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Pour la refondation de l'université de Kinshasa et du Congo

De
405 pages
Cet ouvrage invite le lecteur à revisiter de manière critique le parcours de la première institution universitaire du Congo. Il ouvre un débat important sur l'avenir de cette institution et de l'ensemble des établissements ayant fait l'objet d'une nationalisation sous le régime de Mobutu.
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POUR LA REFONDATION DE L’UNIVERSITÉ DE KINSHASA ET DU CONGO

Faut-il recréer Lovanium ?

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12045-7 EAN : 9782296120457

Richard NGUB’USIM MPEY-NKA

POUR LA REFONDATION DE L’UNIVERSITÉ DE KINSHASA ET DU CONGO
Faut-il recréer Lovanium ?

PRÉFACE DE MARTIN EKWA BIS ISAL,S.J. POSTFACE DE MGR M. PLEVEOST

L’HARMATTAN

A tous les anciens miliciens de Lovanium et de l’UOC (1971) et à mes amis de l’ALMA

Abréviations

ACCT ACP ACS AFDL AGB AGCD AGEL AIA AIC AIO ANEP

: Agence de Coopération Culturelle et Technique : Agence Congolaise de Presse : Association du Corps Scientifique de l’Unikin : Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération : Agent de Bureau : Agence Générale de Coopération au Développement : Assemblée Générale des Etudiants de Lovanium : Association Internationale Africaine : Association Internationale du Congo : Agence International de Développement : Association Nationale des Entreprises du Portefeuille (RDC) APAT : Association du Personnel Admnin. et Technique de l’Unikin APUKIN : Association des Professeurs de l’Université de Kinshasa AUPELF : Association des Universités Partiellement ou Entièrement de Langue Française ATT : Attaché de Bureau BEC : Bureau d’Enseignement Catholique BEK : Bureau d’Enseignement Kimbanguiste BEP : Bureau d’Enseignement Protestant BEPUZA (BEPUCO) : Bureau d’Etudes Postuniversitaires du Zaïre BIT : Bureau International du Travail BREDA : Bureau de Régional de l’Education pour l’Afrique CADICEC : Centre d’Action pour Dirigeants et Cadres d’Entreprises Chrétiens au Congo CADMP : Centre d’Achat et de Distribution de Matériel Pédagogique CADULAC : Centre Agronomique de Louvain au Congo CEDESURK : Centre de Documentation CENCO : Conférence Episcopale Nationale du Congo CEPAS : Centre d’Etudes pour l’Action Sociale CICM : Congrégation de l’Immaculée Conception de Marie CIDEP : Centre Interdisciplinaire pour le Développement et l’Education Permanente

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CIP CIUF CENCO CNS CPE CRESH CUFD DBP Ecole AMI ECPA EIC ENM ERAIFT

ESU FCK FED FMI FOMULAC FPSE IBTP IFA IFASIC IFCEP IG INA INPP INSS IPN ISAV ISC ISEA ISP ISPT IST ISTA ISTI

: Camp d’Instruction des Pilotes (actuel Camp CETA) : Conseil Interuniversitaire Francophone de Belgique : Conférence épiscopale nationale du Congo : Conférence Nationale Souveraine : Commission Permanente des Etudes : Centre de Recherche en Sciences Humaines : Centre Universitaire pour la Formation au Développement : Décision du Bureau Politique (du MPR) : Ecole des Assistants Médicaux Indigènes : Edition du Centre de Psychologie Appliquée : Etat Indépendant du Congo (Congo belge, Congo, RDC) : Ecole Normale Moyenne : Ecole Régionale post universitaire d’Aménagement et de Gestion Intégrée des Forêts et des Territoires Tropicaux : Enseignement Supérieur et Universitaire : Facultés Catholiques de Kinshasa : Fonds Européen du Développement : Fonds Monétaire International : Fondation Médicale de l’Université Louvain au Congo : Faculté de Psychologie et Sciences de l’Education : Institut du Bâtiment et Travaux Publics : Institut Facultaire Agronomique : Institut Facultaire des Sciences de l’Information et de la Communication : Institut de Formation des Cadres d’Enseignement Primaire : Intendance Générale : Institut National des Arts : Institut National de Préparation Professionnelle : Institut National de Sécurité Sociale : Institut Pédagogique National : Institut des Sciences Agronomiques et Vétérinaires : Institut Supérieur de Commerce : Institut Supérieur d’Etudes Agronomiques : Institut Supérieur Pédagogique : Institut Supérieur Pédagogique et Technique : Institut Supérieur du Travail : Institut Supérieur des Techniques Appliquées : Institut Supérieur des Techniques d’Information
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ISTM ITM JMPR LAN MPC MPR NEPAD NODASA NTIC ou TIC OIM OIT ONATRA ONEM ONG OTRACO PADEM PAS PASCOL PIB PME PNUD PRESU PUZ RDC RENAPI RFA SAMAFOS SNCC SNEL SYNAPAD SYNCAS TD TP UC

: Institut Supérieur des Techniques Médicales : Institut des Techniques Médicales : Jeunesse du Mouvement Populaire de la Révolution : Local Area Network : Mouvement des Professeurs Catholiques : Mouvement Populaire de la Révolution : Nouveau Partenariat Africain pour le Développement : Note Dame de la Sagesse (Paroisse de l’Unikin) : Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication : Organisation Internationale pour les Migrations : Organisation Internationale du Travail : Office National des Transports : Office National de l’Emploi : Organisation non Gouvernementale : Office de Transport du Congo (actuel Onatra) : Pacte de Modernisation de l’Enseignement : Programme d’Ajustement Structurel : Personnel Académique et Scientifique Congolais de Lovanium : Produit Intérieur Brut : Petite et Moyenne Entreprise : Programme des Nations Unies pour le Développement : Projet de Recherche sur l’Enseignement Supérieur et Universitaire : Presses Universitaires du Zaïre : République Démocratique du Congo : Régie Nationale des Approvisionnements et d’Imprimerie : République Fédérale d’Allemagne : Service d’Approvisionnement en Manuels et Fournitures Scolaires : Société Nationale des Chemins de Fer du Congo : Société Nationale d’Electricité : Syndicats National du Personnel Administratif et technique : Syndicats des Corps Académiques et Scientifiques : Travaux Dirigés : Travaux Pratiques : Universités Communautaires
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UGEC : Union Générale des Etudiants du Congo ULB : Université Libre de Belgique ULC : Université Libre du Congo (actuel UNIKIS) UNAZA : Université Nationale du Zaïre Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (United Nations Educational, Scientifc and Cultural Organisation) UNIKIN : Université de Kinshasa UNIKIS : Université de Kisangani UNILU : Université de Lubumbashi UOC : Université Officielle du Congo (actuelle Unilu) VLIR· : Vlaamee Interuniversitaire Raad (Conseil Interuniversitaire Néerlandais de Belgique W.W.W : Word Wide Web WAN : Wide Area Network

Noms historiques utilisés et leurs appellations actuelles Etat Indépendant du Congo (E.I.C.) : Congo belge, R.D.C Léopoldville : Kinshasa Elisabethville : Lubumbashi Luluabourg : Kananga Coquilhatville : Mbandaka Stanleyville : Kisangani Costermansville : Bukavu

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Epigraphe
“Grâce aux écoles de missions, comme à celles que créèrent les pouvoirs publics, l’éducation de base connaît une extension enviable; une élite intellectuelle a commencé à se constituer que vos universités vont rapidement accroître. Ne compromettez pas l’avenir par des réformes hâtives et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique, tant que vous n’êtes pas certains de pouvoir faire mieux…» (Extrait du Discours du roi Baudouin 1er, lors de la Cérémonie de la proclamation de l’indépendance du Congo Belge. Léopoldville, le 30 juin 1960.)

