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Vingt ans d'institutions monétaires ouest-africaines

488 pages
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EAN13 : 9782296157125
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Vingt ans d'institutions monétaires
ouest -africaines

1955-1975

Robert JULIENNE

Vingt ans d'institutions monétaires ouest -africaines 1955-1975
Mémoires

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture: Billet émis par la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest.

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0149-X

« Notre Union monétaire peut être considérée comme exemplaire. Certes elle exige de nous une discipline, mais celle-ci est beaucoup plus légère que celle qui s'imposerait si nous voulions surmonter isolément les difficultés d'une saine gestion monétaire. Nous avons démontré que nous savions, dans les moments difficiles, tirer les conséquences qui s 'imposent, parfois à /'improviste, des liens entre le franc français et notre monnaie.. cela a été possible grâce à notre solidarité dans la coopération librement acceptée. » Président GARANGO

10 décembre 1968

Ce livre est dédié aux chefs d'Etats membres de l'Union monétaire ouest-africaine qui, lorsque j'ai cessé mes fonctions, après m'être consacré pendant vingt ans à leur
monnaie, m'ont demandé d'écrire mes mémoires, comme contribution à l'histoire de leur pays dans une période fertile en événements. Je remercie Monsieur le Président Félix Houphouët-Boigny et Monsieur le Président Léopold Sédar Senghor de bien vouloir en patronner la publication.

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INTRODUCTION

Cet ouvrage n'est pas un traité d'économie politique ou monétaire; il ne traite pas non plus des mérites et des contraintes de la zone franc ou de la parité, bonne ou discutable, du franc C.F.A. C'est la relation, parfois anecdotique, parfois appelant à réflexion, des événements que j'ai vécus en tant que responsable monétaire dans l'Afrique de l'Ouest francophone adhérant à la zone franc. La période de vingt ans qui est couverte, de 1955 à 1975, a été fertile en événements: territoires de la République française à l'origine, jouissant d'une plus grande autonomie à la suite de la loi-cadre de 1956, la plupart de ces pays acceptent la Communauté lors du référendum de septembre 1958, auquel,

seule, la Guinée répond « non ». Une période quelque peu agitée s'ouvre alors,
celle des grands choix, où le Soudan, devenu Mali, prend également sa liberté monétaire, alors que six autres Etats, suivis ultérieurement par un septième, décident de créer une Union monétaire, avec une coopération française. Beaucoup doutaient alors, et le cas des nouveaux Etats indépendants de la zone sterling paraissait confirmer leur scepticisme, que cette organisation, considérée par les intéressés eux-mêmes comme une expérience audacieuse, fût viable. Et cependant elle a trouvé sans trop de mal l'équilibre entre l'unité de monnaie et les droits des Etats et a prouvé sa viabilité. Adaptée entre 1973 et 1975 à l'évolution économique et politique, elle a montré qu'elle maintenait sa vigueur en intégrant à nouveau le Mali en 1984 et en devenant un pôle d'attraction appelé à jouer un rôle capital dans toute la région ouest-africaine. C'est parce que j'ai été témoin, et parfois acteur dans mes fonctions purement techniques, de tous ces événements, avec des responsabilités identiques d'un bout à l'autre de cette période, quoique sous des raisons sociales successives différentes, que des chefs d'Etat m'ont demandé, à la fin de ma mission, de rédiger mes mémoires à leur sujet. Il s'agit donc d'un ouvrage essentiellement historique, dont la trame est l'histoire entremêlée des institutions monétaires et des institutions politiques, naturellement liées avec la prédominance normale de la politique, au long des événements ci-dessus rappelés, qui ont façonné les Etats de l'Afrique de l'Ouest francophone en eux-mêmes et dans leurs solidarités régionale et internationale.

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Selon le vœu des chefs d'Etat, ce travail voudrait être un ouvrage de référence, traitant pour tous ceux qu'intéresse l'évolution de l'Afrique, comme simples esprits curieux, ou comme historiens, ou tenants d'autres disciplines, de tous les aspects de la matière évoquée. Il présente de ce fait une contexture hétérogène et un volume qui pourrait dérouter le lecteur, s'il n'était pas prévenu.

Chercher, pour un témoin, à relater dans un intérêt historique les multiples facettes des institutions décrites conduit à traiter des problèmes les plus divers, même s'ils n'ont pas en soi la même importance, aussi bien affaires administratives avec certains de leurs aspects matériels, que méthodes de fonctionnement, motivations de la politique monétaire ou positions gouvernementales. Chaque lecteur y prendra ce qui l'intéresse le plus, à moins qu'il ne veuille appréhender un ensemble que lie un contexte historique. Certaines affaires qui peuvent paraitre secondaires n'ont d'ailleurs pas été les moins importantes dans les débats de l'époque, comme dans les appréciations ultérieures: ainsi, à titre d'exemples, les contraintes ayant pesé sur les aspects m&tériels de l'émission monétaire (implantations de la Banque centrale, espèces émises...), la longue marche vers l'africanisation des services dans un contexte évolutif, la recherche de l'équilibre à réaliser pour l'émission d'une monnaie commune entre instances nationales et internationales qui a intrigué tant d'observateurs étrangers. J'aurais pu aussi faire un ouvrage plus synthétique, et donc moins volumineux. Mais la demande qui m'était faite était de dépasser les descriptions sommaires, qu'auraient pu rédiger des auteurs extérieurs à ces événements à partir de fonds aisément accessibles. Elle était de transcrire ma mémoire personnelle, avant qu'elle ne s'éteignît, en rapportant avec précision tous les faits intervenus dans les multiples composantes de la matière abordée et les positions exposées devant moi par les divers acteurs, qui, sans cela, risqueraient de rester méconnues, alors qu'elles peuvent permettre historiquement de situer les responsabilités tout au long de l'évolution décrite.

Ce livre a donc été en grande partie écrit d'après mes souvenirs et des documents qui me sont propres, souvent notes rédigées à mon seul usage lors d'événements importants dont elles constituent un véritable journal, entretiens avec les chefs d'Etat et les autorités politiques, séances de travail avec mes présidents, débats des conseils de l'Union monétaire et de la Banque centrale, réunions internationales. J'ai fait aussi appel aux souvenirs de certains de mes anciens collaborateurs que je remercie vivement. En sus de quelques synthèses portant sur des évolutions calmes au cours de périodes longues, on trouvera la description, jusqu'ici inédite sous cette forme, de la vie telle qu'elle s'est effectivement déroulée, avec ses rythmes successifs, ses développements parfois logiques, parfois inattendus et même quelquefois cocasses. J'espère que le lecteur y trouvera de ce fait à travers le long exposé

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que justifiaient des soucis historiques, l'intérêt d'une période capitale et souvent bouillonnante dans cette partie du continent africain et ses relations extérieures, dans une matière essentielle à la vie de populations entières, la monnaie de tous ces Africains, petits ou grands auxquels, par les responsabilités que j'ai eues envers eux, m'a lié un affectueux attachement.

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1
L'INSTITUT D'ÉMISSION DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE ET DU TOGO ( 1955-1958)

LA CRÉATION DE L'INSTITUT D'ÉMISSION

En ce début de l'année 1955, les porteurs de billets de banque en MriqueOccidentale française et au Togo ne se doutaient pas, dans leur quasi-totalité, que les coupures détenues par eux, et qui pourvoyaient à leurs besoins ou constituaient leur épargne, étaient depuis six ans dépourvues de base légale. L'absence de conscience d'une situation aussi extravagante était certes chose heureuse, car on s'imagine l'effervescence et le trouble dans les transactions qui en eussent résulté s'il en avait été autrement. Les billets continuaient bien d'être émis, comme il en était depuis plus de cinquante ans, - exactement depuis la promulgation d'un décret du 29 juin 1901 - par la « Banque de l'Mrique occidentale», banque privée qui avait pris établissement autorisé en Mrique française, - et cela par décret impérial du 21 décembre 1853 - à traiter des opérations « de banque, de prêt, d'escompte et d'émission» et avait commencé ses activités en août 1855. Mais le privilège d'émission concédé à la B.A.O. pour une période limitée au 29 janvier 1949 avait expiré à cette date sans que le grand public en fût bien conscient.

la suite de la

«

Banque du Sénégal ». Celle-ci avait été elle-même le premier

Ce n'était pas la première fois que le régime monétaire de l'Mrique noire française présentait des anomalies. Aucune loi n'était intervenue lors de la première expiration, le 29 juin 1921, du privilège accordé vingt ans auparavant. Mais, tout au moins, même si la régularité d'une telle méthode à courte portée était contestable, des décrets successifs intervenaient tous les six mois de 1921 à 1928, pour proroger l'exercice de ce droit. La loi du 29 janvier 1929 régularisait enfm cette situation en renouvelant pour vingt ans le privilège de l'émission de la B.A.O. Au cours de la seconde de ces deux décennies, bien des événements s'étaient passés, et d'abord la guerre de 1939/1945, avec ses incidences sur le continent africain. La coupure politique qui s'était produite entre les territoires demeurés dans l'allégeance du Gouvernement de Vichy, et ceux qui s'étaient rangés sous l'autorité du général de Gaulle s'était matérialisée dans leur régime monétaire. Dans le second groupe, le privilège d'émission avait été dévolu par une ordonnance du 24 juillet 1942 à la Caisse centrale de la France libre, dont

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la Caisse centrale de la France d'outre-mer devait prendre la sùite, et la B.AO. n'y jouait plus qu'un rôle de banque primaire. Elle conservait, par contre, dans le premier groupe l'exercice des droits découlant de la loi de 1929. Par ailleurs l'évolution des idées politiques et économiques tendait à remettre en question le principe même de l'exercice de l'émission monétaire par une banque privée, aussi bien pour des raisons de fond que pour des considérations de fait. Aussi, au cours des discussions de la loi du 2 décembre 1945 portant nationalisation de la Banque de France et de quatre grandes banques de dépôt, le gouvernement, saisi d'amendements dans ce sens, avait promis d'établir un projet de nationalisation des banques coloniales d'émission. Celui-ci fut effectivement déposé le 11 avril 1946: il reposait sur le principe général de l'exercice des fonctions monétaires par la puissance publique, ce transfert devant s'effectuer cas par cas selon les opportunités et le degré d'urgence. Les premiers projets de loi annoncés devaient concerner Madagascar et l'Afrique occidentale. Mais ce texte ne vint jamais en discussion. Le régime de Madagascar était traité quelques années plus tard, la loi du 29 mars 1950 renouvelant son privilège à la banque de Madagascar et des Comores transformée en société d'économie mixte avec participation prépondérante de la pùissance publique, Etat français et les deux territoires intéressés. Le gouvernement Pleven pensa que le débat intervenu à cette occasion sur cette nouvelle orientation des régimes monétaires outre-mer avait été suffisamment exhaustif pour ne pas être repris entièrement à propos de l'Afrique occidentale. Il se borna donc à insérer dans le projet de loi budgétaire de 1952 un article renouvelant pour vingt ans à compter du 29 janvier 1949 le privilège de la B.AO., celle-ci se transformant selon le précédent de la Banque de Madagascar. Mais M. Pleven fut remplacé par M. Edgar Faure, et celui-ci par M. Pinay. Le fameux article, bien que repris dans tous les projets de lois de finances établis par les gouvernements successifs, ne vint jamais en discussion. C'est finalement en décembre 1952, qu'introdùit dans un projet de loi relatif aux comptes spéciaux du Trésor pour 1953, il fut l'objet d'un débat à l'Assemblée nationale, mais sans aboutir pour autant. En effet, bien que le ministre de la France d'outre-mer, M. Pfimlin, eût insisté pour son adoption

immédiate, invoquant le fait que « les émissions monétaires étaient depuis le
21 janvier 1949 juridiquement irrégulières», et que « le Parlement ne pouvait

laisser subsister une situation vraiment très critiquable », celùi-ci estima que le problème méritait d'être posé dans toute son ampleur et non d'être traité « à la
sauvette ». « Rien ne serait plus dangereux, sous prétexte qu'il faut en fmir avec du provisoire, d'entériner pour vingt ans, dans la hâte d'un débat budgétaire

omnibus une solution juridique contestable.

»

L'Assemblée décida donc de

disjoindre cet article. Il fallut attendre encore trois ans une décision. Ce n'est pas que l'anomalie de la situation ouest-africaine tombât dans l'oubli, ni qu'il y eût désormais désaccord sur l'exercice par la puissance publique de la fonction monétaire. Mais le débat restait toujours aussi vif entre les partisans d'un Institut public d'émission et ceux d'une B.AO. avec participation publique majoritaire, et

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cette opposition devait bloquer toute tentative de solution. En décembre 1952, l'Assemblée de l'Union française s'était prononcée pour la première formule, reprise en octobre 1953 à l'Assemblée nationale par une proposition de loi d'origine parlementaire, qui ne vint en discussion que pour demander l'avis de l'Assemblée de l'Union française, sans avoir d'autre suite. En mai 1954, c'est le renouvellement du privilège à la B.A.O. réorganisée qui était retenu dans un projet de loi du gouvernement Laniel, lequel, démissionnant quelques semaines plus tard, ne put le mener à bien.

