Marc-Antoine Jullien de Paris 1775-1848

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Précurseur de "l'Education Comparée", auteur du syntagme : "Science de l'Education", fondateur d'oeuvre éducatives et de bienfaisance, Marc-Antoine Jullien est considéré comme un théoricien de l'éducation. Héritée des lumières, sa réflexion s'organise à partir de l'idée que l'individu est perfectible. Homme du XIXe siècle, il croit aussi que les sciences et les techniques participent au progrès de l'Humanité. Mais a-t-il amélioré l'éducation grâce à des idées nouvelles ?
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296333468
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Marc-Antoine JULLIEN, de Paris, 1775-1848
Théoriser et organiser l'Éducation

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5033-8

Marie-Claude DELIEUVIN

Marc-Antoine

JULLIEN, 1775-1848

de Paris,

Théoriser et organiser l'Éducation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Que tous et aidée trouvent profonde

ceux qui m'ont soutenue dans mes recherches ici l'expression de ma reconnaissance.

Marie-Claude Delieuvin

Cet ouvrage, issu d'une thèse brillamment

soutenue à l'université

René Descartes en 1999, fera à coup sûr autorité. Marie-Claude Delieuvin a écrit une véritable « somme» faisant le point sur ce qu'on peut savoir actuellement de Marc-Antoine Jullien, un personnage tout à fait singulier, voire romanesque qui a acquis une certaine notoriété (quelque peu mystérieuse) en «science de l'éducation» ou en «éducation comparée» puisqu'il y est présenté comme un « pionnier», un authentique précurseur. La vie et l'œuvre de Marc-Antoine Jullien sont remarquablement replacées dans le contexte politique et idéologique de l'époque. Leurs liens avec l'idéal révolutionnaire, ou encore avec la philosophie des Lumières sont clairement explicités. Les théories pédagogiques (Pestalozzi, Lancaster, Owen, Fourier...) qui ont inspiré Jullien et qu'il contribue à divulguer sont opportunément développées. En définitive, c'est un nouveau regard qui est porté sur cet homme qui vaut indiscutablement souvent méconnue. On saura gré à Marie-Claude Delieuvin d'avoir appuyé sa vaste le détour, et sur cette œuvre si peu connue et si

enquête historique non seulement sur des écrits imprimés (les œuvres de Jullien et des pédagogues contemporains, les textes émanant de sa famille), mais également sur des documents d'archives inédits. Enfin, et peut-être surtout, Marie-Claude Delieuvin n'a pas hésité à questionner et remettre à leur place les « renaissances» successives de Marc-Antoine passionnant. Jullien, et c'est comme cela que son ouvrage devient

On peut en effet, à partir de là, aborder de multiples questions dans le champ éducatif: comment se construit la célébrité en matière éducative? A quoi servent et correspondent et se transmet-elle? les célébrations de personnages emblématiques? se constitue-t-elle des innovations pédagogiques Comment la mémoire des personnages Le repérge et l'accumulation de peuvent-ils assurer l'amélioration

l'éducation? La classification analytique d'un Cuvier (qui sert de référence à Marc-Antoine Jullien) est-elle pertinente? Si Jullien peut être considéré comme l' « inventeur» de la « science de l'éducation» être les et/ou de l'éducation comparée, quelles peuvent caractéristiques de ces champs et leur pertinence?

On le voit, cet ouvrage mérite d'être lu aussi bien en raison de son érudition de bon aloi qui assure le sérieux du propos historique que pour ses questions ouvertes.

Claude Lelièvre, professeurd'histoire de l'éducation à la Faculté de scienceshumaines
et sociales

- Sorbonne

(Paris V)

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Précurseur de «l'Éducation Comparée », auteur du syntagme «Science de l'Éducation », fondateur d'oeuvres éducatives et de bienfaisance, Marc-Antoine Jullien est considéré aujourd'hui comme un théoricien de l'éducation.(1)
Héritée des Lumières, la pensée de Marc-Antoine Jullien s'organise à partir de l'idée que l'homme est perfectible. Homme du XIXème siècle, il croit aussi que les sciences et les techniques peuvent constituer une source de bienfaits pour l'humanité. Issu de la Révolution, son rêve de voir naître une société idéale puise ses sources dans la croyance en un peuple sincère, bon et généreux. Dans un élan mystique, patiemment entretenu par sa mère, il s'applique à suivre le modèle de vertu incarné par Robespierre. Façonné par l'enthousiasme révolutionnaire, pénétré du respect de «la loi inviolable et sacrée », il engage la force de sa jeunesse à défendre, pour le bonheur du peuple, l'intérêt général.

Sa vie étonnamment mouvementée, ses échecs politiques, ses concessions le conduisent à prendre le temps de « méditer» (selon une de ses expressions favorites) sur l'organisation sociale et politique d'un État et le déterminent à élaborer une théorie pour atteindre la conception qu'il s'est forgée, dès sa jeunesse, d'une société fondée sur le bonheur, selon l'idée neuve de Antoine SaintJust.
Le 9 thermidor et les événements qui marquent un coup d'arrêt à sa carrière de Correspondant du Comité de Salut Public, son incarcération, sa rencontre et sa rupture avec Gracchus Babeuf, son désenchantement politique le persuadent que le progrès de la civilisation passe d'abord par l'amélioration de la condition humaine, ce qui ne peut s'accomplir que par la mise en place d'une éducation efficace. Il comprend que l'art de gouverner ne peut être ni inné, ni spontané, chez un peuple, même libre. Le peuple qui a reçu la liberté sans y être préparé, s'en est emparé avec passion, jusqu'à la déraison. Aussi, le bien-être pour tous et la paix des nations ne peuvent-ils venir qu'après le long et patient travail d'éducation de chacun. Démarche 11

cohérente d'un survivant de la Terreur qui passe insensiblement du domaine passionnel au domaine rationnel et qui considère alors que, seul, le savoir modère les passions. Le progrès de la civilisation que Marc-Antoine Jullien appelle de tous ses voeux commence par la formation physique, morale et intellectuelle de chacun, formation confiée à des maîtres conscients de l'importance de leur tâche, initiés à l'art de la pédagogie, rompus aux meilleures méthodes d'enseignement. En associant « la Science de l'Éducation» et « l'art de gouverner », il imagine une société nouvelle dans laquelle il a bien l'intention de jouer un rôle. Comme les idéologues qu'il côtoie sous l'Empire, il sait que le bonheur individuel et le bonheur de la société exigent des principes qui relèvent de la raison. Son oeuvre pédagogique se veut utile et vise des résultats concrets, mais elle n'est pas magistrale. Est-elle alors suffisamment pertinente pour qu'elle soit évoquée ou bien se confond-elle avec le formidable mouvement entrepris en faveur de l'éducation dans la première moitié du XIXème siècle? A-t-il apporté des idées nouvelles? En 1808, il écrit que «des idées absolument neuves n'existent pas »(2); aussi travaille-t-il à parfaire l'éducation en apportant «des idées justes plutôt que neuves »(3) grâce à une adaptation nécessaire et permanente: «J'ai voulu réunir ce qui a été présenté jusqu'à nos jours de bon et d'utile sur l'éducation, et en même temps, ce qui m'a paru approprié à l'état actuel des lumières et des besoins de notre société »(4). Il propose un plan d'éducation physique, morale et intellectuelle pour l'élite, de zéro à vingt-cinq ans, et travaille à l'amélioration de l'instruction primaire. Pour lui, quelle que soit son origine sociale, l'enfant est une ébauche que l'éducation modèle: la mère, l'instituteur, le gouverneur sont des artistes qui font naître l'homme empreint de valeurs universelles. L'éducation est un art pour le présent et pour l'avenir; mais elle est aussi science des comportements et maîtrise des mécanismes d'apprentissage. Un pédagogue éminent croise sa théorie: Henri Pestalozzi. À Yverdon, lieu de rencontres pédagogiques, l'auteur de l'Essai Général d'Éducation voit se concrétiser son rêve éducatif. Le fonctionnement de l'institut pestalozzien lui donne l'idée de l'Éducation Comparée qu'il veut construire sur des bases scientifiques empruntées à l'Anatomie Comparée de son ami Georges 12

