Orient/Occident : L'enseignement du droit

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La formation du juriste dépend de la place qu'il occupe dans la société. Veut-on d'un juriste citoyen actif, capable de s'interroger sur les fondements de la loi, sa pertinence, ou bien d'un juriste "garagiste" technicien des lois ? Ce numéro hors série se propose d'explorer dans une perspective comparatiste un thème peu étudié, celui de l'apprentissage du juriste, des techniques d'éducation juridique en Orient et en Occident.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782336278278
Nombre de pages : 230
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Revue internationale interdisciplinaire

Publiée par le Centre d’Histoire et d’anthropologie du droit de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et par l’Association Française Droit et Cultures

Avec le concours Du Centre National de la Recherche Scientifique et De l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

L’Harmattan

REVUE DROIT ET CULTURES
Revue internationale interdisciplinaire

Rédacteur en chef : Hervé GUILLOREL (ISP, CNRS/Paris Ouest Nanterre La Défense) Rédacteur adjoint responsable de l’édition : Jacqueline LAHMANI (CNRS)

Comité éditorial
La Défense) –

Jean-Godefroy BIDIMA (Tulane University) – Christiane BESNIER (CHAD, Paris Ouest Nanterre Jean-Claude BONNAN (Magistrat) – Gérard COURTOIS (Université d'Artois) – Marie-Claire FOBLETS (Louvain) – Hervé GUILLOREL (ISP, CNRS/Paris Ouest Nanterre La Défense) – Andreas HELMIS (Athènes) – Geneviève KOUBI (Paris 8 – Vincennes-St-Denis) – Chantal KOURILSKY-AUGEVEN (CNRS) – Anatoli KOVLER (CEDH, Strasbourg) – Charles de LESPINAY (Paris Ouest Nanterre La Défense) – Sara LIWERANT (CDPC, Paris Ouest Nanterre La Défense) – Bernadette MENU (CNRS) – Gilda NICOLAU (LAJP, Paris I) – Robert PAGEARD (Magistrat honoraire) – Alain ROCHEGUDE (LAJP, Paris I) – Denis SALAS (ENM) Conseil Scientifique Yadh BEN ACHOUR (Tunis II) – Bernard BOTIVEAU (CNRS) – Bernard CHAMPION (La Réunion) – Emmanuel DECAUX (Paris II) – Antoine GARAPON (IHEJ) – Carol J. GREENHOUSE (Princeton University) – Régis LAFARGUE (Magistrat) – Jean-Pierre POLY (Paris Ouest Nanterre La Défense) – Jacques POUMAREDE (Toulouse 1) – Norbert ROULAND (Aix-en-Provence) – Evelyne SERVERIN (CNRS) – Isabelle SCHULTE-TENCKHOFF (Genève) – Alain TESTART (CNRS) – Raymond VERDIER (Association Française Droit et Cultures) Directeur de la publication : Hervé GUILLOREL (ISP, CNRS/Paris Ouest Nanterre La Défense) Direction administrative : Soazick KERNEIS, Directeur du Centre d’Histoire et d’Anthropologie du Droit de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et Chantal
KOURILSKY-AUGEVEN, Présidente de l’Association Française Droit et Cultures

Revue Droit et Cultures, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 200 avenue de la République, 92001 Nanterre Cedex, Tel/Fax : 33(1) 40 97 73 65 email : jlahmani@u-paris10.fr

Sommaire

numéro Hors série-2010
9 11 29 47 73 91

1. Orient/Occident. Les techniques d’éducation. L’enseignement du droit
Présentation....................................................................................................... Sophie Démare-Lafont, L’apprentissage du droit en Mésopotamie : une méthode scientifique ?................................................................................ Soazick Kerneis, Rhétorique et droit en Gaule romaine. Les leçons du Gaius d’Autun ............................................................................ Christophe Archan, L’enseignement du droit dans l’Irlande médiévale......... Marie Bassano, Du raisonnement par parallélisme au syllogisme juridique : le tournant des années 1260 dans l’École de droit d’Orléans............................ Elisabeth Schneider, Le statut du docteur chez Bartole de Saxoferrato..........

Pierre Bonin, La première leçon de droit français à Paris par François de Launay : actualité de l’anti-tribonianisme sous Louis XIV ? ........................................... 137 Christian Chêne, Renouveler l’enseignement du droit : la leçon de Louis Wolowski au Conservatoire royal des arts et métiers ........... Jacqueline Montain-Domenach, L’influence de Jean Carbonnier sur l’enseignement du droit, une expression de rupture .................................... Chantal Kourilsky-Augeven, Socialisation juridique et cultures européennes 171 179 187

2. Orient/Occident. La foi et le monde
Jean-Pierre Baud, La séparation des Églises et de l’État en France. La loi, le droit, le rite......................................................................................... Zülâl Muslu, L’imbrication du temporel et du spirituel chez les alévis-bektachis : quelle place pour la laïcité ?.................................... 195 211 225

