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Mémoires d'Algérie

De
214 pages
En Nouvelle-Calédonie, les Pieds-Noirs installés et enracinés depuis la fin de l'Algérie Française forment une des nombreuses communautés de la mosaïque calédonienne et ont oeuvré à construire ce pays. Cet ouvrage recueille le ressenti de certains membres de cette communauté sur leur temps passé en Algérie Française, il est à la fois le témoignage de quelques-uns et aussi la transmission de leur mémoire aux générations futures.
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Mémoires d’Algérie
Des Pieds-Noirs de Calédonie racontent…
Alexandre Rosadaourquoi devrait-on se satisfaire de l’Histoire of cielle lorsqu’on P évoque le passé de certains pays ? Pourquoi ne pas chercher à
connaître la vérité, par soi-même, au nom du droit de savoir ? Une Mémoiresfois ceci posé, comment faire ?
Dès lors, il m’est apparu sur la question de l’Algérie Française plus
honnête et utile de demander directement à ceux qui ont vécu
personnellement cette histoire de m’en parler. Ici en
NouvelleCalédonie certains de ces Pieds-Noirs se sont installés et enracinés. d’Algérie
Ils forment une des nombreuses communautés de la mosaïque
calédonienne et ont aussi œuvré comme tous les autres à construire
ce pays. Avec ce livre, j’ai voulu leur demander de me dire simplement Des Pieds-Noirs de Calédonie racontent…
leur ressenti sur leur temps passé en Algérie Française, pendant ces
années de lumières puis d’ombre.
De me parler de ce pays. L’ont-ils aimé ? Comment ont-ils vécu
l’altérité avec les Arabes, et puis comment s’est installé le temps de
la guerre, de la barbarie, du départ forcé, lâché par la mère patrie.
Et après les déchirements, les blessures, et l’exil, comment se sont-ils
reconstruits et ont-ils réussi ou pas à oublier ce pays « perdu » pour
eux ?
Ce livre est à la fois le témoignage de quelques-uns de ces
PiedsNoirs, et aussi une transmission de leur mémoire aux générations
futures.
Alexandre Rosada est homme de télévision, journaliste
à France Télévisions, écrivain de récits de vies sur la
mémoire, et auteur de documentaires audiovisuels. Il
est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’altérité. Après
avoir voyagé dans plusieurs océans il s’est installé
désormais dans la région Paci que.
ISBN : 978-2-343-04714-0
21 €
27 2827
ALEXANDRE
ROSADA
Mémoires d’Algérie Alexandre ROSADA






Mémoires d’Algérie

Des Pieds-Noirs de Calédonie racontent…

























« Portes océanes »
Collection dirigée par Frédéric Angleviel,
Professeur des universités en histoire
Cette collection est dédiée en premier lieu à une meilleure
connaissance de l’Océanie et des espaces insulaires à partir de
l’édition cohérente des articles épars de chercheurs reconnus ou de la
mise en perspective d’une thématique à travers les contributions les
plus notables. La collection « Portes océanes » a donc pour objectif de
créer des ponts entre les différents acteurs de la recherche et de mettre
à la disposition de tous des bouquets d’articles et de contributions,
publications éparses méconnues et souvent épuisées. En effet,
la recherche disposant désormais de très nombreuses possibilités
d’édition, on constate souvent une fragmentation et une dissémination
de la connaissance. Ces rééditions en cohérence se veulent donc un
outil au service des sciences humaines et sociales appliquées aux
milieux insulaires et plus particulièrement à ceux de l’aire Pacifique.

En second lieu, la collection « Portes océanes » a pour ambition de
permettre la diffusion auprès du public francophone des principaux
résultats de la recherche internationale, grâce à une politique concertée
et progressive de traduction. Tout naturellement, elle permettra aussi
la publication de colloques ou de séminaires sans s’interdire la
publication d’ouvrages mettant à la disposition du public les derniers
travaux universitaires ou des recherches originales portant sur les
milieu insulaires, les outre-mers francophones et la région Pacifique.











