PROFESSEURES, L'ETAT C'EST VOUS !

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Entre l'utopie et l'enfer, les professeurs du secondaire. Quel espace pour la parole enseignante ? Cet ouvrage se veut une synthèse pluridisciplinaire des plus récents travaux de recherche en histoire, sociologie, linguistique, psychologie sociale, anthropologie, biologie, science politiques, etc. qui, mis en regard les uns vis-à-vis des autres, dialoguent et permettent de comprendre le malaise enseignant par une vue d'ensemble. La solution ne viendra pas comme par enchantement du monde politique. C'est aux enseignants, soit encore aux enseignante, majoritaires , à prendre en main leur avenir, en construisant une utopie alternative.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296291997
Nombre de pages : 335
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Nicole Péruisset-Fache

Professeures, l'État, c'est vous!
Entre l'utopie et l'enfer, les professeurs du secondaire Quel espace pour la parole enseignante?

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur: La logique de l'échec scolaire
Du rapport au langage

L'Harmattan 1999 L'éducation: droits, devoirs et pouvoirs des parents
Du rapport au langage II

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2000

Être mère aujourd'hui: mythe, réalité, enjeux et perspectives
Les aléas de la transmission du langage

L'Harmattan

2001

cg L'HARMATTAN, ISBN: 2-7475-2664-X

2001

A la mémoire de Marie-Thérèse Capron épouse Fache (1897-1979), ma grand'mère institutrice qui m'apprit à lire, écrire et réfléchir, lorsque j'avais quatre ans & Pour Éléonore, professeur d'italien, à qui j'ai à mon tour appris à lire, écrire et réfléchir lorsqu'elle avait quatre ans

Introduction

Professeur:

une fonction ou une mission?

Un siècle après ce que l'on peut voir comme l'âge d'or de l'école républicaine, à partir des lois Jules Ferry des années 1880, non seulement l'école va mal et fait l'objet de constantes tentatives de réforme, mais encore le corps enseignant paraît, dans son ensemble, mais plus particulièrement peut-être dans le cadre des collèges, souffrir d'une situation de malaise dont aussi bien la presse que diverses études se font l'écho (Avanzini, 1991 ; Demailly, 1991 ; Duru-Bellat et Henriot-Van Zanten, 1992; Joutard et Thélot, 1999 ; Prost, 1999 ; Verpraet, 2001). L'école de Jules Ferry semblait porteuse d'une utopie réalisable et en partie réalisée avec la scolarisation obligatoire, gratuite, laïque, pour les garçons et pour les filles, l'élévation du niveau d'instruction de la population, et, pour l'obtenir, le concours de ceux qu'à la suite de Charles Péguy, l'on appela les Hussards noirs de la République, ces instituteurs dévoués et respectés qui apprirent à lire et à écrire à des générations d'enfants, reconnaissants par surcroît. La prétendue démocratisation du collège, à compter des années 1970, que de nombreux auteurs traduisent par massification, s'inspirait en apparence d'un idéal semblable: rendre les études secondaires accessibles à tous les enfants issus du primaire, sans distinction de classe, socialement parlant. L'enjeu, officiellement, consistait à élever encore le niveau d'éducation de la population. Or, à l'opposé de leurs aînés, les enseignants, du primaire et du secondaire (dont de nombreux instituteurs, promus professeurs de collège d'enseignement général pour pallier le manque de personnel, mais tout autant investis que leurs aînés et leurs collègues

d'une admirable foi en l'éducation), ont vu leur statut social et leurs conditions de travail se dégrader de jour en jour pour aboutir à ces exemples extrêmes d'aujourd'hui où l'on assiste, dans certains lycées et collèges, à la possibilité d'enseigner réduite à zéro (Lapas sade, 1998 ; Barrot, 2000 ; Verpraet,2001). Qu'est-il arrivé à notre monde, à notre société? Pourquoi l'institution scolaire a-t-elle vu son image passer de l'utopie à l'enfer et, sur cette toile de fond, les enseignants (de collège notamment) se débattre dans une solitude de plus en plus grande et faire figure d'apôtres prêchant dans le désert? Quelle espace reste-t-il dans ce contexte pour la parole enseignante? C'est ce que ce livre se propose d'analyser à partir des contributions de la recherche contemporaine, passées au crible d'une réflexion rigoureuse, documentée et réaliste puisque l'auteur de ces lignes enseigne depuis une trentaine d'années en collège, tout en s'attachant, ces dernières années, à des travaux de recherche dans lesquels les sciences du langage s'articulent à la sociologie et aux sciences de l'éducation. Mettant en regard diverses études portant sur l'école et la société contemporaines, cette synthèse critique s'appuiera sur un dialogue permanent entre des chercheurs d'horizons divers. Ce dialogue nous permettra d'essayer de prendre sur le métier de professeur tel qu'il est devenu, le point de vue de l'anthropologue préconisé par Pierre Bourdieu (1998 : 8) sur notre propre univers, notre propre vision du monde. Toute société humaine doit, en même temps qu'elle fait face au présent, prendre en compte l'avenir, notamment en multipliant ses chances de survie, autrement dit en attachant la plus grande importance aux générations montantes et à leur éducation. Chaque civilisation se dote par 12

