis à la disposition des enfants dans la Maison Verte favoriseront les contacts des uns avec les autres, tant au niveau des activités qu'il est possible de faire en commun, que de la nécessité du partage et de ses tractations. La rencontre des tout-petits entre eux nous paraît fondamentale pour leur future insertion dans la société. Mais à condition qu'elle soit d'abord médiatisée par les parents. L'enfant nourrisson a besoin de ses parents proches de lui, avec lui, pour sa sécurité; pour pouvoir alors se risquer à jouer avec d'autres de son âge. Cette rencontre est d'autant plus aisée qu'elle peut se faire dans la sécurité que l'enfant ressent grâce à la présence d'un adulte qui lui est proche. Comme le dit Françoise Dolto, dans 29

1-son ouvrage sur « La Difficulté de vivre» : «Les enfants en crèche, en garderie, à l'école maternelle ne font connaissance et expérience relationnelle avec les autres enfants qu'au prix de la séparation sans médiation, la plupart du temps, et pour des séquences de temps prolongées abusivement pendant des heures ou pendant toute une journée dès le début. Certains enfants alors peuvent en arriver à s'isoler et à se couper du monde de manière autistique. » La Maison Verte de Françoise Dolto est donc un lieu de sevrage, pour l'enfant comme pour les parents, afin d'éviter les ravages d'un sevrage précoce à la crèche. Ce lieu de détente et de loisirs, promotionnant la socialisation du tout jeune enfant, est aussi un lieu de rencontres pour le parent, pour le proche qui accompagne l'enfant. Ainsi donc, la Maison Verte de Françoise Dolto a pour première mission d'être un lieu de socialisation et de loisirs pour les tout-petits, ainsi qu'un lieu de relaxation pour les parents, afin de faciliter le sevrage enfants-parents dans de bonnes conditions, sans violence.

La socialisation précoce des enfants de moins de trois ans, par la prévention des troubles psychosomatiques des nourrissons et des petits enfants: la transmission des interdits fondamentaux de la culture des humains, grâce à un lieu de parole pour les parents entre eux avec un psychanalyste
Certains jeunes parents se sentent souvent seuls et déconcertés devant les réactions de leur bébé. Le stress que la venue de leur enfant a provoqué les fait douter de leur capacité d'éducation, adopter des attitudes contradictoires, mettre en péril l' équilibre de leur couple; leur enfant, intuitivement, sent cette angoisse qui s'accumule autour de lui et y réagit. Comme il ne peut encore s'exprimer par le langage, il emploiera son corps comme médiateur de ses tensions. Ce seront les cris, les pleurs, les caprices, mais aussi toute une série de troubles psychosomatiques: insomnies, troubles de l'appétit, nervosité, problèmes respiratoires et pulmonaires (asthme, rhume, bronchite chronique), problèmes épidermiques (eczéma, allergies), problèmes intestinaux (coliques, vomissements). Il est diftïcile de décoder ces messages, et le langage du corps angoisse encore un peu plus les parents, les plongeant

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avec leur enfant dans le cercle vicieux d'incompréhension, de manque de confiance mutuelle et personnelle. Les médecins pédiatres, qui ont conscience de ces difficultés, n'ont malheureusement pas toujours le temps de sécuriser les parents par de longues conversations, et se voient obligés de recourir aux médicaments (tranquillisants, somnifères), pour soulager un peu les parents et les enfants en espérant que les choses s'arrangeront. Mais les choses ne s'arrangent pas pour autant. Ces médicaments sont, hélas, un palliatif qui laisse de côté l'origine même de la situation cont1ictuelle. L'enfant reste alors avec ses tensions internes, ses difficultés, sa souffrance. Ces tensions-là risquent de resurgir massivement aux différentes étapes de son avenir: l'entrée en maternelle, la vie scolaire, l'adolescence, le choix d'une profession, le choix de ses amis ou de ses partenaires. Dans ce lieu d'accueil qu'est une Maison Verte, les parents peÙvent enfin parler de ce qu'ils vivent et de ce que leur fait vivre au quotidien leur enfant. Ils peuvent aussi écouter les difficultés des autres parents, et échanger entre eux des solutions qu'ils ont trouvées. Ceci permet de sortir de cette spirale d'anxiété et de malentendus en dédramatisant les difficultés, en décodant et en comprenant les messages que le tout-petit envoie à ses proches. Le psychologue-psychanalyste présent ce jour là à la Maison Verte aide chacun à comprendre l'intelligence des messages que l'enfant tente d'exprimer à travers ses troubles psychosomatiques. Certes, les consultations des nourrissons peuvent elles aussi offrir parfois quelques possibilités d'échanges. Certes, les assistantes médicales et les bénévoles qui accueillent les parents consultants constatent à quel point le dialogue se noue facilement entre les jeunes mères et pères qui attendent la visite du pédiatre. Mais rien n'est encore prévu dans ces consultations-là pour s'y installer quelques heures afin de prendre réellement le temps de nouer des relations, de parler sans impératif d'heure de repas... Au contraire, la Maison Verte est un lieu d'accueil qui offre la possibilité de s'arrêter, de relâcher la surveillance constante que l'adulte exerce sur l'enfant, de parler avec d'autres parents avec lesquels le vécu de situations semblables permet d'établir une complicité dans les questionnements. La Maison Verte est donc et se veut un complément

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naturel de la consultation pédiatrique privée. L'anonymat absolu des familles y est préservé. Notre expérience de psychanalyste, mais aussi celle des pédagogues qui travaillent dans une Maison Verte, nous ont convaincus doublement de la nécessité de créer ce type de lieu d'accueil original. La Maison Verte est un outil de prévention des troubles affectifs et psychosomatiques de la petite enfance, dans l'espoir de changer les conditions d'accueil du jeune enfant dans notre société. Il s'agit là de voir si, en modifiant les conditions de naissance, en modifiant peut-être la manière dont on écoute les femmes enceintes, en modifiant la manière dont on écoute les enfants, d'autres choses ne vont pas pouvoir changer. Aujourd'hui, le nombre croissant de rééducations logopédiques, psychomotriciennes, d'indications cie psychothérapies individuelles ou familiales, conduisent ceux qui sont en contact avec les enfants d'âge scolaire, et les jeunes amenés en consultation, à se poser la question suivante: un certain nombre de ces problèmes n'auraient-ils pas pu être évités si nous avions pu entendre et comprendre plus tôt la souffrance, source de difficulté? Malheureusement, il est très difficile de faire prendre conscience au public de cette constatation. Malgré la solitude (liée au chômage, aux conditions urbaines...), le recours aux amis, à la famille, aux psychologues dans le simple but de prendre un peu de recul par rapport à ses soucis, de relativiser les choses, de les voir différemment est une clémarche diftïcde. Dans l'imaginaire collectif hélas, le psychologue, le psychiatre, le psychanalyste font peur: ceci n'est qu'un fantasme ! Mais ce fantasme tient bon, et ce ne sera bien souvent que lorsque la société, via l'école, viendra sanctionner les difficultés, l'échec scolaire de l'enfant, que la famille aura alors recours aux consultations psychologiques, souvent en désespoir de cause. Alors qu'il eût été préférable de venir à la Maison Verte pour éviter de vivre des situations de stress à répétition, de prévenir ces maladies psychosomatiques de la petite enfance au nom cie ce vieil adage populaire: Mieux vaut prévenir que guérir! J'imagine que chacun de ceux qui m'écoutent ici se pose maintenant la question suivante: mais comment parlent les bébés à la Maison Verte?