Ce fut le gouvernement Mendès France qui eut enfin la possibilité de régler l'affaire grâce aux pouvoirs spéciaux que lui accordait la loi du 14 août 1954. Sur le fond de l'affaire, il estimait, contrairement à son prédécesseur, que le privilège de l'émission devait être exercé par un établissement public plutôt que par une banque, même à majorité publique. A cet égard, et en dehors de toute considération de principe, l'évolution du système bancaire créait un argument de fait qui, au fur et à mesure que le temps s'écoulait, prenait de plus en plus de poids. Pendant et après la guerre de 1939-1945, des banques françaises avaient créé en Afrique occidentale un réseau d'agences qui était devenu important et se développait chaque année. Au 31 décembre 1954 quatre banques autres que la B.A.O. y avaient 46 agences (dont 10 ouvertes en 1954). Elles admettaient difficilement d'avoir à solliciter des concours de trésorerie, avec l'exposé de leur gestion que ceux-ci comportaient, auprès d'un établissement, qui, étant également banque primaire, se trouvait être leur concurrent, avantagé au surplus par le fait qu'il pouvait se financer à meilleur compte qu'eUes grâce à rémission monétaire. M. Buron, ministre de la France d'outre-mer, prépara donc un projet de loi confiant le privilège à un établissement public ( 1). Le choix de fond étant fait dès septembre 1954,le gouvernement trouva préférable par la suite d'utiliser la procédure des pouvoirs spéciaux dont il bénéficiait. Celle-ci lui apparaissait, à la lumière du passé, comme le moyen le plus sûr de régler enfin rapidement une affaire, dont le poids naturel était propice à l'enlisement. Son usage était, dans ce cas, conforme au paragraphe de la loi du 14 août 1954 visant les structures économiques des territoires d'outre-mer. La décision se matérialisait par un décret du 20 janvier 1955, accompagné d'un texte similaire pour l'Afrique équatoriale et le Cameroun. Dans chacun de ces deux groupes de territoires était créé un établissement public auquel serait confié le service de l'émission monétaire.

* **
Le décret énumérait les opérations que l'Institut d'émission serait habilité à traiter et en confiait la gestion à un conseil d'administration de dix-huit membres, dont six devaient représenter les territoires de sa zone d'activité, et
(I) Et de même en A.-E.F..Cameroun. avec comme différence que le choix «banque ou
établissement public» ne s'y posait pas.

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dont le president etait nomme par arrête conjoint des ministres des Finances et de la France d'outre-mer. Ce president avait egalement la qualite de directeur general, mais pouvait deleguer des attributions à un directeur general nomme par les mêmes ministres. La dotation de l'etablissement etait constituee par l'Etat. Les statuts devaient être approuves par un règlement d'administration publique, à partir duquel le nouvel etablissement devait être operationnel dans un delai de trois mois. Entre-temps seraient conclus les conventions destinees à transferer le service de l'emission (2) et un accord entre la B.AO. et l'Institut determinant les conditions dans lesquelles la première mettrait à la disposition du second ses reserves de billets, ses services et ses installations pour son demarrage. Enfin les operations de l'Institut devaient être contrôlees par un collège de censeurs. En fait, sauf pour ce qui concernait les rapports entre l'Etat et la B.AO., les travaux et la procédure ainsi prévus ne pouvaient démarrer qu'après la désignation des premiers dirigeants appeles à participer aux études nécessaires et à l'élaboration dès textes. Dès le début, il y avait accord entre les deux ministères interesses pour qu'il y eût en A-O.F., comme en A-E.F., un directeur général pourvu d'une délégation de pouvoirs du président. Par contre les intentions divergeaient concernant ce dernier. Le ministre des Finances souhaitait que les deux Instituts eussent un président commun, afin d'assurer plus efficacement la coordination de la politique monétaire dans l'ensemble de l'Mrique noire, et pensait pour ce poste à un financier, Roger Goetze, alors directeur du budget. Le ministre de la France d'outre-mer estimait que ce cumul n'était pas conforme aux textes ayant crée les deux etablissements, ni aux particularites économiques et politiques des deux groupes de territoires justifiant des présidents distincts. En outre, il pouvait difficilement admettre que les quatre postes concernés fussent tous confiés à des financiers. Etant d'accord avec son collègue pour que les directeurs généraux appartinssent à cette catégorie, il entendait que les présidents fussent choisis en raison de
«

leur connaissance des problèmes africains, et leur expérience des relations

humaines avec les élus des territoires et les representants des grands intérêts économiques et sociaux». Après arbitrage du president du Conseil, Edgar Faure, les présidents furent désignés parmi les hauts fonctionnaires de la France d'outre-mer. Nul choix ne pouvait être meilleur pour l' Mrique occidentale que celui, devenu officielle 4 mai 1955, de Robert Tezenas du Montce!. Outre ses qualités éminentes d'esprit et de cœur, celui-ci avait, au cours de sa carrière, fait preuve de competence et connu les rouages et les hommes dans les secteurs divers où il aurait à intervenir ou à se mouvoir: finances par son appartenance à la Cour des comptes; problèmes et hommes des territoires africains, comme inspecteur géneral de la France d'outre-mer; diplomatie par les missions de négociation qui lui avaient été confiées lors des différends entre la France et l'Inde à propos des comptoirs français de ce sous-continent; haute administra(2) Décharge de ce service de la B.A.O. à l'Etat, puis transfert par ce dernier à l'[nstitut d'émission. 20

tion dans le cadre de situations politiques difficiles comme directeur général du ministère des Relations avec les Etats associés. Il devait pendant sept ans faire face avec courtoisie, bonne humeur et discernement aux problèmes les plus délicats, comme à ceux d'une gestion courante. Quant à moi, je fus désigné comme son directeur général, du fait que je traitais depuis cinq ans de problèmes monétaires de la zone franc. * ** C'était une tâche passionnante qui s'offrait au président et au directeur général de monter de toutes pièces cette banque d'émission et la rendre opérationnelle pour le 1eroctobre 1955, c'est-à-dire dans moins de cinq mois. Nous nous attachions aussitôt à deux catégories de tâches: les unes à caractère opérationnel et matériel, le choix des premiers collaborateurs et la disposition d'un minimum de moyens de travail; les autres de nature institutionnelle: l'étude avec les ministères compétents et la Banque de France de ce que seraient de façon précise le statut juridique, les interventions et la structure du nouvel établissement. La petite équipe qui devait former ultérieurement la direction générale fut constituée en fonction des compétences et de l'expérience de chacun de ses membres. Pierre Maestracci, directeur général adjoint, s'était intéressé depuis longtemps aux problèmes économiques des pays en voie de développement; chargé de mission au commissariat général au Plan, il avait dirigé le cabinet de M. Pfimlin, quand celui-ci était ministre de la France d'outre-mer; conseiller de M. Plimlin devenu ministre des Finances, il avait suivi à ce poste les premières mesures d'application du décret du 20 janvier 1955. Pierre Sanner, le futur directeur des études, connaissait par son expérience de l'inspection générale de la EO.M. tous les problèmes des territoires concernés; conseiller du ministre de la France d'outre-mer, il avait été chargé d'étudier les réformes à proposer au statut de ceux-ci et avait ainsi une vision de l'avenir. Michel Durand et Marcel Vuillod, administrateurs à la direction du Trésor, où le premier était un spécialiste des finances ultramarines, devaient être respectivement directeur des opérations financières et secrétaire général de l'Institut. Pour la direction du crédit, le gouverneur de la Banque de France avait détaché un de ses meilleurs inspecteurs, Gabriel Rattier. Enfin le président appelait auprès de lui un de ses jeunes et brillants collaborateurs des Etats associés, Maurice Ulrich, que sa présidence d'Antenne 2 devait plus tard révéler au grand public après une carrière diplomatique, avant de devenir conseiller d'Etat, puis, en mars 1986, directeur de cabinet de Jacques Chirac et surnommé comme tel« l'homme tranquille de Matignon». En même temps que l'équipe se constituait, on parcourait Paris à la recherche de locaux. En attendant que celle-ci aboutît, le directeur général de la Caisse centrale de la France d'outre-mer nous prêta un petit appartement appartenant à celle-ci, où nous commençâmes à travailler au 235 du boulevard Saint-Germain.

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* ** Avec ces quelques moyens humains et matériels, les premiers problèmes concernant le statut et les fonctions de l'Institut d'émission étaient appréhendés. Il s'agissait d'abord des règles généîdles qui présideraient à l'exercice de ses responsabilités monétaires et de ses relations avec l'Etat, ainsi qu'avec son prédécesseur, la RAO. Au cours des mois de mai et de juin, les futurs statuts étaient étudiés dans le détail avec les deux ministères intéressés et la Banque de France, à partir des projets élaborés par chacun d'eux; ils étaient définitivement arrêtés et approuvés par un décret du 15 juillet 1955. Un texte paru le même jour fixait la dotation à un milliard de francs métropolitains, ce qui était très faible par rapport aux investissements auxquels l'Institut devait faire face en locaux, installations et matériel d'émission. Cette étape préalable étant franchie, les conversations furent poursuivies avec les pouvoirs publics sur la convention à conclure avec l'Etat à propos des conditions dans lesquelles celui-ci transférerait le service de l'émission qui lui serait rendu par la RAO. La teneur en était déterminée en grande partie par l'accord que celle-ci avait elle-même passé avec l'Etat le 29 mars pour sa décharge. En même temps étaient menées avec cet établissement des discussions très détaillées sur les conditions dans lesquelles il louerait à l'Institut ses services et ses installations pour lui permettre de démarrer et de fonctionner avant que celui-ci eût constitué ses moyens propres sur chaque place. Quel que fût le prix d'une telle coopération entre le prédécesseur et le successeur, sans laquelle le second n'aurait pu fonctionner rapidement, il fallait tout au moins disposer, dès le début, d'un personnel local de direction propre à l'Institut, pouvant assurer sans interférence la liaison avec les autorités des 9 territoires, les relations avec les banques, le contact quotidien avec les agences de la B.AO. pour leur donner des directives utiles et veiller aux opérations traitées par elles pour le compte de l'Institut. Il aurait aussi à préparer les implantations propres au nouvel établissement. Bien qu'il ne dût y avoir que neuf directeurs d'agence (un par territoire), leur recrutement était d'autant plus difficile qu'il leur fallait partir très rapidement pour que tout fût prêt en temps voulu. L'Institut d'émission des Etats associés d'Indochine étant alors en cours de liquidation, cette coincidence permit d'engager quatre de ses anciens collaborateurs pour Conakry, Bamako, Lomé et Cotonou. La Banque de France détacha deux de ses directeurs, dont l'un avait eu une expérience sénégalaise, pour Dakar et Abidjan. Il ne fut pas possible de faire mieux dans les délais, de sorte que la Mauritanie fut rattachée temporairement à l'agence de Dakar, la HauteVolta (3) à celle d'Abidjan, le Niger à celle de Cotonou. Sans doute le directeur devait-il dans les deux derniers cas faire I 000 kilomètres pour aller
(3) Aujourd'hui Burkina Faso.

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d'une de ses agences à l'autre. Mais c'était la seule solution de dépannage, qui, en raison des opérations restreintes à cette époque des territoires de l'intérieur et surtout de la Mauritanie, s'exécuta sans dommage pour eux. * **

Bien sûr, tous ces préparatifs devaient, ainsi que l'élaboration des projets d'avenir, être étudiés sur place, où il était au surplus nécessaire de prendre contact avec les autorités et personnalités politiques, administratives, économiques et financières. Le président et le directeur général entreprirent donc deux voyages en juillet et en septembre 1955 pour connaître physiquement leur nouveau domaine. C'est à l'occasion de tels déplacements qu'apparaissaient dans leur évidence certaines caractéristiques qui devaient influer grandement sur les conditions de fonctionnement de l'Institut d'émission, notamment l'immensité de la zone à couvrir, la faiblesse et la dispersion de sa population, le caractère encore élémentaire de ses structures économiques. Au cours du premier périple, qui devait conduire de Paris à Dakar, Conakry, Abidjan, Lomé, Porto-Novo (alors capital~ du Dahomey) (4), puis de Niamey à Paris, le second étant consacré à Bamako et Ouagadougou, l'étendue géographique apparaissait la caractéristique la plus frappante. De la côte sénégalaise à la limite orientale du Niger, on compte en effet à peu près autant de kilomètres que de Paris à l'Oural. Les futures agences de l'Institut ne représentaient que quelques points épars dans cette immensité de 4869000 kilomètres carrés. Cette tournée de prises de contacts présentait aussi un grand intérêt au plan de la connaissance d'hommes qui allaient jouer un rôle important dans l'évolution politique. Bernard Cornut-Gentille, futur ministre du générai de Gaulle, était alors haut-commissaire de France en A.-O.P. et avait comme collaborateur direct Yvon Bourges, futur gouverneur de Haute-Volta, avant de devenir lui-même haut-commissaire en Afrique centrale, puis en Afrique de l'Ouest. Pierre Messmer, qui avait laissé en Mauritanie le souvenir d'un gouverneur fasciné par le Sahara, était gouverneur de Côte-d'Ivoire. Après les troubles violents qui avaient opposé dans ce territoire les Africains aux métropolitains, il travaillait avec Félix Houphouét-Boigny à établir le climat de concorde, qui devait y assurer la réussite de la décolonisation. Un de ses sujets de satisfaction était d'avoir réussi, en recevant régulièrement des personnalités blanches et noires invitées en ménages,à faire systématiquement danser au Palais du gouvernement les fenunes blanches avec ses invités noirs et inversement; il constatait que, dans l'ambiance ainsi créée, il dégelait les rapports humains et effectivement ces « sauteries» systématiques arrivaient à créer des rapports personnels détendus entre hommes et femmes de couleur différente. Au Togo, le haut-commissaire Spenale, futur président de l'Assemblée
(4) Aujourd'hui« République du Benin..