Cuvier. Théorie scientifique et terrain d'expérimentation sont à l'origine du principe comparatiste qui guide sa recherche. Tout en rappelant les enjeux de l'Éducation et son pouvoir politique, son ouvrage théorique encourage la collecte d'informations sur les faits pour mieux les maîtriser en utilisant des tables comparatives. Trouver une méthode devient son obsession pour gagner du temps sur le temps.
Mais la frénésie s'empare de son oeuvre qui n'est ni structurée, ni achevée. L'éparpillement de ses idées et la multiplicité des sujets abordés compliquent une approche de ses ~onceptions éducatives et de son action de philanthrope. Comment présenter son oeuvre dans ce qu'elle a d'original? Vouloir « réhabiliter» l'homme, vilipendé, méprisé de ses contemporains, par une sorte d'hagiographie qu'affectionnaient les philanthropes du XIXème siècle est aujourd'hui impensable. Il ne s'agit donc pas d'une biographie, mais plutôt d'une recherche sur sa contribution à l'amélioration de l'éducation dans ses engagements révolutionnaires et philanthropiques comme dans les théories qu'il ne cesse de produire, de la Révolution de 1789 à celle de 1848. Exposer sa participation à une oeuvre aussi fondamentale que l'éducation permet de relire sa vie sur la toile de fond de l'histoire, dans le cadre d'une société qui se cherche au plan politique: Comment terminer la Révolution? Quelle forme de gouvernement soutenir: l'Empire? la Monarchie Constitutionnelle? la République?; d'une société dont l'économie se transforme par l'essor de l'industrie; d'une société qui institutionnalise progressivement un système éducatif et s'interroge sur le rôle de l'État dans l'éducation et sur la place à accorder à la liberté d'enseignement. Toutes ces questions ont agité les forces politiques en présence et constitué l'essentiel de la réflexion de Marc-Antoine Jullien. Les événements majeurs qu'il a vécus et dont il a perçu avec une étonnante acuité le caractère capital lui ont imposé des évolutions successives que ses ennemis qualifiaient de lâchetés, d'abandons, d'opportunisme. Néanmoins, il ne renonce jamais à ses idéaux profonds, issus de la philosophie des Lumières et du jacobinisme de sa jeunesse. Il choisit des moyens différents. Quand il oriente son action vers le champ de l'éducation, ce n'est pas seulement parce que « l'art de gouverner» lui a échappé, mais parce qu'éduquer est avant tout un acte politique. Si son oeuvre pédagogique peut être considérée 13

comme originale c'est parce qu'il tente de conférer à l'éducation un caractère scientifique et positif dans le but d'améliorer la condition humaine.
L'origine de ce travail provient d'un questionnement sur les « renaissances» successives de Jullien qui permettent à sa mémoire de revenir périodiquement sur la scène éducative. Cet homme aux multiples facettes se prête, dès le début de la 3ème République, à des cérémonies commémoratives ou à des rites célébratoires parce qu'il facilite la construction d'une unanimité autour d'une institution et permet d'en justifier l'action présente par le traditionnel retour aux anciens pour en assurer, en quelque sorte, la pérennité. Pour retracer sa contribution à l'éducation, le plan adopté évoque tout d'abord les diverses cérémonies qui ont célébré sa mémoire: pourquoi revient-elle régulièrement sur la scène éducative? à quelles occasions? dans quels buts? (Chapitre Si certains événements de sa 1). vie romanesque ont été obscurcis à dessein, sa destinée le conduit sur les routes de l'Europe, de l'Égypte, sur des champs de bataille aux noms prestigieux. Il y rencontre les grands de ce monde et côtoie la misère des peuples. Il choisit un engagement politique et accepte, par esprit de conciliation, les divers gouvernements qui se succèdent en France, mais il s'oppose aussitôt à toute oppression et injustice, ce qui lui vaut revers et disgrâces (Chapitre Parallèlement à « l'art de 2). gouverner», il place « l'art d'éduquer». Ses premières théories se forgent dans l'idéal et l'enthousiasme de sa jeunesse. Puis, la maturité lui fait trouver le chemin d'une éducation raisonnée et planifiée, d'une éducation permettant la socialisation des individus (Chapitre En 3). exil, il rencontre Henri Pestalozzi; sa méthode le persuade que l'éducation sensitive, intuitive est celle qui peut aider l'enfant à devenir autonome et acteur de son propre savoir (Chapitre 4). Simultanément, l'action philanthropique requiert toutes ses forces: encourager la bienfaisance, ouvrir des écoles, sauvegarder les Droits de l'Homme constituent les axes majeurs de son existence (Chapitre 5). Mais, Marc-Antoine Jullien cherche aussi le perfectionnement individuel grâce à une méthode issue de sa démarche personnelle pour se construire un art de vivre, pour parvenir à la connaissance de soi, influencer le cours de sa propre destinée et pour participer à la

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venue d'une société nouvelle qu'il nomme: destine au bonheur universel (Chapitre 6).

Civilisation

et qu'il

Le procédé choisi pour éclairer sa vie et sa doctrine a consisté à reproduire de nombreux extraits des textes qu'il écrivit de 1789 à 1848. Hormis l'Esquisse sur l'Éducation Comparée, connue aujourd'hui dans de nombreux pays grâce aux récentes traductions du Bureau International de l'Éducation, de Genève, les sources utilisées n'ont pas un caractère universel et les essais de Marc-Antoine Jullien sont pratiquement inconnus. Ils n'ont pas été réédités et leur style est très éloigné des formes actuelles. Les sources imprimées rassemblent les publications de Marc-Antoine Jullien et celles de son petit-fils, Édouard Lockroy qui a réuni des lettres de famille dans deux ouvrages consacrés à la Révolution Française(5) ; les cinquante volumes de la Revue Encyclopédique et les articles, très nombreux, que Jullien écrivit dans les journaux d'époque et les bulletins des Associations ou Sociétés auxquelles il appartenait. Ces documents sont conservés à la Bibliothèque Nationale. Les sources inédites, composées de lettres de famille, de rapports, de comptes rendus, ont été déposées aux Archives Nationales mais aussi dans les bibliothèques des villes de province dans lesquelles il a résidé. La lecture de ces lettres éminemment intimes oblige le lecteur à s'interroger sur sa propre démarche: de quel droit s'approprier un corpus de textes qui n'était destiné qu'au cercle restreint d'une famille dont les membres exprimaient librement leurs angoisses, leurs bonheurs, leurs incertitudes? Cependant, elles sont le regard d'hommes et de femmes qui vivent l'histoire au jour le jour. Ce point de vue apporte un témoignage précieux et présente un réel intérêt pour la connaissance des événements nationaux. Certaines sources sont secondaires. Le journal que Marc-Antoine Jullien rédigea pendant sa captivité, après le 9 thermidor et qui relate notamment sa collaboration et sa rupture avec Gracchus Babeuf a été confié par ses descendants à l'Institut Marx-Engels-Lénine de Moscou; ces documents ont fait l'objet d'une analyse effectuée par l'historien russe Victor Daline. Les extraits cités dans le chapitre 3 15

