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Pédagogie, illusion de la technicité

152 pages
AGORA débats jeunesses est une revue trimestrielle qui s'intéresse de manière ouverte et transdisciplinaire à tous les problèmes de société construisant la trame problématique des questions de jeunesses. Travailleurs sociaux, animateurs, enseignants, responsables administratifs des services déconcentrés de l'Etat ou des collectivités territoriales, chercheurs, élus, tous les acteurs impliqués dans la conception et la mise en oeuvre des politiques " jeunesse " peuvent y trouver matière à enrichir la pensée et l'action. En choisissant de se situer à la croisée des questionnements professionnels et de la Recherche, AGORA débats jeunesses se propose en effet de " créer du débat " et de devenir un véritable outil de réflexion praxéologique pour ses lecteurs.
Voir plus Voir moins

2èmp

trimestre

1996

Faudrait-il rester jeune pour échapper à l'exclusion? Olivier Douard

4

Éditorial

7 l(»s d~bats
Pédagogie, illusion de la technicité
. Pédagogie, illusion de la technicité? Alain Vilbrod
Les professionnels de l'action sociale et l'exigence des pratiques éducatives: la technicité annoncée est-elle une illusion?
Lire page 7

:

. Entre don, dette et professionnalisation : le cas des" grands frères" , Paseal Duret
L'aide sociale apportée par les ((grands frères" semble prendre une part prépondérante à l'animation de quartiers difficiles. Lire page 11

. Les rUT Animation: formation universitaire
et/ou professionnelle,
ClJ "-

Jean-Claude Gillet
Lire page 23

30 ans après leur création, où en sont les IUT

formant des animateurs professionnels?

. L'éducateur et son efficacité, Camille Thouvenot
La question de l'efficacité de l'éducateur interroge l'auteur sur différents modèles de pratiques éducatives: la scène mécanique, la scène symbolique et la scène magique. Ure page 28

ru

û\ 2

. Le discours des éducateurs spécialisés: réalisme et réalité, Marie-Anne Pommier-Seintignan
Le discours des éducateurs spécialisés mérite d'être étudié comme un discours réaliste, articulant les niveaux du langage, de l'idéologie et du travail. Lire page 31

. De l'initiation aux pratiques artistiques, PierreMayol
À partir de définitions, l'article propose un parcours qui conduit de l'initiation à l'expression artistique, et fait référence aux nouvelles pratiques culturelles desjeunes
comme relais de l'initiation.
Lire page 39

. L'insertion: une intégration au rabais,
Francis I.:Haridon Les dispositifs d'insertion sont l'institutionnalisation d'une deuxième chance de formation ou d'accès à l'emploi.

Quel sens est apporté à cet investissement?

Lire page 47

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DÉBATS JEUNESSES

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sommairE'
I)

.

6 "Points de vue"
Intfgration
À propos d'un entretien avec Khaled KELKAL,
Bernard Bier. Point de vue sur une interview d'un jeune de banlieue, effectuée le 3 octobre 1992,
trois ans avant le drame de sa mort. Lire page
57

Risque

routier

Les jeunes, le risque routier et l'accident, Maryse Esterle-Hedibel.
Par une approche anthropologique des représentations des facteurs de risques routiers, l'auteur contribue à l'étude du comportement des jeunes conducteurs. Lire page 69

Insertion
Les ambiguïtés d'une insertion à venir: jeunes de 16-25 ans Mission locale et contrôle social, AzzZ Jellab. La missionlocalesembledevenirune instancede contrôlejuvénile, sortede médiateurentre le marchééconomique,lesattentespolitiques
et la demande des jeunes. Ure page
79

Finlande

Les jeunes Finnois et la religion, 116 Carnet Helena Helve. Cet article s'alimente d'une 132 Veille recherche sur les valeurs de lajeunesse finnoise et plus particulièrement

100 Lire, faire lire...
de champs... informative...
Ure page
89

(lJ 1-

sur le rôle de la religion dans la Finlande post-moderne.

AGORA débats~eunesses ,'J INJEP Parc du Val Flory 78 160 Marly-Le-Roi Tél. Rédaction (1) 3917 27 42 Fax (1) 3917 27 90 agora@injep.fr

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p

Marie-Luce Cavrois, premier juge Tribunai d'instance. Chisholm, sociologue, - Lynne-A. Université Marburg (RFA) réseau CYRCE. Chantal de Linares, Mission évaluation recherche DJV A. François Dubet, sociologue CADIS/CNRS.

association

"Vacances

Ouvertes".

Directeur de la publication Serge Mauvilain, directeur Rédacteur en chef Olivier Douard, Pôle Études et Recherche, Secrétaire de rédaction Marilyn Ininger Comité de rédaction Andrieu, - Pierre-Jean professeur associé à Paris

de l'INJEP

-

Jean-Claude

Dumoulin,

directeur

de l'UFJT.

INJEP

Pascal Duret, sociologue, INSEP. Olivier Galland, sociologue, CNRS.

VII.