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européenne, défendait le particularisme de son territoire sous mandat. Le gouverneur Bonfils à Porto-Novo, avait trouvé dans la salle à manger gubernatoriale un « panka» qui lui rappelait l'Indochine et que des boys manœuvraient pour éventer les convives pendant le déjeuner, car la climatisation n'était nulle part répandue, et, en ce temps-là, les administrations ne disposaient pas de crédits à cet effet. Campé sur un rocher dominant le Niger à Niamey, le gouverneur Ramadier, fils du président, isolé de ce qui était alors la partie économiquement utile du territoire située dans l'Est autour de Maradi et de Zinder (on disait qu'un de ses prédécesseurs avait fait déplacer la capitale de Zinder à Niamey uniquement pour pouvoir contempler les couchers de soleil sur le Niger) faisait préparer par son épouse d'excellentes bouillabaisses aux.poissons du Niger, qui rappelaient au ménage le pays natal.

Au cours de ces voyages furent pris les premiers contacts avec des personnalités africaines appelées à occuper une place éminente dans les événements ultérieurs. Ainsi, à l'occasion de la fête nationale vécue à Dakar le 14 juillet 1955, pendant laquelle, selon une tradition bien établie, la première grande tornade de l'hivernage accompagnait la revue des troupes, la présence de parlementaires et des membres du grand conseil me permettait de faire la connaissance de MM. Léopold Sédar Senghor et Félix Houphouët-Boigny, avec lesquels je devais tant travailler par la suite. A une fête de nuit sur le stade municipal, j'étais assis auprès du second; je regardais avec intérêt et curiosité cette personnalité déjà célèbre, ce médecin qui avait tant fait pour revaloriser la condition noire, au risque de provoquer des émeutes et d'être lui-même poursuivi; qui, siégeant comme député apparenté au groupe communiste, avait, après une politique habilement menée par de hautes personnalités, quitté celui-ci pour s'inscrire à l'U.D.S.R, et décidé, trouvant en Pierre Messmer une personnalité agissant dans le même sens, de travailler à l'épanouissement de son pays dans la concorde avec la France.

Les métropolitains et les Africains travaillant à cette ouverture n'avaient pas toujours la tâche facile auprès des classes dirigeantes de l'une et l'autre catégorie. L'Islam semblait entretenir dans certains territoires comme le Sénégal, la Guinée, le Soudan et le Niger, des réserves dans les comportements; les relations étaient plus aisées dans les pays à dominance animiste, avec de larges îlots christianisés, comme la Côte-d'Ivoire, le Togo, le Dahomey et la Haute-Volta. Les métropolitains faisaient parfois preuve d'un complexe de supériorité; non seulement l'africanisation des postes d'encadrement était très faible (celle des postes de direction étant nulle), mais les responsables d'administrations dans une certaine mesure, ceux. du secteur privé dans leur quasi-totalité, l'estimaient impossible avant un long délai. EUe n'existait pratiquement pas à la Banque de l'Afrique occidentale, à laquelle l'Institut d'émission devait se substituer. Un snobisme poussé jusqu'au ridicule conduisait même jusqu'à estimer impropres à la consommation d'un Blanc d'excel-

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lents produits locaux. Voyant arriver sur la table, au cours d'un dîner offert en notre honneur par un banquier, un magnifique poisson, le président Tezenas du Montcel s'était écrié: «Oh, quel beau "capitaine"! » La maîtresse de maison blêmit aussitôt, et déclara d'un ton vexé: « Mais, monsieur le président, c'est un poisson qui vient de France. » Les villes étaient très différentes de ce qu'elles sont devenues. Si Dakar, bien que maintenant plus étendue, n'a pas tellement changé du fait de son site et du degré de développement qu'elle avait alors atteint en tant que capitale fédérale, si Conakry, un peu endormie dans ses fleurs et ses arbres s'avançant dans la mer, s'est plutôt dégradée après l'indépendance, Abidjan était une ville coloniale aux maisons basses, mijotant dans son humidité au bord de ses lagunes; on franchissait celles-ci à une vitesse réduite sur un pont de bateaux embouteillé une bonne partie de la journée, et on montrait, comme le dernier cri, l'immeuble dit des « fonctionnaires» de cinq à six étages, alors que maintenant automobiles et chemin de fer franchissent la lagune sur plusieurs ponts de béton et que les gratte-ciel pullulent dans le quartier du Plateau. Cotonou n'avait pas encore enlevé à Porto-Novo le siège du gouvernement et des administrations du Dahomey. La Mauritanie ne comptait aucune ville et sa capitale était installée dans un quartier de Saint-Louis, capitale du Sénégal, hors de son territoire. Saint-Louis, qui se glorifiait d'être une ville française depuis beaucoup plus longtemps que Nice ou Chambéry et d'avoir vu s'élaborer un cahier de revendications pour les états généraux de 1789, était la résidence d'une bourgeoisie un peu endormie, mais fière de son passé et d'être la capitale de deux territoires, le Sénégal et la Mauritanie.

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Les mesures préparatoires au démarrage de l'Institut d'émission s'élaboraient sans manifestation spectaculaire dans le petit appartement du boulevard Saint-Germain ou au cours de ces tournées, ce qui faisait dire à Pierre Moussa, directeur des affaires économiques au ministère de la France d'outre-mer: « On ne voit rien se passer. L'Institut d'émission ne pourra jamais démarrer le

1eT octobre», et je lui répondais: «Ne vous en faites pas ; tout tournera à la
date voulue; pas besoin de bruit inutile. » Le conseil d'administration ne devait d'ailleurs être constitué qu'au début de septembre, car, en dehors du président et de deux membres de droit (le directeur général de la Caisse centrale de la France d'outre-mer et le président de l'Institut A.-E.F.-Cameroun), il restait quinze membres à désigner, dont six au titre des territoires. Sept d'entre eux représentaient les ministères des Finances et de la France d'outre-mer et les autorités monétaires (Banque de France et Comité monétaire de la zone franc). Deux autres devaient être choisis pour leur expérience des questions économiques et monétaires africaines. L'un de ceux-ci, M. Lemaignen, était une personnalité de grande classe. Homme d'affaires de haut niveau, ayant développé une bonne partie de ses activités en Afrique, il connaissait parfaitement les données et les milieux 25

économiques et politiques. Aussi joua-t-il un rôle éminent au sein du conseil, jusqu'à ce qu'il fût appelé, au début de ] 958, à devenir membre de la nouvelle commission économique européenne et à s'y occuper des pays d'outre-mer. Son successeur fut M. Gallenca, président de la conférence des présidents des chambres de commerce de l'A.-O.F. Le second était M. Poilay, directeur général de la B.A.O. Cette désignation avait été critiquée par les autres banquiers; elle facilita cependant le passage entre les deux régimes successifs de l'émission monétaire. Deux des administrateurs désignés par le grand conseil de l'Afrique occidentale tinrent une place particulière en raison de leurs responsabilités politiques et de leur compétence financière: Léon Boissier-Palun, président du grand conseil, avocat défenseur à Dakar, personnalité d'une grande intelligence et rompue aux affaires, esprit brillant et remarquable « débatteur» ; Jean Delafosse, premier vice-président de la coopérative des planteurs africains de Côte-d'Ivoire, aux interventions moins percutantes, mais solidement charpentées. A la différence du calme Laurent Bandaogo, contrôleur des P.T.T. à Ouagadougou, le Dr Justin Amohadegbé, également membre du grand conseil, dont il présidait la commission de législation, était un administrateur aux réactions abruptes; apparenté à la famille royale d'Abomey, il devait prendre une part active à l'évolution politique quelque peu orageuse du Dahomey. Le seul représentant de la fédération n'appartenant pas au grand Gonseil était le syndicaliste guinéen, David Soumah, alors président de l'union fédérale C.F.T.C., qu'il devait transformer en 1956 en confédération africaine des travailleurs croyants, dans le double souci de se centrer sur l'Afrique et de privilégier un idéal spirituel, qu'il fût musulman aussi bien que chrétien. Sur ce second point, il s'opposait à son compatriote Sékou Touré, promoteur de la confédération générale des travailleurs africains, opposition qui, transposée au plan politique, devait conduire à des incidents sanglants, atteignant leur paroxysme à Conakry au début de mai 1958. Enfin, l'aimable D' de Médeiros représentait le Togo avec une grande gentillesse. * ** Le conseil put dont être réuni le Il septembre 1955 dans une salle mise à sa disposition, faute de locaux appartenant à l'Institut, par le ministère de la France d'outre-mer. Il était informé des règles de base posées par les textes fondamentaux et, à partir de ceux-ci, engageait un débat sur les conditions de prise en charge des responsabilités monétaires, ainsi que sur l'organisation et les futures implantations de l'Institut. Il étudiait les deux conventions négociées avec l'Etat sur les conditions du transfert et les relations avec le trésor public, et avec la B.A.O. pour l'utilisation temporaire de ses services. Il prenait les décisions nécessaires au démarrage des opérations, notamment dans le domaine du crédit. Les conventions étaient alors signées, puis approuvées par décret, et, tout étant désormais prêt, la date effective du transfert de l'émission fut fixée au 30 septembre 1955 par arrêté interministériel. Les directeurs d'agences étaient sur

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place, prêts à procéder aux premières opérations matérielles. Avec l'appui du directeur général adjoint et du directeur des études envoyés en mission dans la zone afin de faire face sans délai à toute difficulté éventuelle, ils reprenaient à la RA.G. toute son activité d'émission monétaire et notamment reconnaissaient les encaisses et le portefeuille transféré dans la nuit du 30 septembre au lor octobre à 0 heure. En même temps, les services centraux, encore constitués par un personnel très réduit, emménageaient tant bien que mal dans les plâtres d'un immeuble en cours de finition, 127, rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, dont le conseil venait d'autoriser l'achat de deux étages.

LES CARACTÉRISTIQUES DE LA ZONE D'ÉMISSION OUEST-AFRICAINE

La principale caractéristique économique et financière de l'Afrique-Occidentale française et du Togo à cette époque était la place limitée, tant géographiquement que socialement, de l'économie monétaire, alimentée pour l'essentiel par l'exportation d'un petit nombre de produits agricoles et par le flux des dépenses publiques de la métropole. Pour ces territoires immenses, couvrant une superficie proche de celle de l'Europe et égale à la moitié de celle de la Chine, où les deux implantations extrêmes de l'Institut d'émission étaient plus éloignées l'une de l'autre que Paris l'est d'Istamboul, n'ayant entre eux que des relations difficiles sur une côte sablonneuse protégée par une barre hostile, puis par des voies ferrées ou de mauvaises pistes de I 200 kilomètres de longueur, la notion d'une économie ou d'un marché d'ensemble était purement théorique. L'étendue, les conditions naturelles (Sahel ou forêt) conduisaient au cloisonnement, en même temps qu'elles enflaient démesurément le coût de toute action humaine. Cette terre immense était aussi très peu pourvue en hommes; à peine plus de trois fois la population parisienne de l'époque répandue sur huit fois et demie la superficie de la France. Et encore, l'implantation de ces hommes était-elle très fragmentée par les conditions naturelles ou historiques, et non répartie selon une adaptation naturelle aux capacités du milieu: pays Kabré surpeuplé dans le nord du Togo, tandis que la basse Côte-d'Ivoire manquait de main-d'œuvre, un tiers de la population de l'A.-O.F. à l'intérieur de la boucle du Niger, région dont la contribution économique, si elle était mesurée en tonnes de production exportable sur le marché international, était à peu près négligeable. L'établissement de la paix intérieure permettait toutefois des migrations temporaires de main-d'œuvre, qui devaient contribuer tant au développement de certaines productions qu'à celui de la circulation fiduciaire et des transferts d'épargne sous forme de billets de banque. Le circuit économique prédominant était alors celui qui se déroulait au sein de la cellule sociale élémentaire, où les rapports production-consommation consistaient en échanges de biens ou services à l'intérieur du groupe sans règlement monétaire. La production autoconsommée assurait la satisfaction des besoins de la majorité de la population, non seulement alimentaire, mais