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Comn1ent parlent les bébés à la Maison Verte
J'emprunterai la réponse au Dr Françoise Dolto, en citant son ouvrage sur « La cause des enfants ».
«A la Maison Verte, nous voyons chaque jour combien se transforment les relations de l'enfant à la société et de l'enfant à sa mère, et de la mère et du père à leur enfant, à partir du moment où ils ont constaté qu'un enfant de quinze jours comprend la parole et qu'on peut lui parler de ce qui lui est arrivé aux dires de la mère, de ce qui se vit pour lui et qui le concerne. Dans ces implications et applications, on en est aux balbutiements d'une découverte essentielle: que l'être humain est un être de langage dès sa conception; qu'il y a un désir qui habite cet être humain; qu'il a des potentialités que nous soutenons ou que nous négativons. C'est surtout cela: il a des potentialités de désir, mais, si celui-ci n'est pas tissé d'éléments langagiers, la fonction symbolique qui est toujours en activité, durant les états de veille, marche à vide sans code, sans organiser un langage communicable. L'accueil et la communication interpsychique langagière sont indispensables. Nous ne croyons pas le bébé capable d'entendement de la parole, parce qu'il ne peut encore émettre des sons spécifiques qui répondent à son entendement des paroles qu'il entend. Mais si on assiste et sait observer sa mimique, il répond à tout. A la Maison Verte, les autres mères qui sont là - pas seulement sa mère - deviennent attentives à la mimique éloquente des enfants... » « Un jour une femme est venue avec un bébé de moins de trois mois. Elle nous dit: «Je le laisse; je vais juste en face chercher quelque chose» C'était la première fois que cette femme venait, et je lui ai dit : «Mais Madame, il n'en est pas question. Vous ne laisserez pas votre bébé. Ici, aucune mère ne laisse son bébé ». « Mais c'est juste pour aller en face! » «Eh bien, vous lui remettez son petit vêtement, vous allez juste en face et vous revenez ». « Ah ! Eh bien alors, je ne reviendrai pas ». « V ous ferez comme vous voudrez, mais vous ne laisserez pas Untel» (le bébé en question). Au moment où elle venait de dire cela, on avait vu le visage du bébé qui était tout angoissé à l'idée que sa mère allait le laisser. C'est le seul être au monde qu'il connaît et elle va le laisser dans 33

un monde inconnu où elle vient d'arriver depuis cinq mi-

mItes! Je lui ai dit :« Mais regardez votre bébé! » « Vous croyez? Mais c'est par hasard! »
Elle avait bien vu... et toutes les mamans présentes aussi mais elle le niait, c'est un hasard... J'ai dit au bébé:« Tu vois, ta maman, elle partira avec toi, ici, aucune maman ne laisse

son bébé ».
Immédiatement, il s'est rasséréné, il a regardé sa mère et c'était fini. Alors, elle est restée avec lui. A la fin de l'aprèsmidi, elle a dit aux autres mères: «Eh bien, maintenant, j'ai compris... C'est extraordinaire! Tout à l'heure, j'étais décidée à ne plus jamais revenir... Je croyais que Mme Dolto m'attaquait, mais j'ai compris que c'est dans l'intérêt du bébé... C'est extraordinaire qu'un bébé entende le langage ».

Le cas Laurence.
«Il Y a environ deux ans, une mère est venue nous voir, inquiète pour sa petite fille qui, à vingt-deux mois, ne parlait pas encore :« Quand elle a eu dix-huit mois, j'ai commencé à m'étonner qu'elle ne parle pas ». L'enfant avait apporté un ours qu'elle avait calé dans les bras de son papa, et je voyais qu'elle suivait la conversation. Je lui ai dit :« Ta mère vient pour toi, elle est un peu ennuyée de voir que tu n'entres pas dans la parole comme les autres enfants de ton âge. Nous allons parler pour toi, et toi, pendant ce temps-là, tu peux écouter ». Nous étions tous les trois ensemble, ses parents et moi, à essayer d'approfondir le problème. .T'ai demandé à la mère ce qui s'était passé quand elle avait dix-huit mois, puisque c'est à cet âge que la mère a commencé à s'inquiéter que sa fille n'entre pas dans le langage. «Rien... Rien », me dit-elle. Et je vois l'enfant qui va prendre dans un coin une poupée tout à fait délabrée, la met sur le devant de la jupe de sa mère et s'arrange pour qu'elle tombe, alors qu'elle avait bien calé le nounours dans les bras de son père. Elle la ramasse et elle la remet, visiblement pour qu'elle tombe. Alors, je dis à la mère, en nommant la petite:« Regardez ce que fait Laurence : elle apporte cette poupée délabrée (et Dieu sait qu'il Y a des poupées qui sont en bon état), elle apporte cette poupée délabrée et vous la met sur votre sexe et s'arrange pour qu'elle tombe... ça veut dire quelque chose. Il me semble que

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Laurence est en train de me dire que vous auriez fait une fausse couche quand elle avait dix-huit mois ». « Quoi? Qu'est-ce que vous dites '1... Mais oui, c'est vrai! » Et la petite me regarde, regarde sa maman, regarde son papa... et va se nicher dans sa maman quand elle me dit :« Oui, c'est vrai... J'ai fait un avortement volontaire parce que nous ne voulions pas» - « C'est cela qui s'est passé: vous ne l'avez pas raconté à votre fille. Alors elle ne comprend pas et, depuis, elle se dit: «Mais ma mère ne veut pas de moi, enfant, puisqu'eUe n'a pas voulu d'un enfant ». Un bébé est enceint co-sa mère, et si la mère refuse les potentialités de la vie, à ce moment-là, ça joue sur les potentialités vivantes de l'enfant, qui sont alors freinées. Laurence, à ce momentlà, est restée nounours de son papa, au lieu de continuer de se développer fille à l'image de sa mère. Ça a été un entretien absolument magique, diraient des gens qui ne connaissent pas la psychanalyse: miraculeux, diraient les autres, parce que la petite fille est redevenue positive à sa mère, ce qu'elle n'était plus depuis ce temps-là. Sa mère était pour elle une potentialité de danger quant à sa vie qu'eUe sentait en elle, parce qu'elle n'avait pas eu d'explication verbale sur le refus temporaire d'avoir un autre enfant: ses parents ne disaient pas qu'ils n'auraient pas d'autre enfant plus tard, mais que ce n'était pas le moment, pour leur budget, pour ceci, pour cela... On n'avait pas prévenu cette enfant que l'on n'entamait pas pour autant ses potentialités fécondes pour elle-même... puisque la fécondité est constante chez un être, avec ce qu'il reçoit des autres. Et ce freinage de la fécondité peut freiner le développement d'un enfant. Sans eUe, nous n'aurions pas su quel événement - la fausse couche de sa mère - pouvait avoir joué sur elle. C'est ]' enfant qui nous le signifiait. Bien sûr, ça aurait pu ne rien vouloir dire... Un pur hasard. Mais je ne crois pas au hasard. Elle avait niché ce petit ours, c'est-à-dire l'enfant avant d'être fille, dans les bras de son père... Et elle avait ensuite joué à ce jeu de chute d'un pipi-caca sous forme d'un bébé délabré. Elle voulait dire quelque chose... Elle ne nichait pas cet enfant sur sa mère - pas du tout - comme elle avait mis l'ourson sur son père. Elle écoutait ce que nous disions et c'était sa façon à elle de nOlls signaler ce qui s'était passé à l'insu de sa mère.