Michel Bérard, Mission locale des Alpes de Hte-Provence. Michel Bernard, professeur en Sciences de l'éducation à Paris Il. Marc Bessin, sociologue CNRS/GRS. Bemard Bier, Mission évaluation recherche DJV A.

Jacques Ion, sociologue, CRESAUCNRS. président - Jean Ginisty, du conseil d'administration de l'INJEP. Francine Labadie, Mission évaluation recherche DJV A. Michel Legros, CREDOC. Andrée Martins, direction régionale Jeunesse et Sports d'lie de France. Pierre Mayol, ministère de la Culture et de la Francophonie. Nikos Précas, direction régionale J. & S. Rhône-Alpes. Goucem Redjimi, Pôle Études et Recherche INJEP. Rigalleau, - Michèle

- Bernard Roudet, Pôle Études et Recherche INJEP. - Alain Vilbrod, sociologue ARS/UBO Brest. - Marine Zecca, psychothérapeute, Paris VIII. Direction artistique Victor Hidalgo Correction Jean-Pierre Fernandez Traductions Centre de langues de l'INJEP Photographies de couverture: Pierre de Fonseca intérieur: Djamei Farès Éditeur-diffuseur L'Harmattan Service ventes/abonnements L'Harmattan, 7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris Tél.(1) 43 54 7910 Fax: 43 25 82 03 Service télématique 36 15 INJEP Numéro d'enregistrement ISSN : 1268 - 5666

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3

AGORA

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Lors d'un entretien télévisé du 22 février dernier, Jacques Chirac expliquait aux Français qu'il fallait abolir la conscription. Forgée à la fin du XIxe siècle et instaurée dans sa forme actuelle par une loi du 21 mars 1905, elle repose sur les principes d'universalité et d'égalité. Mais conçue à l'époque d'une France essentiellement rurale, dans laquelle les populations étaient peu mobiles, elle peut paraître par certains aspects inadaptée aujourd'hui. Ainsi 25 à 30 % de chaque classe d'âge sont exemptés de service national, l'âge d'incorporation qui est aujourd'hui

actuelles des temporalités sociales. Il y a encore quelques années, les jeunes qui partaient à l'armée, pouvaient considérer ce passage obligé au service de la Nation comme le passage ritualisé de l'état de jeune à celui d'adulte, comme une étape qui les ferait passer bientôt «de l'autre côté», du côté des travailleurs, des maris, des pères, des «foyers imposables », des petits locataires ou des grands propriétaires. Mais le service militaire après avoir été considéré par une majorité de jeunes comme du temps perdu, est plutôt considéré aujourd'hui comme un temps vide, inutile. Après l'armée, la perspective de trouver du travail est incertaine, il faudra probablement attendre pour pouvoir vivre en couple, faute de mieux certains pourront s'inscrire pour quelque temps encore à la fac, et qu'après tout, peut-être, pourra-t-on s'arranger avec les parents pour habiter encore un peu à la maison? L'après, risque au mieux, de ressembler à l'avant, quant au pire, on aime mieux ne pas y penser. Peu à peu, le service militaire a perdu son caractère de rite de pas-

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4

de 23 ans en moyenne recule toujours, formes de service civil se multiplient concernent de plus en plus d'appelés...

les et Le

Président de la République justifie ces « réformes importantes adaptées aux exigences de notre temps» par l'inadaptation de notre outil de défense aux exigences géostratégiques d'aujourd'hui. Mais est -ce essentiellement de cela dont Le débat sur la tion, quoi qu'il réforme, ravive il est question? suppression de la conscripadvienne du projet de celui sur les évolutions

AGORA

DÉBATS JEUNESSES

NQ4

éditoria

1

sage, et en le supprimant,

c'est incidemment de la

un des bornages les plus symboliques jeunesse que l'on supprime.

Car à côté du problème de la conscription, la problématique de l'exclusion s'insinue toujours plus loin dans les interstices de la dérégulation sociale. Les zones d'incertitude, qui pourraient être autant d'espaces d'innovation, sont devenues des zones à risque. À risque d'exclusion. Elles gagnent des catégories de plus en plus variées de la population, et si quelque 83 % des actifs sont encore des salariés, comme en 1975, on note un fort effritement du salariat. De multiples configurations sociales précaires entraînent de multiples situations de déliaison. Les jeunes n'échappent pas à la «crise» et sont directement concernés par ce processus, et pour beaucoup, très vite après la fin de la scolarité

obligatoire. Le risque est grand qu'ils viennent alors grossir massivement les rangs des «exclus». Encore que... Notre société - mais sans doute en est-il ainsi de toute société - ne saurait supporter de voir les jeunes comme des exclus ou, pour utiliser le vocabulaire de Robert Castel, comme des «surnuméraires». Il est difficile à tout un chacun de concevoir que ceux qui constituent «les forces vives de la Nation» et «la relève» soient de trop. On peut vérifier que l'exclusion, comme d'autres notions de ce type, imprime sa loi it la catégorie jeunesse et entre en œuvre dans sa construction actuelle. Voir dans les jeunes «non encore insérés», des exclus, c'est les figer dans un état dont le caractère statique et définitif renvoie à des perspectives par trop intolérables. Tout au