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Préface
Le 15 janvier 2004, l’Université de Kinshasa (UNIKIN) fêtait son jubilé d’or. On peut s’imaginer le grand nombre d’intellectuels que cette prestigieuse institution, jadis Lovanium devenu Unikin, par la force de « l’authenticité », a donné au pays et même en dehors des frontières nationales, durant plus de 50 ans. L’UNIKIN a donc une histoire. Ses anciens et leurs successeurs ont le droit de connaître ce passé riche d’événements tumultueux et de périodes sereines, Le Professeur Richard Ngub’usim Mpey-Nka, ancien étudiant de Lovanium, a eu l’heureuse initiative de retracer cette épopée avec minutie. Travail fouillé que nous saluons avec admiration. ! Professeur d’université, ancien Recteur de l’Université du Bandundu à Kikwit, Richard est aussi Administrateur, Secrétaire Exécutif de l’Association Nationale des Entreprises du Portefeuille de l’Etat (ANEP). Dans le domaine de l’éducation, il a, sur beaucoup d’auteurs, l’avantage de bien connaître les milieux d’entreprises et de pouvoir établir le pont entre l’école et l’entreprise. Son ouvrage ne se limite pas à l’Université. Il embrasse également les autres niveaux de l’éducation, le primaire, le secondaire et le supérieur, car ils se tiennent comme les anneaux d’une chaîne ; la force ou la faiblesse de l’un se répercute sur l’autre. Faut-il recréer LOVANIUM ?

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D’emblée, d’une question à choix multiples, le lecteur se sent quelque peu dérouté ! Nostalgie du passé ou volonté de réparation d’une injustice vis-à-vis du tiers lésé ? L’auteur y répond avec clarté. Il insiste sur le manque à gagner qu’est l’éducation aux valeurs, condition nécessaire pour sauver le pays en détresse. Des milieux estudiantins, privés de liberté d’expression et de tout comportement démocratique, avaient déclenché des contestations. Considérés comme des lieux « dangereux » par l’Etat, celui-ci devait les neutraliser. La nationalisation fut, en août 1971, le remède drastique administré à l’institution, couronnement de l’œuvre éducative et outil de l’éveil de la conscience de la Nation. Les Fondateurs de l’Unikin en furent profondément affectés. La population désabusée ! D’autant plus que la mesure englobait, conséquemment, tous les établissements de l’Enseignement supérieur et universitaire (ESU) du pays, leur ôtant le principe dynamique de l’émulation encourageante. L’Etat, arbitre qui doit rappeler les acteurs ą l’ordre et à la discipline, faussa le jeu en s’y impliquant complètement. Finies les initiatives heureuses pour la vitalité du système éducatif considéré jusque-là à la pointe du progrès. Les démarches de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO) et les recommandations pertinentes de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) de restituer à leurs propriétaires les établissements ravis, n’éveillent aucun écho. On reste étonné du silence tombal des pouvoirs publics devant un problème dont la solution est de nature à ouvrir la voie vers une véritable réforme de l’ESU, garante du développement de la Nation. Perspicace, Richard prône la recréation de Lovanium qui rendrait, de ce fait, efficace le partenariat Etat- Eglise, dans le domaine si important pour l’avenir du pays. La vocation promotionnelle historique de Lovanium lui permet de servir de modèle à de multiples autres universités qui se créent dans le pays, souvent, malheureusement, pour des raisons mercantiles. L’ouvrage n’est pas une apologie de l’œuvre éducative missionnaire. Elle n’en a pas besoin. Encore qu’il conviendrait de lui rendre hommage. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

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Il est un plaidoyer pour une prise de conscience de la réhabilitation du système éducatif de notre pays. Sans école de qualité, point de développement. L’université conçue et réalisée comme outil par excellence de développement, doit être entourée de mille attentions. Pépinière de l’avenir de la Nation, à l’instar des missions diplomatiques, elle doit jouir d’une protection revêtue d’immunité ! En 1971, année de l’expropriation de Lovanium, le corps enseignant était composé en majorité d’expatriés. Il résidait, avec les 3.500 étudiants, sur la colline inspirée, loin de la plaine où grouillaient plus d’un million de kinois aspirant au développement. A la question, à choix multiples, « Faut-il recréer Lovanium ? », le Professeur Ngub’usim répond en envisageant trois possibilités. La réparation de l’expropriation consisterait à accorder à l’Eglise toutes les facilités pour lui permettre de bâtir un nouveau campus universitaire où elle le veut, selon ses exigences en rapport avec la volonté exprimée par la Nation réunie en CNS. C’est la première possibilité. «Honnête homme», l’Etat bâtirait un nouveau campus qu’il céderait ensuite aux propriétaires de Lovanium, arbitrairement expropriés par le fait du Prince. Au nouveau campus universitaire seraient reconnues autonomie de gestion et liberté de choix des professeurs, selon les normes internationales qui régissent des universités, sans intervention autoritaire des pouvoirs publics, loyaux partenaires. C’est la seconde éventualité. Enfin, l’Etat remettrait aux propriétaires, l’Unikin, en son état actuel, moyennant l’octroi des fonds nécessaires ą sa réhabilitation. C’est la troisième option. A l’époque des technologies de pointe, où les esthéticiens effacent les traces de l’âge sur des visages et des têtes humains, en supprimant rides et cheveux blancs, l’Eglise catholique est capable de remplir ces fonctions pour le rajeunissement de l’Unikin. Et c’est absolument nécessaire, voire, indispensable de rénover les infrastructures de l’Unikin. Mais il y a plus à faire : la lutte contre des antivaleurs par une éduction cohérente aux valeurs intellectuelles, morales, spirituelles et physiques qui a habité Lovanium jusqu’ą son expropriation. Il s’agit

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donc de recréer ce Lovanium là pour que y cohabitent de nouveau réellement science et conscience. Ainsi, à la question à choix multiples, le Professeur Ngub’usim opte pour la troisième proposition. Nous félicitons chaleureusement Richard de son bel ouvrage qui, sans nul doute, soulèvera de l’intérêt et pourquoi pas, de la bonne passion pour une noble cause. Notre souhait le plus ardent est que l’ouvrage atteigne son but. Qu’une décision soit prise pour la reconstruction du pays sur des bases sûres. Puisse l’Etat décider et agir, avec célérité, pour que l’institution, créée en vue de l’éveil de la conscience des citoyens, continue à travailler pour le développement de la Nation. Kinshasa, février 2008 Martin EKWA bis ISAL,s.j Secrétaire Général du CADICEC

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Avant -propos
Une histoire qu’on vous raconte et qui est interrompue brusquement sans atteindre sa fin, demeure longtemps en mémoire. Ce phénomène de rémanence mnémonique de l’inachevé mis à jour par B.W. Zeigarnik est connu en psychologie sous le nom de « effet Zeigarnik ». L’histoire de Lovanium ne nous a pas été racontée. Comme étudiant, nous l’avons vécue une année ; l’année fatale de Lovanium. Elle s’est terminée pour nous brusquement en août 1971, avec la nationalisation de cette université. C’est une histoire inachevée, nous revenant inlassablement en mémoire. Nous sommes resté habité par l’idée non pas de l’écrire entièrement, mais d’en narrer quelques épopées significatives. L’occasion nous en est donnée grâce ą ce livre dont le projet fut inspiré lors d’une des réunions mensuelles du Mouvement des Professeurs Catholiques (MPC) de la section de la paroisse Notre Dame de la Sagesse (NODASA) dont nous sommes membre. C’était exactement le dimanche 5 septembre 2004. Au cours d’un tour de table et d’échange entre les membres présents, la conversation s’était focalisée sur la situation de crise dans laquelle s’enfonçait chaque jour davantage l’université de Kinshasa (Unikin) et l’ESU congolais en général. Il fut évoqué diverses pistes de solution pour sortir l’Unikin de sa longue mauvaise passe. Une de ces pistes était de rappeler ce qui faisait l’actualité de ce début du mois de septembre 2004, à savoir la requête renouvelée de la conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), de voir le gouvernement procéder rapidement à la restitution de l’université de Kinshasa à son propriétaire l’Eglise catholique La discussion de ce jour ayant examiné les différentes concertations entamées jadis entre l’Etat congolais et l’Eglise catholique ą ce sujet, a recommandé au