conséquent de pratiques et de projets en relation avec ce problème qui lui est continuellement posé. Il s'agit a priori de reproduire ce que le présent offre de positif et de transformer en l'améliorant ce qu'au contraire il offre de négatif: dans la mesure où, selon Durkheim, «une société renouvelle perpétuellement les conditions de sa propre existence» (Duru-Bellat, 1990: 13). En d'autres termes, l'entreprise consiste apparemment à inventer un monde meilleur pour le futur; l'homme ne peut s'empêcher de rêver à des lendemains qui chantent. De tous les membres de la société, les enfants représentent ceux pour lesquels celle-ci devrait échafauder en priorité cette vision d'un autre monde qui ne se trouve encore nulle part, d'où le mot d'utopie, forgé par l'humaniste et homme politique londonien Thomas More (1478-1535) à l'occasion de l'essai qu'il écrivit en latin et publia en 1516, œuvre qui lui permit de procéder à une critique sévère de la société anglaise de son temps et de décrire une île imaginaire où règne un communisme idéal. Ce monde idéal, utopique, pose par ailleurs, nous le verrons, le problème du Bien et du Mal. Mais le monde idéal que la société (ou plutôt les pouvoirs en place) déclare(nt) vouloir construire au moyen de l'école est-il une visée sincère ou un leurre? L'objectif est-il réellement une société plus juste, plus égalitaire, plus démocratique ou la reconduction du statu quo et la conservation du pouvoir par ceux qui le détiennent? Le premier chapitre de cette étude nous permettra d'élucider ce que tout projet éducatif contient d'utopie partagée. Nous évoquerons le souvenir des grands pédagogues occidentaux, l'influence de la religion chrétienne sur l'éducation occidentale, celle de l'idéologie de l'émancipation par la connaissance. Nous nous référerons à la notion de progrès, à la fonction de la discipline en relation avec les disciplines, que nous opposerons au laxisme ambiant. Nous chercherons à extraire de la société 13

contemporaine les modèles qui participent de cette utopie et proposerons un contraste entre l'idéal humaniste et l'utilitarisme bourgeois qui semble perdurer sous des formes nouvelles. La réalité ne s'offiira-t-elle pas alors à notre regard sous les couleurs d'une espèce d'enfer moderne dans la mesure où l'institution peut être historiquement considérée aussi comme une entreprise de manipulation qui aboutit à la dégradation de l'image de l'enseignant, surtout à partir des événements de mai 1968. La violence scolaire, objet des préoccupations de la société dans son ensemble, s'exerce essentiellement en direction des enseignants mais provientelle seulement de leurs élèves ainsi que semblent en témoigner les media? N'est-elle pas aussi en grande partie symbolique? La manipulation à l'œuvre dans tout système scolaire est-elle seulement d'ordre politique à proprement parler? Entre l'utopie et l'enfer, les professeurs de l'enseignement secondaire tentent tant bien que mal de ménager une place pour la parole enseignante. Prisonnière du dilemme instruction/éducation, leur parole se trouve confrontée à la parole parentale, au discours de l'institution, à celui des élèves, au monopole économique du discours social. N'est-elle pas en fm de compte noyée sous ce tintamarre? Qui sont d'ailleurs ces enseignants dont la voix est de plus en plus réduite au silence? Disposant d'une marge de manœuvre très étroite, les enseignants ne peuvent-ils pas reprendre à leur compte la question que, dans un autre contexte, peut-être moins différent qu'on veut bièn le croire, l'anci~n ministre de l'Éducation nationale, Claude Allègre, aurait souhaité voir le collaborateur Maurice Papon se poser: «Jusqu'où un fonctionnaire doit-il obéir?» (Europe n01, vendredi 10 octobre 1997, 8h 20). Etre professeur consiste-t-il seulement en une fonction, n'est-ce pas plutôt une mission? Quoi qu'il 14

en soit, la parole enseignante ne saurait être un discours davantage fortuit que construit. A ce titre cependant, lui restet-il un espace où elle peut encore se faire entendre? C'est à essayer de découvrir cet espace que nous invitons le lecteur au cours de ces pages.

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Chapitre I

I. L'utopie
Tout porte à croire que, depuis l'origine, ce soit l'espérance d'un avenir meilleur qui, en partie, guide les hommes vers le changement, même si le principe de réalité, agissant comme un perpétuel rappel à l'ordre, n'en fmit pas de contrecarrer leurs projets et d'en infléchir le cours inexorablement. Leur rêve d'un monde meilleur, les représentations qu'ils s'en font, nourrissent la réflexion qu'ils appliquent à tous les sujets qui leur posent problème, la perpétuation de l'espèce faisant figure de préoccupation majeure tout en prenant le masque que lui imposent les traditions et les rites, les représentations, dont chaque culture se constitue. Or la survie de l'espèce, et de la civilisation qu'au fil du temps elle a construite, ici et là, passe à la fois par la conservation de l'acquis et par sa transformation, par la répétition et l'invention, par la mémoire et la création, ces deux composantes fondamentales de l'intelligence, et par conséquent des apprentissages. Non seulement il s'agit de rendre le monde meilleur, mais aussi, si possible, et c'est la raison d'être de toutes les sagesses, de toutes les philosophies, de rendre l'homme meilleur. Car peut-être davantage que l'hostilité du monde extérieur, ce qui pose problème prend la forme de l'hostilité de l'homme pour l'homme, des pulsions animales qui le constituent ou, pour le dire autrement, de la prépondérance toujours possible du biologique sur cette transcendance caractéristique des aptitudes humaines, ce qui fait que l'homme est capable de dominer sa faim, sa soit: sa peur et bien d'autres pulsions biologiques ou instincts (Karli, 1995 ; Quilliot, 1995 ; Terrier, 1998 ; Tubiana, 1999 ; Jacob, 2000 ; Ruffié, 2000).