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AGO RAD É BATS JEU NES SES NQ4

plus, notre sodété

peut-elle

accepter

de

considérer que des jeunes «soient en difficulté», «présentent un risque d'exclusion», c'est-à-dire que certains jeunes soient engagés dans un processus de fragilisation sociale, de dés affiliation. Un processus, par son caractère dynamique, laisse entrevoir la possibilité - du moins théoriquement - de renverser le sens de son évolution. En cela, il est moins désespérant. Il justifie que le pouvoir, dans une perspective de gestion quiétiste de la situation lui permettant d'espérer une relative pérennité, tolère, encourage, incite, mette en place toutes les stratégies possibles et imaginables pour que les jeunes ne puissent être confondus avec des exclus. Prolongement de la scolarité obligatoire, stages d'insertion, de formation, missions locales, accueils-jeunes, contrats précaires, dérogations au code du travail, tout peut être

ces évolutions sociales peuvent peut-être être lues autrement, comme une stratégie d'évitement du pire et nous pouvons nous demander, de manière un peu provocatrice, s'il ne faudrait pas rester jeune pour échapper à cette dernière question à l'exclusion. Si la réponse

s'avérait être positive, ne serait-ce que partiellement, alors les partisans du service civil obligatoire pourraient se réjouir. Toutes les initiatives qui auront pour effet d'occuper les jeunes à tout prix (toutefois, le plus bas possible sur le plan économique) seront accueillies par la société avec empressement, si ce n'est avec enthousiasme. Jacques Chirac a bien vu qu'il s'agit d'adapter le service national aux exigences de notre temps, mais les exigences en question sont celles que nous imposent les mutations irréversibles de la société salariale. Et, si le système de la conscription présente un intérêt civique, pourquoi ne pas réfléchir à un service civil, rémunéré, qui se donnerait pour objectif de permettre aux jeunes d'augmenter leurs portefeuilles de compétences? S'appuyant sur le formidable potentiel que représentent plusieurs centaines de milliers de jeunes, qui pourrait trouver son efficience dans une mutualisation et une coopération bien comprises, il pourrait offrir une formation complémentaire si nécessaire et l'expérience souvent tant attendue d'un vrai emploi. Pourquoi ne pas imaginer une conscription qui, inscrite dans une démarche éducative, populaire et d'enrichissement culturel, redeviendrait une étape majeure vers une adultéité citoyenne. Olivier DOUARD

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bon à faire en sorte que les jeunes... restent des jeunes. Un jeune qui poursuit ses études (sans pour autant avoir la garantie de trouver un emploi à la fin), un jeune qui reste habiter chez ses parents jusqu'à 25 ans ou plus, ce sont en fait autant d'adultes masqués, d'adultes qui ne posent pas trop de problèmes. En l'occurrence personne n'est dupe, et surtout pas les jeunes adultes concernés, mais comment faire autrement. Quelle est l'alternative? Quand 71 % des Français interrogés,

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disent être favorables à une armée de métier, est-on sûr qu'ils ne disent pas avant tout leur conviction de l'inutilité du service militaire obligatoire? Ainsi, décohabitation tardive, allongement de la durée des études, recul de l'âge de mise en couple, maîtrise de la procréation, toutes

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Les Débats

Pédagogie, illusion de la technicité?
par Alain VILBROD
Alain VILBROD, sociologue, maître de conférences
associé, Université de Bretagne Occidentale, Brest.

Quitte à risquer le contre-courant,

peut-

être même "l'iconoclastie", va se voir pourtant interrogée, au fil des contributions rassemblées ici, cette technicité qui seule pourrait aller de paire avec l'exigence d'efficacité fondatrice de la professionnalisation. Les professionnels au risque de la science évaluative Finies donc les vibrations d'une histoire, oublié le temps de la navigation à vue et de son lot d'approximations: ni le bricolage passé ni l'ineffable jadis invoqué ne peuvent désormais avoir cours tant l'affaire est sérieuse. Les deniers publics sont trop comptés et l'action, le plus souvent contractualisée, éminemment reliée à des critères de réussite pour autoriser de telles errances. Si le terme n'était pas galvaudé, nous évoquerions volontiers une sorte d'idéologie béhavioriste qui en appelle allègrement à l'opposition archaïsme-pro gressisme pour qualifier ces représentations. Surfer alors sur de telles vagues n'est pas vraiment le parti pris ici. Sans cultiver à l'envie l'esprit de contradiction ou le goût toujours un peu court pour la systématisation du contre-exemple, nous avons plutôt été attentifs à la description et à l'analyse de ce qui effectivement se réalise, et ce, au plus près donc des pratiques, des actes

La cause paraît entendue: les professionnels de l'action sociale, et notamment ceux qui œuvrent auprès de ces jeunes que l'on dit pudiquement "en difficulté", ont relégué au rayon des clichés jaunis et des souvenirs d'un autre temps les références moralisantes de leurs actions. Il y a quelques décennies encore, les gens de leur métier n'étaient peut-être pas tout-à-fait sortis du champ religieux mais désormais tout cela est affaire de mémoire et d'histoire, non pas récusé donc, mais définitivement rapporté au passé. À l'heure où prime le visible et l'opératoire, les animateurs, les éducateurs et autres techniciens de terrain seraient à mille lieux d'un tel topique. Les référentiels de compétence font florès dans les centres de formation et les méthodes d'évaluation sont présumées permettre enfin la conjugaison de la science experte et d'un noble objectif de rentabilité. Au passage s'alimentent quelques fonds de commerce. Au-delà d'un affichage qui va avec l'air du temps, qu'en est-il effectivement des pratiques?

