Reconnaissance du sujet sensible en éducation

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Fondements : L'avenir du sensible /L'apprentissage sensible du sujet adulte /Rencontre éducative avec le sujet sensible... Pratique : L'enfant, la littérature et la philosophie / Dans le sens du texte... / Recherche : Regards sur l'authenticité de la rencontre / Du sensible au sens / Un poète à l'antenne... / Variations - Témoignages : Paolo Freire et sa pédagogie sensible à l'humanisation d'autrui / L'artiste intervenant, entre démarche pédagogique et processus esthétique... / Lectures - Découvertes.
Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296498112
Nombre de pages : 212
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CHEMINS DE FORMATION
au fil du temps…
Quelle reconnaissance du sujet sensible
en éducation ?Chemins de formation COMITé SCIENTIFIQu E
au fl du temps...
ISSN 0760-0070 - ISBN 978-2-36085-028-0
Mesdames et messieurs les professeursédité par
Téraèdre
De l’université de Nantes48, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie
Régis Antoine (lettresD), aniel Briolet (1933-2003), Philippe Forest 75004 Paris
Tél. 01 48 04 09 26 (lettresO), lga Galatanu (linguistique).
E-mail : teraedre@wanadoo.fr
www.teraedre.fr Au plan national, en sciences de l’éducation
et Jacques Ardoino, Françoise Cros, Nelly Leselbaum, Philippe Meirieu,
Université de Nantes – Université permanente Gaston Pineau etA ndré de Peretti.
2 bis, boulevard Léon Bureau – BP 96228
44262 – Nantes Cedex Au plan national, en dehors des sciences de l’éducation
Tél. : 02 51 25 07 25 – Fax : 02 51 25 07 20
Monique Astié (biologie végétalBeo),r is Cyrulnik (neurologie, psychiatrie,
éthologie cliniquAe)l,b ert Jacquard (humanistique et génétique des Directrice scientifque
populationsD), avid Le Breton (sociologieJ)e, an-Louis Le Moigne (sciences de la publication
des systèmes)J,a cques Lévine (psychanalyse E), dgar Morin (sociologie) et
Martine Lani-Bayle
Jacques Nimier (mathématiques et psychologie clinique).
www.lanibayle.com
Bertrand Bergier Au plan international
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Comité de rédaction Olga Czerniawska (théorie de l’éducation, Lodz, PoloGgnuye )D, e Villers
équipeT ransform’( transdisciplinarité (psychanalyse, Louvain, Belgiq Puie)r, re Dominicé (sciences de l’éducation,
et formation) de l’université de Nantes, Genève, Suisse)E, ttore Gelpi (1933-2002), Meirecele Caliope Leitinho
sciences de l’éducation.
(sciences de l’éducation, Ceara, BrE é wsial M), arynowicz-Hetka (pédagogie
sociale, Lodz, PolognJe a)c, ques Rhéaume (sciences de la communication,
Montréal, Québe Mc),akoto Suemoto (sciences de l’éducation, Kobe, Japon),
Fabio Vasconcelos (géographie, Fortaleza, BrésilA )n edtr é Vidricaire
Crédits illustrations (sciences de l’éduction, Montréal, Québec).
©Couverture : Jean-Paul Filiod
Illustrations et photographies :
Carole Baéza et Martine Lani-BayleTAbl E DES MATIèRES
éditorial
Renaud Hétier .................................................... 5 l a perspective éco-Relationnelle et l’éducation
Interculturelle dans l’entrelacer d’afections :
la décolonisation du savoir
DOSSIER : l E Suj Et SENSIbl E Joao Figueiredo ................................................... 53
Comment sentir que ça veut dire quelque chose ?
1 – fONDEMENt S l e loup et la mésange : un récit à pleines dents
Renaud Hétier ................................................... 61
l a reconnaissance du sujet sensible en éducation
Entretien avec Claudine Haroche ................................ 15
2 – PRAt Iqu E
l ’apprentissage sensible du sujet adulte
Pierre Dominicé .................................................. 21
l ’enfant, la littérature et la philosophie
Edwige Chirouter ................................................ 73Rencontre éducative avec le sujet sensible
Carole Baéza, entretien avec René Barbier ...................... 28
Dans le sens du texte
Lorine Bost ....................................................... 83« l e corps aujourd’hui »
Entretien avec Isabelle Queval ................................... 37
Dispositifs transitionnels et approche intégrative 
l a reconnaissance du sujet sensible dans l’éducation pour l’accompagnement en éducation :
artistique : entre utopie et réalité de la « zone urbaine sensible » au « sujet sensible »
Laurence Loefel .................................................. 46 Béatrice Clavel ................................................... 93l ’intégration du sensible dans l’apprentissage De la sécurité du cadre à l’épanouissement
des mathématiques par la médiation des albums des potentialités de l’enfant
de littérature de jeunesse Entretien avec Sarah Vénuat .................................... 168
Isabelle Dagué .................................................. 101
Sport, place du corps et rapport au corps
Entretien avec Jérôme Godineau ................................ 172
3 – RECh ERCh E
Aut REMENt
Regard sur l’authenticité de la rencontre
Carole Bufa-Potente .......................................... 110
l a réponse institutionnelle au phénomène
Du Sensible au sens : un chemin d’autonomisation du harcèlement à l’école : dépasser la répression
du sujet connaissant pour instaurer une justice restaurative
Eve Berger, Dani Bois ......................................... 117 Arnaud Lamy .................................................. 179
un poète à l’antenne : l’affectivité dans De la robe à la culotte : dépasser le sensible pour entrer
un parcours de recherche autobiographique dans l’éducation. étude de la pensée d’Alain
Henrique Sérgio Beltrão-de-Castro ............................ 125 Caroline Richard ............................................... 186
Paul faucher, éducteur du sensible :
Ateliers et école du Père Castor
l ECtu RES-DéCOuv ERt ESJean-François Marchat ........................................ 135
27 ouvrages .................................................. 195
4 – vARIAt IONS - té MOIg NAg ES
Paolo freire et sa pédagogie sensible
à l’humanisation d’autrui
Karla Patricia Martins-Ferreira .............................. 147
l ’artiste intervenant, entre démarche pédagogique
et processus esthétique
Véronique Chappuis ............................................. 153
l a danse de couple, une éducation au sensible
Rémi Hess, Katia Mendez ...................................... 160éDITORIAl
« La question que nous nous sommes posés, pour ce du sensibleco ntre ceux de l’intelligible, mais d’y reconnaître
numéro deC hemins de Formation, présente plusieurs aspectsa.u ssi bien une dimension constitutive du sujet qu’un chemin.