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Or toute volonté de rendre la vie meilleure passe nécessairement par ces deux voies: la transformation de la réalité extérieure, la transformation de la réalité humaine, qui, toutes deux, requièrent un énorme travail. Travail de la matière pour transformer la réalité extérieure, travail sur soi pour transformer et la réalité humaine et la réalité extérieure. C'est ce travail de la matière et ce travail sur soi qui ont conduit l'homme préhistorique à adopter la verticalité et ainsi libérer la main, puis à tailler les premiers silex, contribuant par là au développement de son cerveau mais plus particulièrement à celui de son néo-cortex, tout cela sur des centaines de milliers d'années, nous le savons. La transcendance dont l'homme est capable l'a amené à adopter relativement tôt, bien avant les plus anciennes civilisations connues en tout cas, les rites funéraires puis la pratique de l'art qui représentent, pour les anthropologues, deux des distinctions fondamentales entre l'homme et l' animal. Dans tous les cas de figure, nous avons à faire avec l'intrusion d'un monde de représentations différent du monde des perceptions, le cerveau de l'homme étant peu à peu parvenu à non seulement percevoir la réalité environnante mais encore à anticiper sur la réalité à advenir. La puissance de ses représentations lui permettait alors non plus seulement de gérer le réel à sa portée mais de créer un nouveau réel. Enfm l'utopie, la représentation d'un monde meilleur, pose clairement, d'emblée, le problème de la définition du Bien et du Mal, question primordiale s'il en est.
La volonté de sagesse

S'interroger sur le monde et sur soi conduit quelques hommes, dès la plus haute antiquité, à la réflexion politique et à la réflexion personnelle. Organiser la société pour 20

permettre sa survie collective et individuelle constitue une nécessité; d'autre part, les affaires publiques, la question politique requièrent du temps et la maîtrise du langage. Ce n'est pas pour rien que les anciens empires de Mésopotamie, de Chine, d' Egypte, vouent à la fonction de scribe une révérence quasi sacrée. L'écriture, la religion et le pouvoir y sont étroitement mêlés. Outre qu'ils donnent un sens à la vie de tous les jours, ils tentent également d'explorer les grandes angoisses humaines liées à la question des origines et à celle de l'au-delà. La religion tient lieu de sagesse au commun des mortels, tandis que des esprits plus éclairés cherchent par eux-mêmes à mieux comprendre la condition humaine. Et les civilisations se mettent à produire des êtres et des textes en quête de sagesse, ce pourquoi la Grèce antique inventera le concept de philosophie qu'à travers l'apport latin nous avons conservé, quoique galvaudé, voire, de nos jours, adultéré lorsque l'on songe au sens pris par la discipline enseignée dans les lycées. La question qui désormais se pose à la lumière de l'histoire reste de savoir si la sagesse est compatible avec la conduite des affaires humaines, si elle n'est pas par certains côtés parente de l'hubris, cet orgueil humain dont sont victimes les héros de tragédie et dont Pierre Legendre (1992: 384) donne cette définition: «insolence d'une prétention démesurée de sa supériorité ». L'amour de la sagesse passe par ce travail sur soi résumé par la devise de Socrate (468-400 av. J.-C.): Connais-

toi, toi-même.Il est à rapprocher de ce que Cicéron (106 - 43
av. J.-C.), qui a intégré la philosophie grecque à la littérature latine, veut dire lorsqu'il utilise, le premier semble-t-il et tout à la fm de sa vie, le terme de culture, culture de l'esprit, animi cultura, évoquant ce travail sur soi accompli par celui qui, à l'instar du laboureur qui cultive la terre et procède donc à l'agri cultura ou de celui qui honore les dieux (le verbe co/ere signifie aussi bien cultiver le sol qu'adorer les dieux, 21

leur rendre le culte, cu/tus), s'occupe d'améliorer son esprit (Dollot, 1999). Le rapprochement culture de l'esprit /culte de l'esprit est, bien sûr, évocateur de la grandeur romaine: l'empereur fmit par être assimilé à un dieu et prend le titre d'Augustus. Marguerite Yourcenar prête, à ce titre, à Hadrien cette phrase magnifique: «J'étais dieu, tout simplement, parce quej'étais homme» (Yourcenar, 1974 : 160). La quête de la sagesse se présente à travers les siècles et les cultures comme la tentative de construction de l'utopie d'un monde meilleur et, on le voit, cette construction passe par la transformation de soi. D'autres figures de la sagesse, celles que proposent les grandes religions, font également appel à ce travail sur soi inséparable de l'édification de l'utopie. Le travail sur soi s'assimile à l'éducation que l'on reçoit ou que l'on se donne. Or si le philosophe se doit de cultiver son esprit pour accéder à la sagesse, l'éducation à proprement parler concerne néanmoins au premier chef l'enfant. Relevons à ce propos que le concept de pédagogie nous vient également de la Grèce antique.
Vers un monde meilleur

Les idéaux de la sagesse antique vont provisoirement sombrer avec l'empire romain et ses dieux, et se trouver remplacés par la foi chrétienne et son enseignement tourné vers l'utopie d'une vie meilleure après la mort, accessible seulement à la condition d'une foi exemplaire en ce bas monde, dont le modèle va considérablement évoluer au cours de l'ère chrétienne. Une sagesse remplace l'autre, une utopie succède à l'autre. L'Église va peu à peu prendre en charge l'éducation des gens, enfants et adultes, dès le concile de Vaison en 529 (puisqu'il y fut rappelé qu'il appartenait aux évêques de veiller à ce qu'il y ait dans chaque diocèse une 22

