Mourir, vivre... et survivre

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"Comment réagir quand une petite fille de quatre ans, crinière dorée, grands yeux gris et née avec le Virus du SIDA, vous chuchote ces quelques mots ? Comment raisonner cet homme ou plus exactement cette voix anonyme, qui murmure au téléphone "je vais me pendre..." ? Existe-t-il seulement une réponse ? Tout au moins puis-je livrer mon expérience. Mais que faire face à la violence ? Un accompagnement au quotidien, dans les rires les larmes, les cris, les confessions, et dans la lutte pour la survie au sein des institutions. Car je vous dois ici la vérité : je suis Educateur Spécialisé...".
Publié le : dimanche 1 février 2004
Lecture(s) : 370
EAN13 : 9782296348271
Nombre de pages : 471
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MOURIR, VIVRE... OU SURVIVRE ?

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L'Harmattan, 2004

ISBN: 2-7475-5805-3 EAN: 9782747558051

Frédéric SPIRA

MOURIR, VIVRE... OU SURVIVRE ?
Itinéraire d'un Éducateur Spécialisé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

JI Alice, et à ma petite Sirène. . .

Remerciements
Delphine, ma Sirène; tu m'as toujours soutenu, encouragé et accompagné dans mes projets. Grâce à toi, en voici un nouveau qui se concrétise, ajoutant quelques précieuses pierres à notre édifice... A vous mes parents (Doudou et Doudoune), qui reflétez si bien ce que le mot Amour veut dire. Je vous dois tout, et bien plus encore... Petite sœur Merci. Pour tes innombrables encouragements, la minutie de tes remarques, et la bienveillance de ta présence. Ah, la famille!... Benj, nous en discutions déjà bien avant que la première ligne ne soit écrite; en courant, en navigant, ou en nous ressourçant chez les parents. Des moments forts et uniques, comme il ne peut y en avoir qu'entre frères. Merci à toi, Aude. En excusant la simplicité de tes remarques, tu leur conférais une sincérité oh combien troublante et touchante. Cher Vincent. Si c'est à toi que revient la paternité de ce projet d'écriture, c'est aussi toi qui m'as donné, à plus d'un égard, les moyens de le réaliser. Merci à toi donc, mais aussi à Coralie, Ethel, Théo et Emeline pour leurs encouragements, souvent accompagnés de petites douceurs chocolatées... Marraine, Marin. Au cours d'un jogging, sur un bateau, ou de manière impromptue, il ne fait aucun doute que les discussions que nous avons eues, et les lectures que vous m'avez conseillées, ont eu comme conséquence ultime, la rédaction de ce rapport. Merci à vous, ainsi qu'à Cyril et Laure. Marie-Madeleine, Denis, je garde précieusement les petits mots que vous m'avez adressés. Ce projet n'aurait jamais pu être mené à son terme sans votre participation. Je vous en suis infiniment reconnaissant. Merci à Dominique DAVOUS, pour ses conseils et sa disponibilité. Je ne vous remercierai, tous, jamais assez d'avoir consacré autant de temps à la lecture, et souvent même, à la relecture du manuscrit. Un énorme Merci à notre amie Laurence BOST, qui a su, mieux que quiconque, imaginer et mettre en page ce petit Coquelicot-Anémone flamboyant, tellement symbolique à mes yeux. Merci aussi à tous mes proches et amis pour leur soutien et leurs encouragements. Merci, enfin, à tous ces adultes, ces professionnels, ces enfants, adolescents et adolescentes que j'ai eu l'occasion de croiser au cours de ce véritable parcours initiatique. En silence, dans les rires, les cris ou les larmes, tous ont contribué à rendre cette expérience absolument unique.

TABLE
PREMIERE PARTIE

- La vie

ne tient qu'à un fil

Chapitre 1 : Alice et Valérie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 13 . . . . . . . . . . .. 55

Chapitre 2 : Témoignage d'un passage à l'acte.

DEUXIEME PARTIE - Un Educ' Spé' en quête de spécialité... Chapitre 1 : Une claque aux idées reçues. . . . . . . . . . . . . . . .. 93 143

Chapitre 2 : "Dix mois, c'est comment l'internat?" Chapitre 3 : Quand l'argent pallie l'éducatif.

. . . . . . . . . . . . . 215

TROISIEME PARTIE - Les indomptables inconsolables Chapitre 1 : Petite semaine de folie ordinaire. . . . . . . . . . . . . 241 . . 287

Chapitre 2 : Confidences d'un soir, confidences d'une vie. Chapitre 3 : La grande désillusion. Chapitre 4 : Etats d'Arne.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 335

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 389

EPILOGUE - Partir. ..

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Première Partie

La vie ne tient qu'à un fil

Chapitre

1

Alice et Valérie

"Elle est là, devant moi, toute proche,. je sens sa chaleur, sa fièvre. Le rideau est tiré et la lumière qui le traverse donne à la pièce une coloration rosâtre. Quand je suis entré dans cette petite chambre de bonne, il y a quelques minutes, j'ai pénétré dans un autre Monde. Il faisait chaud, beaucoup trop chaud. Chaud et sombre. Là haut, dans la mezzanine, sur le lit de sa maman, une petite malade. Elle est allongée sur le dos. On dirait un petit fœtus qui a encore les yeux clos. Sa respiration est rapide, haletante, ponctuée de petites toux. Elle dort. Pourtant son bras droit s'active et de ses petits doigts, elle pianote sur le museau de sa peluche qu'elle étreint avec force. Son pied gauche est près de mon bras. Je suis venu m'allonger près d'elle etj'attends. Je sursaute à chaque fois que sa toux revient lui tordre les entrailles. J'ai l'impression qu'elle va s'étouffer. Elle cherche de l'air. Elle suffoque. Elle pleure, elle crie, semble se tordre de douleur et appelle sa maman. Elle ouvre ses yeux, puis les referme aussitôt en étouffant des sanglots. Tout à l'heure, elle m'a embrassé en me serrant très fort pour me dire bonjour. Nous avons parlé, nous avons ri et puis, trop rapidement, la fatigue. Son pied gauche vient se poser sur mon épaule et la caresser doucement. En essayant de sortir quelques instants de ce monde qui m'étouffe, mon regard vient se poser en haut de l'étagère, sur des petites fioles étiquetées: encore des extraits de plantes. Je ferme les yeux. La colère qui monte et l'envie de hurler me prend. Mais qu'est-ce que je fais là ? Elle se retourne, et est presque sur le ventre maintenant. Son pied effleure toujours mon épaule, tandis que son petit doigt caresse son nounours. Mais qu'est-ce qu'on fait là tous les deux? Elle devrait être à l'école, ou en train de jouer dans un parc. Quant à moi, je devrais être en train de plancher mon devoir de Droit Constitutionnel. Mais non, je suis là, à attendre, à la regarder et à l'écouter haleter, comme si chaque respiration devait être la dernière. Son pied se fait plus insistant sur mon épaule. Mais qu'est-ce que je peux faire pour t'aider...

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Samedi soir, la nuit était fascinante: lever de pleine lune, léger ressac de la mer, quelques milliards d'étoiles. J'étais adossé au plus beau Phare de la Côte de Granite Rose, persuadé d'être le plus heureux des hommes et soudain, venue de nulle part, une Etoile filante". *

J'ai dix-sept ans quand, à l'occasion d'une information SIDA, en plein cours d'Espagnol, je découvre le monde du Bénévolat. Juste avant de débuter son exposé, la formatrice, à peine plus âgée que moi, nous a dressé une rapide description de son rôle dans l'Association AIDES, qui jouit déjà d'une grande renommée. La prévention ne représente en fait qu'une partie infime de son activité dans l'Association, puisque son principal engagement se situe au niveau de l'accompagnement de malades en fin de vie. L'information-prévention étant terminée, le stock de préservatifs à la vanille étant épuisé, et compte tenu de l'heure trop tardive pour reprendre le cours d'Espagnol, la salle de classe s'était rapidement vidée. Suffisamment en tous cas pour que je me risque à poser à cette jeune fille une question dont la réponse devait rapidement influer sur le cours de ma toute jeune existence: "comment devient-on Bénévole...?" L'idée de changer de statut, de passer de celui du lecteur captivé par les récits d'accompagnement en Unité de soins palliatifs d'Elisabeth KUBLER ROSS, à celui d'acteur potentiel, me faisait vibrer. Même s'il m'était difficile d'expliquer cette volonté de vouloir accompagner des personnes malades, fragiles, victimes, ou de trouver des réponses à cette question redondante, dont je savais qu'un jour je ne pourrais pas faire l'économie: "pourquoi ?", je trouvais une justification rapide à mes projets en me rappelant les paroles de l'un de ces navigateurs solitaires répondant à un journaliste: - "plutôt que de perdre du temps à comprendre pourquoi je veux y aller, je préfère agir. La réponse est peut-être là-bas, de l'autre côté de cet océan."

