Paul Lapie

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Paul LAPIE (1869-1927) occupe une place singulière dans le paysage intellectuel des années 1900. Universitaire au carrefour de plusieurs disciplines, il est co-fondateur de l'Année sociologique (1898) avec Emile Durkheim et Célestin Bouglé : il participe à l'autonomisation des sciences humaines par rapport à la discipline mère, la philosophie. Il contribue au lent processus de démocratisation de l'école républicaine et laisse à ce titre une image très positive dans le monde enseignant. Voici quelques-uns de ses textes les plus importants, non réédités depuis plus de 80 ans.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
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EAN13 : 9782296342811
Nombre de pages : 319
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Paul Lapie
,

Ecole et société

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Michel CLOUSCARD, L'être et le code, 2003. Richard H. BROWN, Technocrate ou Citoyen, 2003.

Dominique WISLER, Marco TACKENBERG, Des pavés, des
matraques et des caméras, 2003.

Olivier MERIAUX, La

décentralisation de

la formation

professionnelle,2003. Cédric FRETIGNE, Les vendeurs de la presse SDF, 2003. Jacqueline COUTRAS, Les peurs urbaines et l'autre sexe, 2003. Jean-Paul FILIOD, Le désordre domestique, 2003. Alphonse d'HOUTAUD, A la recherche de l'image sociale de la santé,2003.

Bernard DIMET, Informatique: son introduction dans l'enseignement obligatoire. 1980-1997,2003. Claude DURAND et Alain PICHON (dir.), La puissance des normes,2003. Jean-Marc SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe, 2003. Zihong PU, Politesse en situation de communication sino-française,

2003. Olivier MAZADE, Reconversion des salariés et plans sociaux, 2003. Pierre-Noël DENIEUIL, Développement des territoires, politiques de l'emploi, etformation, 2003. Antigone MOUCHTOURIS, Sociologie du public dans le champ culturel et artistique, 2003. (Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5531-3

Textes choisis,

introduits et présentés par

Hervé TERRAL

Paul Lapie
,

Ecole et société

L'Harmattan 5-7? rue de l?ÉcolePolytechnique

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ViaBav~

Jtalia 37

75005 Paris
FRANCE

10214 Torino ITALIE

Principaux ouvrages de l'auteur
TERRAL H. TERRAL H. TERRAL H. TERRAL H. TERRAL H. 1997, Profession: professeur. Des écoles normales maintenues aux IUFM (1945-1990), PUF. 1998, Les savoirs du maître. Enseigner de Guizot à Ferry, Paris, L'Harmattan. 1999, L'Ecole de la République. Une anthologie (1878-1940), CNDP. 2000, (avec A. D. Robert), Les IUFM et la formation des enseignants aujourd 'hui, PUF. 2002, Les idéaux pédagogiques scolaire, L'Harmattan. et l'institution

Sommaire
Introduction: - La vie - L'œuvre Anthologie: 1ère partie: Paul Lapie et l'essor des sciences humaines
- La définition du socialisme - Quel avenir pour la Tunisie? - La mission scientifique de l'instituteur philosophique

Un« durkheimien»

au travail 13 25

50 57 62 83 90 93 99 127

- La crise de l'enseignement

- Psychologie
- L'école - L'école

et pédagogie

- La famille perd plusieurs et la profession

de ses attributions des écoliers juvénile

publique et la criminalité

2ème partie: Paul Lapie et la pédagogie
- La Science de l'éducation
- Méthode directe, méthode active

157 175 180 195 201 211 229
d'Instituteurs

- Préface

à Maria Montessori

- A l'occasion

des obsèques de Pauline Kergomard
des Ecoles Normales

- Programmes
-

Instructions relatives au plan d'études des écoles
d'une réforme générale de notre enseignement

- Esquisse

3ème partie: Paul Lapie et les combats pour la démocratie

- Comment faut-il lire son journal?
- L'efficacité de la morale laïque - Du Sage antique au Citoyen moderne

253 265 277 280 297

- Morale et Science
- L'éducation morale dans les écoles françaises En guise de conclusion:

- Paul Lapie au regard de L'Enseignement
- Paul - Paul
Bibliographie
Lapie au regard des Instituteurs Lapie au regard de M. Mauss

public

309 311 313 318

8

Je dédie ce travail aux deux personnes qui m'ont le plus encouragé à le réaliser: Daniel Hameline (Université de Genève) ; Jean-Manuel de Queiroz (Université de Haute-Bretagne).

Je remercie Benoît Jeunier (IUFM Midi-Pyrénées) technique.

pour son aide

Hervé TerraI

Introduction: un " durkheimien " au travail

La vie Les années d'enfance et de jeunesse
Pierre-Olivier Lapie (1937) a formulé le cadre de ce qui fut en quelque sorte une" scène originelle" où pourrait aisément se lire la

vie, sinon le destin historique, de son père:

il

Une école dans l'Est,

une patrie occupée, une République qui n'arrive pas à naître: de telles circonstances quand elles entourent une enfance la marquent. Toute sa vie, Paul Lapie se rappellera l'école où il est né, le casque à pointe présent sous sa fenêtre, la fragilité primitive du régime. " Ces lignes, écrites avec gravité lors même que la montée des périls devient manifeste à l'échelle de l'Europe et du monde, renvoient, bien sûr, à une autre guerre, par delà la grande Guerre de 14-18, la " der des ders " : celle de 1870 avec la Prusse, celle qui vit la proclamation du deuxième Reich allemand sur les décombres du second Empire français - dans la galerie des glaces du château de Versailles le 18 janvier 1871 - faut-il le redire?, celle qui vit aussi, sur la lancée, la division du pays, l'insurrection populaire de la Commune de Paris et de quelques autres villes (Marseille, Narbonne), son impitoyable répression. Evénement doublement traumatique s'il en fut pour ceux-là mêmes qui furent ses contemporains et qui seront les principaux acteurs de la construction d'une Ecole de la République largement conjuratoire, dix ans plus tard: Jules Ferry, alors maire du 10ème arrondissement de Paris, Ferdinand Buisson, philosophe protestant exilé en Suisse, Félix Pécaut, ancien pasteur béarnais appelé plus tard à la direction spirituelle de l'École supérieure de Fontenay, etc. Pour son fils, la

vie de Paul Lapie se résumera dès lors à un

il

il Défense de l'école, culte de la patrie, statut de la démocratie

triangle"

essentiel:

".

