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Postcolonialiser la haute culture à l'école de la république

De
304 pages
Transmise par l'Ecole Républicaine, la Haute Culture s'exprime sous forme de citations et de clichés de la Morale. Ce livre observe les pratiques actives de réinterprétation des références classiques qui servent à initier les générations successives d'enfants nés des immigrations maghrébine et sub-saharienne à la lecture et à l'écriture à l'école primaire et secondaire. Ces jeunes Sujets en situation postcoloniale dans la France contemporaine, parasitent subtilement, et modifient irrémédiablement, la culture de la Nation.
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Postcolonialiser

la Haute Culture

Autres ouvrages du même auteur:

ANtoNr e/N roman bellr. Imllligration et ie/entiti, Paris, L'Harmattan, 1993. L'Écriture Jicentrie. La lallglle Je 1'Alltre Jans le rOlllan contemporain, Paris, L'Harmattan, 1996. Leila S ebbar, Paris, L'Harmattan, 2003.

illustration

de couverture:

@ Stéphane

Charbonnier,

La

.ltIarseillaise, 2005, 2007.

Michel LARONDE

Postcolonialiser

la Haute Culture

à l'École de la République

L' Harmattan

@

L'Harmattan,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-04920-8 EAN : 9782296049208

Remerciements

Je remercie les étudiantes et étudiants de tous les cycles universitaires à l'Université de l'Iowa au cours de ces dix dernières années qui ont choisi de participer à mes cours sur les littératures des immigrations en France, les littératures et les cinémas postcoloniaux et mes autres cours sur le monde francophone en général.
lnées qui ont emercier en particulier Joseph Diémé et Amadou nigrations en le j'ai eu le plaisir d'accompagner dans leur travail de t mes autres qui ont fait une lecture attentive et minutieuse du :ours de préparation.

À Anny qui, en plus de l'acuité de ses remarques tout au long des trois dernières années, a apporté à la lecture du manuscrit [mal tout le sérieux et la sensibilité intellectuelle qui la caractérisent. C'est à elle que vont mes plus profonds remerciements.

PRÉFACE

La littérature de l'immigration maghrébine en France est apparue comme phénomène nouveau et émergent à l'intérieur de l'espace social et littéraire français dans les années 1980. Elle s'est manifestée clairement comme corpus à la fin des années 1980, pour être institutionnalisée au début des années 1990 par différents travaux de recherche sous la désignation de roman «beur »1. L'étiquette «roman beur» représente le moment unique et crucial où apparaît, pour la première fois de l'histoire des immigrations dans la Culture française2, à j'intérieur de la Culture et à côté, sinon en marge, de la littérature française, une littérature écrite par un groupe ethnique puisqu'elle est spécifique aux descendants de l'immigration maghrébine des années 1950 et 1960. L'étiquette est donc à l'époque une bannière nécessaire pour la reconnaissance d'un roman «issu de l'immigration maghrébine». Car dans la logique d'une dynamique d'intégration culturelle, qui a toujours été celle de «l'exception française» (où la Culture est exemplaire et à prétention universelle), le phénomène de Société qui donne au roman de l'immigration une place spéciale dans la littérature hexagonale et la Culture française est nouveau et se doit d'être nommé. À ses débuts, nommer roman « beur» ce corpus de textes est un ancrage nécessaire, sans lequel ses particularités qui sont identifiables dans le contenu des romans (les thèmes et les situations qu'ils véhiculent) et dans leur forme (l'écriture et le style des écrivains), risquent d'être passées sous silence (par

omission), oblitérées (par choix), ou à tout le moins étouffées (par réflexe de protectionisme politico-culturel). Au fil du temps, le corpus s'est élargi et son contenu idéologique, esthétique et culturel a évolué. La place institutionnelle de la littérature issue de l'immigration maghrébine s'est modifiée de deux manières. Elle est d'une part l'objet d'une évolution interne dans son contenu, évolution dûe en partie au passage d'une première et seconde générations d'écrivains vers une distanciation psychologique, historique et culturelle par rapport à la situation d'immigration originelle mais dont les échos continuent à modifier la Culture française et enrichir sa littérature; la littérature de l'immigration connaît aussi une évolution institutionnelle puisqu'elle se pluralise avec l'apparition dans les années 1990 d'une littérature écrite par l'immigration subsaharienne. En effet, depuis la parution en 1992 du premier roman de l'immigration subsaharienne de Calixthe Beyala, Le petit prince de Belleville, qui en est un peu le texte fondateur3, une nouvelle distinction s'est ouverte dans le cadre de la littérature de l'immigration en France. À tel point qu'il est nécessaire de parler des littératures des immigrations au pluriel, constituées d'une part par la littérature «beure» écrite par les descendants de l'immigration maghrébine, et d'autre part par la littérature «afro-parisienne »4 produite par les jeunes générations d'auteurs d'origine subsaharienne écrivant à partir de la France. L'évolution interne à la littérature de l'immigration maghrébine, dont le trait le plus remarquable est qu'elle s'éloigne de la littérature de témoignage à forme autobiographique des premiers romans des années 1980, se manifeste dans le passage de l'étiquette «beur» pour le roman à celle de roman « arabo-français ». De plus, les désignations « arabo-française » et « afro-française» pour démarquer les littératures des immigrations l'une de l'autre supposent aussi la présence, au moins idéologiquement, d'un autre écart vis-à-vis de l'Institution puisqu'il faut les opposer chacune et ensemble à une autre littérature, la littérature française qui serait alors restreinte à être « franco »-française. Dans ce cas, les désignations «arabo-française» et «afro-française» pour distinguer les littératures des immigrations représentent une situation interne à la littérature de France où les différences identitaires (esthétiques et idéologiques) seraient reconnues, acceptées, et mises en valeur à travers leurs manifestations culturelles. La terminologie «franco-française» pour désigner la littérature de l'héritage culturel national rendrait alors compte d'un 8