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posés, sans nous cantonner

d'ailleurs

à tel

suit-elle d'autres stratégies que l'efficacité de l'intervention éducative» observe-t-elle dans une thèse dont on lira plus loin quelques attendus. Efficacité, maître mot assurément mais, écrit-elle encore, « qui reste frappé d'incertitude, sans sens ambiguë, confus ». Sa contribution ne sera pas sans provoquer quelques réactions et, nous l'attendons, un débat. La "scène mécanique" qu'elle épingle se révèle effectivement bien partielle. Demeure un reste sur lequel il faut lever le voile, quitte alors, en échappant à la vision technicienne, à aller voir à un autre niveau du réel. C'est aussi de fait ce que suggère les réflexions de Marie-Anne Pommier-Seintignan. Ici il n'est plus question des pratiques mais des discours des éducateurs. L'emploi immodéré de termes bien génériques tels" l' activité" ou "l'épanouissement" méritaient bien cette approche linguistique décelant l'usage à géométrie variable de ce qui apparaît de l'ordre de la rhétorique. Ainsi parti est donc pris de déplacer le centre de gravité, de risquer quelques avancées vers un autre topos. La part du clerc Même si elle ne met pas directement en scène le professionnel, la réflexion de Pierre Mayol est précieuse. Elle livre en effet un certain nombre de clés dans une perspective délibérément anthropologique. Le "vivre artiste", c'est le thème de sa contribution, ne peut se réduire à l'apprentissage de techniques. Ce n'est qu'un volet, nécessaire certes, mais qui, à lui seul, ne qualifie en rien cette irréductibilité des façons d'être et des façons de faire. On ne dira évidemment pas que les intervenants

ou tel espace d'intervention trop restreint que représenteraient l'éducation spécialisée ou l'animation. Nombre d'observations rappellent assurément la prégnance d'une fièvre évaluative associée quelquefois à un certain technocratisme. L'appel à la science, et, partant, à une identité technicienne, ne semble cependant pas vraiment toujours en phase avec des formes de travail où l'éclectisme des outils le dispute au flou des méthodes mises en œuvre. Ainsi ces animateurs de stages du dispositif" 16-25 ans" que dépeint Francis L'Haridon, s'ils ont assimilé les demandes, en termes de résultats quantitatifs, paraissent bien attendre toujours des orientations précises du commanditaire, voire de leur responsable, pour ce qui concerne les versants qualitatifs, les modes opératoires de leur action. Font-ils exception ? Les méthodes d'éducabilité cognitive par exemple rencontrent un public avide

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d'efficace mais ne semblent pas toujours à la hauteur d'espoir sans doute placés bien haut. De son côté Camille Thouvenot a franchi les portes d'internats spécialisés. Elle a relevé avec forte précision ce qui se joue, ce qui se trame, ce qui se passe - le terme n'est pas anodin compte-tenu de son approche - dans le quotidien de ces éducateurs volontiers épris de grilles évaluatrices sinon un rien fascinés par des outils informatiques susceptibles d'aider à la catégorisation et à la mesure. « Rien ne nous a permis de conclure à la réussite de ce projet stratégique, c'est-à-dire à sa concrétisation sur le terrain. Peut-être l'aspiration à une plus grande efficacité du travail social pour-

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sociaux sont de ces femmes et de ces hommes de l'art dont l'initiation perdure, sans jamais donc connaître de fin, mais il est frappant que sans que le mot soit donné, cette lecture, qui renvoie assurément aux concepts de l'ethnologie, semble bien faire écho. L'un évoque l'homologie entre le champ de la magie et celui de l'éducation spécialisée, un autre, mobilisant le cas des" grands frères" (Pascal Duret) situe leurs actions entre dette et don, un autre encore relève les ressources pour ainsi dire éthiques qui servent non seulement à conjurer le doute mais surtout à alimenter des formes de travail visant avant tout à la réorganisation symbolique des adolescents et des jeunes adultes auprès desquels ils s'activent. Magiciens sérieux et engagés, donnant d'eux-mêmes pour quelque chose en retour au fil d'activités dont le contenu n'a finalement pas d'importance, ainsi paraissent se profiler des néo-professionnels altruistes sans nul doute mais agissant bien plus sur la scène rituelle que technicienne. "Artistes du changement" en quelque sorte, ils sont mus par un fort désir d'engagement mais, dans le même temps, ils font appel à des connaissances peu fixées et à des techniques singulièrement variées. Cette vision un peu trouble-fête, on l'aura compris, s'attarde à simplement suggérer que les adhérences morales des métiers du social n'ont pas disparu et qu'il suffit quelquefois d'observer les pratiques pour voir en filigrane se rappeler cette liturgie silencieuse où le croire et le faire forment couple. La "main gauche de l'État", assez mal considérée, amenée en première ligne sans