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MPC/NODASA de s’impliquer dans le suivi de ce dossier, par l’approfondissement du débat au moyen de réflexions pertinentes. Il fut même envisagé le projet de la tenue en février 2005, d’un colloque dont le thème serait justement «La restitution de l’Unikin ą l’Eglise catholique ». Ce colloque aurait comme finalité de fournir une somme de réflexions au sujet de cette restitution. Sur le champ, une commission ad hoc de 10 membres fut créée ą cet effet et nous nous sommes porté volontiers membre de cette commission. Il était attendu que chaque membre aille réfléchir et qu’à la réunion prochaine, celle du mois d’octobre, chacun puisse fournir sa contribution en termes de mouture du texte de réflexion. Tel est le contexte qui nous détermina à mettre par écrit notre témoignage et notre réflexion sur Lovanium dont nous étions étudiant et sur l’Unikin dont nous sommes à présent membre du corps enseignant, tout autant que témoin de la descente aux enfers. Jusqu’à la réunion du mois de novembre, soit deux mois après, la commission ne semblait pas avoir évolué. Elle n’avait jamais réussi ą réunir ses membres et donc, n’avait pas travaillé. Seulement deux membres purent exhiber leurs contributions personnelles sous forme de textes. Au fur et à mesure que le temps passait, la commission ne se réunissait toujours pas, tout comme les réflexions individuelles ne semblaient pas non plus arriver. Nous avons pu entre-temps écrire un texte d’une trentaine de pages avec un titre non dépourvu de nostalgie : « De Lovanium à Lovanium II ». Ce texte fut multiplié et remis aux autres collègues de la commission à la fin du mois de février 2005, afin de servir de soubassement à la réflexion d’ensemble. Certains membres qui avaient lu notre premier texte ont exprimé leur satisfaction devant ce texte qui selon eux, balisait pertinemment la problématique de la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique. D’autres nous ont encouragés à approfondir la réflexion en vue d’en faire une plaquette. Cette dernière suggestion nous a séduit d’autant plus que nous avions beaucoup à écrire et que le texte préparatif au colloque ne représentait que très peu de choses par rapport à ce que nous pensions dire au sujet du débat envisagé. Nous étions dès lors plus motivé à développer ce texte initial en le concevant désormais sous forme de chapitres séparés. La rédaction de l’ouvrage a donc débuté en septembre 2004, dans des circonstances signalées plus haut. Elle s’est poursuivie durant toute l’année 2005. Le moment le plus déterminant dans l’évolution de la pensée et de l’écriture du texte aura été sans nul doute, notre séjour à Genève durant le mois de juin 2005, à l’occasion de la 94e session annuelle de la Conférence Internationale du Travail de l’OIT. Au cours de ce jour et à nos heures perdues, nous avons disposé d’un peu plus de temps pour écrire davantage et ajouter certains aspects et chapitres éclairants qui manquaient.

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Comme toute entreprise du genre, cet ouvrage a bénéficié du concours de plusieurs personnes auxquelles nous nous faisons un devoir de reconnaissance. Il s’agit de remercier d’abord un des monuments vivants de Lovanium et de l’ESU congolais, une source intarissable d’informations : Mgr Maurice Plevoets, Secrétaire Général Académique de Lovanium au moment de la nationalisation de cette université ; fonction qu’il continua à assumer au sein de l’Université Nationale du Zaïre (UNAZA). Aujourd’hui professeur émérite, vicaire de la paroisse universitaire Notre Dame de la sagesse, Mgr Pleveots est aussi surtout aumônier du Mouvement des Professeurs Catholiques (MPC), plate-forme qui a réveillé en nous l’inspiration de pouvoir écrire ce livre. De lui, nous avons gracieusement bénéficié de plusieurs témoignages et d’une précieuse documentation. Il a accompagné la rédaction de cet ouvrage et a accepté de le postfacer. Nous voudrions être reconnaissant envers nos collègues: les Professeurs Jean Kanga Kalemba Vita, Daniel Mpinda Mukumbi, Anicet Mubiala Katala, de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education ; le Révérend Père Prof. Léon de Saint Moulin (s.j.), ancien Recteur du Campus de Kinshasa sous l’UNAZA (1979-1981), qui ont été les lecteurs du premier manuscrit de ce livre et qui nous ont encouragé à en continuer la rédaction. Nous sommes également redevable envers notre frère et ami le Prof. Faustin Nsaka Lumpungu de Genève, pour tant d’hospitalité et de disponibilité habituelles et saisonnières depuis 2000 et qui, lors du séjour de juin 2005 a mis à notre disposition tout un dispositif informatique ayant permis l’avancement de la rédaction de ce livre. La Chaire Unesco de l’Unikin et son titulaire le Prof. émérite Anicet Mungala Sanzong, nous ont donné l’occasion d’approfondir le problème de la fuite de cerveaux à l’Unikin, à travers les données empiriques d’une enquête collective plus étendue, que nous avons eu à conduire au sein de cette Institution. Qu’ils soient aussi remerciés. Nos remerciements s’adressent d’une façon toute aussi particulière au Révérend Père Martin Ekwa bis Issal (s.j.) qui a accepté de préfacer ce livre ; au collègue Prof. Isidore Ndaywel historien congolais de renom, qui a tenu à lire notre texte dans sa dernière version avant impression et nous a permis d’en préciser quelques passages. Nous remercions enfin tous les héros dans l’ombre que nous ne pouvons malheureusement citer tous ici, pour leur contribution en idées et en actions dans la réalisation de cet ouvrage.