déplacement idéologique causé par la mise en existence des deux nouveaux corpus, ouverture dialectique dont la conséquence majeure est de mettre en doute la validité contemporaine de la notion de canon unique et indivis, d'ébranler l'architecture mythique de la littérature française comme unique support de la culture contemporaine. La reconnaissance par l'Institution d'une production littéraire par les communautés issues des immigrations devrait remettre en question le concept même de canon, promouvoir la présence de l'écart et reconnaître la différence. C'est-à-dire qu'en acceptant la présence des littératures produites en position interne à la Nation comme composantes les plus récentes de la production littéraire française, la Culture française, et plus particulièrement l'Académie, seraient forcées de remettre en question le «classico-centrisme de LA Littérature» (Roland Barthes). Ce qui implique aussi deux politiques culturelles dont les idéologies divergent assez fortement. Ou bien la littérature française n'est « plus que» la littérature « franco »-française, et elle doit faire une place distincteaux littératures des immigrations, ce qui peut mener à une situation ambiguë: cela leur donne à la fois une place (par exemple la mise en littérature de l'espace « beur ») mais peut les marginaliser en rejetant la littérature «de l'immigration» dans l'essai sociologique et / ou le para-littéraire. Ou bien il n'y aura qu'une continuation de la littérature «française ». Dans ces conditions, les littératures issues des immigrations n'en seront qu'une composante sociologique, ou orientale, ou étrangère, comme c'était le cas au dixneuvième siècle et jusqu'aux années 1950 pour d'autres courants littéraires (dans ce contexte, les littératures régionales sont un exemple pertinent). Pourtant, certains auteurs rejettent plus ou moins l'appellation de roman «beur» dès le départ, au moment où les premiers essais donnent un contenu assez précis au corpus. Le font-ils par peur de voir leurs textes, les romans en particulier, mis à l'écart de la littérature française? Pour Azouz Begag, cela semble bien être le cas. C'est-à-dire que caractériser sa production littéraire selon une politique idéologique (dans ses thèmes) et esthétique (dans son écriture), par des différences e fond et de forme, c'est, selon lui, vouloir d en quelque sorte l'enfermer, la ghettolser ; ou bien la mettre à part, donc en dehors de la littérature française. Sa réticence à accepter la classification de roman « beur» semble indiquer une préférence pour l'anonymat d'une littérature «française» perçue comme une reconnaissance et une consécration. Mais il y a aussi très tôt chez lui, 9

la conscience de l'évolution nécessaire et inévitable du roman hors des limites du texte à valeur de témoignage ethnographique. Dès 1993, il fait le commentaire suivant à ce propos: «...une fois que j'ai essoré ma vie dans mon bidonville, ou ma vie dans ma ZUP, qu'est-ce que je vais raconter? ... Plus ... fini, les Beurs; fini, l'immigré, l'enfant d'immigrés, le bidonville, allez, je vais dans une île et je vais raconter de la poésie» 5. Mais ce qui peut être lu comme une revendication de non-discrimination, peut aussi aboutir, dans un retour sournois de la dialectique de l'assimilation vers son point de départ, à sceller l'effacement de cette littérature dans le moule de la littérature française canonique. Pourtant, la pluralisation des littératures des immigrations et leur mise en concurrence institutionnelle avec la littérature canonique sur le plan structurel d'une part, et les différences thématiques et stylistiques sur le plan idéologique et esthétique d'autre part, justifient, selon moi, de désigner à partir du champ littéraire les littératures des immigrations internes à la France comme postcoloniales, et de proposer le concept de postcolonialité pour qualifier ces composantes de la culture française contemporaine. Seule l'institutionnalisation des littératures des immigrations a su briser la résistance de la Culture hexagonale à l'infiltration de sa langue et de sa littérature par le Monde francophone. En pensant à deux exemples, au rôle de Léopold Sédar Senghor dans la mise en place théorique du concept de Négritude et à sa dissémination dans la littérature de langue française de la Caraïbe via Aimé Césaire, ou au travail plus récent d'Assia Djebar sur la disparité linguistique de la langue française6, on peut facilement comprendre comment le passage vers ridée de postcolonialité interne à la France est une continuation logique et naturelled'un processus entamé durant et après la colonisation, tout au long du vingtième siècle. Si une question culturelle très actuelle a à voir avec des antécédents coloniaux, c'est bien celle des mouvements de populations de l'Afrique à l'Europe et du nomadisme culturel que ces déplacements entraînent7. Dans la perspective temporelle, les deux évolutions, l'évolution interne du roman de l'immigration maghrébine et la distinction institutionnelle entre roman arabo-français et roman afrofrançais, sont interdépendantes puisqu'elles sont pratiquement contemporaines l'une de l'autre. Il y a donc là matière à faire avancer mon analyse de la critique de la Société, si le discours présent dans le roman arabo-français des années 1990 l'est aussi dans le roman afro10

français de la même période. Ce qui va permettre de faire progresser ma réflexion est d'abord de chercher dans le glissement de l'étiquette roman «beur» à celle de roman «arabo-français» la marque d'une évolution interne aussi bien dans le contenu des romans que dans leur valeur socio-culturelle et idéologique; et ensuite de valider le discours critique du roman arabo-français comme discours postcolonial plus large grâce aux textes de la littérature afro-française. C'est un fait établi que la dialectique et l'écriture des littératures des immigrations sont bel et bien marquées par des différences, suffisamment importantes pour que le lecteur tant soit peu averti puisse dorénavant reconnaître aisément un roman beur grâce à des indices qui sont des marqueurs culturels, qu'ils soient linguistiques, rhétoriques ou thématiques et qui, à cause même de leur fréquence, de leur récurrence (dans le sens didactique d'extensions du sens), ont donc déjà allure de stéréotypes culturels. Le but du livre est d'observer à partir de là les indices d'un épanouissement « naturel », dans le temps et l'espace, d'une mentalité culturelle et littéraire postcoloniale interne à la France. Toutes les études du livre utilisent le recul que donnent à la majeure partie du corpus vingt années d'existence pour aborder la critique et l'évolution de la Culture française à partir de l'impact des écritures des immigrations. L'angle d'observation est celui d'une particularité du roman qui le fait participer au discours familier de «l'exception culturelle française» d'une manière singulière: en général, on reconnaît la plupart des littératures écrites en français Qes littératures dites « francophones ») car on y trouve des allusions, plus ou moins évidentes mais toujours présentes dans l'écriture, aux textes qui constituent le canon de la littérature française. La propagation de ces références à la littérature de France est ce qui constitue ce statut « d'exception », qui s'est manifesté hors des frontières françaises, en Europe d'abord (au dix-huitième siècle), mais aussi au-delà, et en particulier dans l'effort d'éducation coloniale dont ont «hérité» les nouvelles nations de langue française après les années 1950, principalement en Afrique de l'Ouest et au Maghreb, sous la forme moderne des «littératures francophones ». C'est seulement avec l'évolution idéologique et linguistique des nouvelles littératures nationales, en particulier en Afrique, que la référence s'estompe ou s'efface dans ces littératures postcoloniales externes à la France, qui se détachent progressivement ou radicalement d'une écriture canonique française. Or avec les littératures des immigrations, c'est de l'intérieur Il