Né le 4 septembre 1869 dans la modeste école de Montmort (en pays champenois) où son père exerçait, Paul Lapie est issu d'une famille d'instituteurs originaires des Ardennes voisines. Un de ses cousins éloignés, le géographe Pierre Lapie, avait au demeurant déjà acquis une certaine célébrité pour ses cartes et relevés topographiques... Enfant du peuple donc, mais d'un peuple déjà lettré, Paul Lapie est presque un homme des Marches, enclin comme bien d'autres à porter au plus haut la conscience nationale (ainsi que Eugène Enriquez a pu l'affirmer dans une approche clinique des

13

" grands hommes" à travers l'Histoire1 et comme Fernand Braudel a su le dire aussi pour la Lorraine tout entière dont il se réclame avec fierté2). Mais il est tout autant un homme du Centre - entendons par là de ce qui fut le centre symbolique de la monarchie française, des siècles durant: Reims, ville des sacres. Double raison donc pour mieux saisir un patriotisme récurrent qui scandera les diverses étapes de sa vie et de son œuvre théorique - en des termes qui peuvent surprendre quelque peu aujourd'hui: telle cette insistance à parler par exemple d'une pédagogie" française" (1915, 1920) et à voir en celle-ci la matrice même des pédagogies modernes, nouvelles, actives, etc. En ce sens, Lapie, enfant de l'Est, rejoint la figure de son aîné de dix ans, Emile Durkheim (1858-1917), " fils de rabbin" vosgien qui aimait à l'occasion rappeler cette identité première, grand défenseur de la France par ailleurs jusqu'en des opuscules polémiques contre l'envahisseur (II Qui a voulu la guerre? ", 1915)3... assez semblable en cela à son homologue d'outre-Rhin, Max Weber (1864-1920), patriote lui aussi mais suffisamment modéré néanmoins pour rencontrer, par ailleurs, des étudiants pacifistes. Le cadre familial est, chez Lapie, de la plus stricte observance des bonnes règles, dans le droit fil d'un institutorat solidement encadré après la Révolution de 1848 et la loi du 15 mars Il 1850 dite" loi Falloux": Un ménage uni, un intérieur sérieux et morne, entièrement tourné vers les obligations de la profession, le souci des devoirs religieux, le dévouement aux œuvres, le bien des pauvres et le refus des réjouissances personnelles ", selon son fils. L'enfance, studieuse, s'écoula à Ay où son père devint directeur d'école. Elle fut suivie par une entrée au collège d'Épernay, souspréfecture estimée comme capitale du vin de Champagne, puis au lycée de Reims, enfin au prestigieux lycée Henri IV à Paris (en classes préparatoires) : Lapie, interne, y connaîtra une vie austère et
1. E. Enriquez a souligné la capacité des hommes des Marches à "provoquer une certaine interrogation et à faire surgir des idées et des comportements non stéréotypés", in Individu, création et histoire, Connexions, 1984, n044, 141-159. 2. Pour F. Braudel, auteur d'une Identité de la France célèbre (1986) : " Un lorrain a une idée de la France qui n'est pas celle des autres. Un lorrain a la France dans le dos. Il est appuyé contre elle. Etre lorrain, c'est être vigilant. " Propos tenu à la veille de sa réception à l'Académie française et repris par Le Monde (7-31998). 3. Dans son Procès de l'Université (1969: 45), G. Lapassade dénonce (au conditionnel néanmoins) la responsabilité de Durkheim dans l'expulsion de L. Trotski hors de France pendant la guerre. 14

mélancolique, qui le conduira... à ne jamais mettre son fils en pensionnat et à s'intéresser très tôt à ce que les textes officiels nommeront, dès 1890, la "vie scolaire": cette dernière s'inscrit dans la cadre plus général d'une" éducation libérale" défendue par le philosophe Henri Marion (1846-1896)4 et quelque peu ouverte sur l'idée d'un Self-government à la britannique ou à l'américaine. Son condisciple, grand ami la vie durant et presque alter ego intellectuel, Célestin Bouglé (1870-1940), devenu directeur de l'École Normale Supérieure (Ulm), décrira sur le tard pour les instituteurs ce que fut cette existence de Khâgneux, fondée sur le labeur où le mot grec de Skolè prend tout son sens: l'étude est alors ce loisir désintéressé reposant, jusqu'à l'imprégnation, sur le culte des grands auteurs, leur pensée, leurs œuvres. Cette pédagogie du
modèle se veut aussi, chacun le sait, un modèle de pédagogie

-

depuis la paideia hellénique et l' humanitas romaine où s'enracine l'humanisme moderne et contemporain: "Dès le lycée, dans le coudoiement et la concurrence des jeunes gens venus de toutes les provinces qu'une "rhétorique supérieure" rassemble, on a vite fait de reconnaître celui qui ne triche jamais, ne copie pas, ne cherche pas à se faire valoir aux dépens des camarades, ne tire pas à lui la couverture: bref, celui qui respecte avant tout la justice et ne veut rien attendre que d'elle. La justice appuyée sur la raison, un groupe sculptural à l'antique, bien démodé direz-vous? Nous percevions pourtant confusément, dès notre séjour à Henri IV, que Paul Lapie avait voué un culte, dans son cœur, à ces deux déesses. Et ce n'est pas la persistance de ce culte, sentie plus tard par des milliers d'instituteurs, qui valut à Paul Lapie, devenu grand administrateur, une confiance sans égale? La justice appuyée sur la raison, disions-nous. Il faut y insister: Lapie est un des rationalistes les plus convaincus, les plus entiers qu'il nous ait été de connaître. Dans la cour où nous tournions, à l'ombre de la tour Clovis, déjà nous l'appelions en souriant le Penseur, sans soute à cause de son large front et de ses sourcils souvent crispés, comme il arrive dans l'effort de la méditation. Peut-être aussi à cause de la réputation que lui avait faite ce prix d 'honneur de philosophie décroché à Reims, au concours général. Dès ce moment-là, il s'apprêtait à défendre
4. in L'Éducation dans l'Université, A. Colin, 1892. 15

fermement

la tradition de Socrate et de Descartes:
5

il comptait sur

l'intelligence pour aider la volonté à s'affirmer."

Nourri, avec son compère, des traductions personnelles de Thucydide et de Tacite, le jeune philosophe rencontrera néanmoins là ce qui sera le seul véritable échec de son cursus honorum. Authentique héros moderne de l'école républicaine (" boursier de mérite" d'une part et prix Naudet à Henri IV d'autre part 6) à laquelle il demeurera tant attaché, il ne réussira pas, en effet, le concours d'entrée à l'École normale supérieure, héritière de l'éphémère École normale de l'an III - dont on sait bien qu'elle représente alors, avec Polytechnique, le point de passage obligé vers une certaine élite intellectuelle, voire administrative, se voulut-elle "républicaine" d'esprit comme l'affirmeront avec force un E. Herriot (Normale, 1932) ou un G. Pompidou (préface à la réédition de Rue d'Ulm de A. Peyrefitte, 1963). " Boursier de licence" à la Sorbonne sur la base de ses bons résultats de Khâgne et la recommandation expresse de son professeur et mentor Henry Michel (1857-1904), Lapie suivra l'enseignement des autorités spirituelles et morales de la période, E. Boutroux (18451921), V. Brochard (1848-1907), G. Séailles (1852-1922) confortant par là même ses options rationalistes, proches de la LibrePensée. Il se rattrapera, en quelque sorte, de son échec à l'ENS en décrochant, trois ans plus tard, l'agrégation de philosophie.