MISE EN PAGE
Totem Infographie | Tél. : (687) 79 54 30 | contact@totem.nc


© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04714-0
EAN : 9782343047140 Alexandre ROSADA




Mémoires d’Algérie

Des Pieds-Noirs de Calédonie racontent…












Du même auteur


Edmond Chartier, Déporté et Résistant, Éditions
Amalthée, 2010

La Montagne de la Vérité, Éditions Amalthée, 2011

Sortir du Désert, Éditions Amalthée, 2013

Fils de Lumièrealthée, 2014



















Avant-Propos

La Guerre d’Algérie a commencé le 1er novembre 1954 et
a duré jusqu’en 1962. Huit longues années de morts et de
désolations autant pour les civils que les militaires.
Pendant ces 8 ans, 1 million et demi de soldats français a
été projeté dans ce conflit, dont trente mille ne reviendront
pas. Le même chiffre de 30 000 morts est à déplorer dans
la population civile…auquel il faut ajouter le massacre des
harkis et de leurs familles, de l’ordre de 70 000 ou
110 000 morts.

Côté FLN il y a eu prés de 153 000 personnes morts.
On peut aussi ajouter la mort d’une République, la 4e, et la
naissance d’une autre, la 5e, mais aussi 1 million de
« pieds-noirs » ces Français d’Algérie, qui furent
déracinés de leur terre natale.

Cet ouvrage, qui n’a rien d’exhaustif, donne la parole à
quelques-uns d’eux qui sont installés durablement en
Calédonie et qui ont subi à la fois la déchirure de l’exil et
la trahison de la mère patrie.
Ils subirent avec une grande dignité leur destinée et ont
trouvé dans la Nouvelle-Calédonie une renaissance, avec
de nouvelles sources d’espoir, mais sans jamais oublie
leur propre Histoire.
Ce livre est pour ceux-là et leurs descendants, mais aussi
beaucoup d’autres qui liront ces lignes, une contribution à
leur mémoire.


J’ai souhaité leur poser presque les mêmes questions à
chacun d’eux, D’où viennent leurs parents ? Dans quelle
ville sont-ils nés, quel fut leurs quartiers ? Quelle a été leur

5
vie commune avec les Arabes ? Fusion ou division,
rencontre et partage ? Comment ont-ils ressenti la guerre ?
Comment ont-ils vécu la déchirure du départ, l’attitude de
la France, l’exil, et aujourd’hui comment revoient-ils ce
passé douloureux et font-ils ou pas œuvre de devoir de
mémoire ?

Ce sont leurs mots, leurs paroles, un peu de leur âme
qu’ils nous donnent à voir et à entendre, comme un
témoignage direct de ce qu’ils ont vécu. Afin que jamais
on n’oublie, comment ces Français ont aimé l’Algérie, qui
fut un temps leur seul et unique Pays.

Alexandre Rosada.
Journaliste.






6
Sommaire

GILBERT SIMONI
« … On ne peut pas oublier... » 9
YVES TISSANDIER
« …Vous pouvez arracher l’homme à sa terre, mais vous
ne pouvez pas sa terre au cœur de l’homme »
(John Dos Passos). 31
PIERRE MARESCA
« … Je préfère penser que ce pays que j’ai aimé a disparu
dramatiquement en 1962. C’est mon Atlantide à moi. » 59
PIERRE HENIN
« … Qui nous perpétuera, lorsque le dernier-né en Afrique
du Nord aura rejoint ses ancêtres ? » 71
ANTOINE BAYLE
« … Avant que mes souvenirs ne s’effacent. » 95
JEAN YVES FABERON
« … À l’évidence, l’avenir de l’Algérie je l’imaginais avec
tous les Algériens, les Arabe et les pieds-noirs » 121
PIERRE ALLA
« … On va leur montrer qu’on peut réussir. » 139

YVES MAGNON
« … Nous vivions en bonne harmonie. » 157
LOUIS-MARIE MEYZEN
« … Je revois encore les côtes qui s’éloignent de mon
pays que je n’ai plus jamais revu… » 185


7

Gilbert SIMONI
« …On ne peut pas oublier… »


Gilbert Simoni sur sa moto.

9
De quelle région d’Algérie êtes-vous Gilbert Simoni ?

Je suis né en 1931 dans une gendarmerie, dans le village
de Lamy exactement, et pour la petite histoire ce village
fut construit à la pointe d’une portion de territoire tunisien,
que les militaires appelaient le « bec de canard » compte
tenu de sa forme sur les cartes d’état-major.
C’était une région de forêts, de maquis impénétrables qui
abritaient cerfs et sangliers en quantité ; il y avait même
des panthères à cette époque. Une nuit de pleine lune,
alors que mon père rentrait d’une tournée, sa monture se
mit à trembler et refusa d’avancer. Il y avait, couchées sur
la piste, deux panthères qui se levèrent tranquillement et
disparurent dans les brousses. C’était en 1927.Ce maquis
servit d’ailleurs de refuge aux fellaghas et les accrochages
avec nos troupes y furent nombreux.
J’ai passé mon adolescence à Bône, ville côtière de l’est,
située à environ 90 kms de la frontière tunisienne. On
appelait cette belle petite cité « Bône la Coquette ». De
90.000 âmes en 1945, elle est passée à 300.000 habitants
en 62. Je crois qu’à l’heure actuelle, elle a en dépassé les
600.000.

