Morceaux choisis sur l'animation 1972-1995

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Cet ouvrage permet de retrouver les origines de l'histoire de la fonction d'animation, puis de cette profession, à travers quelques textes marquants, dont certains ont disparu ou ont été oubliés. Les auteurs retenus ont travaillé à des époques différentes sur la compréhension de ce secteur ; suivi par la référence au contexte historique dans lequel il a été produit ; prolongé par les extraits retenus ; conclus par une analyse critique, le tout accompagnant les textes par une construction théorique.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296715745
Nombre de pages : 246
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Morceaux choisis sur l’animation (1972 - 1995)

Jean-Claude Gillet

Morceaux choisis sur l’animation
(1972 - 1995)
Analyse critique

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13817-9 EAN: 9782296138179

SOMMAIRE

INTRODUCTION ............................................................................. 7 CHAPITRE 1 LA GENÈSE................................................................ 15 - « LE TRAVAIL SOCIAL D’ANIMATION » DE HENRY THÉRY. ..........................17 - « MILITANTS ET ANIMATEURS » D’ALBERT MEISTER. ...............................41 - « L’ANIMATION SOCIOCULTURELLE » DE PIERRE BESNARD. .......................63 - « PERSPECTIVES ? » DE GENEVIÈVE POUJOL ..........................................77 CHAPITRE 2 ENJEUX TERRITORIAUX ............................................. 89 - « L’ESPACE URBAIN ET LES FONCTIONS SOCIALES DE L’ANIMATION » DE JEANPIERRE AUGUSTIN ET FRANÇOIS DUBET ..................................................91 - « LES ÉQUIPEMENTS DE JEUNES : LA FIN DES ILLUSIONS » DE JEAN-PIERRE AUGUSTIN ET JACQUES ION ................................................................109 - « LES JEUNES, LA VILLE, L’ANIMATION » DE JEAN-PIERRE AUGUSTIN .........129 - « LE LOCAL À L’ÉPREUVE : LE TEMPS DES RECOMPOSITIONS » DE JEAN-PIERRE AUGUSTIN ET JACQUES ION ................................................................145 CHAPITRE 3 TENDANCES ET STRATÉGIES .................................... 159 - « L’ANIMATION DANS LE SECTEUR SOCIAL : UNE MUTATION DES QUALIFICATIONS » DE CHRISTIAN BACHMANN ........................................161 - « AUTOUR DU LIEN SOCIAL : ARTICULER LE SOCIAL, LE CULTUREL ET LE SOCIOCULTUREL » DE CHRISTIAN MAUREL .....................................................175 - « VERS UNE APPROCHE PSYCHO-SOCIOLOGIQUE DE L’ANIMATION » DE JEANCLAUDE GILLET ................................................................................191 - « POLITIQUES CULTURELLES ET DÉVELOPPEMENT SOCIAL » DE JEAN-CLAUDE GILLET. ...........................................................................................207 CONCLUSION ............................................................................. 223 LISTE DES SIGLES ET DES ABRÉVIATIONS ..................................... 229 COLLECTION ANIMATION ET TERRITOIRES ..............................................241