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Ma bonne conscience rassurée, presque sauvée, je rencontrais rapidement d'autres Bénévoles de l'Association AIDES. En me faisant partager leurs expériences, ils m'aidaient à préciser mes choix quant au public que je souhaitais accompagner, et donc quant aux Associations vers lesquelles j'étais le plus susceptible d'orienter mes recherches. Après quelques jours de prospections, je m'adressais à une Association qui s'était spécialisée dans « l'accueil et le suivi des enfants et de leur famille touchés par le Virus du SIDA ». Je me posais en défenseur de la veuve et de l'orphelin, mais qu'importe: D'ABOVILLE avait traversé le Pacifique à la rame, à moi de réaliser mes rêves. Après un premier entretien, au cours duquel la Présidente m'avait présenté le fonctionnement et le projet de son Association, il fut convenu que je rencontrerais la Psychologue de l'Association. Les choses s'accéléraient donc, puisqu'en quelques jours, non seulement, je prenais conscience que je pouvais influer directement sur les grandes orientations de ma vie, mais en plus j'allais rencontrer ma première Psy... Ma première blouse blanche, qui ne devait pas être très éloignée de son ancêtre FREUD que j'avais déjà rencontré quelques fois à travers mes passionnantes et difficiles lectures. L'un était Psychanalyste, l'autre Psychologue, et après tout, leurs fonctions ne devaient pas être si différentes: tous les deux étaient avant tout Psy. . . Ma Psychologue à moi était en fait très différente de son ancêtre. Nettement moins barbue, et particulièrement sympathique, elle devait m'accueillir chez elle pour me faire passer mon « entretien d'embauche ». Dès notre poignée de mains, et donc avant même d'avoir pu lui exposer quelques-unes de mes motivations profondes qui me poussaient à vouloir devenir Bénévole au sein de l'Association, je sentais que mon trop jeune âge lui posait problème. Je ne devais plus seulement lui exposer mes motivations, je devais avant tout lui prouver ma maturité. Au bout des deux heures de discussion passionnée, au cours desquelles je faisais appel à mon navigateur solitaire, à Socrate, ou à toute ma

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petite famille pour lui démontrer ma passion pour la vie, j'obtenais son feu vert pour intégrer l'Association. Une formation de Bénévole qui s'étalait sur plusieurs semaines, en ayant lieu essentiellement sur le temps des week-ends. Formation que nous devions payer, au motif, discutable d'ailleurs, que de cette façon nous ne devions rien à l'Association... Toujours est-il que c'est ainsi qu'au cours de longues journées, notre petit groupe composé de six apprentis Bénévoles, était dirigé par un Psychothérapeute (encore un Psy, mais il fallait que je m'y fasse car j'allais être amené à en rencontrer de plus en plus.. .), qui nous incitait à nous confronter à nos motivations profondes, et à notre perception de la Vie et de la Mort. Formation douloureuse pour certains des Bénévoles, puisqu'il n'était pas rare que nous soyons sollicités pour passer un mouchoir à l'un d'entre eux, pour que notre psycho-animateur puisse terminer son travail de mise à nu de la souffrance d'un événement mal cicatrisé. Et puis est venu le moment de mes dix-huit ans. Une majorité saluée dans un même temps par l'obtention presque miraculeuse, et oh combien étonnante pour mes parents, du Baccalauréat, mais aussi par la notification de mon aptitude au Service National par le Psychologue de la caserne (ce qui explique certainement mon aversion très prononcée depuis lors pour cette profession.. .), et surtout par mon accession hautement symbolique au rang de Bénévole. Je devais en effet recevoir un coup de téléphone de l'Association qui m'invitait à me rendre au domicile d'une jeune maman et de sa petite fille, toutes deux m'étant présentées comme contaminées par le Virus du SIDA. C'est donc ainsi, par une belle journée d'octobre que je faisais la connaissance de Valérie et de sa petite fille Alice. "Quatrième étage, au fond du couloir à gauche". Je frappe à la porte de cette petite chambre de bonne, non sans une certaine appréhension. Me viennent à l'esprit des questions ou des craintes que je ne m'étais jusqu'alors, pas posées une seule seconde: j'en ai été informé à de multiples reprises, et il me semble en avoir l'intime conviction: je ne risque rien quant à une contamination 18

accidentelle. Et pourtant ce Virus est tellement monstrueux, les maladies qui en découlent tellement effrayantes, et à ce niveau de la recherche sur le Virus, encore presque foudroyantes... La porte s'ouvre. Une maman qui vient de hausser le ton pour demander à sa fille d'arrêter de pleurer me regarde. - "Bonjour, je suis de l'Association, je...". Pas le temps de finir. La maman en question s'appelle Valérie et elle m'invite à rentrer sans faire attention au désordre, mais avec une petite fille, et avec une seule pièce, je dois comprendre... La petite fille, qui est sous la mezzanine, sur son petit matelas, s'appelle Alice et elle fait tourner sa maman en bourrique; "mais on s'aime très fort". Alice est maintenant dans les bras de sa maman. Elle sèche ses larmes, intriguée... Pour un court instant seulement, puisque Valérie doit partir; elle a un cours d'Anglais, et elle est déjà très en retard. La petite fille aux cheveux d'or est reposée à terre, en même temps que ses larmes repartent de plus belle. Quelques rapides présentations et recommandations, et voilà Valérie qui s'éclipse difficilement, laissant sa petite fille en larmes et son appartement à un inconnu... bien jeune. La porte s'est refermée, Alice reste debout, en larmes. Ses pleurs couvrent mes paroles, qui se veulent rassurantes et apaisantes. Résumons-nous: je suis dans une petite pièce ensoleillée, avec tout de suite à ma gauche un coin buanderie où s'entassent quelques cartons, mais surtout de nombreux vêtements. Accroché à la porte d'entrée, en partie masquée par un amas de manteaux suspendus, un petit sac Félix Potin fait office de poubelle. A ma droite, en haut de la mezzanine, un grand lit défait. En bas, un petit coin de chambre encombré de nombreux jouets pour la petite fille. Un pot de chambre, trône au milieu de la pièce. Sur une table demi-lune, accolée au réfrigérateur, traînent quelques couverts, des feuilles gribouillées et une bougie à moitié consumée. A gauche de la grande fenêtre, dans un petit renfoncement, trouvent place deux plaques chauffantes et un énorme évier "Jacob DELAFON", dont l'émail blanc se fissure par endroits. Derrière moi, une minuscule pièce fait office de salle de bain. Contre le mur, un tableau blanc. Par terre, un gros feutre vert.

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- "Eh, mais dis-moi, est-ce que tu sais dessiner les moutons... ?" Mon regard presque suppliant vient plonger dans les grands yeux gris d'Alice. Des yeux magnifiques; encore un peu humides, mais magnifiques. Me voilà donc en train de dessiner, bien maladroitement, un petit mouton. Le silence s'est fait dans la pièce, et je me risque à demander à cette petite fille si elle connaît l'histoire du Petit Prince. Une histoire que nous ne cesserons de nous raconter dans les jours, les mois, puis les années qui suivront ce premier après-midi passé ensemble. Alice a tout juste quatre ans quand je fais sa connaissance. Une crinière dorée, de grands yeux gris, un regard malicieux à souhait, un sourire ravageur et charmeur, et un caractère de cochon. Une petite fille comme toutes les autres en soi, à ceci près qu'elle ne pèse que 8 Kg, qu'elle est souvent malade, qu'elle se fatigue très vite, et qu'elle ne va pas à l'école. Les émotions du départ de la maman étant passées, il est plus que temps pour le baby-sitter d'envisager le reste de l'après-midi. La pièce étant décidément trop exiguë, il me prend l'envie de sortir, et de profiter du soleil de ce milieu d'après midi. Un bon moyen de respirer un grand bol d'air et de me remettre de mes émotions. Alice met pourtant un bémol à notre petite virée: un passage sur le pot s'impose. Je l'aide donc à s'installer, et nous voilà tous les deux les yeux dans les yeux, chacun un petit sourire en coin. Quelques minutes plus tard, alors que l'on me fait comprendre qu'il est temps pour moi d'intervenir, je me rends compte qu'Alice a une diarrhée carabinée; je comprends ainsi l'une des toutes premières recommandations de Valérie quant à l'attention toute particulière que je dois porter à la déshydratation d'Alice. Un verre de jus d'orange plus tard, je ferme à clef la porte de la petite pièce. Alors que je me dirige vers l'ascenseur, un petit coup d'œil derrière moi me laisse sans voix: Alice me regarde, les bras en croix. Suit immédiatement une petite voix qui m'ordonne: - "dans les bras!", ce qui n'est pas, somme toute, pour me déplaire.. .
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C'est la première fois que nous sommes dans les bras l'un de l'autre, et je suis immédiatement frappé par la légèreté de la petite fille de quatre ans que j'enlève dans les airs sans la moindre difficulté. Alice est assise sur mon avant-bras, la tétine en bouche, et son regard qui plonge dans le mien en dit long sur sa satisfaction. - "On y va petite mère ?". D'un petit signe de la tête, Alice m'invite à descendre les premières marches. Sa surprenante légèreté me permet de garder en permanence une main sur la rampe de l'escalier: j'assure ainsi un pas devenu quelque peu hésitant devant l'absence de visibilité de mes pieds à laquelle je ne suis pas tout à fait habitué en pareilles circonstances. Arrivés en bas, c'est Alice qui nous libère en appuyant sur l'interrupteur commandant l'ouverture de la porte. Du soleil, des arbres, des voitures, des gens..., la vie tout simplement et une grande bouffée d'air frais pour nous deux. Mais déjà, mes pas nous emmènent, nous promènent, devrais-je dire, puisque c'est sans but précis que je marche et que je transporte cette petite fille au visage d'ange sur laquelle tellement de regards viennent se poser. Alice a craché sa tétine qui pend désormais le long de son manteau, retenue par une petite chaîne, et un grand sourire illumine son visage: une première rue à traverser et s'instaure ce qui tiendra lieu de rituel à chacun de nos feux rouges, quand, avant que n'apparaisse le petit bonhomme vert, Alice ordonne: - "il est rouge, on attend!" Promenade dans les rues, arrêts devant les vitrines, nous discutons au gré du vent, et au fur et à mesure que nous avançons. Et puis arrive ce petit parc. Un petit jardin public qui, en cette fin d'après-midi, est peuplé d'une multitude d'enfants et de quelques mamans qui distribuent les gâteaux secs, le pain frais et les barres de chocolat. D'un mouvement des pieds, Alice m'a fait comprendre qu'il est temps pour moi de la laisser s'envoler dans ce merveilleux vivier. Elle me prend par la main, et m'entraîne du côté des balançoires. Un vieux pneu, une chaîne, Alice que j'aide à s'installer sur l'une des rares places disponibles, des regards de petites filles qui se 21

