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Voilées, dévoilées

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256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 83
EAN13 : 9782296161788
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VOILÉES,

DÉVOILÉES

Être femme dans le monde arabe

Noria ALLAMI

VOILÉES, DÉVOILÉES
Être femme dans le monde arabe

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1988

ISBN:

2-7384-0201-1

Ceux qui ne comprennent pas le passé sont condamnés à le revivre in Faust de GOETHE

PRÉFACE

Quand Noria Allami est venue, il y a quelques années, me demander de diriger sa thèse, j'ai été à la fois enthou~ siasmée et inquiète. Enthousiasmée par le sujet qu'elle avait choisi: une démarche neuve se mettait en route, un nouvel éclairage allait pouvoir être jeté sur un aspect important du monde arabe et islamique, sur le sort des femmes, sur les rapports entre les sexes. Inquiète pour deux raisons. D'abord parce que lever le voile - ou même en soulever le coin - c'est tenter de cueillir le fruit de l'arbre du savoir, un savoir mystérieux et interdit, et les Textes nous ont appris que le prix à payer est lourd... Et aussi parce que le projet de recherche était bien ambitieux, démesuré peut-être: lever le voile revenait à interpeller, à mettre en question, à faire parler la structure signifiante d'une société, à l'ébranler dans ses fondements profonds. Un tel travail ne pouvait se faire que dans une démarche multi-référencée : dégager le sens d'un processus complexe suppose des lectures multiples, et à plusieurs niveaux. J'ai communiqué à plusieurs reprises à Noria mes inquiétudes en même temps que ma sympathie, et l'ai invitée à la prudence, à restreindre, élaguer, à perdre en somme. Elle a maintenu contre vents et marées son propos. C'est que Noria est décidée: elle sait ce qu'elle veut. Elle est aussi acharnée: elle a su faire passer son désir dans la réalité. Par tempérament probablement, mais surtout par la force de ses motivations: comprendre et communiquer quelque chose dont elle mesurait plus que toute autre l'importance et l'urgence; régler un compte, peut-être; se donner les moyens d'un dépassement, sûrement. Toute recherche clinique, du moment où l'on s'y 9

implique vraiment, remplit ces trois fonctions, penserat-on. Celle de Noria peut-être plus qu'une autre, du fait de son histoire et de sa situation personnelle et professionnelle; comme femme, algérienne, psychologue clinicienne et chercheuse, mère maintenant. De fait, c'est bien dans son expérience personnelle que s'origine sa recherche: à partir d'un fait d'observation courante - l'agressivité que risque de déclencher la femme qui sort dévoilée en Algérie -, et d'un repère sur le plan historique - l'admiration suscitée par les quelques femmes qui ont rejoint la résistance (elles l'ont fait en étant bien sûr dévoilées) -, apparaît l'importance du phénomène du voilement et du dévoilement, de ses liens avec les moments de rupture dans la continuité de l'histoire, de ses fonctions par rapport au groupe. Ce travail nous propose donc une problématique du voile dans le monde arabe et notamment en Algérie, sous la forme d'une étude à plusieurs niveaux et dans plusieurs perspectives: historique et sociale, anthropologique, clinique, qui se recoupent et se nourrissent utilement l'une l'autre. L'hypothèse centrale, qui le sous-tend, est double: la pratique du voilement est l'aboutissement logique d'un processus qui prend origine dans le système de parenté fondé sur la prééminence des hommes, et dans le fonctionnement de la tribu - et qui passe aussi, lorsque celle-ci se sédentarise, par le voilement par la pierre. Au cœur de ce processus, son revers, le dévoilement, prend le sens ambigu d'un scandale et d'un rituel sacré. Après avoir étayé et vérifié de manière convaincante son hypothèse sur le plan historique et anthropologique, N. Allami adopte une démarche psychologique, et la soumet à l'expérience clinique par l'analyse de six entretiens de femmes et d'hommes; ceux-ci sont particulièrement riches et révélateurs, dans leurs contradictions, du regard qu'ils jettent sur les femmes, des forces puissantes et cachées qui tendent à maintenir les choses en place, et empêchent que soit vraiment posée dans cette société la question du rapport entre les sexes, de la souffrance qu'il entraîne pour chacun d'eux, et de sa nécessaire évolution. Par l'étude fine de trois psychothérapies de femmes ou de filles, particulièrement saisissante, apparaît la réflexion sur la construction de la personnalité féminine: à travers