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INTRODUCTION

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Cela fait une dizaine d’années que Jean-Pierre Augustin et moi-même avions eu l’idée de prolonger notre ouvrage L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux paru en 20001 par un travail tout autant pédagogique à destination des enseignants-chercheurs, des formateurs et des stagiaires ou étudiants en animation professionnelle. Notre projet commun était de retrouver les origines de l’histoire de cette fonction, puis de cette profession, à travers quelques textes marquants, dont certains ont disparu (non réédités ou introuvables) ou ont été oubliés. Notre décision n’a pu se concrétiser étant donné les contraintes temporelles et les trajectoires institutionnelles différentes qui ont rendu impossible à ce jour sa réalisation : tout en continuant notre collaboration à travers l’Institut Supérieur d’Ingénieurs-Animateurs Territoriaux (ISIAT), pôle de formation, de recherche2 et d’animation du champ de l’animation professionnelle à vocation régionale (avec le département Carrières sociales, option animation sociale et socioculturelle de l’IUT Michel de Montaigne, Université de Bordeaux), nationale (à travers de multiples instances publiques, ministérielles et pédagogiques) et internationale (avec la responsabilité du RIA, Réseau International de l’Animation), j’ai pensé qu’à un moment où je vais quitter définitivement l’université, en ne demandant pas le renouvellement de
L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux, Coll. Débats/Jeunesses, L’Harmattan, 2000. 2 La plupart des enseignants-chercheurs de l’ISIAT sont inclus dans le pôle de réflexion sur l’animation professionnelle au sein du laboratoire ADES (Aménagement, Développement, Environnement, Santé et Sociétés – UMR 5185-CNRS) : on peut retrouver la présentation de l’ensemble des travaux de cette équipe de l’ISIAT dans le Cahier ADES, n°7, « L’animation sociale et socioculturelle : une interaction permanente entre formation et recherche », visible sur la page d’accueil du site http://www.ades.cnrs.fr
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mon éméritat, je devais terminer ce travail déjà réfléchi il y a donc dix ans. Dans cet objectif j’ai bénéficié du soutien technique de mon collègue Jean-Pierre Descamps et de la relecture de mon autre collègue Jean-Luc Richelle. Qu’ils en soient ici vivement remerciés. Le choix des textes et de leurs auteurs a été partagé, il y a donc plusieurs années, avec Jean-Pierre Augustin. Il s’agit des écrits suivants (issus d’ouvrages ou de revues) que nous avions répartis en trois étapes historiques : 1° chapitre : la genèse ●Le travail social d’animation d’H. Théry ●Militants et animateurs d’A. Meister ●Profession animateur de G. Poujol ●L’animation socioculturelle de P. Besnard 2° chapitre : les enjeux territoriaux ●L’espace urbain et les fonctions sociales de l’animation de J.-P. Augustin et Fr. Dubet ●Les équipements, la fin des illusions de J.-P. Augustin et J. Ion ●Les jeunes, la ville et l’animation de J.-P. Augustin ●Le local à l’épreuve : le temps des recompositions de J.P. Augustin et J. Ion 3° chapitre : tendances et stratégies ●L’animation dans le secteur social : une mutation des qualifications de Ch. Bachmann ●Autour du lien social de Ch. Maurel ●Vers une approche psychosociologique de l’animation de J.-Cl. Gillet ●Politiques culturelles et développement social de J.-Cl. Gillet

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Les extraits de ces textes respecteront les obligations légales de reproduction liées au droit concernant la propriété intellectuelle : les droits de reproduction exigés par les maisons d’édition détenant ces documents dépassent pour leur très grande majorité les capacités financières d’un directeur de collection de chez L’Harmattan (malgré l’appui généreux de certains auteurs). Nous dégagerons donc à travers les citations présentées les significations profondes des morceaux choisis3. La période retenue correspond aux années qui vont de 1972 à 1995 : l’année du début de cette période historique est celle des premiers travaux conséquents liés à l’apparition de l’animation professionnelle4 ; l’année de clôture demeure suffisamment lointaine pour laisser de côté des textes aux enjeux plus récents et plus vifs (par exemple sur la question de savoir si l’apparition de nouveaux métiers ou de nouvelle fonctions [médiateurs, grands frères, veilleurs de nuit, etc.] annoncent ou pas la fin d’un certain travail social libérateur au profit d’une intervention sociale plus technicienne ; ou bien la question de la qualification, de la déqualification ou de la surqualification des professionnels de l’animation ; ou bien celle du renforcement de la profession ou de sa lente, mais réelle dégradation de ses conditions d’exercice5).

3 Ce qui ne dispense en aucun cas le lecteur d’accéder pleinement aux sources lorsqu’elles sont disponibles. C’est même un encouragement que nous formulons ici. 4 L’animation réduite au militantisme ou au bénévolat n’est pas notre approche première. 5 Nos ouvrages, parmi les plus récents, ont déjà traité de telles interrogations : Des animateurs parlent. Militance, technique, médiaction en 2008 dans la même collection que le présent ouvrage ou L’animation en questions aux éditions Érès en 2006.

