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Pouvoir et autorité en éducation

De
281 pages
Qu'est-ce que l'autorité ? D'où vient-elle ? Quelle est sa finalité ? La relation à l'autorité de la part des éducateurs, des enseignants et des familles a toujours posé problème. Et le pouvoir ? D'où vient-il ? A quoi sert-il ? Quelqu'un qui détient le pouvoir détient-il de facto l'autorité ? Quelles sont leur légalité et/ou leur légitimité respectives ? L'auteur s'attaque dans cet ouvrage à un problème éducatif ardu, la question de l'autorité dans sa différence avec le pouvoir.
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Dédicace
Je dédie ce livre aux trois personnages qui ont été mes « maîtres à penser » et qui furent mes références depuis ma classe de sixième. Le premier c’est Sophocle, qui dans Antigone illustre l’éternel conflit entre l’Autorité et le Pouvoir, le Pouvoir du Roi et l’Autorité divine ! C’est en classe de sixième que j’ai appris cette phrase que Sophocle met dans la bouche d’Antigone : « Je ne suis pas née pour la haine, mais pour l’Amour ! » Cette phrase magnifique fut dite plus de quatre siècles avant Jésus Christ. Le deuxième, c’est un certain Jésus de Nazareth qui reprenant l’idée de Sophocle, déclare : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » ( Jean XV, 12) Le troisième, c’est Jean, l’apôtre préféré qui en une seule phrase fait le lien entre Sophocle et Jésus de Nazareth : « Il n’y a pas de plus belle preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ! » (Jean XV, 13), ce que firent Antigone et Jésus de Nazareth ! Les relations conflictuelles ne sont pas une fatalité ! On peut aussi avoir des relations apaisées. C’est ce que ce livre tente de démontrer !

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Antigone vers 523. Sophocle ( 495, 405)

Préface
Le présent livre est issu d’une thèse de doctorat en sciences de l’éducation sous ma direction. La soutenance, le 12 décembre 2007 vint clôturer un compagnonnage de quatre ans, au cours duquel Louis a suffisamment travaillé son propre rapport à l’autorité pour finir par accepter de me tutoyer. Ce fut le plus ardu ! Pour le reste, l’ardeur du thésard vint à bout des difficultés ordinaires. D’une telle expérience qui ne laisse jamais indemne ni le directeur ni le thésard, je livre ici quelques remarques amicales, aussi peu académiques que possible. Le jeune retraité plein d’ardeur qui déboula un jour dans mon bureau avec son projet de thèse sous le bras, s’il entendait se soumettre, avec toute la docilité requise, aux exigences d’un travail universitaire et aux obsessions intellectuelles de son directeur, ne prétendait à rien. Aucune ambition professionnelle, la carrière étant déjà derrière soi. Aucune intention particulière de monnayer son travail. Juste le plaisir d’apprendre. J’avais donc en face de moi, un spécimen rare en ces temps d’affairisme, un retraité studieux, désireux de faire de son temps désormais vacant un temps d’étude, retrouvant par là la sagesse de l’étymologie qui fait de l’école le lieu du loisir véritable. Je suis donc heureux que la parution de cet ouvrage vienne couronner, de manière toute à fait imprévue, un travail entrepris en toute gratuité. Dans son ouvrage, Louis Calendreau s’attaque avec beaucoup de courage à un problème éducatif ardu, la question de l’autorité dans sa différence avec le pouvoir. Il le fait de manière très analytique en prenant chaque point un à un, en cherchant des définitions, des critères, en travaillant les distinctions, les zones de recoupement, d’articulation. Il aime à citer Hannah Arendt ou Myriam Revault d’Allonnes, mais je crois que son véritable maître est Olivier Reboul : même obsession de clarté, refus de tout technicisme, souci analytique, simplicité et même « tranchant » dans la discussion philosophique. Je crois aussi qu’à travers ce travail universitaire et son appareil théorique et méthodologique, Louis Calendreau cherche – tel Diogène et sa lanterne – s’il existe encore de véritables éducateurs. Sa quête le conduit hors des écoles, qu’il a pourtant longtemps fréquentées, vers les « colos » dont il forme les directeurs et moniteurs. Il lui semble trouver là suffisamment de cas où le pouvoir se subordonne à l’autorité des

8 commencements, celle qui fait grandir. Pour moi, l’enquête que mène Louis Calendreau, n’est au fond qu’un détour pour ne pas parler de lui et penser tout de même son expérience, par autrui interposé. Ce travail est donc une thèse de pédagogie qui, pour des raisons techniques et également par souci de modestie, ne travaille qu’indirectement l’expérience éducative de son auteur. Elle affleure suffisamment au fil des pages et le lecteur en conviendra sans doute : l’éducateur que Calendreau recherche, c’est Louis lui-même !

Michel Fabre, Professeur des universités Directeur du Centre de Recherche en Education de Nantes

Sommaire
Première partie : Historique du pouvoir et de l’autorité Préambule L’Hypothèse de départ ! Les problématiques que cela génère La population de recherche Les diverses acceptions des termes pouvoir et autorité L'autorité selon l'étymologie des mots L’autorité selon l'histoire L'autorité de la compétence L'autorité du texte L'autorité en philosophie L'autorité en politique, existe-t-elle ? L’autorité selon la psychologie Pouvoir et autorité : la théorie Le groupe secondaire Le groupe primaire Le leader et le leadership Le pouvoir d'acteur La fonction de l'autorité La fonction du pouvoir Les bases du pouvoir, le fondement de l’Autorité Caractéristiques du pouvoir Caractéristiques de l’autorité L’état actuel des concepts de pouvoir et d’autorité Origine et fondement de l'autorité personnelle L’Autorité, outil de construction de la personnalité ! L’Autorité, outil de destruction de la personnalité ! Les Hommes d’Autorité et les déviants ! Les Hommes d’autorité Les Hommes de pouvoir et d’autorité p 54 p 55 p 27 p 27 p 28 p 28 p 29 p 30 p 31 p 32 p 32 p 34 p 42 p 48 p 50 p 13 p 14 p 14 p 15 p 17 p 18 p 18 p 19 p 20 p 21 p 22 p 23