3. Table of Contents..............................................................................................

Droit et Cultures, Hors série, 2010

Ont contribué à ce numéro
Christophe Archan est professeur agrégé d’Histoire du droit à l’Université de Reims ChampagneArdenne. Spécialiste de l’histoire du droit dans l’Irlande médiévale, il travaille aussi sur la formation de la Common Law. Il a publié Les chemins du jugement, Procédure et science du droit dans l’Irlande médiévale, De Boccard, Paris, 2007 ; « L’Epistula Honorii de 412 : établissements barbares dans l’armée impériale », L’armée la paix et la guerre, éd. J. J. De Los Mozos Touya et I. Szaszdi LeonBorja, Valladolid, 2009, p. 153-164. Marie Bassano est maître de conférences à l’Université Paris Descartes. Elle travaille sur la doctrine savante, canoniste et romaniste, du XIIe au XVe siècle. Elle est l’auteur d’une thèse sur les techniques d’enseignement et la doctrine produite par l’école d’Orléans entre 1230 et 1320. Jean-Pierre Baud est professeur agrégé d’Histoire du droit et enseigne à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense après avoir enseigné à l’Université de Strasbourg III et à l’Institut de Droit canonique de Strasbourg I. Spécialiste des rapports entre l’histoire des sciences, l’histoire du droit et l’histoire administrative, il a publié entre autres Le procès de l’alchimie. Introduction à la légalité scientifique, Strasbourg, Cerdic, 1983 ; L’affaire de la main volée. Une histoire juridique du corps, Paris, Le Seuil, 1993 ; Le droit de vie et de mort. Archéologie de la bioéthique, Paris, Aubier, 2001. Pierre Bonin est professeur à l’Université Paris-Nord où il enseigne l’histoire des institutions et du droit public. Il a soutenu en 2000 une thèse intitulée Bourgeois, bourgeoisie et habitanage dans les villes du Languedoc sous l’Ancien Régime (partiellement éditée en 2005). Ses travaux portent sur l’histoire municipale à l’époque médiévale et moderne (co-organisation de Le gouvernement des communautés politiques à la fin du Moyen Age (XIIe-XVe siècle) : État, villes, finances, novembre 2008, à paraître), les institutions militaires (Construire l’armée française, textes fondateurs des institutions militaires, Tome II, 2007 ; co-direction de Combattre, gouverner, écrire, Études réunies en l’honneur de Jean Chagniot, 2003), les sources du droit et les lois fondamentales à l’époque monarchique (co-direction de Normes et normativités, études d’histoire du droit rassemblées en l’honneur d’Albert Rigaudière, 2009), et l’enseignement du droit avant et après la révolution. Il co-anime depuis 2007 à l’Ecole des hautes études en sciences sociales un séminaire interdisciplinaire sur la modernité politique. Christian Chêne, agrégé d’histoire du droit (1981), est professeur à l’Université Paris Descartes depuis 2003. Ses thèmes de recherche sont l’histoire culturelle du droit, celle de son enseignement, de ses doctrines et du livre juridique. Quelques publications récentes : « Pigeau et Bellart, la formation des praticiens du droit de la fin de l’Ancien Régime à la Restauration » in Les praticiens du droit du Moyen Age à l’époque contemporaine, approches prosopographiques », V. Bernaudeau et alii (dir.), PUR, 2008, p. 285-297 ; « Entre enseignement et doctrine : la publication en français des Pandectae… de Pothier par Pierre Antoine Sulpice de Bréard-Neuville », in Coutumes, doctrine et droit savant, (sous la dir. de V. Gazeau et J.-M. Augustin), LGDJ, 2007 p. 269-278 ; « « Charles-Guillaume Hello (17871850) ou la défense de la Charte », Separation of powers and parliamentarism, the past and the present, law, doctrine, practice », in Studies presented to the international commission for the history of representative and parliamentary institutions, v. 84, ed. W. Uruszczak, K. Baran, A. Karabowicz, Sejm Publishing Office, Warsaw, 2007, p. 221-228 ; « Jean Carbonnier et la querelle de la source ou de l’autorité ; permanence d’un vieux débat ? » Revue Lamy droit civil, n°27, mai 2006, p. 71-75. Sophie Démare-Lafont est professeur d’histoire du droit à l’université Panthéon-Assas Paris II, et directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, où elle enseigne le droit comparé dans les sociétés du Proche-Orient ancien. Elle travaille sur les textes juridiques cunéiformes et bibliques. Elle a publié notamment une recherche sur le droit pénal féminin (Femme, droit et justice dans l’Antiquité orientale, 1999) et un essai sur la féodalité et le statut de la terre en Mésopotamie (Fief et féodalité dans le Proche-Orient ancien, 1998). Elle travaille actuellement à la création d’un site d’édition en ligne des formulaires juridiques des contrats mésopotamiens. Editeur avec A. Lemaire de Trois millénaires de formulaires juridiques, Actes de la Table ronde des 28 et 29 septembre 2006, Hautes Etudes Orientales - Moyen et Proche-Orient, Paris, (sous presse). Editeur avec A. Lemaire de Trois

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millénaires de formulaires juridiques, Actes de la Table ronde des 28 et 29 septembre 2006, Hautes Etudes Orientales - Moyen et Proche-Orient, Paris, (sous presse) Jacqueline Montain-Domenach est professeur de droit public à l’Université Paris Ouest Nanterre LaDéfense. L’auteur enseigne le droit administratif général, le droit de la propriété public, le droit des collectivités territoriales et le droit des libertés publiques. Elle est l’auteur d’une thèse intitulée Le syste d’enseignement du droit en France, la formation, l’adaptation et la transformation du syste d’enseignement du droit à travers la réforme de 1954. Elle participe également à de nombreux travaux sur la sécurité intérieure en Europe et sur le droit des collectivités territoriales. Membre du Centre d’études et de Recherche de droit public de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, elle anime la rubrique « collectivités territoriale » aux éditions Lamy. Soazick Kerneis est professeur d’histoire du droit-droit romain à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense. Ses travaux portent essentiellement sur les phénomènes d’acculturation dans l’Empire romain envisagés du point de vue juridique, le décalage entre la norme écrite, rationnelle ou perçue comme telle et la norme coutumière. La problématique envisage deux périodes de l’histoire romaine et concerne les provinces occidentales, Gaule et Bretagne, d’abord au moment de la conquête, ensuite aux IVe-Ve siècles du fait de l’établissement de communautés barbares. Chantal Kourilsky-Augeven est directeur de recherche honoraire au CNRS. Elle a développé, à la lumière des acquis de la sociologie et de l’anthropologie juridiques une nouvelle conception de la socialisation juridique dans l’enfance et l’adolescence, adoptée depuis par de nombreux collègues européens. A la socialisation juridique par apprentissage de l’obéissance aux normes impératives cette conception oppose une socialisation juridique par imprégnation entraînant une familiarisation avec les normes juridiques régulant la vie quotidienne. On citera parmi ses publications : Socialisation juridique et modèle culturel, l’image du droit en Russie et en France (avec M. Arutiunyan et O. Zdravomyslova), Paris, LGDJ, 1996 (en russe, Moscou, Aspekt Press, 1976 ; Socialisation juridique et conscience du droit, Paris, LGDJ, 1997 ; Images and uses of law among ordinary people du droit, Paris, Société de législation comparée, 2004 ; « La socialisation juridique ou de l’obéissance à la familiarisation par imprégnation », European Journal of Legal Studies, 2007, 1/1 (en français et anglais). Zülâl Muslu est allocataire de recherche à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et prépare son doctorat sur le rapport entre les autorités politiques ottomanes et les hétérodoxes musulmans à travers les registres juridiques de la ville d’Amasya au XVIIe siècle. Elle a également la charge de cours (travaux dirigés) de Licence 1 en histoire du droit et des institutions dans les universités de Paris X – Nanterre et de Paris V – Descartes (année 2007-2008). Titulaire d’un Master 2 de recherche en Histoire et Anthropologie juridiques (Université Paris X – Nanterre) et d’un Master 2 professionnel en Gouvernance publique Carrières internationales (Université d’Auvergne – Clermont I), elle est l’auteur de « Une Turquie en recherche de repères », avec Didier Billion, in Confluences Méditerranée : la montée des périls, Bistolfi R. (dir.), Paris, Ed. L’Harmattan, mai 2007, n°61, p. 63-80 et de Dossier pays Turquie, Paris, Ed. Cités-Unies France, novembre 2008, Collection « groupe pays », 92 pages. Élisabeth Schneider est diplômée de l’Université Robert Schuman (Maîtrise de droit privé, DEA d’histoire de la science juridique européenne) et l’Université Marc Bloch de Strasbourg (licence de droit canonique).Elle prépare une thèse sur l’histoire doctrinale de la personnalité juridique sous la direction du Professeur Jean-Pierre Baud à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense. Elle a exercé les fonctions de chargée de travaux dirigés et d’attachée temporaire d’enseignement et de la recherche à l’Université Robert Schuman. Pour effectuer ses recherches, elle a obtenu plusieurs bourses de l’Institut Max-Planck pour l’histoire du droit européen à Francfort et a fait partie du Collège international de recherche Max-Planck pour l’histoire du droit comparé. Elle a ensuite assuré un poste d’assistante de justice à la Cour d’Appel de Colmar puis a été chargée de recherche responsable de la Section des pays francophones (France, Belgique, Luxembourg, Monaco) à l’Institut Max-Planck pour le droit pénal étranger et international de Fribourg en Brisgau où elle a travaillé en particulier sur la réforme du juge d’instruction en France ainsi que sur les mesures applicables aux délinquants dangereux en France (par exemple la rétention de sûreté et la surveillance de sûreté). Elle est actuellement doctorante invitée à

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l’Institut pour l’histoire du droit et l’histoire du droit comparé de Fribourg en Brisgau. Elle a eu l’occasion notamment de publier des articles portant sur Emile Acollas (1826-1891), sur la personne publique du notaire en droit savant, et une recension portant sur l’histoire du droit des sociétés. Ses recherches portent sur l’histoire de la personne et de la bioéthique, le droit médiéval ainsi que sur la tradition de l’histoire du droit en Allemagne.