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encore de combustible, logement, parure. Sans qu'on pût établir de chiffres sérieux, on estimait qu'elle pouvait s'approcher de la valeur de la production donnant lieu à des échanges monétaires. Ceux des besoins qui ne pouvaient être couverts dans le cadre de l'économie de subsistance étaient le plus souvent satisfaits par des marchandises de production étrangère au milieu local, acquises contre livraison de produits du cru exportés généralement en l'état sur des marchés éloignés, l'activité économique des marchés intérieurs sur des produits locaux étant quasiment limitée à ceux entrant dans l'alimentation traditionnelle. Le revenu en monnaie de l'Ouest africain provenait donc pour une grande part de l'exportation d'un très petit nombre de produits agricoles, essentiellement oléagineux, café et cacao, livrés à l'état brut, à la seule exception des "arachides du Sénégal en partie triturées sur place, et destinés à être placés sur des marchés alimentaires caractérisés par une forte concurrence internationale pour des consommations limitées et par des variations de cours brusques et profondes. Les trois catégories de produits cités ci-dessus représentaient, en 1956, 84 % des exportations, l'arachide assurant à elle seule, sous forme brute ou élaborée près du tiers de celles-ci. La localisation des grosses productions (Sénégal pour les arachides et secondairement Soudan et Niger; Côted'Ivoire et secondairement Guinée et Togo pour le café; - Côte-d'Ivoire encore et secondairement Togo pour le cacao) provoquait des flux financiers très inégaux selon les territoires et sans rapport avec leurs populations respectives, les déshérités étant le Dahomey, qui se rattrapait en partie par une vocation commerciale certaine, la Haute-Volta dont la population relativement abondante vivait en autoconsommation ou par sa main-d'œuvre émigrée, et la Mauritanie, dont la population était essentiellement nomade, à l'exception des cultivateurs noirs de la vallée du fleuve Sénégal. Tout en étant secondaires dans cet ensemble, certaines productions étaient importantes pour un territoire déterminé. Telle était en Guinée la banane, dont les techniques de production et de commercialisation étaient suffisamment délicates pour avoir nécessité la constitution de coopératives permettant aux planteurs africains d'affirmer leur place en face des plantations européennes. Par contre, en Côte-d'Ivoire, les exploitations forestières ne s'étaient pas encore ouvertes, ne serait-ce qu'en raison des contraintes d'investissement, à des gestions africaines. A l'exception de ce secteur forestier, les exploitations européennes étaient limitées à l'ananas, la banane et un peu de café, dans le sud de la Côte-d'Ivoire et en Guinée. Dans le Sahel, elles étaient inexistantes. Les essais de culture mécanisée tentés sous l'égide des pouvoirs publics, notamment l'Office du Niger au Soudan, Richard Toll dans la vallée du Sénégal, la Compagnie générale des oléagineux tropicaux en Casamance avaient été un échec. L'essentiel de la production agricole était bien le fait des Africains eux-mêmes et avec leurs méthodes de culture. La réalité de toutes ces productions était mal connue et les statistiques qui en étaient établies par l'administration fort incertaines. Seules étaient vérita.

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blement suivies les productions et les transactions ayant un mpport direct avec le commerce extérieur, telle que la commercialisation de l'amchide, du café, du cacao, des bananes ou du coton. Et encore ces chiffres étaient-ils souvent très inférieurs à la réalité en raison du volume des transactions traditionnelles avec les territoires anglophones voisins échappant à la douane. Il en était ainsi pour le poisson séché et fumé exporté du Soudan et le bétail allant de Haute-Volta vers la Gold Coast, tandis qu'à l'inverse, un volume appréciable d'objets manufacturés de fabrication européenne ou asiatique entrait, hors douane, aux frontières de la Gold Coast et du Nigeria, arrivant meilleur marché, grâce à la fiscalité modique à l'entrée dans ces territoires, que s'ils avaient été importés directement. Ces mouvements frontaliers faussaient dans une proportion importante les statistiques de production et de commercialisation des produits les mieux suivis: les arachides du Niger où rien ne matérialisait dans la zone productrice la séparation entre Niger et Nigeria, et surtout le cacao du Togo. En raison des différences des prix pratiqués dans les deux pays et des conditions du change manuel entre monnaies, les tonnages de cacao produits en Gold Coast qui venaient se faire commercialiser clandestinement au Togo étaient tels qu'ils dépassaient parfois la production togolaise. Celle-ci n'avait guère de rapport avec les statistiques d'exportation du territoire.

La diversification de l'économie était très faible, bien qu'elle progressât régulièrement dans le domaine des industries alimentaires et du traitement des productions agricoles locales, notamment des corps gras, amchides, huile de palme, coprah. Mais ces activités de transformation étaient de gestion européenne, qu'elles relevassent du secteur privé (les plus importantes étant les huileries d'arachide du Sénégal) ou du secteur public (notamment les huileries

de palme du Dahomey, dites « huileries du Plan»). Hors de ce secteur, la seule
production industrielle importante était celle du ciment au Sénégal. Par contre, la poursuite des plans d'équipement assurait une activité soutenue aux sociétés de génie civil et de tmvaux publics, qu'il s'agisse de la production d'énergie thermique et des études des sites hydmuliques, notamment en Guinée, des installations portuaires de Dakar, Conakry et Abidjan, où était entrepris le percement de l'isthme lagunaire; du renforcement du réseau routier, de l'améliomtion des voies ferrées, de la multiplication d'aéroports correctement équipés. La prospection minière était activement poussée dans certains territoires: fer en Mauritanie, phosphates au Sénégal et au Togo, bauxite en Guinée. Mais, à l'époque, ces travaux et leurs premières réalisations n'avaient guère d'impact sur la vie des populations africaines, sauf pour un nombre restreint de salariés. Le commerce lui-même était en grande partie entre les mains, au niveau le plus élevé, de sociétés européennes et, au-dessous d'elles, des Syro-Libanais. Cependant, les Africains, souvent excellents commerçants, tenaient dans ce secteur un rôle important, notamment dans certains territoires; ils géraient très habilement de grosses affaires commerciales, au Sénégal et au Soudan tout particulièrement, tandis qu'au Dahomey et au Togo la

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corporation féminine des négociantes jouait avec brio de tous les problèmes d'approvisionnement, de transport et de change. Pour la majeure partie de la population, demeurée rurale, les conditions de vie étaient d'autant plus incertaines que les résultats du travail annuel étaient très variables suivant les circonstances naturelles: ainsi la récolte d'arachide variait parfois de plus d'un tiers d'une année à l'autre. Celle de la campagne 1954-55, lors de la création de l'Institut d'émission, avait été nettement mauvaise. Aussi, le mouvement conduisant une fraction sans cesse croissante de la population à se détacher de la vie rurale traditionnelle, avec son organisation sociale bien réglée, ses conditions de vie et de travail frustes et difficiles, était-il bien déclenché. L'attrait de la ville, des rémunérations monétaires du secteur privé et du secteur public entrainait des groupes de plus en plus nombreux à essayer de vivre suivant des modes inspirés de ceux des Blancs. De plus en plus absorbés par la culture de denrées destinées à l'exportation, les producteurs de certaines zones demandaient à l'importation de couvrir des besoins qu'ils assuraient eux-mêmes autrefois.
Il est certes normal qu'une zone en voie de développement ait une balance commerciale déficitaire. Celle de l'Afrique de l'Ouest, pour autant qu'on pût considérer comme valables les chiffres officiels, (car les transactions avec les pays voisins et notamment avec l'ancienne Gold Coast et le Nigeria n'étaient que très imparfaitement recensées) présentait des déficits variant considérablement d'une année à l'autre, augmentant de 69 % en 1955, diminuant de 49 % en 1956, bondissant de 140 % l'année suivante. La brutalité de ces mouvements était liée à la prédominance de l'agriculture dans l'économie: résultats très fluctuants des récoltes, évolution des cours mondiaux des principaux produits. Mais surtout l'analyse des importations révélait un déséquilibre économique, facteur d'une dangereuse dépendance: alors que les biens d'équipement importés, évalués à prix constant, étaient restés stables entre 1949 et 1956, les biens de consommation avaient presque doublé, et parmi eux les produits alimentaires. avaient progressé de 123 %. Les importations étaient destinées pour les deux tiers de leur valeur à la satisfaction directe des besoins de la population et pour plus du cinquième à son alimentation, proportion aberrante pour des pays dont l'agriculture et l'élevage constituaient l'activité essentielle. Parmi les conséquences de cette économie de traite, la plus regrettable était sans. doute la structure commerciale qu'elle avait engendrée et l'état de dépendance qui en résultait pour le producteur. Cette structure se caractérisait par la prolifération des intermédiaires (traitants, sous-traitants, rabatteurs, revendeurs) de nationalités diverses (Européens, Africains, et surtout LibanoSyriens), l'extrême diffusion des réseaux de collecte et de distribution, l'emploi de pratiques douteuses. En dehors de cas franchement malhonnêtes, mais pas tellement rares, comme la fraude sur les bascules, certaines de celles-ci se reliaient à des usages

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traditionnels, comme le troc ou la mise en gage de bijoux. Mais la plus courante était le « crédit d'hivernage». Des sommes très importantes étaient
ainsi diffusées chaque année par les traitants, tout particulièrement au Sénégal, sous forme de vivres et de marchandises, durant la morte-saison, pour assurer la subsistance du cultivateur. A cette première injection de crédits venait s'en ajouter une seconde lors de l'ouverture de la traite. D'après une enquête faite dans le Sine-Saloum pour la campagne 1952-53, 93 % des producteurs d'arachides y étaient endettés vis-à-vis des traitants (1), et dépendaient donc d'eux pour leur consommation ou l'écoulement de leur récolte.

Animée d'une très forte propension à consommer des produits importés, étroitement limitée dans sa capacité de les acheter par sa très faible productivité, l'Afrique de l'Ouest était portée à développer son économie à l'abri de la métropole en s'intégrant de plus en plus étroitement dans l'économie de celle-ci. Cette intégration se manifestait notamment par la place prépondérante tenue par la métropole dans le commerce extérieur: 65 % des importations, 66 % des exportations. Cette situation ne résultait pas tant d'une option de politique économique que d'une intégration dans un système de prix où tentaient de se compenser le maintien de débouchés pour une production métropolitaine à prix élevés et le soutien d'une production ouest-africaine dont les prix de revient ne l'étaient pas moins. Cette intervention se réalisait notamment par un dispositif de soutien des prix d'exportation des produits d'outre-mer, les mettant à peu près à l'abri des fluctuations du marché international, particulièrement à la baisse, et ceci grâce au concours financier du Trésor français. La tendance à étendre outre-mer, tout au moins dans le secteur public, les règles de rémunérations métropolitaines ne pouvait qu'accentuer artificiellement cette intégration. En définitive, une telle évolution n'était possible que par un recours de plus en plus accentué à l'assistance financière de la métropole. Sous la seule forme de traitements et de pensions (services civils et services militaires), le budget métropolitain contribuait pour une part très appréciable à la formation du revenu de la population africaine. Les seules pensions d'ancienneté civiles et militaires et retraites d'anciens combattants atteignaient le double des sommes payées aux producteurs du Niger pour leur récolte d'arachides ou de la valeur des exportations de bananes de Côte-d'Ivoire et de Guinée. En Haute-Volta, elles dépassaient sensiblement la valeur de la production exportée. Par ailleurs, l'équipement économique et social était financé pour la plus large part sur le F.I.D.E.S. (Fonds d'Investissement Economique et Social). Au total, l'apport, sans contrepartie directe, des finances publiques métropolitaines au revenu territorial de l'A.-O.F. et du Togo atteignait la moitié de celui des exportations.
(I) 24 % d'entre eux pour plus de 30 % de la valeur marchande de leur récolte.

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L'état de chose ci-dessus décrit explique la faiblesse du montant des disponibilités monétaires par habitant à cette époque. En 1956, il n'atteignait que 3000 francs C.F.A. Ce chiffre n'est cependant pas aberrant par rapport à celui qu'on pouvait alors constater dans d'autres pays africains: 2600 francs pour la Fédération de l'A.-E.F. et surtout la contre-valeur de 1 500 francs C.F.A. en Nigeria. Mais il était inférieur à ceux du Cameroun et de Madagascar (3 555 francs C.F.A.), du Congo belge (3 700 francs) et surtout de la riche Côte-de-l'Or britannique (contre-valeur de 5 120 francs C.F.A.). La part de la monnaie scripturale dans les disponibilités monétaires était particulièrement faible, n'atteignant que 35 % en A.-O.F.-Togo, au lieu de 42 % à Madagascar, 43 % en Côte-de-l'Or, 45 % dans la zone A.-E.F.-Cameroun, 47 % au Nigeria et 67 % au Congo belge. La place prépondérante de la circulation fiduciaire en A.-O.F.-Togo n'était pas significative de son degré relatif de développement, lequel n'était pas inférieur à celui de certains de ces pays, mais plutôt de l'importance du secteur traditionnel dans l'ensemble de l'économie et de la production agricole africaine dans la formation de son produit territorial. L'évolution des disponibilités monétaires suivait quelques grandes tendances de fond: une augmentation constante année par année liée au développement économique et à une certaine hausse des prix, et un accroissement de la monnaie scripturale reflétant une progression régulière du secteur « moderne
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de l'économie: 30,8 % en 1954,32,8 % en 1955,35 % en 1956. Néanmoins le mouvement global était fonction de la valeur annuelle de la production agricole commercialisée, dont les fluctuations expliquaient les à-coups notés dans le rythme de la progression (+ 19,3 % en 1953, + 4,2 % en 1955, + Il, 6 % en 1956) et se reflétaient aussi, quelque peu atténuées et avec un certain décalage, dans le montant des dépôts en banque.