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le silence, la peur, la pudeur, le secret, la voix voilée, nous prenons conscience du fait que « le voilement de la femme n'est que l'aboutissement d'un long processus de nivellement, d'effacement de tout ce qui fait l'originalité de la personne. Lorsqu'il intervient dans la vie d'une adolescente sans voix, sans parole à soi, sans corps à soi, il vient signer la volonté mortifère du groupe à l'égard de la personne et donner vie à la multitude dont se glorifie le clan» . Au terme de l'analyse d'une telle situation, devant sa persistance, ses mouvements évolutifs, ses contradictions, ses retours, son rejeu, comment ne serions-nous pas prêts à entendre l'explication psychanalytique qu'en propose Noria, par la difficulté d'accepter la différence des sexes, expression de l'angoisse de castration, et reliée chez l'homme à la peur et au refus de sa propre féminité? C'est là, peut-être, au terme ultime d'un passionnant travail d'investigation et de décryptage, qu'un coin du voile est vraiment soulevé. Il reste encore beaucoup à faire sur ce point, pour développer les prises de conscience et promouvoir un véritable changement. Mais les éléments sont à présent disponibles, l'appel lancé, le mouvement impulsé. Il faut remercier Noria A1lami de l'avoir fait, et souhaiter qu'elle poursuive avec d'autres, hommes et femmes, un travail si utile et si bien engagé. Paris, octobre 1988
Claude Revault d'Allonnes

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INTRODUCTION

Cette recherche s'inscrit dans ce vaste processus de conscientisation qui est le préalable à toute libération. Il s'agit ici de l'immense monde féminin, cette « dernière colonie de l'homme» (l),et plus précisément de la femme algérienne qui, s'il existe une échelle d'évaluation des libertés, serait assurément située bien bas. Aborder la société algérienne, par le biais du voilement et du dévoilement de la femme est une façon d'attraper le taureau par les cornes et ne pas craindre d'être quelque peu malmenée. Il s'agit en l'occurrence de l'angoisse du chercheur face à un matériel dont le questionnement renvoie immanquablement à soi. C'est ce que G. Devereux désigne sous le terme de contre-transfert social. Dévoiler la femme algérienne et par extension l'Algérie, est une démarche qui n'est pas très aisée pour une Algérienne en France, quand on connaît le rôle qu'a joué le voile durant la c.olonisation et toute la stratégie élaborée par le colonisateur pour déchirer le voile, pénétrer le monde des femmes et les attirer à l'extérieur; ayant compris que s'il arrivait à les dévoiler, il réaliserait sa victoire définitive sur ce monde réfractaire à toute pénétration étrangère. Dévoiler la femme en Algérie, faire tomber cette barrière qui sépare les hommes des femmes, n'aurait pas été une démarche plus aisée. Traiter une question telle que le voile - qui constitue, même à l'heure actuelle, un point chaud en Algérie - n'a pas été sans difficultés pour moi. Aucun des deux espaces n'est suffisamment neutre pour permettre d'aborder une telle problématique, avec suffisamment de sérénité. En fait, ce ne sont pas ces espaces,
(1) Tillion (G.), Le harem et les cousins, Editions du Seuil, Paris, 1966, p. 199. 13