croisent et semblent se jauger. Une dernière vérification, et c'est parti. Alice s'envole, tourbillonne, et se cramponne à la chaîne. - "Pas plus vite!" hurle-t-elle. Je fais le tour de la balançoire de façon à me retrouver face à elle et entretiens le mouvement de balance en imprimant une légère pression de la main à chaque passage du pneu. Après l'inquiétude et quelques instants de crispation, le ravissement: Alice exulte, et éclate de rire.. . Trop fort sans doute. Peut-être a-t-elle dérangé quelqu'un. Peutêtre existe-t-il quelques interdits la concernant. En quelques instants, l'éclat de rire se transforme en toussotement, et en une fraction de seconde c'est une véritable crise de toux qui va la terrasser. Son visage rougit, ses veines se gonflent à éclater, ses mains se crispent et tout son corps se raidit. A chaque nouveau hoquet elle se vide un peu plus de son air. Son visage se tord, ses entrailles la déchirent. Il semble qu'elle va s'étouffer et expirer totalement. La balançoire est arrêtée, d'un bras j'enveloppe ce petit corps pendant que ma main essaye de décrisper les petits doigts qui semblent soudés à la chaîne. Je voudrais l'emmener, la sauver, lui donner un peu de mes forces, lui insuffler un peu de mon air. Les regards des enfants, pour un instant, se sont figés. La vie est comme suspendue. Le silence se fait. Et puis un sanglot, un gémissement, une longue plainte qui s'éternise et à chaque halètement un peu d'air, qui, comme par accident, pénètre dans ses poumons. Ses yeux se sont rouverts, ses muscles détendus, et tout naturellement ses bras entourent mon cou. Je l'arrache à son supplice et la serre un peu plus fort, mais déjà les cris des enfants couvrent ses pleurs. Il nous faut quelques minutes avant de reprendre nos esprits. Alice semble vidée de toute force, et quant à moi, je me rends compte que j'ai eu très peur. A force de déambuler dans les rues, nous voilà arrivés sur cette grande place où fleurissent les restaurants. Une odeur familière de crêpes me fait changer de cap: après tout, c'est l'heure du goûter, 22

et ça nous changera les idées. La Demoiselle sait apprécier les choses simples et c'est une crêpe au chocolat qu'elle commande avec une petite voix qui fait sourire le crêpier. A ma grande surprise, je n'ai rien commandé. En fait, je veux avoir une main disponible pour aider Alice à écarter l'aluminium et accéder à la crêpe brûlante. Ce qu'elle s'empresse de me demander de faire à quelques mètres du petit kiosque de vente à emporter. Nous sommes dans les bras l'un de l'autre, Alice se délecte de sa crêpe dont le nectar se répand peu à peu tout autour de sa bouche. Et puis il y a ce regard interrogatif qu'elle me lance en me tendant son goûter. Sa bouche pleine l'empêche de joindre la parole au geste. Une invitation au partage qui ne manque pas de me déstabiliser une fraction de seconde. Voilà que les inquiétudes "réflexes", qui m'avaient assailli il y a quelques heures, me reprennent. Est-ce que je ne risque pas quelque chose à partager cette crêpe avec cette petite malade? Je suis bien placé pour savoir que le SIDA ne se transmet pas par la salive, à moins de pouvoir disposer de quelques litres; et encore faudrait-il que de mon côté j'offre une porte d'entrée au Virus, et que je sache, je n'ai pas l'œsophage à vif...? Et pourtant, cette peur me traverse l'esprit et je sens quelque chose se figer en moi. Alice me regarde fixement. Ce pourrait-il qu'elle ait perçu mon inquiétude et mon hésitation? Et si cette proposition de partage était en définitive un test de confiance, une sorte d'examen de passage...? Mais déjà la crêpe est dans ma bouche et je retrouve le goût rassurant du chocolat amer. Tout s'est passé avec une rapidité fantastique, puisqu'il a suffi d'une seconde pour que je morde goulûment dans la crêpe. Et pourtant, aujourd'hui encore, je me demande si Alice ne s'est pas rendue compte de mon manque de spontanéité, et si au plus profond d'elle même elle n'a pas été meurtrie qu'un geste de partage puisse être vécu comme une tentative d'assassinat... De nombreuses bouchées partagées plus tard, Alice reprend pied à terre devant la porte de l'ascenseur; pas pour longtemps puisqu'elle demande rapidement à pouvoir appuyer elle-même sur le bouton du quatrième étage: la dernière envolée de la journée. 23

Quelques heures plus tard, on frappe à la porte du petit appartement. C'est Valérie. Essoufflée et confuse d'arriver avec autant de retard, mais toujours aussi souriante, elle tombe dans les bras grands ouverts de sa petite fille. Alice a changé de bras et elle refuse désormais de me regarder, de me parler, ou même de me dire au revoir, espérant peut-être adopter la bonne technique pour être débarrassée à jamais de ces Bénévoles qui lui enlèvent régulièrement sa maman. Et pourtant. . . Pourtant, des Bénévoles, Alice va en connaître: je le découvrirais peu à peu, Valérie et sa petite fille, sont presque les uniques "clientes" de l'Association. La rotation des Bénévoles qui commencent à se plaindre d'une trop grande inactivité de l'Association est donc nécessaire, et ce, bien évidemment au détriment de Valérie et d'Alice, qui voient sans cesse de nouvelles têtes. Mais le besoin de Valérie d'avoir quelqu'un pour s'occuper d'Alice pendant la journée est plus fort que tous les inconvénients qui peuvent en découler: elle poursuit des études d'Anglais à la Faculté, et cet espace de liberté lui est précieux, pour ne pas dire vital. Et puis les jours, les semaines, et les mois ont passé. Mon statut d'étudiant, peu motivé par le Droit, me donnait largement assez de temps pour jouer mon rôle de baby-sitter avec Alice. C'est ainsi que j'étais petit à petit devenu l'un des Bénévoles les plus sollicités par l'Association. Association avec laquelle je prenais peu à peu mes distances: les groupes de paroles, au cours desquels l'ensemble des Bénévoles devait se réunir autour d'un Psy pour évoquer la situation de telle ou telle famille, ou parler de difficultés auxquelles nous étions confrontés, ressemblaient en fait à d'interminables goûters du troisième âge réservés aux femmes, et au cours desquels il était abordé quantité de sujets, excepté peut être, et pour cause de pénurie, celui des familles. Dans un même temps donc, je découvrais un peu des coulisses du monde associatif: ces luttes de pouvoirs qui déchirent les hommes et les femmes, qui font souvent partir les meilleurs et rester les indésirables. Je découvrais comment deux Associations, 24

aux projets pourtant similaires, d'accompagnement d'enfants et de leur famille touchés par le Virus du SIDA, pouvaient chercher à se concurrencer ou même à s'anéantir pour des raisons qui m'échappent encore, mais qui peuvent se résumer à des conflits de personnes. Progressivement donc, je m'éloignais, ne me rendant plus aux groupes de paroles, et limitant mes relations avec l'Association aux coups de téléphones qui m'étaient régulièrement donnés pour convenir d'une séance de baby-sitter chez Valérie et Alice, ou avec une autre des rares familles à avoir fait appel à l'Association. C'est Valérie, qui devait me permettre de rompre définitivement mes relations avec l'Association, en me demandant de lui communiquer mon numéro de téléphone afin de convenir, directement, des rendez-vous. Et c'est ainsi que j'agissais, malgré les conseils qu'avaient pu me prodiguer les anciens Bénévoles, et tout en allant à l'encontre de mes propres principes, qui m'interdisaient de mélanger la vie privée et le "professionnel". Mais cela faisait plus de deux ans maintenant que je voyais cette petite famille, plusieurs fois par semaine, et tout naturellement, une certaine confiance s'était installée. De plus, je savais qu'une autre Bénévole, qui s'occupait également énormément d'Alice, procédait de la même façon avec Valérie. En deux ans, beaucoup de choses s'étaient passées: Alice avait été gravement malade, et alors que les petites filles de son âge prennent régulièrement du poids, elle continuait à en perdre. Au point de pleurer de douleur à chaque fois qu'elle voulait aller sur le pot, à cause de l'insuffisance de graisse entre sa peau et ses os. Alice était squelettique. Nous passions plus de temps que jamais dans les bras l'un de l'autre. J'allais régulièrement chercher "la petite mère" au domicile de la Bénévole chez qui elle passait beaucoup de temps. Le retour se faisait toujours à pieds, quelle que soit la météo, et malgré la distance. Pour moi tout du moins, Alice étant trop faible pour marcher. Je continuais pourtant à refuser la poussette, préférant sentir Alice sur mes épaules ou dans mes bras, pendant tout le temps du retour: nos longues conversations étaient ponctuées, à chaque traversée de rue de la petite phrase rituelle: 25