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Introduction générale
A travers cet ouvrage, nous voulons donner droit au débat qui défend la thèse que nous épousons, selon laquelle, il est impérieux et urgent d‘envisager la restitution l’Université de Kinshasa à son propriétaire : l’Eglise catholique. Plusieurs raisons objectives plaident en faveur de cette thèse. Il y a d’abord la débâcle chaque toujours croissante de cette institution dont le point de départ se situe au lendemain de la nationalisation de cette œuvre ; opération ayant entraîné immédiatement celle de tout l’Enseignement Supérieur et Universitaire congolais depuis 1971. Cette double étatisation a conduit à la démolition de tout le système de l’enseignement congolais, selon la logique du pourrissement de la tête qui entraîne le pourrissement de tout l’être. Il y a ensuite une raison historique plus lointaine. En effet, l’Eglise a joué le rôle de partenaire de premier ordre en matière d’éducation et d’enseignement tout au long de l’histoire de l’enseignement congolais qui s’apparente bien d’ailleurs à celle de l’évangélisation du Congo. Dès la première évangélisation avec la pénétration portugaise, on pouvait constater que partout où les Portugais mercantiles fondaient un établissement, des missionnaires y édifiaient presque immédiatement une chapelle, en vue de s’efforcer de convertir les indigènes au christianisme. Progressivement, ce travail d’évangélisation prenait les allures d’un enseignement de la catéchèse en direction des enfants et de la formation de catéchistes indigènes. Ce fut l’embryon de l’école. Les missions protestantes créent la première véritable école à Palabala en 1878. Deux ans plus tard, on signale la présence d’une autre école à Moba et d’une autre à Boma, toutes deux créées cette fois par les missionnaires catholiques. Lorsque le roi Léopold II devint propriétaire de l’Etat Indépendant du Congo (E.I.C.), ce territoire près de 80 fois plus étendu que la Belgique, il
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trouve déjà à pied d’œuvre sur le terrain les traces de l’Eglise catholique. Il comprend de ce fait le précieux concours que cette puissante Eglise pouvait lui apporter dans l’occupation de ce territoire et la consolidation de son pouvoir. Aussi, tout en appuyant l’Eglise dans sa mission naturelle d’évangélisation le roi voulut qu’elle s’occupe également et entre autres de la formation des indigènes et du secteur de l’enseignement. C’est ce qui explique pourquoi, à travers toute l’histoire de l’enseignement du Congo, l’Eglise catholique d’abord et l’Eglise protestante dans la suite, demeureront au centre de la question de l’enseignement. La convention du 26 mai 1906 entre le Saint Siège et l’E.I.C. qui est une des premières chartes de l’éducation, constitue en même temps un véritable plan de Développement en ce que l’E.I.C. cédait gratuitement de vastes concessions de terres aux missions et attendait d’elles en retour, qu’elles créent des écoles dont les programmes d’études étaient soumis au contrôle de l’Etat. Ainsi, furent créées progressivement de nombreuses écoles primaires rurales dans les villages ; écoles confiées à des catéchistes et contrôlées par les missions. De même que furent créées des écoles primaires centrales dans des postes de missions et dans des centres extra coutumiers, lesquels deviendront des cités et des villes plus tard. L’Etat confia par la suite aux missions la création d’écoles post primaires pour la formation des agents subalternes ou auxiliaires, des écoles professionnelles dans des domaines aussi variés qu’utilitaires tels que : la santé, l’agriculture, l’administration et la comptabilité et l’enseignement (écoles de moniteurs). Et même lorsque durant la colonisation, l’Etat entreprendra des réformes de ce premier système d’enseignement, ou qu’il pensera à installer le réseau des écoles officielles (laïques), ça sera toujours en ne négligeant guère les avis de l’Eglise catholique, avant que cette prérogative soit également reconnue aux Eglises protestantes. En effet, à partir de 1945 les missions protestantes longtemps tenues à l’écart dans la collaboration Etat – Eglise, seront reconnues par le Parlement belge comme pouvant bénéficier elles aussi de subsides pour leurs écoles, moyennant quelques conditionnalités. En cette même année sera mise au point une première révision des programmes qui s’avéra très déterminante dans le futur développement de l’enseignement du Congo belge. C’est en application de ce changement des programmes que vont naître en 1947, les premières écoles secondaires du Congo d’une durée de 6 années, appelées humanités gréco-latines ou simplement « collèges », qui devaient conduire leurs finalistes à l’université. C’est de cette projection que jaillira l’idée d’élever au rang d’une véritable université, les « fondations » écoles de Kisantu antérieurement
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créées à l’initiative des professeurs belges de l’université catholique de Louvain. Cette future université sera Lovanium, matérialisation du rêve entêté du clergé catholique de couronner son vaste réseau d’enseignement au Congo par une structure universitaire. Cette université fonctionnera comme œuvre de l’Eglise, bénéficiant de plusieurs apports financiers de l’Etat et des partenaires de 1954 jusqu’à sa nationalisation en 1971. Il y a également la raison d’ordre technique lié notamment au partenariat éducatif incarné précisément par l’alliance Etat-Eglise, sur fond d’émulation et de compétition fort profitables à la qualité et à la recherche de l’excellence dans la formation générale de la jeunesse et tardivement, de l’élite congolaise. Plus ou moins dégagé directement de préoccupations pédagogiques là où ce n’était pas indispensable, l’Etat pouvait assumer pleinement son pouvoir régalien, son rôle de pouvoir organisateur, celui de contrôle des programmes et de la qualité de l’enseignement, ayant garanti en amont la formation de ses citoyens à travers un financement adéquat des écoles à tous les niveaux. La quatrième raison qui milite pour la restitution de l’Unikin à l’Eglise relève de la fonction de leadership jouée depuis sa genèse par cette université. Lovanium aujourd’hui Unikin, demeure de par son histoire, la locomotive de tout le système de l’ESU tant public que privé. Ce n’est pas par hasard comme on l’a déjà souligné, que pour réduire au silence les établissements de l’ESU foyers de contestation, le coup de semonce de Mobutu a été porté d’abord sur Lovanium, le reste n’a fait qu’en subir les conséquences. Le dernier argument de notre plaidoyer est simplement déductif. La perspective d’une restitution de l’Unikin marque un retour à l’ordre grâce à la prise de conscience du gâchis causé par la double nationalisation du système éducatif congolais. Cela étant, d’autres voies s’élèvent pour briser le mur du silence et réclamer la restitution de tous les autres établissements de l’ESU nationalisés en 1971. D’ailleurs, depuis la fin de la décennie 1980 que fleurissent les initiatives privées au sein de l’ESU, le monopole de l’Etat en la matière n’est plus que de nom. De prime abord, il s’agit de retracer l’origine de l’école congolaise et de faire apprécier les effets bénéfiques de la collaboration Etat-Eglise dans ce délicat domaine de l’enseignement, collaboration préservée malgré l’anticléricalisme épisodique des milieux coloniaux belges et même congolais après l’indépendance. Plutôt que de chercher à anéantir le rôle de l’Eglise dans l’enseignement, cet anticléricalisme a au contraire réclamé et obtenu la création des écoles laïques concurrençant les écoles des missions. Les Eglises continueront donc à occuper une place importante dans l’enseignement, appuyées par le système de Convention qui impliquait le principe des subsides ou du financement des écoles par l’Etat, ainsi que
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l’octroi des facilités au fonctionnement des écoles agréées. Cette politique demeurera encore plus d’une décennie après l’indépendance du Congo, jusqu’au moment où vont être exacerbées les querelles entre les gouvernants et l’Eglise catholique au début de la décennie 70. Il s’agit ensuite de montrer que le divorce entre l’Etat et l’Eglise et la confiscation de la fonction éducative et de formation par le premier, matérialisée par la nationalisation de Lovanium, de tout l’ESU et de l’enseignement primaire et secondaire, constituent le point de départ de la dérive de l’enseignement congolais. Cette série de mesures objectivement négatives, aura en effet sonné le glas de la qualité de l’enseignement et de l’éducation aux valeurs que garantissait la présence de l’Eglise, impliquée au sommet de l’œuvre éducative et de formation des cadres. L’ESU diversifié dans les mains de l’Eglise constituait un véritable modèle d’enseignement privé de qualité répondant aux standards national et international, tout en étant accessible à un plus grand nombre de jeunes. Par ailleurs, on se rendra compte également à travers quelques faits relatés ici, que la nationalisation de l’ESU inspirera des décisions politiques de nationalisation tous azimuts, qui auront comme conséquence, l’amorce du déclin de l’économie de l’ex Zaïre. Simple coïncidence ou y a-t-il eu une certaine relation de cause à effet ? Sans beaucoup d’hésitation on peut y établir une coïncidence. D’abord dès après la nationalisation de Lovanium et de l’ESU, on signale à partir de 1972 un envol de la dictature. Cela montre bien que la double nationalisation n’était qu’une opération politique qui visait en réalité la mort de Lovanium, de l’AGEL et de l’UGEC. Ce fut donc le musellement de ce qui restait encore en 1971, comme seuls milieux de contestation du pouvoir de plus en plus autocratique. Nous établirons aussi qu’une que fois la dictature était confortablement installée dans les deux ou trois années consécutives à cette mort programmée des milieux de l’ESU, le pays subira des mesures despotiques dans divers domaines de la vie nationale. Au plan social, de liberté d’expressions et de cultes, il y aura des violations fréquentes par les instances du MPR : imposition de styles vestimentaires, suppression des fêtes chrétiennes du calendrier des fêtes légales, imposition de la JMPR dans des grands et petits séminaires, etc. Au plan économique, on connaîtra les mesures de zaïrianisation et de radicalisation, à partir desquelles les analystes situent le début de la dérive de l’économie nationale. Comme on le sait, il existe une corrélation pourrait-on dire entre la qualité de l’enseignement, la formation de la jeunesse et le devenir proche ou lointain d’un pays. La RDC est en train de vivre cette réalité après avoir fait couler à partir de 1971, tout l’édifice de son système d’enseignement difficilement monté durant plusieurs années avant et après son indépendance. A l’époque coloniale, le réseau de l’enseignement primaire
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congolais essentiellement mis en place par les Eglises, a été un des meilleurs de l’Afrique noire. Il a été complété dans la suite par un enseignement secondaire qui va éclore de façon très décisive dans la première décennie après l’indépendance, en concomitance avec un enseignement supérieur et universitaire adapté et efficace. L’université Lovanium qui incarnait et couronnait cette œuvre éducative, connaîtra une nationalisation brutale ; une mesure dont on n’a pas mesuré les conséquences. Mais, alors que l’échec de la nationalisation de l’ESU a été attesté avec la suppression de l’UNAZA par la nouvelle réforme de 1981, cette réforme est restée à la fois incomplète et inachevée. En effet, on a seulement fait semblant de redonner de l’autonomie aux établissements de l’ESU issus de l’UNAZA, car ceux-ci sont demeurés toujours étatisés. En plus ils ont gardé selon leur nature, des conseils d’administration certes spécifiques, mais copiés sur le modèle monolithique et concentré de l’UNAZA. Bien plus grave, on n’a jamais osé aborder la question essentielle de la restitution des établissements nationalisés jadis. Evidemment, tant que régnaient dans ce pays la dictature et la pensée unique des années 80 et suivantes, parler de la restitution de ces établissements était considéré comme un sujet délicat voire tabou. C’est seulement avec les contestations du pouvoir et la libéralisation politique du début des années 90, que le débat au sujet de la restitution des établissements de l’ESU nationalisés a pu être abordé courageusement par la Conférence nationale souveraine (CNS) en 1992. Les actes de cette CNS avaient inscrit ce point parmi les grandes recommandations en matière de l’éducation. L’année suivante, pris dans l’engrenage, le gouvernement Kengo wa Dondo accepta en 1993, que cette question de la restitution de l’université de l’ESU nationalisé, soit mise sur la table de discussions. Et lorsqu’on s’achemina vers le lâchage par l’Etat, l’Eglise catholique fit malheureusement la fine bouche et posa ses conditions. Sa réponse fut un « oui, mais ! ». Le « mais » signifiant en réalité « non », le débat qui avait pourtant bien évolué s’arrêta net. La réticence du clergé venait surtout du camp de ceux qui estimaient que l’Eglise ne pouvait accepter de reprendre l’Unikin qu’à condition que le gouvernement remette cette université dans son état d’avant la nationalisation ! Cette exigence relevait un peu de la surenchère et était une façon pour l’Eglise de ne pas perdre la face devant les défis ; elle qui ne s’attendait pas une réponse positive du gouvernement. Le dossier fut donc renvoyé aux calendes grecques ! Mais voilà que depuis le début de l’année 2004, dans la foulée des manifestations commémoratives et jubilaires de Lovanium (50e anniversaire de l’université), les milieux de l’Unikin ont, à travers l’ALMA et le Mouvement de professeurs catholiques (MPC), renouvelé le vœu très
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partagé de voir le gouvernement accéder à l’idée de la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique. D’ailleurs, le Ministère de l’ESU qui a récupéré le mouvement festif a mis les batteries en marche en décrétant que l’année jubilaire de Lovanium, était bien aussi celle de l’ESU congolais en général. En effet, la création de Lovanium en 1954 marquait bien la naissance de l’enseignement supérieur et universitaire pour Noirs au Congo. La poursuite de ce climat festif en 2006 rappelle cette autre année cinquantenaire de l’université officielle du Congo (UOC) créée elle, deux ans plus tard en 1956. Cependant, si c’est finalement tout l’ESU qui fut embarqué dans cette fête jubilaire dont un symposium s’est tenu le samedi 21 avril 2006, l’explication en est simple : au delą de Lovanium (Unikin) et de l’UOC, il y a le symbole du dualisme perdu Eglise – Etat que représentaient ces deux premières universités, avant que l’université libre du Congo (ULC) d’obédience protestante, ne vienne renforcer la place des Eglises en matière de l’ESU congolais post indépendance. D’ailleurs, ces trois universités (Lovanium, UOC, ULC) symbolisant autrefois une parfaite trilogie à l’époque, gardent encore aujourd’hui leurs attributs d’icônes historiques bien que exsangues, de l’enseignement supérieur et universitaire congolais. Les 50 ans de l’Université au Congo se sont fêtés par ailleurs dans un contexte fort critique pour l’ESU comme pour toute la RDC. Le pays sortait difficilement des conflits armés généralisés de plus de 6 ans (1996 – 2002) et tous les paramètres de la vie nationale étaient au négatif. N’empêche que dès janvier 2004, date jubilaire de Lovanium, tout le monde se souvient que la mort par nationalisation de cette université, a laissé un grand vide quant au modèle d’un enseignement congolais hier pourtant très compétitif sur le plan africain et mondial. Dès lors, pourquoi l’Etat congolais qui est en passe de se désengager de la plupart de ses entreprises publiques, elles également, fruit d’une nationalisation des sociétés jadis privées, ne pense-t-il pas ą faire de même du secteur de l’ESU ? Pourquoi ne pas commencer par la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique à titre expérimental quitte à évoluer si possible, vers l’extension de la formule à d’autres établissements et à l’Eglise protestante ? Ces interrogations ont préoccupé le débat comme nous l’avons dit, dès le début de la libéralisation politique au début de la décennie 90. Depuis lors, et avec toutes les turbulences guerrières qui ont caractérisé la dernière moitié de la décennie 90, ce dossier fut oublié. D’autre part, dans un contexte qui fut celui de grandes contestations politiques et sociales, où tout ce qui représentait l’autorité politique ou morale était voué aux gémonies, l’idée de voir l’Eglise catholique reprendre l’Unikin a connu aussi des détracteurs au sein même du corps enseignant de l’Unikin.
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Dieu merci, après s’être mise presque à l’écart de ce débat durant les dix dernières années, l’Eglise catholique est revenue à la charge. A deux reprises (août 2004 et septembre 2005), Mgr Laurent Monsengwo Pasynia, alors président en exercice de la CENCO, a été reçu par le Président de la République Joseph Kabila Kabange. Le prélat a exprimé à ce dernier le désir de l’Eglise catholique de recouvrer son droit de propriétaire sur l’université de Kinshasa, ainsi que sur tous les autres établissements de l’ESU, jadis créés par cette Eglise mais nationalisés en 1971(1). Le Chef de l’Etat se serait montré favorable à une telle idée. On notera par ailleurs que jamais l’Etat et l’Eglise catholique n’ont été aussi proches l’un de l’autre, pour négocier le sort de ce premier établissement de l’ESU du pays(2), ou que l’Eglise elle-même se soit montrée aussi disposée ą réclamer presque sans autre forme de procès, son bien nationalisé. Ancien étudiant de Lovanium lors de sa fermeture, de l’enrôlement des étudiants et de la nationalisation, de même que ancien étudiant puis assistant, chef de travaux et enfin professeur à l’UNAZA et à l’actuelle Unikin, nous ne pouvons rater l’opportunité de participer à ce débat aux enjeux nationaux évidents. En tant que témoin privilégié de différentes étapes des changements subis par l’université de Kinshasa depuis la nationalisation de Lovanium et de tout le système de l’ESU congolais en général, nous sentons le devoir d’y apporter notre modeste contribution. Il s’agit pour nous d’un vrai devoir de mémoire, après avoir suffisamment pris conscience de l’ampleur du gâchis et de la dérive de notre système d’enseignement privé de modèle intérieur. Il s’agit ensuite de partager un sentiment largement répandu, celui d’accéder ou de faire accéder à une volonté collective d’impulser un changement décisif au système d’enseignement. Notre hypothèse se veut pragmatique. Mieux que par la voie des réformes infructueuses et maintes fois tentées sans infléchir la descente aux enfers de toute la machine (ESU), la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique serait un acte ą haute valeur symbolique et pratique. Bien négocié et concrétisé, le geste de la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique constitue à lui seul une opération fructueuse à terme (par ses effets multiplicateurs), bien plus importante pour le changement tant attendu, que des tentatives de réforme vainement amorcées jusqu’à ce jour, sans
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Il s’agit de 13 Instituts d’enseignement supérieurs Technique et Pédagogiques, ayant été nationalisés en 1971 par l’ordonnance loi n° 71-75 du 6 août 1971, créant l’UNAZA. BEKANDA, A.B., « Vers de nouvelles négociations entre l’Etat et l’Eglise catholique sur l’Unikin », in Bulletin Quotidien de l’Agence Congolaise de Presse (ACP), n° 254 du 30 janvier 2003.

