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Prendre place dans la cité

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256 pages
Lorsqu'on parle des jeunes et des institutions locales, apparaît une relation diversement interprétée. L'institution donne-t-elle trop ou pas assez de place à la jeunesse? Les jeunes peuvent-ils prendre la parole et s'inscrire comme acteurs dans l'espace social de la commune? En explorant la ville de Saint- Denis, ses particularités historiques et sociales comme ses orientations politiques,cet ouvrage analyse dans quelles conditions se construit une politique municipale de jeunesse.
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Prendre place dans la cité
Jeunes et politiques municipales

Collection Débats Jeunesses
dirigée par Bernard Roudet

La collection de livres « Débats Jeunesses » a été créée en appui à Agora Débats/Jeunesses, revue trimestrielle de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire publiée par les éditions L’Harmattan. Le comité de rédaction de la revue constitue le comité éditorial de la collection. Le secrétariat de rédaction est assuré par Apolline de Lassus. La collection comme la revue souhaitent répondre à l’une des missions de l’INJEP : diffuser et valoriser les savoirs et les connaissances sur les questions de jeunesse, mais aussi de vie associative et d’éducation populaire. De manière ouverte, sans privilégier aucune discipline ou école, la collection « Débats Jeunesses » rend compte de travaux récents en sciences sociales, souvent réalisés par de jeunes universitaires, témoignant ainsi d’une recherche vivante et active. Les livres publiés sont issus de travaux (thèses, rapports ou programmes collectifs de recherche…), réécrits et remaniés pour s’adresser à un public dépassant la seule communauté scientifique. Les sujets abordés peuvent prolonger et développer certains thèmes traités dans des articles de la revue. Les professionnels de la jeunesse, responsables des services de l’État ou des collectivités territoriales, élus, bénévoles associatifs, animateurs, travailleurs sociaux, comme les enseignants, chercheurs et étudiants, trouveront dans ces ouvrages matière à une meilleure compréhension de la jeunesse et de sa place dans nos sociétés. En s’intéressant tant aux comportements et modes de vie des jeunes qu’aux politiques publiques les concernant, en France et dans le monde, la collection se propose de créer du débat, de constituer des outils de réflexion et d’action pour ses lecteurs. La liste des ouvrages publiés dans la collection « Débats Jeunesses » se trouve à la fin de ce volume. Une actualisation des parutions et une présentation de chaque titre peuvent être consultées en ligne sur le site de la collection, à l’adresse suivante : www.injep.fr. Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire

Établissement public du ministère de la Santé, de la Jeunesse et des Sports 11, rue Paul-Leplat, F 78160 - Marly-le-Roi 01 39 17 27 27

© L’Harmattan, 2007 ISBN : 978-2-296-04085-4

Véronique Bordes
Préface de

Alain Vulbeau

Prendre place dans la cité
Jeunes et politiques municipales

L’HARMATTAN

DU MÊME AUTEUR

L’alternative jeunesse (avec Alain Vulbeau), L’Atelier, Paris, 2004.

TABLE DES MATIÈRES

REMERCIEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 PRÉFACE, par Alain Vulbeau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 INTRODUCTION Jeunesse et institutions locales, un enjeu politique fort . . . 17 CHAPITRE I Saint-Denis, un contexte particulier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Vivre en banlieue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 Saint-Denis en banlieue rouge . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29 Saint-Denis, ville du passé inscrite dans la modernité . . . . . . . . 32 L’affichage des orientations politiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39

CHAPITRE II Le contexte constitutionnel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
La politique de la Ville. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43 La politique de la Ville en Seine-Saint-Denis . . . . . . . . . . . . . . . 50 La ville en quartiers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 52 Politique municipale et pratiques du hip-hop . . . . . . . . . . . . . . 56

CHAPITRE III Un espace particulier, le service jeunesse . . . . . . . . . . . . . . . 61
Organisation et fonctionnement du service jeunesse. . . . . . . . . 63 La vie au sein du service jeunesse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66 Les espaces du service jeunesse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 70 Typologie des personnes et des objets . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88

CHAPITRE IV La politique de jeunesse de la ville de Saint-Denis . . . . . . 105
Ce que dit le rapport d’orientation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105 Ce que font les animateurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111