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Le premier chapitre rappelle les premières réflexions des mères ou pères fondateurs d’une pensée sociopolitique sur l’animation, s’articulant avec la création significative des emplois du secteur socioculturel et avec les formations qui les légitiment ; le deuxième chapitre met en valeur la question des premiers ancrages de l’animation dans les équipements et dans les territoires, dans un champ professionnel en extension. Le troisième et dernier chapitre évoque l’apparition de nouvelles productions autour de l’animateur-stratège dans une perspective où la notion de mise en tension du social et du politique, du local et du global, de la théorie et de l’action devient centrale dans un champ dont les premiers risques d’éclatement apparaissent. Les auteurs retenus sont liés à ces différentes approches et évolutions : comme tout choix (de la période, des textes, des auteurs), le nôtre peut paraître, non pas arbitraire puisqu’il est raisonné, mais incomplet. A chacun d’y ajouter ses préférences ou ses découvertes6. Chaque texte sera présenté avec ses éléments de reconnaissance (l’auteur, l’ouvrage ou l’article) ; suivi par la référence au contexte historique dans lequel il a été produit (événements sociaux, culturels, politiques essentiellement français)7 ; prolongé par les extraits
6 En plus des documents travaillés dans cet ouvrage, J.-P. Augustin et moi-même avions sélectionné (mais non retenu) des textes de Jean-Pierre Saez, Michel Lobrot, Pierre Belleville, Charles Delorme, Gabriel d’Elloy, Jean-Louis-Plé, Jean-François Chosson, Erhard Friedberg et Philippe Urfalino, Jeanine Verdès-Leroux, Daniel Hameline, Pierre Gaudibert, Yves Barel, Michel Simonot, Saul Alinski, Joffre Dumazedier, Chantal Guerin, Pierre Bourdieu, Roger Levasseur, Michel Moulinier, Roger Sue, ainsi qu’un document des CEMEA et un de l’OPA. Ils ne figurent pas, soit parce qu’ils sont trop éloignés du champ observé, soit parce qu’ils ont perdu de leur portée avec le recul du temps, soit parce qu’ils sont trop spécialisés. 7 Il n’y a pas évidemment de lien direct entre cette histoire et celle de l’animation, au sens où ce secteur d’activités n’influence pas avec force l’évolution de la société de façon visible et marquante. Par contre le climat social et politique, les mœurs, les

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retenus ; conclu par une analyse critique, le tout accompagnant les textes par une construction théorique, sorte de fil rouge de l’ensemble favorisant la compréhension des différentes problématiques construites par leurs auteurs, avec les échos qu’elles peuvent avoir plus ou moins encore à ce jour.

moments marquants de l’histoire locale et globale et leurs continuités, leurs changements ou leurs ruptures (comme les pratiques militantes et illégales de l’avortement) ont une influence indirecte, certes difficile à mesurer, mais bien réelle, sur la production des textes par leur insertion dans des contextes dont la présence ou l’absence, nommée ou non par leurs auteurs, ne passera pas inaperçue aux lecteurs attentifs. Ces contextes sont par ailleurs souvent oubliés, voire inconnus des lecteurs. Nous proposons comme méthode la présentation des événements des mois, de l’année ou des deux années qui précèdent la parution : nous sommes bien conscients de l’imperfection de ce choix, car des périodes comme celle de la construction des équipements pendant la période planificatrice gaullienne ou celle de mai 68, avec sa contestation de l’ordre établi et de l’autorité illégitime, a traversé les années jusqu’à aujourd’hui et a influencé les façons d’agir et de penser de plusieurs générations (après celles qui en ont été les principaux acteurs), et ce quelque que soit le groupe social d’appartenance : des membres des couches populaires et ouvrières ont aussi participé à ce mouvement. Il suffit de se rappeler par exemple les luttes de beaucoup d’O.S. dans le début des années soixante dix contre l’autoritarisme des « petits chefs » dans les usines. Prendre en compte cette histoire jusqu’à ce jour aurait détourné notre propos de son sens profond : la naissance et les conditions du développement de l’animation professionnelle à travers des textes fondateurs et novateurs à la fois.

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Chapitre 1 La genèse

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1° texte : « Le travail social d’animation » de Henry Théry, in Pourquoi le travail social ? , Esprit, avril-mai 1972, numéro spécial, 4-5 Qui est Henri Théry ? Cet ancien résistant (1923-2009), alors jeune homme, fut un militant du catholicisme social, participa à l’aventure des Cahiers de témoignage chrétien lancés en 1941 et devint responsable de la JEC. Délégué général de la fédération d’éducation populaire Culture et promotion de 1959 à 1973 (il en a été un des fondateurs et un des présidents), de 1975 à 1984, il occupa le poste de délégué général de l’UNIOPSS et de vice-président de la fédération des centres sociaux et socioculturels en 1977. Il exerça des fonctions de responsabilité (membre du bureau) à la FONDA, au CNVA (dont il fut viceprésident en 1981), au Conseil économique et social. En 1986 il présente dans cette instance un rapport sur les associations. Il a siégé enfin au CA de la CNAF. Ce père de huit enfant aux convictions affirmées8 a fortement marqué son passage dans différentes institutions : il fut membre de plusieurs commissions successives dans la préparation des 5ème, 6ème, 7ème et 8ème
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Dont celle de « ne pas dissocier militantisme et professionnalisme » selon sa formule. On peut le rapprocher à cet égard de François Bloch-Lainé (1912-2005), lui aussi ancien résistant, commissaire route aux scouts de France, ayant réalisé une thèse en droit en 1935 sur l’emploi des loisirs ouvriers et l’éducation populaire, devenu hautfonctionnaire, directeur de la Caisse des dépôts et consignations, organisme qui joua aussi un grand rôle à la même époque dans la construction des équipements et du logement social dans les quartiers urbains.