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aucune emprise sur les faits et sans infléchir la descente aux enfers de tout un système. Mais cette hypothèse sous-entend tout de même une réserve quant à ce concerne la formule de restitution et ce que sera la future université restituée. Cette réserve se lit à travers le titre interrogatif de notre ouvrage « Faut-il recréer Lovanium ? » On peut se demander en effet, pourquoi un titre interrogatif au lieu d’un exclamatif ou affirmatif qui aurait mieux convenu à appuyer notre conviction. La réponse est simple. Il ne s’agit d’attirer l’attention sur le fait qu’on saurait retrouver dans la future université restituée, Lovanium d’hier, étant donné le contexte bien différent d’aujourd’hui. En effet, les espoirs que suscite la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique risqueraient d’être déçus si on s’attend à recouvrer la situation de Lovanium d’antan. Les choses pourraient même être pires si l’Eglise ne trouve pas des répliques appropriées aux défis actuels. En clair, tout en demeurant optimiste, nous sommes de ceux qui pensent également, que malgré la force des arguments pour la restitution, il ne sera pas possible de retrouver entièrement ce qu’était Lovanium. Ce bémol procède d’un vrai réalisme. Il tient compte du fait que les choses ont énormément changé entre l’époque de Lovanium et celle de l’Unikin d’aujourd’hui ou de demain et que par conséquent, ce changement de contexte et de vision, n’autorise pas de rêver à une Unikin restituée identique ą Lovanium. Ce retour de l’Unikin à son propriétaire confessionnel catholique, cadre bien d’ailleurs avec les nouvelles approches managériales de gestion des entreprises, selon lesquelles le mode de gestion de type privé est privilégié, même vu ses particularités, si l’université n’est pas à confondre avec n’importe quelle autre entreprise et surtout pas avec une entreprise commerciale. Tout semble indiquer d’ailleurs, à voir le fonctionnement actuel des Facultés catholiques de Kinshasa et de l’Université protestante du Congo (UPC), que les deux Eglises catholique et protestante demeurent toujours fidèles à leur charisme d’enseignement supérieur et universitaire et qu’elles ne failliraient pas, si on leur restituait leurs établissements d’antan. Lovanium aura été une œuvre de longue halène dans sa conception et dans sa matérialisation. Cette université a fonctionné pleinement pendant 17 ans. Revisiter un tel ouvrage comme étalon en vue de mieux évaluer le fonctionnement de l’Unaza et de l’Unikin n’a pas été chose aisée. Une difficulté méthodologique de taille s’est imposée à nous dans cette tentative. Il s’agissait de lever l’option quant ą la procédure de récolte des informations au titre de données, qui devaient nourrir les différents chapitres de notre livre. Fallait-il mener une enquête longitudinale à rebours ou épouser une approche simplement historique et documentaire ? Dans cette
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dernière option, à quel type de fouille documentaire fallait-il se livrer pour relater les faits anciens sur lesquels devait porter notre argumentation ? L’optique d’enquête longitudinale fut écartée, tandis que l’approche documentaire retenue ne fut pas à l’abri de difficultés à la fois pratiques et théoriques. Au plan pratique, la visée de notre contribution étant de participer à un débat en cours, il était exclu d’attendre les résultats d’une ambitieuse et hypothétique étude longitudinale pour répondre à certaines interrogations urgentes que suscite ce débat. D’autre part, tout le monde connaît la faiblesse de la tenue des archives dans notre pays et même malheureusement, dans nos universités. Nous avons aussi été dissuadé de suivre cette voie suite à nos vaines tentatives antérieures d’obtenir pour d’autres usages, des données quantitatives et qualitatives auprès de certains services compétents, même après avoir motivé le préposé du service. L’excuse classique que pour telle ou telle année on ne possède ni statistique ni réflexion, nous a toujours été brandie. Mais plutôt que de nous décourager, cette excuse nous a servi à adapter et à orienter nos investigations vers des informations documentaires disponibles. Ensuite nous nous sommes résolu de mener une enquête rapide d’opinion sur la question de restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique. Une soixantaine de sujets, membres du personnel académique et administratif anciens (parmi ceux qui ont connu Lovanium) et nouveaux, ont été consultés et leurs réponses analysées. Notre propre expérience et notre connaissance du parcours de l’ESU congolais depuis plus de trente ans ont aussi constitué une source précieuse d’informations, bien que subjective, nous en convenons. Il convient de signaler dans ce cadre l’apport de nos analyses antérieures publiées dans différents organes sur le fonctionnement de l’Unikin et de l’ESU, analyses auxquelles se réfèrent plusieurs passages de ce livre dans la suite. Les données et les analyses des enquêtes antérieures menées par ou avec nous sur des thèmes rejoignant l’objectif du présent ouvrage ont aussi constitué une précieuse source d’informations. Tel est le cas : de l’enquête de 1999, sur la perception et le fonctionnement de la formule du sauvetage et du partenariat comme mode supplétif de financement de l’Unikin ; de celle sur le phénomène de la tricherie aux évaluations à l’Unikin (2000) ; de celle sur les conséquences des années plastiques ą l’Unikin (2002) et enfin de celle sur la fuite des cerveaux dans les universités officielles de la RDC (2004). Ces enquêtes sont référencées dans le texte. Au plan théorique, nous avons été mis devant les contraintes liées au strict respect des méthodes des sciences historiques. Cela fait que les exigences de cette approche historique (de l’histoire classique ou de l’histoire immédiate) pourraient n’avoir pas été respectées dans la démarche