Les années d'apprentissage:

l'entrée dans la vie

Avec la réussite à ce difficile concours s'ouvre la porte de la vie, de la vie réelle s'entend: Lapie l'a peu connue à vrai dire jusqu'alors malgré ses escapades estivales auprès de sa famille ardennaise ou dans la Bretagne maritime, chère à l'ami C. Bouglé, malgré les visites et les services dominicaux rendus à l'oncle parisien, épicier dans le quartier des Champs-Élysées, malgré quelques préceptorats de vacances en Touraine ou en Champagne ou bien encore malgré les discussions enflammées du Quartier latin à l'Association des étudiants. Atteint par plusieurs pleurésies susceptibles de mettre sa santé en danger, il voulut le Midi comme
5. ln L'école libératrice (Syndicat National des Instituteurs), 25 juin 1938, n° 37. 6. Fondé" en faveur de l'élève que son amour du travail, du devoir et de l'honneur, uni aux dons de l'intelligence, désigne au choix de ses maîtres ". 16

première affectation: il eut le " Midi et quart" - en l'occurrence un poste au lycée français de Tunis (1893), dans un territoire nouvellement placé sous protectorat par la plus grande France. Il y sera trois ans durant l'agrégé, le seul, en charge d'une classe terminale de cinq élèves et d'un cours de morale... pour tous les autres: singulière expérience qui eût dû revenir en principe au proviseur, saluée par le premier titulaire d'une chaire de Science de l'éducation en France, H. Marion, et qui débouchera quelques années plus tard par la publication de deux ouvrages pour lycéens des classes de Quatrième et Troisième, Lectures morales et Entretiens moraux, écrits avec le recteur philosophe R. Thamin (né en 1857). Contemporain de Lapie et lorrain d'origine, le littéraire Louis Bertrand (1866-1941) a exprimé on ne peut mieux ce que fut son

entrée dans le professorat à Aix-en-Provence, simple souspréfecture du département des Bouches-du-Rhône" - languedocien, le Midi français, n'était guère qu'un prétexte à plaisanterie. ParlezH

nous des pays exotiques! Nous donnions furieusement dans l'exotisme... Et ainsi je ne pouvais rien comprendre à Aix-enProvence. Je n'en pouvais rien sentir. [...] Je n'exagère pas en disant qu'à vingt-deux ans je n'avais aucune idée des humains. J'étais une espèce de moine, ou de séminariste laïque, qui n'ajamais mis les pieds dans le monde. Pour moi n'existaient que les bouquins et, à l'arrière-plan, l'odieuse nécessité des examens. Mes camarades, c'étaient des concurrents qu'il s'agissait de distancer; mes professeurs, des robinets à l'onde avare ou généreuse dont je prenais ou laissais selon ma convenance. " 7

Les colonies ne conduisent guère néanmoins à la reconnaissance intellectuelle: elles sont le plus souvent un point de chute pour un début modeste ou bien un accroc de carrière (consécutif par exemple à un blâme) ; parfois, bien sûr, elles offrent la perspective d'une plus grande aisance matérielle liée à quelque esprit d'aventure. Rien d'étonnant dès lors à ce que Lapie rejoigne assez vite la métropole, en l'occurrence le lycée de Pau (ville de villégiature encore fréquentée par l' aristocratie anglaise) où il prend conscience du faible niveau de l'enseignement secondaire français, de son conservatisme, voire de sa stagnation: il trouvera là matière première pour son grand article réformateur de la Revue de
. Texte publié en janvier 1935 dans les Œuvres libres et reproduit par Le Monde (8-9-1988. sous le titre: Ma première classe... en 1888, car" cent ans après, ce témoignage garde une certaine actualité).
17

métaphysique et de morale universitaire, 1901), concomitant

(La Réforme à la réflexion

de l'éducation nationale sur ce

délicat sujet

-

en discussion depuis une bonne vingtaine d'années8.

Ephémère expérience de deux ans (1896-98) qui le conduisit par ailleurs, sur les conseils explicites de Félix Pécaut {1828-1898)9 à fréquenter... les instituteurs (conférences, promenades.. .). En pleine affaire Dreyfus, la perspective d'un" corps enseignant" laïque et libéral d'idées, solidariste, voire radical d'inspiration, fait son chemin: par delà les divergences, on serre les rangs! Et d'autant mieux si l'on est, comme Lapie, issu d'une famille de " Primaires ", attaché à une République que menacent les monarchistes ou, de façon plus insidieuse, les multiples partisans du général Boulanger. Une nomination à l'Université conférences (à vingt-neuf ans mais
H

de Rennes comme maître de au centre de sa vie ", selon

l'expression de son fils) lui ouvre les portes d'une carrière strictement universitaire qui durera plus de dix ans: maître de
conférences (1898), docteur (1902), professeur à Bordeaux (1907) avant que ne soit pris le virage vers la haute administration: recteur
-

à Toulouse (1911), directeur de l'enseignement primaire (1914), (vice )recteur de l'académie de Paris (1925). L'expérience de Rennes est à la fois celle de la recherche intellectuelle et de l'épanouissement personnel. D'un côté, la thèse, pensée depuis l'arrivée à Tunis, voit le jour sous un titre quasi programmatique, Logique de la volonté, doublée de la thèse latine sur l'Idée de justice chez Aristote. Les publications dans les revues scientifiques se multiplient aussi, reprises en bonne part dans les deux ouvrages majeurs publiés au faîte de la carrière (Pédagogie française, 1920; L'école et les écoliers, 1923); deux livres H paraissent enfin: La Justice dans l'État (1899), étude de morale sociale ", et Pour la Raison (1902), recueil de conférences populaires - dans le cadre des universités populaires défendues par le maître H. Michel, lui-même élève du très engagé Ch. Renouvier {1815-1903)1O. Sur un plan plus personnel, "bleu" républicain en
. Cf. L'éducation homicide de V. Laprade (1868), Quelques mots sur l'Instruction publique de M. Bréal (1872), L'Éducation libérale de H. Marion (1892), etc. 9. "Âme" de l'École supérieure de Fontenay, destinée à la formation des professeurs et directrices des écoles normales féminines. Originaire de Saliesde-Béarn, Pécaut y séjournait depuis sa retraite définitive prise en 1896. 10. Rappelons que, dans le droit fil d'ouvrages conçus sous la Révolution française (par Volney entre autres), Ch. Renouvier fut l'auteur d'un Manuel républicain 18

terre

bretonne encore fort" blanche ", Lapie épouse le 9 juin 1900 à

l'église de Pléneuf une fille de commandant en retraite sans biens personnels. Mariage d'amour sans aucun doute, suivi d'un classique voyage en Italie offert par une tante généreuse, qui donnera, selon le

fils,

Ci

un ménage parfait, uni dans la bonne et la mauvaise fortune,

lié à la base par un sentiment fort, affermi par la naissance de deux Ci enfants ", fondé sur des qualités complémentaires, une estime et une admiration réciproque, de part et d'autre un grand sens de la liberté de chacun, des sphères bien départagées dans la vie commune" (1937 : 74). Sans doute Lapie s'en souviendra-t-il quand, quelques années plus tard, il composera La Femme dans la famille (1908) et sera porté à dénoncer une loi qui supposerait universelle l'infériorité des femmes ". Le mariage est, précisons le, alors une grande question sociale sur fond de féminisme montant, abordée par exemple par le jeune Conseiller d'Etat... Léon Blum (Du mariage, 1907) qui, pour sa part, recommande les aventures pré-conjugales chez les jeunes filles, non sans scandale; mais c'est aussi une grave question personnelle, soit parce que le mariage demeure inaccessible (cas des professeurs de l'enseignement secondaire féminin, voire des institutrices, dépourvues de dot et rejetées comme l'a montré la grande enquête de Fr. Sarcey en 1897 dans les Annales politiques et littérairesll), soit parce que, mal préparé ou trop hâtif, il fait redouter le pire et conduit à l'échec: dans son Education dans l'Université (1892: 127), H. Marion rappelle ainsi, avec quelque ironie, le
Ci

conseil d'un de ses maîtres aux jeunes universitaires:

Ci N'épousez

pas! " A contrario, Lapie aura soin de rappeler, dans son hommage posthume à H. Michel (Revue pédagogique, 1906, n05), combien ce Ci dernier, sur la base d'un optimisme pratique ", encourageait ses Quiconque réfléchit sérieusement élèves hésitants et leur déclarait: au mariage, et en a le respect, se trouve conduit à regarder, d'avance, comme très compliquées des choses qui sont très simples. La réflexion crée des fantômes que la vie disperse. "
Ci

de l'Homme et du Citoyen qui provoqua en 1848 la chute du ministre républicain H. Carnot, son commanditaire. 11. Faisant suite à l'analyse dans les numéros des 2 et 23 mai 1897 du premier livre de Léon Frapié, L'institutrice de province. Frapié y dénonce la misère matérielle et la grande solitude de sa jeune héroïne. Il récidivera avec La Maternelle (prix Goncourt 1904), titre quasi contemporain du sulfureux Jean Coste du professeur d'école normale A. Lavergne, mettant pour sa part en scène la déchéance économique d'abord, spirituelle ensuite, d'un jeune maître ne pouvant faire vivre sa famille.

19

Une suppléance d'une année à Aix-en-Provence (1903) permet à Lapie de mieux connaître la France (Corse, Alpes), de même que l'affectation à Bordeaux comme professeur (1907) -là où Durkheim fit ses premières armes de sociologue-pédagogue. Le fils de l'Est a presque parcouru en quelques années les six points de l'Hexagone et au delà. Les articles proprement philosophiques deviennent à vrai dire nettement plus rares; les préoccupations liées à l'éducation en général, à ses difficultés, à sa nécessaire réorganisation sont en contrepartie plus affirmées, d'année en année. L'universitaire qui a perdu en 1904 son modèle spirituel, H. Michel, n'est certes pas sans ressources dans le domaine de l'enseignement et de la recherche, mais, très lié au ministre Th. Steeg, originaire de Bordeaux, il va se voir proposer l'important rectorat de l'Académie de Toulouse (d'une superficie égale à celle de la Belgique, précisons-le). Après bien des hésitations, le militant de l'école laïque acceptera ce qui sera, de fait, le point de départ d'une autre carrière.

L'administrateur.

Le réformateur.

Plus jeune recteur de France à quarante-deux ans après Louis Liard (1846-1917), directeur de l'enseignement supérieur qui patronna le jeune Durkheim, Lapie connaîtra vite une ascension réelle dont les étapes sont tout à fait éclairantes:

- le rectorat de Toulouse d'abord (de juin 1911 à avril 1914). L'universitaire va devoir plonger à cette occasion dans les méandres d'un quotidien harassant et parfois burlesque. Ainsi l'épineux problème rapporté par son fils: Pourquoi l'Observatoire du Pic du Midi dépense-t-il 125 torchons par an ? ", qui, laissé sans réponse de la part des premiers intéressés, va requérir une tournée du recteur avec escalade à la clé. De même, pouvons-nous voir Lapie saisir les inspecteurs d'académie pour traquer une tentative de fraude: H J'ai reçu communication d'un courrier par lequel un certain M Poron, professeur à Rouen, offre aux élèves de troisième année des Écoles normales de leur envoyer, moyennant finance, un plan détaillé (avec conseils et indications particulières) du travail écrit qu'ils doivent présenter pour le certificat de fin d'études. Les Directeurs voudront bien rappeler aux élèves que le travail écrit doit être rigoureusement
H

20

personnel... Toute infraction serait sévèrement entraînerait notamment l'élimination du candidat. "12

réprimée

et

Mais, plus sérieusement, ce qui semble devoir être la préoccupation majeure du recteur Lapie, c'est le rapprochement entre les différents ordres d'enseignement: universitaires et professeurs du secondaire, mais surtout entre ces deux derniers groupes et le groupe des" Primaires ", numériquement hégémonique mais, de facto, dominé, sinon méprisé au regard d'un niveau d'études jugé bien inférieur - le brevet supérieur ne pouvant tenir lieu de baccalauréat et n'ouvrant en aucun cas les portes de la Faculté (H. TerraI, 1998). La thématique de "la barrière et du niveau", si finement développée dans un ouvrage éponyme (1925) par le philosophe Edmond Goblot à partir de son expérience de professeur de lycée avant-guerre, ne doit, de ce point de vue, jamais être oubliée: le passage par le lycée demeure une barrière garantissant un niveau (quand bien même admit-on de façon parfois sympathique la figure du " cancre" 13) à

tel point que la gratuité complète du lycée (1933) s'accompagnera immédiatement de la création de... l'examen d'entrée en Sixième, censé garantir le niveau.
Deux types de mesures sont prises par Lapie afin de favoriser l'unité du corps enseignant. En premier lieu, une participation régulière de quelques universitaires lato sensu (enseignants de la faculté, des lycées ou collèges) aux" conférences pédagogiques entre instituteurs", particulièrement dans la connaissance de l'histoire et de la géographie locales fort recommandée par la rue de Grenelle, en tout premier lieu par la circulaire du 25 février 1911 due au ministre félibre M. Faure, voire un encadrement pour la préparation de divers concours (inspection primaire, professorat des écoles normales). En second lieu et comme en miroir, une sensibilisation du professorat secondaire à la pédagogie (apanage des Primaires jusqu'alors!) dans la lignée de ce qu'entreprirent Durkheim, Lavisse, Lanson pour les agrégatifs de l'Académie de Paris (1902)14 : à cette fin, Lapie développe les" conférences entre

12. Archives départementales de la Haute-Garonne, 1 T 525. 13. Un des jugements les plus originaux et... sympathiques sur le cancre fut émis par H. Marion pour La Grande Encyclopédie (art. "cancre", c. 1890)., reproduit in H. TerraI (1999: 161-162). La foire aux cancres (1962) de Jean Charles n'avait pas encore connu un succès de masse. 14. Cours effectués le jeudi autant que faire se peut, afin de permettre la participation des instituteurs. Parmi ces enseignements, mentionnons le cours de

21

professeurs" l'institutorat enseignants, Toulouse, en
-

(sur le modèle de celles, instaurées par F. Guizot, pour en 1837) et relance un journal pour ces mêmes le Bulletin de l'Université et de l'Académie de fusionnant deux organes spécifiques assez mal en point

celui du secondaire (l'Académie) ayant été une création originale

due à un prédécesseur très innovant, Claude-Marie Perroud (1892). Plusieurs textes, écrits alors par le recteur Lapie pour ses professeurs, seront repris dans Pédagogie française (1920). Ils méritent, aujourd'hui même, d'être relus car ils n'ont pas trop vieillis: Méthode directe, méthode active (1912), Comment fixer les connaissances dans l'esprit de nos élèves (1912), L'enseignement des sciences physiques (1913) - preuves, s'il en était besoin, que le questionnement dénommé de nos jours" didactique" ne date pas vraiment des années 1970-80. .. Ajoutons, enfin, au titre de la modernité, une sorte de " partenariat" international en gésine entre les Facultés de Bordeaux et Toulouse d'une part, de Madrid d'autre part (création d'un Institut français dans la capitale espagnole, échanges de conférenciers).