La circulation des billets de banque, très liée aux commercialisations agricoles, pouvait connaître du fait de celles-ci des variations considérables d'une année sur l'autre: ainsi avait-elle progressé, par rapport à la campagne agricole précédente, de 25 % en 1953-1954, pour fléchir légèrement en 1954-1955 (moyenne de campagne), se stabiliser en 1955 - 1956, puis augmenter de 12 % l'année suivante. La caractéristique principale était l'ampleur des variations saisonnières, au long du cycle annuel de commercialisation des récoltes. L'achat de celles-ci aux producteurs provoquait chaque année une importante et brusque émission de billets sur une période très courte. Cette émission se résorbait ensuite progressivement sur le reste de l'année au fur et à mesure que ces billets avaient trouvé un emploi, notamment par acquisition de biens de consommation et paiement d'impôts, laissant en fin de campagne une augmentation résiduelle. Ainsi, pour la campagne agricole 1955 -56, la circulation avait-elle

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augmenté de 42 % entre fin octobre 1955 et fin mars 1956, pour diminuer de 21 % de cette date à fin octobre 1956. L'amplitude était encore plus forte au cours de la campagne 1956-57: + 45%, puis 26 %. La date de forte montée de la circulation était fonction de celle d'ouverture des campagnes de commercialisation, lesquelles dépendaient elles-mêmes des conditions climatiques et de décisions gouvernementales d'ordre économique, notamment sur les prix d'achat. Mais la marge calendaire restait étroite, et c'est en décembre, avec l'ouverture des campagnes d'arachide dans tous les pays producteurs, que se produisait un véritable bond, suivi d'une progression forte, mais moins spectaculaire en janvier et février. Le maximum se situait, suivant les années, à la fin de février ou en mars. Le déclin s'étalait assez régulièrement jusqu'en septembre-octobre. Aussi importants que fussent ces bonds de la circulation en 1955, 1956 et 1957, ils se situaient plutôt dans une tendance générale à une réduction de leur amplitude qui avait été de 60 % en moyenne dans la période 1925 à 1940 et 50 % entre 1950 et 1955, malgré une pointe de 72 % en 1953-54. Cette tendance s'expliquait par la place croissante prise dans l'économie de l'Ouest africain par les pays de la Basse-Côte par rapport à ceux du Sahel. Leurs planteurs y subissaient moins la contrainte du temps, étant moins soumis à celle des saisons pour leur café et leur cacao, dont la récolte s'étend sur plusieurs semaines et qui doivent subir une préparation de quelque durée avant d'être vendables, et pour leur alimentation qu'assurent tout au long de l'année leurs plantations de tubercules ou de bananes plantains. La commercialisation du café et du cacao s'étalait àonc mieux que celle de l'arachide. Les conditions climatiques de la zone sahélienne y limitent au contraire étroitement la période culturale, aussi bien pour les cultures de subsistance que pour la production d'exportation, et le paysan doit tirer parti rapidement des deux catégories de récoltes, afin que la conservation de l'une et la vente de l'autre couvrent les besoins pendant tout le reste de l'année. Le développement de la Basse-Côte par rapport au Sahel devait ainsi sur la longue période réduire l'ampleur du cycle de l'émission monétaire, ce que devait plus tard accentuer la diversification des économies. Pour l'heure, les émissions brutes, de billets dans la partie sahélienne de la zone d'émission l'emportaient de beaucoup sur ceUes des agences du golfe de Guinée, représentant en 1955 -56 près de 61 % des émissions totales, celles-ci étant concentrées pour plus de 53.% sur les trois mois de décembre, janvier et février. L'agence de Dakar assurait à elle seule près de 35 % de ces émissions brutes, par suite du cumul de l'arachide et de l'importance économique et administrative de la place, tandis qu'Abidjan n'atteignait pas alors 16 %. Le démarrage de la campagne d'arachides provoquait au Sénégal des sorties de fonds considérables sur un laps de temps très court; ainsi, sur les 15,5 milliards d'émissions nettes de la campagne 1956-1957 pour toute la zone d'émission, 7 milliards (45,4 %) étaient enregistrés par la seule agence de Dakar sur les seuls quarante jours suivant l'ouverture de cette campagne.

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La monnaie scripturale, ne dépassant guère le tiers de la circulation fiduciaire, quoique en développement régulier, connaissait également un mouvement saisonnier. Celui-ci était peu marqué pour les dépôts en comptes courants postaux en raison de la qualité de leurs principaux détenteurs, dont les comptables publics et des entreprises peu engagées dans la traite des produits. Les avoirs dans les banques des particuliers et des entreprises étaient plus fluctuants, autour d'une tendance à une progression plus rapide (+ 18 % en 1954, 22 % en 1955, 22,8 % en 1956). Le mécanisme général des règlements faisait que leur maximum saisonnier était enregistré en décalage par rapport à celui de la circulation fiduciaire, vers le mois de juin, ces comptes étant alimentés par la rentrée des espèces, dont le zénith s'était situé en février, le minimum étant, comme pour les billets, en septembre, période de financement des commandes des biens de consommation à approvisionner en vue de la campagne suivante. Ne retraçant pas directement le rythme de vie des producteurs, ces dépôts ne fluctuaient pas aussi amplement que les billets: + 36 % et + 29,6 % dans les périodes de flux des campagnes 1955-1956 et 1956-1957 contre + 42 % et + 45 % ; - 4 % et - 10 % dans les périodes de reflux contre - 21 % et 26 %. Le moindre reflux est particulièrement notable, entraînant l'accroissement constant de la part relative de la monnaie scripturale. Soucieux de connaître la part tenue par les détenteurs africains de dépôts bancaires, l'Institut d'émission fit procéder à une enquête à ce sujet en août 1956. Dans les comptes courants (61,5 % des dépôts du secteur privé), la part africaine était faible; toutefois les résultats de l'enquête n'étaient guère exploitables, du fait de la difficulté de déterminer à l'époque le degré « d'africanisation» des sociétés; seul un nombre modeste d'entreprises de type capitaliste moderne, propriétés privées d'Africains, avaient pu être nettement distinguées. Par contre, parmi les comptes chèques, la part de la clientèle africaine était déjà apprèciable, représentant 41 % du nombre des comptes et 21 % des sommes en dépôts.

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* ** Le développement des dépôts dépendait, entre autres conditions, de l'importance du réseau bancaire et de la diffusion des guichets sur tout le territoire. Cinq banques exerçaient alors leur activité dans l'Ouest africain, ayant toutes leurs directions générales à Paris. Deux d'entre elles étaient axées essentiellement sur l'Afrique francophone (A.-O.F., Togo, A.-E.F. et Cameroun), la Banque de l'Afrique occidentale et la Banque commerciale africaine. La première tenait à son ancienneté et au fait d'avoir exercé le privilège de l'émission monétaire jusqu'en 1955, d'être installée dans tous les territoires, sauf la Mauritanie, où il n'y avait encore aucune agglomération urbaine, et de jouer un rôle dominant en matière de crédit, dont elle distribuait 50 % environ en moyenne annuelle. Son réseau était plutôt fonction des activités traditionnelles des campagnes agricoles et de la localisation géographique de leurs grands marchés: ainsi avait-elle quatre agences au Niger, contre deux seule-

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ment en Côte-d'Ivoire. Etant donné la facilité qu'elle avait de financer ses opérations par l'émission monétaire (et les dépôts du Trésor), elle ne collectait qu'une part modeste des dépôts des particuliers et entreprises (moins de 20 %). La Banque commerciale africaine avait été très éprouvée par la crise des années 1930, lors de laquelle sa disparition n'avait pu être évitée que grâce à des mesures prises par l'Etat en sa faveur. Elle en était restée très affaiolie et ne jouait qu'un rôle modeste dans l'économie ouest-africaine. Elle n'était d'ailleurs pas présente dans les Etats (Haute-Volta, Niger, Togo) où les activités non agricoles étaient de faible ampleur. Les autres établissements étaient de grandes banques françaises, Banque nationale pour le commerce et l'industrie, Crédit Lyonnais et Société Générale, dont les agences africaines s'inséraient dans un vaste réseau s'étendant sur toute la zone franc et de nombreux pays étrangers. Leur extension en Afrique, commencée pendant la période de guerre en 1940 avant la rupture des communications entre ce continent et la métropole, alors qu'ils étaient encore des banques privées, s'inscrivait dans une stratégie plus vaste et de longue durée, mais leurs méthodes n'étaient pas les mêmes. La B.N.C.I. avait multiplié les implantations, étant représentée dans tous les territoires, avec une densité particulière dans ceux qui lui paraissaient avoir le plus d'avenir: 8 guichets sur les 17 (2) de Guinée, 5 sur les 17 de Côte-d'Ivoire, mais sans négliger la Haute-Volta, le Niger et même la Mauritanie (Akjoujt). Elle arrivait nettement en tête pour la collecte des dépôts (plus de 40 % à elle seille), ce qui lui permettait de pratiquer une politique de crédit assez autonome. La Société Générale, par contre, avait limité son implantation aux trois seuls territoires pouvant amener un courant d'affaires important à l'ensemble de l'établissement (Sénégal, Côte-d'Ivoire et Guinée). Elle y assurait des financements de beaucoup supérieurs à sa collecte locale de dépôts. Le Crédit Lyonnais pratiquait une politique intermédiaire. Représenté dans tous les pays de la Basse-Côte, mais seulement dans les deux pays sahéliens les plus actifs, Sénégal et Soudan, il distribuait un volume total de crédits de même ordre de grandeur que celui de la Société Générale, mais en recherchant davantageles dépôts. Le besoin de refinancement restait cependant important. Au total ce réseau représentait à la fin de 1955, 68 guichets, toutes catégories confondues (3) mais ne desservait que 38 localités, dont 29 possédant au moins un guichet permanent. Arrivaient en tête et presque à égalité la Guinée, la Côte-d'Ivoire et le Sénégal; - puis le Soudan et le Niger; - enfin la Haute-Volta, le Dahomey et le Togo, la Mauritanie n'ayant que le bureau périodique desservant la mine de cuivre d'Akjoujt. Ce réseau était très concentré sur les places d'Abidjan (9 guichets), Dakar et Conakry (5 guichets pour chacune), puis Bamako et Cotonou (4 guichets), au total 27 guichets (36 % du réseau) dans 5 agglomérations seulement.

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(2) Toutes catégories (guichets permanents, semi-permanents et périodiques) cumulées. (3) Dont 58 guichets permanents.

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Ce dispositif de fin 1955 devait prendre une extension régulière. Lorsque l'Institut d'émission devint Banque centrale en 1959, le nombre des guichets atteignait 83 (dont 63 permanents) pour 43localités desservies. Si les banques recherchaient volontiers tous les dépôts, elles n'étaient pas en mesure d'accorder des crédits suivant des méthodes adaptées à toutes les structures sociales africaines, et notamment à celles où l'assise financière personnelle de l'emprunteur ne leur paraissait pas suffisamment assurée suivant leurs normes. A côté de commerçants ou de quelques importants planteurs ou chefs d'entreprises, avec lesquels elles avaient établi des relations de confiance suppléant au besoin les techniques fondées sur la tenue d'une comptabilité, cette attitude laissait de côté l'agriculture traditionnelle et le petit secteur de production. Quant à l'habitat populaire modernisé, il supposait la mise sur pied de structures de réalisation et de gestion, avant qu'on arrivât au stade du financement. Il existait depuis une vingtaine d'années des caisses de Crédit Agricole, dans les divers territoires, mais elles étaient très administratives dans leur gestion.et leur impact était limité à quelques organisations, également administratives, de producteurs groupés en sociétés de prévoyance ou en coopératives. Bien que leur réorganisation fût en cours, on s'orienta plutôt, avec l'appui de la Caisse centrale de la France d'outre-mer, vers la création d'un nouveau réseau, dont les méthodes seraient plus souples et pouvaient être mieux adaptées aux conditions de chaque territoire, tout en retenant les principes fondamentaux de la gestion bancaire. La loi du 30 avril 1946 sur le développement de la France d'outre-mer fournissait le cadre juridique dans lequel ces établissements pouvaient être créés et fonctionner sous forme de sociétés d'Etat ou de sociétés d'économie mixte. Le patronage de la Caisse centrale devait assurer la base des financements permettant leur réussite et garantir que la souplesse des méthodes nécessaire à un impact de masse ne signifiât pas laxisme de gestion. Leur activité devait être principalement orientée vers le crédit à court et moyen terme aux organisations et petites entreprises agricoles (domaine où elles devaient se substituer aux caisses de Crédit Agricole), artisanales, industrielles et commerciales, ainsi que vers le crédit à la construction. Elles démarraient en 1955, année où trois d'entre elles seulement étaient en fonctionnement: Banque du Bénin, Crédit de la Côte-d'Ivoire et Crédit de la Guinée.