école rattachée à la cathédrale et, si possible, quelques autres dans les principales paroisses), et substituer à l'idéal classique une manipulation des esprits qui lui permettra d'asseoir son pouvoir temporel. Tout n'est pas critiquable cependant dans cette forme d'instruction du peuple, elle jettera les bases d'une autre forme d'éducation, notamment au moment de la Réforme, avec la mise au point de l'imprimerie (originaire de Chine), la fabrication et la diffusion du livre (la Bible, principalement) et donc le développement de la lecture, en particulier dans les pays protestants, puis avec la Contre- Réforme, puisque la concurrence entre l'Église réformée et l'Église catholique contribuera à l'alphabétisation des masses, ainsi que l'ont démontré F. Furet et J. Ozouf (Lebrun, 1981 : 21). On ne saurait sous-estimer le rôle important du christianisme et des Églises dans la lente mais certaine alphabétisation des masses, si imparfaite fût-elle (Avanzini, 1991 : 44 ; Legrand, 1995 : 12). La période de la Renaissance voit, quant à elle, la redécouverte des auteurs de l'antiquité, après la copie médiévale des grands textes sous forme de manuscrits enluminés par les religieux, et elle renoue avec la tradition antique de l'intérêt pour la pédagogie. L'utopie d'un monde meilleur prend forme ici-bas, elle commence par l'éducation des enfants à laquelle réfléchissent les écrivains: en France, Rabelais (v. 1494 - 1553), Montaigne (1533 - 1592), ailleurs Coménius (1592 - 1670), humaniste tchèque, s'intéressent de près à l'éducation de l'enfant et élaborent des traités destinés à la rendre plus efficace. L'humanisme, mais aussi la tradition d'éducation au sein des familles de la noblesse, et plus particulièrement celle des princes héritiers (précepteur du Duc de Bourgogne, Fénelon (1651 - 1715) se taille une magistrale réputation d'éducateur; il avait d'ailleurs publié un Traité de l'éducation des filles en 1687 et fut lié à la 23

création de la «maison royale de Saint-Louis », école fondée par Louis XIV, influencé par Madame de Maintenon, en 1684 et ouverte en 1686, à Saint-Cyr, près de Versailles, pour les jeunes filles nobles sans fortune), ouvrent la voie au siècle des Lumières au cours duquel cette préoccupation se

développe avec une ampleur considérable, et correspond à la
prise en compte moderne de l'enfant, que les spécialistes situent aux alentours de 1760. Emile ou De l'éducation, le célèbre roman pédagogique de Rousseau paraît d'ailleurs en 1762. Coménius (1592 - 1670), moine slave de Moravie et humaniste, fait figure de pédagogue international: après études et voyages, il compose un premier ouvrage en 1616, Grammaticae jacilioris praecepta. Puis il écrit, en tchèque et en allemand, le Guide des écoles maternelles, (Informatorium der Mutter-Schule). Sa réputation le fait appeler par le parlement anglais désireux de réformer les écoles. Elle le conduit ensuite en Suède où il travaille aussi à la réforme de l'enseignement. Il fonde un «gymnase» modèle dans la ville de Sarospatak, dans son propre pays. Cette activité sans relâche et les méthodes qu'il préconise font de lui un précurseur de la pédagogie moderne. On se souvient que Jules Michelet le célèbre comme le Galilée de l'éducation. En exil en Pologne, Coménius devenu enseignant de latin et de musique, prend conscience d'un salut possible par l'éducation, seul remède contre la barbarie. Le monde de l'enfance, considéré à l'époque comme celui de l'erreur et des préjugés, est au contraire vu par le pédagogue comme celui de la vérité de l'homme. L'enfant devra donc avoir accès à tous les savoirs au moyen d'une méthode progressive. Coménius conçoit alors le premier livre scolaire illustré: Le Monde sensible en images, en 1653. Ce livre connaîtra un grand succès puisqu'il sera édité jusqu'en 1845. Pour Coménius l'instruction doit concerner tous les enfants, filles 24

et garçons car «aucune raison ne justifie l'exclusion du sexe faible de l'étude». Petit à petit, la question de l'éducation de l'enfant, la pédagogie, se constitue en discipline pour aboutir, avec le sociologue Durkheim (1858-1917) et L'Evolution pédagogique en France, à sa consécration en tant que science à part entière, donnant lieu, de plus en plus, à une floraison de travaux de recherche qui témoigne de l'importance du sujet dans le monde occidental et de la prégnance de l'idéal auquel celui-ci se réfère. Dès 1883 s'était ouvert à la Sorbonne un cours de science de l'éducation, confié à Henri Marion. En 1896 Ferdinand Buisson sera élu à cette chaire, suivi en 1902 par Émile Durkheim, qui professait la même discipline à Bordeaux depuis 1887 (Avanzini, 1991 : 107-108). Son cours inaugural sur l'histoire de l'enseignement secondaire eut lieu en 1905 (Girault, 1996: 131). Mais voyons plus en détail cette histoire de la pédagogie que nous venons de retracer à grands pas et qui nous a conduits à l'École d'aujourd'hui. Le modèle occidental Le modèle occidental s'est construit au fil des siècles, à partir de l'héritage gréco-romain et de la foi judéochrétienne. Il ne faut pas oublier en effet que toute la période qui suit l'effondrement de l'empire romain d'Occident (en 476) va voir se développer l'enseignement dispensé par des religieux dont la dette à l'égard de la pensée antique est loin d'être négligeable. Les chercheurs notent en effet que le Moyen Âge, qui s'étend sur un millénaire environ, de la fm du Ve siècle à la fm du XVe, n'a pas été, contrairement aux idées reçues, un temps d'obscurantisme, et que le souci de l'éducation de l'enfant appartient au patrimoine qu'il nous a légué.