Ce que font les jeunes inscrits dans la pratique du hip-hop . . 132 Une lecture ambivalente de la politique de jeunesse . . . . . . 139

CHAPITRE V Institution municipale, animateurs, jeunes : de quoi parle-t-on ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
Les institutions municipales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143 Les animateurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152 Les jeunes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160

CHAPITRE VI Socialisation d’une jeunesse populaire. . . . . . . . . . . . . . . . . 165
Notion de socialisation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165 Prendre place dans le jeu social . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Le rap comme agent de socialisation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171 La socialisation, un processus de toute une vie . . . . . . . . . . . 181

CHAPITRE VII « Prendre place ». Mise en scène et jeux de cache-cache . . 185
Quand l’institution s’expose . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 186 Quand les jeunes se mettent en scène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191 Quand le rap devient un enjeu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196 Entrer dans la mise en scène pour que l’échange existe . . . . 204

CHAPITRE VIII Du conflit à l’action. Relation et lien social. . . . . . . . . . . . . 209
Le conflit, un mal nécessaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 209 Relation de pouvoir et lien social. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215 Quand la jeunesse rencontre l’institution . . . . . . . . . . . . . . . . . 217 Être acteur dans la ville . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 220 Le jeu des échanges vers la construction d’une socialisation réciproque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 225

CONCLUSION Les jeunes sont dans la place. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 227 ANNEXE I. Tu cherches quoi ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 231 ANNEXE II. Glossaire, non exhaustif, relatif au monde du hip-hop . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 239 ANNEXE III. Références bibliographiques . . . . . . . . . . . . . . 243

REMERCIEMENTS

J

E tiens tout d’abord à remercier Fazia, Chebobe, Dominique, Sylva, Lionel et l’ensemble du personnel du service jeunesse de la ville de Saint-Denis sans qui ce travail n’aurait pu être possible. Je souhaite aussi remercier toutes les personnes que j’ai croisées, avec plus ou moins de bonheur, dans les colloques, les conférences, les séminaires et les universités d’été qui m’ont permis d’affûter ma réflexion. Un grand merci à Alain Vulbeau, que j’ai eu la chance de rencontrer dès la reprise de mes études à l’université et qui m’a accompagnée vaillamment. Merci aussi à la municipalité de la ville de Saint-Denis et à son maire de l’époque Patrick Braouezec qui m’ont autorisée à observer la mise en place de la politique locale de la jeunesse au sein de la ville. Accepter la présence et le regard d’un chercheur n’est jamais chose facile. Merci à Bernard Bier pour sa relecture éclairée et éclairante. Enfin, et bien sûr, spéciale dédicace à tous les jeunes de Saint-Denis et plus particulièrement à YaYa et Kurtis, les membres du groupe de rap K Spécial.

PRÉFACE

Comment éclairer une scène locale ?
Alain VULBEAU
professeur à l’université de Paris-X/Nanterre

L

’EXPRESSION « prendre place », qui occupe une partie du titre, est une façon de poser la question de l’accueil des jeunes, de l’hospitalité qui leur est due, de la bienveillance à leur accorder. Ce sont des mots qui signifient que ces jeunes urbains des périphéries ne se contentent pas de prendre de la place dans un paysage où ils n’ont rien à faire; bien au contraire «prendre place», c’est prendre toute sa place et rien que sa place. Le rap, dont Véronique Bordes a expérimenté les techniques pour l’avancement de sa recherche, emploie aussi cette expression: en début de concert, tel groupe, presque toujours porte-parole d’une ville et/ou d’un quartier, s’affirme «dans la place». Cette place des jeunes est loin d’être une place forte et ce livre fait plutôt le récit d’un espace public en élaboration, d’un chantier qui parfois intègre déjà ses ruines ou bâtit des échafaudages permanents. Parfois, même, la place est « en creux », invisible, souterraine, ou émerge dans d’improbables espaces. C’est alors qu’il faut une recherche de terrain qui se propose de mettre au jour des phénomènes et des processus qui décrivent ce que « prendre place » veut dire.