que le culte de l'exception française est menacé car c'est la matrice culturelle elle-même, le lieu des origines de cette «exception », qui sont contraints et forcés d'évoluer. La situation d'immigration rend anachronique l'idée des frontières de l'Hexagone comme protection de la nation symbolique des origines; si le noyau pouvait toujours être préservé jusqu'après les Indépendances des années 1950-1960, la situation d'immigration des années 1960 bouscule fondamentalement le concept d'une France métropolitaine qui serait garante des idées des Lumières dans un Monde francophone élargi et en passe d'être libéré de son héritage culturel colonial. Pour observer les formes et les effets de l'effritement du « statut d'exception », les études du livre observent le travail effectué sur la Langue et la Culture par une production littéraire nouvelle à l'intérieur de la Culture française, afm d'évaluer dans quelle mesure la propagation d'idées-clés, de codes moraux, sociaux, philosophiques véhiculés par l'Éducation française à travers la langue et la littérature est modifiée, court-circuitée, et même fondamentalement remise en question. La première constatation d'importance qui est conséquente au témoignage sur l'École qu'apporte le roman postcolonial est que ce ne sont pas les influences culturelles exogènes des immigrations qui sont responsables de l'effritement de la Culture de référence, ni même la présence des générations de jeunes Sujets postcoloniaux éduqués dans le système français, mais le système même de la préservation de la Culture qu'est l'École républicaine, qui sécrète sa propre aliénation (elle se retournerait en quelque sorte contre elle-même). L'idée du livre part de la constatation qu'un nombre important de romans de l'immigration maghrébine en France ont pour thématique centrale l'Éducation dans sa dimension scolaire. Ainsi les études suivent un fll commun qui est celui du décentrage que subit le stéréotype littéraire dans les littératures des immigrations arabo- et afro-françaises des années 1980 et 1990. Les stratégies radicales de boycottage de la matrice de reproduction de la Culture par la littérature sortent directement de l'apprentissage scolaire et se glissent, chez les écrivains, dans l'écriture. Tous les textes n'ont pas la même force de décentrage, sinon de démantèlement, au moins de reproduction autrement de la référence «classique », mais tous participent à leur manière à la mise en question de la Culture française à partir de sa littérature. La signification des clichés appris à l'École est remotivée par leur utilisation dans ces contextes où l'héritage culturel 12

exogène constitue une surcharge culturellequi a le pouvoir de générer une critique de la Société française comme société d'accueil des immigrés nord-africains dans les années 1960 et 1970 (ceux dont témoignent les romans «beurs» et arabo-français écrits dans les années 1980 et 1990). Moins nombreux il est vrai (à ce jour), les témoignages de Sujets venus de pays d'Afrique de l'Ouest dans les années 1980 (ceux qui écrivent dans les années 1990) renforcent le discours critique. La thématique scolaire est une constante de la fiction, présente dans la plupart des romans, mais qui se manifeste selon différents degrés de présence et d'urgence. Chez certains auteurs, l'apprentissage de la Culture à travers l'École pendant la période de scolarisation obligatoire, de six à seize ans, à l'école primaire et dans le secondaire, semble être une des motivations principales de l'écriture et le support exclusif du texte dans sa structure et ses thèmes. Ainsi, c'est surtout le cas du premier roman de la plupart des écrivains. Par exemple, les deux premiers romans d'Azouz Begag, Le gone du Chaâba et Béni ou le paradis privé, sont organisés exclusivement autour de l'apprentissage scolaire dans le temps. Entre les deux textes, on touche à tous les stades de la formation, du pré-scolaire avec Béni dans Béni ou le paradis privé, au lycée dans Le gone du Chaâba. Il en est de même chez Soraya Nini ou Ferrudja I<essas, par exemple, avec les années de lycée, et avec la petite fille de sept ans dans Georgette! de Farida Belghoul qui est aux prises, comme le jeune Loukoum du Petitprince de Belleville, avec les premiers stades de cet apprentissage, ceux de la lecture et de l'écriture. On verra comment le discours de l'apprentissage culturel se raffme lorsqu'il passe par le «degré zéro» de l'Éducation, celui de l'apprentissage fondamental de la lecture et de l'écriture. Ailleurs, la présence de l'École est allusive, par le biais de souvenirs sélectifs et anecdotiques, mais aussi de manière plus diffuse encore, sous la forme de bribes de littérature française apprises à l'École, et que j'appellerai clichés scolaires. Ceci s'explique par le fait que la plupart des auteurs issus de l'immigration maghrébine des années 1950-1960, ceux qui ont produit dans les années 1980 le roman dit « beur », ont été la première génération à fréquenter l'École française. Force est de constater qu'en gros, le roman beur possède, en plus d'une certaine forme et couleur autobiographiques à valeur de témoignage socio-culturel, de nombreuses caractéristiques d'un « roman d'éducation» où le terme « éducation» est à prendre dans son sens littéral d'acquisition de connaissances culturelles de base. La 13

constatation est valable, comme le suggère le premier roman afrofrançais de Calixthe Beyala, Le petit prince de Belleville, pour d'autres situations d'immigration vers la Culture française. On retrouve tout aussi bien cette tendance dans un roman sur l'adolescence comme Un papillon dans la cité,de l'écrivaine franco-guadeloupéenne Gisèle Pineau. Si bien qu'on pourrait se demander si l'étiquette «roman d'éducation» ne serait pas appropriée pour les littératures des immigrations en généra4 où l'on constate que de nombreux clichés scolaires font l'objet de manipulations textuelles qui semblent remettre en cause le canon de la littérature franco-française et, à travers lui, de l'héritage culturel. À cause du contexte socio-culturel dans lequel les auteurs ont vécu leur enfance et leur adolescence, mon analyse tient pour acquis que les clichés empruntés à la littérature enseignée à l'École française et intégrés à la fiction sont des signifiants à valeur culturelle. Et ce qui met vraiment en question les tenants fondamentaux de la Culture, dans les écritures postcoloniales internes à la Culture, est le décentrage du cliché scolaire sous forme de citations littéraires figées, ces bribes de références littéraires intégrées à la fiction. En-deça du cliché scolaire, le contexte socio-historique rend pertinent d'interroger aussi l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, qui sont les outils mêmes de la manipulation que va subir le cliché. Or, l'apprentissage de l'écriture et de la lecture est central au roman des immigrations. Dans plusieurs études du livre, les deux premiers chapitres en particulier, l'analyse de l'apprentissage de ces actes culturels hautement symboliques cherche à saisir dans sa genèse le mécanisme du détournement du cliché scolaire en stéréotype à valeur de critique culturelle. Cet en deça de la littérature permet de toucher au canon dans sa genèse, au niveau de la structure même de l'écriture. À considérer le nombre de romans où le thème de la scolarisation est privilégié Gusqu'à en être le sujet central, chez Farida Belghoul et Azouz Begag en particulier) si on peut avancer qu'on a affaire à un «roman d'éducation », comme je l'ai déjà fait, on peut se demander s'il ne s'agit pas d'un roman d'éducation d'un type nouveau, puisqu'on doit prendre souvent le terme « éducation» au niveau de base, celui de l'apprentissage de l'écriture et de la lecture. Finalement, c'est peut-être là qu'il faut chercher la force critique de ces littératures. Elles vont traquer le cliché scolaire dans ses origines, aux frontières de ce qu'est la littérature, là où elle commence au bord du langage, et donc au bord