- "le petit bonhomme est vert, on y va...", et chaque passage du camion des pompiers était salué par une exclamation joyeuse: "c'est les pimpons !" Et des discussions, nous en avons eu beaucoup. Tout du moins sur autant de sujets que peut maîtriser une petite fille de quatre ans. L'histoire du Petit Prince occupait bien sûr une bonne place, mais nous pouvions aussi parler des vitrines que nous zieutions, des chiens que nous croisions, ou du dernier film de Walt Disney dont la Miss était férue. L'un des rares moments où nos voix se taisaient, et où les rires se calmaient, était quand nous avions rendu visite à notre ami le crêpier, et que nous dégustions, tous deux une crêpe à la main, notre petit bol d'air Breton. Mais Alice était aussi capable de faire preuve d'une maturité troublante sur certains sujets. Nous étions sur le chemin du retour, une fin d'après-midi d'hiver, et déjà la nuit avait fait place nette. Je marchais à un endroit assez sombre pour distinguer les étoiles. Alice était dans mes bras; une main au chaud, autour de mon cou, l'autre dans ma poche. Un de nos points de désaccord, était de savoir si le Mouton avait mangé la Rose... Et alors que nous contemplions en silence ce spectacle magnifique d'un ciel étoilé, sans doute à la recherche de l'astéroïde du Petit Prince, Alice a eu cette réflexion qui m'a glacé le sang: - "de toutes façons, c'est moi qui vais savoir en premier s'il a mangé la Rose, puisque je vais mourir avant toi..." Je ne crois pas avoir répondu quoi que ce soit. Je me souviens simplement avoir un peu pressé le pas et avoir étreint avec un peu plus de force ce petit corps que j'avais dans les bras. Pour la première fois depuis que je la connaissais, Alice avait donc été très malade. La fièvre, la toux, l'absence d'appétit avaient eu raison des quelques forces dont elle avait su faire preuve jusqu'alors. Les quelques heures que je passais à ses côtés étaient donc toujours très difficiles. Il nous était impossible de sortir, et l'atmosphère de cette chambre surchauffée devenait rapidement difficilement supportable. Alice passait en fait le plus clair de son temps à dormir ou à somnoler, épuisée par la fièvre et les crises de toux. Nous parlions peu. Il m'arrivait de passer de longs moments
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assis à côté de son petit lit, guettant sa respiration haletante et ses quelques regards. Contre toute attente, Valérie avait fait appel à un Médecin. Adepte de la Médecine douce, et dégoûtée de la Médecine traditionnelle pour des raisons que j'ignorais, Valérie avait eu le réflexe de décrocher son téléphone à un moment ou les plantes avaient montré leur limite pour aider Alice à vaincre la maladie. Quelques semaines plus tard, Alice allait mieux, suffisamment en tout cas pour que nous puissions reprendre nos petites promenades. Mais si Alice avait la santé fragile, elle avait aussi un caractère solide et pouvait se montrer extrêmement butée. Elle avait décidément toutes les qualités de sa maman. . . Une toute nouvelle Bénévole devait d'ailleurs en faire les frais. A mon arrivée dans le petit appartement, en milieu d'après-midi, pour prendre la succession de la Bénévole en question, j'ai le sentiment de pénétrer dans une chambre funèbre où est veillé un mort: les rideaux sont tirés, une bougie abandonnée sur la table se consume doucement, plongeant dans l'ombre la Bénévole assise, un livre à la main. Alice est allongée sur son petit lit. Imperceptiblement, elle vient de redresser légèrement sa tête comme pour s'assurer de mon identité, avant de la laisser retomber sur l'oreiller. Comme j'avance dans la petite pièce surchauffée où règne un silence paroissial, la Bénévole s'approche de moi et me chuchote: - "elle s'est couchée dès le départ de sa maman et a refusé tout ce que je lui proposais." Est-ce l'instinct de survie ou une tentative désespérée d'aspirer un peu d'air avant la noyade qui me guettait, toujours est-il qu'une fraction de seconde plus tard, je fustigeais en ouvrant les rideaux: - "allez petite mère, on bouge, et rapidement parce que les crêpes vont brûler! " Avant même d'avoir ouvert les yeux, Alice est déjà en train de sourire. Trois secondes plus tard, elle s'est assise sur son lit et crache sa tétine pour me lancer: - "tu dois m'aider à mettre mes chaussures. .. !" La Bénévole avait préféré ne pas nous attendre pour s'en aller. .. Elle m'avait confié quelques jours plus tard à quel point elle avait 27

été retournée par l'attitude d'Alice qu'elle voyait pour la première fois et qu'elle croyait encore trop gravement malade pour faire un quelconque cinéma. Mon manque de tact pour secouer la Miss et le retournement de situation l'avait tellement chamboulée qu'elle refusait désormais de retravailler avec Alice. Il faut dire qu'entre Alice et moi, le courant passait plutôt bien. J'étais content de la retrouver en pleine forme et c'est avec un vrai plaisir que j'allais désormais la chercher dans son nouveau lieu de formation, et qui lui faisait office de scolarité "douce". Alice avait rarement été aussi légère, et nos retours vers le domicile maternel se faisaient donc toujours à pied, chacun dans les bras de l'autre. Nos jeux n'avaient jamais été aussi nombreux, et tout devenait prétexte à rire et à échanger des bisous. Le trajet que nous devions désormais accomplir pour retrouver la petite maison nous amenait à passer devant le Sacré Cœur. Les nombreuses marches que j'appréciais de gravir lentement, nous permettaient de profiter de la vue imprenable sur la plus belle des Capitales dont Alice arrivait, petit à petit, à identifier quelques-uns des monuments. Un flux presque ininterrompu de touristes et un besoin certain de fraîcheur: la tentation était trop grande pour que nous ne rentrions pas, au moins une fois, dans ce somptueux édifice dominant la butte Montmartre. Quelques pas supplémentaires devaient nous amener devant des parterres entiers de petites bougies rougeoyantes et de cierges. Les petites flammes dansantes et scintillantes, se reflétaient dans les grands yeux d'Alice qui ne tardait pas à manifester le souhait de pouvoir, elle aussi, contribuer à l'éclairage nocturne de la place. Quelques pièces dans le distributeur, et en lieu et place de la canette de Coca qui tombe habituellement avec fracas, c'est un magnifique cierge, immaculée conception, que recevait Alice. Une vieille dame qui s'écarte en dévisageant la petite fille, un léger sourire et voilà la petite flamme qui doucement s'étire vers la vie, illuminant le regard brillant d'un petit ange virevoltant dans les airs. - "C'est pour maman", me dit-elle, en blottissant son visage dans mon cou.

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Difficile d'imaginer la force de la relation entre cette petite fille et sa maman: 10M2, Alice, Valérie, et un dénominateur commun terrifiant connu sous le nom de SIDA. Une petite fille et une femme, toujours entre rires et larmes, disputes et mamours, usées par la maladie et l'angoisse de partir avant l'autre. "Donner sans compter" semble alors être le maître mot; s'inonder d'amour et de tous les sentiments qui l'accompagnent, et même séparées pour quelques heures faire perdurer la fusion en parlant à tous vents de l'une et de l'autre. C'est avec une clairvoyance troublante, doublée d'une impressionnante maturité quant à la situation, qu'Alice parlait souvent de sa maman. Je n'en restais pas moins pétrifié à chaque fois qu'Alice évoquait sa mort prochaine, ainsi que la certitude qui l'habitait de décéder avant sa maman. La place du Tertre, ses artistes, ses crêperies, les nombreuses marches de la butte Montmartre, les petites ruelles éclairées par quelques réverbères d'époque, des voitures endormies, voici à peu près le décor que nous traversions en fin d'après-midi, souvent plusieurs fois par semaine, au retour de l'école. Cette nouvelle fin d'après-midi était pourtant particulière, puisque j'étais très en colère à l'égard de la Miss qui trônait, pour une fois, impassible et presque indifférente, dans mes bras. Voici ce qui s'était passé: à mon arrivée à la sortie de la classe, et alors que d'habitude, le simple appel de son prénom par la maîtresse suffisait à faire se lever Alice pour rejoindre l'entrée, où je l'attendais, je constatais qu'elle ne bougeait pas. Une fois, deux fois, puis trois fois, son prénom fut prononcé par la maîtresse, rien n'y fit. Alice restait sourde à tout appel. C'est presque contrainte et forcée par sa maîtresse qu'Alice avait enfin cédé quelques minutes plus tard, acceptant de se rendre vers la sortie, sous le regard amusé des autres enfants. Sans un mot, tétine dans le bec, Alice s'était laissée tomber sur le petit banc, me présentant un pied, puis l'autre, et acceptant presque machinalement, et à contre cœur, de me tendre ses chaussures que je devais lacer. Alors que je me relevais et me préparais à faire enfiler son manteau à cette merveilleuse petite capricieuse, la maîtresse m'expliquait le destin tragique d'un dessin qu'Alice avait fait la veille pour sa maman. Il avait été, depuis, impossible de lui faire ouvrir la bouche. 29

Manteau correctement boutonné, écharpe nouée, capuche prête à être relevée, il ne manquait plus, pour que nous prenions le large, que la petite fille grimpe dans mes bras. Et pourtant, presque malgré moi, c'est tout seul que je me dirigeais vers la porte, laissant derrière moi, toute penaude, le petit "bibendum", tétine toujours en bouche et regard presque absent. Bien qu'habitué à son caractère de cochon et à ses changements d'humeur aussi prompts à évoluer que les dépressions du Grand Sud, je n'en étais pas moins profondément vexé, et n'envisageais, de ce fait, pas une seule seconde de faire plaisir à cette petite fille, en la prenant dans les bras. Un toussotement devait pourtant me faire rappeler la triste réalité des choses. Heureusement pas un de ces toussotements qui engendre une crise à la limite de l'étouffement, comme nous en avions déjà trop connu. Mais plutôt une petite toux qui sonnait comme un rappel à l'ordre et qui semblait me crier: "elle s'appelle Alice, elle a cinq ans, elle ne pèse vraiment pas lourd et même si elle le souhaitait, elle ne pourrait pas marcher bien longtemps. Et toi tu penses à ton amour propre... ?" Tout en ayant la main sur la poignée de la porte de sortie, un coup d'œil en arrière me permit d'apercevoir la petite bonne femme qui attendait immobile, toujours murée dans son silence, emmitouflée dans son manteau, et les bras en croix. Entre l'amour propre et céder à tous les caprices, heureusement pour notre demoiselle, existait la bonne conscience: - "viens au moins jusqu'à la porte et après je te prends dans les bras", m'entendais-je dire. Elle ne se fit pas prier: regard toujours dans le vague, empruntant la démarche d'un automate, Alice concéda quelques pas. C'est ainsi que nous reprenions tous les deux le chemin du retour. Pas un mot n'avait été échangé entre nous depuis que nous avions franchi le porche de la lourde porte de l'école. Alice avait pris le parti de tenter la somnolence dans mes bras, et quant à moi, je marchais en préparant ma riposte. Au premier mot qui jaillit de ma bouche, Alice ouvrit un œil: à force de faire semblant, le bercement de mes pas aidant, elle avait fini par vraiment s'assoupir. Mais mon offensive semblait la ravir; bien que mal 30

réveillée, elle m'écoutait parler en plongeant son regard dans le mIen. - "Tu ne crois pas que t'es gonflée d'avoir ce comportement?, continuais-je. .. .Je viens te chercher, on ne s'est pas vu depuis une semaine; j'ai vu la petite sirène ce week-end en allant en Bretagne, j'ai des tas de choses à te raconter, et toi tu ne me dis même pas bonjour... ?" Nous nous regardions fixement; je m'étais arrêté de marcher et pour quelques instants, le temps paraissait comme suspendu. Alice avait plongé sa crinière dorée au creux de mon cou, tandis que ses mains cherchaient un peu de chaleur en se glissant entre mon Pull et mon blouson par l'entrebâillement de la fermeture éclair. Tout doucement, elle pleurait. En même temps que mes lèvres cherchaient sa joue humide, je lui chuchotais: - "allez petite mère, on va s'envoyer une petite beurre sucre." Alors qu'elle se redressait, ses grands yeux gris remplis de larmes vinrent plonger dans les miens. Un grand sourire inonda son visage, elle se serra encore un peu plus contre moi; ou était-ce moi qui l'étreignais? - "Tu sais, me dit-elle, il ne faut pas que tu t'inquiètes, ce sont des larmes de bonheur. .." C'est Alice, cette petite fille de cinq ans, qui trouvait les mots. Des mots d'une force inouïe, à la fois rassurants et déstabilisants au possible. "Tu sais, renchérit-elle, toi aussi je t'aime fort. . ., mais ils ont perdu le dessin que j'avais fait pour maman! .. .C'est vrai que tu as vu la petite sirène ?" Presque machinalement mes pieds s'étaient remis en mouvement. Le bruit des voitures, les passants, le froid mordant et cette petite fille, ce trésor que j'avais dans les bras et que moi aussi j'aimais tellement fort. Pourquoi n'ai-je pas eu, ce jour là, le courage de le lui dire... A force de parler à Alice de "la petite sirène", et de mes allers et retours presque hebdomadaires entre la Capitale et la Bretagne pour retrouver celle qui, quelques années plus tard, devait comme par magie devenir ma femme, et qui faisait tellement rêver la petite demoiselle, c¥est presque naturellement que je proposais à Alice et Valérie de m'accompagner au cours d'un week-end. Ayant la chance d'être l'un des nombreux petits-enfants de Jean 31