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plans de 1970 à 1985 (celles des affaires culturelles, de l’action sociale et du logement notamment), périodes où l’on traitait en particulier d’une politique d’équipements collectifs qui vont marquer la vie socio-économique de la France, surtout entre 1962 et 1970. La mise en œuvre de cette « ardente obligation », selon la définition donnée par le général de Gaulle, fut rattachée par ce dernier directement au chef de gouvernement et redynamisée dès 1958. En 1986, il devient membre de la commission nationale de planification du 9ème plan et préside alors l’intergroupe de ce plan sur l’animation : il fut aussi à partir de cette date membre de la commission nationale pour le Développement Social des Quartiers (D.S.Q.). Il a écrit de nombreux articles et plusieurs ouvrages dont Équiper et animer la vie sociale en 19669 : cet ouvrage est présenté en quatrième de couverture comme « une étude sur les moyens de se prémunir contre la civilisation des "choses" et du "gadget"10 , en occupant les loisirs et en animant la vie sociale par les équipements collectifs ». L’introduction porte sur la marche vers le « socioculturel » et la conclusion sur « la question de l’animation ».

9 Coécrit avec A. Garrigou-Lagrange, professeur de droit et doyen de la faculté de droit de Bordeaux à la fin des années cinquante, aux éditions du Centurion (coll. Faits sociaux, faits humains). 10 Cette analyse entre en écho avec l’ouvrage d’Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, (éd. de Minuit, coll. Arguments) qui vient d’être publié en France en 1968 : il émet une critique radicale de la rationalisation technologique. Dans les mêmes années, un des slogans d’étudiants révolutionnaires italiens était : « Marx est le prophète, Marcuse son interprète, Mao son glaive ».

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L’article Il fait partie d’un ensemble de textes parus dans un numéro de la revue Esprit11, publié en 1972, réédité en 1976 (intitulé alors « Contrôle social et normalisation »), en 1984 et en 1998 avec une nouvelle appellation (« A quoi sert le travail social ? »), mais pas forcément très différent dans son contenu12. Le premier numéro met en lumière le monde fermé du travail social qui, selon Michel Chauvière (alors chargé de recherche au CNRS), « devenait pour quelque temps l’un de ces "fronts secondaires" ouverts contre l’État central »13. Il dénonce très majoritairement le travail social comme un instrument de contrôle social visant à une normalisation des couches populaires, des plus pauvres, des immigrés et de tous ceux qui étaient considérés alors comme vivant plus ou moins en marge des comportements de la société dominante. Dès l’introduction est précisé qu’il ne s’agit pas de s’attarder sur le « malaise » des travailleurs sociaux, mais sur l’« avenir » du travail social, « le type de société qu’il suppose » et « la production organisée de la socialité » qu’il implique dans une « sorte d’appel à la prise de conscience et à l’action ». Le second chapitre de la revue s’appelle donc : « Travail social, contrôle social et normalisation ».

11 Fondée en 1932 par Emmanuel Mounier dans l’idéologie du personnalisme communautaire. 12 Mars-avril 1998, n°3-4 avec des contributions de Jacques Donzelot, Joël Roman, Robert Castel, Philippe Estève, Michel Autès, Christian Bachmann, François Dubet, Jacques Ion, Olivier Mongin, Yves Lichtenberger, Michel Théry, Jean-Pierre Worms, Philippe Meyer, Gilbert Mury, Paul Virilio, Jean-Marie Domenach, Michel Foucault, Jacques Julliard, etc. 13 « Travail social : le choc des légitimités », Le Monde Diplomatique, n°390, janvier 1985.