la direction de l'enseignement (avril 1914 - septembre 1925)

primaire

au Ministère

Paul Lapie, appelé à la direction de l'enseignement primaire dans un moment crucial de I'histoire (la grande Guerre), aura deux tâches essentielles à résoudre: - sur le court terme, organiser cet enseignement fondamental, " élémentaire", indispensable à la nation, après la déclaration de guerre et la mobilisation en masse des instituteurs. Cela se traduira par l'appel à des" intérimaires ", de plus en plus nombreux, qu'il faut former sur le tas, à la va vite, sur la base de la " leçon-modèle". Certes le recours à ces derniers n'est pas nouveau: face à la désaffection des hommes pour les concours des écoles normales jugés peu attractifs financièrement (H. TerraI, 1998: 182), F. Buisson y voyait dès 1890 le germe d'un" péril primaire" (curieuse dénomination !), d'une baisse de niveau potentielle - sans remettre nullement en cause, précisons-le, le niveau des candidates, toujours aussi nombreuses quant à elles. La guerre de 14-18 sera, pour le
Durkheim qui paraîtra en 1938 seulement sous le titre L'évolution pédagogique en France 22

corps enseignant comme pour le "corps social" tout entier l'occasion d'une recomposition, en particulier d'une montée en

puissance des femmes dans la sphère professionnelle

-

ce à quoi un

Lapie contribue quelque peu quand, dans sa brochure L'Instituteur et la guerre (1915), il valorise autant ceux et celles du " Front", de la " zone des armées", de la " zone de l'intérieur". - sur le long terme, penser la Réforme de l'enseignement dans le sens de ce que F. Buisson, devenu député radical du XIIIème arrondissement de Paris (1903)15, appelait de ses vœux, à savoir H l'achèvement de l'œuvre scolaire de la Troisième République" (Bulletin de la Ligue des droits de l'Homme, mai 1914), la mise en question de la partition entre primaires et secondaires, en un mot fort ambigu: "l'École unique" (A. Prost, 1968 ; H. TerraI, 1997). Dès septembre 1918, Lapie fait paraître (sous le pseudonyme d'André Duval16) Un regard sur l'école d'après guerre dans la Revue pédagogique, plaidoyer en faveur d'une orientation professionnelle raisonnée des élèves et d'une spécialisation des maîtres (dans un cadre industriel, agricole, commercial). De même propose-t-il un an plus tard une transformation des écoles normales (où il introduira dès 1920 un enseignement de sociologie en deuxième année). Cette dernière initiative sera l'occasion d'une polémique aiguë à l'échelon national: P. Lapie, en conflit avec le ministre conservateur (Bloc national) L. Bérard et le président de la République A. Millerand, y perdra sa place. Sans pouvoir obtenir (la création d'une chaire de " morale et pédagogie" en Sorbonne - dans la lignée de la chaire de Science de l'Éducation occupée par H. Marion, F. Buisson, puis E. Durkheim, et disparue avec lui, ni le Conseil d'État (son premier vœu), il sera promu recteur de l'Université de Paris.

le vice-rectorat de Paris (septembre 1925-janvier 1927) Lapie ne redeviendra donc pas professeur, mais le poste prestigieux qu'il obtient et qui en fait un primus inter pares le conduit à un véritable magistère intellectuel, bien au delà de la sphère primaire où le maintenait institutionnellement sa précédente
15. Lapie figurera, quant à lui, sur une liste électorale (département de la Marne) pour la députation avec l' étiquette radicale (1924) mais sera battu de peu. 16. Allusion au Val-André (Côtes du Nord) où il prend des bains de mer avec l'enfant du pays, C. Bouglé.

23

fonction17. D'une part, en conservant la responsabilité éditoriale de la Revue pédagogique traditionnellement attribuée au directeur de l'enseignement primaire (" privilège" qu'il a négocié), il n'hésite pas à la transformer, près de cinquante ans après sa naissance (1878) en L'Enseignement public - Revue pédagogique Uanvier 1927), pointant ainsi, une fois encore, la nécessité de rapprocher les divers ordres. D'autre part, il accroît considérablement son rayonnement international, déjà reconnu en tant que directeur du Primaire (Présence à l'Exposition scolaire de San-Francisco du 16 au 27 août 1915). Ainsi participe-t-il à l'inauguration du pavillon canadien de la Cité Internationale de Paris, reprise de ses rêves de jeunesse sur une Cité idéale de la pensée (1901) et illustration des volontés pacifistes nées de la Grande Guerre - comme la Société des Nations. Ainsi se déplace-t-il en septembre 1926, une ultime fois, aux Etats-Unis pour un important congrès international (où il représente la Société française de philosophie) et présente-t-il au collège de la Cité de New-York une étude sur le caractère des Français18... Dernier voyage à l'issue duquel il s'éteint, à cinquante huit ans, "mort à la tâche" selon une expression qui lui sera fréquemment appliquée dès lors. Inscrite dans les combats du siècle, une telle vie vaudra même à Lapie, aussi grand rationaliste teinté d'anticléricalisme eût-il pu être, un jugement singulier pour nos regards contemporains. De même que la Ligue française de l'Enseignement avait, à l'occasion d'un hommage public, qualifié en janvier 1930 (c'est-à-dire de son vivant !), Ferdinand Buisson... de " saint laïque ", de même son fils P. O. Lapie (futur ministre de l'Éducation nationale en 1951) lui fera-t-il rejoindre, post mortem, cette austère catégorie et déploiera-til les contours d'une authentique hagiographie: "Combien ont rappelé, à des occasions diverses, que Paul Lapie entrait dans la cohorte de ces nobles esprits qu'une sagesse fondée sur la seule raison, appliquée à de hautes œuvres, récompensée par la seule tâche, sacrée par la souffrance morale, a fait atteindre d'héroïques

17. Le titre de Recteur de l'Académie de Paris revient par tradition l'Instruction Publique lui-même. 18. La" psychologie des peuples", issue des récits de voyages des siècles, est alors un vrai genre (entre littérature et science) dont le plus éminent en France sera A. Siegfried, tard dans le siècle des peuples, 1950).

au ministre de 17ème et ISème le représentant encore (L'Arne

24

et silencieux sommets: les Saints Laïcs.19 " Sur un mode plus apaisé, les syndicalistes A. Léaud et E. Glay (1934) le rangeront parmi les grands artisans et animateurs de l'École primaire" aux côtés de
il

F. Buisson, O. Gréard et F. Pécaut; ils en feront
jamais trahi et dont la vie et l'œuvre justifient

il

un clerc qui n'a
de

bien ce jugement

M Raymond Poincaré:

il

Quiconque a eu comme moi la bonne

fortune de fréquenter M Paul Lapie et d'être associé avec lui dans l'accomplissement d'une œuvre d'intérêt national a éprouvé chaque jour plus d'estime pour ce grand honnête homme ".