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1. Orient/Occident Les techniques d’éducation L’Enseignement du droit

Droit et Cultures, 53, 2007/1

Présentation

L’enseignement du droit Orient/Occident. Les techniques d’éducation

artager les savoirs, telle pourrait être la devise de notre monde moderne. Son application au milieu universitaire passe par la récente réforme LMD qui doit rendre techniquement possible un cursus universitaire à l’échelle européenne. La vieille universitas des temps médiévaux serait-elle en train de renaître ? Si la circulation des étudiants ne peut être que bénéfique en permettant une prise de conscience d’une identité européenne, la mise en œuvre d’un cursus européen n’est pas sans difficulté. Car la formation des juristes est spécifique à chaque pays et relève des traditions nationales. La formation du juriste dépend de la place qu’il occupe dans la société. Veut-on d’un juriste citoyen actif, capable de s’interroger sur les fondements de la loi, sa pertinence, ou bien d’un juriste « garagiste », technicien des lois ? La moindre importance de la pensée, aux prises avec les tentations totalitaires ou intégristes, impose la vigilance. Derrière le vœu pieux de l’ouverture internationale, la tentation n’est-elle pas de passer les cursus universitaires au rasoir d’Ockham ? Pour sa quatrième journée d’études dédiée à notre collègue Kasra Vafadari, parangon de ce cosmopolitisme universitaire, le Centre d’Histoire et d’Anthropologie du Droit propose d’explorer, dans une perspective comparatiste, un thème peu étudié, celui de l’apprentissage du juriste, des techniques d’éducation juridique en Orient et en Occident. Les techniques d’éducation déterminent les structures de la pensée. Dans les sociétés de tradition orale, la norme sature la mémoire, s’inscrit dans le corps de l’initié, parce que la coutume dicte chacun des gestes quotidiens et qu’elle façonne l’identité des vrais hommes. Quels sont les changements induits par l’écriture de la norme ? Quelle place l’oralité conserve-t-elle dans l’apprentissage de la loi écrite ? La dynamique de l’oralité et de l’écriture est assurément fondatrice : lorsque, aux derniers temps de Rome, le « grand parler » des barbares s’imposa, le savoir juridique – ius – devint droit – directum. Les méthodes d’éducation sont-elles propres aux juristes ? Quel tribut le droit doit-il aux autres disciplines ? A titre d’exemple, on peut s’interroger sur l’influence de la rhétorique dans l’avènement d’une science juridique à Rome, sur

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Présentation

celle de la glose ou de la scolastique dans la production juridique du Moyen Âge. Quelles sont les spécificités des traditions nationales ? Y a-t-il des méthodes d’apprentissage du droit propres aux pays de droit romain, à ceux de common law et s’oriente-t-on vers une uniformisation des méthodes d’apprentissage en Occident ? Le juriste demeure toujours un peu l’oracle de la cité. Quel est son rôle dans la transmission de la mémoire ? Quelles ruptures constituent les révolutions dans l’enseignement du droit ? Une certaine tendance de l’histoire se complait à nier l’influence de l’Orient dans le développement de notre pensée occidentale. Il nous faut réaffirmer les traces manifestes que notre système juridique conserve de cette influence relativement à la transmission du savoir, que ce soit la forme « si ...alors », fondamentale pour la construction du syllogisme, héritée des Mésopotamiens qui avaient organisé leur savoir autour de listes structurées dans cette forme hypothétique ou l’apport de l’école de droit de Beyrouth, ou bien encore une certaine façon d’envisager le rapport de l’homme au savoir. Une même nécessité se trouvait au cœur de la troisième journée d’études dédiée à Kasra Vafadari en 2008 intitulée Orient-Occident. La foi et le monde dont l’objet était de s’interroger, à travers différents exemples tant orientaux qu’occidentaux, sur les relations tumultueuses vécues depuis plus de trois mille ans par le couple spirituel/temporel. Les communications de Jean-Pierre Baud et de Zülâl Muslu respectivement titrées « La séparation des Églises et de l’État en France. La loi, le droit et le rite » et « L’imbrication du spirituel et du temporel chez les alevis-bektachis : quelle place pour la laïcité ? » illustrent parfaitement l’intérêt d’une démarche comparatiste. Ainsi, la première intervention revisite sous un angle inhabituel la grande loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État. L’auteur estime que le droit et la pratique de la séparation favorisent tant les religions – et en premier lieu la foi catholique – qu’ils pourraient entrer en contradiction avec le principe constitutionnel de la laïcité de la République. Un même constat paraît s’imposer au sujet du concept de « laïcité positive » développée aujourd’hui dans certains milieux positifs. Quant à la seconde conférence, elle s’intéresse à la possibilité de l’existence d’une certaine forme de laïcité au sein de la communauté alevie qui constitue actuellement une minorité religieuse en Turquie. Rallié à une forme particulière de chiisme de tendance syncrétique, les alevis qui subissent des discriminations plus ou moins marquées selon l’évolution du pouvoir politique turc, représentent un terrain rare et fécond au sein de l’islam pour tenter d’instaurer une séparation entre le spirituel et le temporel.

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Sophie Démare-Lafont

L’apprentissage du droit en Mésopotamie : une méthode scientifique ?

a question de l’éducation des scribes et des lettrés occupe une place importante dans les études assyriologiques depuis plusieurs années, parce qu’elle permet d’aborder la culture cunéiforme sous un angle très concret et de détruire des préjugés tenaces qui remontent au début de l’histoire du déchiffrement des tablettes. On le sait, le système d’écriture inventé par les Sumériens n’est pas alphabétique mais idéographique et syllabique, ce qui est en soi une première difficulté. Il se trouve en outre que les premiers grands textes qui ont été découverts et étudiés remontent à la seconde moitié du premier millénaire, c’est-àdire à la fin de l’histoire mésopotamienne, à une époque où l’écriture cunéiforme est devenue volontairement compliquée, avec des signes lourds et des graphies complexes. Le phénomène s’explique par le fait que la langue akkadienne et l’écriture qui servait à la noter ont été remplacées depuis déjà plusieurs siècles par l’araméen, qui s’impose dans tout le Proche-Orient ancien à partir du XIIe s. av. J.-C. Seuls les érudits pratiquent encore le cunéiforme, qui tend à devenir, dans le monde des temples, une forme de savoir secret voire ésotérique réservé à une caste très fermée1. C’est donc assez naturellement que les pionniers de la discipline, et après eux les historiens et épigraphistes du début du XXe s., ont postulé la faible diffusion de l’écriture et de la lecture dans le monde mésopotamien. Il a été longtemps admis que, durant trois millénaires, les rois, les hauts fonctionnaires et les juges étaient plus ou moins analphabètes (si on peut dire) et que la réalité du pouvoir appartenait aux scribes. En réalité, on sait maintenant, notamment grâce à la documentation de Mari, que les marchands, les diplomates, les juges, le personnel administratif, les femmes du palais et les souverains savaient lire et écrire, ce qui induit des connaissances dans des domaines comme la littérature ou

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1

Voir K. van der Toorn, «Why Wisdom Became a Secret: On Wisdom as a Written Genre», dans R. J. Clifford éd., Wisdom Literature in Mesopotamia and Israel, Atlanta, 2007, p. 21-29.

