Principes et typologie des discours universitaires

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Discours de l'université, dans l'université, sur l'université : leur analyse implique une réflexion concernant leur(s) définition(s), leurs caractéristiques et leurs principes. Les profondes mutations actuelles de l'enseignement supérieur ne sont pas sans conséquences sur le fonctionnement, la pratique et les finalités de l'université et, partant, sur les spécificités linguistiques et socio-langagières. Les contributions de ce volume envisagent tout d'abord les principes et les enjeux des discours universitaires, puis analyse leurs formes et leurs types.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296243477
Nombre de pages : 327
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Sommaire
Jean-Marc DEFAYS:
Défense et illustration de l’analyse des discours universitaires ....................... 9

A.PRINCIPES ET ENJEUX
Sémir BADIR:
Pour une description raisonnée des discours épistémologiques ..........................25
Prisque BARBIER:
Modalités et modes de communication des discours universitaires..................37
Karine BERTHELOT-GUIET:
Discours universitaires, discours professionnels : croisements et
hy47bridations ..................................................................................
Kjersti FLØTTUM:
Une perspective comparative de langue et de discipline sur les écrits
scientifiques : standardisationvsdiversification .......................................57
Olga GALATANU:
Le discours « définitionnel » de l’identité universitaire : un processus de
dénomination en cours......................................................................69
Dominique MAINGUENEAU:
Les discours universitaires, entre appareils et discours constituants ...............85
Sophie MOIRAND:
Qu’est-ce qu’un discours universitaire de recherche en lettres et
langues ?.......................................................................................95
Marie-Anne PAVEAU:
Vices etvertus du discours universitaire : une perspective éthique .............. 111

B.FORMES ET TYPES
Driss ABLALI:
Divorcer de la discipline. Vers une nouvelle configuration générique de
l’Article scientifique ...................................................................... 125
Hanne Leth ANDERSEN:
Le nouveau discours universitaire : textes de présentation, marketing et
recrutement—......................................... 139Vers un discours d’entreprise
GeorgetaCISLARUetChantalCLAUDEL:
Le descriptif des cours de méthodologie, un discours métaréflexif ? ............. 151
RobertCONNOR:
The academic profession as displayed in the universitylecture ................... 163
AnneDISTER:
La segmentation en unités minimales est-elle propre au genre ? Quatre
discours académiques à la loupe ........................................................ 175
SylvieFERRANDO:
Qu’est-ce que l’édition d’un discours universitaire scientifique
aujourd’hui ?Étude de critères et de méthodes...................................... 187
Zekiye Tüge TopcuGÜLqEN:
The popular in the academy: a bridge too far? ....................................... 199
ThierryHERMAN:
Rhétorique des incipit dans les articles scientifiques en sciences
humaines et sociales ...................................................................... 215

Principes et typologie des discours universitaires

Elaine HEWITT:
The university discourse of thesis-writing and the case of the
disappearing discussion chapter......................................................... 229
Nadine LUCAS:
Le discours des géographes en situation pédagogique, académique et
médiatique.................................................................................. 245
William PETTY:
Compétences discursives et littératie conceptuelle ................................. 255
Jocelyne ROBERT:
Uniformisation des critères de publication et émergence de « nouveaux »
discours dans le domaine des sciences de la gestion................................. 267
Carmen-qtefania STOEAN:
La dimension interactionnelle du discours universitaire écrit...................... 283
Eija SUOMELA-SALMI:
Résumés des articles scientifiques : conventions disciplinaires,
langagières ou pragmatiques ?........................................................... 297
Maria ZAO%SKA:
Communicating criticisms through written university genres ...................... 313

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Défense et illustration de l’analyse des
discours universitaires

Jean-MarcDEFAYS
Université de Liège

RÉSUMÉ
En espérant contribuer à justifier, à baliser, à éclaircir quelque peu le champ de
recherche et de réflexion, relativement nouveau, qui fait l’objet des études aussi variées
que spécialisées de cet ouvrage, nous nous proposons, dans cet article introductif,
d’aborder trois questions générales qui couvrent l’ensemble de la problématique.
La première concerne la définition et la caractérisation des discours universitaires,
ou plus précisément la topographie du terrain encore vague qu’ils occupent, avec des
copropriétés, des mitoyennetés, des indivisions, des servitudes à débrouiller.
La seconde question est de savoir comment caractériser ces discours universitaires
par leurs propriétés internes ; pour cela, nous discuterons à titre exemplatif
quelquesunes des particularités que lui ont attribuées des professeurs de différentes disciplines
que nous avons soumis à un premier sondage.
La troisième question portera sur la responsabilité, l’actualité, les enjeux d’une
analyse de ces discours compte tenu des bouleversements que connaît depuis quelques
années l’institution universitaire et dont nous présenterons les principaux vecteurs, en
envisageant leurs impacts sur les discours concernés.
* Cetouvrage constituelesactesducolloqueorganisépar l’Université Libre de
Bruxelles,l’Université de Liège et l’Université Catholique de Louvain,les 24,25 et 26
avril 2008, àla FondationUniversitaire de Bruxelles, grâce àl’aide de ces trois
universités, ainsiqu’à celle duFondsNationaldela Recherche Scientifique
etduCommissariatGénéraldesRelationsInternationalesdelaCommunauté française deBelgique,
institutions queleséditeurs remercientchaleureusement pour leur précieuxconcours.
MOTS-CLÉS
Analyse dudiscours •discours universitaire•discours scientifique•internationalisation
•épistémologie.

ABSTRACT
We hope to contribute to the justification, and to the clearing away and clearing up
(to some extent) of this field of research and reflection, which is relatively new, which is
the object of studies as varied as they are specialized in the present work*, and so in
this introduction we propose to consider three general questions that cover the entirety
of the problematic.
The first concerns the definition and the description of university-based discourse,
or more precisely the topography of the terrain, still unclear, that this discourse

Principes et typologie des discours universitaires

occupies, along with its shared properties, its common boundaries, its areas of
indistinction, and its dependencies, all remaining to be made clear.
The second question is to know how to describe university-based discourses
according to their internal properties; in order to do that, we shall discuss in an
exemplifying way some of the particularities that have been attributed to this discourse type
by professors of different disciplines who have responded to our initial survey.
The third question bears upon the responsibility, the actuality and the enjeux
involved in an analysis of this discourse, taking account of the upheavals that the
institution of the university has been subjected to in recent years, concerning which we shall
consider the principal vectors, and their impacts upon various discourses.
*This work constitutes the acts ofthesymposium organized by the Université Libre
de Bruxelles,the Université de Liège andthe Université catholique de Louvain,on
April 24th,25th and26th,2008, in the FondationUniversitaireof Brussels,thanks to
the help ofthesethreeuniversities, as wellas ofthe FondsNational pour la Recherche
Scientifique andthe CommissariatGénéralauxRelationsinternationales ofthe
Communauté françaiseof Belgium, institutions whichthe editors thank warmlyfor their
preciouscollaboration.
KEYWORDS
Analysis of discourse• universitydiscourse• scientific discourse•internationalisation •
epistemology.

1.

Cadre et objets

*

*

*

Nous nous sommesdéjà demandé ailleurs (Defays 2006) sila dénomination
« discours universitaires» couvrait lesdiscours tenusparet/oupourles universitaires
(définition personnelle) ;et/ou tenusdansl’enceinte d’uneuniversité, del’auditoire àla
salle duconseil, en passant par le bureaududoyenet leséminaire desétudiants
(définition situationnelle) ;et/ou tenussurl’université,ycompris pard’autres personnesen
d’autres lieux (définition thématique).Il reste évidemmentàprécisercequel’onentend
par une «université » et un«universitaire ».L’ensemble foisonnantdesinstitutionset
desétablissements quiportent ou réclament lenomd’»université »esten pleine
restructurationetil risque de demeurer longtemps trèsinstable;doit-on parexempley
comptercertainesécoles, « hautes», «normales»ou«supérieures», collèges, instituts,
centresd’expertise,laboratoires, etc. ?Commencentaussi à apparaître des universités
virtuellesdont les structureset l’encadrement sontencoreplus labiles.Sileprincipe de
base est qu’uneuniversité associe étroitement l’enseignement (supérieur)et larecherche
(scientifique),on sait toutefois qu’ellenelescombinepas tout letemps ni àtous ses
niveaux, certainsdépartements, enfonctiondeleurs spécificités,se consacrant plutôtà
l’un ou plutôtàl’autre de cesdeux pôlesd’activités.On nepeut pas non plus oublier les
tâchesadministrativeset le discours yafférents,qu’ils soientassurés par les
professionnelsdel’administration ou lesautres membresdel’institution,ycompris lerecteur.