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En effet, à la fin des années soixante, se diffuse une orientation sociologique avec Pierre Bourdieu que Philippe Corcuff appelle « le constructivisme sociologique » d’un théoricien valorisant « le poids déterminant des structures objectives »14 et que Laurent Mucchielli appelle « un système fixiste » qui « ne pense pas le changement »15. Dès le début des années soixantedix, un courant philosophique issu du marxisme avec le penseur Louis Althusser s’impose dans de nombreux secteurs de la gauche révolutionnaire (mais pas seulement16) en écho à sa pensée dont un concentré est offert dans un article fameux écrit en 1970, intitulé Idéologie et appareil idéologique d’État17 : il démontre la capacité de la bourgeoisie à maintenir sa domination de classe en diffusant une idéologie, sorte d’écran de fumée visant à créer « une servitude volontaire » parmi la classe ouvrière, tentant par là même d’empêcher toute révolution, voire toute résistance. Elle est transmise par l’école, les médias, la religion, la famille18, la culture, la justice, la police, les institutions en général, de l’État à la simple association. Mais Louis Althusser n’est pas le seul penseur de ce courant que certains ont appelé le structuralisme :
14 Les nouvelles sociologies : entre le collectif et l’individuel, coll. 128, Nathan université, 2008. 15 « Pierre Bourdieu et le changement social », Alternatives économiques, 1999, n° 175, pages 64-67. Philippe Corcuff et Laurent Muchielli sont tous les deux sociologues. 16 Il a influencé des économistes comme Nikos Poulantzas, des philosophes comme Pierre Macherey et Étienne Balibar, et, dans le champ du travail social, de l’animation et de la culture, Pierre Gaudibert, L’action culturelle, intégration et/ou subversion, Casterman, 1972, mais aussi Jacques Ion, Bernard Miège et Alain-Noël Roux, L’appareil d’action culturelle, éd. Universitaires, 1974, sans oublier G. Poujol chez laquelle on trouve parfois quelques échos de ces thèses. 17 Paru dans Positions (1964-1975), éditions sociales, 1976. 18 Le sociologue Jacques Donzelot fera un succès de son ouvrage La police des familles paru en 1977 aux éditions de Minuit.

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philosophique avec Althusser, il est anthropologique avec Claude Lévi-Strauss (travail sur les liens de parenté dans les sociétés dites alors « primitives »), psychanalytique avec Lacan (fortement critique sur l’autonomie du sujet dans la vie sociale) et avec Michel Foucault annonçant l’effacement du sujet (d’où son travail sur les prisons, les hôpitaux psychiatriques et toutes les structures d’enfermement en général à destination des différentes formes et figures de la marginalité)19. C’est dans un panel, voire un métissage de ces tendances de l’époque, que nombre d’auteurs vont jalonner le numéro de la revue Esprit de 1972 : on y retrouve notamment des auteurs toujours actifs (à Esprit ou ailleurs) comme Michel Chauvière, Jacques Donzelot, Jacques Julliard, Paul Virilio (et aussi le sociologue Philippe Meyer, auteur alors d’un article intitulé « L’assistance à perpétuité » : il est aujourd’hui chroniqueur à France Inter), ou décédés comme Michel Foucault, Gilbert Mury ou Henri Théry dont le texte a été retenu. Ce renversement de vision après le grand chambardement de mai 68, ayant abouti à une révolution manquée, et le retour d’un gaullisme finissant, sont relayés par un pompidolisme mâtiné de chabanisme (avec l’évocation de La nouvelle société) visant à noyer les conflits de classe dans une politique contractuelle avec les syndicats (Jacques Chaban-Delmas nomme Jacques Delors, déjà conseiller du même en 1969, comme conseiller aux affaires sociales dans son cabinet en 1971 et 1972), tout en maintenant une politique de répression avec
19 On peut aussi rappeler l’importance du travail de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur critique de la psychanalyse freudienne.