La thématique de la reconnaissance, devenue prégnantCe dhaenm s in sensible qui peut permettre de s’aventurer au-delà,
notre société, apparaît au premier plan. Mais nous n’asvaonnss se couper de son origine, sans se séparer de ce qui fait
pas voulu la traiter dans sa généralité. Il s’agit bien dlee p pa rolperr e de soi-même, sans se perdre. Et, peut-on l’espérer,
du « sujet sensible », ce qui est déjà une manière d’indiqsauner s cesser d’être sensible à autrui. C’est bien toute la
difà quelle reconnaissance on s’est plus particulièremenctu ilnttéé :- parvenir à prendre de la hauteur, pouvoir abstraire,
ressés. On pourrait voir le « sensible » comme une augm men-ais sans s’abstraire soi-même, au risque d’une perte de sa
tation de la dimension subjective : quelque chose qui tporuotp rà e humanité.
la fois appartient en propre au sujet, mais qui lui est si proOprne devine combien une telle perspective peut avoir de
que cela lui est en partie inaccessible. prix et de difculté en éducation, s’il faut conduire le « petit »
Qu’entend-on alors par sen s? iTboleut à la fois les sens, levs ers le grand qu’il est appelé à devenir, s’il faut favoriser tout
émotions, la sensibilité et, au-delà de tout cela, une mca en qièuri e peut croître. La tentation est souvent celle de la ligne
d’être et de sentir le monde, qui n’est pas réductible adur loaitne-, du plus court chemin, au risque du déracinement, de
gage ni à la rationalité. Dans un contexte éducatif et lfo’erm mbatllif age de la course. Au risque de la programmation à
qui a tendance à être abandonné à l’illusion de la malîatqruiseel, le « on » arrive, même si personne n’y arrive. La
temcela signife qu’il y a à cultiver des dimensions oubliéepso rdau lité sensible est tout autre, qui musarde et qui lézarde,
sujet et en même temps, à les protéger. Il ne s’agit pas de’to pq-ui peut tout aussi bien, dans une fulgurance, se dépasser
poser schématiquement le « sensible » à « l’intelligibleel l»e, -à même. Pour reprendre un mot de Jean Markale si, pour
la manière platonicienne, ni de vouloir restaurer lesl ed sr Roiotms ains, le plus court chemin d’un point à un autre
5Chemins de formation au fil du temps…
c’est la ligne de droite, pour les Celtes, c’est le rêve. CeL q eu pe assage à l’écriture accentue la difculté, en s’engageant
nous ne pouvons prédire – ce qu’autrui fera de lui-mêm d ea –n,s une abstraction plus grande encore. Les sonorités de la
nous ne pouvons pas non plus le prescrire. Être attenvtoifix a, u la présence de qui parle et de qui écoute, s’efacent au
sensible suppose alors d’accueillir, de supporter, de souptreonftir d, e simples signes. Maisr alpep ort au texte, à la
littérad’imaginer une infnité de chemins, incommensurables les ture, et encore au-delà aux langages et jusqu’aux signes
euxuns aux autres. mêmes, peut être appréhendé comme un moyen de cultiver
à travers les contributions de ce numéro, nous retrloeu sv peo-tentialités sensibles du sujet, pourvu qu’on se
préocrons diférentes formes d’attention au sensible. cupe de ne pas perdre le contact, c’est-à-dire que l’approche
La place du langage, la qualité du dialogue – qui supc-ulturelle elle-même soit sensible. Les supports peuvent plus
pose à la fois une qualité d’écoute et une liberté de paoruo lmeo –i,n s tenir compte du sensible, le travail du médiateur
ont la plus grande importance. Ceci qu’il s’agisse d’e(netnrser ignant ou autre) peut viser à rendre le texte sensible
en relation, de communiquer, de pouvoir se dire ou dd’aapn-s la mise en scène ou dans la mise enL loiernin. e Bost
prendre à penser. On pourrait, à ce titre, évoquer une « pm aerto lee n évidence le statut « hors cadre » de la littérature, et
sensible » qui est la médiation entre un corps, une intléer riois-que de la réduction scolaire à un simple objet de savoir.