PRENDRE PLACE DANS LA CITÉ. JEUNES ET POLITIQUES MUNICIPALES

Lorsque le gardien de la maison des jeunes apostrophe Véronique Bordes en lui demandant : « T’es chercheur ? Tu cherches quoi, l’interrupteur ? », il fait une vanne, qui a pour but de tester la susceptibilité de l’ethnographe mais qui permet aussi de poser la problématique de fond. Qu’est-ce que la recherche va rendre visible ? Avec la métaphore de l’interrupteur, il est suggéré que l’éclairage n’est pas de source naturelle mais de construction sociale. Bien plus, l’interrupteur est une pièce qui, selon Le Robert, est un « dispositif permettant d’interrompre ou de rétablir le passage du courant électrique dans un circuit ». Autrement dit, il y a quelqu’un pour couper ou rétablir le courant et autoriser ou non la visibilité de la scène locale. Véronique Bordes a fait de l’interpellation du gardien un élément du cahier des charges de sa recherche : il faut donner à voir mais il faut aussi recenser les sources d’éclairage. Ce qui demande deux postures : celle de l’ethnographe qui s’efforce de construire, a posteriori, la cohérence culturelle d’une population juvénile, celle du sociologue qui veut nommer les interactions entre la jeune génération et les institutions locales. Cette approche socio-ethnographique ne cherche pas seulement à identifier la poétique du rap mais aussi à décrire les phases de visibilité ou d’invisibilité des usagers par le service municipal de la jeunesse. Ainsi, les effets de pleine lumière sur des pratiques culturelles ne sont pas naturalisés mais placés en perspective avec les « faux jours » ou les « contre-jours » décrétés par l’institution locale. Cet ouvrage montre bien que les émergences culturelles sont largement dépendantes des émergences politiques. Véronique Bordes suit avec patience les aventures, banales et parfois moins communes, des usagers et des professionnels du service municipal de la jeunesse de Saint-Denis. Elle donne à voir la construction d’une politique locale prise entre deux référentiels où les jeunes peuvent apparaître à un pôle comme une ressource et à l’autre comme une menace. Pour les observateurs distraits ou mal informés, la différence entre les référentiels ne saute pas aux yeux puisque les deux revendiquent la paix sociale. Pourtant, les processus qui permettent d’arriver à cet objectif sont bien distincts et porteurs d’un différentiel quant à l’interaction entre jeune génération et institution locale. Quand la jeunesse est considérée comme une menace, la paix sociale est obtenue par la pacification, c’est-à-dire par la force. Il s’agit d’une paix armée, dominatrice, qui est le résultat 12

PRÉFACE

d’une mise au silence des éléments perturbateurs. La paix sociale est la conséquence d’une répression à laquelle œuvre la police, ce qui est son rôle, mais aussi d’autres institutions gagnées par un processus que nous nommons « la police des jeunes1 ». Avec cette expression, il s’agit moins de mettre l’accent sur la brutalité de la répression que sur la docilité avec laquelle certaines institutions accueillent les préoccupations de contrôle et d’ordre public en complément, voire en substitut, de leurs missions initiales, qu’elles soient culturelles, sociales, pédagogiques, préventives, sanitaires, etc. Dans le référentiel de la menace, le traitement des jeunes est marqué par des processus de dégagement de l’espace public, que ce soit l’espace de l’urbain ou celui de la citoyenneté. Le rap apparaîtra au mieux comme un tapage ou au pire comme une atteinte à l’ordre public. Les animateurs qui tentent de maintenir une médiation avec les jeunes doivent choisir leur camp et se comporter surtout comme les messagers des institutions. On ne leur demande pas de rapporter la parole des jeunes mais de contenir (ou de trouver des dérivatifs à) une énergie forcément répulsive. Si l’on veut filer la métaphore du tableau électrique, on peut attribuer à cette police des jeunes le statut de disjoncteur, c’est-à-dire d’un dispositif qui interrompt automatiquement un flux d’énergie, jugée en l’espèce antisociale. L’effet disjoncteur vaut parfois pour les relations entre les professionnels et la chercheure : ainsi, le directeur lui a un jour reproché de faire « trop réfléchir les gens ». Le référentiel de la jeunesse comme ressource est en lien avec la paix sociale par l’apaisement, c’est-à-dire un retour au calme qui fait appel à la raison et au dialogue, et non à la force. La paix sociale est alors la conséquence d’une expression, éventuellement conflictuelle, des parties prenantes, qu’elles soient spécifiquement chargées de la jeunesse ou d’autres, y compris la police2. La réciprocité est à la base de l’interaction entre la jeune génération et l’institution, ce qui ne veut pas dire tout
1 BORDES V., VULBEAU A., L’alternative jeunesse, L’Atelier, coll. « Les savoirs de la ville », Paris, 2004. 2 Cf. le cas de résistance à l’émeute que nous avons analysé dans BELQASMI A., MADELIN B., VULBEAU A., «La communauté comme ressource: pratiques émergentes et interventions professionnelles», in BLANCHARD-LAVILLE C., FABLET D. (dir.), Théoriser les pratiques professionnelles. Intervention et recherche-action en travail social, L’Harmattan, coll. «Savoir et formation», Paris, 2003, pp. 227-252.