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constitutive de ce livre, lequel n’a donc pas la prétention ainsi d’être un ouvrage d’histoire, ni une étude sociologique de l’Unikin. Nous voudrions enfin rappeler que notre champ de réflexion se limite uniquement ą la question de la restitution de l’Unikin ą l’Eglise catholique. Nous n’abordons donc pas directement les questions en rapport avec la restitution des autres établissements de l’ESU créés par cette Eglise ni ceux créés par l’Eglise protestante. L’ouvrage comporte cinq grandes parties. La première partie intitulée « Aux origines de l’école congolaise », renferme trois chapitres d’ordre général dans lesquels nous rappelons le lien étroit qui a toujours existé au Congo entre le phénomène « école » et la mission d’évangélisation accomplie principalement par l’Eglise catholique puis par l’Eglise protestante. La deuxième partie « Il était une fois Lovanium », résume en trois chapitres également, l‘histoire de cette première université catholique de notre pays depuis sa conception, la matérialisation du projet, le fonctionnement de l’université, jusqu’à sa nationalisation. La troisième partie « La nationalisation de l’ESU congolais et la naissance de l’Université Nationale» qui comporte deux chapitres, est consacrée à l’Université Nationale du Zaïre (UNAZA), et à la réforme qui consacre la fin de l’UNAZA en 1981. La quatrième partie « Du Campus (unazien) de Kinshasa à l’Université de Kinshasa » décrit en deux chapitres ce que devient l’Unikin aprčs l’UNAZA et l’état des lieux de cette université engluée dans les problèmes de fonctionnement et d’affirmation de son identité. Enfin, la cinquième partie « Enjeux et défis majeurs de la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique» comprend les deux derniers chapitres de l’ouvrage qui portent sur les avis pour ou contre la restitution de l’Unikin à l’Eglise catholique et ce que sera la future université restituée ; ensuite sur le maintien du leadership de cette future université restituée dans le concert de l’ESU en matière d’enseignement à distance et des innovations pédagogiques dans la formation des étudiants.

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Première partie Aux origines de l’école congolaise : l’Eglise

En trois chapitres, cette première partie de l’ouvrage se propose d’apporter quelques preuves historiques du mariage quasi séculaire ayant toujours existé dans le domaine de l’enseignement d’une part entre l’Etat et les Eglises (en l’occurrence catholique) et d’autre part entre l’évangélisation et la scolarisation de la jeunesse. Ce mariage que retrace le premier chapitre, est présent depuis la première évangélisation, à la suite de la pénétration portugaise au 15e siècle, jusqu’à la seconde évangélisation favorisée par la pénétration belge au Congo depuis le 19e siècle. Le deuxième chapitre présente les différents mécanismes par lesquels l’Eglise catholique a délicatement monté l’édifice de l’enseignement congolais en tenant compte des intérêts divergents de l’évangélisation, de la colonisation et des indigènes. Le troisième expose dans la continuité du rôle de l’Eglise, ce que sera l’enseignement supérieur et universitaire à l’époque coloniale et post coloniale.