10 Approche de l’autorité et trois personnages différents ! Le tuteur de résilience, un Homme d’autorité Un Homme d’autorité ! L’abbé Pierre Les déviations, du Pouvoir et de l’autorité, Portraits ! La manipulation ! Le refus d’Autorité ! Les fondements de l'autorité en milieu éducatif Historique de l'autorité en milieu éducatif L’autorité du savoir La preuve par soi L’appropriation de l’autorité A quoi sert la punition ? Mais, alors, pourquoi punir ? Le fonctionnement de l'institution scolaire Le lien éducateur-éduqué. Pouvoir ou autorité ? Analyse des rapports à l'autorité La sanction éducative. Son mode d’action La punition ou l’action de l’éducateur autoritaire Les Interactions entre le pouvoir et l’autorité Typologie du pouvoir et de l’autorité Soudure, articulation, fracture ! La théorie de Kohlberg Echelle des valeurs morales de Kohlberg Cas N° 1. L’absence d’une valeur ! Cas N° 2. Le décalage entre l’âge légal et moral ! Cas N° 3. L’adultisme ! Cas N° 4. La rage Résumé des analyses L’autorité : une valeur pédagogique d’avenir ! Pouvoir, autorité et triangle pédagogique La fin du pouvoir et l’avènement de l’autorité ? La modernité : Nouveaux fondements de l’Autorité p 131 p 132 p 135 p 105 p 107 p 110 p 111 p 116 p 120 p 125 p 128 p 75 p 81 p 82 p 82 p 86 p 88 p 89 p 91 p 95 p 101 p 102 p 57 p 58 p 60 p 62 p 64 p 69

11 Les conséquences de cette refondation Penser par soi-même Agir par soi-même. Faire lien Pouvoir, autorité et éducation nouvelle Conclusion de la première partie Deuxième partie : Population de recherche et moyens d’analyse des entretiens La population de recherche Les moyens d’analyse Les résultats attendus de l’analyse empirique Analyse de l’entretien de Bruno Analyse de l’entretien de Francis Analyse de l’entretien de Mathias Analyse de l’entretien d’Achille Analyse de l’entretien de Romuald Analyse de l’entretien d’Antoine Analyse de l’entretien d’Alban Analyse de l’entretien d’Eric Analyse de l’entretien d’Yves Analyse de l’entretien de Boris Analyse de l’entretien de Sophie Analyse de l’entretien d’Estelle Analyse de l’entretien de Judith Analyse de l’entretien de Gisèle Analyse de l’entretien de Blandine Analyse de l’entretien de Diane Analyse de l’entretien d’Audrey Analyse de l’entretien d’Emma Analyse de l’entretien de Sandrine Analyse de l’entretien de Jacqueline Les résultats des deux analyses Analyse empirique Analyse des entretiens par Alceste Ce qui différencie les quatre classes p 255 p 256 p 256 p 155 p 157 p 158 p 159 p 163 p 167 p 173 p 179 p 187 p 191 p 197 p 198 p 201 p 209 p 213 p 217 p 222 p 227 p 231 p 237 p 241 p 246 p 251 p 140 p 143 p 147 p 153

12 La projection factorielle Ce qui unifie les quatre classes La collégialité de la direction La finalité commune La collaboration des enfants et les règles de vie La priorité donnée à la parole L’authenticité des éducateurs La volonté affichée de laisser des choix aux enfants Conclusion Bibliographie p 262 p 265 p 265 p 266 p 266 p 267 p 267 p 268 p 269 p 277

Première partie
Historique du pouvoir et de l’autorité Préambule
La relation à l’autorité de la part des éducateurs et des enseignants plus particulièrement à toujours posé problème. L’autorité, qu’est-ce que c’est ? D’où ça vient ? Ça sert à quoi ? Quelle est la finalité de l’autorité ? L’autorité, ce mot n’a-t-il qu’une acception ? Sa polysémie est remarquable et il est possible que pour chacune des acceptions de ce mot, il puisse y avoir une finalité différente ! Peut-on se contenter de cette définition pour toutes les acceptions possibles ? « C'est le pouvoir d'obtenir un certain comportement, sans recours à la contrainte physique. » Ma réponse est non ! Et le pouvoir ? Quelle est sa nature ? D’où vient-il ? À quoi sert-il ? Il semble beaucoup plus simple de définir le pouvoir que l’autorité, car le terme « pouvoir » n’est pas aussi polysémique que l’est le terme « autorité » ! Quelqu’un qui détient l’autorité et le pouvoir, de qui les détient-t-il ? Quelles sont leurs légalités et/ou leurs légitimités respectives ? Ce travail de recherche se fonde sur une expérience personnelle, étayée par les écrits d’autres chercheurs. Il s’agit de réaliser une construction logique de concepts et d’aller jusqu’au bout de leurs interactions : je fais simplement l’hypothèse que pouvoir et autorité sont des concepts complètement différents. Partant de cette hypothèse, j’ai l’intention de les faire interagir et de montrer que nous avons là, des outils pédagogiques très, différents, très utiles, voire irremplaçables pour l’éducation des jeunes. Renoncer à différencier pouvoir et autorité, c’est renoncer à se doter d’outils qui me semblent performants. Voilà une partie des questions que l’on peut se poser en matière d’éducation sur la nature et l’origine de l’autorité, du pouvoir ainsi que sur leur finalité respective Même si je dois parcourir l’ensemble des acceptions de « pouvoir » et « autorité », pour les différencier, mon objectif reste bien de mettre en évidence le sens que je donne à l’autorité dans le système éducatif, et de démontrer que c’est un outil indispensable incontournable pour l’éducation des jeunes !