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PRENDRE PLACE DANS LA CITÉ. JEUNES ET POLITIQUES MUNICIPALES

admettre avec une passivité « angélique » mais tout discuter dans une perspective de démocratie locale. On est alors dans le paradigme de la jeunesse-ressource qui structure la politique locale de la jeunesse dont l’auteure a suivi les phénomènes principaux, les aléas et parfois les dérives. Dans ce cadre, les animateurs n’ont pas à choisir un camp contre un autre mais à rendre concrète la participation des jeunes à la solution des problèmes qui les concernent. Cette participation se place dans le cadre plus général de l’empowerment où s’articulent les pouvoirs individuel et communautaire, le droit à la parole et la pédagogie de la prise de parole, l’espace urbain et la politique locale3. Ce positionnement des professionnels n’est pas inopportun et c’est, depuis Saul Alinsky, une dimension structurante de la fonction d’animateur que de se préoccuper du pouvoir des populations. Outre les questions de pouvoir, la réciprocité pose aussi celle du métissage issu des transactions entre cultures. Véronique Bordes décrit, parmi d’autres animations, une opération de graff qui s’appelle « Karaïbes à Duclos ». Le titre même de cette action traduit une série de rencontres et de réaménagements créatifs entre des espaces géographiques, des populations, des processus urbains et des pouvoirs politiques. Les Caraïbes renvoient à une population réelle mais aussi à un exotisme communément partagé. Les îles sont nommées avec un K qui « place » le créole en vis-à-vis de la langue militante où Duclos prend son sens. Ainsi, le quartier d’habitat social, nommé par une référence issue du légendaire communiste, se trouve référencé à deux communautés dont l’entente pourrait s’avérer improbable avec, d’un côté, un localisme à consonance exotique et, de l’autre, le renvoi à un internationalisme délocalisé. Ce simple titre illustre cette dynamique spécifique des villes émergentes : le processus de « glocalisation4 ». À la fin des années 1990, l’entrée officielle du hip-hop dans la maison des jeunes après plusieurs jours d’occupation traduit bien cette orientation de la jeunesse comme ressource. L’auteur décrit les étapes,
3 DONZELOT J., Faire société. La politique de la ville aux États-Unis et en France, Le Seuil, Paris, 2003. 4 ASCHER F., Ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. Essai sur la société contemporaine, L’Aube, La Tour-d’Aigues, 2000 ; cf. le chapitre V sur la « glocalisation », pp. 147-172.

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PRÉFACE

pas toujours linéaires, qui conduisent la municipalité à prendre les jeunes au sérieux et à organiser les activités (rap, graff, break) à partir de leurs références, voire de leurs compétences. Un processus d’autorisation5 s’est peu à peu installé où, progressivement, les initiatives des jeunes ont été validées puis renforcées par les animateurs. Les rencontres entre des espaces sociaux différents, qui n’hésitent pas à s’entrecroiser et à produire de l’invention locale, nous permettent de filer encore la métaphore de la recherche de l’interrupteur. La politique locale de la jeunesse et les actions qui l’illustrent font penser au dispositif du commutateur, qui permet de modifier les connexions entre des circuits électriques. La politique locale de la jeunesse, telle que la décrit et l’analyse la chercheure, s’efforce de mettre en connexion des circuits institutionnels et générationnels. En conclusion, cet ouvrage ne décrit pas un exemple parfait : à Saint-Denis comme ailleurs, la police des jeunes s’articule avec la politique de la jeunesse mais à Saint-Denis plus qu’ailleurs, Véronique Bordes a pu mener une longue enquête et en publier les résultats, non sans avoir préalablement montré son livre aux autorités municipales. L’effet commutateur qui a joué entre générations et institutions vaut également pour le monde de la recherche et l’action politique locale, ce qui est encore bien rare.