en tant que tels, qui sont à considérer ou à incriminer, mais c'est ma propre angoisse qui a été déclenchée par la perspective du dévoilement. Il s'agit donc de mon contretransfert par rapport à ma recherche, qui a été analysé à travers un rêve qui s'est fait le porte-parole de ce que signifiaient pour moi le voile et la perspective du dévoilement. A travers ma propre expérience, j'ai constaté qu'en dehors de sa dimension sociale, le voile a un impact au niveau psychologique. D'autre part, être (un peu) étranger aiguise la vue comme cela affine l'ouïe. Et c'est dans cette distance extérieure que le voilement et le dévoilement de la femme algérienne s'imposent comme un phénomène dont le mouvement est en relation avec les grandes ruptures d'équilibre social. Chaque fois qu'il y a une rupture dans la continuité de l'histoire telle que la colonisation ou la décolonisation, le renversement d'un Etat, la révolution islamique, il y a un retentissement au niveau de la femme. Certains vont la voiler, d'autres vont la dévoiler. Ce travail va consister à essayer de comprendre ce que veut dire cette société lorsqu'elle voile ou dévoile ses femmes. A quel moment intervient l'une ou l'autre séquence ? Et enfin quels sont la fonction et le sens de ce phénomène? Car je crois que le voilement de la femme a un sens caché, occulté et, précisément pour cela, imporÜUlt. Le voile dans la société algérienne et arabe en général fait partie d'un système cohérent. Y toucher, le questionner, implique le questionnement de la structure d'ensemble qui le sous-tend, et, par conséquent, exige du chercheur le recours aussi bien à la dimension historique, sociologique, que psychologique. Nous sommes donc en présence d'un fait social total au sens où l'entend Marcel Mauss (2). L'élément féminin dans les sociétés musulmanes, par son caractère caché, occulte, voilé, infiltre tout l'ensemble, et apparaît en filigrane aussi bien dans le comportement quotidien du particulier - son honneur et sa dignité sont largement tributaires du comportement de ses femmes (sa femme, ses filles, ses sœurs, ses cousines...) qui peuvent l'élever aux yeux de la société par un comporte(2) Mauss (M.), Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1978, p. 147.

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contrevenant aux coutumes -, que dans les décisions pri-

ment fait de réserve et d'effacement,

ou le rabaisser en

ses à l'échelle nationale. En effet, malgré les options modernistes des gouvernants, leur silence ou leur malaise dans le traitement de toute question concernant la femme signifie la complexité du problème et la multiplicité de ses incidences. La femme semble détenir ou être la garante de l'honneur de la nation, de la société ou tout simplement de la famille. Dès lors, son immobilisation ou son voilement devient une nécessité. Car dès qu'elle bouge, elle menace les valeurs ancestrales qui constituent le groupe. Pour comprendre le voilement, il va donc falloir « dénuder les fondations de notre propre société» (3). Il est présent dans la structure même de cette société endogame et tribale. Etymologiquement, le voile, en algérien, signifie le hidjab, autrement dit protection. Or, les protecteurs de la femme sont en premier lieu sa parenté mâle. Le premier voile de la femme est présent dans ce tissu serré constitué par le père, les oncles, les frères et les cousins. Il est présent dans ce lien mystique qui les unit les uns aux autres. Ils ont le même ancêtre, le même sang coule dans leurs veines, et ils luttent contre le même ennemi. Le voile est encore présent dans cette volonté antique de « vivre entre soi », sous la même tente, plus tard, sous le même toit, dans le même village et surtout: « garder les filles de la famille pour les garçons de la famille» ; et ainsi, la boucle est bouclée et l'honneur est sauf. Il s'agit bien sûr de l'honneur des hommes qui serait atteint si on touche à la femme de leur groupe. Lorsque la femme algérienne se dévoile durant la guerre d'indépendance et participe au mouvement de libération, plusieurs observateurs étrangers proclament son évolution fulgurante et considèrent le fait comme un acquis fondamental, un point de non-retour. Les mêmes personnes qui viennent retrouver l'Algérie libre sont surprises par ses efforts considérables sur le plan du développement national et ses résultats incontestables; mais ils sont encore plus surpris par ce frein souterrain, insidieux qui se présente
(3) Tillion (G.), op. cil., p. 11. 15