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L’Hypothèse de départ
Quand je me suis décidé à travailler sur pouvoir et autorité, je me suis posé la question suivante : j’ai deux mots, pouvoir et autorité qui doivent recouvrir deux concepts ! Je fais l’hypothèse, compte tenu de leur origine différente, (nous le verrons plus loin) que ces deux mots ne sont pas des synonymes, qu’ils recouvrent des entités différentes. Quand je décide cela, je n’ai aucune idée de la direction que cette recherche va prendre, ni à quoi je vais aboutir. Je fais l’hypothèse que j’ai deux concepts différents et que si j’arrive à clarifier le sens que je donne à chacun d’eux, je pourrai les faire interagir dans le cadre de l’éducation. Pour développer mon argumentation, je me suis d’abord appuyé sur un texte de Hannah Arendt2 et tout particulièrement quand elle parle de l’incompatibilité de l’autorité avec des moyens de sanction ou simplement d’argumentation. En second « point d’appui », j’ai utilisé la typologie de Constantin Xypas3, dans laquelle il précise ce qui, selon lui, relève et du pouvoir et de l’autorité.

Les problématiques générées
Donner à chaque mot un concept différent ! Un tel concept peut être tiré de l’origine du mot, mais il doit surtout être positionné dans notre vocabulaire actuel. Or actuellement, le terme « autorité » remplace un peu partout le terme pouvoir, comme par exemple, « l’autorité de l’Etat » qui ne détient en fait que le pouvoir et qui sait si bien le faire sentir par son bras armé aux multiples ramifications, la Justice, la Police, voire l’Armée. Le piège à éviter, c’est me semble-t-il, de définir ce qu’est le pouvoir et ce qu’est l’autorité. Pourquoi ? Parce que l’on ne donne une définition qu’en fonction de l’idée que l’on se fait déjà de l’objet à définir. Or, je souhaite « faire ce voyage » à mon rythme, sans précipitation, sans préjuger de ce que je vais découvrir le jour suivant. La deuxième problématique, ce sont les interactions qui pourraient se développer entre ces deux concepts. Sont-ce des concepts qui vont s’opposer, ou, mieux encore, se compléter ? Si l’un des concepts vient à s’affaiblir, et je pense à ce titre d’Alain Renaut « La fin de
La crise de la culture, p 121, Folio, Essais, Gallimard 1972. Constantin Xypas, Professeur à l’Université Catholique d’Angers. Extrait de son cours de psychosociologie, en maîtrise des Sciences de l’éducation.
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15 l’autorité » voire à être phagocyté par l’autre, que se passerait-il ? Dans quel type de société cela nous ferait-il vivre ? La troisième problématique concerne l’éducation des enfants. Le pouvoir et l’autorité sont-ils des outils éducatifs ou non ? Comment peuvent-ils nous être utiles et à quoi nous seraient-ils utiles ? Il y a une quatrième problématique, et non des moindres, c’est d’envisager, non pas la fin de l’autorité, comme le dit si bien Alain Renaut, mais la fin du pouvoir ! Comment exercer un pouvoir sur des Hommes libres ? Cela se traduit dans l’éducation par la problématique suivante : puis-je éduquer un enfant sans utiliser le pouvoir que mon statut me donne ? Existe-t-il des éducateurs qui ne fonctionnent pas sur ce modèle ? Nous travaillerons ce point dans notre population de recherche. Voilà une partie des problématiques que cette recherche soulève ! Peut-être y en aura-t-il d’autres qui surgiront en cours de route, mais ces quatre là seront l’objet de ma recherche.

La population de recherche
Pour illustrer le principe d’autorité dans l’éducation, il me fallait trouver une population de recherche qui applique, autant que faire se peut, les résultats de ces interactions, dans sa pratique quotidienne d’éducation. J’ai travaillé toute ma vie, non seulement comme enseignant, mais aussi dans le monde de l’animation, surtout depuis 1979, date de mon stage de base BAFD4. C’est pourquoi je me suis retourné tout naturellement, pour choisir ma population de recherche, vers l’une de ces deux activités, l’enseignement et l’animation. Compte tenu des pratiques dans l’enseignement au niveau du primaire et du collège, pratiques de punitions et de sanctions que j’ai d’abord subies comme élève avant de les reproduire dans des établissements à une époque où elles étaient monnaie courante et acceptées par l’Institution, les enseignants, les parents, et les élèves euxmêmes, méconnaissance des notions de pouvoir et d’autorité, je ne pouvais choisir ma population de recherche dans ce milieu enseignant. Par contre, dans les « colonies de vacances », où j’ai eu à assumer mon pouvoir et ma responsabilité de directeur, j’ai aussi, avec le recul du temps et les retours que j’obtiens de mes anciens « colons », j’ai, dis-je, le sentiment d’avoir eu, sur quelques uns, un peu d’autorité. Quand 20
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Brevet d’Aptitude aux Fonctions de Directeur

16 ans plus tard, une jeune égyptienne que j’ai reçue deux années de suite pendant deux mois chaque année me dit : « Ces séjours ont changé ma vie et ma vision du monde », j’ai eu le sentiment d’avoir atteint l’un de mes objectifs éducatifs, à savoir faire découvrir à ces enfants du Proche et du Moyen Orient le degré de liberté que nous avons en France. Je n’ai pas le souvenir d’avoir dû punir ! Certes j’ai sanctionné des faits de brutalités physiques ou verbales, des vols, des manquements à la sécurité physique, affective ou morale, mais comme nous n’avions pas d’obligation de résultat autre que de passer de bons moments ensemble, les punitions ne se sont jamais imposées ! Peut-être en ai-je donné malgré tout à une époque où je ne faisais pas la différence entre une punition et une sanction. Mais pour avoir coiffé deux casquettes dans ma vie professionnelle, directeur de collège et directeur de centres de vacances, mon choix s’est porté intuitivement ou instinctivement , je l’ignore, vers les centres de vacances en raison . Sans doute en raison de la plus grande liberté que l’on a d’appliquer son projet pédagogique tiré du projet éducatif et non pas au travers d’un programme scolaire, un projet pédagogique d’Etat, dont j’ignore de quel projet éducatif il est issu et de pouvoir faire le distinguo entre le pouvoir et l’autorité. Les centres de vacances ont bien changé. « Le centre de vacances est éducatif. C’est une évidence.5» affirme Jean Houssaye. Certes ce ne fut pas toujours le cas et j’ai encore en mémoire ces « colos » du début des années 50 où la finalité était de prendre au moins un ou deux kilos en plus d’un grand bol d’air pur. On nous pesait en début et en fin de séjour qui à l’époque durait au moins quatre semaines, sur une bascule empruntée au meunier ou au cultivateur du coin. Pour retrouver des personnes pratiquant régulièrement, je me suis tourné vers ceux qui travaillent à l’année dans des centres socioculturels et titulaires du BAFD, ou en cours de formation, ou simplement responsables d’activités à long terme. J’ai réalisé 20 entretiens, 10 entretiens de directrices et autant de directeurs (dont trois de directeurs de centres socioculturels). En deuxième partie de ce travail, nous verrons si leurs pratiques sont en adéquation avec ma théorie ou plutôt si leurs pratiques sont compatibles avec ma théorie, à savoir : Peut-on éduquer sans utiliser le pouvoir que confère le statut d’éducateur ?