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L’apprentissage du droit en Mésopotamie : une méthode scientifique ?

les mathématiques. Quoique minoritaire, la population éduquée représente donc un cercle d’individus beaucoup plus étendu qu’on ne l’a cru par le passé2. Cette découverte a provoqué un regain d’intérêt pour la question du niveau de formation des principaux acteurs de la vie économique et politique. À l’évidence, il y a des différences de compétences considérables entre un scribe de chancellerie, un notaire de province, un ambassadeur, un marchand et un comptable du palais ou du temple. Le répertoire des signes utilisés par les lettrés de la cour dépasse largement celui que manipule couramment un agent administratif de base ou un commerçant. De tels écarts laissent supposer a priori des parcours éducatifs différenciés, plus ou moins longs et plus ou moins spécialisés. Il faut donc regarder ce qui se passe dans les écoles pour avoir davantage d’information, en particulier pour ce qui concerne l’enseignement du droit. Les écoles, (sum. é-dub-ba, littéralement « maison des tablettes »), apparaissent en même temps que l’écriture, mais elles se développent surtout à la fin du troisième millénaire, en parallèle avec l’essor de l’État centralisé et bureaucratique. La plus prestigieuse est celle de Nippur, capitale culturelle de la Mésopotamie, mais il y en a aussi dans la plupart des grandes villes du sud (Ur, Uruk, Larsa) et du centre (Babylone, Kish, Sippar, Eshnunna, Suse, Mari). A partir du deuxième millénaire, le mot « école » désigne non pas un bâtiment et une institution publics, mais le lieu où l’on enseigne, à savoir la maison privée du maître, qui accueille chez lui trois ou quatre élèves. L’enseignement peut aussi être dispensé au domicile de l’élève par un maître extérieur ou un membre du personnel domestique. L’archéologie montre que les activités scolaires se déroulaient dans la cour centrale de la maison, qui comportait un bassin à argile et un système de recyclage des tablettes ; les textes scolaires sont d’ailleurs appelés en sumérien imšu, « argile de main »3 : l’élève les emportait chez lui le soir pour les apprendre et les réciter à ses parents, puis les rapportait le lendemain au maître4. L’enseignement tel qu’on peut le reconstituer à partir des tablettes scolaires, en particulier celles de Nippur, comporte une partie généraliste puis une spécialisation pour les disciplines plus savantes5.
2 3 4 Voir sur ce point la synthèse très claire de D. Charpin, Lire et écrire à Babylone, Paris, 2008 (ci-après Lire…), p. 31-60. Voir D. Charpin, Lire…, p. 70-77 ; C. Proust, Tablettes mathématiques de Nippur, Varia Anatolica 18, Istanbul-Paris, 2007 (ci-après Tablettes mathématiques…), p. 53-62. M. Civil, « Sur les “livres d’écolier” à l’époque paléo-babylonienne », dans J.-M. Durand et J.-R. Kupper éd., Miscellana Babyloniaca. Mélanges offerts à Maurice Birot, Paris, 1985, p. 67-78 (ci-après Livres d’écolier…), spécial. p. 75-76. La base de cet article porte sur l’enseignement à l’époque paléo-babylonienne. Outre l’ouvrage précité de D. Charpin, on pourra consulter Å. Sjöberg, «The Old Baylonian Edubba» dans S. J. Lieberman éd., Sumerological Studies in Honor of Thorkild Jacobsen, Assyriological Studies 20, Chicago, 1975, p. 159-179, H.L.J. Vanstiphout, «How Did They Learn Sumerian?», Journal of Cuneiform Studies 31, 1979, p. 118-126, J. Black et al., The Literature of Ancient Sumer, Oxford, 2004, p. 275-352 et

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Sophie Démare-Lafont

Le cursus général est constitué par l’apprentissage du sumérien et des mathématiques. Le droit fait partie de cette formation générale et, on va le voir, est enseigné d’une manière assez semblable aux mathématiques. À l’issue de cet apprentissage, le scribe a fait en quelque sorte ses humanités : il est capable d’écrire la plupart des actes de la vie courante, y compris les contrats. Il n’y a pas encore véritablement de « juristes » à ce point du parcours mais plutôt des gestionnaires ordinaires, qui savent lire, écrire, compter et calculer, toutes compétences requises pour l’administration des temples, des palais, mais aussi des grandes maisons de riches particuliers. Les spécialisations portent sur des matières comme la médecine ou la divination, mais aussi le droit, dans sa forme législative. Le niveau de connaissances atteint est très élevé, mais les méthodes d’acquisition du savoir nous échappent en grande partie. À ce stade en effet, il n’y a plus de textes « scolaires » à proprement parler, c’est-à-dire de documents didactiques et progressifs, mais une production beaucoup plus ambitieuse sur le plan intellectuel, qui tend à la systématisation des acquis. Dans les deux cas, cursus général ou spécialisation, on voit que l’éducation scribale inclut des thèmes juridiques aussi bien que scientifiques, et que ces disciplines sont assez voisines dans leurs modes d’expression et peut-être aussi dans leur processus d’élaboration. Il y a là une clé pour comprendre les particularités dans l’énonciation du droit en Mésopotamie, notamment du droit législatif6. La science des juristes, comme celle des médecins ou des devins, repose sur l’observation et la déduction. Il s’agit donc d’un travail concret, « de terrain », mais qui n’est pas pour autant dépourvu de raisonnement. La pensée juridique qui irrigue ces textes est forgée dans les mêmes moules intellectuels que la pensée médicale ou divinatoire.
S. Tinney, «Texts, Tablets and Teaching. Scribal Education in Nippur and Ur», Expedition 40/2, 1998, p. 40-50. Pour Emar, voir Y. Cohen, The Scribes and Scholars of the City of Emar in the Late Bronze Age, Harvard Semitic Series 59, Winona Lake, 2009. Pour le premier millénaire, voir P. D. Gesche, Schulunterricht in Babylonien im ersten Jahrtausend v. Chr., Alter Orient und Altes Testament 275, Münster, 2001. Pour une approche plus générale, voir M. Civil, «Education in Mesopotamia» dans D. N. Freedman éd., The Anchor Bible Dictionary, 1992, p. 301-305 et L. Pierce, «The Scribes and Scholars of Ancient Mesopotamia», dans J. Sasson éd., Civilizations of the Ancient Near East, vol. IV, Peabody, 2000, p. 2265-2278. 6 Les ressemblances formelles entre les productions divinatoire, médicale et législative, ont déjà été relevées par J. Bottéro, « Le “Code” de Hammurabi », Annali della Scuola normale superiore di Pisa, classe di Lettere e Filosofia t. III/xii, p. 409-444, réimprimé dans Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux, Paris 1987, p. 191-223 (ci-après Code), R. Westbrook, «Biblical and Cuneiform Law Codes», Revue Biblique 92, 1985, p. 247-265, et dernièrement par D. Charpin, « Le statut des “codes de lois” des souverains babyloniens », dans P. Sineux éd., Le législateur et la loi dans l’Antiquité. Hommage à Françoise Ruzé, Caen, 2005, p. 93-108 et « Codes de lois et recueils divinatoires », NABU 2005/94. Ces similitudes sont souvent invoquées pour dénier aux recueils législatifs toute valeur normative. En réalité, la nature législative des textes des « codes » dépend d’autres critères techniques, qui ne sont pas incompatibles avec leur forme commune à d’autres champs du savoir mésopotamien. Voir mon article « Les actes législatifs des rois mésopotamiens », dans S. Dauchy et al. éd., Auctoritates Xenia R.C. van Caenegem oblata, Iuris Scripta Historica XIII, Bruxelles, 1997, p. 3-27.