grands moyens, autorise

une lecture

sans

doute autant en termes de rite que de techniques dès lors qu'il s'agit de rendre compte de ce qui est produit. Indubitablement en tous cas d'autres grilles d'analyse que celle techniciste, qui tend à aller de soi, peuvent être proposées. À l'initiative que de la Mission de Recherche du Ministère des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville (MIRE), un ambitieux programme intitulé «observer les emplois et les qualifications des professions de l'intervention sociale» a été lancé. L'exposé des motifs n'est pas anodin : « ce programme part d'un constat général : il n'existe plus de vision claire du champ constitué par les différentes catégories d'intervenants sociaux. Cette "opacité" est à la fois conceptuelle et méthodologique, qualitative et quantitative. D'un côté, elle traduit la difficulté à définir le champ de l'intervention sociale aujourd'hui, à clarifier les critères d'appartenance aux professions sociales (diplôme, fonction, employeur, convention). De l'autre côté, elle se traduit par «la difficulté à maîtriser les circuits d'informations sur les types, les nombres, les évolutions des emplois et des qualifications des professions de l'intervention sociale.! » Bref, on est tous dans le brouillard et "l'opacité" évoquée renvoie bien à nombre de boîtes noires qui ne portent pas uniquement sur les versants quantitatifs mais aussi sur ce que réalisent effectivement les professionnels. Gageons que les équipes de chercheurs, dont nous avons crû comprendre que la coordination était
1

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MIRE INFO, n' 32-33,1995,

p. 54.

AGO RAD

É BAT S JEU NES SES

NQ 4

en cours mais n'allait pas de soi, intègrent dans leurs points de vue que les intervenants sociaux, s'ils payent de leur personne, participent bien à la production de sens; leurs pratiques ne pouvant se résumer à ce qui est immédiatement rationalisé et mis en avant par la seule opération causale. Clercs de discrète cléricature, les

toujours

d'actualité.

Les intervenants pour bon nombre,

sociaux ont entretenu,

faut-il le rappeler, et aussi pas trop hâtivement le rapporter à des générations plus très actives, une certaine familiarité avec l'Église. Leur altruisme d'aujourd'hui renvoie régulièrement aux ressources familiales dans lesquelles ils puisent, et l'arrivée dans le métier demeure encore bien souvent une affaire Vincent3, réfutant mique de "vocation" de famille. Gérard le terme bien polysélui préfère celui de

hommes et les femmes qui s'adonnent à ces métiers sont des facilitateurs, des médiateurs, des producteurs aussi de lien social. Dans toutes ces professions en train de se dire à mesure qu'elles se font s'énoncent bien des symboles et des idéaux. À l'occasion d'un colloque sur "les nouveaux clercs dans la société contemporaine"2, Pierre Bourdieu rappelait, il y a quelques années, que « les agents qui sont en concurrence dans le champ de manipulation
1./"1

"théodicée sociale", entendu comme « la mission de faire accroire en la capacité d'une société à se produire et à se reproduire mais aussi à prendre en charge les effets pervers concomitants de la production de la société, de démontrer une possibilité de croire (et de faire) que cette société comporte en ellemême ses propres potentialités d'harmonie, de justice; qu'elle n'est pas livrée au hasard. » Il faudra bien évoquer un jour les circonstances amenant au métier de magicien. Pour l'heure, rappelons que les professionnels dont il sera question au fil des différentes contributions, sont des" gens de valeurs", mandataires engagés dont le sens des pratiques peut être sinon caché, du moins trop partiellement perçu. La technicité annoncée est-elle une illusion? Assurément pas, mais, faut-il préciser aussitôt, lever un coin du voile sur une autre façon, que de voir inviter à une lecture déconstruisant quelque peu la seule scène mécanique. Le primat du visible et de l'efficace oblitère par trop toute cette mission de production de biens symboliques dévolue à ces nouveaux clercs.

symbolique

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ont en commun d'exercer une action symbolique ; ce sont des gens qui s'efforcent de manipuler les visions du monde (et, par là, de transformer les pratiques) en manipulant la structure de la perception du monde, en manipulant les mots et, à travers eux, les principes de la construction de la réalité sociale (...). Tous ces gens qui luttent pour dire comment il faut voir le monde sont des professionnels d'une forme d'action magique qui, par des mots capables de parler au corps, de «toucher», font voir et font croire, obtenant ainsi des effets tout-à-fait réels, des actions. » Ces réflexions sont sans doute
2

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1./"1

10

" manipulation symbolique
Fides. Genève, G., 1985, 3 VINCENT les socioiogues d'ECARTS,

BOURDIEUP., Le champ religieuxdans le champ de
»,

in Les nouveaux clers, Éd. Labor et
de généalogie du travail institutionelle social», : quand

p. 257.

Ouestions

" font historiens se n" 2,1985.