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Jean Houssaye. C’est beau comme une colo. Matrice. Page 13.

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Les diverses acceptions des termes pouvoir et autorité
Réinventer l’autorité, l’autorité et l’Entreprise, l’autorité et l’Etat, l’autorité et l’Eglise, l’autorité et la famille, l’autorité et la Justice, l’autorité et l’Education, l’autorité et le langage, l’autorité et le Sport, l’autorité et les hauts fonctionnaires, l’autorité et la philosophie, l’autorité et la démocratie participative, l’autorité et l’Armée, l’autorité et la polysémie du mot, l’autorité et la légitimité, comment asseoir son autorité sans tyrannie ? Voilà 16 acceptions du terme autorité, développées dans le journal La Croix entre le 24 avril et le 31 mai 2006. Certaines peuvent être regroupées sous le terme de pouvoir, le pouvoir de l’Etat, celui de la Justice, une autre comme l’ «Autorité palestinienne », n’est qu’une mauvaise traduction de l’expression anglaise « Palestinian Authority » qui signifie en 3ème acception6 « entité ». D’autres parlent de l’autorité d’un corps constitué, comme l’autorité d’un comité d’éthique, d’autres enfin parlent de l’autorité du texte, alors qu’il s’agit de la compétence de son auteur à disserter sur le thème choisi ! De quelle « autorité » allons-nous parler car cette liste n’est pas exhaustive, loin de là ! Il y a trop de disparité entre un pouvoir d’achat et un pouvoir disciplinaire pour étudier les ressemblances et les différences de ces deux acceptions et de toutes les autres. C’est pourquoi, j’ai besoin de limiter cette étude aux cas qui m’apparaissent pertinents en Sciences de l’Education. D’abord nous essayerons de cerner les limites des termes « pouvoir » et « autorité » dans l’Education, et ensuite, j’essayerai de vous faire partager ma conception de l’autorité ! Deux informations pour une meilleure compréhension : - Seul un individu, une personne peut, selon notre conception, exercer de l’autorité sur une autre personne ou un autre individu, jamais sur un groupe d’individus, en tant que tel. - La réciproque est également vraie : aucune entité, aucun groupe d’individus ou de personnes, ne peut, en tant que tel, détenir ou exercer de l’autorité sur d’autres individus ou sur des personnes. L’autorité est fondamentalement duelle !

«(gen pl: person or group) authorities : autorités (féminin pluriel), corps constitués, administration f. apply to the proper authorities : adressez-vous à qui de droit ou aux autorités compétentes; the health authorities : les services mpl de la santé publique ; th public/local/district authorities les autorités publiques, locales, régionales. » ) Dic Anglais/français Haraps.

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L'autorité selon l'étymologie des mots
Quand on veut comprendre les diverses acceptions d'un mot, il est nécessaire de se pencher sur son passé, son étymologie. C'est demander au mot de présenter son curriculum vitae. Très souvent, grâce à l'évolution du sens de ce mot nous pouvons retrouver presque toutes les acceptions possibles actuelles. Une première clarification s'impose entre « autorité » et « pouvoir ». Le mot « pouvoir » vient du latin « Potestas » qui signifie : force, pouvoir, puissance, domination, vertu, valeur, influence, pouvoir d'agir, capacité de, faculté. C'est, chez les Romains, la force légale qui s'attache à une fonction ou à un statut. Le mot autorité vient de la racine latine « Auctor », l'acteur, celui qui agit, ce qui a donné en latin « auctoritas » qui signifie : Accomplissement, consommation, conseil, avis, opinion, consolation. Témoignage, approbation. Exemple : imposant, autorité, nom qui a de la valeur. Créances, foi que méritent les personnes où les choses. Volonté. Décret, sentence. En général, le droit, le pouvoir, la force, la puissance. La considération, l'estime, le crédit (on parle des personnes), l'importance, le prix (des choses). Cette même racine a aussi donné le verbe « augerer » qui signifie : Produire. Augmenter, accroître. Charger (en particulier les autels d'offrandes). Pouvoir (en bonne ou mauvaise part). Elever en l'honneur de, glorifier, enrichir, s'augmenter. Faire croître, augmenter ». Nous retrouvons bien toutes les acceptions possibles du mot autorité. Toutefois, pour clarifier les sens de ces deux mots, autorité et pouvoir, nous retiendrons que le pouvoir, ( Potestas) représente le pouvoir légal, celui que l'on désigne quand on dit en français d'une personne qu'elle a «l'Autorité » avec un grand « A. ». Le mot « autorité » avec un petit « a » correspond à notre expression « avoir de l'autorité ». Il montre l'influence, l'ascendant que l’on reconnaît à une personne sur soi-même ou sur chaque personne d’un groupe. Nous verrons plus loin le sens précis que nous donnons au terme autorité.