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L’apprentissage du droit en Mésopotamie : une méthode scientifique ?

Les développements qui suivent s’attacheront à déterminer la place du droit dans l’éducation de base des scribes, puis s’intéresseront à la formation des juristes spécialisés.

La place du droit dans l’enseignement général
L’information à cet égard vient principalement des textes de Nippur, dans le sud mésopotamien, aux XIXe-XVIIIe s. av. J.-C. Le droit figure parmi les matières du premier niveau de l’éducation scolaire, en parallèle avec les mathématiques, et s’enseigne comme une branche du sumérien. Il y a donc un cursus « littéraire » et un cursus « scientifique », menés ensemble mais de manière autonome, en particulier quant au rythme des apprentissages. On notera que le sumérien est toujours enseigné alors qu’il est une langue morte depuis le début du deuxième millénaire. Il sert ainsi de langue savante, utilisée à l’écrit mais non à l’oral, à l’instar du latin au Moyen Âge occidental. Pendant tout le deuxième millénaire, le sumérien reste prépondérant dans les textes administratifs et juridiques, notamment ceux du sud mésopotamien, berceau de la civilisation sumérienne. Le programme éducatif suivi par les scribes se subdivise en deux niveaux, respectivement élémentaire et avancé

Niveau élémentaire7
Au niveau élémentaire, l’enseignement se fait au moyen de listes, que les élèves doivent mémoriser. Conformément à un principe pédagogique universel, les leçons sont progressives, allant du plus simple au plus difficile. On commence par des listes de signes (syllabaires) puis de noms de personne, pour familiariser l’étudiant avec le maniement du calame et les séquences d’écriture. Viennent ensuite six listes thématiques de vocabulaire, très copieuses puisqu’elles comportent environ cinq cents entrées chacune. Ainsi faut-il assimiler tout le vocabulaire du bois – incluant non seulement les noms des arbres mais aussi ceux des objets en bois – tout le vocabulaire de la nourriture, des étoiles, des plantes etc… Six autres listes tout aussi fournies sont également au programme, contenant des signes acrographiques (classés d’après leur forme) combinés avec des associations phonétiques (tu-ta-ti/pu-pa-pi/šu-ša-ši etc…). Parallèlement sont enseignées les listes et tables métrologiques et numériques8. Enfin, l’apprentissage élémentaire s’achève par deux listes de phrases courtes correspondant à des proverbes et à des modèles de contrats. Le droit

7 8

Voir D. Charpin, Lire…, p. 77-82 ; C. Proust, Tablettes mathématiques…, p. 57-59. C. Proust, Tablettes mathématiques…, p. 59 tableau 5.

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apparaît donc en fin de parcours, quasiment en même temps que les mathématiques. Cette concomitance est évoquée dans un dialogue assez vif entre deux écoliers, où chacun se vante de savoir mieux le sumérien que l’autre9. Dans sa partie initiale, ce document présente une précieuse description des aptitudes que les élèves doivent maîtriser à la fin de la période élémentaire : identification, lecture et écriture des signes, récitation des syllabaires, rédaction des noms propres, connaissance du vocabulaire sumérien et akkadien. On y apprend même que le calendrier scolaire prévoit chaque mois trois jours de vacances et trois jours fériés, ce qui fait un total de vingt-quatre jours passés à l’école. Pour montrer l’étendue de ses capacités, l’un des protagonistes affirme : [1] « Je peux écrire des tablettes : la tablette des mesures d’un gur d’orge (env. 250 litres) jusqu’à 600 gur, la tablette des poids d’un sicle (env. 8 g) jusqu’à 20 mines d’argent (env. 10 kg), et aussi les contrats de mariage que l’on peut m’apporter, les contrats de société, je peux (aussi) choisir les poids contrôlés d’un talent (env. 30 kg), (rédiger) les ventes de maisons, de champs, d’esclaves, les cautions en argent, les contrats de louage de champs, les contrats de culture des palmeraies (…) et même les tablettes de contrat d’adoption, je sais écrire tout cela »10. Le débat tourne ensuite à la joute verbale, puis aux insultes, égrenées en longues tirades constituant l’essentiel du texte. Sans doute la situation décrite ici est-elle idéalisée : il n’est pas certain en effet que les scribes éduqués aient atteint le niveau qu’ils revendiquent11. Même si le tableau est donc peu réaliste, il souligne que l’enseignement du droit est intégré dans celui du sumérien, lui-même intégré en partie dans celui des mathématiques. La même proximité entre ces divers champs de l’enseignement se retrouve dans cette tablette scolaire de Nippur, qui illustre les compétences acquises à la fin du niveau élémentaire12 :

9 10 11

M. Civil, Livres d’écolier… Ibid., p. 72. Voir par exemple le cas d’un scribe de Mari qui espère rentrer en grâce auprès du roi Zimri-Lim en lui adressant une lettre bilingue sumérien-akkadien, censée illustrer son degré élevé d’instruction en sumérien ; les erreurs et omissions relevées dans la partie sumérienne du texte montrent plutôt que le scribe a puisé dans un stock de formules toutes faites dont il connaissait seulement le sens global, et qu’il aurait été incapable d’analyser grammaticalement. Edition et commentaire par D. Charpin, « Les malheurs d’un scribe ou de l’inutilité du sumérien loin de Nippur », dans M. DeJong Ellis éd., Nippur at the Centennial, Actes de la 35e Rencontre Assyriologique Internationale, Occasional Publications of the Samuel Noah Kramer Fund 14, Philadelphie, 1992, p. 7-27. Ni. 10108*, éditée par A. Cavigneaux dans C. Proust, Tablettes mathématiques…, p. 352.