proviennent de cette étude(6). La correspondance entre Marc-Antoine Jullien et Philippe-Emmanuel de Fellenberg (1816-1844) est déposée à la Bibliothèque des Bourgeois de Berne. Les citations du chapitre 4 sont empruntées à Una vita politica e pedagogia, du professeur italien, Carlo Pancera, qui reproduit de très larges fragments des lettres de Marc-Antoine Jullien. Enfin, une partie des sources est, jusqu'à aujourd'hui, inexploitée. Il s'agit d'une collection d'écrits rassemblés par Marc-Antoine Jullien et qui porte le nom de « The Maclure Collection of French Revolutionary Materials» qui se trouve à l'Université de Pensylvanie à Philadelphie. Cette collection pourrait peut-être apporter des éclairages nouveaux sur la pensée éducative de Marc-Antoine Jullien, qui avait réuni ces documents pour écrire une histoire de la Révolution Française(7). Ces sources, caractérisées par leur abondance, leur étrange diversité, leur dispersion même, révèlent la personnalité d'un homme qui livre à l'écriture ses émotions mais aussi ses conceptions sociales, politiques, éducatives. Cette forme d'expression devient pour lui une sorte de thérapie à l'angoisse et au mal de vivre qui l'obsèdent. Romantique, il trouve son accomplissement dans la mission sociale qui engage le poète et non dans son style qui reste très proche des formes classiques. Parallèlement, il s'aventure dans le mouvement scientiste et tente de rationaliser méthodiquement les faits éducatifs. L'oeuvre à laquelle il travaille avec conviction, par des activités diverses et des itinéraires insolites, est l'amélioration de l'éducation en vue d'en faire une science qui cherche à poser le problème de la théorisation des savoirs factuels, à une époque où les sciences connaissent une dimension nouvelle et un développement considérable. Cette recherche fait de lui un théoricien de l'Éducation. Comprendre la vie complexe de cet homme dans un contexte historique, politique, sociologique et économique particulièrement bouleversé permet de restituer sa doctrine pédagogique à travers l'extraordinaire fourmillement de sa pensée.

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Chapitre 1 Les Renaissances

« Les mots font la chose»
Le délégué DESMOULINS Congrès de Lyon, 1878
(Cité par Jean-Marie GOULEMOT et Éric WALTER,

« Les Commérations sous la direction

», Lieux de mémoire, tome 1, p. 402)

de Pierre NORA,

Marc-Antoine Jullien est-il un personnage digne de mémoire, un penseur original, un vrai précurseur?
Né à Paris (1775). Mort à Paris (1848). En parcourant les rues de la Capitale, le flâneur peut s'étonner de ne rencontrer ni plaque de rue, ni ex-voto, ni statue rappelant l'histoire de cet homme(8). C'est l'oubli qui caractérise apparemment cet ancien jacobin passionné de pédagogie. Pourtant, depuis sa mort en 1848, il sort de l'ombre, au gré de l'histoire et selon les besoins: historiens cherchant à établir une vérité(9), écrivains s'inspirant de l'histoire(10), sociétés ou organismes en mal de paternité. Chacun tente, soit de balayer d'un trait de projecteur le "terroriste" de 1793 qui pourchasse impitoyablement les derniers girondins, soit de retrouver la carrière éphémère d'un homme politique de second plan qui cherche sans succès à reprendre le devant de la scène, soit enfin d'évoquer le souvenir du philanthrope préoccupé d'éducation. Si Marc-Antoine Jullien traverse les cent cinquante années qui nous séparent de sa mort et acquiert une relative célébrité, c'est très probablement en raison de son oeuvre pédagogique. Non pas une oeuvre magistrale, incontournable en histoire de l'éducation, mais celle d'un homme d'action et d'idées, tenace et infatigable, pour la cause qu'il défend: la qualité du gouvernement d'un État réside dans la qualité de l'éducation qu'il donne à ses enfants. Érigeant l'Éducation en «Science» et ouvrant la voie à une discipline nouvelle: «l'Éducation Comparée », sa curiosité, insatiable, s'intéresse à la philosophie des sciences, à la phrénologie, aux chemins de fer ou à la navigation à vapeur, aux fortifications de Paris. Pour faire triompher ses idées pédagogiques, il se démène auprès des gouvernements. Il rencontre des pédagogues, des théoriciens de l'éducation, des inventeurs de méthodes pédagogiques. Il correspond avec les notoriétés de son temps, il publie livres et articles sur l'éducation, mais jamais il ne parvient à se faire entendre, jamais il ne parvient à faire adopter ses idées. Pourtant, aujourd'hui, c'est la pédagogie qui semble prendre le pas et elle s'empare de lui pour le célébrer. Il est en

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effet curieux de constater que des discours, des événements, des écrits exaltent périodiquement le souvenir de cet homme que certains de ses contemporains abhorraient mais dont d'autres appréciaient le dévouement à la cause de l'humanité. Ces « renaissances» ne sont ni fastueuses, ni vraiment grandioses, mais chacune de ces résurgences sont situées à des moments-clé pédagogiques et historiques.

1. 1 - Historique d'une paternité
L'école de Jules Ferry, qui a pour finalité de diffuser un savoir fondé sur la raison et d'inculquer les valeurs républicaines au futur citoyen, renoue avec les idées des Lumières et de la Révolution. La question de la pédagogie, plus rigoureuse et dispensée par un maître éclairé, se manifeste au coeur de la restructuration de l'institution. Les méthodes et les modes d'enseignement(ll) sont à nouveau évoqués ainsi que les fondateurs de pédagogies ou de théories éducatives héritées du courant philosophique des Lumières. Née de ce mouvement, par la voie de l'éducation considérée comme une science, l'oeuvre de MarcAntoine Jullien revient à l'honneur sous la 3ème République. Depuis, l'évocation de l'oeuvre de Marc-Antoine Jullien jalonne l'histoire de la création d'institutions éducatives, nationales et internationales. Elle fait l'objet de publications qui relèvent surtout son entreprise pour améliorer l'éducation et construire un système éducatif. Il semble intéressant de s'interroger sur la périodicité de ces « résurrections», sur la manière et les moyens qu'utilise l'actualité pour éclairer l'homme et son oeuvre. Il convient de tenter de retrouver et de comprendre les enjeux des renaissances successives d'un personnage qui n'a jamais occupé le premier plan, tant dans le domaine de la politique que dans celui de la pédagogie.

1. 2 - L'Éducation Comparée
En 1816, Marc-Antoine Jullien, membre de la Société pour l'Instruction Élémentaire, publie dans «Le Journal d'Éducation », organe de la société, un article de 56 pages ayant pour titre:

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« Esquisse et Vues Préliminaires d'un ouvrage sur l'Éducation Comparée, entreprise d'abord sur les vingt-deux cantons de la Suisse et pour quelques parties de l'Allemagne, susceptible d'être exécutée plus tard d'après le même plan pour tous les États d'Europe,. et modèle de tables-comparatives d'observations à l'usage des hommes qui, voulant se rendre compte de la situation actuelle de l'éducation et de l'instruction publique dans les différents pays de l'Europe, seront disposés au travail d'ensemble dont on expose ici le plan et le but ». Il fait paraître en 1817 ce que l'on a coutume d'appeler: L'Esquisse, chez le libraire Colas, à Paris. C'est cette date qui est habituellement retenue. Ce texte fait de Marc-Antoine Jullien, le père de l'Éducation Comparée et le précurseur d'organisations européennes, comme le BlE ou l'UNESCO.

1. 2. 1 - Genèse de la Rédaction de « l'Esquisse»
Très vite, cet homme, dont la carrière politique a été si éphémère, entrevoit les avantages d'un échange culturel scientifique et littéraire entre les Nations. Dès 1800, il avait demandé à Bonaparte un congé de deux ans pour visiter la Russie, notamment, afin d'établir des relations scientifiques et littéraires grâce à une commission encyclopédique située à Paris. Ce projet avait paru au premier Consul une sorte de rêve idéologique et il n'avait pas accepté la requête(12) du Commissaire des Guerres qu'il éloigna en raison de l'indépendance
de ses idées(13).

Dépité, obligé de se refermer sur la sphère de ses fonctions peu exaltantes -il était commissaire des guerres et jouait surtout un rôle d'intendance- Marc-Antoine Jullien commence la rédaction de plusieurs ouvrages. En 1802, il adresse deux mémoires au tsar Alexandre 1er de Russie(14): Plan d'une École militaire et industrielle théorique et pratique pour les jeunes Russes, ainsi qu'un deuxième livret: Sur un mode d'organisation simplifiée et perfectionnée des chancelleries ou ministères, en Russie(15). Le Tsar, en signe de reconnaissance, fait parvenir à l'auteur une bague de diamants, Inais les écrits du Français n'ont aucun retentissement.