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La période gallo-romaine Il faut tout d'abord signaler qu'à l'époque galloromaine, les écoles primaires existent dans à peu près toutes les cités et parfois même dans les gros bourgs ruraux appelés vici (Rouche, 1981 : 132). La période gallo-romaine est marquée par la figure du professeur et poète Decimus Maximus Ausonius, plus connu sous le nom d'Ausone (v. 310 - v. 395), qui fut rhéteur à l'université de Bordeaux et précepteur, à la cour impériale de
Trêves, en 367, du fils de Valentinien 1er (321 - 375), le futur empereur Gratien (359 - 383) dont le règne devait marquer la

fm du paganisme comme religion d'État et, avec l'édit de 376 qui augmente sensiblement le traitement des rhéteurs, l'intérêt porté par l'empereur à la fonction de rhéteur. Or, après la mort de Gratien, Ausone regagne son Aquitaine natale où il vit une retraite paisible et prodigue des conseils d'éducation à l'adresse de son petit-fils, Paulin de Pella, dit le Pénitent, sous la forme d'un ouvrage intitulé Idylles. Il y prône en particulier la douceur dans les réprimandes pour venir à bout d'une jeunesse indocile, contrairement aux habitudes de sévérité qui semblent avoir cours en son temps (Coulon, 1999). Toute la période gallo-romaine consacre l'école comme le soutien indispensable de l'État. La faveur impériale y trouve une pépinière de fonctionnaires, jusqu'à la chute de l'empire romain d'Occident, en 476. A cette date, la Gaule mérovingienne se trouve comme divisée en deux, le sud conservant la culture classique romaine, le nord n'offrant pas la même résistance à la barbarie et adoptant l'éducation germanique, fortement axée sur la violence et l'art de la guerre; petit à petit, au VIe siècle, disparaissent les écoles municipales, de plus en plus relayées par le préceptorat, mais même les jeunes aristocrates perdent le goût des études, la noblesse abandonnant les villes, d'où le moindre besoin en 26

fonctionnaires consécutif à la disparition des structures politiques de l'État romain (Rouche, 1981 : 170, 190, 193). Au VIe siècle, le philosophe et grammairien latin Boèce (480 - 524) traduit l' Isagogé de Porphyre (234-v. 305), un ouvrage dont un manuscrit ultérieur sera utilisé pour la formation de Charles le Chauve (823 - 877), car son auteur est considéré, tout au long du Moyen Âge, comme un pédagogue de premier ordre que tout écolier doit lire. Grégoire le Grand (v. 540 - 604) préconise pour sa part l'emploi de la prédication et des images pour instruire les illettrés, il insiste sur la méditation à partir de la Bible, et sur le rôle pastoral du prêtre et de l'évêque, intermédiaires privilégiés entre le peuple et Dieu. Son œuvre ne s'adresse pas seulement aux élites et elle sera recopiée tout au long du Moyen Âge. A la même époque, à Byzance, le fonctionnaire, grammairien et rhéteur, Cassiodore (v. 490 - v. 580), grand copiste de l'Antiquité tardive, rédige une encyclopédie, Institutions des lettres divines et séculières, qui servira de règle à l'enseignement du Moyen Âge. Il imagine de fonder une université chrétienne à Rome, pour laquelle il réunit des fonds, sans fmalement pouvoir réaliser son projet. Sous son influence, chaque monastère eut son atelier de copie. Isidore de Séville (v. 570-636) est l'auteur d'une immense encyclopédie, les Etymologies ou Origines, destinée à donner un abrégé des connaissances profanes encore accessibles. Ces quatre érudits, Boèce, Cassiodore, Grégoire le Grand et Isidore de Séville vont contribuer à adapter l'enseignement romain à la mentalité barbare (Rouche, 1981 : 170-171) et par là réaliser une partie du chemin qui mène à l'utopie.

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L'époque mérovingienne Dès l'époque mérovingienne (VIe - VIlle siècles), enseignement et catéchisme sont liés pour plusieurs siècles, au point que les alphabets débutent par l'expression «Croix de par Dieu », bientôt remplacée par une croisette qui correspond symboliquement au signe de la croix que l'écolier doit faire avant de commencer sa lecture; la première image d'un livre d'éducation pour enfant est, de plus, souvent celle de Dieu (le christianisme est devenu religion d'État en 391). La Gaule est alors divisée entre Wisigoths (418-507), Burgondes (453-531) et Francs. Elle sera réunifiée par les Francs en 751. Devant la disparition de l'école antique, l'Église est obligée de créer des écoles d'un type nouveau et met au point le programme réduit auquel pensait Saint Augustin (354-430), grâce à ces pionniers que furent Boèce, Cassiodore, Grégoire le Grand et Isidore de Séville (Rouche, 1981 : 226), dont nous venons de parler. La Gaule apparaît alors divisée en deux zones d'enseignement différentes, nous l'avons signalé: le sud reste romanisé, notamment en Aquitaine où la culture classique perdure, y compris parmi les femmes; au nord prévaut l'éducation germanique tournée vers le culte de la violence, avec l'apprentissage systématique de la cruauté, l'éducation guerrière et la pratique de la paternité adoptive, qui caractérisaient déjà la culture gauloise et dont témoignent les chants épiques. L'éducation à la lutte l'emporte sur l'apprentissage de la paix (Rouche, 1981 : 165-167). Peu à peu, l'acculturation du nord, grâce à la reconquête culturelle de ces régions par les moines, les ermites et les évêques, venus d'Aquitaine ou de Provence, ou des laïcs méridionaux présents dans les cours de Paris et de Metz, prépare l'avènement de la dynastie carolingienne. Dans 28