L'œuvre
Si estimable que fut Paul Lapie comme acteur social aux yeux de ses contemporains, tout particulièrement aux yeux des instituteurs qui virent en lui le parfait représentant de l'École de la République mais aussi de leurs intérêts propres2o,il demeure tout autant, et peutêtre plus encore, comme auteur, certes bien oublié de nos jours. Que reste-t-il en effet aujourd'hui de l'œuvre (et même de l'action) de P. Lapie? De prime abord mais de prime abord seulement, peu de choses: le nom d'une salle à l'Institut National de la Recherche Pédagogique (INRP, ex Musée Pédagogique créé par Buisson et Ferry), sis 29 rue d'Ulm à Paris, le souvenir des instructions officielles de l'enseignement primaire français du 20 juin 1923 et, partant, quelques citations dans des livres d'histoire de la pédagogie ou de l'enseignement (ainsi L 'Histoire de l'enseignement de A. Prost, publiée en 1968, ne l'ignore pas, à juste titre). Très rares sont néanmoins les études portant spécifiquement sur Lapie et se proposant de réactualiser son travail: le sociologue M. Cherkaoui
19. Autre expression de ce fond religieux, plus tardive (1953), cette remarque de R. Vettier, directeur de l'ENS Saint-Cloud, à propos des normaliens primaires: « S'ils possèdent un don intellectuel, une supériorité intellectuelle quelconque, ils les doivent au hasard; ils sont les bénéficiaires d'une sorte d'injustice sociale et ils n'auront jamais trop de leur dévouement passionné pour se la faire pardonner ». Cité in H. TerraI, 1997 : 17. 20. C'est en 1924, alors qu'il est encore à la direction du Primaire, que le syndicalisme enseignant, hier nié de droit et combattu de fait par les ministres républicains Spüller (1887) et Rambaud (1897) au nom de la neutralité du fonctionnaire public et de l'unité du « corps enseignant », se voit octroyer une place pour délibérer des nominations à l'échelon départemental. 25

prenant au sérieux sa réflexion sur" les effets sociaux de l'école" dans un numéro thématique de la Revue française de sociologie consacré aux" durkheimiens " (1979) fait exception. De même doiton mentionner comme partie prenante d'un processus de " réhabilitation" de sa pensée la place, récurrente et singulière, que lui accorde L. Mucchielli dans ses travaux sur" la sociologie et sa méthode" (1995) et, plus encore, sur" la naissance de la sociologie" (1998).

Quatre dimensions majeures de l'œuvre peuvent toutefois être isolées, illustrant la richesse de l'auteur: elles ne vont pas sans se recouper néanmoins en sorte que l'on ne peut en aucun cas évoquer, par delà la diversité des statuts professionnels successifs de Lapie, quelque véritable solution de continuité que ce soit.
Un pionnier de la recherche en sciences humaines

Philosophe, Paul Lapie l'est sans aucun doute pleinement par ses études et ses premières recherches (Cf. sa thèse La logique de la volonté, 1902). Comment en pourrait-il aller autrement puisque, selon une tradition bien établie et portée à son acmé par V. Cousin (1792-1867) et ses disciples (Paul Janet, Elme Caro. . .), les " sciences philosophiques" comprennent alors: 1. La psychologie (laquelle étudie ce qu'il en est de l'esprit); 2. La morale; 3. L'esthétique. ; 4. La logique - ces dernières parties se consacrant à l'esprit tel qu'il doit être? Philosophie qui, de surcroît, se veut depuis quelques décennies (mais bien au delà si l'on en fait la " fille de la théologie") comme le "couronnement des études" secondaires, via le baccalauréat. Lapie participe toutefois de ce moment essentiel où la psychologie d'abord (avec Th. Ribot), la sociologie ensuite (avec É. Durkheim) s'autonomisent au point de recruter dans leurs rangs des biologistes, des médecins, des juristes (A. Binet, G. Tarde, R. Worms)... bref, des personnes qui ne sont pas philosophes de formation. P. Lapie peut, du reste, être situé au confluent de ces deux nouvelles disciplines, même si, dès 1900, il
s'affirme plus volontiers sociologue que psychologue

- sociologue

durkheimien en l'occurrence, quand bien même les premières orientations théoriques semblaient devoir le conduire vers Tarde et son" inter-psychologie". Citons Bouglé, encore une fois, dans son texte d'éloge de L'École libératrice (1938) :

26

"Au surplus, puisque ce rationaliste devint sociologue, puisque après l'agrégation de philosophie, il m'interviewe sur l'état des sciences sociales en Allemagne21 et demande sa part de collaboration à cette Année sociologique dont nous priions Durkheim de prendre la direction, c'est donc qu'il ne croît pas suffisant, pour orienter l'action des futurs maîtres, d'invoquer les principes. Il entend que ces maîtres deviennent de plus en plus capables de comprendre, par rapport aux autres types de société, celle où ils vivent et qu'ils doivent aider à vivre: il importe qu'ils la "situent", comme on dit, historiquement aussi bien que géographiquement. C'est à quoi peuvent aider grandement "quelques notions de sociologie appliquées à la morale et à l'éducation. "

L'œuvre scientifique de Lapie prend donc d'évidence deux dimensions essentielles: - une dimension de recherche fondamentale qu'illustre parfaitement sa participation au noyau initial (le quatuor É. Durkheim, C. Bouglé, D. Parodi, P. Lapie) de l'Année sociologique et ses nombreuses communications (55 compte-rendus sur les Il premières années), tout comme ses articles pour la Revue philosophique, la Revue de métaphysique et de morale, la Revue scientifique, témoignages d'un certain "polythéisme" intellectuel et d'une grande curiosité.
En premier lieu, il convient de mentionner, bien sûr, l'ouvrage princeps publié en 1898, "exactement au centre de sa vie" selon la formule de son fils soucieux de montrer le poids des années d'apprentissage et de formation: Les civilisations tunisiennes (Alcan). Cette "étude de psychologie sociale", dédiée au condisciple C. Bouglé, sera saluée par Th. Steeg (Revue pédagogique, 1898) comme digne de fonder une" psychologie coloniale" (au même titre qu'existe alors une" géographie coloniale "), porteuse de... quelques applications pratiques, il faut bien le reconnaître: se limitant à la ville de Tunis sur laquelle portent ses seules observations, Lapie établit une comparaison entre arabes, juifs et européens, fait le
21. Bouglé, devenu directeur de l'ENS Ulm, fait allusion à son ouvrage premier Les sciences sociales en Allemagne. Le conflit des méthodes, Alcan, 1895. Remarquons au passage qu'il se donne quelque peu le beau rôle et anticipe sur l'intérêt de Lapie pour la question scolaire, primaire en premier lieu, en 189596. 27