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C'est extraordinaire... Si l'on fait attention aux mimiques des enfants pendant que nous parlons, ils sont à l'unisson de ce qui est signifié à travers ce qu'ils perçoivent. Au moment où sa mère, devant nos questions concernant le signiÜé gestuel de l'enfant qui semblait parler d'une fausse couche, a confirmé avec émotion la réalité de cet événement, Laurence, soi-disant muette, a tiré son père par la manche: «Viens, papa, cette dame est embêtante, je veux m'en al1er!» Je rappelle qu'elle avait vingt-deux mois et ne « parlait» pas. L'on voit ainsi combien un tout jeune enfant est déjà à l'unisson de ce qui est exprimé comme émoi dans le langage, mais aussi combien les bébés eux-mêmes sont pris dans le langage dès la conception. Par langage, il nous faut entendre non seulement l'expression verbale, mais bien entendu aussi le langage pré-verbal des interrelations affectives. A la Maison Verte, quand des parents viennent avec leur enfant, on peut, par le bébé qui ne parle pas encore mais qui s'exprime par ses affects, comprendre ce que la mère ne peut pas dire. En résumé, «C'est une expérience concluante que ce nouveau lieu d'accueil. Il nous apparaît maintenant que c'est là la meilleure des prophylaxies des névroses infantiles et de la violence adaptative subie ou agie des jeunes enfants à la société ». Telle était la conclusion de Françoise Dolto après quatre années d'ouverture de la Maison Verte à Paris en 1983. Le Ministère de la Santé, en 1984, a reconnu ce projet d'utilité publique en le soutenant par une large convention établie pour plusieurs années. Notre Association La Harpe-Enfant de Droit a elle-même créé et financé la Maison Verte d'Erevan en Arménie. Nous soutenons aussi la formation du personnel de la Maison Verte de Moscou et de Varsovie. Notre espoir, en ouvrant ces lieux d'accueil, est de créer un lieu de vie où parents et enfants auront plaisir à se retrouver, à jouer, à parler. Dans une optique de prévention nous souhaitons que les parents soient les artisans de leur mieux-être dans une société à dimension humaine.

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Il nous faut maintenant aborder, dans le troisième temps de cette rencontre, la question du fonctionnement concret d'une Maison Verte.

Méthodologie

et principes de fonctionnement
pour ouvrir une

DEUX NECESSITES S'IMPOSENT Maison Verte, nous dit Françoise Dolto.

1/ Un lieu d'accueil, toujours le même et ne servant qu'à cela (un CMPP, c'est-à-dire un Centre Médico-Psycho-Pédagogique, ne conviendrait pas !) 2/ Des personnes d'accueil formées au sein de ce lieu. Explicitons brièvement ces deux points. l/ Un lieu d'accueil. Les parents aujourd'hui se sentent seuls et désarmés. Ils ont besoin de Iieux de rencontre informels, chaleureux, accueilJants et structurés. Citons T.B. Brazelton (médecin pédiatre aux Etats-Unis) : « Ce sont les stages de préparation à l'accouchement qui ont montré la voie à de nombreux parents. Il n'existe pas de meilleur soutien ni de meilleures sources d'information qu'un groupe de personnes du même niveau essayant toutes d'atteindre le même but. Les jeunes mamans isolées ont besoin d'être soutenues par d'autres femmes qui, elles aussi, sont sur le point de devoir quitter leur enfant pour reprendre le travail. Laisser son enfant ou ne pas le laisser risque, souvent, d'être une décision très pénible ». La mère aujourd'hui est dans la position difficile de concilier travail et vie familiale. Les enfants aujourd'hui sont appelés à vivre en institutions, il être séparés de leurs parents bien avant l'âge de l'école. Il est indispensable qu'ils y soient préparés. Citons encore T.B. Brazelton: « Il est imbécile de croire que les petits bébés ne savent pas qu'ils sont entre les mains d'une personne qu'ils ne connaissent pas. Nous pensons, au contraire, qu'ils manifestent leur conscience d'avoir affaire à des inconnus dès la quatrième semaine. Il y a dans les rapports avec les étrangers et

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les inquiétudes qu'ils suscitent certains passages délicats dont il convient de tenir compte ». 2/ Des personnes d'accueil formées au sein de ce lieu. La prévention précoce : L'importance du travail de prévention qui peut être réalisé dans un tel lieu est devenu, pour nous, d'année en année, une certitude. Accueillir l'enfant, le reconnaître comme sujet parlant et s'exprimant dans un langage «comportemental », lui proposer un cadre, un espace de vie, un terrain d'expérimentations, tant dans le champ moteur que dans le champ affectif de la relation, susciter l'occasion de la confronter à des expériences relationnelles nouvelles avec d'autres enfants, d'autres adultes et ce, en la présence sécurisante d'un adulte qu'il connaît bien et qui lui assure la continuité de son identité. Voilà redit, une fois encore, le travail de prévention souple et diversifié que la Maison Verte se donne pour objectif. Il ne s'agit pas d'une prévention classique, comme celle qui s'est développée dans le domaine médical où des moyens définis expérimentalement ont été mis en œuvre pour éviter les risques d'infection, les maladies, les handicaps, la mort... La prévention dont il est question dans un lieu tel que la Maison Verte a pour objet le savoir faire grandir », il s'agit d'aider les gens à s'aider eux-mêmes.
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Citons le Dr Françoise Dolto: «Les êtres hUI11<lins,pères, mères, enfants amenés à se rencontrer dans ce lieu, sont aidés à se comprendre entre eux et à s' entr' aider au contact d'autres alors que lorsque les parents sont Isolés, leur angoisse perfuse littéralement leur bébé et leurs enfants plus grands. Ce qui provoque, surtout chez l'enfant petit, des effets de dysfonctionnement en réponse à cette angoisse parentale. Si ces effets ne sont pas compris par les parents comme langage d'intelligence inter-relationnelle, ils déclenchent à leur tour l'angoisse des parents. Des réactions et inter-réactions inaugurent alors en chaîne sans fin, entre mère, père et enfants des relations perturbées ». (F.

Dolto in « Enfants en souffrance»).
Les questions et préoccupations que se posent les parents peuvent se dire, se vivre dans un lieu ouvert où le respect de l'anonymat, de la différence, de l'autonomie et du génie propre à chacun, sont préservés.

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A travers les rencontres, les échanges entre parents, entre parents et accueillants, entre parents et enfants, chacun peut retrouver ses propres possibilités, accepter son enfant tel qu'il est, prendre distance par rapport au mythe «du bon parent idéal» qui sommeille en chacun de nous et nous culpabilise! Parce que nous sommes persuadés que dès sa naissance, l'enfant est dans la communication langagière, que les comportements expressifs, mimiques, cris ont valeur de parole, des appels, des demandes, des réponses à des paroles entendues ou à des comportements d'autrui, nous nous adressons à lui comme à une personne, nous lui parlons, nous «traduisons» son langage corporel ou ce que nous comprenons « qu'il nous dit de lui» en mots clairs. Par sa parole, l'accueillant le reconnaît et lui fait entendre: «Tu comptes pour moi puisque je m'adresse à toi. Je cherche à te comprendre pour t'aider à ce que tu comprennes

mieux ». Les enfants acquièrent ainsi, petit à petit, conscience
de leur identité, soumise aux mêmes lois que les adultes et les autres enfants présents. La Maison Verte est un lieu de transition entre la vie isolée du cocon familial et la vie de groupe (école, crèche...) que l'enfant devra affronter seul, plus tard. Cette transition s'opérera en douceur, en présence d'un proche, dans la non-séparation. Enfin, la Maison Verte s'est aussi vue interpellée par d' autres personnes que les usagers. Son existence ne se justifie par seulement par son action préventive auprès des parents et des enfants qui la fréquentent, mais aussi par son rôle de pionnier auprès d'autres institutions dans le domaine de la petite enfance (crèches, consultations de nourrissons, écoles de puéricultrices...) Notre action préventive s'est donc développée au fil des années en direction de nombreux travailleurs de la petite enfance, .qui deviennent progressivement le relai de cette éthi.

que qUl nous amme.