Cahiers

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Pédagogie, iTIusionde la technicité

Entre don, dette et professionnalisation :

le cas des "grands frpres"
par Pascal

DURET;
par les

Pascal DURET, sociologue, chercheur laboratoire sociologie au de de

Le souci de prévention

entraîné

flambées de violence dans les cités a, en une dizaine d'années, fait des "grands frères" 1, des visages médiatiques familiers. Tel que la presse les décrits, nul autres qu'eux ne semblent mieux à même de relever le défi constitué par l'éducation des jeunes dits "en difficulté". Les médias ne se lassent pas, en effet, de les décrire souverains et triomphants, prêts à imposer leur règne sur les quartiers les plus mal famés en montrant le chemin aux égarés. Chaque chapitre de cette saga les pare de nouvelles vertus. Quel perne 1./'1

l'INSEP, Paris.
Les part "grands frères" semblent à l'animation Par-delà prendre des une

prépondérante difficiles.

quartiers médiatiques analyse

les apologies l'article

de leur altruisme, leurs stratégies de de l'aide

OJ ~ .(OJ ~ U-.
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professionnalisation Dénoncer revient mais don pas

qu'ils

portent.

leur prétendu à en faire

désintéressement de cupides les rapports la fabrication carriéristes, entre du social

sonnage semble suggérer mieux qu'eux le désintéressement au service de la paix sociale dans les banlieues difficiles. Lorsqu'ils décident de partir à leur recherche, les sociologues prennent deux risques. D'abord celui de trouver d'autres personnes que celles présentées dans les médias et ensuite celui de s'orienter alors vers une sociologie du dévoilement critique envers la presse manipulatrice et les" grands frères" faux sauveurs, m'as-tu-vu des cités juste là pour donner le change. Se demander si l'on peut avoir confiance dans l'efficacité

sert à questionner et la dette dans

le

-0 C I\J ~ ~ 11

au niveau

du quartier.

1 Les "grands frères" sont des jeunes leaders de quartiers qui souhaitent étendre les principes de gestion familiale à l'ensemble de leur cité.

de leur action suppose de dépasser le scepticisme critique tout comme l'optimisme des

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DÉBATS JEUNESSES

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clichés radieux et rassurants. Cet article se limitera à poser la question du rôle du don et de la dette dans la fabrication du lien social au niveau du quartier. Le "grand frère" est donc un leader qui tire sa popularité de la généralisation du lien de fraternité familiale à l'ensemble de la cité. Les différentes formes d'action et leurs rôles dans les itinéraires individuels d'insertion des "grands frères" L'action des "grands frères" se subdivise en aides matérielles et en conseils. De leur propre initiative ou à la demande, les "grands frères" peuvent se placer en médiateur prodiguant des conseils aux adultes et aux jeunes. « Toi au moins il t'écoutera» tJ)
<1.1

vont de l'aide dans les relations familiales à l'orientation scolaire démarches d'embauche. et à l'aide aux Dans ce cadre les

"grands frères" apprennent aux jeunes à se présenter en vue des entretiens de recrutement. Certains vont jusqu'à passer au préalable eux-mêmes l'entretien en question afin de pouvoir renseigner en détail, le jeune intéressé sur les attentes de l'employeur. Les aides matérielles prennent le plus souvent pour objet l'équipement sportif du jeune ou la prise en charge de sa licence s'il pratique en club. Offrir implique une mise en forme méticuleuse du don pour que celui-ci soit recevable par les familles. Il faut le travestir jusqu'à inverser parfois le sens de la dette, le donateur se présentant en définitive comme l'obligé. Par exemple, quand Karim offre une paire de chaussures à un jeune, il prend soin de préciser: «fais-moi plaisir, embarque ces chaussures, tu me rendras service! elles encombrent le placard» ou encore il dissimule son rôle de bienfaiteur en s'abritant derrière le club: « le club est riche... le club est là pour ça. » Les "grands frères" présentent toutes ces aides comme relevant du don. Leur engagement s'offre donc à pre"mière vue comme une dépense sans compensation, située aux antipodes d'une arithmétique comptable visant à retirer des profits d'un "donnantdonnant" immédiat ou d'un investissement à long terme. Espérer un quelconque retour personnel de la part des jeunes serait peine perdue, ceux-ci ne contractent pas dès qu'ils reçoivent l'aide d'un "grand frère" l'obligation de rendre un "contre-don". La gratuité du don semble renforcée par son intensité perceptible dans des expressions réitérantes

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constitue le credo commun des parents et des enfants désireux de dénouer, sans aide, une situation inextricable. Les parents avouent parfois être dépassés par la situation et souhaitent que le "grand frère" reprenne leur fils en main. De leur côté, les enfants espèrent que le "grand frère" pourra faire aboutir leurs requêtes personnelles (par exemple au sujet des autorisations de sortie). assortir Pour illustrer d'exemples ces conseils concrets, et les le "grand