ces territoires, acculturation, romanisation et évangélisation allèrent de pair. Les historiens soulignent que le christianisme doit être vu comme le facteur essentiel de la mise en place très progressive de l'humanisme dans la mesure où l'héritage classique romain se trouve transformé par la nouvelle foi (Rouche, 1981 : 221). Dans la Gaule mérovingienne, l'enseignement est religieux exclusivement: l'Ancien Testament est un livre de classe et l'on apprend à lire dans le livre des Psaumes. Ce programme éducatif chrétien ne sera cependant pas organisé en structures d'enseignement stable avant les temps caro lingiens. L'époque carolingienne En 789, le capitulaire de Charlemagne, Admonitio generalis se présente comme un texte de loi destiné à réorganiser l'école afm de garantir à l'administration royale et impériale une certaine efficacité, et de renforcer la qualité du service divin. L'empereur souhaite créer des écoles pour apprendre à lire aux enfants (aux garçons) et encourage l'ouverture d'écoles de lecture gratuites. Le texte stipule: « Qu'on rassemble non seulement les fils de condition modeste, mais les fils bien nés. Qu'on établisse des écoles pour l'instruction des garçons. Que dans chaque évêché, chaque monastère, on enseigne les psaumes, les notes, le chant, le comput (calcul du temps liturgique), la grammaire, et qu'on dispose de livres bien corrigés». Il s'agit surtout, bien sûr, d'accroître la christianisation encore imparfaite de la population des campagnes, ce qui sera contrôlé par les missi dominici, institués par les mérovingiens, puis rétablis par les carolingiens; il n'empêche, c'est un premier pas vers l'instruction des masses, même si ce capitulaire n'a été suivi que de peu d'effets. Les réformes entreprises par 29

Charlemagne sont l'œuvre des conseillers qui l'entourent, et il en sera de même pour ses successeurs jusqu'à Charles le Chauve, premier roi de la Francie occidentale (ébauche de ce qui deviendra la France) de 840 à 877. Le savant religieux anglo-saxon Albinus Flaccus, dit Alcuin (v.735-804), par exemple, fait figure, à travers sa correspondance, de conseiller politique et pédagogique de Charlemagne, à la cour duquel il vécut huit ans. A cette époque, le monde chrétien scolaire se construit à l'échelle de l'Europe, et de même que l'Empire romain, l'Europe vit sur des concepts éducatifs universalistes (Rouche, 1981 :164, 246) ; cette caractéristique a laissé des traces très perceptibles dans la culture occidentale. Au IXe siècle, une femme de la haute aristocratie du sud-ouest de la France actuelle, Dhuoda, épouse de Bernard de Septimanie (la Septimanie, région côtière de la Gaule méridionale, située entre le Rhône et les Pyrénées, est rattachée au royaume franc en 759) rédige, entre 841 et 843, un Manuel d'éducation à l'intention de ses deux fils dont l'aîné, Guillaume, a 15 ans et le second probablement 2 ou 3 et dont le grand-père semble avoir été un cousin de Charlemagne. Cet ouvrage contient un abrégé des connaissances indispensables ainsi que des conseils de lecture et de vie chrétienne. Dhuoda entend que ses fils l'aient toujours à la main, d'où le nom de manuel donné à ce livre qui nous est connu par de rares copies, très postérieures à sa rédaction. Au fil du temps, la pédagogie continue d'intéresser les érudits: enseignant imaginatif: Gerbert d'Aurillac (v. 938 - 1003), un ancien berger devenu écolâtre (c'est-à-dire maître d'école) à Reims (972-980) et qui deviendra le pape de l'an mille sous le nom de Sylvestre II (entre 999 et 1003), met au point des accessoires (abaques, tableau d'école fabriqué à 30

l'aide de feuilles de parchemin) pour ses élèves parmi lesquels on trouve Robert le Pieux (v. 972 - 1031), roi de France de 996 à 1031, mais aussi, alors qu'il enseignait à Reims, le futur empereur germanique Otton III (980 - 1002) à qui il devra sa fonction de pape. Du Xe au XIIIe siècle, l'enseignement monastique bénéficie d'une si bonne réputation que, dès le XIIe, date à laquelle les jeunes oblats de douze ans peuvent renoncer à la vie cloîtrée pour retourner à la vie laïque, nobles et marchands aisés confient leurs enfants aux moines. Les monastères disposent en outre quelquefois de deux écoles: l'une, externe, pour les laïcs, l'autre, interne, pour les oblats. Le concile d'Aix en 817 avait recommandé cette division. Précepteurs et maîtres rédigent des traités d'éducation: un maître d'école de Laon, Gautier de Chastillon, né à Lille en 1135, s'inspire par exemple des principes d'éducation appliqués par Aristote (384 - 322 av. J.-C.) au futur empereur Alexandre le Grand (356 - 323 av. J.-C.), pour transmettre ses préceptes. La vie d'Alexandre le Grand et les œuvres de son pédagogue, Aristote, connaissent une vogue qui ne se démentira pas, tout au long du Moyen Âge. La période carolingienne se termine sur le désintérêt manifesté par les derniers rois pour l'enseignement et la culture, attitude que l'on retrouve chez les premiers rois capétiens. A partir de 911 la Normandie et depuis 878 la Bretagne, par exemple, perdent toute trace de culture (Rouche, 1981 : 234). Les premiers capétiens Robert le Pieux (972-1031), fils et successeur d'Hugues Capet, fut en fait le premier roi capétien lettré à s'intéresser à des questions d'érudition ou même de théologie.
31