Que faisaient vos parents et quand sont-ils venus en
Algérie ?

Mon père était gendarme et ma mère était femme au foyer.
Ma mère est née en Algérie, de parents lorrains qui sont
arrivés en 1871 pour fuir les Allemands qui avaient
annexé l’Alsace et la Lorraine.
Mon père est arrivé de sa Corse natale comme jeune
gendarme en 1926. J’ai une sœur cadette.



10
Comment voyiez-vous ce pays dans lequel vous avez
grandi ?

Je ne me posais pas de questions, j’étais dans un
département français et je n’avais aucun préjugé. Nous
étions mélangés à l’école primaire d’abord, au lycée plus
tard. Il n’y avait pas de ségrégation. Entre Arabes et
Kabyles, oui, il y avait des tensions, car les Kabyles,
peuple berbère, n’ont jamais accepté la domination des
Arabes. Mais entre nous Français arabes kabyles, aucune
différence.

Vous sentiez-vous dans une communauté à part, ou
bien vous sentiez-vous intégré ?
C’était notre pays, on vivait ensemble à la campagne
depuis tout petit. Je faisais venir à la maison mes meilleurs
copains, on ne regardait pas si c’était des Arabes, ou des
Français, et à l’occasion de leurs fêtes ils me recevaient
chez eux.
Au moment de Noël par exemple, je me souviens que ma
grand’mère faisait des corbeilles d’oreillettes au sucre
pour les petits Arabes qui venaient souhaiter la bonne
année. Mon grand -père Auguste Pierre, maréchal-ferrant
de son état, les accueillait toujours avec plaisir. Il avait
pour chacun une orange ou une mandarine et une pièce
trouée de 5 sous qui permettaient d’acheter des bonbons
chez l’épicier du coin.

Comment voyiez-vous la métropole à ce moment-là ?

Pour nous la France c’était la mère patrie. Il y avait
l’exemple de nos grands-parents, de nos oncles, de nos
frères engagés volontaires pour la défendre lors des
conflits de 14-18 et 39-45. Mon oncle maternel a sauté
avec un pont sur la Marne et comme on n’a jamais

11
retrouvé son corps, il a fallu attendre 15 ans pour que ma
tante soit reconnue veuve de guerre et mes cousins
pupilles de la Nation. Autre exemple, une famille de
gendarmes de nos amis, qui avait trois garçons, deux ont
été mobilisés, l’un est mort au combat en Allemagne,
l’autre a été amputé d’une jambe au débarquement de
Provence. La France était la mère patrie, on lui devait
tout.

Comment imaginiez-vous l’avenir en Algérie ?

Nous étions dans notre pays, dans un département
français. Pour nous l’avenir était là, dans Bône ou ses
environs un point c’est tout. Partir vivre en France ou
ailleurs, nous ne pouvions l’imaginer.

Vous aviez fait l’Indochine comme soldat, alors le
début de la Guerre en Algérie en 1954, comment
l’avez-vous vécu ? Qu'est-ce qui vous a marqué ?

Mon séjour en Indochine s’est terminé après le désastre de
Diên Biên Phu en mai 54. Je suis revenu en Algérie le
er12 septembre, et le 1 Novembre 54, la guerre
d’Algérie a commencé.
J’avais 23 ans. J’étais sous-officier, j’avais une belle paye.
Au début j’ai pensé comme beaucoup que c’était
sporadique et que cela allait vite passer. Mais on s’est
rendu compte que depuis les Aurès, le conflit se
propageait à tout le Pays. Les attaques étaient trop bien
structurées.
Et puis en 1956, après avoir répondu à une annonce, je
suis allé prendre un poste dans un bled de la petite
Kabylie, El Milia, dans le département de Constantine,
comme secrétaire inspecteur de police.
Je suis resté là pendant 9 mois et ce fut très tendu. C’était

12
difficile, car nous vivions en reclus, nous étions encerclés
par des rouleaux de fil de fer barbelé. Toutes les deux ou
trois nuits, la ligne haute tension était sabotée et le village
plongé dans le noir, aussitôt attaqué. La fusillade était
intense et durait 20 à 30 minutes. Et pendant ces neuf
mois, j’ai eu la lourde tâche de mettre les cadavres dans
les cercueils qui devaient être plombés et faire le rapport
de police pour l’administration.