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SO" 12

frère" fonctionne comme une banque de récits en veillant à laisser les protagonistes dans l'anonymat, montrant par là même qu'il n'est pas un délateur. Si dispenser des conseils quand on est sollicité pour le faire est relativement aisé, prendre l'initiative de son propre chef demande plus de doigté et de courage. Le degré de spontanéité de l'intervention des "grands frères" peut-être interprété comme un indicateur de confiance des parents à leur égard. Les conseils dispensés sont de tous ordres. Ils

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comme

« si tu ne donnes pas tout, tu ne

mêmes travaillent, comme Nordine dans des services municipaux: «Les animateurs d' habitude ce qui leur plaît c'est d'avoir des cle/s, un téléphone et tout ça. Moi quand j'ai eu mon job à la mairie, il y en a qui mon dit maintenant t'es arrivé! T'as ton bureau, t'es sur le répertoire téléphonique de la ville. Moi je dis le bureau c'est vraiment pas important, les jeunes ils savent bien où j'habite et ça me dérange pas du tout, ma vie c'est la cité. Les parents des jeunes m'ont vu grandir, moi je m'occupe de leurs enfants, c'est comme une famille; alors moi je profite des structures existantes, je travaille au centre social c'est vrat~ mais quand le centre ferme je reste ouvert, j'obtiens plus de respect plus de confiance aussi, comme ça, ça m'aide à résoudre pas mal de problèmes. Quand les jeunes ont de gros problèmes, ils passent pas par le centre, ils viennent directement frapper à ma porte. En plus, la plupart des coups durs arrivent le soir après 17 heures. Moi je suis là, être pro après tout, c'est ça, c'est d'abord pouvoir s'adapter aux gens que t'as en face de toi. » Ses conceptions du rôle d'animateur distinguent donc radicalement le "grand frère" du travailleur social habituel. Il n'utilise son titre qu'en renonçant aux signes extérieurs de pouvoir (téléphone, clef d'un local) délaissés au profit d'une plus grande proximité des jeunes2 . Soulignons les paradoxes de cette position. D'une part les "grands frères" ne peuvent vouloir maintenir une différence radicale avec les autres animateurs sociaux sans
2 Les "grands frères" souvent présentés comme des subsliluts à l'autorité du "paler familias", sont toujours disponibles pour écouler les peurs el les pleurs el offrir aux plus jeunes un réconfort martemant.

donnes rien ». Les "grands frères" se perçoivent donc comme très différents de l'animateur municipal traditionnel qui « une fois ses heures faites met les clés sous la porte ». Les animateurs pour Karim de Saint-Denis sont des "trouillards", pour Jean d'Epinay des "déballonnés" et pour Azzedine des "dégonflés" qui « n'interviennent jamais dans les situations graves parce qu'ils ont peur de se faire casser la tête ou la voiture ». À l'hypocrisie des bons sentiments intéressés des animateurs classiques, prétendant soulager des maux qu'ils n'ont eux-mêmes jamais connus, les "grands frères" opposent la sincérité de leur engagement qui repose plus que sur une simple solidarité de principe, mais bien sur une histoire commune avec les autres jeunes de la cité. Pourtant aider les autres à s'en sortir joue souvent dans les trajectoires professionnelles des" grands frères", être reconnu comme «grand frère» va constituer une voie royale débouchant sur l'insertion dans la mosaïque des dispositifs du travail social. Il serait donc aisé de dénoncer derrière leur altruisme ostentatoire leur propre intéressement. Mais, se contenter de cette critique risque de masquer la spécificité de leur action. En effet, même lorsqu'il réussit à professionnaliser son aide, le "grand frère" continue à se distinguer du travailleur social traditionnel. Ainsi, Nordine s'en prend-il à ceux qui mettent des limites au crescendo de l'investissement professionnel en voulant en particulier conserver des plages réparatrices de vie privée. Les "grands frères" vont sans relâche incriminer les "fonctionnaires" de l'action sociale, même lorsque eux-

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Par-delà l'apprentissage

du droit, c'est donc

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risquer de scier la branche espèrent s'asseoir. D'autre sur laquelle ils part, à force

s'empressent de stigmatiser une forme de "piston" auquel, anonymes, ils n'ont pas accès. En tout

cas, être embauché par une municipalité suppose avant tout une "soumission" aux cadres de ses services. Cette première condition, à savoir "se soumettre" à une évaluation de son action autre que celles portées par les jeunes bénéficiaires eux-mêmes, constitue un premier seuil incontournable de la professionnalisation. Les compétences que les "grands frères" engagent dans la vie professionnelle ne semblent en rien pouvoir se distinguer de celles acquises dans la vie de tous les jours, tant l'une et l'autre se confondent. Ils ne situent pas leur professionnalisme dans la rigueur de l'offre de services, mais dans l'ajustement permanent à la demande. De plus, si les" grands frères" sont persuadés d'avoir plus d'efficacité que les animateurs classiques, ils reconnaissent également que celle-ci se limite à "leur" quartier. Pousser plus avant la critique de leur prétendu désintéressement en les décrivant non pas comme des "grands frères" mais comme des "faux frères" guidés par la cupidité ne donne pas plus les clefs de compréhension de leur boulimie d'entraide. .Plus profondément, celle-ci trouve sa source dans la "dette" ou la "Rédemption". La dette est particulièrement nette chez ceux qui estiment avoir réussi. Il s'agit alors de rendre, sur un mode symbolique, l'aide dont on a soi-même bénéficié pour s'en sortir. Dans le second cas, il s'agit de vouloir éviter au petit frère de connaître les échecs et les pièges