Du XIe au XIIIe siècles, une ivresse d'étude et de savoir se répand dans le royaume de France, et tout spécialement à Paris. Elle coïncide avec la période de déftichement et d'expansion économique, avec l'essor des villes qui caractérisent alors l'Occident médiéval. Une nouvelle société apparaît avec les grands négociants, les bourgeois et les spécialistes de l'écrit, le besoin de juristes se faisant sentir concomitamment avec le développement des échanges commerciaux et le renouveau de l'économie monétaire (Rouche, 1981 : 282 ; Verger, 1999). L'enseignement renaît en Normandie au XIe siècle avec le développement des abbayes, notamment celle du Bec (aujourd'hui Bec-Hellouin) et la présence de deux éminents lettrés d'origine italienne, Lanfranc (v. 1005-1089) qui enseigna au Bec de 1042 à 1066 et devint l'ami de Guillaume le Conquérant, puis son élève Anselme (1033-1109) qui prônait une pédagogie reposant sur l'amour. Ces deux clercs devinrent par la suite archevêques de Canterbury. C'est dire leur influence et leur rayonnement. Mais au milieu du XIe siècle, on assiste à un recul des écoles monastiques et à leur retrait derrière la clôture, parallèlement au déftichement de la terre (Rouche, 1981 : 295). Et l'éducation populaire change de contenu. La culture orale des Gaulois et des Germaniques perdure aux XIe et XIIe siècles, mais elle se modifie sous l'effet du christianisme. Rappelons que le paysan médiéval représente la quasi totalité de la population. L'ermite devient le pédagogue des paysans en rupture de ban, des chevaliers mis hors la loi, des serfs évadés et autres criminels en fuite, il lance les foules sur le chemin de Jérusalem, tandis que la liturgie chrétienne enseigne au paysan la passivité, la persévérance, l'obéissance et l'observance, et que craquent les anciennes structures sociales sous l'effet du déftichement des terres, de la multiplication des hommes et des ressources 32

(Rouche, 1981 : 300 - 304). On reconnaît là les deux faces du rôle du christianisme: face contraignante avec la manipulation des esprits dans l'optique de la conservation du pouvoir, face émancipatrice avec, pour certains, l'accès à une certaine forme d'instruction. Le XIIe siècle correspond à un nouvel essor des écoles urbaines et rurales, reflet d'un immense besoin en clercs instruits pour les chancelleries, les tribunaux, les bureaux et autres organismes administratifs qui se développent. Le monde est senti comme rationnel, créé pour l'homme. Judaïsme, Christianisme et Islam s'influencent mutuellement, et les compilations encyclopédiques, dont les arabes ne sont pas les moindres, se développent. On voit déjà la raison considérée comme un instrument de domination du quotidien et petit à petit l'essor d'une pensée laïque, avec l'enseignement du droit romain (Rouche, 1981 : 330-340). Le latin, langue de la liturgie et de la culture, est pratiqué dans l'Europe entière, parmi les clercs et dans l'entourage politique des rois. Mais la langue vulgaire acquiert peu à peu un nouveau statut, notamment au XIIe siècle, au cours duquel les capétiens développent le ftancien, dialecte de l'Ile-de-France, appelé à devenir le français. Au XIIe siècle, les grands esprits qui font progresser l'enseignement sont tous français: Pierre Abélard (10791142), Saint Bernard (1090-1153), Pierre le Vénérable (v.l092-1156), Guillaume de Saint-Thierry, Maurice de Sully, alors qu'au XIIIe l'université de Paris s'est complètement internationalisée (Rouche, 1981 : 398). L'apogée du XIIIe siècle

Vincent de Beauvais (v. 1190 - 1264),pédagogue des
enfants de saint Louis écrit en 1264 un traité intitulé De puerorum regalium dans lequel les méthodes pédagogiques 33

envisagées combinent l'usage de la semonce et du fouet si nécessaire mais préconisent aussi une relation de mise en confiance entre le maître et l'élève. Cet ouvrage sera traduit en :français en 1382, à la demande de Charles V. Selon l'auteur, l'école de sagesse s'est transportée de Rome à Paris, comme elle s'était transportée d'Athènes à Rome. En 125659, il publie une sorte d'encyclopédie résumant toute la scolastique, les sciences et l'histoire de son temps, le Speculum majus composé grâce au roi. Le premier livre de cet ouvrage contient ses idées sur l'éducation, il y déclare par exemple que «l'éducation et les conseils commencent dès les premières années de l'enfance et durent jusqu'à la fin de la vie» (Rouche, 1981 : 418). Vers 1260-65, il écrit un traité sur l'éducation morale des princes De morali Principis institutione dans lequel il insiste sur l'écrasement des misérables par les puissants et réclame le consentement du peuple à l'action du roi (Rouche, 1981 : 467). A la demande de la reine Marguerite pour les deux enfants de saint Louis, Louis et Isabelle, il écrit De eruditione filiorum nobiliorum dans lequel il insiste sur l'importance du choix d'un bon maître. Il s'inspire de Clément d'Alexandrie, Tertullien, saint Cyprien et saint Jérôme, mais laisse largement de côté l'éducation féminine: la femme est pour lui inférieure à l'homme. Dans un autre ouvrage, le Miroir historiaI, il décrit pourtant l'exemple d'un père éducateur, un Romain qui enseigne sa fille, la future sainte Eugénie, comme le fera saint Louis pour sa fille Isabelle mais aussi pour son fils, tous deux déjà adultes, puisque c'est à un âge avancé que saint Louis rédige ces enseignements pour ses enfants. Les conseils que saint Louis (v.1214-1270) prodigue à son fils, dignes d'un homme mûr, armé chevalier et héritier de son père, concernent le comportement religieux, politique, civique que doivent observer les laïcs, en matière de guerre, de conflits de propriété, nominations d'officiers de justice, 34

dévolution de bénéfices, bonne utilisation des impôts. Ceux qu'il prodigue à sa fille, déjà reine de Navarre, écrits sur un ton affectueux, sont plus religieux et moraux (ils traitent par exemple de son habillement dont elle doit limiter la splendeur) que politiques. A cette époque, Guillaume de Tournai compose un livre qui sera recommandé en 1264 à tous les enseignants, le De instructione puerorum dans lequel il écrit que les enfants doivent être menés à la baguette mais aussi par la parole et l'exemple. L'enseignement doit porter sur la foi, les sciences et les mœurs, et s'adresse autant aux filles qu'aux garçons (Rouche, 1981 : 420). Gilles de Rome, célèbre pédagogue du XIIIe siècle, laisse un ouvrage intitulé De regimine principium (Le Livre du gouvernement des princes), dans lequel il exhorte les jeunes princes de son époque à étudier assez de théologie pour affermir leur foi, mais surtout les sciences morales et aussi le latin. Cet ouvrage, à l'origine écrit pour le futur

Philippe le Bel (1268 - 1314), alors âgé de 12 ans, est
largement diffusé parmi la noblesse.