constat de leurs divergences dans l'appréhension de la réalité, tente une explication, non point à partir de la "race" elle-même ou de la "religion" ou bien évidemment du simple climat, mais de "l'âme", c'est-à-dire des "habitudes mentales" propres à chaque groupe, les arabes semblant à ses yeux fondamentalement tournés vers le passé, les juifs vers le futur. Par ce travail, largement empirique, Lapie se situe dans l'héritage d'un Montesquieu mais, plus encore, des Idéologues qui se voulurent un siècle avant lui des" observateurs de l'homme ", tout particulièrement Volney (1757-1820). En même temps, il annonce les culturalistes américains et la notion de "personnalité de base", tout en faisant une place à la "psychologie des peuples" (Cf. M. Lazarus, co-fondateur en 1860 de la Zeitschrift für Volkerpsychologie) alors fort en vogue. Indiquant leurs lacunes respectives et conseillant en conséquence, aux arabes de se spécialiser dans l'étude des "sciences", aux juifs dans celle des "arts" et de la "culture littéraire", Lapie ne manque pas de s'interroger sur "l'avenir de cette combinaison d'éléments disparates", malgré la multitude des "moyens termes" déjà présents et propose une ''paix'' fondée sur "l'éducation des âmes", des élites en tout premier lieu, selon une conception pédagogique centrée sur la persuasion, fortement affirmée par la suite (Cf. La Science de l'éducation, 1915): Sans doute, il est indispensable d'enseigner aux jeunes indigènes la langue française et les notions théoriques ou pratiques qui peuvent transformer leur destinée. Mais à cette éducation de la foule il faut joindre une éducation de l'élite [ J. Les idées du peuple ne sont que la menue monnaie des idées de quelques hommes: c'est à l'intelligence de ces hommes que nous devons nous adresser. Ce n'est pas à dire que l'enseignement supérieur soit l'unique salut et que le gouvernement doive s'empresser de fonder à Tunis une Université. On ne voit pas en quoi les Ecoles supérieures d'Alger ont sauvé les Musulmans et les Israélites. Mais l'élite des Musulmans et des Israélites tunisiens doit se convaincre que le vrai moyen d'entrer "dans la voie du progrès" ce n'est pas d'imiter nos modes et nos vices, c'est de se soumettre aux influences qui ont créé nos sociétés. C'est spontanément qu'ils doivent aspirer à prendre les habitudes mentales que nous avons depuis la Renaissance,. c'est spontanément qu'ils doivent nous demander nos arts et nos sciences. Pourquoi [les aristocraties musulmane et israélite) n'envoient-elles pas leurs fils poursuivre en France des études désintéressées?" (Conclusion).
H

28

Ce texte, non dénué d'irénisme mais aussi d'une certaine prudence, prend place dans les débats de l'époque sur les possibilités de la colonisation, les apports de la civilisation occidentale et la légitimité intellectuelle et morale des autres cultures. Ce n'est certes pas celui d'un Gustave Le Bon (1841-1931), opposé farouchement sur la base d'une inégalité des races à toute scolarisation des indigènes dépassant un simple" dressage" pratique22 ; à sa façon, il précède les interrogations (en 1902-03), divergentes, d'un P. Bernard, directeur de l'école normale d'Alger, et du jeune agrégé M. Halbwachs sur la place des maîtres indigènes, le bilan de l'école, la résistance de la population locale à la zaouia des roumis (i.e. " l'école des infidèles"). . . M. Mauss, tout en dénommant curieusement ce premier travail "La (sic) civilisation tunisienne", le considère encore en 1927 à l'occasion de l'article nécrologique qu'il consacre à Lapie dans L'Année sociologique comme "un des meilleurs travaux sur la vie sociale en Afrique du Nord".23

- une dimension de recherche appliquée. Fils spirituel d'Henry Michel, cofondateur des universités populaires au tournant du siècle, Lapie ne manque pas de donner des conférences, sinon devant le peuple producteur lui-même, du moins devant les instituteurs; le jeune maître de conférences à Rennes invite ainsi en 1901 les normaliens de la ville, avant-garde bleue en pays blanc, à se convaincre de "l'efficacité de la morale laïque [...] édictée et sanctionnée par une autorité légitime et puissante, la te L'enfant qui sortira de votre école sans entrer dans une raison": église pourra devenir un homme de bien." 24

22. Au congrès international

colonial de Paris (1889), Le Bon affirme:

"Il n'y a

pas d'éducation qui puisse empêcher certains peuples - les nègres par exemple de rester des peuples impulsifs." De même condamne-t-il le "système d'enseignement britannique en Inde [pour donner] une instruction mal adaptée aux besoins d'un peuple qu'elle déséquilibre et démoralise" (Revue scientifique, août 1889). 23. Ce qui pourrait se manifester dans ce singulier, c'est l'oubli de trois cultures... A moins qu'il ne représente celle dont, somme toute, Lapie parle fort peu: la civilisation" européenne ", elle-même française, italienne, maltaise... Cf. M. Mauss, Œuvres, 1.3, éd. de Minuit, 1969, 522-523. 24. Conférence du 2 février 1901, reproduite in Pour la Raison, 1902, pp. 84-86. 29

De même, en 1903, suppléant à Aix-en-Provence, traite-t-il, à l'école normale encore, de "la mission scientifique de l'instituteur,f25 : 1° quant à la psychologie: observations sur l'intelligence, la mémoire, la sensibilité, émergence d'un "portrait moral", étude de l'idéal enfantin, tenue d'un "journal psychologique" quotidien après la classe, voire expérimentations sur des sujets identiques, y compris la "vie émotionnelle" (expérimentation que Lapie juge parmi "les plus délicates"26), avec appel, si nécessaire, au "psychologue de profession qui réside dans la ville voisine, soit au lycée, soit à la Faculté, [...] dans le cadre de l'union des travailleurs de l'université et des travailleurs de l'école". 2° quant à la sociologie. Il s'agit alors d'étudier la société à travers diverses associations, dans "leurs causes efficientes comme dans leurs causes finales". Trois exemples sont proposés dans la perspective de monographies, alors fort en vogue: "les sociétés circum- et post- scolaires " (telles les amicales d'anciens élèves), l'école elle-même (origine, mise en place concrète, finalités) et en son sein la classe (meneurs, contagion, jeux, querelles...), la commune enfin (délits, coutumes, droit national contre droit local, comment "on se rend service" ou comment "on s'inflige des souffrances", immigrants, mariages, voyages à la ville, à Paris...). Lapie mentionne à cette occasion des thèmes qui peuvent nous apparaître comme fort contemporains: des investissements de formes ("En passant du cerveau du ministre au cerveau d'un maire [ le dessein du fondateur) a pu se modifier'') à la notion d'école productrice de la société ("L 'école agit sur l'élève, mais par l'élève elle agit sur la société ''). Lapie développe néanmoins sur ce dernier point une dialectique de la "modestie" et de la "confiance", nécessaires l'une et l'autre, puisque reprenant en 1923 en un volume, L'Ecole et les Ecoliers, ses travaux psychologiques et sociologiques des années 1904-1911, il voit dans les recherches des instituteurs:

25. In« La Mission scientifique de l'instituteur », Revue pédagogique, 1904, 12, 540-561. Article repris in L'École et les écoliers, 1923. 26. Faisant ainsi preuve d'un souci méthodologique et éthique certain, présent chez les pionniers de la "psychologie scientifique". Cf. M. Kuhn, Précautions à prendre dans l'étude psychologique de l'enfant, 1904, repris in H. TerraI (1999 : 193-194). 30