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de la Culture, avec l'apprentissage de la langue, le b.a.-ba de l'écriture et de la lecture. Parce qu'elle se fait à travers l'École en tant qu'Institution, et notamment à partir de l'apprentissage des outils fondamentaux de la lecture et de l'écriture, la critique de la Société se prête à trois dimensions de lecture, dont la première a affaire avec la langue. Le travail textuel sur l'apprentissage de la langue est le premier à remettre en question le canon de la littérature franco-française. C'est une pratique contestataire courante dans le noyau « beur» de la littérature arabo-française. Elle opère des décentrages de la littérature française par différents mécanismes ironiques (pastiches, allusions, détournements parodiques), qui modifient la forme de la langue avant de et afm d'en modifier le contenu. C'est dans ce sens que je les appelle des clichés «scolaires» : extraits de fables de La Fontaine, poèmes représentatifs de la périodisation de la littérature par siècles, extraits du théâtre classique. Comme outil critique de l'Institution, la pratique vise alors la seille Éducation Nationale en tant que mécanisme de formation uniforme et réducteur des différences culturelles. Les deux dernières dimensions de la lecture reposent à des degrés variables sur le champ linguistique. Ces décentrages de la forme produisent à leur tour à un deuxième niveau de lecture, des variations du contenu dont le résultat est de mettre en place une critique de la Culture. Le livre couvre un espace cillturel postcolonial dont voici les limites. Il commence par un cadrage sur la perception du rôle de dressage de l'École dans un roman « beur» type, Zaïr le Gaulois de Zaïr I<édadouche (Chapitre 1) où apparaissent pourtant déjà certaines disjonctions culturelles. Dans le Chapitre 2, la première étude approfondie suit pas à pas un témoin qui vient de l'extérieur de la Culture avec le texte autobiographique de I<assa Houari, Confessions d'un immigré, où l'apprentissage de la Culture par la littérature est autodidacte. L'expérience est para-institutionnelle puisque l'initiation à la Culture française se fait en dehors de l'École. Le texte rend compte d'un apprentissage où le personnage, qui est la Personne de l'auteur, se donne pour but d'acquérir la Cillture à travers sa littérature, qu'il considère comme modèle de pensée et unique moyen de comprendre la culture de l'Autre dans le but de s'intégrer à elle. La stratégie autodidacte de l'immigré venu seul en France pour y travailler et assurant sa propre éducation par l'apprentissage de la lecture « avec les 15

oeuvres complètes d'Émile Zola », devrait être une technique d'insertion dans la Culture française qui reste classique, car elle calque la philosophie de l'École républicaine. Ce qui ne manquera pas d'être intéressant du point de vue critique vis-à-vis de l'Institution est la distanciation du Sujet-apprenant par rapport à elle. Une autre ambiguité du positionnement idéologique, si j'ose dire, de l'immigré qu'est I(assa Houari, est qu'il évolue d'une mentalité proche de celle du colonisé vers une complète liberté de libre-penseur grâce à la littérature. On imagine l'utilité de cette ouverture, d'une mentalité coloniale à une mentalité postcoloniale, pour donner une perspective à l'analyse. Ce témoignage personnel et intime constitue d'une part un rappel de l'attitude de soumission aux codes culturels français qui cooptent une démarche d'assimilation à la Culture, elle-même réminiscente de la période coloniale. D'autre part, il rappelle que l'acquisition des clichés de la littérature et des formes stéréotypées d'expression et de pensée constitue le geste fondamental de l'entrée symbolique dans la Culture. Le texte permet aussi de rappeler les paramètres sur lesquels repose la charpente de l'analyse, et les tactiques qui permettent l'acquisition d'une autorité symbolique à travers les rituels sociaux dont la littérature canonique est dépositaire. Le témoignage de I(assa Houari permet enfin d'entrer de plain-pied dans l'argument du livre. Le « degré zéro» de l'apprentissage culturel que représente l'autodidactisme du témoin met à nu les liens qui construisent l'architecture de la Culture et dévoile les tactiques de décentrage du stéréotype littéraire qui mènent à une critique de la Société. Il nous montre le chemin qu'il faut emprunter avec le cliché scolaire. C'est ensuite en suivant ces paramètres que je recherche les mécanismes du décentrage culturel et la force du discours politique qu'il porte dans les chapitres 3 à 6. Le livre rassemble des études étayées sur l'aspect strictement scolaire de l'apprentissage de la langue et de la Morale et du décentrage culturel qu'on leur fait subir. L'argument des chapitres 3 à 6 passe par un noyau de deux études de romans arabo-français, une étude d'un roman afro-français et la dernière d'un film postcolonial. Ces exemples qui analysent différentes tactiques mises en oeuvre par les écrivains et le metteur en scène pour dénoncer les clichés scolaires et leur valeur d'assimilation culturelle uniforme et univoque, espèrent montrer l'impact du discours de la littérature et du cinéma postcoloniaux sur la Culture centrale. Pour ce faire, ils empruntent 16

une variété de détours pour remotiver les clichés en stéréotypes, pour les relancer vers une signification décalée de la littérature comme signifiant culturel. Cette réévaluation à travers la référence scolaire est un angle d'observation privilégié parce que l'École, dans sa prétention assimilatrice, reste l'outil et le lieu fondamentaux de l'interaction symbolique entre la Culture franco-française et les groupes socialement et ethniquement caractérisés dont l'Institution scolaire assure l'initiation culturelle pour la première fois de son existence (depuis sa création sous la Troisième République), et de la leur (depuis les Indépendances africaines des années 1950-1960). Le livre se termine sur un chapitre qui passe du support littéraire à celui du cinéma afin d'établir que le stéréotype scolaire n'en a pas fmi de faire évoluer la Culture, ou l'École, puisqu'il n'est pas propagé uniquement par la littérature. Dans les années 1980 et 1990 se développe en effet aussi un cinéma arabo-français, appelé «cinéma beur» puis «cinéma de la banlieue »8, où les discours que porte le cinéma existent en parallèle, en intersection, ou en interpénétration avec la littérature. Par exemple, le f11m du metteur en scène Mweze Ngangura, Pièces d'identités, fournit un discours en parallèle avec les romans de l'immigration subsaharienne en France car la fiction du film fait écho aux romans afro-français comme Bleu-Blanc-Rouged'Alain Mabanckou ou L'impasse et Agonies de Daniel Biyaoula. Le documentaire de Yamina Benguigui, Mémoires d'immigrés, repose, lui, sur un rapport d'intersection avec le roman beur car il s'agit non pas d'une fiction mais d'un documentaire sur l'histoire de l'immigration maghrébine en France. Il peut servir de grille pour une lecture historique, sociale, culturelle, d'un roman comme le premier texte d'Azouz Begag, Le gone du Chaâba (ou du f11mqu'en a tiré Christophe Ruggia en 1998, dont la rhétorique vis-à-vis de l'Institution scolaire varie sensiblement de celle du roman). Dans ce cas, roman et film sont en situation d'interpénétration, car on a deux présentations d'un même «texte », l'une écrite et l'autre visuelle, même si c'est souvent, comme ici, le roman qui génère le film9. Qu'on retrouve des clichés scolaires au cinéma n'a rien de surprenant dans une situation d'interpénétration où le metteur en scène est un intermédiaire, un passeur entre le support littéraire et le support filmique, comme dans Le gone du Chaâba. Le cinéma est alors, lui aussi, une représentation de la littérature. Dans ce cas, roman et f11msont deux pratiques qui font appel à la fiction pour métaphoriser 17