sous la forme des femmes encore voilées, dont le nombre s'est accrû dans certaines régions et dont le voile s'est fait plus austère sur certaines femmes. C'est encore cette contrariété chronique, nous dirait G. Tillion; le vieux réflexe bédouin est toujours à l'œuvre. Nous sommes toujours dans la république des cousins, mais alors pour quand la république des citoyens? Je pense, quant à moi, que le voilement comme le dévoilement sont profondément inscrits dans la structure de cette société. L'apparition de l'un ou de l'autre phénomène doit toujours être interprétée en fonction du contexte historique. Dans sa préface à l'œuvre de M. Mauss, C. LéviStrauss dit que « nous ne pouvons jamais être sûrs d'avoir atteint le sens et la fonction d'une institution si nous ne sommes pas en mesure de revivre son incidence sur une conscience individuelle. Comme cette incidence est une partie intégrante de l'institution, toute interprétation doit faire coïncider l'objectivité de l'analyse historique ou comparative avec la subjectivité de l'expérience vécue» (4). Au travers d'une enquête faite auprès d'hommes et de femmes, j'ai essayé de mesurer l'impact de cette institution sur les comportements. Ce serait un truisme que de dire: le voile ne contribue guère à la rencontre de l'homme et de la femme. Cependant, le moins banal est que l'évitement, qui concernait l'étranger au groupe familial, finit par s'étendre aux hommes de la famille et aboutit à une sorte de clivage à l'intérieur d'un même groupe familial. Ainsi, dans une même famille nous voyons cohabiter deux mondes parallèles, ce qui n'est pas sans incidence au niveau de la structure des personnalités de ceux qui vivent cette réalité. C'est par l'intermédiaire de l'éducation que la famille va intervenir activement pour développer chez ses enfants, garçons et filles des attitudes qui vont dans le sens de leur exclusion mutuelle et du renforcement de la barrière qui les sépare. Ainsi, pour la fille, lorsque le voile apparaît dans sa vie, il n'est que l'aboutissement d'un long processus de
(4) Levi-Strauss (Cl.), Introduction p. XXVI. à l'œuvre de Marcel Mauss, op. cit.,

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nivellement et d'effacement de toute agressivité et positivité en elle. Nous verrons ce processus à l'œuvre à travers trois psychothérapies menées auprès de deux petites filles et une adolescente. En dernière analyse, nous essaierons de faire une approche du voilement et du dévoilement de la femme sur le plan psychologique pour tenter de savoir quels sont la fonction et le but du voile et surtout à qui il sert.

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PREMIÈRE PARTIE

A PROPOS

DE MON CONTRE-TRANSFERT A MA RECHERCHE

PAR RAPPORT

« La recherche la plus fructueuse est presque toujours celle qui porte sur les obstacles à la recherche que l'on effectue. De tous ces obstacles, le plus grand - et donc potentiellement le plus fertile aussi - est le fait que toute recherche sur l'Homme est aussi une recherche sur soimême. Toute recherche qui ne tient pas compte de ce fait inéluctable produit automatiquement un "contre-transfert" inconscient sur soi-même, source de rationalisations idiosyncrasiques défensives qui se transforment rapidement en idéologie... (1). « C'était seulement en prenant dans le contre-transfert mon point de départ, que je pouvais tenter de faire passer quelque chose de mon questionnement actuel d'analyste; mais à l'inverse, si je partais du contretransfert, je veux dire s'il me quittait pour me laisser aller ailleurs, là où on croit n'être que soi-même, alors mon propos perdrait son motif sérieux: cette impulsion contraignante que j'évoquais à l'instant, celle qui déclenche et exige le travail psychique sans quoi il n'y pas de travail d'expression)} (2). Cette impulsion dont parle Pontalis, ce besoin de comprendre le processus de dévoilement chez la femme algérienne n'est venu qu'après-coup. Après une mise à distance, objectivée par le voyage et la venue en France. C'est donc de façon rétrospective que l'attitude de la femme dévoilée en Algérie m'a frappée. Pour la rendre, j'emprunterai un passage de Assia Djebar dans « Femmes d'Alger dans leur appartement)} : « Le corps avance hors de la maison et, pour la première fois, il est ressenti comme "exposé" à tous les regards: la démarche devient raidie, le pas hâtif,

l'expression du regard contractée.
«L'arabe dialectal traduit

)}

l'expérience

d'une

façon

(1) Devereux névrose, La (2) Pontalis entrelacés »,

(G.), in Nathan (T.), Préface de Sexualité idéologique et Pensée Sauvage, 1977, p. XI. (J .-B.), « A partir du contre-transfert, le mort et le vif Nouvelle revue de psychanalyse, aut. 75, n° 12, p. 73.