L’autorité selon l'histoire
Au cours de l'histoire, selon le type de société, les fondements de l'Autorité (Pouvoir) ont été différents. De plus l'autorité était alors quasiment inséparable du pouvoir au sens de « capacité de… » ! Il est

19 probable que dans les sociétés les plus anciennes, les plus archaïques, l'Autorité était fondée sur la valeur guerrière d'une personne ou sur ses capacités à chasser, à rapporter de la nourriture. C'est celui qui était le plus fort, le plus courageux, qui détenait le pouvoir et avait une réelle Autorité (au sens de pouvoir) sur tous les membres de la tribu ou du clan qui dépendaient de lui. Dans d'autres sociétés, du type de celles que l'on rencontre encore en Afrique ou en Amérique du Sud, c'est le conseil des anciens qui fait « Autorité ». En fait il a le pouvoir. On peut considérer que ce deuxième fondement de l'Autorité est une avancée dans la civilisation, en ce qu'elle sépare « l'Autorité de réflexion », de « l'Autorité d'action ». Si le conseil des anciens fait autorité du fait de sa « sagesse », il ne fait pas pour autant l'action. Cette action est souvent confiée à des individus plus jeunes qui ne sont que de simples exécutants, mais qui sont compétents pour …. Entre ces deux types de société, il y en a une troisième où l'individu qui détient le pouvoir, tire son autorité non pas de sa valeur guerrière, ni de sa compétence personnelle, mais de ses ascendants, de son lignage, d'un pouvoir qui lui est antérieur et supérieur. C’est un des maréchaux de Napoléon7, dont l’ennoblissement récent faisait l’objet de plaisanteries de la part de nobles de l’ancien régime aux innombrables « quartiers de noblesse », qui a le mieux exprimé la vanité de ce type d’autorité avec cette phrase cinglante : « Vous n’êtes que des descendants ! Moi je suis un ancêtre ! » Il y a aussi ceux qui prétendent tirer leur autorité d’une autre autorité qui est supérieure à l’humain, très souvent appelée Dieu. Pharaon était en même temps un homme et un dieu. Quant aux rois de France, ils étaient fils de rois et rois de droit divin. Aucune de ces prétendues « autorités » ne résiste à l’analyse que nous proposons. Il ne s’agit pas d’autorité, mais de pouvoir, soit en raison de la crainte que peut inspirer la personne, soit du fait que cette « autorité » n’est pas acceptée par l’individu sur qui elle s’exerce.

L'autorité de la compétence
Plus récemment, l'autorité tirait son fondement de la compétence personnelle reconnue. On a vu des savants, des militaires, très compétents dans leurs domaines respectifs, être propulsés à des postes pour lesquelles ils n'avaient aucune compétence particulière. Pourquoi ?
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Je crois, sans certitude, qu’il s’agit du Maréchal Davout

20 Parce qu’ils étaient populaires et qu’ils avaient la confiance des individus. Puisqu’il avait été capable de gagner la bataille de Verdun, Pétain semblait tout désigné pour protéger à nouveau la France et les français des envahisseurs allemands. Il est passé du militaire au politique avec le « succès » que l’on connaît. L’autorité de la compétence, c'est reconnaître qu'une personne, dans un domaine précis, à une époque déterminée, possède une compétence que d'autres n'ont pas. Elle est « la personne de référence ». On dit d'une telle personne qu'elle « fait autorité en la matière ». L'autorité de la compétence est reconnue partout et par tous. Quelles que soient mes compétences en matière de pédagogie, je me fais tout petit quand mon plombier vient déboucher mon évier, quand le couvreur vient changer une tuile de mon toit, ou quand mon mécanicien me fait remarquer, en me rendant ma voiture qu'il faut régulièrement « changer les bougies ». Autant de choses que je ne sais pas faire. Ce savoir-faire implique que toute personne à plus ou moins de compétence dans un domaine qui lui est propre. Tant qu'il restera dans son domaine de compétence, toute personne détient une part « de pouvoir » et non « d'autorité » avec tout ce que cela implique d'ascendant de celui qui sait sur celui qui ne sait pas. Actuellement, il semble que l'on s'oriente vers un fondement de l'autorité basé non pas sur un contrat de confiance (qui prend en compte les compétences de l'individu) limité dans le temps et limité dans son objet, mais sur un contrat de confiance irraisonné, au sens qu’il échappe à toute rationalité, vis à vis de la personne choisie. Enfin, on sépare le pouvoir de l'autorité. Pour illustrer cette séparation, disons que le fonctionnaire qui me reçoit derrière son guichet a du pouvoir, mais pas d'autorité sur moi. À l'inverse, l'abbé Pierre n'a pas de pouvoir sur moi mais il a sur chacun, ou presque, des Français, une grande autorité morale.

L'autorité du texte
C'est le respect de la loi ou de divers textes ou règlements librement acceptés. Par exemple, on dit que le texte de référence, c’est la Thora chez les juifs, chez les chrétiens, ce sont les Evangiles et la Bible et chez les musulmans, c’est le Coran, pour respecter la chronologie d’apparition de ces trois religions. « Les Grecs du Ve siècle av. J.-C. disaient que, pour libres qu'ils fussent, ils avaient un maître : la loi, à laquelle ils obéissent en tout. [...]

21 Quand il aperçoit l'impossibilité de découvrir un sage pour gouverner la cité, Platon en appelle à la loi, censée remplacer l'introuvable chef supérieur, philosophe/roi. Rigoureuse et indiscutable, la loi permettra d'échapper à la fois à l'incompétence populaire et à l'arbitraire du despote. Elle devra être promulguée dans l'intérêt de tous, et non refléter les intérêts particuliers : faire référence à l'universel. Œuvre de raison, elle écarte les passions et en appelle à la sagesse humaine8 ». Le texte, la loi font-ils autorité ? Non ! C’est l’auteur du texte ou l’assemblée législative qui fait preuve de compétence et de pertinence dans la rédaction du texte ou de la loi. Sur ce point, je suis en désaccord avec l’usage courant. Cependant, c’est l’usage courant qui fait notre langue, alors, il faut s’en accommoder. Ce que je veux dire c’est que la loi ne peut pas « faire autorité » au sens que nous allons définir. La loi « fait référence » certes mais pas autorité. Seul l’être humain peut être porteur d’autorité. « Dixit Aristoteles… » Des glissements sémantiques comparables sont fréquents, comme « battre son plein », expression indiquant, lors des guerres napoléoniennes, que le tambour faisait un roulement continu, pour faire savoir aux troupes qu’elles devaient monter à l’assaut. Aujourd’hui ce sont les moissons ou les fêtes qui « battent leur plein » : belle inversion où le nom commun « son » est devenu l’adjectif possessif « leur » et l’adjectif « plein » est devenu le nom commun « plein ». Encore une fois, en linguistique, l’usage est notre maître.