LABOREY, Botaniste de renom, spécialiste des Camélias et propriétaire d'un jardin botanique où sent bon l'Eucalyptus et le pin, à deux pas de la Grande Bleue, c'est avec son consentement enthousiaste que nous allions pouvoir profiter de la maison familiale le temps d'un week-end. La santé d'Alice s'étant de nouveau détériorée en ce début de mois de mars, il fut nécessaire d'emporter avec nous l'appareillage nécessaire à son oxygénation, et de faire en sorte qu'une grosse bouteille d'oxygène nous attende aux portes du jardin. Ce voyage fut l'occasion pour moi de faire un peu mieux connaissance avec Valérie et Alice. Voilà presque trois ans que je les côtoyais. Elles n'en restaient pas moins une énigme pour moi. Je n'avais jamais interrogé Valérie sur le déroulement des événements qui avaient conduit au résultat que l'on connaît, et il faut reconnaître, qu'elle s'était bien gardée de me donner ne seraitce qu'une bribe d'indice. J'étais loin de ne pas me poser de questions, mais je partais du principe que moins j'en savais, et moins l'investissement personnel serait important. A voir la tournure que prenaient les événements, on peut dire que je m'étais trompé. . . C'est ainsi, au fur et à mesure que les kilomètres défilaient sur le compteur, Alice s'étant endormie, que Valérie me racontait son histoire. Pendant de longues minutes, j'écoutais, presque religieusement, celle qui n'avait jamais pris le temps de se confier. Celle que j'avais une première fois rencontrée sur le pas de sa porte. Cette jeune femme aux cheveux noirs, dont Alice avait hérité du regard, au sourire permanent et charmeur, que la maladie avait amaigrie au point qu'elle disait avoir le sentiment de vivre avec les initiales S-I-D-A tatouées sur la peau. Avant d'avoir été une jeune maman séropositive, Valérie avait été une petite fille à l'enfance heureuse et protégée. Un papa bénéficiant d'une bonne situation professionnelle; une maman
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seule personne au monde à connaître la signification du mot

«Amour Inconditionnel»", passionnée par la Tarologie et l'étude du thème Astral, mais qui n'avait pourtant pas pu préparer Valérie, encore adolescente, à son décès impromptu. Après que son père ne

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coupe plus ou moins les ponts, son seul soutien après sa grandmère devenait ce garçon. Un garçon "beau comme un dieu", seul capable de faire oublier la solitude et la détresse d'une jeune femme meurtrie pour toujours par la disparition de sa mère, à jamais sacralisée, et par l'éloignement d'un père, Psychologue professionnel, incapable de renouer les liens avec sa famille. Un garçon qui, à travers la dépendance amoureuse, entraînait petit à petit, Valérie vers une toxicomanie destructrice. Seule la perspective de devenir à son tour maman devait donner à Valérie la force d'envisager un retour à la vie. Six mois de grossesse heureuse, "sans même une cigarette", et un futur papa qui se décidait à annoncer ce qu'il savait déjà depuis trop longtemps. Après un premier test catastrophe, un verdict cruel et sans appel était tombé: Valérie était séropositive. Trois mois d'angoisse plus tard, Alice naissait, elle aussi séropositive. Pendant quelques semaines encore, Valérie espérait que son bébé fabrique ses propres anticorps, et séronégative. Faux espoir. Une petite chambre de bonne prêtée par la grand-mère, le nouveau papa qui semble avoir beaucoup de soucis à régler et qui limite son dévouement à de brèves apparitions, c'est donc seule que Valérie se réfugie rapidement dans une Médecine sans doute bien trop "douce" pour lutter à armes égales avec ce terrible Virus. Des plantes sans doute moins culpabilisantes aussi pour une jeune maman criminelle, obligée pendant trop longtemps, d'affronter le regard inquisiteur et cruel de Médecins tout-puissants, évoquant à mots à peine couverts l'infanticide. Les semaines, puis les mois passent. La vie à deux, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans dix mètres carrés, devient vite insupportable. D'autant que Valérie doit, elle aussi, faire face aux premiers symptômes de la maladie. C'est ainsi, sur les conseils d'une voisine qui gardait occasionnellement Alice, que Valérie envisageait de reprendre ses études d'Anglais et de faire appel à une Association pour garder sa fille. Le moteur vient de s'arrêter. La Côte de Granite Rose déjà, et le vent salé qui fouette le visage et remet les idées en place. La bouteille d'oxygène nous attend, le feu est allumé, les couvertures 33

chauffantes sont branchées et la salade d'endives est préparée par Valérie: - "toi au moins tu n'es pas comme ma voisine qui refuse de manger ma salade si c'est moi qui la coupe!" Je ne peux, bien évidemment, m'empêcher de repenser à la petite crêpe d'Alice... Bien qu'ayant dormi tout le trajet, Alice est épuisée. Reliée à la bouteille d'oxygène par un petit tube en plastique lui arrivant devant les narines, la petite bonne femme s'endort, toujours et encore essoufflée. Quel plaisir pourtant de pouvoir la voir se promener sur la plage dès le lendemain sans son cordon de caoutchouc. Première rencontre avec la petite sirène, véritable festin dans une petite crêperie, cache-cache dans le jardin, et puis. .. Et puis la Tempête. Redoutée par les marins et admirée par les terriens. Arrivée près du Phare, Alice ne tient pas debout: un vent violent et froid nous fouette le visage. On peut voir et sentir les embruns glacés qui s'envolent en tourbillonnant. Des "larmes de bonheur" coulent sur les joues de notre petit pantin, tandis qu'un sourire inonde son visage. Pour un moment Valérie s'écarte de nous et escalade un énorme bloc de Granit rose. Nous sommes seuls au Monde devant les éléments en furie. Tout à coup, un hurlement, qui résonne comme un défi, déchire le souffle du vent: - "je suis vivante...!" Valérie fait face au vent et à la Mer. Elle a les bras en croix, les cheveux dans le vent, la tête basculée en arrière et les yeux clos. Un grand éclat de rire retentit enfin. L'instant d'après, elle redescend en voltigeant d'une roche à l'autre pour se jeter dans les bras de sa petite fille. Mais déjà le soleil commence à s'enfoncer dans la Mer et il nous faut penser à refermer la maison. Nous abandonnons la grosse bouteille d'oxygène là où nous l'avons trouvée en arrivant et branchons la petite tuyauterie au modèle portatif: Alice en a besoin pour le voyage du retour. Une dernière crêpe, un dernier au revoir à notre petite sirène et nous voilà repartis en direction de la Capitale, si loin de la Mer et de ses pouvoirs envoûtants. Pendant deux jours le temps s'est arrêté. Une petite fille et sa maman ont pu jouer sur la plage, se promener dans les rochers, faire des orgies de crêpes, s'approcher de ces vieux bateaux en bois chargés d'histoire 34

et tranquillement aller chercher le pain d'antan à la boulangerie du village. Vivre.. . Dans les semaines qui suivent, la santé d'Alice s'aggrave au point qu'il est mis un terme à sa scolarité. La bouteille d'oxygène est nécessaire nuit et jour, le peu de nourriture accepté suffit à peine à compenser la diarrhée, tandis que les rapports mère-fille se font de plus en plus tendus. A vivre nuits et jours dans la même pièce, la cohabitation entre ces deux êtres, terrorisés à l'idée que l'un puisse disparaître avant l'autre, devient impossible. Au bout de quelques jours, Valérie parvient pourtant à accepter de sortir un peu. C'est ainsi que, parfois plusieurs fois par semaine, je me rends auprès d'Alice. Les crises de toux la secouent de convulsions de plus en plus fréquemment et elle passe presque toutes ses journées à somnoler. L'atmosphère de cette petite pièce devient éprouvante. Impossible de sortir, de jouer, de partager des crêpes, et de faire nos promenades dans les bras l'un de l'autre. Impossible de fuir... Pour la première fois, il me faut affronter la Maladie. J'apprends qu'une nuit, Alice a eu tellement de fièvre que Valérie a décidé d'emmener sa fille à l'Hôpital. Les plantes médicinales ne pouvant plus rien, la raison devait l'emporter. Mais combien de temps, Alice pourrait-elle faire face à cette maladie et à toute la souffrance qu'elle engendre? L'époque des beaux jours qui reviennent rime souvent avec examens. Et si cette année, les professeurs n'ont pas eu souvent l'occasion de me croiser dans les couloirs de la Fac, il n'en reste pas moins que chacun à "le Droit" de tenter sa chance. Voilà à peu près d'ailleurs la seule notion que j'ai retenu de mes cours... Quelques semaines après les révisions de dernière minute et le passage des fameux Ecrits aux pronostiques fâcheux, je me rends chez notre petite bonne femme. Quelques coups de téléphone m'avaient permis d'apprendre que la Miss se portait beaucoup mieux et que de ce fait il avait été décidé pour les mois de juillet et d'août, un grand voyage au soleil dans la maison de campagne de la grand-mère. C'est donc un au revoir que je m'apprête à faire. 35