Les valeurs éthiques d'un pays en crise économique pousseraient à parer au plus pressé... c'est-à-dire à centrer l'attention sur l'échec (urgences, crises, symptômes f1agrants...) pl us que sur les conditions d'oÙ naissent les difficultés.

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S'en occuper n'est donc absolument pas un luxe... bien que, paradoxalement, la petite enfance reste le parent pauvre des crédits dans le domaine de la prévention!! ! Que souhaiter d'autre que de pouvoir continuer à fonctionner dans l'esprit qui nous anime et que les pouvoirs publics entendent enfin la nécessité d'accorder, à ce type de prévention dans le domaine de la petite enfance, la priorité qu'elle mérite. Une prévention qui ne serait pas enfermante mais « AIDE A DEVENIR >l. Une prévention moins spectaculaire mais plus rentable que d'autres types de prévention centrées toujours sur un symptôme particulier. « C'est pour les enfants de 0 à 6 ans que les décideurs politiques devraient le plus faire voter des lois souples de prévention précoce ».

Résumons-nous: * Quelle est la spécificité de la Maison Verte?
Il s'agit d'un lieu d'accueil du tout-petit accompagné adulte proche. En aucun cas un lieu de consultations. d'un

Les buts sont: d'une part, le soutien à la socialisation et à l'autonomisation de l'enfant en présence d'un proche garant de son identité, et d'autre part, la prévention des troubles psycho-affectifs de l'enfant, de laisser parler et d'écouter ces petits coinçages pour qu'ils ne deviennent pas des véritables blocages d'évolution. Notre approche est empreinte de l'esprit psychoanalytique qui, selon les termes de Françoise Dolto, considère un individu comme capable de trouver sa propre réponse à toute situation où il est plongé.

* Quelle est la place de l'animateur?
Ces animateurs doivent-ils être qualifiés? Pour nous, le critère de professionnalisme a été un critère essentiel dans la mise en place de l'équipe. Professionnel ne signifie pas nanti d'un diplôme. 40

Etre accueillant à la Maison Verte implique une position tierce. L'accueillant a à soutenir cette place, une présence, une disponibilité. Il n'est pas là pour observer, juger, rechercher les besoins, les demandes, ni pour «éduquer ». Il s'emploie à ce que les situations, même difficiles (agressivité, inquiétude...) soient parlées. Il s'adresse à l'enfant en lui parlant de ce qui le concerne ou en lui signifiant clairement ce qu'il pense avoir compris de ce que l'enfant exprime. Il sollicite It:(sparents à être comme ils sont, à parler comment ils sont. A la Maison Verte, il n'est pas fait appel à un savoir médical ou psychologique, mais à la créativité de chacun. Nous considérons les visiteurs non pas comme des familles à risques mais, comme nous l'avons dit plus haut, comme des personnes riches de potentialités. On le comprendra, la place d'accueillant à la Maison Verte n'est pas une place très facile à tenir. Elle implique une expérience du travail relationnel et un travail sur soi permettant à l'accueillant d'occuper cette position tierce, sans être (trop) encombré par ses problèmes personnels. Il nous a semblé fondamental que les accueillants soient professionnellement engagés ailleurs. Chaque personne de l'équipe est payée et travaille une fois par semaine en tandem avec un autre accueillant. Il y a des réunions d'équipe régulières.
>I<

Ce que sont pour nous les dix repères essentiels

de

notre fonctionnement:

l/ L'enfant est accompagné d'un adulte proche qui reste tout le temps de la visite de l'enfant et ce, pour la sécurisation de l'enfant. 2/ Professionnalisme des accueillants et de la structure.

3/ Spécificité des locaux d'accueil qui doivent être uniquement réservés à cet usage pour éviter toute confusion dans J' esprit de l'enfant. 4/ Limitation à une tranche d'âge (de 0 à 3 ans accomplis).

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Il s'agit d 'ouvrir un tel lieu à des enfants globalement d'âge pré-scolaire. Nous avons toujours refusé d'élever l'âge d'admission

des enfants - par exemple jusqu'à 6 ans

-

parce que nous

avons constaté que les enfants plus grands ont des intérêts différents, souvent plus bruyants et plus «encombrants» que ceux des plus petits et qu'ils« chassent» les plus jeunes à qui s'adresse plus particulièrement ce lieu. 5/ Respect absolu de l'anonymat. L' ANONYMAT de l'enfant et de sa famille est scrupuleusement respecté. Les visiteurs ne donnent que le prénom de l'enfant, son âge, qui l'accompagne et le quartier d'où ils viennent et ce, pour nos statistiques propres. Nous ne savons rien du statut économique et social des parents. Nous n'intervenons pas dans la réalité d'un enfant ou d'une famiIIe, par exemple: en proposant d'aller consulter à l'extérieur ou en interpeIIant un service social pour une famiIIe qui paraîtrait en danger. II nous paraît indispensable de pouvoÜ" garantir, aux enfants et aux adultes que nous recevons, un accueil, un espace et une écoute à l'abri de tout fichage ou quadriIIage quel qu'il soit. Sans cette garantie, la Maison Verte perdrait tout son sens. 6/ Mixité de l'équipe. La mixité de l'équipe est importante afin de marquer, en ACTE, que la petite enfance n'est pas une «affaire de femmes» exclusivement. 7/ La rotation du personnel. Parce que nous ne voulons pas induire l'idée que nous représentons le bon modèle à imiter, nous avons instauré une rotation du personnel. Chaque personne de l'équipe assure une seule permanence par semaine. Les enfants et les parents qui fréquentent la Maison Verte savent qu'ils ont la possibilité de rencontrer chaque jour quelqu'un de différent et de confronter leur avis avec, éventuellement, plusieurs autres. 8/ Ouverture tous les jours... mais pas tout le temps.

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Nous avons choisi d'ouvrir tous les jours (samedi y compris) - avec le même horaire - pour permettre une grande liberté d'accès aux enfants et aux familles. 9/ Cadre et limites... tant pour les enfants que pour les parents. A la Maison Verte, tout n'est pas permis. II y a des règles dont les permanents sont garants. Limites mises à l'enfant: on ne peut pas rouler avec les petits vélos au-delà d'une certaine ligne rouge, on met un tablier pour jouer à l'eau, etc... Limites aux parents: le parent est obligé de rester tout le temps de la visite de l'enfant, inscription du prénom de l'enfant dans Ie registre, etc... rI faut qu'une règle soit signifiée clairement aux enfants et à son parent: il existe des limites auxquelles chacun est sounllS. 10/ L'exercice d'une fonction tierce: le psychanalyste. En quoi la Maison Verte est-elle différente d'autres structures ? (Consultations de nourrissons, plaines de jeux, Farandolines, Ligue des Bébés, etc...) Le psychanalyste, à la Maison Verte, permet que la parole de chacun, parents et enfants, soit soutenue dans ce qu'elle a d'unique. A la Maison Verte, le psychanalyste assure d'abord un cadre structuré. Le psychanalyste est là en tant que professionnel (payé) mais la disponibilité, ]' écoute dont il fait preuve vis à vis des enfants permettent que la Maison Verte soit un lieu privilégié oÙ parents et enfants se sentent admis, reconnus dans leur identité. Ceci implique que la Maison Verte ne soit «ni mieux ni moins bien» que d'autres initiatives, mais complémentaire et indispensable à ces lieux. Mesdames et Messieurs, je vous remercie de m'avoir offert la possibilité de faire entendre au sein de votre colloque sur Ie bien~être et les droits sociaux de l'enfant ce travail original de prévention précoce qu'a ouvert F. Dolto à Paris en 1979 et qui a donné naissance à plusieurs « Maisons Vertes» en France depuis une vingtaine d'années maintenant: environ 300 Maisons Vertes sur tout le territoire français, mais aussi à 43

Bruxelles, Moscou, Varsovie, Erevan, Jerusalem, Florence. Bientôt sans doute à Tokyo, Kyoto et Fukuoka au Japon, et, pourquoi pas, Hanoï et Ho-Chi-Minh-Ville ? si une association vietnamienne veut bien se passionner pour une si belle aventure.