L'autorité en philosophie
« La méthode d'autorité n'est plus admise depuis que Descartes l'a magistralement critiquée au XVIIe siècle. La philosophie aspire au règne d'une vérité vécue qui est le mode authentique des relations humaines : être philosophe, c'est détruire le mensonge. En ce sens, nous devrions tous être philosophes pour conduire une réflexion permanente sur notre pratique de l'autorité, soit si nous en possédons, soit si nous la subissons. L'autorité doit conduire à une plus complète et plus authentique réalisation de nous-mêmes pour devenir ce que nous sommes profondément. Pour nous réaliser nous avons besoin des autres et la

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L'autorité, Chantal Delsol. Collection Que sais-je ? Presses Universitaires de France. p 48.

22 relation d'autorité devrait nous aider à devenir nous-mêmes.9 » L’autorité en philosophie tient à deux raisons. La première, c’est la qualité des arguments avancés, la seconde c’est la notoriété de la personne qui présente des arguments. Cette situation crée, au pire, une hiérarchie de fait entre l’auteur et le lecteur, au mieux une parité (égalité entre pairs) qui selon Hannah Arendt, du fait de l’utilisation d’arguments, ne permet pas de parler d’autorité.

L'autorité en politique existe-elle ?
En politique, comme partout ailleurs, seuls les individus peuvent avoir de l’autorité. Les organismes comme l’Etat, la Justice, l’Eglise, ne peuvent en avoir, ils n’ont que du « pouvoir » parce qu’ils ont des moyens de répression, l’armée, la police et la Justice pour l’Etat, la pression du groupe religieux, le refus de l’accès aux sacrements, voire l’excommunication pour l’Eglise catholique, comme récemment en Amérique du Sud. « Le pouvoir » en politique ne procède, au moins dans les pays ou dans les organismes démocratiques, que du peuple ou des membres qui composent ces organismes et qui s'expriment par un vote. Une somme d'erreurs ne pouvant faire une vérité, (sauf en politique) il est possible que le détenteur d'un pouvoir politique, (au sens de Potestas) soit compétent ou parfaitement incompétent. En tout cas ce qui le caractérise c'est qu'à un moment donné, ceux qui l'ont élu ont cru en lui, et donc ont pensé qu'il était compétent. Le problème que pose le pouvoir en politique c'est sa durée car une personne détentrice d'un pouvoir politique, bien que compétente peut ne pas être réélue et une autre bien que non compétente peut l'être. Le respect de la loi, du texte, ne permet pas de remettre en cause librement la validité du mandat. Il n'y a pas d'abandon de souveraineté mais bien une délégation de pouvoirs. Le pouvoir politique s'apparente donc à un contrat de confiance éventuellement renouvelable. Si seules les personnes élues ont un pouvoir politique, peut-on dire que les énarques et tous les technocrates, les commissaires qui remplissent les bureaux des ministères n'ont pas de pouvoir politique ? Pour moi, hélas la réponse est non, ils ont un pouvoir politique mais ils
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Charles Maccio. Autorité Pouvoir Responsabilité. Du conflit à l'affrontement. La prise de décision. Chronique sociale de France. Co-diffusion. Édition du Cerf 1980.

23 sont sans légalité populaire. Ils peuvent avoir des compétences en matière de politique, mais il ne s'agit là que d'un pouvoir tel qu’il est vu par l’œil du sociologue. En fait tel ou tel personnage politique, non pas du fait de son mandat, de son statut, mais du fait de son charisme, du fait qu’il fait avancer la société vers des valeurs nouvelles, plus humanistes, plus universelles, peut être détentrice d’autorité. Dans ce cas, ce n’est pas le statut de la personne qui est le gardien de l’autorité, mais la personne elle-même. C’est le cas de Simone Veil et de Robert Badinter ! Au moment des débats sur l’IVG et sur l’abolition de la peine de mort, ce n’est pas leur statut du ministre qui en est sorti grandi, mais bien leur personnalité.

L’autorité selon la psychologie
L'autorité apporte une valeur à l'Homme. L'autorité renvoie à ce qui fait lien avec l'autre. Elle est indépendante de la hiérarchie. Dès que la hiérarchie interfère, il n’y a plus « autorité » mais « pouvoir ». L’autorité permet d’écouter. Elle est contenante. Si j’ai de l’autorité sur quelqu’un, je n’ai rien à craindre de son discours et mon esprit est alors disponible pour l’écouter sans crainte. Si une personne a de l’autorité sur moi, c’est que je la lui ai donnée. Je n’ai rien à craindre d’elle et je suis tout disposé à l’écouter avec attention et sans crainte. L’autorité me permet d’exprimer sans appréhension par le langage mes propres limites. Le langage sépare alors les choses en les nommant. L'autorité c'est attacher, lier sa toute-puissance à celle de l'Autre. Elle n’est plus souveraine mais référée à l’Autre. Elle donne à l'enfant, à l’apprenant des possibilités de s'identifier et de progresser, ou plutôt de s’identifier pour pouvoir progresser. « L'enfant obéit parce qu'il aime et parce qu'il veut conserver l'amour. Il s'efforce de ressembler à l'image qu'on lui propose parce qu'il repère dans cette image la figure de celui qu'il aime. Ici l'autorité passe par l'affection et en général par des sentiments intimes. Elle invite à une reproduction : le pédagogue réclame, finalement, une ressemblance, en exhortant à certains comportements, il tend un miroir. Et l'obéissance n'est possible ici que s'il y a lien d'affection, et si le détenteur d'autorité ne trompe pas - tromper consistant à dire : fais ce que je dis et non ce que