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Au cours de ses pérégrinations, il visite de nombreux instituts d'éducation, en Hollande, en Prusse, en Italie, et ceux de Henri Pestalozzi et de Philippe Emmanuel de Fellenberg, en Suisse. Il rencontre le Père Girard et des hommes qui se sont illustrés dans le domaine de l'éducation: comme le docteur André Bell, mais aussi le socialiste Robert Owen(16) (en 1822, après la publication de l'Esquisse et vues préliminaires sur l'Éducation Comparée). Ses voyages, ses rencontres sont pour beaucoup dans la rédaction de son Esquisse. Mais il faut aussi compter avec la personnalité d'un homme qui croit au rôle de l'Éducation dans l'édification d'une nation et qui, par son métier de publiciste, fondateur de journaux et de revues, perçoit l'importance de l'information et de la diffusion des idées pour perfectionner l'Éducation. D'autre part, les circonstances font qu'en France, les innovations sont possibles depuis le démantèlement des réseaux éducatifs confessionnels. C'est l'instant charnière: il est nécessaire d'instruire une nouvelle élite dirigeante et, parallèlement, d'éduquer les enfants du peuple qui voit sa destinée se transformer avec la naissance de l'industrie. L'idée de concevoir l'Éducation Comparée lui vient des progrès accomplis à partir de l'Anatomie Comparée. Il considère qu'il serait souhaitable de mettre en place une organisation similaire. Il sait bien que "dans l'immense marécage de l'éducation"(17), des hommes se dressent et agissent. Un élan éducatif se manifeste mais que peut un homme seul, fût-il chef d'État ou éducateur, face à l'immense tâche à accomplir? : "Un homme isolé a beau concevoir des plans vastes et utiles, plus il ouvre une libre carrière à l'activité de son esprit, plus il donne d'étendue à ses pensées, plus il sent combien ses moyens personnels d'exécution sont insuffisants et disproportionnés à ses projets. Il est accablé par le double sentiment de sa faiblesse individuelle et la brièveté de sa vie. Mais s'il parvient à se combiner à d'autres hommes dont il ajoute ses forces aux siennes, il acquiert une
" son existence il réalise en peu d'années, par une sorte de coalition " d'efforts individuels, coordonnés aux siens et dirigés vers un même but, des travaux qui auraient exigé l'emploi d'une vie entière prolongée pendant plusieurs siècles." (18)

puissance d'action pour ainsi dire illimitée il agrandit la sphère de

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1.2.2 - Les projets de Marc-Antoine

Jullien

Marc-Antoine Jullien ne propose pas de définition à ce qu'il nomme: "Éducation Comparée". Mais il précise que «l'éducation, comme toutes les autres sciences se compose de faits et d'observations. Il paraît donc nécessaire de former pour cette science, comme on l'a fait pour les autres branches de nos connaissances, des collections de faits et d'observations, rangées dans des tables analytiques, qui permettent de les rapprocher, de les comparer, pour en déduire des principes certains, des règles déterminées afin que l'éducation devienne une science positive, au lieu d'être abandonnée aux vues étroites et aux contraintes de l'arbitraire de ceux qui la dirigent, d'être détournée de la ligne directe qu'elle doit suivre, soit par des préjugés d'une routine aveugle, soit par l'esprit de système et d'innovations. »(19) En 1816, l'auteur envisageait l'éducation comparée pour les États Européens, de civilisation occidentale. Son Esquisse s'organise autour de l'analyse et de l'interprétation des pratiques et des politiques éducatives pour l'amélioration de l'homme et le progrès de la civilisation. Par ailleurs, son ouvrage ébauche les grandes lignes d'un système éducatif organisé et cohérent. L'Éducation, « la science de la culture et du développement de nos facultés », est à considérer selon trois points de vue: son sujet: l'homme composé de trois éléments: le corps, le coeur et l'esprit, chacun ayant pour corollaires l'éducation à l'hygiène pour une meilleure santé l'éducation à la morale ou éducation à la vertu l'instruction son instrument: le temps qui doit être mis à profit, en sachant que, pour l'homme: "vivre, c'est apprendre à mourir. " (20) son but: le bonheur de chacun et de tous.

. . .

Toute structure d'un système d'éducation s'organise en trois étapes, de la naissance à l'âge adulte: L'édifice scolaire comprend: des écoles élémentaires, ou primaires, pour l'enfance des écoles secondaires, ou classiques, pour l'adolescence 23

des écoles supérieures et scientifiques ou spéciales pour la jeunesse et rapportées à une profession déterminée Dans cette catégorie, Marc-Antoine Jullien inclut des classes pour sourds-muets, pour aveugles et pour orphelins. Ces écoles seront complétées par des institutions de jeunes filles. (21) En esquissant une structure scolaire à degrés, l'ancien jacobin perpétue les grandes lignes de plusieurs plans d'éducation de la Révolution. Mais, en 1816, Marc-Antoine Jullien est-il resté fidèle aux théories qui habitaient sa jeunesse? A cette époque, pense-t-il encore comme Gilbert Romme qui soumettait en 1792 un projet d'Éducation ouvert à tous sans distinctions: «Vous divisez les citoyens en deux classes, accuse l'auteur du plan, ceux qui sont assez riches pour aller recueillir dans les établissements particuliers les lumières qui pourront ainsi se rendre propres aux fonctions et aux professions les plus difficiles,. et ceux qui, pour n'être pas les favoris de la fortune, sont condamnés à une affligeante nullité. L'inégalité des fortunes deviendrait alors parmi nous, l'inégalité du savoir. » (22)

En 1816, les principes d'égalité qui animaient le Révolutionnaire ne l'ont pas quitté mais il a pris conscience, comme Condorcet bien avant lui, que l'égalité des esprits n'existe pas. Marc-Antoine Jullien n'a rien abandonné de ses certitudes, mais la situation de l'éducation est telle qu'il y a urgence à procurer ce qu'il nomme «l'absolu
nécessaire» .

Mais Marc-Antoine Jullien ne construit pas sur le sable d'un désert. Il est important de recenser ce qui existe, de l'analyser pour l'adapter et l'améliorer. Grâce à une enquête approfondie des établissements européens, il est possible de dresser un tableau de l'Éducation en Europe. Ce tableau, analysé méthodiquement, doit permettre de trouver des solutions. Tout d'abord, il convient de recueillir le plus grand nombre d'informations, d'établir une mesure commune, pour rapprocher, comparer et apprécier la valeur réelle des institutions, des modes d'enseignement et du travail de groupe des enseignants.

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L'enQuête L'analyse des pratiques s'effectue à partir d'enquêtes dirigées par des observateurs extérieurs: "la qualité d'étranger" incite à l'impartialité et les vérités exprimées n'en seront que mieux acceptées(23). Six séries de questionnaires portant chacune sur neuf angles d'investigations constituent l'enquête: série A : l'éducation primaire et commune, comportant 120 questions. série B : l'éducation secondaire et classique: 146 questions. série C : l'éducation supérieure et scientifique. série D : l'éducation normale. série E : l'éducation des jeunes filles. série F : l'éducation dans ses rapports avec la législation et les institutions sociales. Seules les deux premières séries font l'objet d'un questionnaire détaillé qui prend en compte l'observation méticuleuse des faits. Les autres séries ne sont pas traitées. L'auteur annonce une suite à son projet et demande à tous les hommes intéressés par ce sujet de lui soumettre toute question, toute suggestion susceptibles d'améliorer le travail amorcé. Après avoir rassemblé puis classé les informations, il faut interpréter les données par des déductions de principes et de règles afin de faire de l'Éducation une "science positive". Les domaines explorés portent sur l'institution, son organisation, son administration, sur les élèves, les méthodes d'enseignement, les programmes, les personnels. La grille de questions est valable pour toutes les institutions et ne laisse rien dans l'ombre. Dans la série A: «L'Éducation primaire et commune ». Les 120 questions se divisent en huit sections: Al: Écoles primaires et élémentaires; A2 : Régents et instituteurs primaires; A3 : Élèves; A4 : Éducation physique et gymnastique; AS : Éducation morale et religieuse; A6 : Éducation intellectuelle; A 7 : Éducation domestique et privée dans ses rapports avec le régime des écoles primaires; A8 : Éducation primaire et ses rapports avec l'éducation secondaire et avec la destination des enfants. Le