LES AFRICAINS ET LEUR MONNAIE

Les responsabilités et le statut de l'Institut d'émission conduisaient naturellement ses dirigeants et son personnel à être en relations constantes avec les autorités officielles et les administrations d'une part, les banques et établissements financiers d'autre part, et enfin avec les milieux d'affaires, qui, à cette époque, étaient presque exclusivement européens, malgré les premiers efforts entrepris dans le secteur agricole et celui de la petite entreprise pour dégager des responsables africains, notamment par la voie des institutions coopératives. L'attitude de facilité était de vivre essentiellement dans ce milieu des relations d'affaires, et de ne voir le reste de l'Afrique, c'est-à-dire l'essentiel en termes physiques et humains, que de l'extérieur,... en quelque sorte en touriste. L'Institut d'émission~ aurait alors manqué son insertion locale. Il eût été anormal qu'il oubliât ce que représentaient ses coupures pour tous leurs détenteurs éparpillés sur l'immense étendue de la zone d'émission, et qu'il négligeât cette masse de petits porteurs laborieux, souvent impécunieux, pour qui le billet ou la pièce constituait un avoir difficilement acquis, précieux par ce qu'il permettait d'acquérir, mystérieux dans son origine. Ils vivaient essentiellement dans les campagnes et se livraient à des activités agricoles, mais les villes constituaient déjà pour les ruraux des points d'attraction, qui, faute d'offre suffisante de travail et d'adéquation entre ressources pécuniaires et possibilités de logement, commençaient à s'entourer de vastes bidonvilles. En tant que membre d'une organisation caritative s'intéressant au Tiers-Monde, chargé par elle du fait de mes déplacements dans l'Afrique de l'Ouest, d'entretenir des relations directes avec des organisations locales homologues, j'étais amené par ces contacts personnels à participer, notamment à Abidjan, aux activités sociales de groupes africains se recrutant plutôt dans des milieux modestes: visites à des familles nécessiteuses (quelques fami11es pour combien de mi11iers dans cet état !), et aux malades à domicile et dans les hôpitaux, journées d'aide aux vieillards et aux grabataires. Cela permettait de connaître les conditions d'existence d'une masse, auprès de laquelle on passait le plus souvent sans se douter de ce qu'était sa vie réelle. S'il s'agissait en l'espèce de situations qu'on aurait pu également trouver dans de grandes métropoles européennes, quoique avec une extension et une acuité bien moindres, on en rencontrait d'autres, qui, par contre, étaient

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spécifiquement africaines. Ainsi, à l'occasion d'un conseil d'administmtion tenu à Abidjan en 1959, notre administrateur voltaïque, le ministre des Finances, avait été chargé par son gouvernement d'enquêter et d'intervenir auprès des autorités ivoiriennes à propos d'émigrés voltaïques disparus dans les alentours d'Abidjan et notamment de rapts d'enfants voltaïques par des pêcheurs Akan, sacrifiant leurs petites victimes à la mer, lors de certaines lunes propices, pour obtenir l'assumnce de belles pêches.
L'insertion des responsables locaux (et éventuellement centmux) de l'Institut d'émission dans la vie sociale locale était facilitée par la politique d'aide au personnel qui fut développée dès le début de l'organisation des services. L'intérêt manifesté aux agents de petit encadrement et d'exécution, en les aidant dans les circonstances difficiles de leur existence, conduisait en effet à s'intéresser à la vie de familles modestes. Les interventions à l'occasion de naissances, décès et autres événements familiaux permettaient de comprendre les problèmes que ceux -ci posaient, non seulement en eux -mêmes, comme dans la métropole, mais du fait des coutumes tmditionnelles et de la notion

africaine de « famille élargie ».
Dans cette première période l'ampleur des recrutements à réaliser dans ces catégories de personnel permettait également d'apprécier, par les caractéristiques et le nombre des candidatures, l'esprit et la situation des jeunes gens des agglomémtions urbaines. A cet égard, les territoires de la zone d'émission se répartissaient en trois catégories suivant le degré de scolarisation des jeunes et aussi leur état d'esprit. Au Sénégal, au Soudan et en Guinée les candidatures correspondaient assez bien en nombre et en qualité, aux débouchés qu'offrait alors l'ensemble du secteur tertiaire, avec cependant un certain excédent sur la place de Dakar où déjà le sous-emploi des jeunes commençait à poser problème. Par contre, à Abidjan, bien que déjà il Y eût afflux de population et chômage, les candidatures ivoiriennes étaient peu nombreuses, et ceci, semble-Hl, d'après les sondages de l'Institut d'émission, du fait d'une insuffisante scolarisation et d'un manque d'attrait pour des tâches encore mal connues et imposant une discipline de tmvail régulière. Par contre les Dahoméens et les Togolais, qui déjà fournissaient une main-d'œuvre abondante et de qualité honomble aux entreprises de ce secteur, se pressaient auprès des agences de l'Institut d'émission pour trouver un emploi. Leurs très nombreuses lettres de candidature. pour de modestes postes de bureau (secrétaires, dactylographes) ou de service (plantons, manutentionnaires) étaient très camctéristiques de cette recherche et des difficultés de beaucoup de ces jeunes et de leurs familles, qui suivaient parfois avec anxiété

l'avancement des tmvaux immobiliers de l'Institut. « C'est avec un grand plaisir
que je considère votre honorable immeuble en construction où seront installés vos bureaux. Et je vous demande, quand cette maison sem achevée et mise en service de bien vouloir prendre en considémtion ma demande pour me récompenser de mes années de peine. »

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Certaines lettres étaient émouvantes par la naïve confiance et la détresse qu'elles manifestaient. «Ma seule impression est de vous faire savoir que presque toute ma belle vie se trouve entre vos mains... Je suis à la charge de ma maman, aujourd'hui incapable de continuer à payer ma pension, et voilà que le papa est mort et que nous sommes nombreux à charge. Depuis le mois dernier, je chôme. Sauvez-moi! ». «J'ai reçu l'instruction primaire jusqu'à la classe de C.M.R ; manque de soutien, je dus abandonner l'école; je vis misérablement

aux dépens d'un ami de classe; je ne trouve rien à faire et je suis désœuvré... » « C'est avec un cœur confiant mais bourré d'amertume et de misère que je
vous adresse cette missive. Etant à bout de souffrance et ne sachant plus où m'enfoncer, je m'élance vers vous, implorant votre secours et votre soutien »... « Etant orphelin de père et mère, je me suis dém... dans la vie malgré les péripéties pour apprendre le métier de sténodactylographe ; j'ai mes diplômes et ne sachant comment vivre pour joindre les deux bouts...» « Sans trop prétendre que je vous épaterai par mon aptitude dans l'exécution de mon travail, j'ose cependant vous assurer à l'avance mon entier dévouement... » etc.

Tandis que les Dioulas du Sahel parcouraient l'Mrique de J'Ouest comme colporteurs, les Mauritaniens comme marchands de bestiaux et que les Sénégalais s'installaient comme orfèvres dans les villes, où les Libanais détenaient des boutiques et exerçaient le commerce en demi-gros dans les articles les plus divers, les jeunes Togolais et Dahoméens essaimaient dans les pays voisins comme employés de bureau, auxquels les prédisposaient un minimum d'instruction, leur souplesse d'esprit, leur faculté d'adaptation et un certain entregent. Il en était ainsi tout particulièrement à Abidjan, dans les autres villes de Côte-d'Ivoire et au Niger. Au fur et à mesure que l'exode rural entrainait sur Abidjan un aftlux de population, que se développait chez les jeunes un rudiment de connaissances et que se créait, avec l'autonomie des territoires, plus tard l'indépendance des Etats, un sentiment de nationalisme, cette présence d'Mricains extérieurs, même francophones, développait localement un complexe de frustration. Il était facile de leur reprocher de prendre le travail et la nourriture, qui auraient dû revenir aux originaires, et fatal que le mécontentement provoqué par le chômage et les difficultés de vie fût exploité contre eux. La possibilité pour l'originaire de n'importe quel point de la Fédération de l'A.-O.F. de servir sur un autre territoire était admise tant que celle-ci formait une entité. Discutée à partir de 1957, elle fut nettement contestée après la naissance des Etats consécutive à la constitution de 1958, plus particulièrement en Côte-d'Ivoire. A la fin d'octobre 1958, de véritables pogroms se déchainèrent à Abidjan malgré les efforts des autorités ivoiriennes, avec des voies de fait sur les Dahoméens et les Togolais, le pillage de leurs boutiques et de leurs avoirs. Avec leurs familles, ils furent 18000 à se réfugier dans l'enceinte de l'ancien port. Malgré les invitations du gouvernement, la plupart eurent peur de revenir dans leur maison et durent être rapatriés dans leurs territoires d'origine. 40

Sans présenter la même acuité qu'entre territoires différents, les problèmes ethniques se posaient même à l'intérieur de chaque pays. Les frontières administratives des territoires, puis politiques des Etats, englobaient des ethnies multiples ou coupaient certaines d'entre elles. La coupure de l'ethnie Ewé entre le Togo et le futur Ghana, résultant dans ce cas de la rivalité de deux métropoles, France et Grande-Bretagne, est sans doute connue du fait des problèmes politiques qu'elle a créés et qui sont encore pendants. Mais, pour avoir fait moins de bruit du fait qu'elles s'inscrivaient dans un ensemble francophone, d'autres coupures étaient aussi importantes; telle celle des Malinke entre Soudan, Sénégal et Côte-d'Ivoire ou celles des Senoufo entre Soudan, Côte-d'Ivoire et Haute-Volta. Visitant, à Abidjan, une paroisse catholique du quartier de Treichville, je m'étonnai du nombre de groupes de catéchumènes en cours de répétition. On me répondit qu'il y avait en effet 23 groupes parce qu'ils appartenaient à 23 ethnies. Bien que résidant, certains depuis longtemps, dans la même ville, ils ne se comprenaient pas entre eux, ce qui obligeait à les instruire par groupes linguistiques dirigés par des catéchistes appartenant à chacun de ceux -ci. Malgré les réactions ci-dessus décrites à l'égard d'Africains étrangers, l'idée même de nation était encore inexistante chez une grande partie des populations, lorsque les territoires de l'A.-O.F., autonomes depuis deux ans, se transformèrent en Etats après 1958, et ce ne fut pas une des moindres tâches de leurs gouvernements que de s'attacher à faire naître cette notion au-delà des clivages originels. Ceux-ci restaient profonds et, même à l'intérieur de la Banque centrale, parmi des agents évolués et unis par une communauté de travail, des inimitiés et des rivalités ethniques provoquèrent des incidents dont le règlement nécessita des interventions au haut niveau de la hiérarchie.

Une des caractéristiques de la société africaine était la solidarité qui liait d'une part les membres de la famille au sens élargi du terme, d'autre part les personnalités d'un certain niveau social à la clientèle relevant d'elles dans l'organisation de la société traditionnelle. Etat de choses sympathique par l'esprit qui l'inspirait: devoirs des bien pourvus à l'égard des moins favorisés, certitude pour les vieux parents, pour les besogneux, pour les malades, de ne pas être abandonnés, de trouver un abri, quelques secours, peut-être un petit emploi, de ne pas se trouver seul malade ou même anonymement à l'hôpital. Mais aussi, au fur et à mesure que les mœurs évoluaient vers un style européen, divergence croissante entre cette tradition et le mode de vie nouveau, avec lequel ces contraintes d'argent, d'habitat, de soucis étaient difficilement compatibles. Que de fois ai-je vu dans les couloirs des agences de la Banque centrale des membres de la famille ou des « clients» d'employés africains attendre devant le bureau de ceux-ci pour leur exposer leurs problèmes, leur demander une aide ou un service, au détriment de la discipline de travail et des dossiers en instance! Que de confidences ai-je entendues sur les besoins en argent ou en logement de ces employés, pour faire face aux secours qu'ils estimaient ne pas