Y-a-t-il eu beaucoup de cadavres ?

En 9 mois il y a eu 65 morts et une fois 19 militaires tués
dans une embuscade et brûlés dans leur camion. Vous ne
pouvez pas imaginer. Des corps calcinés, les chauffeurs,
morts recroquevillés sur leur volant.
J’ai été obligé de couper les tendons au poignard, de
casser au marteau les rotules pour pouvoir fermer le
couvercle des cercueils. C’était atroce.

Cela vous a-t-il marqué ?

Pendant longtemps, longtemps. Maintenant je peux y
penser avec plus de détachement. Je n’ai plus dans le nez
cette odeur de chair grillée.
Et ça, ce sont les militaires, mais il y avait aussi les civils.
En particulier, les Algériens qui travaillaient avec les
Français. Un juge s’est pris un coup de couteau dans le
ventre, et le Bachaga qui contrôlait l’entrée du village,
celui-là a pris une balle en pleine tête. Ceux qui fumaient
malgré l’interdiction, le châtiment c’était les lèvres
coupées. L’Administrateur de la commune a été
empoisonné par son cuisinier. C’était la terreur.



13
Cela a-t-il changé votre perception de l’Algérie à partir
ce moment-là ?

On avait la rage devant la cruauté de ces terroristes. Des
femmes enceintes tuées, les fœtus arrachés de leur ventre.
Des bébés dont la tête était éclatée contre un mur.

Mais étaient-ils drogués pour faire cela ?

Pas du tout, ce n’était que la terreur. Le but était de séparer
les communautés française et algérienne. Plus nous étions
attaqués de façon horrible, plus la répression était forte.
L’engrenage de la haine s’est donc installé.
Pourtant, beaucoup d’ouvriers algériens prévenaient leur
patron, leur disaient : « Tu sais, j’ai entendu, cela, il vaut
mieux que tu partes, car ils vont te couper le cou. S’ils
apprennent que je t’ai parlé, c’est ma famille et moi qui
allons y passer ».
Mon beau père qui avait une belle propriété avait été
prévenu par son contremaitre. Il lui avait dit « patron n’y
va pas, retourne au village » et dans la journée il a appris
par les gendarmes que sa ferme avait brûlée, tous les
moutons avaient été égorgés, et le contremaitre qui avait
75 ans avait été battu à mort.
Mais ces rebelles fellaghas, ils avaient été formés où,
par qui ? Étaient-ils des anciens de l’Indochine aussi ?

En Indochine, justement pendant leur captivité, les
commissaires politiques « viets » ont travaillé sur les
prisonniers algériens, marocains et tunisiens engagés dans
les troupes françaises. Ils les ont libérés à la condition,
d’aller porter la guerre de libération dans leur propre pays
contre la colonisation.
Certains ont « marché dans le coup », d’autres ont « joué
le jeu » pour être libérés, mais ont réintégré l’armée

14
Française. Je le sais, car j’en ai beaucoup parlé avec des
amis algériens.

Ils étaient donc formés à la guerre
ces rebelles fellaghas ?
Très bien structurés, capables de tendre des embuscades,
parce que formés en Indochine et à même de reproduire ce
qu’ils avaient appris de l’armée française pendant cette
période.
Mais je voulais vous dire cette anecdote aussi. De 1958 à
1962, j’étais instituteur à Aïn Seynour à 11km de
SoukAhras, et j’avais toujours mes activités de chasseur à mes
heures perdues. Je chassais le perdreau avec le maire dans
les montagnes alentour, on était à 800m d’altitude. Au
cessez-le-feu du 19 mars 1962 un « djounoud »
(combattant rebelle) est venu à l’école pour savoir si son
fils travaillait bien et m’a dit : « si tu savais combien de
fois on t’a tenu au bout de nos fusils quand tu crapahutais
là-haut dans la brousse ». Je lui ai demandé, mais alors
pourquoi tu n’as pas tiré ? Et il m’a répondu « parce que le
soir quand on venait pour se ravitailler, nos enfants nous
parlaient toujours de toi. Tu étais comme un père pour
eux. C’est pour ça qu’on n’a jamais voulu te faire du mal
». Donc mes relations sincères avec les enfants m’ont en
quelque sorte sauvé la vie. Mais je pense que c’est surtout
parce que je ne faisais aucune différence entre mes élèves
Arabes ou français.