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Principes et typologie des discours universitaires

Iln’est pas moinsdélicatd’identifieretde caractériser les personnes quel’on peut
dorénavantdénommer«universitaires».Premièrement, faut-il réservercette
désignationaux professeursattitrés qui,par principe aussi, devraientêtre àla foisenseignantset
chercheurs,mais quisont souvent obligésdesacrifier l’uneou l’autre de ces
responsabilités,souventà cause d’un supplémentdetâchesadministratives ?On se demande
d’ailleurs sinous n’assistons pasàune dissociation,voireunespécialisation, dans la
répartitionde ces responsabilités qu’un seulet mêmeprofesseur nepeut plusassumer
seulcomme auparavant.Parcontre,on peutaussiobserver une déprofessionnalisation
du métierdeprofesseur universitaire(«ordinaire ») puisque denombreux membres
(« extraordinaires»)ducorps professorald’universités y sontdeplusen plus souvent
engagés pour yenseigner ou yfaire delarecherchesurbase deleurexpérienceoude
leurexpertiseprofessionnelles,parfois mêmesans letitre de docteur.Deuxièmement,se
poselaquestiondeschercheurs quin’enseignent pas ou quinele feront qu’àunautre
stade deleurcarrière, etaussi celle del’étudiant universitaire :mêmes’il s’yinitie
progressivement, et mêmesi cette initiation n’est pas toujourscouronnée desuccès,
l’étudiant n’en restepas moinsàla fois unconsommateuret un producteurde discours
universitaires pendant sa formation.Et qu’enest-il,troisièmement, des membresdu
personneladministratif dont lerôles’estdernièrement sensiblementaccruau pointde
devenir lesintermédiaires privilégiésaveclemonde extérieuretentrelesdifférents
typesdepersonnels — professeurs, chercheurs, étudiants — sur qui il s’est parailleurs
déchargé(vialesNTIC)d’unepartie deses tâches,parexemplela gestionducourrier,
desinscriptionsdesétudiants, des programmesde cours, desépreuvesetexamens, des
projetsderecherches ?
Voilà doncquelques-unsdes problèmes queposent la définitionet la délimitationdu
cadre denotre analyse dudiscours,qu’ilfaudrarégler progressivementet revoir
régulièrement.Concernant la constitutionducorpus,un petit sondage effectué en 2007auprès
d’une douzaine de collèguesde différentesfacultésd’universitésfrancophonesde
Belgiquepermetde donneràtitre indicatif cetaperçudéjà fort riche,tantàl’oral:

cours magistral, conférence,séminaire, dispute, débat,leçon publique, défense
(présentation, commentaires…), examen (questions-réponses),travaux pratiques,
« clinique »,entretien, communication scientifique, «session poster», conseil
scientifique, académique,réunion, conversation, etc.
qu’àl’écrit:
syllabus,ouvragesetarticles (pédagogiques,scientifiques, devulgarisation),
coursà distance(site Internet),mémoire,thèse,projetderecherche,résumépour
colloques, actesde colloque,rapport (derecherche, delecture, destage…),
procès-verbal, examen (questions-réponses),notesde cours, courrier (postal,
électronique), Internet, etc.
L’analyse des rapports, complexesetinstables, entrelesdiscours universitaires
orauxetécritsestdéjà fort révélatrice du mode de fonctionnementdela gestiondu
savoiràl’université(voirWaquet 2003);d’autres typologies neseraient pas moins
instructives.On peut parexemplepartirdu principequelesdifférentsdiscours pratiqués
entreles mursd’uneuniversité(où l’enquêteur sepromèneraitavecunenregistreur ou
unephotocopieuse) relèventforcémentd’une des troiscatégories suivantes:la
première,la catégorie desdiscours-objets ;laseconde, celle desdiscours-instruments,

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Principes et typologie des discours universitaires

et, finalement, la troisième, celle del’analysedesdiscours quiprendpour objets les
deux première catégories (dontelle continueraitcependantà fairepartie)etdans
laquelleon rangerait lesarticlesde cerecueil.
Rares sont lesdisciplines scientifiqueset lescoursde facultés quinesoient peu ou
proubasés sur l’étude critique de discours-objets,que cesoitd’œuvres littéraires, de
documentshistoriques, derécitsdetémoins, d’anamnèses médicales, d’articlesdelois,
detranscriptionsd’expériences, de bilansd’entreprise, deprogrammes politiques, etc.
Lesdéveloppementsdel’analyse desdiscours ontdémontréquerien nepeut lui
échapper:non seulement les linguistes quis’y livrent ontdroitde cité dans toutes les
spécialités,mais tout spécialiste estd’abordspécialiste des modalitésdeproduction,
d’interprétation, d’évaluation, de gestiondesdiscoursappartenantàsondomaine.Il
entre dans les responsabilitésdel’université d’apprendre àsesétudiantsà comprendre, à
utiliser, à analyser lesdiscours-objetsen rapportavecleurfuturespécialité, et, dans
plusieurscas, à en produire aussi eux-mêmes,parexemple àrédiger les statutsd’une
association,unarticle depresse, à donner uneleçondevantdesélèves.
S’il l’on peutavancer qu’il ya autantde discours-objetsque dematièresdites
universitaires,on peutaussisupposera contrarioquelesdiscours-instrumentseux se
ressemblentdavantage dans lamesureoùilscaractérisent une institution ou une
pratique discursivespécifiques (comptetenudes réservesci-dessusémises).C’est
précisémentà ceniveau quel’on peutexaminer les particularitésdu oudesdiscours
universitaires:sil’on traite différemment la «passion» dans lesdépartementsdelittérature,
depsychologie, de droit, cesdiscours partagent suffisammentdepointscommuns pour
quel’on puisselesdésignerde discours universitaires,lesassocier (dans le cadre de
l’interdisciplinarité,parexemple), et pour quel’on nelesconfondepasaveclesdiscours
delapressepopulaire, delalittératuresentimentaleoudel’exhortation religieuse.
Lepartage entre discours-objetsetdiscours-instrumentsn’estévidemment pas
étanche :le discoursdu professeurdelittératuresera certainement plus littéraire(surtout
danscertains typesd’approches, dénommées précisément« intersubjectives») que celle
du professeurde biologiemoléculaire.Dans lamesureoù, danscertainesfacultés,
beaucoupdeprofesseurs,nous l’avonsdit, exercent lemétieràl’extérieur, il ya aussi
confusiondesdiscours:quand il prendlaparole àl’université, est-celeprofesseurde droit
(demédecine, d’économie…) quiparle àsesétudiants ou l’avocat (lemédecin,
l’homme d’affaires…)expérimentéquis’adresse à des (futurs)collègues ?
Pourapprofondircettetypologie,nous nousinspireronsdelatriplemissiondu
professeur tellequ’on latrouve décrite dans lesdifférents statuts ouchartes
d’universitésbelges ouétrangères, àsavoir les missionsd’enseignement, derecherche,
etdeservice àla communauté(universitaireouextra-universitaire,quel’ondésigne
aussi dubeau nomde «citoyenneté »),pour nousdemander siundiscours ne
correspondrait pasà chacune de ces responsabilités:le discoursprofessoral,le discours
scientifique,le discoursdecommunicationgénérale,surtoutadministrative.
Mêmes’ils sontfort
proches,qu’ilsconnaissentbeaucoupdevariantesetdesousgenres, et qu’ilsinteragissentcontinuellementdans letravaildu professeur universitaire,
ilfaudraitd’abordnoterattentivement lesdifférencesentrele discoursprofessoralet le
discoursscientifique,quinesont pasdestinésaux mêmes personnes: desétudiants,
d’unepart, des paires, d’autrepart ; quinevisent pas lemêmeobjectif : développer le
savoirdesétudiants (appelésàl’assimileretàlerestituer lorsdel’examen), d’unepart,
développer lesavoirengénéralencollaborationavec d’autres scientifiques (appelésà