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questionnaire l'institution.

de l'enquête

interroge

sur tous

les aspects

de

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l'organisation de l'école: de quel type d'école s'agit-il 7 (confessionnelle ou non). Est-elle uniquement destinée aux garçons ou aux enfants des deux sexes 7 De quels milieux sociaux les élèves sont-ils issus 7 Y a-t-il obligation scolaire 7 Qui sont les propriétaires des bâtiments 7 Comment les locaux sont-ils entretenus 7 Les écoles sont-elles gratuites 7 Qui sont les gestionnaires? Quel est le rôle du gouvernement 7 du département 7 de la commune 7 Quel est le découpage géographique pris en compte pour la création et la répartition des élèves? les élèves: Combien y a-t-il d'élèves par classes 7 par enseignant? Quels sont les critères d'admission dans l'école 7 dans la division 7 Quels programmes sont enseignés 7 Comment est mesurée la progression des élèves 7 Quelle est l'évaluation terminale 7 le temps scolaire: Quelle proportion du temps est réservée aux apprentissages 7 aux sports 7 à la morale 7 aux jeux 7 Y at-il des vacances 7 les personnels: Quelles sont les conditions de recrutement des maîtres 7 Quel est leur salaire 7 Quelles sont les perspectives de promotions 7 de garantie de l'emploi 7 Existe-t-il une protection sociale 7 Quelles sont les sanctions prévues en cas de faute grave 7 Quel est le rôle du maître dans le tissu social 7 les méthodes: emploie-t-on des leçons dogmatiques, souvent fastidieuses et repoussantes par une forme trop sévère ou des entretiens familiers mis à la portée des enfants et dont les sujets soient puisés dans les circonstances habituelles de la vie 7 Comment se donnent les leçons? Suit-on une méthode particulière d'enseignement: simplifiée ou perfectionnée 7 Applique-t-on la méthode de MM. Bell et Lancaster 7... la méthode élémentaire de M. Pestalozzi 7... la méthode analytique de l'Abbé Gaultier 7

Toutes ces questions, formulées dans la langue du XXème siècle, sont celles qui intéressent aujourd'hui encore l'éducation et les éducateurs. Mais au-delà de « l'intérêt» pour ces questions, on trouve dans ce 26

questionnaire une double approche, ainsi que le souligne Alexandre Vexliard(24) : un souci de « réunir des données réelles que l'on peut obtenir par des statistiques et des comparaisons chiffrées: combien de jours? combien d'heures? » Mais ces données sont complétées par des « indications plus humaines », comme le prouve la question n0111 : «Les enfants sont-ils examinés avec soin? Comment se font ces examens? Ne peuvent-ils pas, quelquefois, inspirer du découragement, du dégoût aux enfants appliqués et laborieux, mais peu favorisés par la nature? » L'analyse, comme le montre l'auteur, s'effectue à la fois sur des données quantitatives et des données qualitatives. Il ne s'agit pas de rassembler des documents qui n'offriraient aucune utilité, mais «d'établir un recueil raisonné d'observations et d'expériences». Pour cela, il faudrait établir « un tableau comparé des principaux établissements d'éducation [..] des différentes manières dont l'éducation et l'instruction publique y sont organisées, des objets qui embrassent le cours complet des études, dans chacun des degrés successifs des écoles élémentaires et communes, secondaires et classiques, supérieures et scientifiques,. et enfin, spéciales,. puis, des méthodes d'après lesquelles on forme et l'on instruit la jeunesse,. des améliorations qu'on a tâché d'y introduire peu à peu et du plus ou moins de succès qu'on a obtenu. »(25) Pour utiliser au mieux les enquêtes, Marc-Antoine Jullien présente la structure d'une organisation européenne composée d'une commission spéciale d'éducation, d'un institut normal, centre pilote, lieu d'expériences et de recherches et de la parution d'un bulletin d'éducation. La Commission Spéciale d'éducation

Pour recueillir et traiter les informations, Marc-Antoine Jullien songe à fonder une commission spéciale d'éducation composée d'un nombre restreint de membres qui choisiraient les correspondants. Aux visiteurs d'établissements "des hommes intelligents, actifs, d'un jugement sûr et d'une moralité reconnue" (p. 14) incomberait la tâche de l'analyse de l'enquête à partir des questionnaires. Les données, traitées en deux temps et dans un même ordre, permettraient l'élaboration de tableaux comparatifs facilitant la visualisation de l'état

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de l'éducation dans les diverses nations européennes. Cependant un simple constat est insuffisant. Ce panorama éducatif laisserait voir les freins et les obstacles à la progression de l'éducation, mais également ses succès et les améliorations susceptibles d'être transférées dans d'autres contrées, les modifications à apporter pour que l'éducation s'étende et se perfectionne. Il ne s'agit pas de créer des difficultés supplémentaires mais au contraire, de ''faire naître une concurrence utile [..J par une politique judicieuse" (p.9).

En adaptant, en fonction des coutumes et des besoins, ce qui est facteur de progrès, la qualité de l'éducation se perfectionnerait dans tous les États de l'Europe. L'Institut Normal d'Éducation
Il formerait des instituteurs aux méthodes reconnues les meilleures. Il ne s'agirait pas seulement d'exporter des méthodes qui ont fait leurs preuves mais de favoriser les bases de la recherche pédagogique qui prendrait une place prépondérante: les méthodes doivent être "combinées", expérimentées, adaptées et les résultats vérifiés. Le Bulletin d'Éducation Traduit en plusieurs langues, il faciliterait la communication entre les établissements et auprès de "tous les hommes préoccupés d'éducation". Les partenaires du système que l'inventeur de l'Éducation Comparée voulait ériger seraient ainsi informés de l'état de l'éducation. Pratique, il pose la question du coût de l'opération: le produit des abonnements couvrirait la dépense de l'impression et de l'envoi du journal. Si celui-ci connaît des bénéfices, des bourses pourraient être attribuées aux enfants les plus pauvres. Pour le financement de l'organisation, il compte également sur la philanthropie, active au cours du XIXème siècle. L'Expérimentation Un premier essai pourrait être tenté en Suisse, avant d'étendre le projet à l'Europe. Ce pays présente l'avantage de la diversité: diversité géographique, linguistique, confessionnelle et politique, qui 28

favoriserait l'expérience: "pour l'Europe elle-même, pour l'éducation, pour l'humanité" (pp. 16-17). Le but ultime de Marc-Antoine Jullien verrait sa réalisation: en expérimentant l'Éducation Comparée en Suisse, un esprit de rapprochement entre les cantons développerait l'esprit national helvétique et, par ce moyen, l'unité politique de la Suisse serait consolidée. «La même pensée peut s'appliquer à la grande famille européenne. »(p. 19)

1. 2. 3 - Quelles retombées pour Comparée?