24 je fais. L'autorité n'est donc pas extérieure, abstraite. Elle représente une relation dans laquelle les deux partenaires sont également impliqués 10». Cette autorité est une fonction essentielle de l'éducation. Mais, qu'est-ce que c'est que l'éducation ? « L'éducation consiste à enseigner à l'enfant un art de vivre et de penser, à conférer à ses comportements des plis marquées par l'habitude. Il y a du dressage dans l'éducation, au sens où il s'agit d'interdire et d'empêcher, même si, parce que l'enfant n'est pas un animal, il faut en même temps justifier et faire comprendre. Pourtant le pédagogue ne saurait utiliser seulement la contrainte ni la force. Et par ailleurs il ne peut toujours convaincre par la raison, car l'enfant n'a pas encore toute sa raison. Il lui faut donc utiliser l'autorité, qui consiste en une capacité d'obtenir certains actes et certains comportements par la simple suggestion. Dans l'autorité gît quelque chose de comparable à l'hypnose 11 ». Cette citation nous apporte un nouvel éclairage sur l’autorité qui, comme le dit Hannah Arendt, n’est pas dans le domaine du raisonnable, mais qui relève du sacré, du mystique. Le terme autorité est ambivalent, il désigne deux réalités opposées mais complémentaires. L'enfant, tout comme l'adulte, a besoin de sentir une autorité. Elle sécurise et lui sert de référence. Mais en même temps il la perçoit comme une barrière l'empêchant de devenir autonome. Ce sentiment est dû, d’une part à la confusion entre le pouvoir et l’autorité et d’autre part, au statut particulier de certains détenteurs de l’autorité que sont les parents. Il faut faire sauter cette barrière et alors cette victoire devient moyen de libération. L’Homme d’Autorité est celui qui « sécurise et sert de référence » et qui au contraire du gourou qui « empêche de devenir autonome », permet d’acquérir cette autonomie. Il permet des commencements. Celui qui n'a pas d'autorité a-t-il renoncé à cette victoire ou a-t-il échoué dans sa tentative, face à une image paternelle trop déviante ? C'est très probablement le cas du « président Schreber» face à l'image de son père. Celui qui refuse ce combat ou perd la bataille sans reprendre le combat, renonce à son « pouvoir d'acteur », à son « libre arbitre ». Il a un « moi » qui reste faible mais, ne l'acceptant pas, il se cache derrière une attitude autoritaire ou au contraire accepte son statut « d'esclave ».

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L'autorité Chantal Delsol. Collection, Que sais-je ? Presses Universitaires de France. p 6. 11 L'autorité, Chantal Delsol. Collection Que sais-je ? Presses Universitaires de France.

25 La première hypothèse, l'autoritarisme se traduit par un comportement agressif envers les plus faibles, une soumission aux plus forts et, s'appuyant sur les stéréotypes des conceptions de l'autorité, elle demande une obéissance absolue sans réaction. Emmanuel Mounier, le philosophe du « personnalisme communautaire » le décrit ainsi : «L'autoritarisme est, lui aussi, une fausse énergie de faible. Il se situe généralement aux frontières de la névrose, et il alterne souvent dans la même famille avec les maladies du scrupule. On dit justement de l'autoritaire qu'il est, contre les apparences, un aboulique social. Il l'avoue parfois en se faisant l'exécutant d'une volonté plus forte ou plus considérée que la sienne. On n'est rien, mais on a un grand patron ou un grand allié et, au nom de cette : consécration, on se rend exécrable à ceux que l'on domine. Les époques troubles révèlent par milliers ces médiocres, avides à la fois de soumettre leur médiocrité à une puissance qui la grandisse et de l'oublier dans quelque tyrannie subalterne. L'autoritaire souffre d'un sentiment permanent d'incomplétude qu'il a besoin de compenser sans cesse. A la limite, l'initiative d'autrui lui cause une souffrance intolérable, il la ressent à la fois comme une menace et comme une sorte de vol fait à sa propre initiative. Cette impression qu'il n'analyse pas est à base d'angoisse et de sentiments d'emprise. Elle suscite en lui une impulsion à s'emparer de cette activité insolente. Aussi va-t-il exiger autour de lui un conformisme absolu à ses propres conduites. La moindre spontanéité de la part d'autrui le jette au désarroi. Le vrai chef crée, développe, amplifie ; lui rapetisse ce qu'il touche ; tout, autour de lui, tend à la parcimonie, à la méticulosité, au méthodisme ; sa méchanceté est mesquine, son humeur jalouse, sa conduite étroitement égocentrique. Il ne connaît pas d'exception à ses exigences.12 » La deuxième hypothèse, l'acceptation du « statut d'esclave » se traduit par une soumission à l'autoritarisme de l'Autre. Ce n'est pas une délégation de pouvoir sur soi, confiée provisoirement à l'autre, c'est un renoncement pur et simple à son « pouvoir d'acteur », à sa capacité de dire «non». « Hegel, revenant à l'étymologie, décrit l'esclave comme celui qui a été conservé (servare), c'est-à-dire, celui qui a préféré l'esclavage à la mort, ou qui acheta sa vie en échange de l'obéissance.13 ». Puis, parlant de l'homme d'autorité, Hegel ajoute pour opposer ces deux attitudes : «Le
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Emmanuel Mounier. Traité du caractère. Le Seuil. 1974. p 238/239. «. L'autorité ». Chantal Delsol. Collection «. Que sais-je ? » Presses Universitaires de France. p 120.