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[2]

Face
1 2 8 gín kù-babbar ki a-lí-dingir-ta

Revers col. I': 1 gur – 1 gur 4(barig) col. II': 1 (géš) gur – 1(géš) 50 gur

3 4 5 6 7 8

Ii-din-dgìr-Cke4 šu ba-an-ti máš -bi-šè 1 sag-géme [a]-ma-at-dgìr [mu]- ni -im [i]- din -dgìr

Comme il se doit dans ce genre d’exercice, la tablette est petite et le texte est bref. La seule particularité tient au format, carré à Nippur, rond ailleurs. La face contient un modèle de contrat de prêt avec antichrèse : « (3) IddinŠakkan (4) a emprunté (1) 8 sicles d’argent (2) à Ali-ili. (5) Pour son intérêt, (8) Iddin-Šakkan (9) a donné? (5-6) une servante nommée Amat-Šakkan ». Le revers contient, sur deux colonnes, le début de la liste métrologique des mesures de capacité, présentées dans un ordre croissant jusqu’à la mesure de 50 gur (= 12 500 litres), non pas parce qu’il s’agit du dernier item de la liste (qui en comporte davantage) mais parce que la fin de la tablette est atteinte13. L’intérêt de ce texte est de montrer que l’apprentissage est conçu à la fois comme un entraînement de la mémoire et comme un exercice d’écriture. Le contrat a certainement été écrit sous la dictée ou recopié à partir d’un modèle, comme le laisse supposer la mention inhabituelle du nom des contractants. Le plus souvent en effet, aucun nom propre n’est indiqué ; à l’emplacement prévu figure l’expression « son nom » (sum. mu-a-ni), à comprendre « Untel ». Ici cependant, l’onomastique semble être en partie de circonstance : le débiteur s’appelle « Le-dieu-Šakkan-adonné », à quoi fait écho le nom de son esclave, « Servante-du-dieu-Šakkan ». Ce type d’exercice permet au scribe d’apprendre non seulement le vocabulaire juridique et les formulaires courants, mais aussi la « mise en page » du contrat. Une traduction littérale permet de voir comment sont agencées les clauses : (1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) (8) (9)
13

8 sicles d’argent d’auprès de Ali-ili Iddin-Šakkan a pris. Pour son intérêt, une servante, Amat- Šakkan est son nom, Iddin- Šakkan a donné.

C. Proust, Tablettes mathématiques…, p. 102-103.

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Dans les transferts de biens ou de personnes, l’objet du contrat est toujours placé en premier. En l’espèce, le montant de la dette figure donc à la l. 1. Puis vient le nom du créancier précédé de l’adverbe ki (akk. ištu) indiquant la provenance, litt. « d’auprès de ». Ensuite sont notés le nom du débiteur et le verbe dont il est le sujet, šu ba-an-ti « il a pris ». Après cette partie opératoire, très standardisée dans sa structure et sa terminologie, le règlement des intérêts est stipulé sous la forme d’un gage antichrétique : le travail de la servante chez le créancier remboursera les intérêts du prêt. Si cette pratique est assez bien connue en Mésopotamie, la formulation retenue ici est inhabituelle : l’antichrèse personnelle est en général explicitement notée par une référence au service à effectuer, ou bien déduite de la clause sur la libération du gage ; la phrase « pour son intérêt » est utilisée de préférence pour l’antichrèse immobilière14. La rédaction du document obéit à certains critères de diplomatique que le scribe doit respecter. Par exemple, les noms de chaque partie au contrat doivent occuper une ligne complète, même s’il reste de la place pour écrire quelque chose à la suite. De même, le verbe exprimant la nature juridique du contrat – ici « emprunter » (l. 4) – occupe-t-il une ligne à lui seul, à la fois parce qu’il constitue un mot-clé essentiel, et parce que cette place marque syntaxiquement la fin de la phrase et donc de la clause ; la disposition sur le gage antichrétique débute donc à la ligne suivante (l. 5), bien qu’il y ait assez d’espace à la l. 4 pour noter la séquence « Pour son intérêt ». De tels procédés ne relèvent pas seulement de pures conventions de présentation. Ils ont aussi une fonction pédagogique en ce qu’ils permettent de visualiser l’ordre des mots dans une phrase juridique, ce qui en fait un moyen mnémotechnique efficace pour retenir l’engendrement des clauses et comprendre la logique globale d’un contrat. L’enseignement contribue ainsi à la standardisation des textes juridiques en joignant, dès le niveau élémentaire, l’apprentissage de la forme et du fond : la mémorisation des formules et de leur agencement donne un premier accès aux notions juridiques de base et met l’accent sur la rigueur terminologique et stylistique indispensable à toute production normative. De ce point de vue, on peut considérer que le dernier niveau de l’enseignement général empiète déjà sur les formations spécialisées.

Niveau avancé
En mathématiques, le programme porte sur des exercices de calcul simples d’abord (par exemple des calculs de surface) puis complexes (factorisations avec inversions ou extractions de racines carrées). En littérature, l’élève se lance dans la copie d’hymnes et de mythes assez longs.

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Voir B. Kienast, Die altbabylonischen Briefe und Urkunden aus Kisurra, Freiburger altorientalische Studien 2, vol. 1, 1978, p. 80-83.

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Pour le droit, l’enseignement repose sur des séries de formules de contrat de plus en plus élaborées. L’objectif est d’arriver à connaître par cœur le vocabulaire et les phrases complètes, ce qui suppose d’apprendre méthodiquement pour retenir un grand nombre de modèles de contrats. Un exemple de mémorisation de ces formules est fourni par un recueil composé au premier millénaire à partir d’un matériel pédagogique du XVIIIe s. av. J.-C., donc contemporain des sources examinées ici, et dont voici un extrait15 : [3] 1 síb-ta 2 síb-ta šeš-gal-la 3 síb-ta mu-na-am-gal-la (Trait de séparation) 4 síb-ta-a-ni 5 síb-ta-a-ni-ta 6 síb-ta-a-ni-šè (Trait de séparation) 7 síb-ta-a-ni šu bí-in-ti 8 síb-ta-a-ni šu ba-ab-te-gá e-la-a-tu e-la-at a-hi gal-i ” šu-um a-hi gal-i e-la-tu-šu i-na e-la-ti-šu a-na e-la-ti-šu ” il-qi ” i-la-qi

« (1) Part préférentielle ; (2) part préférentielle de l’aîné ; (3) part préférentielle du nom de l’aîné ; (4) sa part préférentielle ; (5) sur sa part préférentielle ; (6) pour sa part préférentielle ; (7) il a pris sa part préférentielle ; (8) il prendra sa part préférentielle ». La méthode reprend le principe de la liste thématique du niveau élémentaire, mais l’enrichit par des éléments grammaticaux de plus en plus complexes accolés au mot-clé de référence dans une démarche d’accumulation qui rappelle les jeux d’entraînement à la mémoire dans lesquels chacun doit répéter tous les termes déjà énoncés et en ajouter un. Dans notre exemple, qui concerne le droit des successions, le mot-clé est « part préférentielle » (l. 1). Les ll. 2 et 3 associent le mot-clé à un complément du nom plus ou moins développé, « part préférentielle de l’aîné » (l. 2) et « part préférentielle du nom de l’aîné » (l. 3), qui correspond dans les actes de partage successoraux à la phrase « part de Untel, l’aîné ». Le scribe retient donc la formule objective (l. 2), qui pourra être reproduite telle quelle dans un contrat, et sa variante (l. 3) subjective, qui sera personnalisée avec le nom de l’aîné. Aux ll. 4-6, le mot-clé est assorti d’un suffixe possessif, « sa part préférentielle » puis inséré dans deux phrases formées avec ina « dans » (l. 5) et ana « pour » (l. 6) qui préparent la séquence suivante.
15 B. Landsberger, Die Serie ana ittišu, MSL 1, Rome, 1937, tabl. 6 col. i ll. 1-8, p. 75.