les cultures des immigrations. Il restera alors à analyser si la dialectique portée par l'emprunt au canon de la littérature dans le cinéma rejoint celle qu'on trouve dans la littérature: la place et la fonction du cliché scolaire sont-elles les mêmes dans la dialectique pour les deux supports? Quand le ftlm est en position de parallélisme avec la littérature arabo-française, c'est-à-dire quand le script ne repose pas sur le texte littéraire, rien ne prouve que je puisse étendre au cinéma beur, ou au cinéma de la banlieue, la lecture sociocritique que porte le roman arabo-français. Comme le cliché scolaire est tout aussi présent dans un rapport de parallélisme que dans un rapport d'interpénétration, il faut envisager un travail de comparaison entre littérature et cinéma, et y analyser les formes d'un discours sociocritique. Le rapprochement entre dialectique du cinéma et dialectique de la littérature repose aussi sur la prémisse que la littérature est exemplaire de la Culture et que l'Image, et par extension le cinéma, sont, comme le Livre, des outils didactiques. L'étude du ftlm de Merzak Allouache, Sa/ut cousin! (1996), qui clôt le livre, est donc en parallèle avec celle des romans d'Azouz Begag et de Calixthe BeyaIa mis à contribution dans les trois chapitres précédents. Avec ce chapitre 6, l'intention est de terminer l'analyse des clichés scolaires en montrant leur capacité à échapper à leur « milieu naturel» qu'est l'écriture (avec le témoignage autobiographique, le roman) pour passer par un autre médium de la communication culturelle, le cinéma. Le choix de Sa/ut cousin! est particulièrement efficace pour appuyer la démonstration car on y trouve justement les super-clichés scolaires que représentent deux des Fables de La Fontaine les plus connues, « La cigale et la fourmi» et « Le rat de ville et le rat des champs ». L'exemple du cinéma avec ce fum laisse alors entendre qu'on doit pouvoir rencontrer le cliché scolaire dans d'autres lieux de la transmission culturelle (la télévision, la publicité, les médias informatisés, la mode). S'il y a une suite à ce livre, ce sera pour faire pendant à ces études sur le cliché scolaire qui émerge de la littérature par le biais de l'Institution scolaire, avec une analyse de la représentation du Sujet postcolonial par la Culture, et de son auto-représentation dans le roman postcolonial. Elle sera consacrée au rôle politique de l'Institution en tant que productrice d'une image stéréotypée de l'écrivain et de l'auteur des littératures arabo- et afro-françaises qui n'entre pas en concurrence avec celle de l'auteur canonique comme 18

support fondamental de la Culture. Le livre documentera dans un premier temps comment les éditeurs, les journalistes, les critiques littéraires procèdent par stéréotypage pour créer une image dépréciée de l'auteur postcolonial en situation interne à la Culture française. En réponse, dans les littératures arabo- et afro-françaises, l'écrivain postcolonial détourne les effets de ces constructions institutionnelles par des tactiques de (dé)mystification de l'Image de l'auteur postcolonial aussi bien que de celle de l'auteur canonique en mettant cette fois à contribution la force du stéréotype plus largement littéraire que scolaire. À ce moment-là, on se souviendra que, dans le champ de la littérature, le cliché scolaire devient un outil critique de la Société lorsqu'il est dynamisé en stéréotype. Dans le champ de la place qu'occupe le Sujet postcolonial dans l'Institution, ce sera le passage du statut d'Auteur (rôle imposé par le discours institutionnel) à la fonction d'Écrivain (fonction revendiquée par le Sujet postcolonial) qui dynamisera la dimension critique des écritures postcoloniales.

Sur une question de présentation
L'idée de ce livre m'est venue très tôt à la lecture du corpus des romans de l'immigration maghrébine, lorsque j'écrivais Autour du roman beur en 1990-1992. L'ossature du livre repose sur plusieurs articles publiés dans les années 2000 qui ont servi de point de départ à certains des chapitres sans que je les reprenne ici sous leur forme originale. C'est ainsi que je remercie en particulier Rodopi de m'avoir permis de publier une version initiale du Chapitre 6, « La Fontaine et Salut cousin J. Le stéréotype scolaire comme sociocritique dans le cinéma arabo-français» dans Discursives Geographies / Géographies
discursives: Writing Space and Place in French

/ L'écriture de l'espace et du lieu

enfrançais, en 2005, sous la direction de Jeanne Garane, que je remercie aussi pour m'avoir permis de présenter une première version de ce travail à la Twenty-Ninth French Literature Conference de l'Université de Caroline du Sud à Columbia en 2001. Merci aussi au Président du comité scientifique, Alec G. Hargreaves, qui a publié dans le premier volume de la revue Expressions maghrébinesune version initiale du Chapitre 3 de ce livre, «Le voleur d'écriture. Ironie textuelle, ironie culturelle », sous le titre «Le Va leu! d'écriture. Ironie textuelle, ironie