26 maître au contraire est celui qui n'a pas eu peur de risquer sa vie, qui a dédaigné d'être « conservé ». Ce qui révèle bien la grandeur inhérente à celui qui commande 14». Il m’est difficile d’accepter cette idée de Hegel sur l’autorité ! L’Homme d’autorité n’est pas celui qui « n'a pas eu peur de risquer sa vie, qui a dédaigné d'être « conservé», ce pourrait être un fou, un suicidaire. Il est celui qui se présente tel qu’il est, faisant preuve d’une grande cohérence entre les valeurs affichées d’une part, le discours et le comportement d’autre part. L’Homme d’autorité ne fuit pas ses responsabilités, il les assume. « Ego sum qui sum ! », « je suis celui qui est !», dit Dieu dans la bible. Celui qui est, accomplit librement sa destinée, fort de ses valeurs et de l’importance qu’elles ont pour lui. Entre les extrêmes dont parle Hegel, l’esclave ou celui qui dédaigne la vie, deux attitudes qui cassent le lien social, la véritable autorité est à la fois cohérence et respect. Elle se vit dans un climat de confiance. L’autorité est un don. Elle se veut exemple. Chez l'enfant, elle permet la structuration de l'être sans s’imposer. L’autorité n’existe que si elle est sollicitée. Elle n’est utilisée que si on la demande et pour parodier une ancienne publicité, « l’autorité ne s’use pas surtout quand on s’en sert ! ». Elle accepte de se laisser remettre en cause et de disparaître devant l'être autonome et l’Homme libre. Alors l'autorité disparaît pour faire place au respect. Quand vous avez trente ou quarante ans et que vous reconnaissez ou hasard d'une rencontre, votre vieille institutrice ou votre ancien professeur de collège, depuis si longtemps à la retraite, quelle autorité ont-ils encore sur vous ? Aucune ! Mais, quel respect nous avons pour eux ! La relation d'autorité, de dépendance, du départ est remplacée par une relation égalitaire conduisant à l'interdépendance. Cette conception de l'autorité est nécessaire et utile mais, comme mécanisme de l’autorité, c’est aussi courir le risque « d’adorer des idoles », c’est-à-dire de confondre le Gourou et l’Homme d’autorité ! Nul ne peut se construire sans avoir été confronté à un Homme d’autorité. L’autorité, c’est ce qui permet ! « L’autorité implique une obéissance dans laquelle les hommes gardent leur liberté.15 »

14 15

Ibidem p 120. Hannah Arendt. La crise de la culture . p 140

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Pouvoir et Autorité : la théorie
Afin de mieux comprendre comment fonctionne le Pouvoir et l’autorité sur les groupes humains et pour distinguer l’Homme d’autorité du leader, faisons un bref rappel des diverses formes de groupes.

Le groupe secondaire
« Le groupe secondaire, ou organisation, (qui) rassemble un assez grand nombre d'individus en vue de tâches différenciées et régit les rapports de ces individus, entre eux et par rapport à l'institution, selon des structures et des règles de fonctionnement préétablies.16 » C’est un groupe qui a commencé son existence à un moment donné. Par exemple l’année scolaire commence en septembre et elle se terminera fin août. Pendant tout ce temps, les élèves, collégiens et lycéens tout comme les enseignants seront soumis à un règlement, et celui qui dirige ce groupe, bien que déléguant ses pouvoirs, reste le directeur de l’établissement scolaire. Ce groupe se caractérise par les points suivants. Son commencement et sa fin sont connus et programmés. Sa finalité est explicite, connue de tous et très souvent écrite.

Le groupe primaire
A contrario, un groupe primaire est un groupe dont on ne sait pas quand il a commencé, ni quand il finira. Aucun règlement écrit ne régit son fonctionnement. Personne n’a été nommé pour le diriger, mais une personne s’est manifestée au sein de ce groupe pour en prendre spontanément le commandement, c’est le leader. Tous les membres du groupe primaire se connaissent et ont entre eux des rapports dépourvus de hiérarchie. Par exemple lors des réunions des anciens élèves d’un même établissement, on se retrouve après des années de séparation, avec la même spontanéité. C’est comme si l’on s’était quitté hier. On décide de se revoir ! L’un fait une proposition pour un lieu et une date, l’autre propose d’organiser le repas, etc. Les hiérarchies anciennes
Didier Anzieu, professeur de psychologie à l’université de Paris X- Nanterre. © Encyclopedia Universalis 2004, tous droits réservés.
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28 réapparaissent et un leader fait surface ! Hormis le plaisir d’être ensemble, on ne lui connaît aucune finalité clairement exprimée, et elle n’est jamais écrite. Le « chef de ce groupe primaire », c’est le Leader ! « Selon l'inventeur de l'expression, Charles Horton Cooley, le groupe primaire est caractérisé par des relations intimes d'association et de coopération; mais il est, au moins, une autre acception bien différente, d'origine psychologique et psychanalytique, puisque, pour Freud en particulier, « un groupe primaire est formé d'un certain nombre d'individus, qui ont un idéal commun en la personne de leur chef et qui, en vertu de cet idéal, s'identifient les uns aux autres17 ».(…)

Le Leader et le Leadership
Celui que l’on appelle Leader est celui qui exerce la plus grande influence sur le groupe avec une certaine durée. « La notion de leadership fait, au contraire, intervenir le groupe comme facteur de création du leader. Il apparaît, en effet, le bénéficiaire d'une cristallisation des représentations collectives qui, se portant sur sa personne, font de lui le support de l'autorité.18 » Nous verrons plus loin que nous avons été confrontés au fait que les mêmes critères « définissent » le Leader et l’Homme d’autorité, et comment nous pouvons distinguer ces deux personnages !

Le pouvoir d'acteur
Si le patron du groupe secondaire, qu’il soit directeur président ou autre, ainsi que le leader du groupe primaire ont un réel pouvoir, ou un ascendant sur les autres, il ne faut pas croire que celui sur lequel s’exerce le pouvoir ou l’Autorité, soit démuni du moindre pouvoir, bien au contraire. Chaque membre a de l’influence sur la conduite du groupe. Il possède le pouvoir d’acteur. Chaque personne a une liberté d’action. C’est-à-dire qu’à l’exception des tâches répétitives de son statut et de son contrat, toute demande supplémentaire d’obéissance doit être négociée. La meilleure façon de négocier c’est d’expliquer le sens de l’ordre donné.
François CHAZEL. Professeur de sociologie à l’université de Paris-Sorbonne (ParisIV) .Encyclopedia Universalis. 18 Georges Burdeau. Professeur à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris. Encyclopedia Universalis.
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