rité, une mémoire, une afectivité d’une part, et la présence Il est alors question, avec les lycéens, d’une sensibilisation
d’autrui/à autrui d’autre part. Toute parole n’est pas cqo un id oaumv-re d’abord au sens du texte, à ce qu’il peut
provonée à l’abstraction, elle aussi moyen de faire résonqnueerr c ce hez le lectIesu ar b. elle Dagu, péartant du constat de la
qu’il y a de sensible en soi, de se libHéreenrr. ique Beltrao difculté de certains jeunes élèves en mathématiques,
enviporte notre attention sur un dispositif original qui sasgseo cuine détour original par la littérature de jeunesse qui
la radio – média de la parole – à la rencontre poétiquseo, iotu s à u sceptible, à la fois de convoquer le sensible et de
prola rencontre, grâce à la poésie. L’ouverture à sa sensibpiloisteér e dt es formes de mises en ordre du monde qui
prépal’ouverture à autrui y apparaissent dans un même moru evnet- à l’abstraction mathémaJteiaq nu-eF. rançois Marchat
ment de rapprochemenEtd . wige Chirout,e drans un autre exhume la fgure de Paul Faucher, fondateur du Père Castor,
registre, met en évidence l’intérêt de l’apprentissaget d me olna tre comment il s’est agi pour Faucher, notamment à
discussion (à visée philosophique) à partir de textes littéraires ravers les fameux albums et par la grâce d’une illustration
levant des questions anthropologiques fondamentalcersé. aLte ive, d’intégrer du sensible dans leRs elnivarue ds. H étier
lien entre littérature et sensible, puis le cheminemefnotc,a plaisr e l’attention sur un seul album et sur le conte qu’il met
le dialogue, jusqu’à la formation de la raison ainsi noeunr rsiceè ny e. Il s’agit ici de s’approcher, dans le détail, de ce qu’il
sont mis en évidencCea. roline Pigno-Richa pr rdopose une peut y avoir de sensible et de sensé dans et autour d’un texte.
réfexion sur le rapport de l’enfant au monde selon AlainL o eu s, ouci d’uner econnaissance du sujet dans sa globalité,
autrement dit, d’un point dea v pureio ri plutôt distant vis-dans sa complexité, et d’inscrire cette prise en compte dans
à-vis du sensible : le langage y apparaît comme le moylean c-onsidération à échelle plus large de l’environnement de
même de découvrir les choses, à l’inverse de ce qui a puc êetlrue i-ci, est une autre modalité d’attention au sensible, vers
défendu notamment à partir de Rousseau. une condition humaine sensible intégrée dans un monde
6Éditorial
dont il faut prendre soin. Le « sensible » n’est alors pluvas udne e sa maîtrise (comme dans l’exemple du sport) à sa mise
partie d’un sujet mais le sujet lui-même, qui ne peut às ’edn istance (par le privilège accordé à l’activité cérébrale), rien
séparer sans atteindre à son intégrité, à son identitnée, seamns ble, pourtant, plus profondément inscrit dans le sujet
soufrir tout entier de cette amputation. Et qui ne peutq nuéeg clei- qui s’est inscrit dans son corps. Nous sommes même
ger sa propre implication dans la construction des conditions sans doute, à notre époque, au maximum de l’ambivalence,
de la reconnaissance et de la protection de ce qui est seqnusainblde t. out à la fois nous prenons un soin tout nouveau du
Claudine Haroc hm eontre, dans un entretien, l’importancocre ps (sa fonctionnalité, son image) mais qu’en le
domestide l’évolution historique qui conduit d’une certaine senqsuiabnlit aé insi, nous confrmons que nous avons du mal à le
senenvers autrui à une forme de sensorialité. La distanctei reI. tsa l ba elle Quev,a d lans un entretien, montre l’importance
demande de visibilité vont alors de pair, dans un tempdse so ù enjeux actuels de l’appropriation du corps. Ces enjeux
l’on peine à sentir et à ressePn iteir r. e Dominic péointe, ont essentiellement une forme paradoxale, dans la mesure
notamment à partir de témoignages, combien la sensiboiùl itoé ut à la fois une attention sans précédent est portée au
peut être ressource autant qu’obstacle. Il importe asloirn s due corps – ce qui en rapproche –, et que celui-ci est
faire un certain apprentissage de celle-ci, de façon à ly’o pbujei-t d’une volonté de maîtrise –, ce qui en éloigne
sensiser des éléments d’élucidation ou de créativité, pourvu qu’on blementR. émi Hess etK atia Mende, zdans leur dialogue,
sache aussi les conteènvier. Berger etD ani Bois cernent, évoquent la danse – le tango –, comme cette « négociation
dans le champ de la formation des adultes, l’importancdeu d c’uo n rps à corps » qui suppose qu’à chaque rencontre un
sensible irréductible et propre au sujet humain, qui nen opeuuvt eau cadre soit créé, qui permette aux corps de s’inscrire
être ignoré ou mis à distance sans dommages, eu égarde àn slea mble dans un espace partaJég réô. me Godinea,u dans
mobilisation réclamée par toute formation et notamunm ent tretien, explique quelle est la demande des individus
dans une visée d’autonomisatRioen n. é Barbie, rdans un vis-à-vis des activités de forme et de sport. Du bien-être à
entretien, articule le sensible et son enracinement, dlaan sp eurnfe ormance, les enjeux sont très diférents et le corps n’y
existence incarnée, avec la spiritualité, orientée para l pea se lnes même statut.
d’une présence ouverte au monde, dans sa réSalriath é. L’horizon dlea créativité, et de ses occurrences artistiques,
Vénuat, également dans un entretien, argumente autour de marque enfn clairement cette perspective de passage – ou de
l’idée d’un cadre éducatif sufsamment sécurisé pour cq huee min –, qui est au cœur de notre revue. Encore une fois,
l’enfant puisse s’exprimer et être lui-même. Mais, au-deleà dseu nsible n’est pas une « réserve » ou une enfance en soi.