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Les ludothèques et le rôle des ludothécaires

Nicole Deshaye/

Définition et fonctions des ludothèques
Définition
Une ludothèque est un espace ouvert au public réservé à l'activité ludique et organisé en service de jeu sur place et (ou) de prêt à domicile autour de matériel ludique, jeux et jouets confondus, et animé par du personnel compétent: les ludothécaires. . On peut compléter la définition de la ludothèque en la concevant soit comme un équipement de voisinage qui offre à la population d'un quartier un lieu de rencontres inter-âges organisé autour du jeu, soit un lieu plus large, ouvert sur une ville, voire plusieurs communes.

Les activités des ludothèques Le jeu sur place La structure ludothèque privilégie le jeu sur place, c'est-àdire le jeu libre sans intervention obligatoire d'animateurs. Le
I Présidente de l'Association des Ludothèques de I'lie de France (ALIF) 45

public évolue sans autres contraintes que les règles de vie de toute collectivité, choisit les jeux, les découvre et les explore dans un climat détendu. Cette ambiance de choix, d'autonomie, de disponibilité favorise la découverte, la créativité, les échanges. L'équipe de ludothécaires, pour réaliser les conditions propices à cette atmosphère de jeu et favoriser l'entrée en jeu pense l'organisation puis prépare l'espace ludique et la mise à disposition des jeux et des jouets. Lors de l'ouverture, les ludothécaires sont à la disposition des personnes présentes pour accueillir, jouer, conseiller, expliquer... Le prêt de jeu En ludothèque, on peut emprunter des jeux et des jouets pour une somme généralement modique et pour une ou plusieurs semaines, le plus souvent deux. Cela offre aux adhérents la possibilité d'explorer chez eux de manière plus approfondie des jeux découverts sur place ou vus en publicité et de redécouvrir le plaisir de jouer en famille. Les animations ludiques Les ludothèques peuvent mettre en place de manière ponctuelle ou régulière des animations ludiques. Ces activités rassemblent un nombre limité de participants sur un thème précis. Elles .l''articulent généralement autour du support jeux et jouets et s'expriment sous forme d'organisation de tournois, de jeux géants, de découverte et d'initiation d'une famille de jeux, etc. Mais elles peuvent également susciter une utilisation nouvelle du jouet en l'enrichissant d'éléments et de matériaux extérieurs et en le situant dans un contexte différent. Enfin, elles peuvent s'appuyer sur l'activité ludique pour sensibiliser les participants aux sciences et techniques, aux arts plastiques, à l'expression corporelle, au théâtre, etc. Dans ce cas, les ludothèques font souvent appel el un savoirJaire extérieur el l'équipe, provoquant des rencontres et des échanges. Les animations ludiques demandent une préparation et une organisation minutieuses. Elles se réalisent quelquefois en collaboration avec d'autres structures (bibliothèques, centres culturels, etc.).

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Toutes les ludothèques ne pratiquent pas l'ensemble de ces activités; certaines se consacrent uniquement au prêt de jeux ou au jeu sur place.

Les fonctions de la ludothèque
Suivant les options préalables à sa mise en place, le public accueilli, la ludothèque peut remplir un certain nombre de fonctions: éducation familiale, prévention, intégration sociale... Il ne faut toutefois jamais perdre de vue que la spécificité de la ludothèque repose sur la primauté du ludique. Inciter au jeu

La ludothèque - de par la diversité et le nombre de jeux et jouets proposés et leur disposition attractive - favorise le jeu
"libre, désintéressé, spontané et gratuit" tel que le définit Roger Caillois. Consacrée au jeu et à lui seul, la ludothèque lui qffre un espace et un temps sp éc {f'ique. Elle présente une solution aux limites trop souvent imposées au ludique dans notre société, dans: . l'espace (exiguïté des logements et développement de l'urbanisme), . le temps: celui qui lui est consacré n'est pas si important qu' iI pourrait nous paraître à première vue, . la reconnaissance de ses apports dans l'apprentissage. Mais plus encore, la ludothèque incite au jeu: tout est mis en œuvre par une équipe de ludothécaires pour le faciliter. Le public présent vient pour jouer, sans autre hut que son propre plaisir. Favoriser les rencontreset les échanges Lorsqu'elle est ouverte à tout public sans différenciation d'âge, que le jeu sur place est encouragé, et les contraintes de fonctionnement réduites au minimum, la ludothèque est un lieu de vie et un lieu ouvert qui permet - avec comme médiateur le jeu - les relations entre les personnes présentes. Les enfants comme les adultes y trouvent des partenaires de jeu de tous âges et de toutes origines sociales. Le clivage entre les générations, entre les cultures, entre les classes sociales dijparaÎt. Le jeu favorise les contacts, la communication entre les personnes; des amitiés peuvent se nouer, des solidarités se mettre en place. 47

Faciliter

la socialisation

La ludothèque, lorsqu'elle accueille toutes les tranches d'âge, est un espace collectif riche qui facilite la socialisation : respect du lieu, des biens, des personnes présentes, des règles de vie. Dans cette micro-société, les enfants se confrontent à un ensemble réduit mais structuré de contraintes qui les préparent à la vie sociale. La ludothèque leur donne le temps de se les approprier: par sa souplesse de fonctionnement. Observer le délai de prêt, faire attention au jeu choisi, tenir compte des autres joueurs, respecter les règles du jeu sont les points importants que les ludothécaires veulent voir respectés. Ils savent toutefois qu'il faut du temps pour y parvenir, et que la ludothèque est un endroit où l'on a le temps. Un el~f'ant avec sa famille fréquente en moyenne cinq ans la ludothèque, certains beaucoup plus. Pour le très jeune enfant, la ludothèque permet la distanciation d'avec sa mère: il y rencontre d'autres enfants, d'autres adultes, sous le regard maternel. Ce peut-être une première expérience de socialisation avant son entrée à l'école. Prévenir Dans un quartier, il y a toujours un certain nombre d'enfants laissés seuls une grande partie de la journée, le mercredi et le soir après l'école notamment. La ludothèque cette structure collective peu contraignante - est un lieu où les enfants peuvent passer le temps qu'ils désirent, s'y intégrer progressivement. Elle est dans certains cas une alternative à la rue et joue donc un rôle de prévention sans que celle-ci ne soit nommée, ni toujours reconnue, comme telle: prévention de la délinq uance et de l'échec scolaire. La ludothèque est un lieu où l'on joue et jouer est par essence facteur d'enrichissement. Le jeu suscite la créativité, la découverte, incite à la communication... En ludothèque, le jeu est plus un outil d'apprentissage qu'un support d'informations. Il aide l'individu à connaître, comprendre, découvrir, créer par ses propres moyens. Comme il n'existe pas de tabou ou d'interdit sur l'âge ou l'utilisation d'un jeu dans cette structure, l'individu prend le temps d'apprendre ce dont il a besoin, explore, organise son jeu, intègre ses différents contenus à son rythme. 48