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Principes et typologie des discours universitaires

confirmerouinfirmer la contribution), d’autrepart ;quinerépondent pasaux mêmes
exigences:le discours scientifiquerequiert l’exhaustivité et l’économie, alors que
certaines méthodes pédagogiques reposent sur laredondance,
d’autres,pluscontemporaines,sur larétentiond’informationsetd’explications (qu’ilest plus profitable de
laisser lesétudiantscherchereux-mêmes).Àcepropos, d’intéressantescomparaisons
pourraientêtre faitesentrel’exposé d’un mêmesujet par un mêmeprofesseurdevant
différents publicsd’étudiants (discours pédagogique), de collègues (discours
scientifique), deprofanes (discoursdevulgarisation)…
Lenouveaucontexte,sur lequel nous reviendrons plus loin, a développé au seinde
l’universitél’usage dudiscoursdecommunication,non seulemententrelesdifférentes
catégoriesdu personnel universitaire,maisaussi aveclemonde extérieur où l’université
doit valoriser sonimage et multiplier sescontacts,notamment viales médias, avec
d’autres universités, avec d’autresacteurs sociaux, avec des partenaireséconomiques,
avecles milieux professionnels, etaussi aveclepublicoù seront recrutés lesfuturs
étudiants, chercheurs,professeurs.L’université-tourd’ivoire,quipratiquaitdesdiscours
réservésauxinitiés, alaissélaplace àl’universitémédiatique,qui communique,qui
rayonne,quiséduit.
Pourassumercetteresponsabilité de «service àla communauté »,de
«citoyenneté »,leprofesseurestamenélui aussi àpratiquerce discoursde communication qui
peut osciller —eninterneouenexterne—entrele discours purementinformatif, dans
saversion laplusadministrative, et le
discoursargumentatif,pourconvaincre(lesautoritésacadémiques,lescommissionsderecherche,les partenaireséconomiques), et qui
peut mêmetendrevers le discours militant,propagandiste,publicitaire,quand
ceprofesseurestappelé àreprésenteretà défendresondépartement,son université dansdes
réunions, dansdescongrès, dansdes salonsdesétudes oudelarecherche.
Cesdiscoursprofessoral,scientifiqueetdecommunicationsont
pratiquésenalternance dansdes proportions trèsdifférenteschez tel ou tel professeur, enfonctiondeson
profil, desesfonctions, del’évolutiondesa carrière dans l’institution.Non seulement
cesdiscours ne cessentdese combiner,maisilestévidentaussiqu’ils se contaminent
delamêmemanièrequenousavions observéune certaineosmose
entrelesdiscoursobjetsetdiscours-instruments.Nous verrons plus loin quelsimpacts les mutationsdu
mondeuniversitairepeuventavoir sur lesdiscours qu’on y pratique,mais on peut
répétercequi a été évoquéplushaut,quele discoursdecommunicationprend deplusen
plusdeplace etd’importance autantdans le fonctionnementdel’université,que dans
l’emploi du tempsdeson personnelacadémique, commesionassistaitactuellementà
une fonctionnarisationdudiscours, et partantdu métierdeprofesseur.

2.

Caractéristiques et variantes

Dans lesondage évoquéplushaut,nousdemandionségalementànoscollègues
d’indiquer, en première analyse,quelques propriétés, àleurs yeuxessentielles, du
discours universitaire.Ainsi, ce discours, ici entenducomme celui del’enseignementet
delarecherche confondus, a-t-ilétéqualifié, dans les réponses obtenues, d’abstrait,de
décontextualisé,d’impartial,deformel,destructuré,deprécis,decritique,
d’autocritique,d’univoque,despécialisé,d’argumentatif,mais surtout, caractéristiques
les plusfréquemment utilisées, d’objectif,demodalisé,dedense,d’intertextueletde

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Principes et typologie des discours universitaires

logique. Toutesces particularités — relevées,rappelons-le,par les
professeurseuxmêmes — mériteraientévidemmentd’être confirmées par un plus large échantillonnage
etconfrontéesàune analyse interne détaillée desdiscoursen question.Nous nous
contenteronsici d’épingler lescinqdernièrescaractéristiques.

2.1. Objectivité et incertitude
Sur leplandel’énonciation,lesdiscours universitaires se caractérisentet se
différencienteffectivement par le degré d’objectivité et le degré de certitude(modalité
épistémique) queleurénonciateur manifeste.Qu’il réponde àunexamen,rédigesathèse de
doctorat, donneuncours ouécriveunarticlescientifique,l’universitairenoviceou
expérimenté doitinévitablement prendreposition, d’unepart,sur le caractère
indécidable,relatifou vériconditionnel (falsifiable,selonPopper)del’objet qu’il traite—en
fonctiondelanature de cet objet oudelaperspective adoptée—, et, d’autrepart,sur la
possibilité,laprobabilitéou la certitude de cequ’ilavance àson propos —enfonction
del’étatdes/desesconnaissances.Cesdeuxaxes sontdistinctsdans les sciences
humainescomme dans les sciencesditesexactes oùilfautautantassumer lasubjectivité
que douterdel’incontestable(cf. les relationsd’incertitude d’Heisenberg).Encroisant
cesdeuxaxes,on pourrait représenter unchamp où situer lesdifférents typesde
discours (notammentenfonctiondesdisciplines),ouencoreretracer lesdifférentes
étapes par lesquelles passeraient lesdiscours professorauxet scientifiquesenfonction
des progrèsdelarecherche : dans l’angle del’objectivité etdela certitudeminimales se
trouverait l’intuition, àl’origine detoutinitiativescientifique,quipourraitdevenir une
conviction,sila certitudeserenforce,notamment quand elle est partagéepar plusieurs,
ou uneconstatationquandon peut se baser surdesfaits recueillisgrâce à des
observations ouà desexpérimentations, àpartirdesquelles on peutémettreunehypothèseen
vue d’unedémonstration,qui conjuguerait, elle,la certitude et l’objectivitémaximales.
Suivantdivers processuset modalités propresauxdifférentesdisciplines,maisaussi
selon lesaléas parfoisimprévisiblesdudéveloppementdesconnaissances,on peutfaire
l’hypothèsequetoute entreprisescientifique et quetoutdiscours quilui estassocié
suiventet recommencent sanscesse cemouvementdel’intuition vers la démonstration,
avec descombinaisons variablesd’objectivité etde certitude.Le discoursdesétudiants
etdes jeuneschercheursen témoigne demanièresouventcaricaturale.

2.2. Densité(grande quantité d’information)
Vis-à-visdel’interlocuteur,lesdiscours universitaires peuvent remplirdifférentes
fonctions qu’ilfautdistingueraussi,mêmesi elles s’associentfréquemment.Par
exemple,le discours professoral vise àla fois,mêmesi c’està desdegrésdivers, à
informer (en sélectionnant lesdonnéesà exposer) son public d’étudiants, àle
convaincre(en organisantcesdonnées selon une «orientationargumentative »), àle
contraindre(à acquérircesconnaissances, àsuivrelamême démarche et/ouà aboutir
aux mêmesconclusions), àlemettre àl’épreuve(endosant leniveaude difficultés,ne
serait-cequelinguistique,pour lesimuler ou l’évaluer), àlesanctionner positivement
ou négativement (pour l’améliorer ou lerejeter,lorsd’unexamen).Touscesaspects
devraientévidemmentêtre détaillésaussi,mais nous nousarrêterons seulementàla
bipolarisationdesdiscours universitaires qui, dans les nouvelles pédagogies,oscillent

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Principes et typologie des discours universitaires

sans cesse entre leur rôleinformatifetformatif,leparadoxe étant quepour mieux
formerunétudiantilconviendraitdemoinsl’informer,pour qu’il prennelui-même
l’initiative de développer ses propresconnaissances selon ses propres modalités, alors
quelesenseignantsdenaguèreles luilivraient toutepréparées,prêtesàl’emploi.Ainsi
G.Leclercq (1996) propose-t-il,surbase ducélèbretrianglepédagogique de Houssaye,
d’enarticuler les termes selon les trois modèles suivants: «l’enseignantexplique
quelque chose àl’étudiant» dans la formationexplicative(ex.:uncours magistral),
«l’étudiant s’expliquequelque chose grâce àl’enseignant» dans la
formationappropriative(ex.:un séminaire), et«l’enseignantet l’étudiant s’expliquentensemble à
proposdequelque chose » dans la formationdialogique(ex.:tâches problèmes).

2.3. Intertextualité
On saitcombien lesdiscours universitaires sontfondamentalementinterdiscursifs,
dialogiques,polyphoniques,sur leplandeleur objet (laplupartdes scienceshumaines
portent surd’autresdiscours,laphilologie,l’histoire,laphilosophie…)commesurcelui
desdémarches, des méthodes, des théories (quis’imitent,s’influencent,s’opposent…).
Enattestent lataille desbibliothèques,la diffusiondes revues,laproliférationdes
références surInternet.Lalégitimité de cesdiscoursendépend, commelavaleurd’une
thèse, d’unarticleoud’un ouvragescientifiquesdépend du nombre de citations quiy
sontfaites, et lavaleurd’unauteur scientifique du nombre de fois qu’ilestcité dans les
travauxdesescollègues (« coefficientd’impact»),unemanière de convertir
lequalitatif en quantitatif,plusfacile àmesurer.En scienceshumaines,la bibliographietient
parfois lieudepreuves, et leprestige del’éruditionavantagetoujours latête bien pleine
par rapportàlatête bienfaite.Aussi est-ilintéressantde comparer laplace et lerôleque
tient l’interdiscursivité dans lesdifférentsdiscours universitaires.Rappelons rapidement
que cerôlepeutêtre ambivalent, contradictoiremême.D’unepart,oudanscertainscas,
lesavoirestcumulatif et son progrèsdépend del’intertexte,parexemple des ouvrages
quiontdéjà été écrits sur lemêmesujet,sous peine de «redécouvrir l’Amérique »
commemettentengardelesdirecteursdethèse.D’autrepart,oudansd’autrescas,le
savoirestcréatif, et sondéveloppementdépend delanouveauté, del’originalité, de
l’ingénuité du pointdevue,l’intertextepouvantalorsencombrer l’esprit, gêner la
découverte, décourager l’inventivité.Aussilesdiscours universitaires — professoral ou
scientifique— présentent-ilsdescombinaisons, desconcurrences, desdialectiques
variéesentreledéjà ditet l’inédit,qu’ilestaussinécessaire de comparercarelles
participentàleurdéfinition.