cadre, c’est fnalement la relation, et l’accueil fait à au Itlr eusit d uans e dimension fondamentale du sujet qui demande
un regard bienveillant, qui semblent déterminants. à s’exprimer, et peut-être plus encore à être cultivée. Chant,
La question dcu o rps est incontournable dans une tedllae nse, peinture, écriture, etc., ne « trouvent » pas des
resthématique. Avant d’être afectivité, sensibilité, émotsiounr, lce es déjà-là, mais tout aussi bien les suscitent
dialectisujet est corporellement exposé et à ses sensations inteqruneems ent t. Jean-Pierre Vernant, en s’interrogeant sur
l’émerà ce que le monde fait venir à lui. Alors que l’institutiogne nécdeu d- e l’individu en Grèce ancienne, évoque les remarques
cative semble arc-boutée dans un dépassement du corpds eq uPi eter Brown pour marquer la rupture sans précédent du
7Chemins de formation au fil du temps…
christianisme et l’émergence de la fgure du « sujet » :K ca’erslt a Patrícia Martins-Fer érpeoiursae la même perspective
d’abord dans un souci scrutateur, dans une manière advee sce le pédagoguPea olo Freir q eui représente, plus que tout
tourner vers ses propres profondeurs…, que celles-ci saeu stornet , ce souci de tenir ensemble ce qui, dans la société, se
fnalement densifées et enrichLiaeus.r ence Loefe ml ontre présente comme des contradictions et de relever le déf d’une
l’importance du développement de la sensibilité de l’en-forme d’amour du prochain qui rende possible, et
émancifant, condition de son épanouissement et, du coup, « drpoa itr » i ce, la rencontre éducBaétaivt e r. ice Clavc eo ln sacre son
à reconnaître et à cultiver. Cela suppose une politiquaet ét deun-tion à des dispositifs transitionnels qui visent à créer des
cative ouverte à la dimension artisitique, ce qui interreospgaec less d’intégration : intégration sociale des adolescents,
diférents acteurs impliqués. La contributVioérno dn ei que intégration du sensible dans l’approche éducative. Ou, pour
Chappuis fait écho à ce qui précède en analysant la situlaet dioirn e avec ses mots, intégration du sensible en zone
sencréée par l’intervention d’artistes dans les écoles. L’apspibrlo ec…he Arnaud Lam, einfn, propose un regard en
contreproposée met en valeur le fait que ce n’est pas seulepmoeintt   : le sensible, c’est aussi ce qui est blessé et qui appelle,
le sensible qui est alors mobilisé, mais le sujet lui-m aêlmoer,s , une reconnaissance et une réparation. La question du
l’enfant dans sa singularité, ce qui n’est pas sans efehta rsucèr l ement, phénomène aussi sourd que meurtrissant, est
l’ensemble du rapport au savoir. ainsi abordée dans la perspective d’une justice restauratrice.
La question dcua dre se pose enfn. Quelles institutions
(plus ou moins justes) soutiennent la possibilité d’une édNu-ous nous réjouissons de pouvoir vous proposer ces
cation, d’une formation, d’une pédagogie attentives aua psuprjeot ches diversifées, par des auteurs d’horizons aussi très
sensibl e? Le cadre suppose à la fois la défntion de bordniefs érents, sous des formes également variées (textes et
entre– qui excluent un certain nombre de choses –, et la préctiseinosn ), dans un numéro dont nous espérons qu’il est à l’image
de ce qui doit être rendu possible et nécessaire à l’intd éer iceu qr u’il nous apparaît essentiel de soutenir sur une telle
de ces bornes. Néanmoins, la séparation entre intérietuhré met atique. La reconnaissance du sujet sensible ne saurait
extérieur n’est jamais complète : il s’agit toujours, ena léldeur- sans acceptation de la pluralité – celle qui procède de la
cation, de se former au monde par le monde, même sid cie férence qui fait l’identité de chaque sujet, celle qui procède
dernier est ramené à des proportions maîtrisables au sein de la fragilité polymorphique de chacun de nous.
des institutions éducatives. Le réel, dans sa complexité et sa
globalité, ne cesse jamais de s’inviter dans les microcoBsom nens e lecture à vous.
éducatifs. Les questions de citoyenneté, de justice,
d’écologie, sont à la fois à l’horizon et au cœur de l’espace éducatif. Renaud Hétier
Le sujet sensible est aussi bien un sujet à protéger qu’un sujet
auquel il faut apprendre à protéger le monde qui l’abrite.
Joao Figuereid, odans un une sensibilité synchrétique toute
brésilienne, traite cette question de l’interdépendance de
diférentes échelles : pédagogique, écologique, relationnelle.
8Éditorial
9Chemins de formation au fil du temps…
Rond Cœur à cœur
Qu’est-ce qu’il y a donc Enfn me voilà debout
De plus rond que la pomme? Je suis passé par là
Quelqu’un passe aussi par là maintenant
Si lorsque tu dis : rond,
Comme moi
Vraiment c’est rond que tu veux dire,
Sans savoir où il va
Mais la boule à jouer
Est plus ronde que la pomme. Je tremblais
Au fond de la chambre le mur était noir
Mais si, quand tu dis : rond,
Et il tremblait aussi
C’est plein que tu veux dire,
Comment avais-je pu franchir le seuil de cette porte
Plein de rondeur,
On pourrait crier
Et rond de plénitude,
Personne n’entend
On pourrait pleurerAlors il n’y a rien
Personne ne comprendDe plus rond que la pomme.