le projet

d'Éducation

Si l'on sait que l'Esquisse fut d'abord publiée dans «Le Journal d'Éducation »(26) paru en 1816, puis dans la «Bibliothèque Universelle des Sciences, Belles Lettres et Arts» de Genève la même année, qu'elle fut éditée à Paris en 1817(27), qu'elle fut traduite en Polonais en 1822 et en Anglais en 1826, on peut s'interroger sur la portée réelle d'une telle diffusion. Marc-Antoine Jullien envoie son Esquisse à plusieurs Chefs d'État, à des pédagogues et des philanthropes. En 1817, il aurait entrepris des démarches auprès du Père Girard pour créer un Bureau d'Éducation qui ne vit jamais le jour(28). En 1819, il écrit au Roi de Hollande et lui adresse son Esquisse. Le Ministre de l'Éducation de ce pays lui répond que des philanthropes intéressés à l'Éducation avaient été chargés d'étudier sa proposition et il lui transmet sa conclusion: « Ces personnes, tout en faisant l'éloge des vues philanthropiques qui ont guidé l'auteur de l'Esquisse, ont été d'avis que, quant au Royaume des Pays Bas, l'utilité de l'ouvrage ne répondait probablement pas entièrement et en dernier résultat au travail immense que sa rédaction exigerait. Ils ont pensé que dans ce royaume, le véritable but de l'éducation est assez connu et que les meilleures méthodes sont déjà tellement répandues qu'il ne s'agit plus autant de décrire au moyen de tables analytiques l'état actuel de toutes les écoles, que bien de faire cesser les obstacles qui, en quelques endroits s'opposent encore à ce que l'amélioration suffisamment connue et généralement désirée puisse l'introduire [..] 29

Depuis longtemps, il existe en Hollande ce que vous désirez le plus pour la France. »(29) C'est un refus poli. Il semble que l'Esquisse et Vues préliminaires sur l'Education Comparée ait été largement diffusée, mais qu'aucun retentissement ne soit advenu du vivant de l'auteur. Néanmoins un historien suisse, Pierre de Vargas, pense au contraire « qu'il s'efforça non sans succès de se faire le champion d'une pédagogie nouvelle »(30). En fait, il s'agit surtout d'un succès de librairie plutôt que du triomphe d'idées nouvelles. Marc-Antoine Jullien est en effet un forcené de l'écriture. Journaliste, « publiciste », fondateur de la Revue Encyclopédique qu'il dirige de 1819 à 1830, il connaît le monde de l'édition et de la librairie; il sait aussi qu'il a intérêt à inonder les hommes influents de ses productions. Jamais il ne reçut d'écoute favorable et aucune de ses propositions n'aboutit. Cependant l'ouvrage était connu, mais il ne fut réellement découvert et mis en valeur qu'à la fin du siècle par certains collaborateurs de Jules Ferry; puis l'Éducation Comparée et son auteur furent rappelés à la mémoire des hommes grâce à des personnalités responsables d'organisations internationales.

1. 3 - Le rituel des célébrations
Entre la première mention de Marc-Antoine Jullien par Ferdinand Buisson en 1878 et le cent-cinquantième anniversaire de sa mort en 1998, les manifestations se succèdent et reconnaissent la mémoire d'un précurseur, d'un fondateur, d'un « père », d'un pionnier. En quoi consistent ces cérémonies? Quelles sont les intentions de leurs organisateurs?

1. 3. 1 - Le musée pédagogique

de Paris

(31)

L'exposition universelle de 1878 inaugure une série de conférences pédagogiques destinées aux instituteurs de France. L'un des orateurs, Pierre-Philibert Pompée propose, dans un discours, d'organiser « une exposition permanente et internationale... lieu de comparaisons, de renseignements, d'études,. libre établissement destiné à fixer la valeur réelle des procédés, des livres, des méthodes... sanctuaire pacifique élevé aux générations futures. »(32) L'année suivante, le 30

13 mai 1879, à l'initiative de Jules Ferry et de Ferdinand Buisson, le musée pédagogique est créé. L'arrêté du 1er janvier 1880 en sanctionne la fondation et l'on confie à Charles Defodon, professeur à l'École Normale d'Instituteurs de la Seine, le soin de réunir les documents relatifs à l'histoire et à l'éducation en France. C'est lui qui fait de Marc-Antoine Jullien, le fondateur du musée pédagogique. La lecture de : Esquisse et vues préliminaires sur l'Éducation Comparée permet au premier conservateur du musée de trouver la trace d'un lointain précurseur. Le projet d'un musée pédagogique n'apparaît pas, à vrai dire, dans l'Esquisse... mais Charles Defodon précise dans l'article du dictionnaire Ferdinand Buisson consacré à MarcAntoine Jullien: «L'idée de Jullien ne trouva pas d'écho à cette époque (c'est-à-dire 1816-1817), mais il est certain qu'il y avait là plusieurs éléments qui devaient entrer, à notre époque, dans la constitution du musée pédagogique. »(33) En 1954, Joseph Majault, relatant les circonstances de la création du musée, trouve lui aussi dans l'Esquisse... « tout l'appareil des institutions futures (qui) figure sous la forme de trois propositions commandées par le seul souci de développer les progrès de l'instruction: former des collections d'objets et d'observations, les rapprocher et les comparer, déduire des principes certains, des règles déterminées ».(34) Le rôle d'un musée pédagogique s'inscrivait donc dans la droite ligne de la pensée de Marc-Antoine Jullien qui ne voulait pas établir «une simple compilation stérile, mais un recueil raisonné d'observations et d'expériences. » (35) En 1880, l'idée du musée n'est pas neuve. Les philosophes avaient décrit le musée comme un rassemblement cohérent ainsi que le montre l'article « Louvre» écrit par Denis Diderot dans l'Encyclopédie. La Convention fonde le musée du Louvre en 1793. Nombreux sont ceux qui, durant le XIXème siècle tentent de créer des pôles de savoir, d'art ou de recherches. Par ailleurs, la naissance des musées se confond avec l'histoire du XIXème siècle. Les découvertes de civilisations anciennes, la mode même, multiplient les lieux de conservation. Néanmoins le projet d'un musée pédagogique n'a pas encore d'origine en France. Pourtant plusieurs bibliothèques pédagogiques naissent en Allemagne(36). Dès 1876, la bibliothèque de l'Association des professeurs de Berlin rassemble les écrits concernant la vie et l'oeuvre de Henri Pestalozzi. A Munich, une

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exposition permanente présente le matériel et les manuels scolaires. Mais, c'est en Suisse, à Zurich qu'on crée le premier musée pédagogique dédié à Henri Pestalozzi(37). Ce mouvement, né dans le dernier tiers du XIXème siècle, correspond à une dynamique générale. Mais pourquoi convoquer Marc-Antoine Jullien et en faire le premier fondateur? L'auteur a été connu, en son temps, pour avoir voulu diffuser en France, les idées de Henri Pestalozzi; mais ses écrits n'ont pas eu d'influence sur la méthode et l'esprit de l'éducation. Quelques instituts pestalozziens ont vu le jour, mais n'ont pas survécu à leurs fondateurs(38) . Peut-être l'influence de son petit-fils, Edouard Lockroy n'est-elle pas étrangère à la renaissance du précurseur ?(39) Homme politique connu certes, a-t-il cependant une autorité suffisante pour ériger son aïeul en grand homme? L'époque de la fondation du musée pédagogique coïncide avec les débuts de la IIIème République qui offre aux Français plusieurs cérémonies ponctuant les vingt dernières années du siècle, comme par exemple, la première fête nationale du 14 juillet 1889, les Expositions Universelles de 1878 et de 1880, les funérailles nationales de Victor Hugo, en 1885. C'est dans la mouvance de ces grandes célébrations que Marc-Antoine Jullien sort de l'ombre. Mort en 1848, il aurait été abandonné à l'éternel silence du repos éternel si la République n'avait eu besoin de grands hommes, et de célébrations pour donner de dignes origines à ses institutions. Comme le montre Claude Lelièvre dans un de ses ouvrages(40), le XIXème siècle voit naître «l'État-nation»: «l'identité politique (l'État) et l'identité culturelle (la Nation) se sont confondues. » Sous la Troisième République, l'école devient le véhicule qui permet d'intégrer le principe de l'Etat-Nation: «L'École est donc le moyen de faire naître, puis de faire durer la fusion du principe politique et du principe nationaliste. » (p.46) L'État se fait instituteur de la nation par les lois de 1882. Cette conception qui puise ses sources dans la Révolution, prend corps avec la République. Mémoire à ne pas perdre, le musée se fixe comme finalité l'amélioration de l'éducation, fondatrice de la nation. Lié intimement au passé des Lumières, le 32