Un de ceux qui disent: "bonnes vacances, reposez-vous bien, on s'envoie une carte et dès qu'on rentre, on s'appelle". Je répondais de ce fait à une invitation d'Alice qui souhaitait simplement "qu'on s'embrasse très fort avant les vacances". Mon arrivée sur le pas de la porte, derrière laquelle on entendait des rires, me fit immédiatement penser à ce premier jour où, à la fois penaud et angoissé, j'avais timidement frappé à la porte du petit appartement. Comme ce premier jour, c'est Valérie qui vint m'ouvrir. Je pénétrais une fois de plus dans la petite pièce qui, pour l'occasion, était inondée de soleil. La fenêtre était grande ouverte et il flottait ce parfum si particulier de fraîcheur printanière du milieu de matinée. Une voisine était là, avec ses deux petites filles, et tout ce petit monde faisait cercle autour de la Reine du jour, Alice. Déguisée en fée, baguette magique en main et chapeau pointu de rigueur, la petite bonne femme brillait de mille feux, distribuant ses sourires à une assemblée toute acquise à sa cause. Une musique un peu forte combinée aux bla-bla de ces dames, Alice n'avait pas entendu frapper, elle ne me vit donc pas immédiatement. Ce n'est que quand nos regards se croisèrent, que sa petite voix cria: - "Fredo !" Deux ou trois bisous plus tard, c'est vu d'en haut, puisque trônant dans mes bras, qu'elle me présenta à ses invitées. Quelle joie de revoir la Miss Tinguette en pleine forme. Toujours très amaigrie, mais radieuse. Au bout de quelques minutes, et alors que j'annonçais mon intention de prendre congé pour laisser Alice profiter de ses invitées, c'est elle qui m'accompagnait près de la porte et qui me disait la bouche en cœur avec un petit air malicieux: - "j'ai quelque chose pour toi et la petite sirène". Joignant le geste à la parole, la petite pomme me tendait un grand coquelicot de papier feutre qui avait en son cœur une sucette. - "C'est Alice qui l'a faite", ajoutait Valérie, alors que j'enlevais une nouvelle fois Alice dans les airs pour lui donner un gros bisou qu'elle s'empressait de me rendre. Il faut dire que l'un de nos jeux favoris consistait, quand Alice était dans mes bras, et donc à 36

hauteur de joue, en un échange de bisous qui ne s'arrêtait que lorsque l'un de nous deux s'était lassé: en un mot, nous ne nous arrêtions que quand Alice s'écriait: "il est rouge, on ne doit pas
traverser. . . !"

Je ne lui rendais pas tout de suite son bisou: le temps pour moi de prononcer le petit mot magique, à la fois poli et de circonstances, qui pourrait, je l'espérais, faire comprendre à Alice l'importance que revêtait son geste à mes yeux. Mais déjà l'avalanche de bisous avait repris. Grosse bise à Valérie, nouveau gros bisou à Alice, et le premier au revoir est lâché. Il en faut quelques-uns avant que je ne puisse déposer Alice à terre et me faufiler à l'extérieur de la petite chambre. Quatre yeux gris, un seul et même regard, une petite fille et sa maman, Alice et Valérie, tout sourire, me regardent une dernière fois m'éloigner de chez elles. - "Vous passez de bonnes vacances hein !", dis-je encore. Petit à petit, l'entrebâillement de la porte se fait plus étroit. Je me retourne complètement et entreprends la remontée du couloir qui doit me conduire à l'escalier. En même temps que la porte se referme dans un claquement de serrure, une petite voix fuse: - "et embrasse la petite sirène...!" Je souris et commence tout doucement, marche après marche, la descente de cet escalier que je connais si bien. Comme pour apprécier cet instant un peu plus longtemps. Comme si je savais que c'est la dernière fois que je le descends. Comme si je devais savoir que je ne reverrai plus jamais Alice. En cette mi-août, profitant de vacances absolument imméritées après des résultats d'examens à peu près conformes à mes pronostics, n'y tenant plus, je me décide à prendre des nouvelles d'Alice. Seul moyen pour moi, puisque je n'ai pas les coordonnées de la grand-mère, téléphoner à l'Association, avec laquelle je n'ai pourtant plus aucun contact. Porte de la chambre fermée, numéro composé, tonalité de recherche du correspondant et mon ventre qui se noue. Une grande inspiration et une voix de femme décroche le combiné: - "Association. ..bonj our. " - "Bonjour, je suis Frédéric, un de vos Bénévoles, je souhaiterais avoir des nouvelles d'Alice." 37

- "Alice, mais elle est décédée la semaine dernière, vous ne saviez pas ?" - "Non, je ne savais pas", dis-je machinalement en raccrochant, oubliant toute forme de politesse à l'égard de cette dame. Dehors, il Y a un soleil splendide, la mer est basse, étale et d'un bleu absolu. En quelques pas je peux voir l'horizon. En cherchant bien, làbas, sous cette brume de chaleur, je peux distinguer ce grand phare posé au milieu de nulle part et dont Alice m'avait dit un jour, alors que nous étions installés presque au même endroit et que je lui expliquais à quoi servent ces grands monuments de pierres: - "quand tu verras celui là, tu penseras à moi..." Il y a pourtant bien d'autres moments où aujourd'hui encore je pense à Alice. Cette petite fille qui m'a tellement appris sur la Vie en luttant chaque jour contre la Mort. Cette petite fille de six ans à la maturité déconcertante, capable de parler de sa maman avec une infinie douceur, tout en abordant son angoisse de la mort avec laquelle elle avait dû vivre depuis toujours. Une sirène de pompiers, une rue à traverser, il peut paraître exagéré de dire que chacun de ces moments est l'occasion de me souvenir de ces presque trois années passées en sa compagnie. C'est pourtant bien le cas la plupart du temps. Mais c'est toujours le cas, quand j'ai la chance de m'émerveiller devant un ciel étoilé, en bord de Mer. Le petit Prince a désormais une petite Princesse aussi blonde et jolie que lui et Alice doit très vraisemblablement savoir si le mouton a mangé la Rose... Et croyez le ou non, mais l'étoile filante que l'on guette sans trop y croire prend alors une toute autre signification: comme un éclat de Phare qui vient déchirer la nuit noire pour rassurer le marin.

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Dans les semaines qui suivent, impossible d'entrer en contact avec Valérie. Malgré plusieurs tentatives, personne ne répond au téléphone que j'imagine sonner dans une pièce vide. Ce n'est en fait que plusieurs mois après le décès d'Alice que j'ai enfin de ses nouvelles. Des nouvelles qui ne sont pas bonnes: c'est ma mère qui m'apprend qu'une infirmière cherche à me joindre à la demande de Valérie: - "elle a fait une tentative de suicide et souhaiterait avoir votre visite. " Je suis surpris par un coup de fil que je n'espérais plus, mais pas vraiment étonné par la nouvelle. Comment être surpris d'apprendre que quelqu'un qui ne vivait que par, et pour sa petite fille puisse lui survivre une seule minute? La passion-fusion qui existait entre ces deux êtres pouvait-elle un jour prendre fin de manière unilatérale? Quoi qu'il en soit, je ne m'empresse pas de répondre à cette demande. Et ce n'est que le surlendemain que je me décide à composer le numéro qui a été rapidement griffonné sur un morceau de papier et placé bien en évidence sur mon bureau. Un numéro de chambre d'Hôpital qui me fera, de fait, immédiatement parler à Valérie. Que lui dire? Qu'évoquer avec celle qui fut la maman d'Alice et qui n'est certainement plus aujourd'hui qu'une jeune femme en grande souffrance? Qu'attend-elle de moi? Est-ce de l'écoute, des conseils, du réconfort...? En tout état de cause saurai-je répondre à son appel? Toujours ces mêmes questions qui me trottent dans la tête et me font remettre à plus tard un coup de téléphone qui m'effraie. Une sonnerie, puis deux, puis trois... Je suis sur le point de raccrocher... Il n'y a sans doute personne, ou alors je vais déranger. Peut-être même vais-je la réveiller à insister comme ça ! La quatrième sonnerie perdure encore, quand elle est brutalement interrompue par un claquement sec. Le silence se fait au bout du fil. Je retiens ma respiration et me tiens prêt à ouvrir la bouche pour articuler mes premiers mots, mais rien ne vient. Et puis des frottements contre le combiné. Des bruits enfin, qui laissent à penser que le combiné est déplacé, retourné, glissé sur du tissu jusqu'à se retrouver calé contre une oreille, et collé à une bouche. 39

Un soupir, presque un râle, se fait entendre avant qu'une petite voix presque inaudible ne laisse s'échapper un mot: - "allô ?". Je reste aphone. Comme pétrifié. C'est la voix d'Alice que je viens d'entendre. Un frisson me parcourt. Mais déjà, presque instinctivement, pour me libérer d'une apnée trop longtemps contenue, la réponse fuse: - "Valérie, c'est Frédo !" De l'autre côté du combiné, pour une seconde, la voix redevient audible: - "oh, Frédo ; ça va ?" - "Moi, ça va, mais toi ?" - "Ben, on t'a dit. .." - "Non, on ne m'a rien dit, j'ai juste eu un message." - "J'ai sauté..." - "T'as sauté...?" - "De la fenêtre de l'appartement." S'il était possible de reconnaître la voix de Valérie, il était en revanche très déstabilisant d'avoir le sentiment de parler avec un enfant, presque un bébé. Au fur et à mesure de la conversation, Valérie s'était mise à chuchoter et à monologuer sans que je ne puisse saisir un traître mot de ce qu'elle voulait dire. Quand je risquais un timide: - "Valérie, je ne t'entends pas très bien", au risque de l'interrompre, une voix claire et intelligible s'excusait avant de repartir de plus belle. .., et de plus en plus bas. N'entendant, et ne comprenant toujours pas un mot de la conversation qu'avait Valérie avec elle-même, je profitais d'un silence dans le combiné pour glisser: - "bon, quand est-ce que je peux venir pour qu'on discute de tout ça... ?" Le rendez-vous était pris; mais ce n'est qu'une fois raccroché, les premières secondes de soulagement passées et le sentiment du devoir accompli, que je me posais la question: "mais qu'est-ce que je suis en train d'aller faire dans cette galère...!"