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Chapitre I Eglise (catholique) : Evangélisation et Enseignement
Le Congo a connu deux types d’évangélisation : la première du 15e au milieu du 19e siècle (1482-1835), avec la pénétration portugaise par l’embouchure du fleuve Congo, dont a bénéficié le célèbre royaume Kongo(1) et la seconde, celle qui commence vers la fin du 19e siècle (1880) consolidée par la pénétration du Congo par le roi belge Léopold II. Cette seconde évangélisation se voulait dès le départ extensif, puisqu’elle s’est étendue sur tout le pays(2). La première et la seconde évangélisation sont en réalité un service d’appui au Pouvoir occupant qui se ménage toujours une collaboration avec l’Eglise à laquelle il confie l’éducation des peuples indigènes. Pour l’Eglise, l’enseignement s’avère à la fois un support et un adjuvant important à l’œuvre missionnaire d’évangélisation. Il n’a pas pu y avoir un poste de mission religieuse sans école. L’impérieux besoin d’appuyer la mission d’évangéliser par l’enseignement impliquait à contrario qu’à quelques exceptions près, tout système d’enseignement fut dans ses débuts nécessairement engendré par l’œuvre missionnaire. Voila pourquoi, l’histoire de notre enseignement est restée intimement liée ą celle de l’Eglise, catholique d’abord et protestante dans la suite. Plusieurs historiens du système éducatif congolais situent, ainsi ą juste titre, les origines de l’école congolaise dans la pénétration des premiers missionnaires. La thèse qui découle de cette réalité historique est que la scolarisation est corollaire à l’évangélisation et en constitue le piment.

(1)

NDAYWELL, e. N., Histoire du Zaïre : de l’héritage ancien à l’âge contemporain, Louvain, Duculot, (2) Idem, p. 399

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Ce premier chapitre de l’ouvrage souligne cette corrélation entre l’enseignement ou la scolarisation et l’évangélisation, dans les deux phases d’évangélisation et surtout dans la seconde phase. Léopold II comme le pouvoir colonial belge occupant le Congo favorisera cependant une seconde évangélisation catholique à coloration belge.

1.1. Première évangélisation du Congo (1482 - 1835) La première évangélisation du Congo est consécutive à la découverte de l’embouchure du fleuve Congo et à la pénétration du royaume Congo par l’explorateur portugais Diego Cao en 1482. Le célèbre royaume Kongo où régnait à l’époque le roi Nzinga Nkuwu, s’étendait de l’embouchure du fleuve Congo jusqu’aux limites de la rivière Kwango. Il n’est pas surprenant de lier l’évangélisation catholique du Royaume Congo au contact avec l’exploration et la pénétration du Royaume Kongo par les Portugais. Ce lien se justifie d’un côté par la foi catholique caractéristique du peuple portugais et d’un autre, par la haute autorité spirituelle et temporelle dont jouit le Pape en ce temps du Moyen Age sur les Etats, sur leurs souverains et sur les peuples de la vieille Europe, conquérants de nouvelles terres. De sorte que toute initiative sur ces terres nouvelles, devait non seulement être vouée à l’exploitation commerciale, mais aussi être destinée à l’évangélisation selon le schéma inspiré et béni par le Saint Siège(3). Ainsi, partout où les Portugais (en l’occurrence) fondaient un établissement, une église ou une chapelle était immédiatement édifiée et des missionnaires s’y attelaient à la conversion au catholicisme des autochtones. Dans le royaume Kongo, cette règle fut respectée. Le roi Nzinga Nkuwu se fera baptiser le 3 mai 1471. Dans la suite, ça sera le tour des membres de la famille du roi et de la noblesse de se faire baptiser. Par son nom de baptême, le roi devint Don Joâo 1er (Jean 1er). La population du royaume elle aussi se fit convertir au christianisme et baptiser. Le royaume Kongo devint ainsi officiellement chrétien catholique, le premier royaume catholique en Afrique noire(4) Le fils successeur du roi de Joâo 1er, le roi Mvemba Nzinga (Don Afonso), poussa même son propre fils Don Henrique, au sacerdoce. Le royaume Kongo eut ainsi un premier prêtre ordonné à Lisbonne (1520).

(3)

MAKYLA, M. F., (Fjk) Les religieux Frères éducateurs des congrégations autochtones diocésaines du Zaïre, Rome, Université pontificale salésienne, F.S.E., 1997, p. 34. (4) Idem

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Celui-ci deviendra une année âpres évêque en 1521 et revint renforcer l'évangélisation du royaume. Un siège épiscopal du vicariat du Kongo fut érigé par Rome à Sao Salvador en mai 1596. Après la création de la congrégation de la Propagande à Rome en janvier 1622, la poursuite de l'évangélisation du royaume Kongo fut confiée par le Saint Siège aux missionnaires de l'Ordre des Capucins en juin 1640 (5). De 1645 à 1835, les Pères capucins (en majorité espagnols), mieux que les missionnaires portugais de premières heures, organisèrent les missions congolaises sous l'appellation "mission antique". Mais peu à peu, l'enthousiasme céda le pas au découragement étant donné le tarissement des vocations outre mer, pour venir appuyer l'immense tâche de l'évangélisation. Une mention spéciale doit être faite au sujet du souci de créer les premières écoles catéchistes dont une dans chaque mission. Le programme de ces écoles avait comme objectifs d'éduquer les jeunes à vivre en bons chrétiens et de leur apprendre ą lire et ą écrire afin d'en faire de bons catéchistes, devant jouer un rôle déterminant dans l'œuvre d'évangélisation.(6) Cependant, le nombre réduit des missionnaires et l'absence de motivation de la part des missionnaires capucins à venir au Congo, fit ressortir le double besoin de disposer d'un clergé local et celui de former des personnes uniquement destinées à l'ouvre d'enseignement. Ces différents handicaps portèrent un coup dur ą la fois au maintien et à l’épanouissement des missions ainsi qu’au fonctionnement des écoles catéchistes. D'autre part, certains événements et changements politiques intervenus au sein du Royaume Congo de même que l’émergence des tendances anticléricales au Portugal des années 1830, eurent aussi une incidence négative sur l'œuvre d'évangélisation du Congo. Ce concours de circonstances malheureuses sonna le glas de la mission antique. Celle-ci fut supprimée en mai 1834. Le dernier capucin demeuré au Congo, le Père Bernardo de Burgio rentra en Europe en mai 1835, consacrant ainsi l'échec et l'abandon de la première évangélisation du Congo(7).