J’ai trouvé ton ombre dans l’obscurité
Eugène Guillevic
Elle était plus douce que toi-même
Autrefois
Elle était triste dans un coin
La mort t’a apporté cette tranquillité
Mais tu parles tu parles encore
Je voudrais te laisser
S’il venait seulement un peu d’air
Si le dehors nous permettait encore d’y voir clair
On étoufe
Le plafond pèse sur ma tête et me repousse
Où vais-je me mettre où partir
Je n’ai pas assez de place pour mourir
Où vont les pas qui s’éloignent de moi et que j’entends
Là-bas très loin
Nous sommes seuls mon ombre et moi
Les savoirs sont dans le ventre les uns des autres, La nuit descend
ils sont mêlés comme des chemins de vaches.
Parole africaine Pierre Reverdy
10l E Suj ET SENSIbl E
1 - FONDEMENTS Du Suj ET SENSIbl E
2 - l E Suj ET SENSIbl E EN PRATIQuE
3 - l E Suj ET SENSIbl E EN RECHERCHE
4 - VARIATIONS - TéMOIGNAGESChemins de formation au fil du temps…
121 - FONDEMENTS
Du Suj ET SENSIbl EChemins de formation au fil du temps…
14lA RECONNAISSANCE Du Suj ET SENSIbl E
EN éDu CATION
Entretien avec Claudine Haroche
Sociologue, directrice de recherche émérite au cnrs.
Auteure de « L’avenir du sensibl,e  »
co-directrice de « Les tyrannies de la visibilité ».
Renaud Hétier L :e « sujet sensible », faut-il le chercher ressant car il discerne parfaitement la composante sociale
plutôt du côté du corps (les « cinq sens »), ou du côté du « cœur » dans les manières de sentir, le fait que les sentiments ne
(les sentiments, les émotions, les afects) ? sont pas spontanés mais qu’ils répondent pour une part à
des rituels et qu’ils sont également le résultat de la façon
Claudine Haroche I :l me semble qu’on peut le cherched r ont nous avons été éduqués au sein d’une culture donnée.
et le trouver, le rencontrer dans un mélange difus ePnetnrseo ln e s encore à Merleau-Ponty qui dans la tradition de
corps, les sens, la sensorialité et les sentiments. Disaln at pcheélna oménologie fait une place fondamentale à
l’expéje songe aussi bien à des auteurs comme Simmel qui avraiiet nce sensorielle en mesurant bien son caractère crucial
travaillé sur les sentiments sociaux, que Durkheim queit p sear- complexité comme en témoignent ces lignes extraites
çoit dans les règles de la méthode sociologique la nédces Pshiténé oménologie de la perception : « Nous pensions savoir
de prendre en compte les manières de sentir. Mauss acvea q iut e c’est que sentir, voir, entendre, et ces mots font
maintravaillé dans une perspective diférente sur « expretsesnioann t problème. Nous sommes invités à revenir aux
expéobliga tori e des sentiments » ce qui est particulièrement rinietnéc-es mêmes qu’ils désignent pour les défnir à nouveau ».
15Chemins de formation au fil du temps…
Pensons encore à Devereux dans la tradition de- l’etehnto fnalement, on pourrait dire, les impacts d’une société
psychiatrie, avec son liDvre el’ angoisse à l’extase, autrement qui s’individualise de plus en plus. Il s’agit bien entendu de la
dit à des approches sociologiques, anthropologiquesl otnougut e durée et c’est là que la perspective d’Elias me semble
autant que phénoménologiques. Plus récemment com pmase sionnante : il va du Moyen âge à la période
contempoon le verra dans un instant il y a Elias, mais auparavant je rine (pas tout à fait puisqu’il a disparu en 1991 à 93 ans si
voudrais dire qu’il me semble important d’essayer d’abom redse sr ouvenirs sont bons, c’est-à-dire qu’il n’a bien sûr pas
dans leur ensemble des évolutions techniques, socialesp, rpiosl ei-n compte les 30 dernières années qui ont vu une
véritiques et psychologiques, ce qui amène à négliger les ftraobnle- révolution anthropologique silencieuse pour reprendre
tières disciplinaires et à tenter de construire des quleesst tioenrsm, es de Gauchet). Il a tracé des cadres et indiqué une
des objets de pensée en essayant cependant de dire les cmhoéstehs ode, une façon de travailler qui me semble très
intéde la façon la plus précise possible, tout en s’eforçanrets dsae nte. Mais il n’y a pas qu’Elias. Simmel est un auteur
saisir l’essentiel, ce qui suppose de discerner l’essentiimeplo dre tant qui a eu une infuence sans doute importante sur
l’accessoire (ce qui aujourd’hui est une tentative nécEeslsiaisr (e on le suppose, on le devine bien qu’Elias ne cite pas ses
et constante avec les fux sensoriels et informationnseolus rilclei-s - comme beaucoup d’auteurs qui s’approprient des
mités et constants). travaux en oubliant peut être leurs sources dans ce processus
d’appropriation). Enfn, il ne faut pas oublier Meyerson qui
R.H.  : L’émergence, assez récente, d’une préoccupation a travaillé sur la psychologie historique et dont Vernant avait
envers le sensible, dont témoignent notamment vos recherches, reconnu l’infuence décisive. On devrait pouvoir consulter
est-elle le signe d’un progrès – dans la continuité d’un proces- les bibliothèques d’auteurs disparus ou contemporains pour
sus historique d’individualisation et de subjectivation -, ou le comprendre par quels auteurs eux-mêmes ont été marqués
signe d’une redécouverte (d’une sensorialité moins censurée au (souvent ils ne le savent pas eux-mêmes et l’ont oublié. Je ne
Moyen Âge, par exemple). Comment comprendre l’histoire de parle pas ici bien entendu de ceux qui efacent délibérément
cette évolution ? leurs sources).