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Les ll. 7-8 ajoutent en effet à cette construction les verbes conjugés « il a pris » (l. 7) et « il prendra » (l. 8). Les traits de séparation entre les ll. 3-4 et 6-7 sont des repères de mémorisation : l’élève apprend les trois modules pour pouvoir réciter la totalité des huit lignes. La même structure est utilisée pour d’autres thématiques comme le mariage, l’adoption, le divorce etc… On notera que le texte est bilingue sumérien-akkadien. La version originale ne l’était sans doute pas car, au début du deuxième millénaire dans le sud mésopotamien, le sumérien était couramment pratiqué pour rédiger les textes administratifs et juridiques. Au premier millénaire en revanche, il subsiste seulement sous forme d’idéogrammes occasionnels et non plus de phrases entières ; il était donc indispensable d’en donner une traduction en akkadien. Le manuel a ainsi une double vocation lexicographique et juridique. La seconde partie de la tablette contient des phrases complexes, correspondant à une règle juridique énoncée dans un contrat ou dans une loi. Par exemple16 : [4] 1 2 3 4 5 6 7 tukum-bi dam-e dam-na hul-ba-an-da-gig-a-ni dam-mu nu-me-en ba-an-na-an-du11 íd-da-šè ba-an-sum-mu šum-ma aš-ša-ta mu-us-sa i-zi-ir-ma ul mu-ti at-ta iq-ta-bi a-na na-a-ri i-na-ad-du-šu

« (1) Si (2) une épouse (3) déteste (2) son mari (5) et dit : (4) “Tu n’es pas mon mari ”, (7) on la jettera (6) dans le fleuve ». Il est intéressant de souligner que les contrats de mariage du premier millénaire n’utilisent jamais cette phraséologie, qui est caractéristique au contraire de la première moitié du deuxième millénaire : la dissolution du mariage à cette époque est effectuée au moyen des verba solemnia « Tu n’es pas mon mari/ma femme », renforcés éventuellement par le verbe « haïr, détester » emprunté au vocabulaire législatif17. L’occurrence des deux formules en même temps ne semble pas attestée en pratique, ce qui montre que le rédacteur a fabriqué un modèle composite pour restituer l’esprit plutôt que la lettre du droit paléo-babylonien.
16 17 Ibid., tabl. 6 col. iv ll. 1-7. Voir par exemple le contrat de Sippar CT 6 26a :9-12 « Si Ahhua-abi le (= son mari) déteste, on la jettera d’une tour ». Voir aussi la protase du § 142 du Code de Hammurabi : « Si une femme déteste son mari et dit “Tu ne me prendras pas”… ». Sur la terminologie du divorce paléo-babylonien, voir R. Westbrook, Old Babylonian Marriage Law, Archiv für Orientforschung Beiheft 23, Horn, 1988, p. 20-23.

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L’apprentissage du droit en Mésopotamie : une méthode scientifique ?

La rédaction de ce passage, et plus largement des sept tablettes qui composent la série complète, n’a donc pas un but utilitaire mais culturel : il s’agit de garder une trace des usages antérieurs, même s’ils sont obsolètes et artificiellement reconstitués. Dès lors, il n’est pas certain que ce manuel ait servi à l’enseignement, du moins pour la formation de praticiens. D’ailleurs, la progression par élargissements successifs à partir d’un mot-clé est une méthode atypique qui ne se retrouve pas dans le corpus des textes scolaires mésopotamiens. Il est alors difficile de se représenter à quel public s’adressait ce recueil, et dans quel milieu intellectuel il a été élaboré. La qualité pédagogique de l’ensemble contraste avec l’inutilité de son contenu pour les juristes contemporains. L’œuvre relève ainsi du genre de la littérature savante, constituée par et pour des experts et conservée dans une bibliothèque – en l’occurrence celle d’Assurbanipal à Ninive – à côté d’autres anthologies consacrées à la médecine, à la divination, à l’exorcisme ou à la sagesse18. Ce genre de document montre que, au-delà de la formation généraliste dont les objectifs sont surtout pratiques, l’enseignement prépare aussi à des approches plus spéculatives du savoir, qui supposent des connaissances très étendues et un effort de réflexion.

Le cursus spécialisé en droit
Cet aspect de l’éducation scribale sera examiné en comparant les sources juridiques avec les textes divinatoires et médicaux. Quoique ces trois disciplines semblent a priori très différentes, elles ont en commun de reposer sur une démarche empirique et pragmatique. Dépourvues de théorèmes, d’axiomes et de principes généraux, elles se fondent sur des séries d’observations et de déductions qui, mises bout à bout, constituent des compilations ordonnées et raisonnées.

Médecine, divination et droit
La médecine et la divination sont enseignées selon un principe énumératif, au moyen de listes. Ainsi les traités d’hépatoscopie ou de diagnostics médicaux sont-ils un enchaînement de cas présentés sous une forme répétitive et casuistique : la protase décrit une situation au conditionnel (« Si… ») et l’apodose expose la solution à l’indicatif (« …alors… »). Tel est le cas dans cet extrait de pronostics médicaux19 :

18

Sur la composition des bibliothèques, voir D. Charpin, Lire…, p. 195-228. Sur les bibliothèques du premier millénaire, voir Ph. Clancier, Les bibliothèques en Babylonie dans la deuxième moitié du Ier millénaire, Alter Orient und Altes Testament 363, Münster, 2009. R. Labat, Traité akkadien de diagnostics et de pronostics médicaux, Paris, 1951, tabl. 4 col. ii ll. 46ss.

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[5] Si son front est blanc et blanche aussi sa langue : sa maladie sera longue mais il guérira. […] Si son front et son visage sont blancs : ce jour même il réclamera du vinaigre. Si son front est jaune : ce jour même il réclamera des grenades. Si son front est rouge et jaune : ce jour même il réclamera du poisson. Si son front est rouge : ce jour même il réclamera du cresson. Si son front est noir et rouge : ce jour même il réclamera de la viande et du cresson. Les recueils divinatoires sont composés de la même manière, comme le montre ce passage provenant du royaume syrien d’Émar, aux XIVe-XIIIe s. av. J.-C.20 : [6] § 24 § 25 § 26 § 27 § 28 Si la vésicule est pourvue de cornes, le roi aura des succès Si la vésicule est pourvue de cornes et que ses cornes soient blanches, le roi, là où il ira, fût-il loin, en reviendra Si la vésicule est pourvue de cornes et que ses cornes soient jaunevert, les troupes du roi dans l’expédition où elles iront, auront une part de butin Si la vésicule est pourvue de cornes et que ses cornes soient noires, les troupes du roi dans l’expédition où elles iront, les intempéries les agresseront. Si la vésicule est pourvue de cornes et que ses cornes fassent retour sur ses côtés, la maison de l’homme aura des sujets de colère.