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en particulier le vote de la loi anticasseurs en 197020. C’est dans cette situation désabusée pour certains des acteurs du changement social et culturel que paraît le numéro d’Esprit en avril-mai 1972. Présentation du contexte de l’année 1971-197221 « Cette année-là », en 1971, en France, alors que Chaban-Delmas est Premier ministre (il le restera jusqu’au 5 juillet 1972), se crée le premier ministère de l’environnement : le 29 avril le parlement renouvelle l’aide à l’enseignement privé, tandis que le 3 juillet éclate l’affaire dite de « La garantie foncière » où plusieurs proches de l’UDR au pouvoir (dont un député) sont inculpés dans les magouilles d’une société civile immobilière. Sur le plan économique la Bourse est maussade : l’inflation progresse dans l’année de plus de 6%, les industriels sont pessimistes, la crise monétaire est là et le chômage passe de 309.500 demandeurs d’emploi à 386.300, soit une augmentation de plus de 24,5%. Sur le plan de la vie sociale, L’ONISEP publie en février, dans Avenirs, n°221, un numéro sur les carrières sociales, avec un long passage de 20 pages sur les animateurs socioculturels. Un rapport d’orientation sur « Les professions sanitaires et sociales » est publié par le ministère de l’Éducation Nationale à la Documentation française en avril 1971.
Jacques Chaban-Delmas déclare le 7 avril 1970 : « Il est nécessaire que les casseurs soient les payeurs ». 21 Les informations traitées dans les pages suivantes sont issues pour l’essentiel de L’année politique, économique, sociale et diplomatique en France en 1971, PUF, 1972.
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La direction de l’UNEF est abandonnée par les étudiants du PSU : on va vers un éclatement de l’organisation étudiante entre trotskistes de l’AJS (tendance lambertiste) fondant l’UNEF-Unité syndicale et la future UNEF-Renouveau, dominée par le parti communiste. Le 5 avril paraît le Manifeste des 343 salopes pour la liberté de l’avortement. Le mois de mai voit naître un long conflit chez Renault avec une grève des OS pendant 25 jours, après le déclenchement du mouvement dans un atelier dès le 2 avril : « Plus que 3 jours pour refaire mai 68 » titre Charlie-Hebdo, car l’agitation ouvrière gagne la métallurgie dans son ensemble (Berliet, Usinor-Dunkerque, SNCF) : des luttes ouvrières se mettent en œuvre dans lesquelles de nouvelles couches de salariés (jeunes, immigrés) se manifestent et où les syndicats ne sont pas toujours les initiateurs du mouvement. Le 1° septembre Edmond Maire devient secrétaire général de la CFDT. En politique intérieure, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur depuis 1968 (il le restera jusqu’en 1974), mène comme il en a l’habitude une sévère politique de répression contre l’extrême gauche. Le 9 février, un lycéen, Gilles Guiot est interpellé au cours d’une manifestation du Secours Rouge et condamné à six mois de prison, dont trois avec sursis. Il est relaxé par la cour d’appel le 19 février. Le ministre de l’Intérieur dénonce toujours le complot international des gauchistes européens, augmente de façon forte les effectifs de la police, renforce tous les dispositifs répressifs, poursuivant la politique initiée dès 1970 par le Premier ministre : depuis cette date il y a plus ou moins une centaine d’emprisonnés pour « faits de gauchisme ». Plusieurs campagnes du Secours Rouge et 23

du Groupe Information sur les Prisons seront menées en 1970 et 1971 en soutien à des grèves de la faim réalisées par ces militants en prison. Le 7 avril 1971 le statut des objecteurs de conscience est maintenu en l’état, à savoir une contrainte d’une durée de deux fois le service actif. Le 24 juin, l’Assemblée nationale adopte, entre 2 heures et 4 heures du matin, une loi sur les associations, introduisant une reconnaissance préalable de son droit à l’existence par le tribunal : cela signifie une manœuvre contre l’existence et l’expression libre de l’extrême gauche (surtout suite à l’interdiction de la Gauche Prolétarienne en mai 1970), mais la loi est déclarée non constitutionnelle par le Conseil Constitutionnel le 1° juillet. En mai est publié par le Secrétariat d’État auprès du Premier ministre chargé de la jeunesse des sports et des loisirs le « Rapport du groupe de réflexion sur l’animation concertée en vue du développement global » (réalisé entre le 17 mars et le 9 juin 1970, 38 pages). Joseph Comiti est alors le titulaire du poste. Olivier Douard, qui fut sociologue à l’INJEP, rapporte que ce texte réaffirme les liens entre l’éducation populaire et l’animation socioculturelle, afin que cette dernière ne soit pas totalement « fonctionnarisée » et qu’elle reste liée aux idées « d’initiative et de liberté ». Le commentaire du sociologue est le suivant : « Il s’agit alors de coordonner les actions d’animation au bénéfice des populations, mais sous le contrôle de l’État »22 par l’intermédiaire de contrats de développement. A la même époque la Ligue française de l’Enseignement transforme sa revue
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Olivier Douard, Jalons historiques, Document du MJS, 17 pages, 2001.

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