Pour revenir à votre question, j’ai envie de vous répondre
C.H. : Là, bien entendu, on songe aux travaux d’historiens « les deux » et d’une certaine façon leur contraire. Le signe
et de sociologues comme Elias qui ont ouvert des rechedr’cuhne ps rogrès, d’une permanence aussi : on sait par exemple
tout à fait passionnantes en considérant les manièqruees ldae façon dont les bébés sont tenus, bercés a une
imporsentir comme profondément révélatrices de l’étatt sao ncciea l cruciale. La question du contact entre corp-s est parti
et politique des sociétés, si on considère la civilisatciounliè areu ment importante comme on le voit dans les travaux
sens général comme contraire à l’état de barbarie. Jed seo pnsgye chanalystes qui au départ se sont attachés à la question
bien entendu Là a civilisation des mœurs, à La Dynamique de l’enfant, qui ont théorisé la relation d’objet. On pense à
de l’Occident et aussi aux essais de diférentes périodBeos wlby qui a mis en évidence une pulsion primaire, non
La société des individus qui regroupe des essais écrits à difése-xuelle, d’attachement. On pense aussi à Winnicott qui a
rentes moments, qui ont été repris parfois mais qui tousm reisf eè-n évidence les objets et fonctionnements transitionnels
16Fondements du sujet sensible
en observant dans le développement de l’enfant la craéragtuiom n entation détaillée et je me permets de renvoyer à
cerd’un espace intermédiaire entre lui et la mère. Cet etsapian cse chapitres Ld’ea venir du sensible, et notamment aux
est celui dans lequel l’enfant – encore dans un état dceh naopint-res sur « le droit à la considération », sur le
« comporséparation – va s’approprier un objet « non moi », déctoeum- ent de déférence », sur les « formes et les manières dans
vrant dans le même temps l’existence de la réalité en dehors la démocratie ». Chacun va alors vouloir être regardé, estimé,
de lui. Tout ceci est bien sûr dit beaucoup trop rapidecmoennsitd. éré. Au début de la modernité le sujet se constitue sous
Songeons encore à Anzieu qui dans ses travaux, en paertt di-ans le regard de l’autre, ce n’est pas tant l’apparence, le
culierL e moi peau, montre le fonctionnement sensoriel pd aers aître qui compte, que le statut du sujet, sa liberté, son
égacontenants au travers des enveloppes psychiques quil vitoén, t sa fraternité lui venant de ce qu’il est considéré comme
progressivement amener aux contenus et aux processusn dse emblable, un frère. On peut dire que dans un premier
epensée. Nous sommes dans un progrès dans la mesure toeù mps la demande de reconnaissance au  xsvièiicile, à
l’on se montre plus attentif à certaines questions etl p’érpéooqcu-e de Rousseau, ne signife pas un recul de
l’intériocupations que l’on ignorait, que l’on tenait à l’écart, qruiteé l, ’ocn ’est plutôt le droit pour chacun d’avoir une intériorité.
considérait à tort comme relevant exclusivement de l’acLc’ien sd-ividu n’est pas encore un êtrseu rd fea c.e Au sens
soire, du contingent, de l’anecdotique. où je l’entends, cette surface est liée à la rapidité propre aux
sociétés industrielles, à l’extension du phénomène urbain,
R.H. : Il semble que la modernité n’aille pas sans une reven- des transports, des chemins de fer, des foules, des gens qu’on
dication, d’essence démocratique mais aussi de motivation égo- croise dans l’anonymat des grandes villes. Tout ceci a été
loncentrique, de visibilit. éLa demande de reconnaissance peut guement observé par Baudelaire et par Simmel notamment.
d’ailleurs prendre un aspect « superfciel », notamment lié à Mais peut-on supprimer l’attention portée à certains et
l’« image » de soi désirée par chacun. Comment comprendre cet donner une attention égale à? Ttocuqsueville remarquera
investissement ? Est-il seulement de « surface  ?» Contrarie-t-il très justement que « l’inattention est le plus grand vice de la
le travail de subjectivation et la construction de l’intériorité qui démocratie ». Mais il faut me semble-t-il aller plus loin et
progressaient plutôt jusque-là ? parler de l’individualisme, non pas dans le libéralisme de
John Stuart Mill qui a tant marqué Freud, qui a tant inspiré
C.H.  : La question que vous posez me semble trèAs rendt, et du besoin de reconnaissance qu’a discerné Walzer
juste. Revenons à la fn de l’Ancien régime, à la nuitd adnu sS pheres of justic,e Taylor daLnes besoin de reconnaissance.
4 août 1789 : l’abolition des privilèges de ceux qui étaIlie fnat ut aussi parler des formes d’individualisme- contem
puissants, vus, reconnus, devant lesquels on s’inclipnoaraitin. , du narcissisme, et pour cela du livre pionnier de
Désormais tout le monde va avoir le droit d’être vu, reCcohn rnisut. opher Lasch qui paraît à la fn des années 1970, au
Les droits de chacun étaient annoncés par les écrits dfoénbudta -des années 1980 en France où il a été réédité plusieurs
teurs de Rousseau (de Séyès aussi, et de ceux qui ont réfdoigsé . Lasch dan Lsa culture du narcissisme ne parle pas du
des versions successives des projets de déclaration des bd ersoitns d’estime de soi, mais des formes de narcissisme qui
de l’homme et du citoyen). Je n’ai pas le temps d’entrer une
17Chemins de formation au fil du temps…
supposent et développent un égocentrisme sans limitel, iutnée à autrui sauf à le prendre dans le sens de la peur d’autrui,
centration insistante sur le moi. de ce que Canetti appelait dMaansse et Puissance la
« phoC’est vraiment la combinaison entre le développemenbite d e u contact », se manifestant par des réactions d’attrait,
technologies informationnelles et sensorielles contid’nuaetst piraar nce rapide, voire immédiate, concomitante d’une peur
le biais d’écrans omniprésents tant dans la vie quotidienne, tout aussi immédiate. C’est plus, me semble-tse-nislo, rlia-
que dans la vie professionnelle et privée qui modifen lité l qeus e lase nsibilité à l’autre qui est en jeu, que l’autre soit un
formes de subjectivation et la construction de l’intséermio brliatbé le, un étranger, un inconnu. Je dirais que cette
senpar manque de temps, par rapidité, accélération des spohréi-alité ne permet pas, a priori, de mieux connaître l’autre,
nomènes, des fonctionnements, du changement permanàe nmt oins qu’elle ne débouche sur une sensibilité qui puisse
dans les sociétés. Sur ces questions je me permets de rensveo ydeér velopper dans le temps. Je crois qu’il s’agit là vraiment
à nouveau aux deux derniers chapitlr ’Aesv denei r du sensible d’une question de durée, pour reconnaître à la fois la
singuainsi qu’auxT yrannies de la visibilité, au fait que pour exister larité de chacun et le semblable en chacun.