5

PAIN J., VULBEAU A., L’invention de l’autorité, Matrice, Vigneux, 2003.

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INTRODUCTION

Jeunesse et institutions locales, un enjeu politique fort

L

nent un tournant décisif dans les années 1980, avec l’apparition de la question des jeunes des banlieues et avec le développement de la politique de la Ville. Dans les périphéries des grandes villes, au fil des ans, le ton monte1. La banlieue s’abîme, les immeubles se dégradent et les commerces de proximité ferment. On est loin de l’époque du prolétariat en lutte. La presse commence à dénoncer une jeunesse, plus particulièrement maghrébine, qui réunirait tous les stigmates de la violence et d’un système mafieux. Se construit alors une vision très négative de la banlieue et de sa population. Dans le même temps, les jeunes subissent le chômage sans espoir d’amélioration. En juin 1980, le garde des Sceaux, Alain Peyrefitte fait voter une loi «Sécurité et liberté2 » qui a pour mission de «globaliser la prévention et de stopper la dérive massive de la jeunesse loin de toutes utopies éducatives». On voit déjà se dessiner des problématiques autour de la jeunesse qui vont peu changer: la jeunesse chômeuse, les jeunes dangereux

ES relations entre les jeunes et les institutions locales pren-

Bachmann et Le Guennec, 1996. À l’origine de cette loi, une enquête : DONZELOT J., OBLET T., Enquête sur la nouvelle politique de prévention, CEPS, 1985.
1 2

PRENDRE PLACE DANS LA CITÉ. JEUNES ET POLITIQUES MUNICIPALES

plutôt issus de l’immigration, l’inquiétude et l’insécurité menaçante. La jeunesse devient un enjeu politique, prenant place sur la scène publique par l’intermédiaire d’actions relayées, voire amplifiées, par les médias. La jeunesse qui intéresse cet ouvrage habite la périphérie des grandes villes, elle est souvent issue de l’immigration et appartient au milieu populaire. Pourquoi cette jeunesse plutôt qu’une autre ? Peut-être parce qu’elle reste la cible privilégiée de l’action publique, parce qu’elle fait peur et qu’on lui attribue tous les « maux » de la banlieue, parce qu’elle semble étrangère et donc étrange. Il m’importe d’interroger le point de vue de cette jeunesse qui se dit capable de se positionner comme actrice de sa vie, qui veut s’imposer comme une ressource sociale, comme porteuse de projets, souhaitant montrer jour après jour sa capacité à « prendre place » avec ou sans l’aide des institutions. Il n’existe pas « un » type de « jeune de banlieue », mais une typologie multiforme de cette jeunesse3, qui revendique différemment son envie de prendre place. De leur côté, les institutions interviennent dans une optique préventive de lutte contre la violence et deviennent un outil indispensable dans la prise en charge de la jeunesse. Si l’on se penche sur le sens politique de l’institution, sens qui nous intéresse tout particulièrement, on peut définir l’institution comme un ensemble d’appareils et de procédures de négociations visant la production de règles et de décisions légitimes4. L’institution assure la régulation des rapports sociaux. Ses modalités d’interventions vont évoluer avec les ans et le public concerné, aboutissant, dans certains cas, à des formes de valorisation de la jeunesse. Le fait que l’institution locale permette aux jeunes d’apprendre la vie en société et de tisser des liens, reste un enjeu à étudier et à comprendre pour saisir le positionnement de chacune des parties. Les institutions qui ont en charge la jeunesse sont diverses. Dans ce travail, l’institution la plus présente reste la municipalité et son service jeunesse. On sait combien le pouvoir municipal a changé depuis les années 19805 et la mise en place de la décentralisation. L’institution municipale a installé son pouvoir en développant une politique de proximité, sans pour autant
Marlière, 2005. Dubet, 2002. 5 Gontcharoff, 2002.
3 4