musée se révèle stratégie pour le présent en rassemblant les objets utiles à l'État instituteur tout en permettant de construire le futur par la formation de générations de citoyens garants de l'État-nation. Dans le dessein de Marc-Antoine Jullien reposaient les germes de l'institution de la République. Héritier des Lumières par son éducation et sa culture, il participe au mouvement éducatif révolutionnaire. Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, il cherche à favoriser l'éducation du peuple, non seulement pour éviter le retour aux désordres des révolutions, mais aussi pour promouvoir l'homme par l'instruction. Visant à établir un peuple de citoyens responsables de ses institutions, il n'est pas étonnant de voir les collaborateurs de Jules Ferry s'intéresser à ses projets pour enraciner la tradition d'une démocratie républicaine et faire de lui un novateur. Issu du grand mouvement cérémoniel et commémoratif de la fin du siècle, cette première résurrection rappelle Marc-Antoine Jullien à la mémoire de l'Histoire. Le discours honore la mémoire de l'homme et rappelle son oeuvre. Rien de grandiose dans la renaissance du partisan de l'amélioration de l'Éducation, mais quelques mots suffisent pour fabriquer un mythe fondateur et magnifier la fondation. Si Charles Defodon se souvient qu'un précurseur avait déjà formulé le projet d'un centre de documentation et de recherches pédagogiques, il n'y eut ni célébration, ni discours, ni biographie pour rendre hommage au fondateur mais un article, bienveillant, dans le célèbre Dictionnaire de Pédagogie(41). Il faut attendre qu'un directeur du BlE, le catalan Pedro Rossello publie, en 1943, un ouvrage sur les précurseurs de l'organisation dans lequel une large place est consacrée à MarcAntoine Jullien et à son Esquisse et vues préliminaires sur l'Éducation Comparée. C'est lui qui, en 1948, sera l'instigateur du centenaire de la mort du fondateur, oeuvre conjointe du BlE et de l'UNESCO. 1. 3. 2 - Le texte de 1943

En 1943 paraissent deux éditions de : Les Précurseurs du BlE, un aspect inédit de l'Éducation(42), le texte rédigé par Pedro Rossello,

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directeur adjoint du BlE, fait de Marc-Antoine Jullien le père de l'Éducation Comparée et le précurseur de son organisme(43). L'auteur remonte aux sources les plus anciennes, celles du stoïcisme, pour retrouver l'origine de la collaboration entre les hommes. Puis, selon lui, les Conciles de l'Église, ceux de Rome et de Trente, ont légiféré sur l'Éducation dans les pays d'Europe( 44). Au fil de l'histoire, la collaboration internationale se renforce et plus particulièrement au XIXème siècle. Mais, selon l'auteur, le véritable précurseur est MarcAntoine Jullien de Paris parce qu'il présente pour la première fois des opérations réalisables pour permettre à chaque pays de travailler à l'amélioration de l'éducation. Après une biographie sommaire, le directeur du BlE analyse les propositions du fondateur de l'Éducation Comparée et constate une étonnante analogie entre les contextes historiques, celui de la rédaction de l'Esquisse et vues préliminaires sur l'Éducation Comparée, en 1816 et celui de la fondation du BlE par la Société des Nations, après la première guerre mondiale. Enfin, il montre, avec une grande minutie, les similitudes entre les suggestions de Jullien de 1816 et les réalisations effectives du BlE, en concluant qu' "il aura fallu plus d'un siècle pour que l'idéal de Jullien devînt réalité. "(45) En 1816, l'Europe sort des guerres napoléoniennes. Un courant pacifiste jaillit dans les nations éprouvées. Ce courant conforte le penseur dans son espoir de collaboration entre les États et la fondation d'une Europe prospère et pacifiée grâce à l'Éducation. C'est donc le moment d'échafauder les bases d'un vaste système d'éducation favorisant la paix à laquelle aspirent les États épuisés. Curieusement, le mot "paix" n'apparaît pas dans les 56 pages de l'Esquisse... mais c'est le but suprême de l'entreprise: "Les moyens de la politique ordinaire sont insuffisants pour combattre ces fléaux [les révolutions et les guerres J, pour arrêter leurs ravages, pour refermer les plaies profondes faites à la civilisation et à la morale"( 46). L'ignorance est source de corruption et génère le désordre, c'est donc l'Éducation, seule, qui peut prévenir de toute calamité, redonner prospérité aux nations par la maîtrise des productions, fonder des gouvernements stables et des lois justes. C'est pourquoi les Chefs d'État doivent prendre conscience des carences de l'Éducation dans l'espace 34

européen et mettre en oeuvre les moyens de l'améliorer et de la répandre le plus largement. Les États ont donc tout intérêt à réfléchir sur" la faillite de l'Éducation, incomplète et défectueuse" (p. 4). L'Éducation, besoin commun, se doit de former les enfants "dans un même esprit, vers un même but, car, jusqu'à présent, ajoute-t-il, l'éducation ne répondait ni aux besoins réels des enfants, ni à leur destination dans la société [ni même) aux besoins publics des gouvernements et des nations." (p.8) La vocation de l'Éducation Comparée est d'offrir la possibilité d'apporter des moyens simples, facilement applicables pour être efficaces. Elle doit produire des résultats. Pedro Rossello fait remarquer qu'au moment de la création de la Société des Nations de laquelle naîtra le BlE en 1925, l'Europe sort de "la grande peur de la guerre européenne et de la Révolution russe. Après une telle commotion, on fait appel, pour épargner l'humanité, au puissant levier qu'est l'éducation. Tout comme le pacte de la S.D.N, l'acte de la Sainte Alliance créait une atmosphère propice et ouvrait la voie aux formes les plus diverses de la coopération." (47) Parce que la "Paix s'apprend" on pense, comme l'avait fait MarcAntoine Jullien, à recourir aux échanges pour bénéficier des acquis et mettre en commun les expériences des nations. En 1943, lorsque Pedro Rossello publie ses deux ouvrages sur les fondateurs du BlE, l'Europe et le monde sont en guerre. Ce qui importe à l'auteur, c'est de rappeler à la mémoire des hommes que la paix est possible, qu'elle se construit, se reconstruit. Les efforts du BlE pour l'amélioration de l'éducation, premier facteur de paix, se sont révélés vains puisque le monde a basculé dans un terrible conflit international. Les responsables du BlE éprouvent le besoin d'évoquer le rôle de leur organisation dans l'édification d'un monde de paix: le savoir est la source de la raison. En citant Marc-Antoine Jullien qui publie son Éducation Comparée, en 1816, période durant laquelle "l'Europe sort du grand cauchemar de la Révolution française et des guerres napoléoniennes", Pedro Rossello aspire à enraciner son institution, à la renforcer et à montrer sa nécessité alors que le monde se déchire. Pour "combattre ces fléaux"( 48) c'est l'éducation qu'il faut 35

encourager, c'est la communication et la collaboration entre les États qu'il faut privilégier. En 1943, la période n'est pas propice, mais déjà Pedro Rossello prépare" l'après". Pour" épargner à l'humanité de pareilles rechutes" (49), il faut «faire appel au grand levier qu'est l'éducation ». Car le projet du fondateur ne laisse pas les gouvernements à l'écart, au contraire: "[ils] sont essentiellement intéressés à ce que l'éducation perfectionnant ses méthodes s'empare de bonne heure de l'esprit des enfants pour bien les diriger. "(50) La collaboration entre les États est indispensable. Pour réorganiser l'Éducation, les gouvernements auront à tenir compte des propositions des organisations internationales comme celle de l'UNESCO qui naîtra après la seconde guerre, en 1946, pour l'amélioration de l'éducation et la paix des peuples.