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Voilà neuf mois que je n'ai pas vu Valérie. Je me dirige, d'un pas fort peu décidé, vers les portes de l'Hôpital, un peu angoissé à l'idée de ce que je vais découvrir? Dans quel état peut être Valérie après quatre étages de chute libre... sans parachute? A une crepe. .. ?. " Au fur et à mesure que je m'approche des portes du bâtiment, je n'arrive plus à me faire sourire intérieurement en imaginant la mise en scène de mes idées un peu saugrenues, comme je me rends compte que je le fais souvent quand je suis un peu tendu. Au contraire, mon envie de rire se transforme en malaise et en mal être. Je le savais déjà, mais j'en suis maintenant absolument convaincu: je déteste les Hôpitaux! Les malades que je croise, mal rasés, mal coiffés, traînent en chaussons et robe de chambre, la cigarette au bout des doigts. Certains poussent péniblement un petit portique sur roulettes surmonté d'un goutte à goutte, d'autres se font pousser sur leur petite chaise roulante par un ami ou parent qui a gentiment proposé de descendre pour s'aérer un peu et profiter ainsi des premiers rayons du soleil de ce mois de mars. Quand je pénètre dans le hall « in-hospitalier », j'en viens presque à regretter l'odeur détestable de cigarette dont j'ai pu sentir les effluves quelques secondes auparavant: c'est l'éther qui agresse mes narInes. Je m'engouffre dans l'ascenseur, et me retrouve rapidement seul après quelques arrêts, me rendant à un étage relativement élevé. Les portes s'ouvrent en même temps que retentit le petit "Dong" du signal de présence de l'ascenseur, accentuant un peu plus l'impression de silence de mort qui règne en ces lieux. Je peux ainsi m'entendre marcher en direction du Service, le crissement de mes pas étant simplement troublé par celui des portes battantes franchies sans grande précaution. Une dernière porte se referme derrière moi, et les premiers signes de vie me parviennent de nouveau. Enfin, de vie... Un malade, qui s'appuie sur son déambulateur, me fait face dans le couloir: il essaye péniblement d'atteindre l'objectif qu'il s'est fixé pour aujourd'hui, et qui semble être l'un des carreaux noirs du parterre que je viens de piétiner sans pitié. Pour un instant, il quitte des yeux son objectif, et se redresse en plongeant son regard dans 41

le mien. Certaines portes de chambres sont ouvertes me laissant entr'apercevoir une silhouette allongée sur un lit ou assise dans un fauteuil. Parfois, un bruit de télévision parvient jusqu'à moi, comme par accident, comme pour me rappeler qu'ailleurs la vie poursuit son cours. Les portes des chambres suivantes sont grandes ouvertes: il n'est donc pas possible de lire leur numéro, à moins de les refermer, ce que je n'envisage pas une seconde. C'est donc par déduction que je m'arrête devant celle qui doit correspondre à celle de Valérie. Et naturellement, je me trompe: une petite vieille, sans cheveux, à moitié dénudée, essaye désespérément d'attraper un gobelet posé sur sa table de nuit. Elle me tourne le dos, et je ne lui laisse pas le temps de m'apercevoir, m'éclipsant pour me diriger directement vers le bureau des infirmières. - "Bonjour Mesdames, je cherche la chambre de Valérie s'il vous plaît. . ." - "C'est pas difficile, suivez les hurlements!" s'écria l'une d'entre elles. - "Je vais vous y conduire", se dépêchait d'ajouter une autre, tout en se levant. "Excusez la réflexion de ma collègue, ajoutait-elle, mais Valérie nous dérange très régulièrement pour des broutilles et je ne vous cache pas que c'est parfois fatigant." Le sourire de compréhension que j'affichais en réponse à ses explications, devait disparaître assez soudainement, quand je me rendais compte que la porte, grande ouverte, contre laquelle l'infirmière venait de frapper, pour entrer sans attendre de réponse, était celle de ma petite vieille. .. - "Valérie, tu as de la visite, rhabilles-toi un peu, tu es toute débraillée!", dit l'infirmière tout en me faisant comprendre d'un signe de la main de patienter quelques instants à l'extérieur de la chambre. - "Ah, vous voilà enfin...!, répondit presque criante une voix que je reconnaissais à peine. Ça fait dix fois que je sonne, et on refuse de me donner de l'eau." - "Mais on t'a déjà expliqué que nous allions servir tous les malades dans dix minutes. Tu sais Valérie, si on devait répondre à toutes tes demandes, on ne s'en sortirait pas." 42

Je réalisais alors que je n'avais pas prêté attention au second lit de la chambre qu'occupait sans doute Valérie. - "Je vous la laisse l", me lançait l'infirmière en sortant de la chambre et en m'invitant à y rentrer. - "Et apportez-moi de l'eau, Nom de Dieu l" hurla la Voix. - "Merci encore", dis-je à l'infirmière exaspérée qui s'enfuyait vers la salle de garde. J'espérais qu'elle décèle dans ce remerciement toute ma gratitude pour sa patience avec Valérie, ainsi que mes excuses quant à ma méprise, dont elle ignorait pourtant tout. Un petit sourire forcé en coin, je m'obligeais à mettre un pied devant l'autre pour franchir le pas de porte qui me séparait de la "Voix". Une surprise de taille m'attendait: le second lit était inoccupé. .. La petite vieille, crâne rasé, balafrée, squelettique, et sourire aux lèvres, se tient allongée sur son lit, supportée par deux gros oreillers glissés par l'infirmière. Deux grands yeux gris, vides et presque démesurés, en comparaison à ce visage osseux que je ne reconnais pas, me permettent de savoir que je suis en face de Valérie. Surtout ne pas paraître effrayé; ne pas lui renvoyer l'image d'une personne repoussante, méconnaissable, et surtout, totalement étrangère: d'un pas décidé je me dirige vers le lit et embrasse ce visage marqué au fer rouge par une chute de quatre étages, un Virus qui la ronge, et la perte de sa petite fille. - "T'as vu les dégâts ?", me demande-t-elle avant toute chose, l'air gênée, en réajustant sa chemise de malade. - "Pour quelqu'un qui se prend pour un oiseau, tu es plutôt en
bon état. .. !"

- "Tu parles: deux arrêts cardiaques, fracture du crâne, du bassin, et de la jambe droite". D'un mouvement nerveux du bras, elle écartait le drap et découvrait sa jambe. Une jambe toute poilue, traversée en différents endroits par de grosses vis boulonnées à des barres d'acier. "Sans compter les côtes...", ajoute-t-elle d'une voix plus faible. "Tu n'as pas un miroir sur toi, ils ne veulent pas que je me voie." 43

Répondant par la négative, je comprends du même coup l'importance que peut revêtir le regard que je porte sur ce visage meurtri. Il me faut arriver à regarder Valérie dans les yeux et affronter la vision repoussante de ses blessures. Une longue cicatrice, encore badigeonnée de crème jaunâtre lui traverse, de bas en haut, la quasi-totalité du crâne fraîchement rasé. Le temps de faire le tour du lit, d'attraper une chaise de visiteur, et j'ai l'occasion d'apercevoir, par la baie vitrée, une splendide vue sur tout Paris. Le soleil brille, les fumées blanches des chauffages, qui tournent à plein régime, montent dans le ciel, et j'en profite pour respirer un grand coup avant d'aller m'asseoir près de ce lit en tournant le dos à la lumière du jour. Pendant de longues minutes j'écoute cette voix, au rythme saccadé et parfois presque inaudible: - "ils m'ont mis dans un service infectieux ces cons, je vais attraper toutes sortes de saloperies si je reste ici. Remarque, avant d'être dans cet Hôpital, j'étais à Sainte-Anne, chez les fous; ils m'insultaient tout le temps, mais il faut dire que je ne leur faisais pas de cadeaux...". Tout à coup, le monologue s'interrompit; pendant quelques secondes, le regard de Valérie parut s'assombrir et s'élever vers le plafond. Alors que je levais la tête pour chercher ce qui l'avait interrompu, la voix de Valérie reprit, presque criante: "mais non ce n'est pas artificiel. ..!" Je gardais quelques secondes les yeux levés vers le plafond. Sans doute pour éviter d'avoir à croiser le regard de Valérie. - "Alice ?" cria Valérie en même temps que je sentais mon cœur se mettre à danser la chamade dans ma poitrine. Je regardais fixement Valérie, inquiet et désolé à la fois. Valérie tourna la tête vers moi sans vraiment me voir: - "Alice ?", appela-t-elle une nouvelle fois, quelque peu désorientée. "Non, elle n'est pas là", dit-elle en plongeant ses yeux vides dans mon regard. Le silence se fit dans la chambre. - "Tu as appris ce qui s'est passé ?", me demanda-t-elle d'une voix posée, et les yeux embués. - "Oui, on m'a dit." 44

- "Elle t'aimait fort, tu sais", ajouta-t-elle, alors que des larmes coulaient sur ses joues. "Ce sont des larmes de maman", chuchotat-elle, en esquissant un sourire qui me fit mal au cœur. Je serrais les dents. Une ou deux minutes passèrent sans que l'un d'entre-nous ne prononce un mot. J'en aurais été bien incapable et Valérie semblait épuisée. Elle reprit soudain: "J'irai pas au Paradis... Pourtant ça a l'air merveilleux. Alice est venue me voir, et m'a raconté. Maman est allée chez Neptune, pour combattre le Roi de Neptune... et elle a gagné. J'irai pas. J'ai trop blasphémé. Les Saints m'ont dit que j'étais une mauvaise mère... Dieu m'a guéri de ma myopie, et maintenant je suis de nouveau myope: je n'ai pas assez remercié." Un silence pesant venait de s'abattre sur la petite chambre. Je regardais Valérie: elle était allongée sur son lit, regardant fixement devant elle, les yeux dans le vague. J'eus soudain le besoin de ramener Valérie à la réalité. Comme si je sortais de ma torpeur, je dis: - "je n'ai pourtant pas le sentiment que tu aies été une mauvaise maman. " L'espoir d'entendre rebondir Valérie sur ces mots tout simples fut largement récompensé. Pendant tout le temps que je restais encore assis à ses côtés, nous évoquâmes, entre sourires et larmes,
nos souvenirs des moments partagés avec Alice.
Jusqu'à mon départ, Valérie ne fut plus interrompue par les voix qu'elle avait semblé entendre venir d'ailleurs et à propos desquelles je m'étais bien gardé de poser la moindre question. - "Tu reviendras me voir hein ?", me dit-elle alors que je franchissais le pas de la porte après que nous nous soyons dits au reVOIr. - "A vendredi !", répondis-je en la saluant de la main. Mais déjà, Valérie avait détourné la tête et semblait regarder ailleurs. Dehors il faisait nuit, froid et je ne pus m'empêcher, malgré le voile rosâtre dû à la pollution lumineuse de la proximité du Périphérique, de lever les yeux vers le ciel pour tenter d'apercevoir quelques étoiles.