2.4. Logique
Enfait,lesdiscours universitaires relèventdeplusieurs logiques, etc’estdeleur
interaction quel’analyse doitavant tout rendre compte :lalogique delapensée,la
logique delaraison raisonnante(lalogique des logiciens),lalogique delalangue,la
logique del’objetconsidéré,lalogique dela culture(delasociété, del’idéologie),la
logique dela discipline,lalogique delarecherchescientifique,lalogique de
l’enseignement,lalogique del’institution, etaussilalogique du marché, du profit
commercial…Il n’y pasévidemment pasd’adéquation systématique entre ces logiques,
principalemententrelalangue,laraisonet laréalité commelepensaient les

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Principes et typologie des discours universitaires

Grammairiensde Port Royalqui estimaient qu’àl’organisationdes motscorrespond
parfaitement l’organisationdeschoses, et quel’esprit parle etconnaîtdans lemême
mouvement (Foucault 1966).La grammairereprésentaitalors lascience des sciences
puisqu’ellemetau jouren lamettanten œuvrelalogiqueuniverselle,un statut quela
linguistiqueretrouvera en partie au vingtièmesiècle, au moment où lestructuralisme
servira demodèle aux scienceshumaines.Actuellement, c’est leparadigme cognitifqui
domineles scienceshumaines, etilestévident quesonéclairage contribuera demanière
significative àla compréhensiondesdiscours universitaires:quandon sauramieux
comment on sait, c’est-à-dire comment on raisonne etcomment onapprend àraisonner,
on saura comment on peut mieuxchercheret mieuxenseigner.On veillera cependantà
nepasconfondrelesconditions (naturelles, innées,universelles)dela cognitionet les
conditions (culturelles, institutionnelles, idéologiques)deses manifestations,les uneset
lesautresdéterminantensemblelesdiscours universitaires selondes modalitésencore à
découvrir.On pourraiteneffetêtretenté d’invoquerdes mécanismescérébraux pour
justifier lesuccèsde certains modèles scientifiques quis’expliquentau moinsautant,
sinondavantagepar lescirconstanceshistoriques,pardes optionsépistémologiques ou
des pressionsinstitutionnelles, commerciales, idéologiques.

3.

Actualité et enjeux

Àvoir lerythme des rencontresetdes publications quileur sontconsacrées,
l’institution universitaire esten traindes’interroger sur lescaractéristiques,les
modalités,lesfinalitésdesdiscours qu’elle façonne et quila façonnent.Il n’estcertainement
pasinutile deseposerdes questions sur les raisons pour lesquelles l’analyse des
discours, ambitieuse etinvasive comme elle eut l’être, a attendu silongtemps pour
s’intéresserauxdiscours universitaires: est-ceparcequ’ona cru jusqu’àtout
récemmentàl’utopie d’undiscours scientifique absolu,quiseraitcomplètement
neutre,transparent,logique,universel,qui conviendraitautantàla botanique, àlaphilosophie, àla
médecine, audroit… qu’àlalinguistique,quipermettraitde décrireson objet sans le
dénaturer, de décrirel’ordre du mondesans le fausser,qui empêcherait toutambiguïté
dans ses rapportsaveclaréalité comme avecl’interlocuteur ?Enfait,lasciencen’est ni
dans l’objet,ni chez lesujet,ni dans le discours que celui-citient surcelui-là,maisdans
leursinter-retro-actions (comme ditE.Morin)chaque foisàremettre encause eten
perspective.Ceserait une illusion ou une imposture intellectuelles (Sokal&Brickmont
1997) que depostuler l’existence etd’imposer l’usage d’un« degrézéro» dudiscours
scientifique, aussique detoutautre discoursd’ailleurs.
Oubienest-cepouréviter lerisquequ’entraîne inévitablement le faitd’être àla fois
juge et partie, deverserdans latautologie,lapétitiondeprincipe,l’autodétermination ?
Il pourraitarrivereneffet, consciemment ou non,qu’une analyse desdiscours
universitaires, en principe descriptive,surbasestatistique,reposesurdes présupposés normatifs
et/oudébouchesurdesconclusions normativesconformesau modèlequel’auteur
scientifiquepratiquelui-même dans sondiscours,ou,plus précisément,quilui est
imposépar ses professeurs,les membresdu jurydesathèseoudescomités scientifiques
descolloquesetdes revuesauxquelsil veut participer.Mais,pouréviterce cercle
vicieux,quise chargera demettre encauselesdiscours universitaires si cen’est les
spécialisteseux-mêmes,par une autocritiquesystématique deleurs pratiquesetdeleurs

16

Principes et typologie des discours universitaires

analyses discursives, etdeleurs
tenantsetaboutissantsépistémologiquesetidéologiques ?Cette autocritiquen’estcependant possiblequesil’on seménage des pointsde
vue alternatifsd’où mettrelesdifférents paradigmes scientifiquesencontexte, en
perspective,quesil’oncultivelesdifférencesdeméthodes, de cultures, de discours
scientifiques.D’où lesenjeuxconsidérablesdes travauxcomme ceux quel’on peut lire dans
cerecueil.
Or l’université estactuellementen traindevivre deprofondes transformations qui
affectentautant ses missions (scientifiques,pédagogiques,sociales,
économiques,politiques) queles stratégies qu’ellemeten œuvrepour les remplir.Danscescirconstances,
ilestimportant, et mêmeurgent quel’analyseuniversitaire desdiscours s’occupe enfin
del’analyse desdiscours universitaires qui doiventindubitablement témoignerde cette
mutation,quil’ont peut-être entraînée(par leur sclérose,leurinadaptation) ou quisont
en traindelasubir (dans le cadre d’uniformisation, d’une instrumentalisation),qui, en
touscas,y participent selondesinteractionscomplexesetintenses qu’ilconvient
d’examiner pour pouvoir lescomprendre etéventuellement lescontrôler.
On retiendra de cettemutationhistoriqueles quatretraits suivants:

3.1.

Démocratisation, popularisation, massification de
l’université

Aucoursdesdernièresdécennies,lenombre d’étudiantsà entreprendre desétudes
universitairesa augmenté demanièresignificative,notamment
parcequ’ontheureusement pu yaccéderdenouveaux publicsd’origines socioculturelles moinsfavorisées.
Mais lapopularité del’université estaussi due audiscrédit (auquelelle a d’ailleurs
probablementaussi contribué)desécoles supérieures non universitaires qui débouchent
plus rapidement surdes professions moins valorisées.Ceci entraîne inévitablement
l’arrivée àl’université d’uncertain nombre d’étudiantsdont lapréparation,lesintérêts
et lamotivation ne correspondent pasauxexigencesd’études universitaires.Il
sembleraitd’ailleurs quelephénomènes’inversemaintenantavecune concurrence deplusen
plusforte entreles universitéset lesgrandesécoles prestigieuses,lesquellesattirent les
étudiants les plusdoués ou les plusambitieuxde certainesbranches.
À encroireles professeurs quis’en plaignent,lamaîtrise delalanguematernelle de
leurs nouveauxétudiantsbaisse année aprèsannée, et,le fossé entrelalanguepratiquée
au niveau secondaire etau niveau supérieur s’accroissant,les universités sesententde
plusen plus souvent obligéesdeproposerdesévaluationsetdesformations
linguistiquesàleursétudiants pourdépister leurséventuellesfaiblesseset lesaiderày
remédieravant qu’ils n’en subissent lesconséquences.Sileproblème dela baisse demaîtrise
de base delalanguesoutenue estbien réel, il nes’agitcependant pas seulementd’une
questiondeniveau,maisaussi d’unequestionde genre.Eneffet,lesdiscours
universitaires nese distinguent pas uniquement par leurdegré d’exigence(vocabulaireplus
riche,syntaxeplusarticulée,textes pluscomplexes…),maisaussiou surtout pardes
normes propresdont lescaractéristiques sont trop rarementexplicitéeset quiportent sur
desformes textuellesetdes procédésdiscursifs spécifiques.Oncommence
heureusementàprendre conscience de ces spécificités, delanécessité delesanalyser, deles
annoncer, d’yinitier les nouveauxétudiantsetchercheurs.