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culturelle chez Azouz Begag» (2002). Merci enfin aux Presses Universitaires de Floride (UP of Florida, Gainesville) de m'avoir permis dans le préambule théorique, « Une postcolonialité littéraire en mouvement: le roman des immigrations en France. Mentalité, singularité, post(-)francophonie », de reprendre un chapitre de PostcolonialTheory and FrancophoneLiterary Studies intitulé «Displaced discourses. Post( -)coloniality, Francophone Space( s), and the Literature(s) of Immigration in France », ouvrage publié en 2005 sous la direction d'Adlai Murdoch et Anne Donadey. La présentation théorique du domaine postcolonial que représentent les littératures arabo- et afro-françaises internes à la France est placée après la Préface. Elle permet ainsi de mieux situer et comprendre les enjeux de l'analyse développés dans l'Introduction qui suit le Préambule théorique. Il est facile de remarquer que le projet n'est pas «bouclé », dans le sens où il n'est pas constitué d'un ensemble étanche, d'éléments homogènes, et dans la mesure où les directions de lecture entreprises ne sont pas poussées jusqu'à leurs limites, elles laissent du champ au lecteur pour les continuer à loisir. Un des avantages de cette approche est qu'elle offre la possibilité de sortir du sentier bien tracé par les seuls clichés scolaires pour « étendre» le sens - littéral et théorique du cliché scolaire et de ses fonctions à des « bifurcations» telles que la postcolonialité de « postcontact» des cultures de la Caraïbe francophone ou la postcolonialité des nouvelles nations du Maghreb et de l'Afrique subsaharienne. Pour tenter de frayer des passages entre les chapitres qui forment la charpente principale de l'analyse et inviter le lecteur à « bifurquer », j'ai choisi d'insérer les courtes présentations que j'appelle «Intercalaires» à certains points d'intersection et de relais entre les études de l'analyse. Ces Intercalaires sont des notes d'orientation pour le lecteur, destinées à appuyer la valeur didactique des études qui les précèdent ou qui les suivent, en s'écartant parfois de l'axe principal de lecture pour chercher les limites de la dialectique ou en indiquant d'autres développements possibles pour une étude particulière. Certains Intercalaires offrent des synthèses, certains des parallèles, d'autres des ouvertures qui ont pour intention d'élargir le champ critique de l'ensemble. Les Intercalaires ont plutôt valeur d'exemplae, quand ils utilisent des citations d'autres textes postcoloniaux qui peuvent porter la même dialectique, et à partir desquels une analyse parallèle aurait pu être envisagée. Leur 20

fonction est donc franchement didactique. Ils permettent d'étendre la portée de l'analyse à d'autres romans, à d'autres passages des mêmes romans, chez d'autres auteurs où une rhétorique particulière a pour support le cliché scolaire. C'est-à-dire que je propose qu'on les lise comme des palimpsestes des études qui sont développées. Leur rôle est de suggérer qu'on peut reprendre, continuer, ou relancer l'analyse qu'on vient de suivre en substituant aux clichés ou aux stéréotypes scolaires sur lesquels l'analyse repose, ce ou ces nouveau(x) cliché(s) ou ce ou ces nouveau(x) stéréotype(s) présenté(s) dans l'Intercalaire en question. D'autres Intercalaires ont plutôt pour fonction d'élargir la dialectique, de faire un travail de « ragréage », de fignoler l'ensemble de l'analyse par des suggestions à fondement théorique, ou la possibilité d'autres directions, qui vont en faciliter la synthèse. L'image du « ragréage» me permet de rendre compte du rôle rhétorique de l'Intercalaire qui consiste à lancer un sujet, une approche, une idée, un concept supplémentaires, complémentaires de ceux qui ont servi à développer une étude particulière comme on le fait pour démarrer une conférence, un cours. Parce qu'ils ont parfois un peu la forme d'interactions entre enseignant et étudiants, certains Intercalaires utilisent le « nous» rassembleur de la communication qui caractérise la discussion d'un sujet dans une classe ou un séminaire. C'est dans ces huit sections d'échange avec le lecteur que le souvenir de l'enseignement est au premier plan. J'aimerais que l'Intercalaire ait comme effet de «faire» penser, de lancer une démarche, de proposer une alternative au discours qui est développé dans les chapitres, enf111de « passer la main » au lecteur comme on le ferait dans une classe. C'est pour cela que l'Intercalaire peut se présenter sous la forme de questions, parfois directes et attendues, parfois indirectes et provocatrices (du moins je l'espère).

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1. Alec G. Hargreaves, Voices from the North African Immigrant CommunitY in France. Immigration and IdentitY in Beur Fiction, New York/ Oxford, Berg, 1991, réédité 1997 ; Michel Laronde, Autour du roman beur. Immigration et Identité, Paris, L'Harmattan, 1993, sont les deux premières études à rassembler le corpus. 2.Tout au long de l'analyse, je présente un certain nombre de termes avec la majuscule quand je veux leur donner une valeur ajoutée conceptuelle ou symbolique (de représentation, de généralisation, de totalité, de spécificité). Ainsi, Culture, Société, École, Éducation, Institution, Académie, Savoir, Nation, Sujet. En général, la valeur conceptuelle «ajoutée» est à concevoir dans le cadre de la France hexagonale. La Culture, c'est une certaine culture française; c'est la « Haute Culture », en contraste avec la culture populaire, ou avec la culture du pays d'origine. La Société, c'est cette perception française un peu mythifiée de la Culture. L'École, L'Institution, l'Académie, c'est le renvoi à la notion de système, à la fois spécifique, général et symbolique, d'une éducation particulière «à la française» ; donc d'une Éducation qui possède toute une dimension normative. Le Savoir rassemble la «Haute Culture », telle qu'elle est représentée par la littérature, après que cette dernière soit passée par le filtre de l'éducation scolaire. L'Éducation, c'est ce savoir culturel distillé par le contexte scolaire. La majuscule désigne donc une sorte d'emphase culturelle, d'exagération, d'outrance, à qualité discursive, idéologique, idéalisante. La Nation c'est donc, bien sÛt, l'entité géo-politique contemporaine, avec en plus cette dimension singulière de «l'exception culturelle française» héritée de la période coloniale. Quant au Sujet, c'est notre écrivain postcolonial, auteur arabo- et afro- français, qui occupe le centre de la scène, par contraste avec l'écrivain ou l'auteur franco-français, sujet plutôt anonyme issu de la Haute Culture, la Culture (avec une majuscule) franco-française. 3.Les trois premiers romans font partie de la veine africaine et appartiennent pour moi au roman camerounais. C'est le soleil qui m'a brûlée (1986), Tu t'appe!!erasTanga (1988) et Seul le diable le savait (1990). 4. Étiquette sous laquelle Odile Cazenave a rassemblé les auteurs et les oeuvres des écrivains de l'immigration subsaharienne d'Afrique de l'Ouest dans Afrique sur Seine. Une nouve!!e générationde romanciersafricains à Paris (Paris, L'Harmattan, 2003), et que j'appelle ici la littérature « afro-française ». 5. «Existe-t-il un roman beur?» table ronde sur la publication de Autour du roman beur. Immigration et identité (paris, L'Harmattan, 1993), avec la participation d'Azouz Begag et Brahim Benaïcha, Dounia Charaf, Adil Jazouli, Vincent Saffra. Les séances de l'IMA, Institut du Monde Arabe, 14 avril 1993. 22