Il a le droit de faire des erreurs, et même de régresser. Atténuer les différences sociales Les ludothèques sont facteur d'égalité sociale. La participation aux activités y est peu coûteuse: un faible concours financier pour l'adhésion comme pour le prêt est demandé aux familles afin de permettre l'accès à tous. Dans certaines ludothèques franciliennes, le prêt de jeux est gratuit ou son coût est symbolique. La politique des ludothèques est d'offrir des jeux et des jouets pour une somme modique, en parfait état de fonctionnement et en nombre important. C'est el dire de présenter des jouets de qualité, originaux, parfois très chers et de ce fait inaccessibles el beaucoup. Elles donnent ainsi el chacun, quel que soit son milieu social, un même accès au jeu. Favoriser les acquisitionset les échanges culturels Les ludothèques sont des lieux où se croisent et se mélangent naturellement les cultures. Les ludothécaires peuvent soit laisser les choses se faire, soit décider de favoriser ces rencontres, sources d' enrichjssement mutuel, en organjsant la découverte de jeux d'autres sociétés, d'autres cultures, par des expositions, des animations... Elles ont aussi un rôle important de transmission de l'héritage culturel: faire connaître les jeux ancjens, les jeux traditionnels, leur histoire et leurs règles; permettre à ces jeux de ne pas disparaître, de ne pas perdre leurs fonctions ludiques en devenant des pjèces de musées, est un soucj constant de nombre de ludothécaires. Les ludothécaires sont en effet conscjents que les jeux et jouets qu'ils mettent à la disposition de leur pubJjc n'ont pas simplement pour fonction de permettre le jeu, majs sont aussi culturels de celle-ci. Le fait d'utiJjser ces objets, sur place ou chez soj, permet donc aux joueurs de s'approprier un certajn nombre des valeurs de cette société dans laquelle ils vivent. C'est pourquoi les ludothécaÜ-es sont particuJjèrement attentifs au choix des jeux proposés, et à la façon de les introduire auprès du public.

- en tant que produit d'une société

-

porteurs des contenus

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1~ider à l'apprentisSage~e laconsommation
Les jeux et les jouets que l'on trouve en ludothèque sont le plus souvent des objets achetés dans le commerce, des produits manufacturés. Les utilisateurs ont la possibilité - en expérimentant sur place ou en empruntant - de se faire une idée sur l'intérêt ludique, les qualités des jeux, notamment ceux qui font l'objet de publicités dans les médias. Le ludothécaire peut conseiller, orienter le choix du puhlic, en fournissant des Ù1formations. L'acquisition d'un certain savoir sur les jeux et les jouets conduit les utilisateurs à être plus exigeants lors de leurs achats.

Fonctionnement
Public reçu

d'une ludothèque

L'accueil du puhlic du quartier est souvent largement ouvert. S(/[4' cas particulier, il n'y a pas de conditions d'âge. En ce qui concerne les e11f'ants qui ne sont pas encore autonomes, il est conseillé de signaler dans le règlement intérieur que la présence d'un parent ou de toute autre personne responsahle est ohlifiatoire qfln d'éviter la confusion entre la ludothèque et les structures de garde d'e'1f'ants. La ludothèque peut également accueillir un certain nombre de structures collectives: . les structures d'accueil de jeunes enfants: les assistantes maternelles, les centres de loisirs sans hébergement, les crèches parentales, les crèches familiales, les haltes-garderiesles crèches collectives... . les structures scolaires: écoles maternelles, écoles primmres... . les structures d'accueil d'enfants handicapés. Adhésions En ce qui concerne les adhésions ont peut distinguer deux types d'adhérents: . les familles L'adhésion à la ludothèque est annuelle et de l'ordre de 100 F / an / famille, mais cela peut aller de 0 F à 250 F. Certaines ludothèques préfèrent le système de l'adhésion individuelle.

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Ilfaut bien être attent~laufait que le choix d'une adhésion familiale ou individuelle ne sous-tend pas le même projet. D'wI cÔté on privilégie la venue en famille, de l'autre on laisse toute sa place à l'enfant en temps que tel. Les deux formules présentent un intérêt et méritent d'être longuement discutées. Une participation supplémentaire minime (5 F environ) peut être demandée lorsqu'on vient jouer sur place. La contribution des usagers est à moduler d'un lieu à l'autre en fonction du revenu moyen du public. oLa contribution des collectivités (classes, crèches, haltesgarderies, centres de loisirs...) est généralement d'un montant plus élevé: de l'ordre de 300 F / an / collectivité.

Rôle et fonctions des ludothécaires
Le personnel
Le ludothécaire Une ludothèque vit autour d'une personne de référence, le ludothécaire: il s'agit d'un professionnel du jeu, de l'animation et de la relation, capable de concevoir des projets, de mettre en place un réseau de communication qui ancrera la ludothèque dans son environnement. L'équipe de la ludothèque Elle peut se composer d'un ou plusieurs ludothécaires, d'assistants de ludothécaires travaillant à temps plein ou à temps partiel, ayant en charge le fonctionnement quotidien de la ludothèque (accueil, prêts de jeux, rangement, entretien...), de vacataires pouvant prendre en charge des prestations d'animations, de bénévoles du quartier - parents ou personnes intéressées - qui peuvent aider à l'accueil des enfants, au prêt et à l'animation de la ludothèque. Il faut bien c01nprendre qu'une ludothèque constitue un tout et qu'elle ne peut pas fonctionner sans ludothécaire.

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Eléments de Budget
Pour commencer, il faut savoir que lorsqu'on envisage la création d'une ludothèque, on doit faire face à deux types de besoins en matière de financements: . des besoins ponctuels, uniques, d'aide au démarrage, c'est ce qui est regroupé dans le budget d'investissementC'est le plus facile à trouver, bien évidemment car unique. . des besoins qui pérenniseront l'action. Ils sont regroupés dans le budget de fonctionnementIl s'agit ici d'une charge annuelle à couvrir et qui va évoluer en fonction du projet. Il est el noter que les ludothèques, qui ont plus de 20 ans d'existence en France, n 'Ollt toujours pas de reconnaissance institutionnelle et que la profession de ludothécaire n'est pas non plus reconnue en tant que telle, ma If? le fort dévelopré pement actuel de ces structures.

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Rôle de l'école maternelle pour le développement de la socialisation de l'enfant

Colette Durand! Depuis la Loi Organique et le Décret Organique du 18 janvier 1887 qui l'ont organisée, mise en place, fait fonctionner, l'école maternel1e française a pour mission d'accueil1ir les enfants des deux sexes de deux à six ans et de leur donner en commun les soins que réclame leur développement physique, moral et intel1ectue1. La réglementation, certes, a évolué depuis un siècle mais l'école maternelle est toujours, et plus que jamais, une école, l'école de base, premier fondement de l'école primaire. Le deuxième niveau est l'école élémentaire, mixte comme el1e, qui reçoit les élèves de 6 à Il / 12 ans. L'école maternelle a pris un tel essor dans les années 60/70 qu'elle ne peut plus accueillir tous les enfants de 2 ans, mais notre nouvelle Ministre déléguée s: est engagée à faire évoluer la situation. Par contre, cent pour cent des familles qui le souhaitent peuvent scolariser les enfants de 3 à 6 ans dans cette école non obligaJ:oire mais gratuite. Les enseignants sont rémunérés par l'Etat au même titre que ceux qui exercent dans les collèges et les lycées. Dans les villes et même dans les campagnes, un pourcentage important de mères travaillent et sont obligées de confier leurs enfants dès l'âge de trois mois à des structures
I Présidente du Comité OMEP FRANCE 53

d'accueil: il peut s'agir de structures collectives comme les crèches où les petits commencent de bonne heure l'expérience de la collectivité mais elles sont payantes et n'existent pas en nombre suffisant. Des assistantes maternelles, des nourrices agréées sont habilitées à garder chez elJes des petits d'âges différents. Pour ces enfants comme pour ceux gui quittent leur famille pour la première fois, l'entrée à l'école maternelle marque une étape importante. Pour la première fois, l'enfant va être confronté à un gramt groupe, un ensemble d'une trentaine qui constituent l'effectif de la classe. Il va devoir se familiariser avec l'enchaînement des activités gui caractérisent le lieu scolaire. Comment l'école maternelle va+elle s' y prendre à travers ses trois sections, petits, moyens et grands, pour socialiser des enfants de toute origine, issus de milieux socioculturels di versifiés?