il faut désormais être vu par des individus nombreux, le plus
nombreux possible, se rendre visible sur des écrans. Cet Rt.e H. : On relève, pour l’enfance, une évolution des choses assez
visibilité se produit dans l’anonymat de ceux qui voient, sur paradoxale : d’un côté, une attention sans précédent accordée à
des écrans « sans réaction » – avec de rares réactions dl’einsfonas nt dès son plus jeune âge, notamment grâce au temps qu’on
plus justement. lui consacre, et d’un autre côté, la généralisation d’une culture de
la distraction, de « l’inattention » (pour reprendre vos propres
R.H. : Le recul des normes, des formes, des distances sociales termes) liée à la consommation, au mouvement permanent, à la
semble favoriser la précipitation de la réduction au « corps - vitesse. Quel sujet humain un tel paradoxe serait-il susceptible
à-corps ». Diriez-vous que cela conduit à une plus grande de « produire » ?
sensibilité à autrui ? Cette sensibilité permet-elle de mieux se
connaître ou justife-t-elle plutôt de prendre ses distances ? C.H. : L’enfant devient le centre de la famille, il constitue
un projet de vie, contrairement aux générations précédentes
C.H. : Cela révèle la rapidité, le caractère éphémère des oùl’on considérait comme naturel, évident, non
questionliens, parfois, et souvent aussi la superfcialité des rencnoanbtler eds ’avoir des enfants (pour des raisons sur lesquelles je
comme le soulignait Bauman dans certains de ses écrintes , veat is pas m’étendre ici). L’enfant tend à ne plus s’inscrire
notammentL a vie liquide. Mais auparavant, avant cetdtae ns une généalogie. Je renvoie, sur cet aspect des choses, aux
phase contemporaine, hypermoderne, surmoderne, Eélciars its d’Arendt daLna sc rise de la culture (sur l’autorité entre
avait observé une décivilisation, une montée de l’infoarumterle.) , et de Gauchet dEasnsasi de psychologie contemporaine
Castoriadis avait noté « une montée de l’insignifance (»a lspiéee cts que j’ai repris et développéL d ’avn esn ir du sensible)
à un déclin des formes et des manières, de la civilité (one tpa brelae ucoup plus récemment dans le numéro Dquébea lte a
beaucoup dans la sphère sociale et politique « d’incivilictoénss »a)c. ré à l’enfant. Par ailleurs dans une société de
consomJe ne pense pas que cela conduise à une plus grande sensmibait-ion, dans une société où le marché ne connaît plus de
18Fondements du sujet sensible
limites, l’enfant lui-même est devenu une cible majeurPeo udre parer à cela, il s’agirait alors de maintenir des activités
ce marché : il consomme, s’habille, se montre sensibleq auui x mettent en jeu, à côté des dispositifs numériques, des
marques dès son plus jeune âge (du moins ses parents, quaêntrd es vivants qui dans leur réalité témoignent de leur
senils le peuvent). En grandissant, tout naturellement, siilb ivlai tsée par la conversation, l’humour, la complicité, et, de
montrer sensible à des boissons, des mets, des vêtemem n at ns ière générale, l’échange.
faits pour lui et très rentables pour les investisseurs. A lors
que l’ouvrage de Veblen sur le loisir s’adressait aux aduRlt.Hes., Une conception philosophique, puis républicaine, puis
la distraction de l’enfant rentre dans les cadres dus cmolarirce hdé ’u ne raison arrachée au sensible s’est imposée dans nos
et est devenue extrêmement coûteuse. Un enfant peut pinosutirtu-tions éducatives. Or, en vous lisant, on s’avise que penser,
tant parfaitement jouer et développer son imaginairceo mamvec sentir, réclame de prendre du temps – de ralentir –, de
des boîtes de conserve et s’amuser avec toutes sortes d’fobxje rt so.n attention, de s’ouvrir à l’altérité. La question se pose
alors : peut-on (bien) penser sans sentir ?
R.H. : On peut faire l’hypothèse, en vous lisant, d’une
sursollicitation de la sensibilité. Nous pensons alors notamment à C.H. : Je vais recourir à un autre terme mettant en jeu
l’ofre culturelle illimitée propre aux dispositifs numériques, mais plus clairement la sensibilépitroéu :v er (et pas seulement
aussi à l’attention exacerbée dont quelques enfants font l’objet sentir). Je dirai ainsi qu’il me semble difcile de faire de la
(sur le mode de la sur-protection). La remarque de Ravaisson, recherche, une recherche intéressante sans s’engager à la fois
que vous citez dans L’avenir du sensib, l« el’excitation sensorielle afectivement et intellectuellement, sans d’une certaine façon
continue abaisse la sensibilité » peut-elle être entendue comme être passionné.
un avertissement pour notre temps à venir ?