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pouvoir éluder, aux hébergements qu'ils ne pouvaient refuser! Les demandes reçues et les besoins à satisfaire étaient d'autant plus grands que les grades étaient plus élevés; mais certains parents ou clients s'illusionnaient sur la situation de leur protecteur. Celui-là avait peut-être fait état par gloriole d'une situation abusivement avantageuse, et le malheureux avait alors à faire face aussi honorablement que possible à des -demandes dépassant ses moyens. Tant qu'il fut possible de faire servir des agents d'encadrement africains dans des Etats autres que ceux dont ils étaient originaires, je fus sollicité par plusieurs d'entre eux de procéder à des mutations, dont l'objet réel était de les soustraire à cette contraignante solidarité. * ** Les personnels dirigeants de l'Institut d'émission n'auraient eu qu'une faible connaissance des détenteurs de leur monnaie, et des conditions réelles d'émission et de circulation de celle-ci, s'ils s'étaient cantonnés aux villes où ils tenaient résidence et où étaient groupés leurs correspondants (autorités officielles, banques, services du Trésor) et s'ils n'avaient connu autrement que sur dossier l'intérieur du pays, les conditions de vie de la population rurale et celles de la production. Plus encore que maintenant, l'essentiel de la vie

humaine et économique s'exerçait dans cet intérieur, que l'on dénommait « la brousse », quelles que fussent ses caractéristiques naturelles. Les dirigeants des agences avaient donc comme consigne de connaître la « brousse» de leurs
territoires, et ceux du siège, la diversité de la « brousse» de la zone d'émission. Sur une telle étendue territoriale, la brousse était des plus diverses, mais c'était toujours avec un sentiment de libération par rapport aux contraintes courantes et de retour à une antique simplicité de l'esprit et du mode de vie que ces quelques jours de randonnée, à l'époque sans confort, étaient abordés et vécus. Certes, passer la journée sur les pistes de « tôle ondulée» couvertes

de poussière rouge (car il n'y avait guère alors de routes goudronnées), sur lesquelles s'égrenaient les colporteurs dioulas, ou se désembourber en saison des pluies, était parfois éprouvant. Mais il y avait tant de compensations !... Vivre quelques jours dans les îles et sur les canaux du Siné-Saloum, dans le Sahara mauritanien, ou sur la haute falaise à pic des Dogon, était aussi dépaysant que de camper près de la faune, entouré des feulements, des cris et de tous les bruits émanant de celle-ci pendant toute la nuit, défendu d'elle par un grand feu entretenu jusqu'au jour. Et comment comprendre l'économie agricole sans avoir parcouru le Sahel à diverses époques de l'année pour y voir le cycle de culture et de récolte des arachides, du coton, de l'igname; les cacaoyères, les caféières ou les palmeraies de Côte-d'Ivoire, du Togo, du Dahomey; avoir rencontré au Mali, en Haute-Volta et au Niger les grands troupeaux de bœufs à bosse nomadisant de pâturage en pâturage et de point d'eau en point d'eau sous la conduite des bergers Peuhls; ou avoir vu dans le delta intérieur du Niger creuser le sol en saison sèche pour y déterrer les silures; admirer le long de ce grand fleuve, l'intensité de la pêche et du séchage des poissons? L'importance du commerce du poisson séché ou fumé 42

de Mopti était une révélation pour tout novice dans la région, suivie des fortes odeurs caractéristiques de ce trafic sur tous les marchés africains jusqu'à l'Atlantique, car ce poisson séché y concurrençait victorieusement à l'époque le poisson de mer frais. Certes tout ceci était une occasion d'étonnement, tel que celui manifesté par un expert suisse envoyé en Haute-Volta pour y étudier les possibilités de croisements entre races bovines africaines et européennes. Habitué aux vertes prairies helvétiques, après avoir survolé toute une journée la région d'élevage du pays mossi, il posait la question: « Mais où sont donc les pâturages? ». Mais, alors que les couchers de soleil sur la savane sahélienne imprègnent d'un grand calme, que les nuits constellées d'étoiles de Maradi et de Zinder, sous le signe de la Croix du Sud, sont libératrices pour l'esprit, que de régions, plus spécialement dans la grande forêt où on se sent angoissé et tout petit auprès de forces surnaturelles! Particulièrement angoissante était la haute forêt guinéenne, en bordure du Libéria: arbres enlacés de lianes et eau, odeur permanente de putréfaction, peu de rencontres, isolement avec la sensation cependant de ne jamais être seul, d'être constamment épié. Par un homme, par un animal? On ne sait. Mais en tout cas par des esprits; c'est le sentiment dominant qui se dégage de cette envoûtante région, sanctuaire du fétichisme et des initiations dont les cérémonies et les implications sont protégées par le silence. Mais aussi parfois, même sentiment d'angoisse dans les régions fétichistes du Sud-Dahomey et du Togo, où voisinent la crainte des malédictions et des envoûtements, même dans les familles christianisées, les danses exaltées des couvents de Ouidah, le culte du python, et, au long des pistes, les bornes fétiches rougies du sang des volailles sacrifiées aux esprits de la nature et aux ancêtres, tandis qu'à Porto-Novo, même sous les gouverneurs français,

le « Roi du Jour» et le « Roi de la Nuit» continuaient à exercer alternativement
au cours de la journée certaines charges traditionnelles.

Il était malheureusement souvent impossible à l'époque, par suite de la scolarisation en français insuffisante, d'avoir des conversations directes avec le paysan, le pêcheur, le colporteur ou le berger. Elles s'engageaient donc surtout avec les administrateurs alors français, et avec les chefs traditionnels. Ces derniers avaient encore une autorité certaine sur la société. Il était donc intéressant de nouer des contacts avec eux, ne serait-ce que pour bien connaître les liens étroits entre l'économie et les structures sociales. L'un des plus importants était le Moro Naba, empereur des Mossi, en Haute-Volta et, de plus, parent du premier agent africain d'encadrement supérieur recruté par l'Institut d'émission. D'autres n'exerçaient qu'une autorité étroitement localisée, en Côte-d'Ivoire notamment. Tous se prêtaient au contact, de façon parfois pittoresque. Ainsi le sultan de Zinder m'accueillit par ces paroles: « Soyez le bienvenu, car je suis toujours heureux de recevoir de grosses légumes. » 43

C'était aussi l'époque des administrateurs français conscients de leurs responsabilités, s'adonnant fébrilement à leur circonscription et à l'amélioration des conditions de vie de leurs administrés. Certains, généralement célibataires isolés, étaient mordus par la brousse, les uns, comme celui de Pama en Haute-Volta, supportant vraiment comme une corvée la visite qu'on leur faisait en ayant pensé leur faire plaisir; d'autres, comme à Diapaga, dans le même territoire, se délassant le soir en lisant Xénophon et Thucydide dans le texte, ou, lorsqu'il était en compagnie, expliquant les constellations dans la nuit étoilée. A Fort-Gouraud (I), encore circonscription militaire, le capitaine Reynaud, cousin de l'ancien président du conseil français, avait fait peindre ses murs de grandes fresques représentant des chevaliers médiévaux en armure et des dames en hennin; à l'heure des repas, un immense goumier drapé de bleu

annonçait d'une voix tonitruante, et ceci quelle que fût l'assistance, « Gentes
dames et nobles seigneurs, vous êtes servis! ». * ** Il avait fallu un long processus et de nombreuses années pour que la pièce métallique et à plus forte raison le billet de banque devinssent les monnaies courantes d'échange et se substituassent aux cauris, ces petits coquillages de l'océan Indien, venus, on ne sait trop comment, constituer l'instrument courant des transactions avec l'avantage d'un stock monétaire non susceptible d'être manipulé par les autorités. En 1959, sur un marché du pays Lobi en Haute-Volta, où je m'arrêtais, toutes les transactions se faisaient contre cauris. Voulant en acheter quelques-uns en souvenir, je me heurtai à un refus, dont je demandai la raison. Il me fut répondu que les pièces métalliques ou les billets que j'offrais ne serviraient à rien, le cauri étant la seule monnaie universellement acceptée dans la région, ce qui était une réponse très mortifiante pour le directeur général de l'Institut d'émission. Le ministre des Finances de Haute-Volta, se plaignant de la mauvaise rentrée des impôts dans cette région, prit contact avec les chefs de village, qui déclarèrent que leurs administrés étaient disposés à s'acquitter de leurs obligations fiscales, mais ils ne pouvaient le faire qu'en cauris, ne disposant pas d'autres espèces monétaires. Pour eux, c'était le Trésor qui se mettait dans son tort en refusant d'encaisser ces coquillages. Le journal Afrique nouveJ/e du 27 mai 1960 publia d'ailleurs une lettre à l'intention de ce même ministre, en citant le cas des fonctionnaires en poste à

Gaoua mis dans l'incapacité de vivre avec les billets de leur paye. « Dans
certains coins du pays Lobi, pour acheter soit du mil, soit du maïs, soit de la volaille, les habitants exigent formellement des cauris. Nos ignorants parents de brousse ne savent pas que l'agence du Trésor ne possède pas de cauris dans ses coffres! Le ministre des Finances prendra probablement des mesures pour ce coin du pays. Sans quoi je ne souhaiterais pas à un touriste guinéen, par
( 1) Devenu F'Derik.

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exemple, de venir ici, car ce sont uniquement les cauris qui sont en vogue. Cinq francs C.F.A. égalent dix cauns. J'ai été témoin d'un cas qui s'est produit sur un marché entre une vendeuse de maïs et un maçon de Bobo-Dioulasso. Le maçon présente un billet de 100 francs. La vendeuse lui jeta le billet à la figure en disant: «Tu es fou? Je n'ai pas besoin de l'argent des Blancs, mais uniquement des cauris. Ne sais-tu pas que mon mari et moi n'avons pas payé notre impôt de 1958 et 1959 ? Mais je cherche des cauris pour mon oncle qui est gravement malade, il va mourir dans quelques jours et je cherche des cauris pour ses funérailles... ». «Le jour où la mer cessera de vomir les cauris, concluait l'article, les impôts du pays Lobi rentreront sans difficulté. »

Outre le rôle qu'il jouait dans les rites traditionnels, en sus de sa fonction moriétaire, le cauri avait aussi l'avantage de sa bonne conservation, ce qui n'était pas le cas du billet de banque. Cette conservation des épargnes posait en effet problème. La grande masse de la population, dans la mesure où elle pouvait détenir quelque réserve monétaire, le faisait naturellement sous forme d'espèces. Il ne s'agissait d'ailleurs pas, dans la plupart des cas, d'épargne véritable, mais de petites sommes glanées à l'occasion d'échanges monétaires épisodiques, dont on n'avait pas besoin pour la vie quotidienne, et qu'on conservait pour la prochaine occasion de transactions, une cérémonie, des besoins exceptionnels, le plus souvent pour payer l'impôt annuel. Au-dessus de cette masse de petits détenteurs, pour qui quelques dizaines de francs C.F.A. constituaient déjà une richesse au sein de leur économie en nature, il y avait des fortunes, plus ou moins importantes, constituées par exemple par des chefs de village ou des commerçants. Elles étaient à l'époque presque totalement détenues également sous forme de.numéraire, caché au gré de chacun. Il en fut sans doute longtemps ainsi, faute de banques ou de caisses bien réparties dans le pays, où les fonds auraient pu être déposés, mais aussi par défiance à l'égard de ces dépôts, dont la disponibilité et la sécurité étaient encore généralement considérées comme douteuses, sentiment qui est loin d'avoir disparu dans la «brousse ». Mais, au souci d'avoir son argent près de soi en nature, s'ajoutait celui du secret, considéré comme une défense contre les sollicitations auxquelles le chef de famille, disposant de quelque avoir, était traditionnellement exposé sans pouvoir s'y dérober. A cet égard toute intervention d'un tiers dans le circuit et la disposition des fonds était considérée comme une menace contre ce secret. La détention de billets de banque dans les caches familiales présentait cependant de grands risques, indépendamment même de celui, généralisé, de vol. Les billets sont fragiles, se détériorent dans de mauvaises conditions de conservation, sont mangés par les termites ou les rongeurs, et surtout sont facilement brûlés au cours des incendies; or les incendies de cases sont fréquents. Que de fois l'Institut d'émission n'a-t-il pas été saisi de doléances au sujet de ces destructions, avec leurs conséquences humaines et sociales! Il ne 45

pouvait guère faire autre chose que de se faire produire les restes des billets mutilés ou partiellement incinérés pour apprécier le remboursement de ceux dont l'existence avait bien été réelle. Mais il était impossible d'aller plus loin, tant auraient été importantes les sommes à verser par lui au titre de la disparition de billets dont l'existence même n'était pas prouvée. On avait parfois le sentiment d'une mauvaise conscience en opposant des refus à des demandeurs sans doute dans le besoin, peut-être effectivement éprouvés, probablement de bonne foi, mais les règles de l'émission monétaire sont malheureusement exclusives de l'esprit de charité. C'est une des multiples raisons pour lesquelles l'Institut fut très tôt favorable au remplacement progressif des petites coupures par des pièces métalliques.
Indépendamment des risques de destruction, les billets étaient particulièrement maltraités par les porteurs. Il suffisait de voir sur les marchés comment ils étaient chiffonnés dans la main des uns et des autres et, en passant d'une main à l'autre, imprégnés d'huile de palme ou de beurre de karité. Mais, de plus, pour les transporter, les porte-monnaie étaient rares et les portefeuilles, l'apanage des gros richards. Le paysan allant à la ville, le Dioula colportant sa marchandise, le berger peuhl accompagnant ses troupeaux, la vendeuse revenant du marché détenaient leur petite fortune dans des chiffons bien repliés et bien noués enfoncés dans une poche du boubou, plus souvent encore contre leur peau elle-même, dans un slip ou un soutien-gorge, ou entre leurs cheveux et leur coiffure, parfois même dans certaines parties intimes de leur individu. Les billets sortaient de ces caches sous forme de boules froissées, sales et malodorantes et, lors de leur manipulation à leur retour à l'Institut d'émission, ils empuantissaient les salles de tri de celui-ci. La durée de vie des petites coupures ne dépassait d'ailleurs pas un an. L'état épouvantable de ces chiffons de papier provoquait un engouement pour les billets neufs. Aussi, pour réussir leurs achats de produits lors des campagnes de commercialisation, les commerçants agissant pour le compte des « traitants» s'approvisionnaient-ils en coupures neuves sans lesquelles ils auraient rencontré la réticence des cultivateurs. Comme elles se détérioraient rapidement, il était rare de trouver des billets neufs en dehors de la période d'ouverture des campagnes, ce qui leur donnait alors dans les transactions une prime pouvant atteindre 50 %. Ceux qui avaient pris la précaution de s'en constituer une petite provision pouvaient donc faire de bonnes affaires. Compte tenu du bas prix du kilogramme d'arachides (cela était moins vrai pour le café et le cacao) et de la faiblesse des unités de vente des biens de consommation sur les marchés (cinq cigarettes, dix morceaux de sucre, petites mesures de milou d'huile, minuscules lots de piments ou de fruits et légumes), les petites coupures de 5 francs, 10 francs et 25 francs étaient les plus utilisées; représentant moins de 7 % en valeur, elles comptaient pour 56 % dans le nombre des billets en circulation. Traitées dans les mêmes conditions, les pièces métalliques ne connaissaient pas un sort aussi pénible. Comme leurs conditions de conservation étaient en