Ce procédé cumulatif est construit sur un agencement de séquences qui suivent une progression comparable à celle qu’on a pu constater plus haut pour l’apprentissage du droit : à partir du cas le plus simple, énoncé en premier, sont énumérées toutes les variantes possibles. En l’occurrence, le cas « de base » concerne l’apparence de la vésicule du mouton sacrifié pour l’observation, qui est, dit le texte, « pourvue de cornes » (§ 24) ; puis sont envisagées les possibles couleurs desdites cornes (blanches au § 25, jaune-vert au § 26, noires au § 27) et enfin leur mouvement (§ 27). La protase débute toujours par la même phrase introductive, suivie d’une leçon différente qui conduit à une apodose spécifique. Une lecture trop rapide de ces documents inciterait à n’y voir que de simples énumérations mécaniques. Il y a au contraire, dans ces listes particulièrement bien structurées, une systématisation des données : une fois rassemblées, les informations sont triées, hiérarchisées et rangées de manière définitive. L’objectif
20 J.-M. Durand et L. Marti, « Les textes hépatoscopiques d’Emar », Journal asiatique 292, 2004, p. 1-61, spécial. p. 15-16.

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global est de faire l’inventaire du monde, puis de le mettre en ordre pour lui donner un sens. Le discours scientifique mésopotamien est donc énonciatif ; il n’existe pas de façon polémique ou critique d’aborder un sujet scientifique. Les textes législatifs mésopotamiens adoptent une formulation identique à celle des tablettes médicales et divinatoires : même style de rédaction, même balancement, même souci de l’observation et de la classification. Les sources législatives appartiennent ainsi, d’un point de vue formel, au genre des textes scientifiques. Les scribes apprennent assez tôt ce mode d’expression casuistique – dès le niveau élémentaire comme on l’a vu plus haut – et le développent quand ils choisissent une branche d’activité spécialisée. Ils assimilent donc une rhétorique commune qui leur permet de se comprendre entre eux et qui contribue aussi à fabriquer une élite intellectuelle. Un exemple d’exercice caractéristique de la spécialisation en droit est fourni par cette tablette de provenance inconnue, rédigée en sumérien et datée des environs de 1800 av. J.-C.21 : [7] § 1’ § 2’ § 3’ S’il a heurté la fille d’un homme et lui a fait perdre son fœtus, il payera 10 sicles d’argent S’il a frappé la fille d’un homme et lui a fait perdre son fœtus, il payera 20 sicles d’argent. S’il modifie son itinéraire convenu et cause la perte du bateau, jusqu’à ce qu’il compense le bateau, il payera la moitié de la location en grain à son propriétaire. S’il dit à son père et à sa mère : « Tu n’es pas mon père » ou « Tu n’es pas ma mère », il perdra maison, champ, verger, esclaves et biens, et on le vendra pour sa pleine valeur. (Si) son père et sa mère lui disent : « Tu n’es pas notre fils », ils perdront … du patrimoine. Si son père et sa mère lui disent : « Tu n’es pas notre fils », ils perdront … S’il déflore la fille d’un homme dans la rue et que son père et sa mère ne (le) connaissent pas et qu’il dit : « Je veux t’épouser », son père et sa mère la lui donneront en mariage. S’il déflore la fille d’un homme dans la rue et que son père et sa mère le connaissent et que le défloreur conteste (qu’il les) connaît, il se tiendra à la porte du temple et jurera …

§ 4’

§ 5’ § 6’ § 7’

§ 8’

21

YOS I 28. L’édition la plus récente est celle de M. Roth, Law Collections from Mesopotamia and Asia Minor, SBL 6, 2e éd., Atlanta, 1997 (ci-après Law Collections), p. 42-45.

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§ 9’ § 10’

Si un lion dévore un bœuf errant, le dommage tombe sur son propriétaire. Si un bœuf errant est perdu, il (le locataire) remplacera bœuf pour bœuf. Colophon … 190 est le nombre de ses lignes. À la gloire de Nisaba et de Haya. Ecrit par Belšunu.

Seul le revers de la tablette est publié. La face, inédite, est très abîmée et pratiquement illisible. Elle comporte des séries de phrases typiques des clauses de contrat, comme « Il l’a marqué du signe des esclaves et l’a vendu » ou bien « Il payera le grain à son propriétaire »22. Les dix paragraphes du revers reprennent des thèmes traités dans les codes : avortement, adoption, séduction, rupture de contrat ou responsabilité du fait des animaux. Ainsi sont mélangés des paragraphes de lois et des formules contractuelles. La présence d’un colophon indiquant le nom du scribe, Belšunu, est typique d’un travail d’apprenti. Par principe en effet, les tablettes ne sont jamais signées par leurs auteurs, y compris pour les œuvres littéraires, qui restent anonymes. Seuls les débutants se font connaître, peut-être pour justifier les fautes qu’ils commettent. Et en effet, ce document en contient beaucoup : l’écriture du sumérien est défectueuse et l’élève a parfois confondu les lignes23, preuve qu’il travaillait non pas sous la dictée mais en recopiant un modèle qu’il avait sous les yeux. Belšunu était donc manifestement encore à l’école lorsqu’il a rédigé cette tablette, et ne maîtrisait pas complètement les graphies du sumérien juridique. La mention de Nisaba, la déesse de l’écriture, et de Haya son mari, est caractéristique des exercices scolaires de Nippur et d’Ur, ce qui pourrait donner une piste pour la provenance de ce texte. Il arrive aussi que les scribes s’exercent à partir d’une série thématique courte, traitant un sujet juridique particulier. Ainsi a-t-on retrouvé à Nippur un petit recueil d’une dizaine de paragraphes écrits en sumérien et consacrés à la responsabilité du locataire d’un bœuf24 : [8] § 1 S’il (le locataire du bœuf) détruit l’œil du bœuf, il payera la moitié de sa valeur

22 23 24

Pour une description du contenu de la face, voir M. Roth, Law Collections, p. 42. Par exemple au § 7’, le scribe a placé la séquence « son père et sa mère » une fois de trop, en écrivant : « …et qu’il dit {à son père et à sa mère} : “Je veux t’épouser” ». Editio princeps par M. Civil, « New Sumerian Law Fragments », dans H.G. Güterbock et T. Jacobsen éd., Studies in Honor of Benno Landsberger, Assyriological Studies 16, Chicago, 1965, p. 1-12, spécial. p. 6-8 ; voir en dernier lieu, M. Roth, Law Colections, p. 40-41, et son commentaire dans « The Scholastic Exercise “Laws About Rented Ox” », Journal of Cuneiform Studies 32, 1980, p. 127-146.

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