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significative: "je ne sors plus protégée (c'est-à-dire voilée, recouverte)", dira la femme qui se libère du drap; "je sors deshabillée, ou même dénudée.". Le voile qui soustrayait aux regards est de fait ressenti comme' 'habit en soi", ne plus l'avoir, c'est être totalement exposée» (3). Ceci, bien sûr, je n'ai pu le percevoir qu'en voyant une autre catégorie de dévoilées, celles qui n'ont jamais porté le voile. « On ne peut être à la fois dans le paysage et en avoir la vue. » (4) ; c'est là que prend tout son sens la notion de report de G. Devereux, qu'il définit comme étant « l'influence subjective ou objective d'expectatives et aussi d'expériences antérieurement vécues avec une autre tribu, sur l'attitude adoptée envers la tribu présentement étudiée» (5), ce report ayant en plus pour qualité « l'accroissement de la capacité de percevoir et de rendre possible la découverte de traits, de nuances ou de significations que l'on aurait autrement négligés» (6). Cette première mise à distance a permis l'émergence d'un questionnement sur la femme algérienne et le processus de son dévoilement, avec comme corollaire le désir d'en faire une étude suffisamment approfondie, pour être l'objet d'une thèse de 3e cycle. C'est à ce moment-là qu'apparut la dimension contretransférentielle. Pour en rendre compte, je fais appel encore une fois à J .-B. Pontalis : « On ne peut parler du contretransfert en vérité, mais on peut le rendre sensible avec tact. Le mot tact évoquera ici moins une discrète circonspection que la sensibilité à une surface! (7). Cette sensibilité est d'abord méconnaissable par les formes qu'elle revêt, qui sont: soit éluder la question, soit ajourner son abord. Mais, ce genre de travail ayant une limite dans le temps, il a bien fallu se pencher sur le problème soulevé, et, à ce moment-là, d'autres manifestations se sont fait jour, heureusement consignées: l'impression que ce phénomène de dévoilement n'a aucune pertinence. D'autre
(3) Djebar (A.), Femmes d'Alger dans leur appartement, Ed. des Femmes, Paris, 1979, p. 175. (4) Devereux (G.), De l'angoisse à la méthode, Flammarion, Paris, 1980, p. 201. (5) Ibid., p. 307. (6) Ibid., p. 307. (7) Pontalis (J .-B.), op. cit., p. 75. 22

part, que signifie le fait de venir mener cette recherche en France pour en faire étalage ensuite, pour qui? Et pourquoi? - Est-ce que le dévoilement est un véritable problème qui mérite réflexion, ou n'est-ce qu'une gageure, conséquence de mon occidentalisation? - La femme arabe et algérienne peut-elle être autrement que voilée actuellement, et, après tout, ne serait-elle pas qu'un vestige de l'Histoire de la Femme, un mouvement attardé lié à notre sous-développement général? Il n'y avait donc plus qu'à laisser faire l'Histoire, et les choses suivront inéluctablement leurs cours vers une évolution pleine et complète de la femme comme partout ailleurs. Mais si je reprends ce qu'a écrit Germaine Tillion sur cette société, je me rends compte encore une fois que ce n'est qu'un refus déguisé d'aborder mon sujet, et ceci est en rapport avec toute l'angoisse qui lui est liée: « N'oublions pas que l'évolution urbaine est plus ancienne dans le levant méditerranéen que partout ailleurs; tout s'y passe pourtant comme si elle y était continuellement arrêtée à mi-course par une sorte de thermostat; selon notre hypothèse, il fonctionnerait sans se détraquer depuis le néolithique» (8). « Si d'un côté, l'Algérie socialiste, avec ses plans d'industrialisations lourdes et ses admirables services sociaux, regarde vers l'avenir, l'Algérie islamique, par contre, regarde vers le passé pour renforcer les traditions arabes: les femmes sont actuellement encouragées à porter le voile, pour bien marquer l'intention de l'Algérie de vouloir choisir une voie de développement qui ne soit pas entachée d'occidentalisme » (9). Ceci vient à nouveau confirmer les dires de Germaine Tillion :« ...les vieilles structures ne sont pas encore détruites, puisqu'elles continuent à s'effondrer sous nos yeux, mais elles ont commencé leur déclin il y a plus de sept mille ans, du moins dans la partie du monde où elles survivent» (10). Une société des plus avancées s'est figée, sous quelle fascination ou quelle emprise? Notre projet n'est pas d'étudier l'origine de cette stagnation, ni les multiples facteurs qui sont nécessairement entrés en jeu. Nous limite(8) Tillion (G.), op. eit., p. 182. (9) « Les femmes arabes », in M.R.G. Rapport n° 27, pp. 11-12. (tO) TilIion (G.), op. cil., p. 184. 23