6. Ces voix qui m'assiègent... en marge de ma francophonie.Montréal: les Presses universitaires de Montréal/Paris: Albin Michel, 1999. 7. Je discute ces questions de cadrage théorique et de terminologie dans le préambule à l'introduction qui suit la Préface, « Une postcolonialité littéraire en mouvement. Mentalité, singularité, post(-)francophonie». 8. Pour une discussion du cinéma beur et du cinéma de la banlieue, voir Alec Hargreaves, «From 'cinéma beur' to the 'cinéma de la banlieue' »in Die Kinder der Immigration / Les enfantsde l'immigration(pp. 115-128). 9. La position d'interpénétration entre film et roman offre des variations intéressantes. Celle du Thé au harem d'Archi Ahmed est extrême. Ce qui commence par un script de Mehdi Charef devient en 1983 le roman publié par Mercure de France. Et c'est à partir du roman que le script est (r)établi, sur la demande de Costa-Gavras et Michèle Ray, et que l'auteur du roman devient le metteur en scène du film de 1985, Le thé au harem d'Archimède. ev oir Alec G. Hargreaves, Voices, p.33). On peut remarquer le glissement progressif du cliché de langue, « le théorème d'Archimède» à « Thé au harem d'Archimède» et « Thé au harem d'Archi Ahmed» entre titre du ftlm et titre du roman. Vaut-il aussi pour un déplacement de la dialectique? Je dirai que OUi.

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PRÉAMBULE THÉORIQUE

Une postcolonialité littéraire en rnouvernent : le roman des immigrations France. Mentalité, singularité, post( -)francophonie

en

Les littératures des immigrations en France créent un type spécifique d'intersection entre ce qu'il est convenu d'appeler la diaspora francophone et le concept de postcolonialité. Leur présence dans la France contemporaine soulève la question de la nature du discours postcolonial ou (comme on le verra dans la section 2 sur les littératures arabo-française et afro-française) des discours postcoloniaux, qu'elles représentent. Si l'on s'en tient à une logique objective, leur qualité postcoloniale à l'intérieur des frontières de la nation française exige à son tour qu'on déplace le contenu du concept de francophonie et qu'on redéfinisse les limites géo-politiques et linguistiques de ce qui constitue une diaspora francophone. Selon cette nouvelle configuration (ce sera l'objet des propositions de la dernière section, «Francophonie et post(-)francophonie »), la France ferait alors partie intégrante de cette diaspora, sur un plan d'égalité « institutionnelle », au sein de la francophonie, avec les autres cultures francophones et leurs littératures.

La littérature arabo- française, littérature de l'immigration maghrébine qui a émergé dans les années 1980 avec le roman beur, et la littérature afro-française, corpus récent écrit dans les années 1990 par les auteurs d'origine subsaharienne, forment maintenant la majeure partie des littératures postcoloniales produites en France. Elles posent la question de leur place en relation à la littérature française, particulièrement aux plans idéologique et institutionnel. Pour la littérature arabo-française, théoriser la position de ce corpus de textes qui s'étend régulièrement depuis vingt ans doit commencer par la reconnaissance d'un vide institutionnel. En effet, comme littérature produite à l'intérieur de la France par un groupe d'écrivains identifiables ethniquement et culturellement en tant que sujets postcoloniaux, la littérature beure n'a pas trouvé de place dans la littérature dite « française ». C'est un discours littéraire postcolonial interne à la Culture qui reste étouffé par la suprématie de la littérature « française ». Si l'étiquette «beur» est acceptée pour le roman, les positionnements institutionnels agencés par les médias et le monde de l'édition le réduisent de facto à une littérature « mineure »1. La littérature beure n'a pas à être récupérée comme littérature française ou rejetée comme littérature algérienne ou décentrée en position périphérique de la Culture hexagonale. Afm de contourner l'impasse idéologique d'un discours binaire de non-appartenance ou d'assimilation (termes oppositionnels qui sont les effets probables d'une idéologie coloniale résiduelle), on considérera la possibilité de représenter la littérature beure par une extension du champ de la francophonie. Pour amener le terme «francophone» à intégrer ce discours littéraire interne à la France, le contenu géographique, politique et culturel du terme « francophone» devra être déplacé d'une position externe à une position interne en relation à l'espace « français ». À son tour, et en conséquence, ce premier déplacement conduira à réévaluer la place de la France et de sa Culture à l'intérieur d'une diaspora francophone élargie, et non hors de la francophonie comme elle est communément comprise. L'argument central est que, dans un contexte postcolonial, l'espace culturel français ne se tient plus seul face à une diaspora francophone avec ses cultures multiples, ni en opposition à elle (cette diaspora) ou à elles (ces cultures) mais qu'il entre dans un espace francophone étendu qui désormais l'englobe. Le corpus des littératures postcoloniales produites en 26

France crée donc un glissement idéologique qui permet des rapprochements nouveaux au sein des discours littéraires entre espace francophone, puis espaces francophones, et espace français. Ce n'est plus un secret académique que les (autres) cultures francophones ont déjà su développer une forte présence à travers leurs littératures respectives dans les institutions universitaires en Europe et en Amérique du Nord. Ce positionnement nouveau hors Hexagone des cultures francophones externes à la France a pour effet de modifier encore le statut référentiel de la littérature française par rapport aux littératures postcoloniales internes à la France. Je développerai dans cette présentation théorique trois stratégies que je considère comme fondamentales pour dé-canoniser la culture française de l'intérieur. Elles consistent: 1) à défmir « postcolonial» avec un tiret comme un processus historique en marche et documenter son apport à la construction d'une mentalité « postcoloniale », sans tiret, spécifique à la culture française; 2) proposer un paradigme à trois termes dans le but d'établir un parallèle entre arabo-français, afro-français et franco-français, comme stratégie pour décentrer la place de la littérature « 'classique » de la France au niveau institutionnel; 3) proposer de réviser les limites de la francophonie en relation à l'espace de la France et à la mentalité postcoloniale particulière que représentent les littératures des immigrations.