R.H. : Dans votre ouvrage L’avenir du sensible, vous
C.H. : Je crois que la remarque de Ravaisson est d’uf noe rmulez une interrogation particulièrement suggestive, en vous
profondeur remarquable. Cet auteur a été complèteamppeunyat nt notamment sur les travaux Élaine Scarry : autrui,
oublié alors qu’il a marqué Freud sur la question de las’ irl énp’eést- pas « senti », peut-il conserver son statut d’être réel ? Et
tition, qu’il a marqué Bergson et que Heidegger consréidciépr-oquement, si on ne croit pas en sa réalité, comme peut-on,
rait Ravaisson comme le plus grand philosophe françaniost damu ment, être sensible à sa soufrance ? Cela est d’ailleurs
exix  siècle. Mais pour revenir à cette remarque de Ravaaisusosin v, rai pour soi, qu’il s’agisse de troubles proprioceptifs ou
elle renvoie au développement de processus paradoxau dx ’u qnue i évolution culturelle qui nous distrait d’éprouver ce que nous
consistent me semble-t-il à montrer que les fux sensosormiemles s. En ce sens, l’investissement du virtuel (qui dispense de
et informationnels continus, loin de contribuer à forsemnteir) lee t les poussées de violence (sans égard pour ce que ça fait
jugement comme la sensibilité tendent à les amoindrirà, aàu lterus i) auraient-elles partie liée ?
réduire si ce n’est les entraver : c’est l’indiférence à l’autre,
l’indiférence s’instaurant entre les individus, la progresCsi.oH n . : Il faut penser aux types de fonctionnements non
de la violence que nous pourrions alors justement craminodïqruee. s, décentrés, disséminés que nous connaissons, aux
19Chemins de formation au fil du temps…
types de conception et de représentation du moi qui
n’impliquent pas, sauf en ce qui concerne le sujet juridique, un
type d’économie psychique balisée par des limites, des
frontières. Il faut peut-être ici se souvenir de la défnition du
moi mouvant dont parlait Freud. Et de Winnicott évoquant
la découverte du non moi par le petit enfant au cours des
fonctionnements transitionnels. Il me semble par ailleurs
que le virtuel, l’absence de frontières, de limites entre virtuel
et réel encouragent non pas seulement par goût du jeu, mais
aussi par goût du dépassemeInt f. ne, l’incitation
permanente à se dépasser est sans doute incapable d’entraver la
progression de la violence.
R.H. : Les enfants sont, aujourd’hui, constamment occupés
(scolarité, activités complémentaires, écrans, etc.). Le vide,
l’ennui disparaissent, si ce n’est, paradoxalement, à l’école. Comment
penser le temps de l’enfance dans le souci de l’alternance (entre
mouvement et immobilité notamment) et la formation de
l’attention ?
C.H. : Tout changeant constamment, il est extrêmement
difcile de savoir quelles sont les connaissances stables, les
repères, et s’il y en a encore. Par ailleurs l’ennui peut naître
également du trop plein : de l’absence de rêve, de créativité…
L’essentiel, me semble-t-il, est de préserver des moments où
l’on ne fait rien de particulier, où l’on se délasse, rêvasse,
imagine : retrouver des alternances entre pause, arrêt et activités,
des rythmes discernables par soi et l’autre.
Propos recueillis par Renaud Hétier
20l ’APPRENTISSAGE SENSIbl E Du Suj ET ADul TE
L’envers du progrès scientifique l’apprentissage, en particulier dans l’exercice des
professions du tertiaire. La manière, restée très scolaire et souvent
Les découvertes scientifques de ces dernières décenenssiens tiellement technique, de concevoir la préparation des
ont permis à la connaissance de faire de grands bondjesu enn es à la vie active ainsi que la nécessité d’une adaptation
avant. Elles ont en revanche eu pour efet de normacloinsestr ante des compétences à l’évolution du monde du
trales manières de penser. Dans l’éducation scolaire, les vaapipl ie-t aux impératifs de la compétition économique ont eu
cations des apports de la psychologie, basés sur les éptouudre s conséquence de négliger, voire de mettre de côté, la
du développement de l’intelligence, – l’usage des travapaurxt d qe ue joue le sensible dans tout processus d’apprentissage.
Piaget est exemplaires de ce mouvement –, ont imposé Lunae pratique des récits de vie, dans des démarches dites de
dichotomie entre cognitif et afectif qui n’a été que pa« rbtioieglr-aphie éducative », m’a rendu attentif au fait que la
plulement compensée par des travaux ultérieurs portantpa srutr dlea s apprentissages marquants de la vie s’inscrivent dans
dimension sociale des conduites cognitives. Les moduènle as lliage qui contient le plus souvent sa part signifcative de
didactiques, qui proposent des façons d’enseigner fonsdeéness ible. Il m’importe, dès lors, de chercher à en tenir compte
notamment sur l’analyse des styles d’apprentissage desd éalnèsv els e but de restituer au sensible la place qu’il occupe dans
ont confrmé, par la suite, cette place majeur accordtéo eu atu apprentissage adulte.
raisonnement de l’apprenant. Dans le domaine de la formL a- dimension du sensible va de pair avec un mouvement
tion continue, l’exigence visant à renforcer la capacitdé ec orgencio-nquête de l’espace du sujet. Par crainte de dérives
tive s’est également imposée comme objectif prioritaiprreo dve e nant d’une appréhension trop personnalisée de la
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