1.2. Seconde évangélisation du Congo Si la première évangélisation d’impulsion portugaise, fut locale et volontariste, née à la demande expresse d'évangélisation de la population, adressée à Rome par des rois successifs du royaume Kongo, la seconde

(5) (6)

MAKYLA, M. F., (Fjk), Op.Cit, p. 37. Idem, p. 41. (7 bidem

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évangélisation se caractérisa dès le départ, par son imposition de l'extérieur (Europe), par son caractère expansif et par ses mobiles et objectifs non uniquement confessionnels. En effet, cette nouvelle évangélisation était en réalité motivée par diverses finalités déclarées telles que: mettre fin à l'esclavage ou à la traite des noirs; apporter la civilisation en détruisant le paganisme et le fétichisme ; barrer la route à l'expansion de l'Islam (envahissant le Congo par l'Est) et à la progression du protestantisme. Les visées lucratives et commerciales n’y ont pas non plus été étrangères. La seconde évangélisation se remarqua ainsi par un changement d'approche en s'installant simultanément à divers endroits et en évoluant aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est du Congo. Elle utilisa aussi des méthodes d'évangélisation plus agressives (confisquer ou détruire les fétiches et tout ce qui avait des liens avec le paganisme), plus subtiles (lier davantage l'évangélisation à l'instruction), plus sélectives (cibler des individus singuliers et des leaders d'opinion et non plus des tribus entières) et plus didactiques (maitriser et intégrer les langues locales en les utilisant comme support de transmission du message évangélique). Cette seconde évangélisation débute, pour l’Eglise catholique, en 1880, avec l'installation le 12 mai 1880 de la première mission à Boma par les Pères du Saint Esprit (spiritains) et celle de Luebo (Tanganyika) le 28 novembre de la même année par les Pères Blancs. Il est important de signaler que, bien que commis aussi à l’évangélisation, les protestants en majeure partie d’origine anglo-saxonne, étaient stigmatisés et victimes d’injustices aussi bien par les Portugais que par les Belges, tous catholiques invétérés. La circonstance favorable à cette deuxième évangélisation sera sans doute l'esprit d'aventure du Roi des Belges Léopold II qui s'intéresse personnellement au vaste territoire du bassin du Congo, territoire qui à l'époque, n'intéressait pas autant les autres souverains occidentaux. En mal d’information sur ce fameux bassin du Congo, Léopold II eut comme source, les écrits du reporter journaliste anglais Henry Morton Stanley. Ce journaliste était connu pour son récit d’un voyage dans le bassin du Congo notamment celle effectuée en 1870-1971, à la recherche du pasteur Livingstone. Grâce aux écrits de Stanley, le roi Léopold II convoqua la Conférence géographique de Bruxelles (12 septembre 1876) où il fit connaître ses préoccupations « humanitaires » pour le bassin du Congo. Cette rencontre déboucha sur la création de l'Association Internationale Africaine (AIA), qui eut comme mission de coordonner les efforts d'exploration et de civilisation en Afrique Centrale. En janvier 1878 la rencontre du roi Léopold II avec Stanley donne lieu à la création du
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« Comité d'études du Haut Congo », dont la Section belge fut transformée en « Association Internationale du Congo (1880), dont la direction fut confiée à Stanley. Ce dernier était désigné par le roi pour diriger l'expédition d'exploration du fleuve Congo depuis l'embouchure (Bas Congo) jusqu'à la province Orientale (Stanley ville - Kisangani). Fort de toutes les données scientifiques et techniques réunies grâce au travail de différentes organisations savantes et d’expéditions qu'il avait diligentées, la délégation de Léopold II se présenta à la conférence de Berlin convoquée par Bismarck (15 novembre 1884 - 26 février 1885) en grand connaisseur et défenseur du territoire du bassin du Congo(8)L'Association Internationale du Congo fut reconnue par toutes les Puissances participant à cette conférence, à l’exception de la Turquie. Léopold II lui-même devint souverain et propriétaire de l'Etat Indépendant du Congo (EIC) jusqu'au 15 novembre 1908, date à laquelle il légua sa propriété (EIC) comme colonie à la Belgique. 1.2.1. Implanter dans l’EIC un catholicisme à coloration belge Au cours de son règne absolu de près de 23 ans sur l’Etat Indépendant du Congo, le roi Léopold II sut joindre les affaires (auxquelles il s'engagea dans l'exploitation commerciale de l'EIC) au souci d'évangélisation de la population indigène de ce vaste territoire. Sur le terrain de l’EIC, il y avait depuis 1880 pour le travail d’évangélisation d’une part, les missionnaires catholiques (les Pères Blancs du Cardinal Lavigerie (1887) et les Pères spiritains, tous français) et d’autre part, les missionnaires protestants (baptistes et méthodistes) anglo-américains et scandinaves arrivés autour de 1879. Pour le roi Léopold II, la présence de ces différents missionnaires étrangers dans l'EIC constituait un danger à l’établissement de sa souveraineté sur ce nouvel Etat. Pour sauvegarder son hégémonie et le nationalisme belge, Léopold II voulut que l'évangélisation du Congo fût plutôt confiée aux seuls missionnaires belges, ses compatriotes et sujets. Dès le début de 1888, le Roi Léopold II sollicita auprès du Pape Léon XIII que l'évangélisation du Congo fut confiée à des missionnaires belges. Le pape lui accorda cette faveur par un Bref pontifical du 11 mai 1888, créant le vicariat apostolique de l'Etat indépendant du Congo et confiant ce vicariat ą la congrégation des Pères de Scheut connus sous l'acronyme CICM (Congrégation de l’Immaculé Cœur de Marie) fondée en

(8)

NDAYWELL, e N., 0p.Cit. p. 276.

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Belgique par le Père Verbiest en 1862. En 1880, les premiers Pères scheutistes arrivent et s’installent au Congo pour l’évangélisation. Il est à noter qu’une décision pontificale antérieure du 30 décembre 1886 avait déjà créé le Vicariat du Haut Congo, confié aux Pères Blancs. Le Roi Léopold II accepta que cette décision demeure, pourvu que ce Vicariat soit confié aux Pères Blancs d'origine belge. Ainsi, Léopold II faisait du Congo un pays essentiellement catholique et évangélisé par les prêtres catholiques belges. La domination de l’Eglise catholique s’imposa ainsi dès le départ dans ce pays, parce que l’Islam était éliminé d’office et parce que la presque totalité des missionnaires protestants étaient de nationalité étrangère (par rapport à la Belgique). Pour donner un statut aux missions, un Décret du 28 décembre 1888 accorda aux Associations religieuses la personnalité civile. 1.2.2. Héritage du roi Léopold II Plus tard, le 17 avril 1926 un autre Décret accorda également la personnalité civile aux institutions, aux fondations religieuses, scientifiques et charitables. Ce Décret permettrait ainsi aux Vicariats et préfectures apostoliques, aux Séminaires et aux paroisses d'obtenir la reconnaissance légale avec l'exercice des droits civils. Les missionnaires chrétiens, les savants, les explorateurs, leurs escortes, leurs avoirs et collections, seraient également l'objet d'une protection spéciale. Il faut remarquer que pour rester logique avec l’héritage de l’ancien souverain Léopold II, quant à sa conception du catholicisme à implanter dans son EIC, en guise de protection de ses intérêts et ceux de la Belgique, il sera introduit expressément la notion de « Missions Nationales ». Cette expression désignait dans l’entendement du roi Léopold II, les missions dirigées par les missionnaires belges(9). Il va sans dire comme nous le verrons plus loin que cette notion introduisait déjà une certaine discrimination au sein même de l’œuvre catholique, en dehors de celle que subissaient déjà les Eglises protestantes.

Conclusion du premier chapitre Comme on vient de le voir sommairement, l’occupation du territoire congolais par des puissances du monde a toujours fait appel à
(9)

MAKYLA M.F., 0p.Cit, p. 48.

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l’Eglise pour accompagner ce qu’on appelait « l’œuvre civilisatrice » à laquelle l’Eglise apportait la note de l’évangélisation. Ce processus d’évangélisation s’est appuyé à son tour sur l’éducation et l’enseignement, que ce soit lors de la pénétration portugaise, qu’avec l’Etat Indépendant du Congo (E.I.C.) jusqu’à la période du Congo Belge. Dans cette dernière période, on a même souvent parlé assez ironiquement, de la « trinité coloniale », pour justement souligner ce qui paraissait être un véritable cartel idéologique entre l’Etat, l’Eglise et le capital privé, dans l’émergence de cet E.I.C. et durant toute la période coloniale qui a suivi. Dans ce cartel, l’Eglise jouant son rôle naturel d’évangélisation, était aussi l’instance (complice) régulatrice de divers mécanismes de dressage socioculturel de mentalités « sauvages » des indigènes congolais vers des vertus chrétiennes et donc « civilisatrices ». Une de formes de ces mécanismes fut l’instruction par la voie du système scolaire. L’Eglise eut donc ą s’occuper entre autres de l’enseignement. Dans les deux contextes d’évangélisation, l’étroite relation entre évangélisation et instruction est toujours présente. Elle va se consolider surtout lors de la seconde évangélisation, pour des raisons que nous allons sommairement examiner dans les lignes qui suivent.

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