1. 3. 3 - 1948 : anniversaire du centenaire de la mort de M.-A. Jullien
Le Bureau international de l'Éducation, fondé à Genève en 1929 sous les auspices de l'Institut des Sciences de l'Éducation (ancien Institut Jean-Jacques Rousseau) s'intéresse à l'Éducation Comparée. L'UNESCO, constituée en 1946, oriente son action vers un idéal de paix grâce à l'Éducation, le développement des sciences, de la culture et de la communication: "Les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la Paix" précise l'acte constitutif. En 1969, le BlE sera intégré à l'UNESCO. (51) Les desseins de Marc-Antoine Jullien qui s'attache au bonheur de chaque homme et au bien-être de tous, se trouvent concrétisés par ces organisations. C'est ce qui provoque la proposition de commission mixte BlE-UNESCO, réunie à Paris le 30 janvier 1948 : célébrer le centenaire de la mort de celui qui écrivait en 1816: "Pour que la science de l'éducation se soutienne et se perfectionne, elle a besoin, comme les autres sciences, que plusieurs nations à la fois s y attachent et la cultivent. La concurrence devient utile à ceux mêmes qui croient d'abord y voir un obstacle à leurs intérêts. Une politique judicieuse, libérale, éclairée, découvre dans le développement et la prospérité des autres nations un moyen de prospérité pour son propre pays." (52) La commission décide de rendre hommage au précurseur 36

lors de la Xlème conférence internationale de l'Instruction Publique, qui aura lieu à Genève. Par ailleurs, l'UNESCO se fera représenter à la cérémonie de commémoration que les autorités académiques françaises organiseront à Paris, pendant la session de l'ONU. (53) Le 14 avril 1948, un rapport de la Xlème Conférence de l'Instruction Publique se félicite que la mémoire de Marc-Antoine Jullien soit honorée à Paris, sa ville natale, par une cérémonie solennelle et une exposition au musée pédagogique, mais aussi à Genève où le précurseur espérait que les réponses à ses enquêtes internationales seraient un jour réunies(54). Lieux symboliques que s'approprient les organisations en resserrant les liens de la filiation: Paris, siège de l'UNESCO, ville natale de l'auteur de l'Esquisse sur l'Éducation Comparée, Genève, siège du BlE, ville choisie par le fondateur de l'Éducation Comparée. Au cours de cette célébration, quatre allocutions furent prononcées par Marcel Abraham, président de la Xlème conférence internationale, par Pedro Rossello, directeur adjoint du BIE(55), par Jean Thomas, sous-directeur général de l'UNESCO et par le professeur Henri Wallon, président de la société française de pédagogie(56) . Que ce soit la facette du penseur français, héritier des Lumières et des idéaux de la Révolution, celle de l'inventeur d'une science nouvelle ou celle de l'Européen, les orateurs présentent Marc-Antoine Jullien comme un défenseur des Droits de l'Homme et le pionnier de la collaboration favorisant les échanges internationaux pour l'amélioration de l'éducation, facteur du progrès social et de la civilisati on. Héritier des Lumières, il a su faire la « synthèse des grandes idées de notre XVlllème siècle, et de l'esprit scientifique, organisateur et technique du XXème.» Mais surtout, «le leg de la grande révolution» lui a donné une «foi inébranlable dans la raison et la possibilité du progrès, de la passion, de la liberté, la volonté de réaliser, malgré les obstacles, ce qui est conforme à la raison et inspiré par un véritable amour de l'humanité. » (57)

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Génial inventeur, il propose un aspect inédit de l'amélioration des méthodes, des rapports entre les institutions et les États ou de la formation des maîtres. Par ses présentations comparatives entre les projets de l'auteur et les réalisations du BlE ou de l'UNESCO, Pedro Rossello veut rendre justice à l'intelligence de l'homme. Européen, il l'a été par son esprit cosmopolite, mais européen aussi par ceux qui l'ont ressuscité: "Le souvenir de ce Français de Paris nous est revenu par un circuit européen qui passe par Budapest, par Genève [et par] la savante piété d'un catalan d'Espagne. "(58) Toutes les personnalités brossent un portrait du précurseur. Toujours, le profil lumineux de Marc-Antoine Jullien éclaire des heures sombres de l'Histoire. C'est le jeune révolutionnaire dénonçant les excès de Jean-Baptiste Carrier à Nantes, le secrétaire de Bonaparte refusant de livrer Venise à l'Autriche, le rédacteur de la Déclaration de la Chambre des Représentants en 1815 quand les troupes alliées marchaient sur Paris, c'est l'homme "engagé", celui de la lutte des classes naissant avec l'industrie ou celui de la cause des peuples opprimés de la Grèce et de la Pologne. Les mots magnifient l'homme: "Candidat du progrès et de la liberté... une pensée riche d'avenir... une sagesse révolutionnaire, une raison hardie et généreuse." (Marcel Abraham) "Une douce propension à la rêverie avec un appétit encyclopédique de connaissance, un besoin de rigueur et un esprit systématique... occupé de pédagogie parce qu'occupé du destin de la France et de l'Europe." (Jean Thomas). En même temps les mots glorifient l'oeuvre: "notre pensée commune, celle qui nous rassemble auprès de ce lac de paix (la conférence a lieu à Genève, au BlE) dans un même travail et une même foi [..] Précurseur du BlE, prophète de l'UNESCO" (Marcel Abraham). "Nous avions trouvé un maître et une raison de plus de persévérer. " (Pedro Rossello). "L'éducation, principe, mode et fin de la collaboration internationale, objectif numéro un de l'UNESCO. Précurseur du BlE, précurseur de l'UNESCO, il est donc juste que nous associons son nom aux efforts des Nations du Monde pour accéder, par l'Éducation, à la paix et à la solidarité universelle." (Jean Thomas). 38

Pour être durable, la paix retrouvée doit prendre le chemin de l'éducation des enfants du monde. Le respect universel des Droits de l'Homme et une culture de tolérance construisent les défenses de la Paix et la sécurité universelle. Le même idéal animait le précurseur. Sa conception de l'Éducation Comparée comme celle de la collaboration entre les États se révèlent d'actualité pour les organisateurs, même si ses idées ont semblé utopiques. Les origines des théories de Marc-Antoine Jullien comme les réalisations du BlE et de l'UNESCO se retrouvent dans la ferme conviction que l'instruction forme la raison, -une raison éclairée, libérée de croyances aveugles. La filiation Jullien/organisations internationales est évidente à travers le discours: "Éducation comparée, fille de Marc-Antoine Jullien" comme "le BlE, frère aîné de l'UNESCO" (59). Cette filiation se trouve renforcée par la personnalité même de Marc-Antoine Jullien, homme pétri de l'esprit des Lumières, révolutionnaire, philanthrope "engagé", européen avant la lettre. Homme des Lumières, il le reste toute sa vie par ses conceptions de la civilisation et sa foi dans le progrès des sciences. Philanthrope, il manifeste le constant souci de construire une politique sociale. Européen, il fonde la société française pour l'Union des Nations.

1. 3. 4 - Le précurseur des organisations internationales
Le premier texte important qui paraît en 1954 est une commande du BIE(60). Cette étude éclaire d'un jour nouveau la personnalité du fondateur tout en gardant l'esprit des célébrations de 1948. Helmut Goetz fait une large place au précurseur de fondations internationales. En soutenant la cause internationale de l'éducation, Marc-Antoine Jullien agit pour la liberté et la paix des peuples tout en favorisant la promotion individuelle de chacun des hommes: «Jullien et l'UNESCO ont-ils jamais eu l'intention de faire de chaque citoyen du monde un travailleur intellectuel? La seule chose qui leur importe, c'est que les hommes qui végètent dans la plus grande pauvreté, dans la plus grande ignorance et la plus grande superstition se voient mettre en mains les outils qui leur permettent de s'orienter dans notre civilisation hautement développée et technique, et de tenter euxmêmes de s'arracher à leur détresse [..] en conséquence, conférer 39

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