d'être reprise par tous cette revendication de marginalité confine au stéréotype. L'emploi ne sert pas aux "grands frères" à forcer les portes d'un univers dont l'accès leur apparaîtrait comme essentiel à leurs identités puisqu'ils sont déjà reconnus au niveau du quartier. Il s'agit là pour eux d'un point crucial du récit qu'ils font de leur embauche:
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ils ne sont pas" candidats"
on le leur propose.

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écouter,

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leur embauche ne fait que reconnaître leur travail de terrain, antérieur à l'ouverture du poste obtenu. En réalité, si l'on se tourne vers les procédures d'embauche, on s'aperçoit qu'elles les placent bel et bien au rang de "postulant" (avec entretien, dossiers). La formalisation de ces méthodes rentre bien sûr en tension avec des modes camouflés de recommandations. Dans cette perspective, les "grands frères" contournent la standardisation des démarches en offrant pour tout dossier professionnel des "press-book" où par-delà leur notoriété, s'évalue aussi leur proximité avec les responsables municipaux. De même ils n'hésiteront pas à faire valoir des liens de tous ordres avec les décideurs locaux (perceptible en particulier dans le
tutoiement et dans les gestes de familiarité)

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Ces attitudes

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(avec un

excès subi de civilité) comme de la simple courtoisie attirent évidemment le soupçon des candidats extérieurs aux quartiers qui

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dans lesquels on est soi-même tombé. L'état de dette durable dans lequel sont placés les autres jeunes du quartier par rapport au "grand frère" fonctionne alors comme un nécessaire processus de mise en confiance visant la restauration des liens sociaux au niveau de l'ensemble du quartier. Le receveur de l'aide aura soin de rendre à d'autres jeunes l'investissement en confiance que le "grand frère" lui a témoigné, voilà du moins l'espoir que chacun de ces leaders porte. Ainsi, Jean n'attend pas que les jeunes lui rendent quoi que se soit mais espère «susciter des vocations», Azzedine pour sa part veut «donner envie aux jeunes de prendre la relève», quant à Alain, il souhaite «faire en sorte d'avoir plein de successeurs...» Bref leur vœu le plus cher à ces "grands frères" semble être de faire vivre la chaîne du don. Par-delà l'apprentissage du droit, c'est donc l'apprentissage du don comme supplément d'âme à la citoyenneté que visent les "grands frères" . Le travail de médiation du "grand frère" entre famille, école et quartier Le pouvoir d'intervenir dans la vie des enfants, de leur interdire ou de les autoriser, de les conseiller, de les aider, de parler en leur nom ou au contraire de leur donner la parole, tout cela constitue l'action des "grands frères". On les trouve donc dans une position spécifique dans le triangle école, famille et quartier3, occupant d'une manière analogue chacun des côtés, ils peu3

vent tenter soit d'unir, soit d'en séparer les sommets. Nous allons donc suivre à travers quelques exemples ce travail axé, soit sur l'articulation des milieux, soit sur leur séparation ou soit enfin sur leur fusion. Comme tout corps diplomatique, les "grands frères" encourent le risque d'être accusés de partis pris. Les enseignants, s'ils les amalgament avec la cité, peuvent aisément les prendre pour les alliés des familles. Inversement pour les parents, leur réussite scolaire ou les espoirs qu'ils placent dans l'école, les désignent comme des partisans des enseignants. D'où une position qui reste bien souvent inconfortable tant qu'ils n'arrivent pas à asseoir leur neutralité sur l'intérêt inconditionnel de l'enfant. C'est elle qui va guider le "grand frère" plus qu'une attitude tendue a priori vers l'unification ou la séparation des couples école/famille, famille/quartier, école/quartier. Deux premiers exemples vont nous faire découvrir les traitements opposés réservés au lien école/famille. Dans le premier cas, il s'agira de mettre en présence parents et enseignants. Dans le second, de les conserver dans des univers séparés. De fait, les "grands frères" sont loin de passer leur temps à s'interposer entre les profs et les familles comme de simples tampons destinés à amortir le courroux des uns et des autres. Le plus souvent ils considèrent que "couvrir" les jeunes n'est pas un service à leur rendre. Ainsi, face à ceux qui cachent des performances scolaires jugées insuffisantes, les "grands frères" adoptent généralement une attitude de lutte contre le mensonge. Non pas que celui-ci soit toujours considéré comme un interdit moral, mais parce qu'il

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Cette position intermédiaire offre au "grand frère" une image

globale des jeunes qui ne sont jamais réduits ni à des élèves, perspective des enseignants, ni à des enfants, vision des parents. Dans cette situation, les familles ne sont pas définies comme des "parents d'élève", et les personnels enseignants échappent parfois même à l'étiquetage de "profs".

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