rons notre recherche à l'élucidation d'une de ces causes de retard, qui est, à notre sens, la mise à l'écart de la moitié féminine de la population. Cette mise à l'écart se traduit par la persistance du voile qui, à lui seul, suffit à caractériser la société musulmane, comme étant celle qui voile ses femmes. Je voudrais maintenant illustrer ce qui précède par un rêve que je considère comme étant lié à mes préoccupations sur cette recherche. Il m'a fallu bien sûr vaincre beaucoup de résistances pour l'intégrer à ce travail, cependant je n'irai pas au-delà d'un certain niveau d'analyse et pour cela je cite Freud: « Je pourrais, en serrant plus étroitement les fils, montrer qu'ils aboutissent tous à un nœud unique. Mais, à côté des intérêts de la science, il existe des intérêts privés qui m'interdisent formellement de publier un travail de ce genre. Il me faudrait pour cela découvrir quelques-uns de mes sentiments intimes qui m'ont été révélés par l'analyse, mais que je n'aime pas m'avouer à moimême. Mieux vaut se taire. Et si l'on demande pourquoi je n'ai pas choisi un rêve dont je puisse donner l'analyse sans restriction, de manière que le lecteur pénètre mieux le sens et la liaison des idées offertes, la réponse est simpIe: tout autre rêve que je pourrais choisir se réduirait à ces mêmes éléments difficilement communicables, et m'obligerait à la même discrétion» (11). Le texte du rêve: Je lis avec beaucoup de virulence un article sur le langage de la femme ou la prise de la parole par la femme à une assemblée qui me semble constituée essentiellement d'hommes algériens, j'entends un remous de désapprobation dans la salle et puis je sors. A la sortie d'une bouche de métro je me trouve face à des jeunes gens qui me semblent originaires de mon pays. Ils tirent leurs pistolets, et j'ai l'impression qu'ils vont m'attaquer, je cours, monte dans un taxi et demande au conducteur de les semer. Il me dépose près d'un monument devant lequel des soldats français montent la garde et je me dis: « je viens chercher protection auprès de l'armée française alors qu'on a lutté pour s'en libérer ». A l'intérieur de ce
(11) Freud (S.), Le rêve et son interprétation, Ed. Gallimard, Paris, 1925, p. 23. 24

qui me semble être une mosquée, je rencontre ma mère et ma tante, un stand de pâtisserie orientale où je me sers; un homme de religion musulmane, habillé traditionnellement, nous installe dans une chambre à part. Je me retrouve à nouveau dans une autre situation, cette fois-ci dans une librairie. Je veux acheter des livres, je vois à nouveau un homme qui me semble originaire de mon pays et cela déclenche à nouveau cette impression de risque d'agression, je sors en courant et escalade un autre monument. Je pénètre dans une crypte et j'y trouve des ossements, je veux me cacher, j'hésite à entrer dans un squelette, je décide de placer une tête de mort à l'entrée, en me disant: « Ils ne penseront pas que je me suis cachée dans un tel endroit. » Voilà le rêve. Il m'a semblé de prime abord assez surprenant et même angoissant, car il m'a réveillée, mais cependant quand je me le suis rappelé le lendemain, je me suis rendu compte qu'il s'est servi pratiquement de tout le matériel de ma réflexion sur mon contre-transfert par rapport à ma recherche. Je vais donc décomposer le rêve et regrouper autour de chaque fragment les idées qui s'y rattachent et que je puiserai soit directement dans le texte que j'avais écrit la veille, soit sur ce que ça évoque en moi comme associations.

Je lis un article sur le langage de la femme ou la prise de la parole par la femme: Freud dit à ce propos: « Quand, dans l'analyse des idées de rêve, on se trouve en présence d'une alternative, il faut se rendre compte que celle-ci n'est qu'une affirmation déguisée, remplacer le "ou" par un "et" et prendre les deux termes de la fausse alternative pour point de départ de nouvelles chaînes d'associations» (12). Je lis un article: c'est non seulement l'exposé que je dois faire sur ma recherche à ce séminaire (13), mais ça englobe aussi la soutenance d'un tel travail de recherche. Le langage de la femme: c'est ce que je voudrais dégager dans ce travail, un discours qui lui soit propre, autre
(12) Ibid., p. 43. (13) Séminaire de G. Devereux, en 1981, sur « Ethnopsychanalyse ». 25