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Au cours de ma nouvelle visite à l'Hôpital, je pris le parti de faire en sorte de recueillir davantage d'informations sur ce qui avait pu se passer entre le décès d'Alice et la tentative de suicide de Valérie. Après m'être arrêté à la cafétéria pour attraper deux thés, j'arrivais dans la petite chambre dominant la Capitale. Valérie dormait. Je devrais dire en fait, "la petite vieille dormait". En effet, bien que mieux préparé que la première fois à la vision de ce visage et de ce corps mutilé, je ne pouvais m'empêcher d'avoir un mouvement de recul. Je dévisageais pourtant quelques instants cette tête enfoncée dans l'oreiller qui laissait s'échapper à chaque expiration un ronflement, tandis que chaque inspiration provoquait un grognement. Un petit "pet" venait à l'occasion ponctuer le tout. "Le charme féminin dans toute sa splendeur", ne puis-je m'empêcher de penser... Le volume du ronflement s'intensifiant, et un sentiment de mal être, dû certainement à ma position de voyeur tout à fait déplacée, me firent rapidement quitter les lieux. Je me retrouvais donc avec mes thés devant une immense baie vitrée dominant Paris, au milieu de quelques malades assis dans les fauteuils et lisant de vieux journaux oubliés. Je m'installais et profitais, non sans un certain plaisir, de la vue et de ces quelques minutes de sursis. Rapidement cependant, l'heure des médicaments ou de la distribution d'eau étant arrivée, une infirmière pénétrait dans la chambre de Valérie. Je me relevais donc et déposais le thé restant, et encore brûlant, sur la table de nuit. Valérie me regardait, un petit sourire aux lèvres: - "le hasard fait bien les choses, je me réveille à peine..." Le temps d'attraper mon fauteuil, d'asseoir confortablement Valérie en glissant un oreiller sous elle, et nous voilà partis en direction de l'Inde où Valérie m'annonce avoir passé les derniers mois. Elle y aurait rencontré Satias, sorte de gourou, "incarnation de Jésus". Les choses ne s'étant pas très bien passées, le retour en France avait été un peu précipité. De temps en temps, "les voix" se manifestent: Valérie semble alors mener une discussion avec plusieurs personnes. - "Si tu préfères que je te laisse avec eux..." dis-je en souriant. 46

- "Tu les entends aussi ?", rebondit aussitôt Valérie. - "J'ai un peu de mal à tout entendre d'ici; tu me présentes ?" - "Ne rigole pas trop fort. Ici je suis protégée par les Anges, mais dehors, il y a Satan et les Démons... Alice vient me voir aussi parfois. . .et puis Satias." - "Et si on proposait à tout ce petit monde de revenir un peu plus tard. .. ? c'est toi que je suis venu voir!" - "Toi au moins, tu y crois, ça me fait plaisir...", dit-elle en souriant. - "Sincèrement, j'ai du mal à y croire, mais qui sait", dis-je en lui montrant une photo d'Alice qui trônait sur la table de chevet. Tout en la prenant délicatement entre ses doigts, elle précisa: - "c'est ma sœur qui me l'a apportée." Mais déjà des larmes lui brouillaient le regard. "Tu te rends compte, ma petite-nièce ne comprendra jamais de plus revoir sa cousine. . ." Il fut très difficile cet après-midi là de parler avec Valérie. Elle semblait sans cesse absente, tout en étant très déprimée, et se plaignait autant des douleurs qu'elle ressentait en de multiples endroits, que du service déplorable des infirmières. C'est un peu déçu, fatigué et désorienté que je ressortais de l'Hôpital. Que restait-il de la Valérie que j'avais connu quelques mois auparavant? Elle qui voyait désormais des Anges au plafond et entendait des voix venues de l'au-delà. Que pouvais-je bien lui apporter à l'occasion de mes visites? Un peu perdu, je décidais de demander conseil à la Psychologue qui m'avait fait passer mon "entretien d'embauche" à l'Association et avec laquelle j'avais gardé contact. La forme de "Psychose" dont devait souffrir Valérie, pouvait être plus ou moins directement liée aux médicaments, probablement extrêmement puissants, qu'on lui faisait absorber, compte tenu de ses blessures multiples et gravissimes. Cela, cumulé au choc physique et psychologique, pouvait, peut être, expliquer "les voix". Le simple fait d'être présent et de l'écouter ne pouvait que lui faire du bien, "à condition que cela ne vous fasse pas de mal", ajoutait ma Psychologue, que je remerciais une fois de plus pour ses conseils.
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Effectivement, les semaines passant, Valérie entendait de moins en moins les voix. Au point de s'en plaindre, car n'arrivant plus à entrer en relation avec Alice: "la télévision, les repas, les piqûres et je dors; pas le temps de me retrouver seule. .." Petit à petit ses cheveux repoussaient et son visage reprenait forme humaine. Si un corset la faisait énormément souffrir, son pied continuait à la gêner considérablement. C'est d'ailleurs à cette occasion que devait se dérouler l'un des pires moments de mon
existence. ..

En cette nouvelle journée, alors que je venais seulement d'arriver devant le lit d'Hôpital et que j'étais encore en train de faire la bise à Valérie, cette dernière me dit d'un ton presque autoritaire et en me tendant un tube de crème: - "il faut absolument que tu me masses le pied, il est tout sec. . ." Un coup d'œil furtif au pied en question, qui était posé bien en évidence sur le matelas, suffit à me glacer le sang. Tout le monde s'accorde pour dire qu'un pied n'a rien, en soi, de très esthétique. Mais le simple fait de m'imaginer devoir masser ce pied d'une sécheresse repoussante, débordant de corne, d'ongles énormes et jaunis par les couches successives de pommade, le tout en devant slalomer entre des vis traversant de part en part les os et la chair d'une jambe velue, m'était tout simplement insupportable. - "Mais t'as un Kiné pour ça !", dis-je suppliant. - "Non, c'est les infirmières qui s'en chargent. Mais elles sont trop connes, je ne veux plus rien leur demander", argumenta-t-elle, intraitable. - "Mais je vais leur demander moi...", suppliais-je. Deux minutes plus tard, je retroussais mes manches pour enduire de pommade au camphre, à l'odeur pestilentielle, cette partie infâme située à l'extrémité de la jambe, tout en me concentrant de toutes mes forces pour ne pas avoir l'air dégoûté. - "Déjà!" s'exclama Valérie après que je lui ai badigeonné son peton deux bonnes minutes, et alors que je me précipitais dans la salle de bain pour me laver les mains à grande eau, en prenant enfin un air dégoûté et rageur trop longtemps contenu. . .

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- "C'est beaucoup plus efficace quand c'est rapide!", crIaIS-Je bouillonnant tout en essayant de me débarrasser de la texture huileuse qui ne se diluait pas, compte tenu de l'absence de savon... Caractère de cochon, infernale et d'une rare exigence avec le personnel soignant dont elle dépendait totalement, impatiente au possible et encore incapable de se déplacer, Valérie supportait de moins en moins sa vie à l'Hôpital qui s'éternisait. - "Si j'avais su, j'aurais pas sauté, me dit-elle un jour. Je pensais que les anges allaient m'attraper au vol, m'emmener, et que je pourrais enfin retrouver Alice... Et résultat, ce sont les démons qui m'ont attiré vers le bas. Elle ajoutait ensuite, après un court silence: en fait, je n'étais pas consciente de ce que je faisais: j'avais beaucoup bu, j'ai ouvert la fenêtre, j'ai dû me pencher un peu trop et patatra... Tu te rends compte, deux arrêts cardiaques: Dieu ne veut vraiment pas de moi. Il me faut vivre, mais que c'est dur. . ." Petit à petit, le temps passait. Et si la douleur physique s'amenuisait progressivement, une autre blessure refusait toujours de cicatriser: Alice restait omniprésente: la nuit, à travers tous ses rêves et le jour à travers son angoisse perpétuelle de ne pas avoir été une bonne mère. Tout son discours s'en ressentait: "j'aurais dû dire à sa maîtresse de garder Alice: « Gardez la, Madame V., vous êtes une meilleure mère que moi »." Et tout le temps cette même question: "Tu es sûr que je n'étais pas une mauvaise mère ?" Un peu plus de trois mois ont passé depuis ma première venue à l'Hôpital. A mon arrivée, pour ce qui doit être l'une de mes dernières visites avant un départ en Bretagne pour un mois de vacances, je trouve Valérie presque heureuse, détendue et souriante. Pour la première fois, nous pouvons sortir de l'Hôpital: Valérie marche encore très difficilement appuyée sur des béquilles, elle doit toujours porter un corset qui la gêne horriblement, mais ses progrès ont été fulgurants en quelques semaInes. Nous nous rendons donc devant la porte principale, sous un chaud soleil d'été. Difficile de trouver un coin tranquille et impossible d'aller trop loin: Valérie est épuisée. Nous nous laissons donc tomber sur les énormes pots de fleurs qui bordent 49

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