L'école maternelle:

le milieu

L'école maternelle offre un milieu différent du milieu familial. C'est un milieu protégé, et qui doit l'être, où l'enfant vit avec ses camarades, où il se trouve en présence d'adultes autres que ses parents. Milieu, également, où le rythme de vie est à la fois plus collectif, en raison du nombre d'enfants, et plus adapté qu'à la maison. L'école maternelle offre à l'enfant un milieu matériel créé pour lui, de là un rapport aux objets différent de celui qu'il peut entretenir dans son milieu familial. A l'école, tout est pour lui mais rien n'est à lui. Interdictions et permissions ne sont pas les mêmes que dans la famille: ainsi, l'école demande de manipuler la terre, de mettre les mains, voire les pieds dans la peinture pour laisser traces et empreintes; à la maison, il doit veiller parfois à ne pas se salir. D'ailleurs, en section de grands, le dessin, le jeu ne reçoivent plus toujours la faveur des familles qui préfèrent que leur enfant apprenne à lire le plus tôt possible. L'école maternelle a compris ces oppositions, sources de conflits, et pratique une politique d'ouverture contrôlée aux familles qui apporte aux jeunes élèves la sécurité affective nécessaire à leur épanouissement.

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L'école maternelle: son idéologie
Plus l'enfant est jeune, plus il existe une distance entre ce que la société attend de lui et ce qu'il peut assumer. On attend d'un enfant qu'il soit propre, qu'il se fasse comprendre, qu'il dise «merci », mais l'institutrice module ses réactions en fonction de ce qu'elle sait de lui; elle n'est pas sourde au langage bébé; elle doit savoir encourager et être patiente. L'école maternelle partage avec toute l'entreprise éducative l'idée que l'école doit former le citoyen d'une démocratie. Elle insiste sur le fait qu'il faut se centrer sur l'enfant, répondre à ses besoins, respecter ses possibilités. Il faut donc penser ensemble les deux principes: l'enfant doit s'intégrer dans une société l'enfant doit développer au maximum ses potentialités. Les éducateurs doivent ainsi faire alterner deux attitudes en fonction de ces deux objectifs: d'une part, encourager le respect des règles, les bonnes habitudes d'autre part respecter la spontanéité, l'initiative et susciter la créativité. La sociabilité se construira selon des étapes dont il faut favoÜser l'éclosion, le fonctionnement car l'enfant ne possède aucun mécanisme social tout monté.

La genèse de la sociabilité
On peut schématiquement résumer ainsi les étapes de la sociabilité de l'enfant: A 2 ans, il participe de tout son corps avec tout ce qui l'entoure dans une indifférenciation avec les autres dans ses comportements moteurs, affectifs et intellectuels. Le petit, égocentrique, adhère à la situation dans laquelle il est placé; il se trouve dans une attitude de participation. Au cours d'un exercice moteur, par exemple, l'observation de ceux qui ne dansent pas avec les autres les révèle absorbés par les mouvements de ceux qui dansent et qu'ils ne quittent pas des yeux; ils font preuve d'une véritable tension musculaire. Ils participent à leur manière à l'activité. Vers 3 ans, l'enfant commence à se connaître et se conduire en sujet distinct d'autrui; il diversifie progressivement ses relations avec le milieu: il fait preuve 55

d'imitation ou, au contraire, marque une distance ou même une opposition. On sait que la crise du personnalisme, le «moi tout seul », par exemple, jette l'enfant dans des conflits divers qui sont la traduction de sa revendication à être lui-même, conflits dont il faut préserver le caractère fonctionnel en évitant deux écueils contradictoires : cacher les conflits sous prétexte d'apprendre les règles du jeu social ne pas intervenir en cas de crise, ce qui peut entraîner un enfermement dans un paroxysme du conflit dont il est difficile de sortir. A 4 ans, la crise est dépassée, l'enfant atteint l'âge de la grâce, âge d'aisance mais aussj de timjdité, de charme, d'amour de soj. A 5 ans, l'enfant a encore un besoin fondamental d'être approuvé par l'adulte et par ses aînés, mais il affirme de plus en plus son souci d'autonomie c'est-à-dÜe son besoin de garder son Ü1dividualité tout en acceptant son appartenance au groupe, groupe dont les règles de vie sont communes. C'est la paradoxale alliance de l'indépendance et de l'appartenance. Ainsi à l'âge de l'école maternelle, l'enfant passe d'une attitude de participation à l'ambiance à une imitation de l'acte d'autrui dans une sorte de comportement parallèle sans avoir vraiment conscience de l'autre. Puis, dans un comportement associatif, il intègre l'autre dans son projet mais sans se demander quel est le projet de l'autre. Enfin dans un comportement coopératif, il s'interroge sur son projet, sur cel ui de l'autre et essaie de construire un projet commun. Cette étape marque la fin de la scolarité maternelle et l'entrée au cours préparatoire de l'école élémentaire réunis maintenant dans ce qu'on appelle le cycle 2. Le caractère théorique de cette analyse trop abstraite ne vous a pas échappé. Elle constituait seulement un rappel du développement de l'enfant en bonne santé physique et mentale dans ses relations avec des enfants de son groupe d'âge.

L'individualisation
La socialisation 56 qui s'effectue dans l'école, c'est parado-

xalement un travail d'individualÎsation, c'est-à-dire ce que chaque enfant fait par lui-même, pour lui-même mais aus~i par rapport aux autres. En famille ce rapport est fusionne!. A 3 ans, il découvre son identité, l'identité de ses parents, de ses proches. Il est le fils de...le frère de...Il a un statut particulÎer ou n'en a pas. L'école offre à l'enfant d'élargir cette individualisation à une individualisation face à tous les autres qui sont ses pairs, ses égaux. Il découvre qu'il peut tenir plusieurs rôles: dans la classe, iI est petit ou grand, acteur ou spectateur, leader ou suiveur, chef d'équipe ou équipier. Il prend consCÎence de cette multitude de possibiIités qui l'aident à devenir une personne autonome. Il découvre progressivement un monde qui n'est pas seulement régi par des relations de dépendance mais par des règles de vie collective auxquelles on peut se référer pour assumer des responsabilités à sa mesure. L'enfant se sentira encore plus fort lorsqu'il aura appris. Ses savoirs et ses savoir-faire lui donneront aisance et assurance à ses yeux et aux yeux des autres; c'est l'approbation, la reconnaissance par autrui d'un acte réussi qui permet l'affirmation de la personne. Plus l'enfant est jeune plus l'apprentissage passe par le contact avec l'objet, la matière. L'objet l'intéresse dans la mesure où il a une action sur lui; il le découvre par imitation ou encore par la méthode intuitive des essais et des erreurs, l'utilise de mieux en mieux, se sert de son expérience pour le combiner avec d'autres objets. L'enseignant intervient pour l'aider à conceptualiser son action, à la formuler dans la mesure de ses moyens, à utiliser les termes exacts dans une syntaxe claire et aussi pour relancer le jeu et le faire évoluer. C'est ainsi que l'enfant progressera sans cesse en s'appuyant sur le connu qu' iI intègre rapidement pour faire des incursions dans la nouveauté. A titre d'exemple, il connaît la pâte à modeler dont il se sert avec une certaine habileté, découvre le plâtre qui durcit rapidement en séchant. En coulant le plâtre dans une petite « cuvette» en pâte à modeler, il réalise un moulage dans lequel il peut inclure toutes sortes de petits objets. Il transformera encore l'ensemble en le peignant et en le décorant. Chaque jour, les multiples activités vécues, formulées, intériorisées, mémorisées lui permettront peu à peu de prendre une distance avec l'agi, de se construire, d'enrichir son mental, de nourrir son imaginaire. Il se sentira plus fort en s' exprimant et les registres d'ex57