17

Principes et typologie des discours universitaires

3.2. Commercialisation,libéralisation, privatisation de
l’université
On peut observercette deuxièmetendance àtrois niveaux.D’abord au niveaudes
fondements mêmesdel’université dans lamesureoù lemonde économique estdeplus
en plus présentdans ses projets, dans sonfinancement, dans ses organesde décision,
monde dontelle adopteparailleursdeplusen plus les structureset les modalitésde
gestionentrepreneuriales.Ensuite, au niveaudes pratiques universitaires quenous
n’illustrerons que de ces quelquesexemples:le découpage et le calculde
l’enseignementen unitésetcréditscapitalisables ;l’incitationàla compétitionentre
personnes,services, départements, institutilons ;apréférence accordée aux sciences
appliquéesaudétrimentdes sciences pures, aux sciencesexactesaudétrimentdes
scienceshumaines, auxapproches quantitativesdans les scienceshumainesaudétriment
desapproches qualitatives, et, engénéral, àlaspécialisation (deplusen plus précoce et
pointue)audétrimentdela formationde base.Enfin, au niveaudesfinalitésde
l’université,vu l’importancequ’elle accorde deplusen plusàsondéveloppement
économique, àsonimage en terme demarketing,àl’efficacité etau profità court terme,
cecisur un marché desétudiants, desdiplômes, des projets scientifiques, desbrevets, de
plusen plusconcurrentiel.Bref,les universitésd’aujourd’hui doivent vendre, àune
clientèle deplusen plusexigeante, des produitsacadémiquesdeplusen plus
performants,misau point pardesenseignantsetdeschercheursdeplusen plus spécialisés.
Àcepropos,quandon prendun peuderecul,on peut serendre comptequenous
sommesen traind’assisteràunenouvelle étape dans l’histoire del’universitéqui a
toujours rencontréles mêmesdifficultésàmaintenir sonindépendance dans
l’organisationdelasociétépar rapportauxdifférentesformesdepouvoirs.Àsesdébuts,
auMoyenÂge,l’universitéoccidentale a eu toutes les peinesàs’émanciperdu pouvoir
religieux, cequi a donnélieuàunesuccessionde combats, de controverses, de
compromis.Peudetempsaprèset jusqu’àl’époque contemporaine,notreuniversité a
dû négocier sanscessesaliberté académique, avecplus ou moinsdesuccès selon les
cas, aveclepouvoir politique dontelle devait sepréserverdesingérencesdans son
fonctionnementinterne,touten leménageant pour qu’ilassure administrativement son
statutetfinancièrement sonexistence.Sil’université européenne apufinalement
prendresesdistances par rapportà ces pouvoirs religieuxet politiques, aubénéfice desa
souveraineté, desondéveloppementetdeson rayonnementintellectuels, ilestcurieux
de constater que c’est pour sesoumettre aujourd’hui auxconditions,peut-êtrepas moins
contraignantes ni aliénantes, du pouvoiréconomiquequi,sous le couvertdelibéralisme,
depluralisme etde démocratie,n’est peut-êtrepas moins orienté idéologiquementet
menaçant pour laliberté académique des universités, deleurs professeurs, deleurs
chercheurs, etfinalement pour lesenscritique deleursétudiants.Leschapitres que
NaomiKleinconsacraitdéjà en 2000, dans son ouvrageNo Logo,auxcollusionsentre
les universitésaméricaineset lesentreprises qui financent leursenseignementset leurs
recherches, étaient prémonitoires.

18

Principes et typologie des discours universitaires

3.3. Internationalisation,globalisation de l’université
Évidemment liée à la première mutation, l’internationalisation —dans lesensdela
compétitivité comme dela collaboration —estdésormais un des principaux vecteursde
l’évolutiondel’université.Lamultiplicationdescontacts, deséchangesd’étudiants, de
chercheursetdeprofesseurs, des projets, des planifications transfrontalières sur leplan
del’enseignementcommesurcelui delarecherche, esten traindeprofondément
modifier le fonctionnementinterne de chaque institution qui doit non seulement se conformer
à cesexigencesextérieures,mais qui doitaussi,pour survivre,serendrevisiblesur le
planinternational soit par ses qualités (lameilleure),soit par sataille(laplusgrande),
soit par saspécificité(laseule dans tel ou teldomaine), ces
troiscritèresétantinterdépendants selon lescas,tandis quele critère deproximitén’intervient pratiquement plus,
chez lesétudiants,quepour le choixdes premièresannéesd’études.S’ilestdifficile de
contester lesbénéficesde cette internationalisation, ilfaut toutdemêmese demander
s’il n’est pas parfoisinadéquat, contraignant,voire contreproductif d’organiseràtout
prixetdevaloriserà cepointdes revues, des projets, descolloques, des programmes,
desclassementsinternationauxaudétrimentd’initiatives moinsambitieuses,mais
peutêtre au moinsaussipertinentes… sanscompter les risquesd’uniformisation qu’entraîne
inévitablementcetInternationale académiqueetdontil va êtrequestion.
En toutcas,sans même aborder laquestiondel’enseignementet l’usage des langues
étrangères,l’internationalisationa amenéla communautéuniversitaire às’interroger sur
ses pratiques linguistiquesetdiscursives,pouren relever les singularités ouaucontraire
pour tenterdeles neutraliserafindes’inscrire danscette globalisationintellectuelle en
pleinessor.Que cesoit pouraider lesétudiants,leschercheurs,les
professeursàparticiperà cette internationalisation,lesétudescontrastives sur lesdiscours universitaires se
sontdéveloppéesd’abord demanière empirique afinderépondre à desbesoinsconcrets,
avantde devenir unchampderecherchethéorique,spéculatif.En toutcas, comme en
atteste cet ouvrage,onanalyse enfin maintenant lesdiscours pratiquésàl’université
commeonanalyse depuis longtemps lesdiscours politiques,juridiques,médicaux,
publicitaires…

3.4. Uniformisation,standardisation, formatage de
l’université
Conséquencelogique dela commercialisationetdel’internationalisation,lemonde
universitaire esten traindes’organiser, desenormaliser, desestandardiser pour
permettreleséchangeset les projetsévoqués plushaut, ainsiquepour répondre aux
critèresde classification quipermettentdelescompareret surtoutdelesclasser les unes
par rapportauxautres (ranking).N’importequel universitairequise déplacepeut
constater queles universitésdu mondeseressemblentdeplusen plus,que cesoitdans
leur mode de fonctionnement, dans lamanière dont lescours sont organiséset même
enseignés, dans lamanière dont leschercheurset les professeurs sont
recrutés,travaillent (dansdeséquipesinternationales),publient (dansdes revuesinternationales).
Ainsine compte-t-on plus lenombre desystèmescommunsdeprogrammesde cours
(Bologne), d’évaluationdesétudes (ex.:le Cadre EuropéenCommunde Références
pour l’apprentissage des langues), d’évaluationdescurriculum vitaedes professeurset
chercheurs, de « contrôle dequalité » de départementsetdelaboratoires, etc.Encequi