18

INTRODUCTION

l’accompagner systématiquement d’une concertation. Ce sont des décisions politiques6 qui permettent la mise en place d’actions en direction de la jeunesse, les jeunes par leurs actions ou leurs positionnements pouvant influencer ces décisions. La politique locale de la jeunesse naît et évolue grâce à des interactions qui existent entre les jeunes et l’institution municipale. Ces deux dimensions sont liées et doivent être étudiées ensemble. Au même titre que la jeunesse, l’institution locale prend différentes formes. Une seule et même institution peut en cacher bien d’autres. Je m’intéresserai donc à la municipalité comme institution locale développant une politique destinée à la jeunesse, relayée sur le terrain par le service jeunesse. Les travailleurs sociaux qui ont en charge la jeunesse sont les acteurs du fonctionnement institutionnel qui nous intéresse. Leur dispersion entre de multiples employeurs, leur diversité professionnelle et de statut, mais aussi de formation et d’histoire personnelle, n’aident pas toujours à rendre clairement lisible leurs actions7. Dans le cadre de cet ouvrage, les travailleurs sociaux rencontrés se situent dans le domaine de l’animation8 pour une grande majorité. Cette profession récente a toujours eu du mal à se faire reconnaître. Le tâtonnement dans la mise en place de diplômes sanctionnant une formation et la pratique de certaines institutions d’employer des jeunes sans formation diplômante, ne facilitent pas la reconnaissance de ce domaine d’activité. L’animation peut-elle alors être considérée comme la profession de toute une vie ? L’observation de cette profession participe de la compréhension des fonctionnements de l’institution locale. S’ils sont positionnés comme professionnels par l’institution, ces animateurs sont souvent eux-mêmes à peine sortis de la jeunesse, se confondant parfois, sur le terrain, avec le public vers lequel portent leurs interventions. Eux aussi cherchent une place dans l’institution locale développant un jeu d’équilibriste entre le public jeune, les élus, les adultes et les professionnels des autres services sociaux. Ils peuvent devenir tour à tour, acteurs et usagers de l’institution qui les emploie, et c’est sûrement là que réside toute leur difficulté à se positionner vis-à-vis de la population.
6

7

Grawitz et Leca, 1985. Abbaléa, de Ridder et Gadéa, 1998. 8 Augustin et Gillet, 2000.

19

PRENDRE PLACE DANS LA CITÉ. JEUNES ET POLITIQUES MUNICIPALES

Mon travail ne serait pas complet si je ne m’intéressais pas à une pratique juvénile très ancrée, mais aussi systématiquement associée aux quartiers des banlieues : le rap. Celui-ci s’impose, au-delà de la chronique sociale portée par les textes, comme un agent de socialisation pour les jeunes qui le pratiquent. Ce travail examine, d’une part, comment une institution utilise une pratique juvénile, le rap, pour encadrer « sa » jeunesse et, d’autre part, comment cette institution est capable de mettre en lumière ce groupe d’âge ou de le faire disparaître au gré de ses besoins politiques et sociaux. Comment les jeunes se positionnent-ils par rapport à de tels actes et comment développent-ils des savoir-faire qui leur permettent d’user, à leur convenance, des fonctionnements de l’institution ? Par quelles interactions les jeunes et les institutions se rencontrent-ils pour avancer et mettre en place une politique locale satisfaisante pour le plus grand nombre ? Cet ouvrage s’interroge donc sur les interactions qui apparaissent entre les jeunes et l’institution locale lors de la mise en application d’une politique conçue pour la jeunesse. Les résultats tendent à mettre en lumière une jeunesse qui peut être considérée comme une ressource et une institution qui, souvent inconsciemment mais guidée par les interactions avec les jeunes, accepte d’ajuster sa politique en direction de la jeunesse. J’ai pu observer les jeunes au sein de l’institution, mais aussi les animateurs dans leur activité professionnelle. Ce sont les petites histoires, les anecdotes, comme les événements officiels, qui m’ont permis d’appréhender les différentes dimensions des relations entre les jeunes et l’institution locale. Tout au long de ce travail, je me suis laissé porter par mes observations, notant mes réflexions sur le moment, face aux faits. Celles-ci ont dû être réinterrogées après une mise à distance nécessaire. Si la question de la socialisation réciproque sous-tend toutes mes notes, elle ne m’est apparue clairement que vers la fin de mon travail. L’émergence tardive d’hypothèses est à relier à la méthode ethnographique qui ne se sert pas du terrain pour vérifier une théorie, mais bien pour la construire au fil des observations. Au-delà d’une démarche de recherche, la richesse d’une telle méthode réside dans la proximité avec le terrain et ses acteurs. Cette méthode expose le chercheur, malgré les pressions qu’il peut subir, à la création de liens sociaux et amicaux. Le chercheur s’inscrit dans son terrain de recherche en tant 20