Comment voyiez-vous la bataille d’Alger, les actions de
l’OAS, même de loin ?

On se sentait concerné. Les plus impliqués trimbalaient
des armes, les plus timides faisaient du tract. On espérait
une conclusion favorable surtout.
Lorsque je suis arrivé à Aïn Seynour j’ai été accueilli par

15
le commandant Dutil. Il commandait la SAS, Section
Administrative Spécialisée, qui s’occupait du
regroupement de villageois, pour les soustraire à l’emprise
du FLN, et logeait aussi des familles de harkis.
Et ce commandant Dutil m’avait dit quelque chose qui
m’a ouvert les yeux.
Il m’a dit « vous avez fait la plus grande connerie de votre
vie, en appelant De Gaulle au pouvoir ». Et il a ajouté,
« Avant d’appeler quelqu’un au pouvoir on se renseigne
sur qui il est, et ce qu’il pense ».
Moi j’étais surpris, car De Gaulle c’était surtout, l’homme
de juin 40 !
Il m’a expliqué que la Conférence de Brazzaville en août
44, sur l’avenir de l’empire colonial français nous
conduirait tous à rentrer en France et que c’était comme
cela ! Nous étions en octobre 1958, on venait d’appeler De
Gaulle et moi je ne voulais rien entendre. Mais il avait
raison.
À partir de ce moment là, j’ai commencé à douter et j’ai
regardé les choses différemment. Le Maroc, et la Tunisie
étaient déjà deux pays indépendants et j’ai compris que
l’Algérie risquait aussi de basculer.

Avez-vous eu une nouvelle perception de la Métropole
aussi à ce moment-là ?

Pas encore. Seulement en 1962 après le cessez-le-feu et au
moment de l’exode et de l’accueil des Pieds-Noirs en
France. Les Français ont été ingrats avec eux. L’accueil à
Marseille surtout : les déclarations de Gaston Deferre,
l’attitude de la CGT et des dockers qui trempaient les
caisses de déménagements de ces pauvres rapatriés dans
l’eau de mer. Lorsqu’ils récupéraient leurs affaires deux à
quatre mois après, tout était pourri, vêtements, objets,
papiers, etc.…

16
Au moment de la Guerre sentiez-vous une cassure
entre les communautés vivant en Algérie ?

Là il y a eu une méfiance très profonde entre Français et
Algériens. Les Algériens étaient pris entre le marteau et
l’enclume comme ils disaient. S’ils ne faisaient pas ce que
le FLN leur disait de faire, ils étaient soumis, eux et leur
famille à des représailles.
Mais dans la région de Bône, très agricole (tomates,
cotons, orangers, citronniers) tout le monde se connaissait
et on vivait un peu en famille. On était plus soudés. Il n’y
avait pas vraiment d’hostilité ou d’agressivité vis-à-vis des
Arabes.
Il n’y avait qu’un colon connu pour sa méchanceté envers
ses ouvriers, ses enfants et même sa femme. Comme sa
ferme pourtant isolée n’avait pas brûlé, nous étions sûrs
qu’il payait les « fells » pour être tranquille. Quand il est
rentré en France, il a acheté une exploitation d’arbres
fruitiers dans l’Ariège, et a voulu mener ses employés à la
dure. Mais il a vite déchanté devant la fronde de ses
ouvriers.

Imaginiez-vous une autre issue après le cessez-le-feu,
surtout avec les Accords d’Evian ?

Les Accords d’Evian n’ont été signés que par la France.
Habib Bourguiba Président de la Tunisie était un
machiavel. C’était le conseiller du GPRA (gouvernement
provisoire algérien) qu’il abritait. Il leur disait : « signez,
signez les accords, comme cela vous arrêterez la guerre.
Des papiers ce ne sont que des papiers. Des papiers cela se
déchire après ! »
La France elle, respectait ce qui était écrit, pas les autres.



17
Que vous inspire la façon dont la France a abandonné
les Harkis ?

Vous savez, nous avions pour garder nos enfants, la
femme d’un harki, Mamoucha, très belle, à la peau
blanche comme du lait, avec la croix berbère sur le front.
Le lendemain du cessez-le-feu, elle est arrivée à la maison
en pleurs. Nous lui en avons demandé la raison.
Elle nous a répondu « c’est mon mari. Il n’a pas dormi de
la nuit et avant l’aube il est allé se jeter dans le barrage
électrifié. Avant de mourir, il a dit « c’est à cause de la
putain de la France ».
Voilà comment il a préféré finir. Après avoir défendu la
France, il s’est senti abandonné par elle. Il a préféré
mourir de cette façon. Car lui savait les atrocités qui
devaient lui arriver.