Raimond Lulle, dit l'Illuminé, (v. 1235 - 1315),
théologien, poète et pédagogue catalan prolixe qui écrit dans sa langue maternelle mais aussi en latin et en arabe, propose un ouvrage tout entier consacré à l'enfant, Doctrine d'enfant. Composé vers 1275 -1280, ce texte est traduit en français du vivant de l'auteur. Celui-ci met l'accent sur l'éducation religieuse, déconseille la géométrie et l'arithmétique et estime qu'il faut surtout entraîner la mémoire et les capacités de compréhension de l'enfant. Philippe de Novare, né à la fm du XIIe siècle et mort en 1265, écrit vers l'âge de soixante-dix ans, l'année de sa mort, un recueil de conseils, Les quatre âges de 1'homme, dans lequel il s'attendrit sur les petits enfants (Rouche, 1981 : 409).
35

Au total, le XIIIe siècle, siècle de saint Louis (1214 1270), qui par ailleurs voit naître les premiers collèges (Sorbonne, Navarre; les statuts officiels de l'université de Paris sont promulgués par Robert de Courçon, mandaté par le pape Innocent III, en août 1215) et les premières universités provinciales (Montpellier, 1220 pour l'université de médecine, 1289 pour celle de droit; Toulouse, fondation théorique en 1229, démarrage dans les années 1260; Avignon, 1303; Orléans, 1306 avec la transformation de l'école de droit déjà ancienne en université) apparaît comme un moment d'alphabétisation poussée, dont on a pu comparer l'ampleur avec celle de la première moitié du XIXe siècle, moment au cours duquel le fiançais et le latin commencent à être employés côte à côte, comme langues d'instruction (Alexandre-Bidon et Verger, 1999). Les universités se constituent comme des corporations, des corps de métier: l'activité intellectuelle se trouve alors assimilée à un travail au même titre que le travail manuel. Elles en appellent parfois à l'arbitrage pontifical, ce qui permet à la papauté de compter sur la formation de fonctionnaires qui assureront une meilleure centralisation de l'Église (Rouche, 1981 : 344-347). A côté des universités, continuent de proliférer les écoles liées aux cathédrales et aux monastères et les « petites écoles» dans les bourgs et même les villages, et dont les maîtres sont tantôt des clercs contrôlés par l'Église, tantôt des laïcs, rémunérés par les municipalités et par des contributions pécuniaires des parents, l'écolage (Verger, 1999), ce qui se pratiquait déjà à l'époque gallo-romaine, héritage de l'éducation hellénistique (Rouche, 1981 : 80). Rappelons à ce propos que dans la Grèce antique, le pédagogue est l'esclave qui conduit l'enfant à l'école; le maître d'école gardera de ces origines un statut inférieur, pour des siècles: il est constamment noté qu'il est mal payé en raison de ses origines 36

sociales. En 301 par exemple, il était moins payé qu'un maçon ou un charpentier (Rouche, 1981 : 97, 124-125). Le XIIIe siècle voit l'apparition, sur le marché, du papier, connu par les Chinois depuis son invention en 105, par l'eunuque Tsaï Loun. Peu à peu, cette nouvelle technique va contribuer à une meilleure circulation des connaissances, entravée jusque là par la difficulté de fabriquer des livres et la rareté des parchemins (un troupeau de cent moutons était nécessaire à la fabrication d'un ouvrage important, une peau faisant quatre pages in-folio, recto verso) (Rouche, 1981 : 290, 389-390). En fm de compte, la culture reste à cette date le privilège d'une élite, celle du clergé et des princes. C'est l'époque où les querelles scolastiques cassent tout effort de synthèse entre la science qui commence à naître et la foi (avec le décret du 7 mars 1277 et les 219 thèses incriminées), mais où l'idéal laïc de l'affIrmation du moi qui s'épanouit par la connaissance comme fm ultime de l'homme prend son essor. C'est aussi l'époque où l'on assiste à une lutte à couteaux tirés qui sélectionne les meilleurs maîtres (Rouche, 1981 : 358-359, 384, 396). Les ouvrages pédagogiques et les représentations imagées de l'époque laissent voir un intérêt croissant pour le petit enfant et la femme. Les premières théories pédagogiques voient le jour, alors qu'aucun programme d'enseignement et d'éducation n'avait été mis au point depuis Isocrate (436-338 av. J.-C.) et Platon (v. 427-347 av. J.-C.) (Rouche, 1981 : 413, 415, 418). Le bilan de l'enseignement et de l'éducation, du XIe au XIIIe siècles révèle un impressionnant progrès de l'écrit sur l'oral et de la pensée abstraite sur le discours narratif (Rouche, 1981 : 471). Il n'est pas négligeable de noter qu'aux yeux de l'historien l'importance prise par l'écrit représente un progrès, alors que notre société rebrousse chemin à cet égard. 37

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