INTRODUCTION

qu’acteur et acquiert ainsi de nouveaux savoirs. C’est le principe même de l’observation participante. La démarche ethnographique est une méthode qui permet de repérer un monde inconnu, de l’observer en y séjournant un certain temps pour que l’étrange devienne familier. Cet ouvrage est le résultat d’un travail de recherche mené de façon socioethnographique9. Ce texte est composé à partir de mes carnets d’ethnographe qui ont souvent fait l’objet d’une réécriture. Ces données sont complétées par les souvenirs qui restent attachés aux notes prises quelquefois à la hâte. Le lecteur trouvera des témoignages directs restitués en « petites histoires » repérables par une mise en forme différente. Lorsque j’aborde le discours officiel de l’institution, j’utilise l’italique pour différencier mon propos du discours municipal. Lorsque je restitue une parole, je la mets « entre guillemets ». Enfin, lorsque j’utilise un mot, un sigle ou une expression référencés dans le glossaire, un astérisque* indique un renvoi. Si, dans cet ouvrage, je m’applique à produire des connaissances sur les fonctionnements d’un service jeunesse et de certains jeunes, mon propos ne vise pas la définition de solutions aux problèmes rencontrés. Ce travail doit être lu comme une monographie révélant les pratiques des acteurs d’un terrain et les processus qui se développent, à un moment donné et durant un temps bien défini. Ce livre apporte un témoignage sur le quotidien d’un service jeunesse dans une ville de banlieue. Il montre le positionnement des jeunes dans ce service au travers de leurs usages, de leurs revendications et de leurs interventions dans leur recherche d’une place sociale reconnue. Il tente donc de comprendre ce qui se passe dans les périphéries des grandes villes entre les jeunes et les institutions locales. Il observe comment des interactions peuvent naître au quotidien, à partir du développement d’une interconnaissance, d’activités entraînant à la fois une prise de position des jeunes dans le jeu social et la mise en place d’une politique de jeunesse, les animateurs ayant aussi une place à tenir dans le lien qui se construit entre les jeunes et les institutions locales.

9

Cf. en annexe la présentation de la méthode de recherche.

21

CHAPITRE I

Saint-Denis, un contexte particulier

L

A ville de Saint-Denis et son service jeunesse constituent donc mes espaces de recherche. Je vais, en me référant à mon recueil de données, présenter la ville de Saint-Denis dans ses particularités, puis la position qu’elle a décidé d’adopter au sein de la politique de la Ville mise en place en Seine-SaintDenis. Cela me permettra d’exposer la politique jeunesse affichée par la municipalité et mise en œuvre par le service jeunesse. Nous verrons alors comment ces volontés politiques sont traduites sur le terrain et comment les jeunes s’inscrivent au sein de ces orientations. Cela devrait nous permettre de saisir les fonctionnements de l’institution locale et les relations qui naissent avec les jeunes en se basant sur mes observations, faites durant un temps donné à un moment précis, à l’image d’un instantané qui se révélerait progressivement sous nos yeux. Lors de mes premiers contacts avec Saint-Denis, j’ai été frappée par les particularités géographiques, architecturales et fonctionnelles de la ville. Il m’a donc paru intéressant de comprendre ces phénomènes. Pour cela, il semblait évident de commencer par l’histoire de la ville. Comprendre ce mélange que l’on ressent si fortement entre l’histoire passée et présente, l’ancien et le moderne, qui laisse une impression de saut dans le temps. Mais pour comprendre l’histoire de la ville, il faut la situer dans celle de la banlieue.