19

Principes et typologie des discours universitaires

concernele discoursàplus proprement parler,leprestige deseulement
quelquesgrandes revuesinternationales pardiscipline(souvent publiéesen langue anglaise dans les
paysanglo-saxons),queles universitairesdetous les pays lisentetdans lesquellesils
rêventdepublier, finit parimposer lemêmemodèle derésumés,lemêmemodèle
d’articles,lemêmemodèle derecherches, inévitablement lemêmemodèle
deraisonnement,peut-êtreles mêmes valeurs scientifiques, éthiques, culturelles, idéologiques.
C’esticiquel’ondoit semontrerattentif auxdommagescollatérauxd’unepolitique
universitaire globalisante et uniformisante.Ilestévident que c’est unavantage énorme
pour la diffusiondu savoir que deneplusavoiràsurmonter
lesbarrièresinstitutionnelles, culturelleset mêmelinguistiques.Mais quels sont lesinconvénients ou les
risquesàterme d’un système etd’undiscours universitairesinternationaux ?Jérôme
Brunner,undes pèresfondateursdelapsychologie cognitive, alarmé de constater que
ces progrès se fontendehors, et même au méprisdel’environnementculturel,rappelle
quelesavoir —autantau niveaudesaproduction que desatransmission
—estindissociable dela culture d’oùilestissu,quil’apermis,quil’aprovoqué.L’implémentation
d’un savoirchezdes personnesàqui ilestétrangerestautant vouée àl’échec,
auxillusions, auxégarements,quel’applicationnisme aveugle demodèles théoriquesd’une
discipline àl’autre.On saitdepuis longtempsen linguistiquequ’il n’yapasdelangue
sansculture,sur leplandesonfonctionnement, deson utilisation, desonapprentissage;
il n’est pas moinsirréaliste, illégitime, dangereuxdevouloirgommer la culture du
savoir, décontextualiser lasciencesous prétexte d’enassurer unemeilleure diffusion, de
favoriser leséchangeset lescollaborations.Celareviendraitàtarir lasource dela
pensée créatrice dontelle émane.
Àcepropos, est-ce favoriser lascience àlongtermeque d’imposer unelingua
francaquin’est lalanguematernelleque d’un petit nombre descientifiques,soit parce
qu’on lajuge— naïvement ou non —dépourvue dorénavantdetoute
dimensionidéologique,soit parcequ’onadopte—consciemment ou non — la culturequilui
estassociée.Les universitairescommencentàs’inquiéterdel’envahissementdel’anglaisdans
les universitéset les laboratoiresdu monde entier, etdeseffets néfastesdelarupture de
plusen plus précoce et radicale desétudiantsetdeschercheursavecleur langue et leur
culturematernelles.Beaucoupannoncent unappauvrissementculturel, et partant
scientifique, d’autres parlentd’aliénation.Nous n’entrerons pas non plusdansce débat qui
fait maintenant l’objetdeplusen plusde discussions.
Revenons uninstant, avantde conclure,l’hypothèseselon laquelleles trois typesde
discours universitairesdécritsaudébutde cetarticle— scientifique,professoral, de
communication — subissentdifféremment l’impactdes vecteursdelamutation qui
vientd’être décrite.Àpremièrevue,sil’uniformisation toucheuniformémentces
discours universitaires,la démocratisationet lapopularisationdel’université
concerneraientd’abordle discours professoral (qui a dû s’adapteràla baisse deniveau),sa
commercialisationinfluencesurtout le discoursdela communication (qui doitêtreplus
attractif), et l’internationalisationest surtoutcontraignantepour le discours scientifique
(qui doitêtre formatépourêtre diffusé).
Sansêtre alarmiste,nous voulons seulementattirericil’attention sur lesenjeux
scientifiques, idéologiques, humainsd’unestandardisationdesdiscours universitairesau
service d’une globalisationacadémique, comme d’unestandardisationdetoutdiscours
au service den’importequelle cause.En uniformisant lesdiscours universitaires,on
uniformise et on orienteles méthodes,lesapproches,leregardqueles scientifiques,les

20

Principes et typologie des discours universitaires

professeurs et leurs étudiantsportentsur lemonde(physique,social), et onuniformise
etorientelemondepar lamêmeoccasion. Il y a effectivementdesérieux risques qu’à
longterme,undiscours unique entraîneunepenséeunique,qu’ellesoit scientifique,
politiqueouculturelle.Ilestdoncurgent — vu larapidité aveclaquelle
s’internationalisent les universités,leurs programmesd’études,leurs projets
scientifiques,leurs systèmesd’évaluation — quel’oninterroge, discute, expliciteune
articulationentre, d’unepart,lesbesoinsindiscutablesde communications, de collaborations,
d’échangesentreles pays,lesinstitutions,lesdisciplines, et, d’autrepart,lasauvegarde,
sipossiblele développementdes spécificitésdisciplinaires, culturelles, institutionnelles,
maisaussi delaliberté, dela flexibilité, dela créativitésans lesquelles larecherche et
l’enseignement nesont pas viables.

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22

A. PRINCIPESETENJEUX

Pour une description raisonnée des discours
épistémologiques

SémirBADIR
FondsNationalbelge dela RechercheScientifique
Université de Liège

RÉSUMÉ
L’épistémologie, comme toute forme de savoir, est l’objet d’une pratique discursive.
Or il s’avère que cette pratique discursive est beaucoup plus variée que les historiens
de la philosophie ne veulent bien, le plus souvent, la considérer. C’est sans doute qu’il
faille que cet objet représente lui-même un enjeu épistémologique, ainsi que cela l’a été
pourJeanPiaget, pour que sa variété soit reconnue, mise en avant et raisonnée.La
présente étude propose une typologie des discours qui soit applicable à l’épistémologie.
Après quoi, elle établit le modèle d’une description raisonnée (ou caractérologie) de la
variété des discours épistémologiques.In fine, elle fait retour sur les discours
universitaires.
MOTS-CLÉS
Piaget •caractérologie • épistémologie•discours.

ABSTRACT
As every form of knowledge, epistemology is the result of a discursive practice.But
it so happens that this discursive practice is much more varied than historians of
philosophy most often tend to consider it to be.That is why we need to realize that the
status of epistemology itself represents an epistemological stake, as was the case for
JeanPiaget, in the sense that his epistemological purposes had to be known as a truly
original and well-formed epistemology.This study is first about a typology of
discourses.Then, a variety of epistemological discourses will be commented on the
basis of this typology.Finally, we will discuss the status of the academic discourses
such as our commentary on epistemology reveals it.
KEYWORDS
Piaget •characterology •epistemology •discourse.

*

*

*

Principes et typologie des discours universitaires

1.

Préambule

La notion dediscoursest particulièrement labile.Si elle est utilisée distinctement
par plusieurs tendances théoriquesau seindes sciencesdu langage(sémiotique,
pragmatique,linguistique del’énonciation, analyse dudiscours…), ellerencontre en
outrelalangueordinaire, desortequ’elleparaîtéprouvéepar l’usage.Ducoup,toute
acception technique est sommée des’articulerà cet usageordinaire,quellequ’en soit la
manière.Lalocutiondiscours universitairesbénéficie de cetétatdelangue.Il s’agirait
pourtantdese donner les moyensdelamettre en question.Sonidentité— qu’il yaitdu
discoursàqualifierd’universitaire—commesapluralité— que ce discoursfasse
l’objetde distinctionsinternes susceptiblesdele diversifier —demandentà cequel’on
interrogelescaractèrescapablesdele définir.EnempruntantàFr.Rastier une acception
de discours relativement lâche(« ensemble d’usages linguistiquescodifiésattaché àun
1
type depratiquesociale »—Rastier 2001:298),on noteraquele discoursaundouble
statut: ilestindissolublement objetdelangage et objet social.Sinous nousen tenons
ici àune approchelinguistique, admettons, endeçà d’éventuelles nuancesà apporter,
quele discoursconsidéré commeobjet linguistiquespécifique(c’est-à-dire distinctdu
texteoudelaphrase)fait sensd’abordpar soncaractèresocial.
Pourtant,s’il yaquelque chosequi, apriori,paraît permettrela caractérisationdes
pratiques universitaires parmil’ensemble des pratiques sociales, c’est leur rapportau
savoir.L’étude desdiscours universitaires,qu’ils soientd’institution, derechercheou
d’enseignement,rencontre alorsinévitablementdesconsidérationsd’ordre
épistémologique, en matière d’organisationetdequalificationdesconnaissances.C’estcette
rencontrequel’on voudrait préparerici, car soncaractère incontournablenelarendpas
moins problématiquepour l’épistémologie elle-même,laquellen’apas l’habitude
d’inclurelesdiscours universitaires parmises objets, àtout lemoins ne désigne-t-elle
pasceux-cisous unetellelocution.Aussi,laréflexioninhérente àl’épistémologie
demande à cequel’oninterrogel’épistémologie du pointdevue desa discursivité, etde
lapluralité de ce discours.
Une foisétablis lesdiscoursépistémologiquesdans leur variété,j’inviterailelecteur
à faireretour sur lesdiscours universitairesdans leurensemble etàregarder
lapossibi2
lité d’applicationdela caractérologiemise en placepour lesdiscoursépistémologiques
vers lesdiscours universitaires.

2.