Après ces épreuves votre vie en Algérie après
l’indépendance, a-t-elle été difficile ?

Dans le Constantinois où pourtant il y a eu, pas mal
d’exactions et de combats, après l’indépendance, les
Français qui sont restés n’ont pas eu à trop souffrir,
contrairement aux Français d’Oran où il y a eu des
enlèvements de personnes notamment.

Les relations entre Arabes et Français qui sont restés ?

Les amitiés qui étaient dissimulées pendant la Guerre se
sont rétablies au grand jour.
Ceux qui ont été le plus à redouter furent les membres de
l’ALN (Armée de Libération Nationale) le bras armé du
FLN. Ceux-là se sentaient libres de faire ce qu’ils
voulaient, et c’est vrai que des Français ont été forcés de
partir. Comme mon beau-père à Mondovi, le village de

18
Camus, mis carrément dehors de sa maison par un officier
de l’ALN. Il a été obligé de prendre le bateau pour
Marseille.

Et vous que faites-vous alors ?

Moi j’ai travaillé dans le Lycée Pierre et Marie Curie à
Bône devenue Annaba, et j’y suis resté jusqu’à ma retraite
en 1986.
Les premiers mois de l’indépendance, c’était très
politique. Cela a duré de 5 à 6 mois. Tous les jours défilés,
banderoles, discours, et il valait mieux ne pas se trouver au
milieu de cela. Des copains ont eu le malheur de passer au
mauvais moment, et ils ont eu leur voiture cabossée, mais
pas d’atteintes physiques.

Des fonctionnaires comme vous, le Pays en avait-il
besoin ?

Certainement. L’oncle de ma femme, qui était contrôleur
des PTT à Bône, ses collègues lui disaient, mais : « Paul
ne part pas, reste avec nous, on a besoin de gens comme
toi ».

Il n’y avait pas assez de compétences ?

Les fonctionnaires algériens de l’époque ne suffisaient pas
à combler les vides causés par le départ de leurs collègues
pieds-noirs. Il fallait des cadres, des gens bien rodés
connaissant parfaitement le pays. Beaucoup d’Algériens
auraient d’ailleurs aimé que les Pieds-Noirs ne partent pas.
Il y a eu aussi beaucoup d’opportunistes, des progressistes
français, qui sont arrivés de métropole en disant « Moi,
j’ai fait ceci pour l’Algérie indépendante, moi j’ai porté
des valises (armes et argent), moi je vous ai aidé en

19
France. Moi je veux une contrepartie pour service rendu ».
Mais ces gens-là ont été rapidement écartés, car ils étaient
imbus d’eux-mêmes et pleins de suffisance. Et puis les
Algériens s’en méfiaient aussi. Ils pensaient que ceux qui
avaient trahi les intérêts de leur pays pouvaient bien trahir
à nouveau. « On ne peut pas leur faire confiance »
disaient-ils.
Il y a eu un Belge comme cela. Sa famille venue de
Bruxelles en vacances a été remise rapidement dans
l’avion sous un prétexte administratif.

Et la Métropole comment la voyiez-vous à ce
momentlà ? Toujours la « mère patrie » ?

Non c’était » la mère qui nous avait trahis ». Et puis nous
savions ce que nos familles à peine débarquées en France
avaient subi. Mon beau-frère qui était rentré par obligation
a dû batailler avec les CRS pour rester à Marseille avec
ses parents et grands-parents, car on voulait l’expédier
seul à Toulouse. . Il a failli en venir aux mains.
Les rapatriements auraient dû être mieux organisés. La
Croix Rouge seulement a fait ce qu’il fallait. Certains
Français ont eu des attitudes très dignes,
mais dans l’ensemble il y a eu beaucoup trop de
discrimination vis-à-vis des Pieds-Noirs.

Avez-vous vu l’Algérie se dégrader petit à petit ?

Tout doucement. Cela a commencé après la venue de
Giscard, en avril 1975. Treize ans après la fin tragique de
1962. En arrivant Giscard déclare : « la France historique
salue l’Algérie indépendante ». Il fait un beau discours.
Mais rien n’a été réglé et tous les espoirs ont été déçus
suite à cette visite.
Principalement à cause de l’aggravation du déficit de la

20