PRENDRE PLACE DANS LA CITÉ. JEUNES ET POLITIQUES MUNICIPALES

Vivre en banlieue Toute ville est assortie d’une banlieue plus ou moins étendue, plus ou moins marquée par son histoire politique. Avant de devenir « rouge », il a fallu que la banlieue naisse et se développe comme un espace à part entière. Au Moyen Âge, la banlieue était l’étendue d’une lieue autour d’une ville sur laquelle s’étendait le ban, c’est-à-dire l’autorité de la ville1. Les définitions des banlieues évoluent avec le temps. On passe d’une définition juridique à une définition sociale2. Aujourd’hui, la banlieue est constituée de communes qui dépendent d’une ville centre, mais qui sont administrativement indépendantes. L’évolution des banlieues françaises est repérable dans le temps sous forme d’étapes. D’abord les faubourgs avant la révolution industrielle, ensuite la banlieue industrielle jusqu’à la Première Guerre mondiale, puis les lotissements pavillonnaires dans l’entre-deux-guerres, les grands ensembles pendant les trente glorieuses et enfin, les années 1970, les villes nouvelles et la rurbanisation3. Aujourd’hui, la banlieue est la scène de restructurations et de réaménagements, surtout au sein des grands ensembles4. Dès 1870, l’industrie cherche à se développer dans des espaces libres. Les usines se multiplient au-delà des « fortifs » construites sous le second Empire, entraînant avec elles les ouvriers et leur habitat. Se dessinent, autour de Paris, trois types de banlieues5 : une banlieue « bourgeoise » composée de rentiers et de propriétaires, installés dans l’Ouest parisien, une banlieue « ouvrière » située au Nord et Nord-Est à l’emplacement des usines, une banlieue « paysanne » dans le Sud de la capitale, regroupant des maraîchers et d’importantes fermes laitières. Durant l’entre-deux-guerres des lotissements pavillonnaires se développent tout autour de Paris, la crise du logement poussant l’État à accorder des aides aux acquéreurs de terrains constructibles. Chacun peut alors faire construire ou construire
Merlin, 1996. Boyer, 2000. 3 Merlin, 1999. 4 Vulbeau, « Souvenons-nous des grands ensembles, ces objets maudits de la mémoire des villes », 2001. 5 Ménanteau, 1994.
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SAINT-DENIS, UN CONTEXTE PARTICULIER

soi-même son pavillon. À l’immigration provinciale vient s’ajouter les Italiens qui vont s’insérer progressivement dans la région parisienne. La Plaine Saint-Denis est alors une agglomération ouvrière qui comprend Saint-Ouen, Aubervilliers, La Courneuve toutes communes ouvrières. Bobigny et Drancy sont peuplées d’employés et d’ouvriers venus profiter du bon air des champs. Dès lors, les banlieues vont commencer à chercher l’affirmation d’une existence indépendante par rapport à Paris. Le logement ouvrier se développe à l’initiative de certains patrons qui s’engagent socialement, avec une volonté d’éduquer l’habitant et de l’orienter vers un idéal de vie « petit-bourgeois », soucieux d’une place honorable dans la société. Dès le XIXe siècle, les hygiénistes insistent sur les bienfaits du grand air et du soleil. Ces nouvelles idées inspirent les constructeurs de logements sociaux qui mettent en œuvre le principe « airlumière-soleil » en adoptant la cité-jardin6. Parmi les premières cités-jardins7 créées par Henri Sellier autour de Paris, on trouve celles de Drancy, de Nanterre et de Suresnes. On construit du logement individuel commun sous le nom de lotissement. Il faut noter que l’Office départemental du logement les considère alors comme des cités provisoires. Pourtant, la demande de logement est de plus en plus forte. On doit remplacer le logement pavillonnaire par le logement collectif. Henri Sellier appartenant au courant moderniste dont le chef de file est Le Corbusier, fait le choix d’une construction de « cité-jardin verticale » autour de Paris. Dès 1928, il prône la simplicité des formes et les toits en terrasse. Les terrains manquent, il faut donc rationaliser la construction. À Suresnes, Puteaux et Champigny, la conversion verticale est définitive. La cité-jardin de Drancy-La Muette8 est la dernière de l’ère Sellier (1932-1935). Non loin sera édifié le premier grand ensemble de la région parisienne de par ses modalités constructives et ses formes urbaines. Il concentre 1 250 logements sur 10 hectares et préfigure déjà les grands ensembles d’après la Seconde Guerre mondiale. Idéologiquement, économiquement et techniquement, la France de 1935 est prête pour l’aventure des grands ensembles.
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Burlen, 1987. Da Costa Rodrigues De Camargo, 1982. 8 Bourgon, 2002.

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