"Une leçon de modestie: auprès des forces puissantes qui gouvernent l'humanité, l'influence de la petite école apparaît bien fragile,. ce qui fait la destinée des enfants, leur carrière, leur moralité même, c'est, plus que leur éducation, la condition et la structure de leur famille: telle est la conclusion à laquelle nous amène à notre grande surprise, des études aussi différentes qu'une étude psychologique sur les causes de l'avance ou du retard chez les écoliers et une étude sociologique sur les antécédents des jeunes criminels. Et pourtant - voici la leçon de confiance - l'action de l'école n'est pas nulle, elle est bienfaisante, et il dépend de nous de multiplier ces bienfaits. Elle aide les meilleurs de ses élèves à gravir quelques degrés de la hiérarchie sociale,. si elle ne réussit pas à conduire chacun jusqu'à la fonction dont son savoir et son intelligence le rendent digne, du moins permet-elle à plusieurs de lutter efficacement contre les iniquités économiques, du moins leur permet-elle d'augmenter leur valeur sociale, du moins fait-elle, semble-t-il, œuvre de progrès et de justice. " 27 On pourrait dans le même esprit faire état d'une recherche sur L'école publique et la criminalité juvénile (Revue du Mois, février 1911), parfait écho aux débats publics conduits sur la question en 1897 par A. Fouillée (1838-1912), G. Tarde (1843-1904) et F. Buisson (1841-1932) : à nouveau, contre les contempteurs de "l'école sans Dieu", Lapie est amené à mesurer les effets conjoint des hérédités familiales (les "anomalies congénitales [...] assez rares") et des milieux peu favorisés (par la "misère", la "dislocation de la famille" ou "l'alcoolisme") et à proposer la création de "maisons qui seraient plus familiales que leur demi-famille", car "le remède le moins incertain (sic) contre la criminalité juvénile, c'est la surveillance paternelle de tous les "sans familles",. ce n'est pas la guerre à l'école publique. "28 Cette réserve intellectuelle, doublée d'un optimisme tempéré, permet de déceler outre un réformisme plus radical que socialiste, la trame de fond organisatrice de sa pensée et de son action: une réflexion sur la volonté. Thème important, voire capital, dans la

27. ln L'École 28. ln L'École « internats se réclame

et les écoliers, 1923. Cité p. IV. et les écoliers, 1923. Cité p. 185. On peut songer, à ce propos, aux familiaux à la campagne» (Landerziehungsheime germaniques.) dont G. Berthier, in L'Ecole des Roches, Ed. du Cerf, 1935, p. 32.

31

période si l'on en croit F. Buisson:

"Il importe de saVOIr, mals

combien plus de vouloir".
Un moraliste

29

rationaliste

Sociologue assez tôt rallié aux vues de Durkheim30, Lapie n'en est pas moins, d'abord, un philosophe. Initialement conçue comme une "logique du désir" en écho à la "psychologie des sentiments" de Th. Ribot (1839-1916) et, sans doute, contre ce que E. Roudinesco a nommé" l'inconscient "à la française" " (Cf. Le Bon, Berhneim, Guyau...), sa thèse, Logique de la volonté (1902), est demeurée célèbre par le syllogisme sur lequel elle entend se construire: 1. je dois. 2. je puis. 3. je veux. Son ultime phrase, en conclusion, entend résumer toute la visée de l'auteur: "Comme la volonté est un mode de l'intelligence, la raison pratique est un mode de la raison théorique. L'Ethique est une Logique." (Nous soulignons). En effet, "si la volonté est un mode de l'intelligence, la morale est une partie de la science. Vouloir, c'est juger qu'on doit et qu'on peut agir. La volonté sera bonne quand ces deux jugements seront vrais. La morale est la science de l'idéal et de sa réalisation: elle comprend une téléologie et une technologie", la première prenant appui sur une axiologie (science de la valeur) et une eudémonologie (science du bonheur), la seconde sur l'étude des moyens. Toutes les disciplines peuvent être au demeurant convoquées pour construire la morale, "depuis la minéralogie qui nous révèle les ressources de la terre jusqu'à la sociologie qui nous promet les bienfaits de la solidarité humaine. " Ce parti pris intellectualiste, rationaliste, voire spiritualiste, sera défendu avec constance et vaudra même à son auteur quelque indulgence... quand viendra l'heure des attaques ad nominem ou des
29. En hommage à Henri Marion auquel Buisson succède dans la chaire de Science de l'Éducation, en Sorbonne, à l'occasion de la leçon inaugurale (3 décembre 1896) du cours intitulé Éducation de la volonté, in Revue pédagogique, 1896, n012, 581-605. Cf. aussi le livre du recteur J. Payot, L'éducation de la volonté, Alcan, 1898 30. P. Lapie s'est d'abord montré réticent sur la nécessité de faire sociologiquement de la sociologie" et s'est affirmé proche de l'interpsychologie de G. Tarde (Revue de Métaphysique et de Morale, 1895, 3) avant d'adopter le point de vue durkheimien, rallié à une" sociologie [comprise comme] psychologie sui generis" (Lettre à C. Bouglé du 24 mars 1897, citée in Revue française de sociologie, 1979, 1, 37-39). Cf. L. Mucchielli, 1998, 221226.
H

32

règlements de comptes après l'introduction contestée de la sociologie dans le curriculum des écoles normales primaires (programme du 18 juillet 1920).31 C'est pourtant à cette époque que, préfaçant les recueils de conférences faites, en Sorbonne et à son initiative, devant les directeurs de ces mêmes écoles normales, Lapie rappellera les principes les plus universels de l'entendement, "le principe d'identité et le principe de causalité, principes mêmes de la science ", et l'homothétie fondamentale entre science et morale: "Le principe de justice [véritable ''fin de l'homme''J n'est pas autre chose que l'uniformité des séquences transporté du domaine scientifique dans le domaine des actions volontaires, dans le domaine moral. Si le principe de causalité, avec ses annexes, est le postulat de la Science, il est aussi le postulat de la Morale. [...] Notre idéal moral consiste à introduire dans le monde des volontés un ordre rationnel comme notre idéal scientifique, c'est de découvrir dans l'univers un ordre

rationnel.

'132

De ce programme témoigne volontiers déjà, au plan théorique, le deuxième livre écrit par Lapie, La Justice par l'Etat, étude de morale sociale (1899), déjà formulée en partie sous formes d'articles dans la jeune Revue de Métaphysique et de Morale (1896-1899) : l'auteur s'efforce de rechercher une juste voie entre étatisme et individualisme, via l'exercice de "magistratures" diverses (''judiciaire, militaire, philanthropique, économique" et, notons le avant de devoir y revenir, ''pédagogique'').33 Au plan pratique, dans le même esprit, les manuels scolaires écrits en collaboration R. Thamin, Entretiens moraux, Lectures morales, louent-ils tout à la fois les vertus personnelles et les institutions démocratiques.

31. M. Brillant qualifiera Lapie d'idéaliste honnête, consciencieux et naïf, [.] brave " homme nourri d'un cartésianisme universitaire à l'ancienne mode", tout en affirmant: "Quoi qu'il en soit, cette pie a couvé des œufs de canard". in M. Brillant, Quelques Sacristains de la Chapelle Laïque, Paris, Spès, 1926. Cité p. 39-40. 32. P. Lapie et alii, Morale et Science, Nathan, 1923. Cité p. 21. 33. Dans la perspective de l'union des magistratures, Lapie donne en 1909 une conférence à l'école militaire des sous-officiers à Saint-Maixent sur" les principes psychologiques de la pédagogie" (reprise in Pédagogie française, 1920). Après avoir affirmé que le système d'enseignement défendu par la
jeune psychologie" est à la fois Il autoritaire et libéral ", il conclut par une vieille formule universitaire: Pro scientia et patriae
Il

33

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