1. Définition: le «post)) interne à la France Il me

d'une post(-)colonialité

semble important d'insister sur une distinction entre deux sens du mot «post(-)colonial ». Ces deux sens sont basés sur la présence ou l'absence du tiret entre les deux termes, le préfiXe et l'adjectif, qui forment le mot. Écrit avec un tiret après le «post », « post-colonial» signifie l'impossibilité de séparer la qualité historique d'un concept présent - la postcolonialité - en relation à une situation passée - le colonialisme. Associé à «colonial », le préfiXe «post» maintient une dimension purement temporelle. Le tiret est le signe de la séparation diachronique de deux espaces de l'Histoire entre la France et ses (anciennes) colonies. Il établit la durée d'une double 27

étape, celle de la colonisation et celle de la post-colonisation. Séparer le «post» du terme «colonial» fait signifier le mot selon un paradigme historique idéologiquement attaché à une période « coloniale» comme terme central. La période «post-coloniale» est donc celle qui vient après les indépendances des pays colonisés par la Langue et la Culture françaises. Homi Bhabha suggère que « l'utilisation populaire du 'post' pour indiquer la séquentialité - aprèsféminisme; ou la polarité - anti-modernisme » (The locationof culture4, ma traduction), c'est-à-dire utiliser le «post» comme marqueur strictement diachronique, n'éclairerait pas beaucoup la question de la postcolonialité, si ce n'est dans le sens d'un changement de statut politico-idéologique pour les colonies. Je ne suis pas certain qu'une mentalité postcoloniale (celle qu'on appelle la «postcolonialité ») ne repose pas fondamentalement sur sa dimension «séquentielle ». J'aimerais proposer que le 'post' comme marqueur temporel d'une Histoire, reste une assise fondamentale de la «postcolonialité» comme concept, une fois que le concept a intégré cet élément séquentiel, une fois que la rupture entre le «post» et le «colonial» n'est plus marquée par le tiret. La qualité séquentielle participe à la création d'un concept qui s'ouvre au-delà de la référence au seul contexte po litico-historique. Le concept ne peut se passer d'un fonds historique, plus particulièrement dans une situation de migration hors d'un espace anciennement colonisé vers l'espace symbolique de l'ancienne Culture colonisatrice. La qualité séquentielle des littératures des immigrations est cruciale à la mise en place d'une mentalité postcoloniale en France quand celles-ci sont produites par des sujets post-coloniaux, descendants des (anciens) colonisés qui ont émigré de l'Afrique vers la France. La séquentialité est particulièrement significative dans le cas de l'Algérie en raison de l'expérience de décolonisation et d'indépendance traumatisante pour les deux pays2. Une mentalité postcoloniale interne à la France a nécessairement ses racines dans l'Histoire et la politique entre la France et ses anciennes colonies. Une idéologie post-coloniale, héritée de l'Histoire, fait partie intégrante du concept de postcolonialité et constitue aussi une composante majeure de sa littérature. Ignorer la dimension postcoloniale historique des littératures des immigrations dans le développement d'une mentalité postcoloniale équivaut à opérer une amnésie. Réviser l'Histoire par un travail d'anamnèse, acte fondé sur un retour sur mémoire, dans des discours de, et sur, l'exil, est un geste 28

post( -)colonial qui force la France, en tant que nation occidentale, à confronter ses histoires post-coloniales individuelles. Celles-ci sont mises à jour par l'arrivée de migrants au coeur de la nation, sujets post-coloniaux des après-indépendances, qui portent en eux des histoires post-coloniales internes à leur identité que la nation est forcée d'intégrer à son Histoire post-coloniale par une série de retours sur mémoire. Le concept de postcolonialité comme mentalité comprend nécessairement des composantes post-coloniales. Parce que l'arrièreplan historique ne peut être nié, ne peut être oublié, supprimé, il inclura aussi le post-colonialisme, comme éventail de pratiques actives (en politique institutionnelle, culturelle et linguistique) qui sont les conséquences de l'Histoire. Le « post» agit alors plus comme principe de continuité entre les deux périodes, le colonial et le post-colonial, que comme principe de séparation. En ce sens, la postcolonialité s'inscrit dans un continuum et maintient des liens avec les champs de la politique et du colonialisme auxquels correspond la colonialité comme mentalité. Parce que ses racines sont profondément ancrées dans le colonialisme perçu comme éventail de pratiques politiques et culturelles spécifiques à la période coloniale, le discours de la postcolonialité réagit sur, et contre, les restes d'un contenu idéologique colonial. Les littératures des immigrations en France sont donc à considérer dans une perspective historique. L'étude de la postcolonialité littéraire interne à la France doit prendre en compte les origines ethno-culturelles d'auteurs qui ont des liens directs ou indirects avec une Histoire/des histoires coloniale(s). La plupart des textes sont écrits par des auteurs nés de parents qui ont émigré en France à partir de l'Afrique du Nord et de l'Afrique subsaharienne dans le cadre des mouvements migratoires post-coloniaux. Ils confirment la distinction qui a été faite entre les termes «post» et « colonial» avec tiret et le mot «postcolonial» sans tiret. Ce dernier représente alors une mentalité qui a mûri sur le ferment des efforts de libération entrepris par les anciennes colonies. La distinction permet aussi de séparer les critères « techniques» des critères socio-culturels, pour déterminer le contenu du concept. Le processus historique se poursuit encore au présent. Les origines ethniques et les situations politico-légales des auteurs sont des critères techniques. Les critères socio-culturels ancrent les textes dans une mentalité littéraire 29

spécifique à la situation des auteurs en tant qu'exilés, résidents, nationaux et clandestins de la première, deuxième ou troisième génération éduqués dans la Culture française. Il est, en fait, impossible de lire les textes arabo-français sans prêter attention à leur dimension post-coloniale, historique et chronologique. Les signes de la présence du "séquentiel" sont inscrits dans la fiction, des années 1980 au présent. Certains signes sont récurrents: le destin politico-social des harkis après l'indépendance de l'Algérie, les souvenirs de la Guerre d'Indépendance, le rêve brisé des générations d'Algériens qui ont émigré en France dans les années 1950, 1960 et 1970, rêve d'effacer ultérieurement la situation d'exil en «retournant» au pays d'origine. Les références post-coloniales explicites sont surtout présentes dans le roman beur des années 1980. Dans les textes arabo-français plus récents, l'ancrage de la fiction dans une dimension postcoloniale assimile et dilue mieux les emprunts à l'Histoire en tant que qualité historique. Le plus fort symbole du postcolonial dans la littérature postcoloniale qui est naturalisé dans la fiction est (pour l'instant), « le 17 octobre 1961 »3. De tels emprunts participent à l'élaboration plus subtile d'une mentalité échafaudée à l'intersection des deux sens du «post» dans le post(-)colonial. Cette lecture du post(-)colonial est très proche de la différence que propose Jean-Marc Moura entre «un concept historique» et «un concept analytique» :
« post-colonial» désigne donc ici le simple fait d'arriver après l'époque coloniale, tandis que « postcolonial» se réfère à toutes les stratégies d'écriture déjouant la vision coloniale, y compris durant la période de la colonisation. (Moura 4)

2. Les littératures arabo-française et afro-française: comment décentrer un Canon
La littérature écrite par les Maghrébins de «la seconde génération », première génération à avoir été élevée et éduquée en France, a commencé à former corpus à la fin des années 1980, créant une certaine tension institutionnelle. Les tentatives pour situer ce nouveau corpus avaient tendance à l'associer à l'une ou l'autre de deux entités distinctes, dans le cadre de la diaspora des littératures écrites en 30