L’épistémologie comme objet

Concernant l’épistémologie commeobjetd’étude,on pourrait reprendre àson
endroit, et presquea fortiori,l’observationfaiteparM.Temmarconcernant
laphilosophie engénéral: ilexisteune forterésistance delapartdesépistémologuesà constituer

1
Ou,toutaussi bien, à celle de J.Fontanille(199858 :): «Le discoursest une instance
d’analyseoù laproduction, c’est-à-direl’énonciation,nesauraitêtre dissociée deson produit,
l’énoncé ».
2
Parcaractérologie,j’entends une étude de caractères permettantdequalifier lavariété d’un
objetdonné.
26

Principes et typologie des discours universitaires

l’épistémologie commeobjet d’étudepour un regard extérieurà celui de
l’épistémologue(cf.Temmar 2007:154).
Cependant, il mesembleque cetterésistance estencoreplus problématiqueque celle
qui alaphilosophiepour objet, carelle exprimeune exclusive alors mêmequel’usage
du terme d’épistémologie dépasse detrès loin le cadre du travail réalisépar les
philosophesépistémologues (c’est-à-direpar lesépistémologues qualifiésàl’intérieurdu
champdesétudes philosophiques), et même dépasse detrès loin le discours
philosophique.
J’ai eu la curiosité d’interrogerGooglesur lemot« épistémologie ».Dès la
deuxièmepage,on tombesurdes textes toutà faithétérodoxes vis-à-visde
l’épistémologiephilosophique.On tombe,parexemple,sur un texte intitulé «Du texte à
l’hypertexte :vers une épistémologie dela discursivité hypertextuelle ».Vérification
faite, cetexte aparudans larevueHermèsen 1995,unerevuespécialisée enSIC—ça
n’estdoncpas unde ces textes«sauvages», « illuminés»,quipullulent sur le Net —et
l’auteurenestJeanClément,un littérairespécialisé dans l’hypertexte.Maiscequel’on
remarque est que, contrairementà cequiseraitattenduen philosophie épistémologique,
une épistémologiepeut porter surautre chosequ’une discipline desavoir ;en
l’occurrence, elleportesur l’objetd’un savoirenconstitution ; leterme d’épistémologie
estdoncprisici,suppose-t-on, commeunéquivalentde celui descience.
Çan’est qu’unexempleparmi descentainesd’autres qui atteste dela diffusion tous
azimutsdu terme d’épistémologielargementendehorsduchamp philosophique.Or,
cettevariété, ce disparatemême,touchantau terme d’épistémologie,lesépistémologues
philosophes refusentd’en tenircompte.Ils l’ignorent—au sensactif, espère-t-on, du
terme.On trouve desébauchesde descriptiondans lesdictionnaires spécialisés,mais
seulementenintroduction, en préface.LaPhilosophie des sciences,ouvrage dirigépar
D.Andler,A.Fagot-LargeautetB.Saint-Sernin (2002)comprend ainsi dix
pagesintie
tulées« Vuerapidesur laphilosophie des sciencesauXXsiècle ».Demême,Les
Philosophes et laSciencecomprendune «Introduction»,signéepar le directeurdu
volume, P.Wagner (2002),où plusieurs pages sontconsacréesàl’examenduconcept
d’épistémologie et où,notamment,une distinction terminologique est proposée entre
épistémologie et philosophie des sciences.Il va desoique ces sources, dictionnaireset
ouvragescollectifs,procurent tous lesindicesd’autorité etd’éruditionattendus.Ils ont
toutefois tendance à aborder lavariété desépistémologies,noncommeun réservoirde
questions,mais plutôtcommeunematière ànommeretà définir,uncorpusdontilfaut
fairel’histoire,unchampdisciplinaire àsituer ;bref, ils répugnentà appliqueràla
diversité épistémologiqueletraitement quelesépistémologues —qu’ils
sonteuxmêmes parailleurs,laplupartdu temps — réserventàleurs objets.Cequeje déplore en
effet, c’est l’absence d’uneréflexion proprementépistémologiquesur l’épistémologie;
bref, c’est l’absence d’uneréflexionméta-épistémologique.

3.

La méta-épistémologie de Jean Piaget

J’aitrouvéun ouvragequi faitdavantage d’effortsdanscesens, etilest significatif
que cet ouvragesoitaujourd’hui contesté,sinon refoulé,par lesépistémologues
philosophes.Il s’agitdu volume dans la PléiadeLogique et Connaissance scientifiquedirigé
parJ.Piaget (1967).

27

Principes et typologie des discours universitaires

Je dis quesa contestation,voiresonignorance(toujoursau sensactif), est
significative, etellel’est précisémentencequi concernelaquestion quim’intéresse :la
3
réflexion méta-épistémologique de Piaget n’est pas perçue comme appartenantau
champdudiscoursépistémologique, alors qu’ilest manifesteque,si Piagetamenéune
telleréflexion sur l’épistémologie, c’était précisémentdans le butdejustifieretde
rendrelégitimelaplacequ’ilattribue, danscet ouvrage(comme
dansd’autresantérieurs), àses propres vuesépistémologiques.
Jene donneraipasàsuivre dans sondéroulement laréflexion,toutà fait
passionnantepourtant, de Piaget sur l’épistémologieprise commeobjetd’étude.Jeneprésente
queleséléments utilesàla caractérologiequej’ai en visée.
Laréflexion piagétiennesuit un planélaboré,partantdu plusgénéral pouraborder
finalement le casdelaméta-épistémologie :quatre domaines scientifiques ;dans
chacunde cesdomaines,quatre domainesderecherche;dans les troisième et quatrième
de cesdomainesderecherche, àsavoirceux quitouchentàl’épistémologie,trois
tendanceset troisformesépistémologiques (dont une àprivilégier, évidemmentcelle
qu’utilise Piaget lui-mêmepourcet ouvrage).Un organigrammepermettra devisualiser
lepland’ensemble delaréflexion:

Domaines
scientifiques

Domaines de
recherches

1.
logicomathématiques

1.données
matérielles

Tendances épistémologiques

2. physiques

2.concepts

a.
antiréductionniste

3.biologiques

3.épistémologie
interne

b. réductionniste

4.
psychosociologiques

4.
épistémologie
dérivée

c.
constructiviste

a. métascientifique b.c.
Formes épistémologiques
parascientifiquescientifique
Tableau 1.Organigramme desconnaissances selonPiaget
Quelquescommentaires sur laméta-épistémologiepiagétienne àpartirde cet
organigramme :
1)Lesflèchesentre domaines scientifiques marquentdesdéterminations ;ainsi,par
exemple,la flèchesupérieure àl’extrême-gauchesignifiequeles sciences
logicomathématiquesdéterminent les sciences physiques selon les quatre domainesde
recherchesdanscesdomaines scientifiques ;d’aprèsPiaget,les sciences
psychosociologiquesdéterminent les sciences logico-mathématiques,mais seulementence
qui concerneleursdonnées matérielleset leurépistémologie dérivée
(l’épistémologie dérivée d’undomainescientifique consiste en la généralisationde

3
C’est moiquil’appelle «méta-épistémologique ».
28

2)

3)

4)

5)

4.

Principes et typologie des discours universitaires

l’épistémologie internevers lesautresdomaines scientifiques —cf.Piaget 1967:
1172-1178).
Larépartitionentre domaines scientifiques n’est paséquilibrée :le
domainelogicomathématique est strictementcirconscrit,tandis quele
domainepsycho-sociologique est ungrand fourre-tout pour toutes les sciences non reprisesdans les trois
premiersgroupes.
Demême,larépartitiondesdomainesderecherchene dit riendelaquantité des
travaux réalisésdanschacunde cesdomaines ; notamment, ellenepermettrait pas
d’équilibreren quatrezoneségales lamasse des ouvrages répertoriésdans une
bibliothèque derecherche detype généraliste(laLibrary of Congress,par
exemple).Àvrai dire,lepremierdomainesetaillelapartdu lion,lesdomaines
épistémologiques n’occupant qu’unepartcongrue.Ainsi,les répartitions proposées
parPiaget sontgénérales (puisqu’elles nelaissent pasdereste) mais orientées vers
l’objet visé, àsavoir l’épistémologie.
Laméta-épistémologiepiagétienne faitétatd’une certaine diversité
entrelesépistémologies.Lepremiercritère de cettevariété estbanal.Ilconsiste à distinguer,
parmilesépistémologies, des«tendances» :antiréductionniste,ou structurale;
réductionniste,ougénétique;constructiviste, complexe(génético-structurale—cf.
Piaget 1967:1240-1241).Là encore,larépartition quepermet l’usage de ce critère
est orientée,puisqu’ellepermetà Piagetdevaloriser latendance constructiviste
qu’ildéfendlui-même.
Lesecond critère dela diversité épistémologique est moinscommun, etd’ailleurs
plus problématique;c’estceluiquim’intéresse ici.Piagetdistingue eneffet trois
« formes» d’épistémologie.Leproblème afférentà ce critère estdouble : audépart,
on nesait pasceque Piagetentendpar« formesépistémologiques»;en toute
apparence, cenesont pasdesgenres, bien que cesformesaient pourbut letri d’un
corpusdetextes ;àl’arrivée,letriréalisé entrelesformesépistémologiques sépare
des textes qui appartiennent pourtantàlamêmetradition (àsavoir latradition
philosophique del’épistémologie),touten permettant lerassemblementdetextesde
traditionsdistinctes.Dans la formemétascientifique, Piagetgroupe eneffet les
œuvresde Platon, Kant, Leibniz, Hegel ; leparangondela formeparascientifique
seraitHusserl (encequelaphénoménologie husserlienne cherche à atteindreun
mode de connaissance distinctdela connaissancescientifiquel) ;a
formescientifiquerassemblelesécritsdeComte, Koyré,Cavaillès,maisaussi ceuxde Poincaré,
Duhem ouGonseth(cf.Piaget 1967:15-16).