pression sont multiples et variés à l'âge de l'école maternelle. Pour les besoins de l'analyse, nous distinguerons nettement ce paragraphe du précédent mais toute expression implique une résurgence de ce qui a été appris et n'échappe pas complètement à l'imitation qu'en tout cas elle peut provoquer chez les autres. Ne confondons pas l'expression avec une extériorisation spontanée. S'exprimer (fait de «ex », au dehors, et «premere », presser) c'est extérioriser intentionnellement sa pensée et l'état de son affectivité. Pour déclencher une expression véritable, il faut faire naître un besoin ou encore, provoquer une émotion préalable. Toucher la sensibilité, piquer la curiosité, étonner, effrayer un peu sont autant de mobiles qui sont de nature à entraîner une expression dans un domaine ou dans un autre. Ces mobiles ne peuvent pas être improvisés. L'institutrice y a réfléchi: elle a prévu les circonstances dans lesquelles elle les introduira. Elle vit ellemême les situations qu'elle suggère, elle s'y implique pour que les enfants soient réellement touchés par les propos ou la mise en scène qu'elle leur offre. L'activité qu'elle appelle devra être relancée (là aussi) pour ne pas tourner court. Elle prévoit donc les rebondissements en continuant à jouer le jeu et en étant disponible à toute proposition exploitable c'est-àdire susceptible de donner vie et ampleur au projet pris en compte par l'ensemble de la classe. Tout l'art de l'institutrice est de savoir tirer parti de certaines propositions et négliger discrètement les autres. Mais son rôle ne se limite pas à un aspect relationnel comme on l'entend dire parfois; les stimulations toniques sont nécessaires mais pas suffisantes. On devra introduire des contenus spécifiques à chaque domaine: le domaine corporel avec les activités ludiques à l'intérieur et à l'extérieur de la classe, l'expression gestuelle et la danse qui se trouve au carrefour du domaine corporel et du domaine musical le domaine plastique, pictural, graphique l'activité langagière orale et, avec les plus grands, l'activité langagière écrite. D'une section à l'autre, l'altente et l'exigence de l'institutrice vont varier. Une progression devra apparaître à travers les activités d'expression comme à travers toutes les autres.

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Quelques exemples
Un exemple dans le domaine corporel, le rythme et la locarnation: A la marche assez rapide des petits qui correspond à leur rythme propre, à la course qui leur est tout aussi naturelle à trois ans, succèdent le galop, le galop de côté, le sautillé avec une jambe puis l'autre. On peut ralentir ou accélérer les allures entre 4 et 6 ans quand les enfants savent mieux passer les commandes du cortex aux membres inférieurs et exécuter, sans temps de retard, un rythme perçu. Ils sont alors capables de produire des rythmes avec des instruments à percussion pour que d'autres puissent évoluer. Dans le domaine pictural et dans une perspective d'évolution et de progression entre les trois sections, les petits vont d'abord jouer avec la couleur, la mélanger, faire toutes sortes d'expériences et seront capables à 4 ans de réaliser des fleurs qui éclatent au printemps, un oiseau merveilleux, une forêt magique, à 5 ans de figurer des sujets mobilisateurs, une maternité ou un loup qui fait vraiment peur par la seule rencontre de couleurs dures et sombres laissant à peine percevoir le bout d'une langue rouge. En dessin et graphisme, domaine privilégié de l'école maternelle : les classes disposent d'une grande variété d'instruments scripteurs et de supports accumulés avec ingéniosité, boîtes d'étoffe, cartons, papiers de différents formats mais aussi, très simplement, de feuilles de papier et de crayons noirs bien taillés. Par une exploration de tracés à laquelle il prend plaisir à se livrer, le jeune enfant donne aux traits, aux courbes, aux boucles, aux volutes, aux spirales qui s'enchevêtrent une complexité et une exubérance de plus en plus assurées. Des exercices fréquents impliqmmt consignes et contraintes, judicieusement dosés, ne peuvent qu'enrichir le vocabulaire de forme (trait, spirale, rond, carré, zig-zag...), préciser les réponses relevant de la motricité fine, organiser et accélérer la représentation mentale. Citons, pm exemple, comme exercice, la reproduction de sa propre production par translation, par symétrie par rapport à un axe ou la reproduction agrandie, miniaturisée trois ou quatre fois, exécutée en eft1eurant le support ou au contraire en appuyant fort un graphisme proposé par un autre. On peut aussi proposer la reproduction d'une structure en en retranchant un élément ou en en modifiant la direction si le sujet s'y prête. Et après un entretien sur 59

1la fête, ou le rêve, ou la visite d'une exposition de masques, les dessins jaillissent, tous différents mais exprimant une émotion vive vécue en commun. Les productions sont présentées à l'ensemble de la classe dans un esprit positif et chacun reçoit un encouragement pour son effort. L'expression verbale: au cours des multiples activités évoquées destinées à assurer et renforcer les apprentissages comme au cours des activités d'expression, le langage, véhicule d'une pensée, est omniprésent. Il prend les formes variées d'un dÜtlogue à deux ou à plusieurs dans les petits groupes, et, s'il s'agit de l'ensemble de la classe, d'un questionnement suivi de réponses multiples, de commentaires, d'informations, de suggestions, de récits, de bilans, de projets. L'institutrice offre un modèle parfait et veille à faire parler tous les enfants en éveillant réellement le désir de parler, en créant le besoin de parler. En écoutant, l'enfant pourra progresser mais il faut qu'il parle pour vraiment apprendre à maîtriser le langage oral. L'institutrice rectifiera discrètement une prononciation défectueuse, un mot écorché, une structure maladroite sans jamais vexer l'enfant qui peut se bloquer. Elle lui donnera simplement la bonne forme et essaiera d'y revenir ultérieurement. Les trois composantes du langage, vocabulaire, syntaxe, phonétique seront travaillées séparément dans des séquences courtes mais intenses, assurant les bases nécessaires à des prises de parole efficaces. Un enfant qui parle clairement et apporte des informations intéressantes est écouté. Tous les enfants de la classe devraient bénéficier de ce privilège: c'est le pari que chaque enseignant peut se donner.

Les facteurs de la socialisation nelle

à l'école mater-

Individualiser c'est déjà socialiser avons-nous dit. Mais l'école maternelle a également prévu des temps forts spécifiques pour renforcer la cohésion du groupe classe. En dehors de la classe, il existe des moments où tous les enfants de l'école se côtoient comme à l'arrivée à l'école le matin où à l'heure de la sortie. Ces moments doivent être courts car les enfants se sentent perdus s'ils ne sont pas suffisamment encadrés. La foule effraie le petit en particulier qui n'y a aucun repère. Ce n'est que lorsqu'il aura reconnu un certain nombre d'enfants de sa classe, qu'il aura entretenu avec eux des ha60