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outre satisfaisantes, elles furent toujours bien accueillies par les populations chaque fois que l'Institut d'émission, puis la Banque centrale décidèrent de les substituer aux billets.
Le fait que les mêmes billets de banque, les mêmes pièces métalliques eussent cours légal et fussent communément admis sur une superficie aussi grande que celle couverte par la zone d'émission A.-O.F.-Togo, dans des territoires aussi différents naturellement et économiquement, et par des populations aussi disparates, allait de pair jusqu'en 1958 avec le fait que cette zone constituait une entité administrative unique au sein de la République française, la fédération de l'A.-O.P., le Togo sous tutelle constituant sans doute une entité particulière, mais en relations dominantes, malgré ses liens avec la Gold Coast, avec les territoires français voisins. Mais ce facteur politique et administratif n'aurait pas résisté, à partir de 1959, aux indépendances, s'il n'y avait eu entre les divers composants de cet ensemble des relations humaines et commerciales très étroites, dont l'intensité naturelle était facilitée par l'existence d'une même monnaie légale. Or, même si les économies traditionnelles étaient encore rudimentaires, les déplacements de populations et les échanges commerciaux étaient très importants. A côté d'économies localisées et fragmentées, il y avait des courants d'échanges affectant des effectifs ou des chiffres d'affaires parfois considérables. Les principaux d'entre eux étaient, en ce qui concerne les hommes, les migrations saisonnières de « navetanes» du Soudan allant faire la récolte d'arachides au Sénégal, et l'émigration, beaucoup plus importante encore parce que de plus longue durée, de voltaïques vers les plantations de café et de cacao de Côte-d'Ivoire, avant même de s'étendre aux villes ivoiriennes. En matière commerciale, le Soudan et secondairement la Haute-Volta et le Niger exportaient leur bétail vers les territoires côtiers de Côte-d'Ivoire et du Bénin; et la boucle du Niger, sa production de poisson séché et fumé vers les mêmes destinations, tandis que les basses régions expédiaient dans des conditions extrêmement soignées pour permettre la conservation de ce produit délicat, les noix de cola très recherchées dans le Sahel comme stimulants. Si on ajoute à ces grosses masses le commerce à petite échelle, mais diffus et constant, des

colporteurs « dioulas » et la propension des Africains à partir sans calendrier
précis ni moyen de locomotion assuré pour aller voir un parent dans un endroit éloigné, cela aboutissait à des mouvements d'autant plus importants, qu'ils ne comportaient aucun souci de change. Cet avantage était évident, mais ne pouvait être mesuré à l'époque comme on s'est efforcé de le faire lorsque, après 1961, les billets de banque furent identifiés par Etat d'émission. Néanmoins, aussi peu organisée qu'elle fût alors pour une analyse sérieuse, la gestion des encaisses de l'Institut d'émission était révélatrice d'un important solde positif des règlements au profit des Etats du Sahel, dans leurs rapports avec les Etats côtiers, se manifestant par un besoin très modeste de réapprovisionner en billets les agences du Niger, de Haute-Volta et surtout du Soudan, dont les encaisses étaient essentiellement

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reconstituées par le flux naturel. Particulièrement

créditeur était ce Soudan,

véritable « nourricier» à l'époque des 'Etats côtiers, en mil, sorgho, bétail et
poisson, sans compter la main-d'œuvre apportée au Sénégal. Pendant toute l'existence d'une agence de l'Institut, puis de la Banque centrale, à Bamako, sous réserve des perturbations provoquées à partir de la fin de 1960 par l'institution d'un contrôle des changes, il n'a jamais été nécessaire d'y émettre un billet, si ce n'est pour des raisons de convenance pour les porteurs, telle qu'une répartition des valeurs mieux adaptée aux besoins de ceux-ci. En effet, pour des raisons tenant à la contexture des circuits économiques et financiers spontanés, les billets ne rentraient pas toujours à l'Institut d'émission à Bamako suivant l'exacte diversité de coupures souhaitée par la demande locale. Mais, globalement, l'agence enregistrait des rentrées d'un montant supérieur à celui de ses émissions. Comme dans tous les pays du monde, les billets de banque étaient l'objet de nombreuses imitations. Mais, ce qui distinguait la zone d'émission ouestafricaine de la France, par exemple, était la fréquence des émissions grossières et artisanales, exploitant l'ingénuité et la simplicité naïve du petit public paysan et citadin. Celui-ci acceptait le billet comme un objet en soi respectable, sans qu'on eût l'idée qu'il pût être falsifié et méritât d'être contrôlé. Ces remises frauduleuses étaient d'autant plus faciles que tous les billets, y compris les plus véridiques, étaient chiffonnés et maculés; il était donc aisé de glisser quelques faux dans ces boulettes informes. En raison de cette naïveté générale, les faux billets passaient de main en main jusqu'à ce qu'ils parvinssent entre celles d'un négociant averti ou dans les caisses d'une banque ou d'un agent du Trésor. Dans le premier cas le présentateur reprenait le billet refoulé et, à moins qu'il ait pu le repasser en d'autres mains, il se bornait généralement à déplorer sa perte. Dans le second, la coupure était arrêtée dans son circuit et remise à l'Institut d'émission. Pendant une dizaine d'années environ, les billets ainsi présentés à l'Institut n'avaient rien des imitations réalisées par des procédés physiques ou mécaniques de reproduction allant du plus simple au plus complexe et de la petite à la grande série qu'on devait voir ultérieurement. C'était des travaux originaux, où chaque billet était dessiné, écrit et peint à la main, sur les papiers les plus variés, mais dans tous les cas les plus ordinaires, avec parfois une tentative malheureuse de reproduire le filigrane en dessin. Ces œuvres originales étaient de valeurs artistiques diverses, les unes faisant preuve d'une certaine connaissance du dessin et de la couleur, les autres faisant vraiment fi de ces préoccupations. Au premier coup d'œil, au premier toucher, le faux était évident, et on sè demandait, avant d'avoir acquis une connaissance expérimentale de leur diffusion, comment ils avaient pu être acceptés en paiement.

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Les filous employaient même parfois des méthodes encore plus grossières et ne leur demandant aucune capacité artistique pour gruger les gens simples. Certains firent en effet accepter comme monnaie de simples gravures dé48

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coupées dans des journaux ou des revues. Un métropolitain enseignant en Guinée avait conçu une méthode de calcul pratique pour les élèves des écoles primaires. Il avait fait éditer par une maison parisienne un livre d'exercices pratiques, qui, pour habituer les élèves à la monnaie, comportait des planches représentant de soi-disant billets de la B.A.O. de diverses valeurs, qui pouvaient être découpés pour donner lieu dans les classes à des échanges fictifs. Bien qu'il se fût agi de simples dessins sur papier blanc, tout à fait schématiques, sans la moindre couleur, et d'un format beaucoup plus petit que celui des billets réels, ils commencèrent à circuler sur les marchés de haute Guinée peu de temps après le début de l'année scolaire où ce livre fut utilisé. Cette diffusion se développant malgré les mises en garde, l'Institut d'émission fut amené à demander le retrait de cet ouvrage, ainsi que la destruction de tous les exemplaires stockés. L'auteur et l'éditeur n'étant nullement fautifs, car leurs vignettes n'auraient pas dû prêter à confusion, il ne resta à l'Institut d'émission qu'à négocier ce retrait et cette destruction, contre une indemnité qui, par bonheur, put être fixée à l'amiable. Les pièces elles-mêmes, et plus particulièrement les pièces de I et 2 F C.F.A. étaient également imitées, par la technique du moulage. Le procédé était suffisamment grossier pour qu'on eût pu distinguer facilement des pièces moulées de pièces frappées. Heureusement, contrairement à ce qui se passait pour le billet, les ateliers de moulage étaient strictement localisés dans le sud-ouest du Nigeria, de sorte que ces fausses pièces ne circulaient guère qu'au Dahomey et au Togo. Les mystificateurs avaient encore d'autres moyens d'escroquer les détenteurs de billets. Certes de telles escroqueries ont lieu partout. Mais dans les années 1955 -1960, elles étaient particulièrement nombreuses en Mrique de l'Ouest, se manifestant ouvertement et exploitant la crédulité d'une population insuffisamment avertie. La technique consistait à se faire remettre une certaine somme en billets de banque, avec promesse par le magicien de les multiplier et de remettre ensuite un pactole au déposant, lequel, bien sûr, ne voyait rien venir, à commencer par les sommes remises. Des « instituts scientifiques» du Nigeria, experts en escroqueries de toutes sortes (le buvard sacré qui permet de réussir aux examens, étant ajouté qu'« il vaut mieux pour l'étudiant avoir cependant travaillé pendant ses études» ; le produit qui rend invisible, «pratique pour les voleurs, les soldats, les chauffeurs, qui en cas d'accident, peuvent se sauver en laissant les passagers dans la mort... ») diffusaient en 1959 des prospectus de propagande pour la jarre sacrée qui permet de « faire disparaître de l'argent de n'importe quel endroit. Cet argent ainsi disparu entrera dans la jarre qui est dans votre chambre »... à

la condition qu'aucune femme n'entre dans celle-ci. « Le mari doit être sévère et doit toujours avertir sa femme de ne pas aller près de celle-ci. » Cette
translation nécessitait aussi quelques conditions: avoir tué trois moutons blancs sans tache, dont la viande serait distribuée aux pauvres ou aux camarades et les têtes enterrées; ne pas manger de viande de porc pendant six mois; se couvrir le corps la nuit avec un pagne blanc pendant trois mois. Des affiches placardées dans des localités de la « brousse» guinéenne à la 49

fin de 1957 avisaient du passage d'un «célèbre magicien, enfant de l'Afrique noire, sortant de l'Inde avec une toute-puissance surnaturelle» qui transformait le paçier en billets de banque et attirait un nombreux public. Certains escrocs multiplicateurs réalisaient parfois des opérations importantes, avec des détenteurs de fonds qui auraient cependant dû professionnellement être sur leurs gardes, comme des responsables de caisses privées ou publiques. La plus importante d'entre elles s'exerça, à une période d'ailleurs plus tardive, auprès du comptable du régiment interarmes du Togo, qui eut l'imprudence de confier la caisse de celui-ci à un tentateur s'étant fait fort de la rendre le lendemain multipliée par trois ou quatre. Bien entendu, le lendemain il ne vit rien venir. Ultérieurement, et en anticipant sur la période de la future Banque centrale, il devait y avoir des tentatives plus adaptées à l'évolution des connaissances monétaires. Ainsi, en décembre 1969, l'agence d'Abidjan recevait de Lomé par la voie postale ordinaire une lettre de change émise dans cette ville pour 24 milliards C.F.A tirée sur la B.C.E.AO.-Abidjan à verser à un compte dénommé dans une banque togolaise, et portant la signature contrefaite du directeur général de la B.C.E.AO., telle qu'elle figurait sur les billets de banque. L'intéressé avait évidemment visé trop gros pour que sa tentative n'attirât pas l'attention. * ** Pas plus que la généralité de la population en quelque pays que ce soit, les Africains de l'Ouest n'avaient une connaissance des mécanismes de l'émission monétaire, - mais, de plus, la raison sociale de l'Institut prêtait à d'étranges

confusions dans la mesure où « l'Institut d'émission» pouvait aussi bien être
interprété comme conc~rnant les émissions radiophoniques ou les missions religieuses. Le courrier reçu aux agences, et plus particulièrement à celle de Dakar, comportait parfois des critiques ou des suggestions concernant les programmes ou la qualité d'audition des émissions radiophoniques. Plus fréquemment il concernait l'activité des missions catholiques et attirait l'attention sur des cas ou des besoins intéressant les soucis caritatifs de ces dernières. Cette confusion se produisait aussi d'ailleurs chez les métropolitains. C'est ainsi que, ayant fait passer une annonce dans le bulletin de la gendarmerie nationale (qui à l'époque comprenait la gendarmerie d'outre-mer) pour rechercher un concierge ayant l'expérience des mesures de sécurité, pour l'agence de Dakar qui devait s'ouvrir en mai 1957, le directeur général de 1'« Institut des missions» reçut la réponse suivante expédiée de Grimaud (Var)

le 22 février 1957 :
«

Monsieur le curé,

Ce jour, la gendarmerie nationale de Grimaud m'a fait part que vous recherchiez un ménage de concierges, pour un immeuble à Dakar, A-O.F. 50