Une typologie des discours

Voici àprésent mes propositions personnelles.Elles partentdel’appareilconceptuel
piagétien, dès lors que celui-cireprésenteundevancier pour le développement
métaépistémologique,mais tâchentd’amener lescritèresàundegré conceptuel non
problématique.
1)Selon leprincipestructural,la caractérisationdesdiscoursépistémologiques se base
sur la constitution préalable de frontièresentre domainesdesavoir.

29

Principes et typologie des discours universitaires

(1bis)Laqualification scientifique(vsnon scientifique) nesauraitjouerapriori
comme critériumde cesdélimitations.
2) Selonle principe génétique, ilfautinstruire
entrelesdomainesdesavoirundynamismemarquépar lepassage desfrontières. Quatremouvementsdynamiques
peuventêtre ainsi distingués:
•del’intérieur (d’undomaine desavoir) versl’extérieur (de cemême domaine) ;
•del’extérieur vers l’intérieur ;
•endedans (del’intérieur vers l’intérieur) ;
•endehors (del’extérieur vers l’extérieur).
3)Il s’agitd’assigneràla caractérisation, etauxformes piagétiennes,unchamp
d’applicationbiendéfini.Autrementdit, ilest nécessaire d’attribuer un statutà
cette caractérisation,lesdomainesdesavoir n’ayant
pareux-mêmesaucunequalification préalable.Nous proposons que cette caractérisationconcernelesdiscours.
Lesdomainesdesavoir sontalorsdesdomainesdiscursifsdesavoir, et les passages
entre domainesdoiventêtrevuscomme des parcours positionnels, analysablesen
4
termesdialogiques .
Deux positions sontconsidérées:
• selon laviséeou,pluscommunémentdit,selon l’instance énonciative dudiscours ;
• selon lasaisieou,pluscommunémentdit,selon l’instanceréceptrice dudiscours.
Selon lasaisie,lesdiscours sont soitdesésotéries(c’est-à-dire desdiscoursadressés
à desco-énonciateursàl’intérieurdudomaine),soitdesexotéries(desdiscoursadressés
à des récepteursextérieursaudomaine).
Selon lavisée,lesdiscours sont soitdesexégèses(desdiscoursénoncésdepuis une
positionextérieure audomaine-objejt ;e généralise ainsilarelationd’exégèse àtoute
taille discursive :non seulement, d’œuvre àœuvre,maiségalementextériorité face àun
genreouaudiscours toutentier),soitcequejepropose d’appelerdes« éségèses», en
construisant lenéologismeselon leprincipe d’analogie décrit
parSaussure(1916:220230):éségèseestàexégèsecequeésotérieestàexotérie.
Àpartirde ces notions,unetypologie desdiscoursestenvisageable.Observons que
saisie et visée,source etbut,nesont pashiérarchisésentre eux.On pourrait lesfaire
jouercomme descritèresdans un tableauà double
entrée.Conventionnellement,toutefois,onal’habitude deplacer lasource avant le but ;c’est pourquoiuneprésentation
arborescenteseraprivilégiée.

4
Pour l’analyse dialogique,jerenvoie à Rastier (1989).
30

éségétique

Principes et typologie des discours universitaires

discours

exégétique

ésotérique exotérique ésotérique exotérique
(en dedans)(du dedans vers le(du dehors vers le(en dehors)
dehors) dedans)
Tableau 2.Typologie desdiscours
Cetteproposition typologique concernen’importequel type de discours.Le critère
quiyestàl’œuvre concernel’instauration (ou non)d’une frontière au seindesdiscours
et lanégociationdufranchissementde cette frontière.Autrementdit, cettetypologie
contribue àuneréflexiongnoséologique, avec cetteparticularité d’yinsuffler une
fonctiondynamique(quandlesclassifications traditionnellesdesdiscoursdesavoir sontau
contrairesouvent marquées par lestatisme descritères utilisés).

5.

Caractérologie des discours épistémologiques

C’estcettetypologie généralequej’applique
àprésentauxdiscoursépistémologiques.

type de
discours

exemple de
manifestations
textuelles

rapport
au
discoursobjet
mode
d’existence
horizon
idéologique

éségétique et
ésotérique
(typeI)

théories

projection

motivations

utopie

éségétique et
exotérique
(type II)

préfaces,
autobiographies
intellectuelles

présentation

croyances

déontologie

exégétique et
ésotérique
(type III)

travaux
académiques
d’épistémologie

analyse

effectuations

praxéologie
(et ontologie)

exégétique et
exotérique
(type IV)
manuels,
dictionnaires,
articlesde
presse

vulgarisation

aptitudes

pédagogie

valeurs
prévalence des questions prévalence des réponses
génétiques
Tableau 3.Caractérologie desdiscoursépistémologiques
Letype III(undiscoursexégétique àpositionnementésotérique)créeun standard et
est leplusàmême de constituer le domaine discursif endisciplinespécifique : en tant
qu’exégèse,l’épistémologie aun objetdistinct (àsavoir le domaine discursifsur lequel

31

Principes et typologie des discours universitaires

elleporte) ;en tantqu’ésotérie, elle s’adresse à un groupe enconstitutionde
co-énonciateurs.
Cependant,la constitutiondisciplinaire del’épistémologie est mise endifficultépar
des phénomènesdynamiquesd’incidence auxfrontières.LetypeII, de fait, constitueun
ensemble concurrent: c’est le discoursépistémologiqueproduit par les scientifiques
eux-mêmes ; plusgénéralement,toutcommentaire d’un savant sur saproprepratique(et
sur lapratique deses pairs) relève de cetype II.Les préfaces,lesintroductions
(d’ouvrageoudetoute autreportion textuelle),lesautobiographiesintellectuelles,les
mémoires sontdes lieux privilégiésaccueillantcetype de discours.
Letype I est plus radical: ilconsiste, delapartdu savant, à intégrer uneréflexion
épistémologique dans le corpsdesapratique discursive elle-même.Ildésigne ceque
Piagetappelleles« épistémologiesinternes»; leurcaractèreleplusévidentest que ce
sont,peu ou prou, desépistémologiesprogrammatiques :ellesénoncentdesconditions
depossibilitépour quele discours-objet (celui du savoiren question) soitconforme à ce
qu’ildevrait être, endépitde cequ’ilest.
Àl’autre bout, ilfautenvisager un type IV de discoursépistémologique,quin’est
pas produitdepuis le domaine-objet ni àl’intentiondes praticiensde ce domaine.Cequi
est visépar l’instaurationde cequatrièmetype de discoursépistémologique, c’est le
vaste ensemble desécritsdevulgarisation (les
manuels,lesdictionnairesencyclopédiques,lesarticlesdans lapressespécialisée)dontBachelard disait qu’il réaliseune
«psychanalyse »du savoir (cité dansJeanneret 1994 :94).Un tel type de discours
épistémologiquene considèreque cequi est, il l’actualise commetel (ilfaitétatde ce
qui est),l’institutionnalise et lenormalise.
Outrelescritères quiontconduitàleurdistinction typologique,lesdifférents
discoursépistémologiques sont soutenus pardescaractèresgénéraux.
En premier lieu,lesdiscoursépistémologiques netiennent pas
unepositioninvariablevis-à-visdeleurdiscours-objet.Siles travauxdisciplinairesdesépistémologues
(type III) mènentdesanalyses,toutautre est lerapportdes manuelsetdes
noticesencyclopédiques (type IV), dont letravaildevulgarisationestdirigépar uneffortde
synthèse.Demême,les typesI etII fonctionnenten symétrie :leregardprospectif des
épistémologies programmatiquesauneffetde diffraction sur les
travauxdudiscoursobjet, enélargissant lesfrontièresde ce discours ; leregardrétrospectif
desautobiographiesintellectuelles, aucontraire, atendance àproduire deseffetsde concentration qui
circonscrivent,pour lesfranchir,lesfrontièresdisciplinaires.
5
Deuxièmement,lesdiscoursépistémologiques sont modalisés, etc’estenfonction
de ces modalisations quelesdiscoursépistémologiquesacquièrent plus ou moinsde
cohérence en tant que domainespécifique desavoir.Letype III estdel’ordre dufaire,
construisantexplicitement sa formationdisciplinaire et l’autonomie de celle-civis-à-vis
dudiscours-objet.Ilconduitdonc àunepraxéologie(unartdufaire épistémologique),
voire àuneontologie(unerecherchesur les spécificitésformellesde ce discours),
comme c’est le casdans laméta-épistémologie.Letype IV appartientàl’ordre du
pouvoir :ilactualise etconsacrele discoursépistémologique en tant qu’ilestdéjà
réalisé.Dans le cadre del’acquisitiondes savoirs,lavisée de cetype de discoursest
pédagogique; l’idéologie,toutefois,le cerne etguetteseseffets.Letype II, en

5
Jesuisicilathéoriesémiotique des modalités.Cf. parexempleFontanille & Zilberberg
(1998).
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