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Réformer l'ENA, réformer l'élite

171 pages
Nos élites ont perdu la confiance des Français. Mal préparées à défendre les intérêts français en Europe, insuffisamment formées à maîtriser les enjeux économiques qui touchent le quotidien de millions de Français, ayant perdu tout lien avec la défense et l'institution militaire, elles sont entretenues dans une approche universaliste et naïve du monde... L'auteur propose un projet de réforme de l'ENA audacieux et réaliste, ayant valeur d'exemple pour nos filières d'élites et pour notre système éducatif.
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PIERRE-HENRI

D'ARGENSON

Réformer l'ENA, réformer l'élite

Pour une véritable école des meilleurs

L 'HARMATTAN

(Ç) L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05253-6 EAN : 9782296052536

Introduction

Les élites ont fait l'objet ces dernières années de critiques nourries, et souvent justifiées. Beaucoup des maux dont souffre la France leur sont attribués: on leur reproche d'une part une certaine incapacité à faire face aux enjeux vitaux auxquels notre pays est confronté, d'autre part un éloignement, voire une franche ignorance des attentes, des aspirations, des craintes et des problèmes que rencontrent nos concitoyens dans leur vie quotidienne. Tout ceci révèle un profond malaise de la société française, qu'il serait dangereux et irresponsable d'ignorer. Une réforme de l'élite est souhaitable, mais il faut bien reconnaître que les propositions de réformes de système sont jusque-là restées lettre morte. La réflexion publique sur la formation des élites en France, et par réflexion publique nous entendons celle qui se fraye un chemin jusqu'à la sphère médiatique, présente depuis les soixante dernières années un caractère remarquable et pour le moins étonnant, qui est de s'être centrée presque exclusivement sur l'Ecole nationale d'administration et ses anciens élèves. La fascination des Français pour la chose publique et politique, et par la même occasion pour les hautes charges de l'administration, y est pour quelque chose. L'ENA est devenue à elle seule l'incarnation de la formation des élites à la française. En concentrant passions et critiques, elle a d'ailleurs servi de paravent aux autres filières d'élite, qui ont chacune, l'Ecole polytechnique, Sciences Po, HEC, l'Ecole normale, l'Université et d'autres, évolué à leur gré, et poursuivi leurs propres objectifs et réformes pratiquement hors du débat public. Quand débat il y eut, ce fut essentiellement autour d'un seul sujet: celui de la sélection, toujours contestée, jugée trop élitiste et pas assez ouverte aux minorités ou aux catégories sociales défavorisées. 7

Cette concentration des réflexions et critiques sur l'ENA s'est traduite par un foisonnement de rapports officiels traitant de sa réforme, dont pratiquement aucun ne peut se vanter d'avoir été concrétisé, mis à part quelques bribes et morceaux dissimulés sous un vernis d'agitation et de propagande. Il faut dire que cette fixation a conforté le caractère politique des projets de réforme de l'ENA: tout changement pouvant apparaître comme une remise en cause du pouvoir en place, aucun gouvernement n'a souhaité s'y atteler sérieusement. L'ENA reste aujourd'hui au cœur de la représentation que l'on se fait des élites françaises, chez nous comme à l'étranger. Il est constant que lorsque les Anglo-saxons s'attachent à décrire notre système d'élites, ils s'appuient sur l'exemple de l'ENA pour en révéler les caractères, y compris lorsqu'ils cherchent à décrire la culture managériale du secteur privé. La dichotomie public-privé est en effet sur ce point peu significative en France: les cadres du privé brocardent d'autant plus volontiers les défauts de l'ENA et de la haute fonction publique qu'eux-mêmes fonctionnent globalement de la même manière: l'encadrement supérieur des entreprises françaises peut-il se vanter d'être moins rigide qu'au sein de la haute fonction publique? L'ENA révèle en effet de manière caricaturale ou exemplaire les traits dominants de notre système élitaire et de sa culture. Puisque tels sont la sensibilité des Français et l'aspect de notre débat public, nous en prenons ici notre parti: c'est pourquoi notre réflexion sur les élites portera de manière privilégiée (mais non exclusive) sur l'ENA, en affirmant dès à présent qu'à travers elle, c'est bien l'ensemble des élites qui sont concernées par les idées et les principes que nous défendons. Que prétendons-nous apporter de plus à l'empilement de projets bâtis autour d'une institution qui semble avoir fait l'objet de toutes les études et de toutes les controverses? Quel est l'enjeu d'une nouvelle réflexion et d'un nouveau projet de réforme? L'ENA arrive aujourd'hui au moment le plus important de son histoire, en raison de la mutation de l'élite républicaine à laquelle nous assistons depuis une dizaine d'années, et qui apparaît de plus en plus visible. Cette mutation se traduit par le déclin de la place des énarques dans les sphères du pouvoir et par leur remplacement (partiel) par une nouvelle génération plus mélangée, composée d'avocats, de grands élus locaux, de patrons d'entreprises. Cette mutation n'a rien que de très naturel: elle ne fait qu'accompagner 8

les grandes transformations économiques (privatisation de l'économie) et politiques (décentralisation) que la France a connues depuis les années 1980. Or on observe à la faveur de ce changement un phénomène de délaissement et de désintérêt pour l'ENA de la part du monde politique, qui a deux origines: une volonté implicite ou explicite de déclassement de l'ENA, autrement dit de suppression par pourrissement de l'institution (dont l'éloignement à Strasbourg n'a constitué que l'un des avatars) ; et un abandon par fatigue de ne jamais arriver à réellement réformer cette école autrement qu'à travers des bricolages, comme cela a été le cas pour le changement de scolarité opéré en 2006. Bien sûr, d'aucuns se réjouissent de cette situation, croyant voir se profiler la déconfiture d'une haute fonction publique honnie et peut-être bientôt vaincue. Nous répondons d'entrée de jeu la chose suivante: non seulement l'ENA ne disparaîtra pas, mais l'un des plus grands dangers que court la France est de croire qu'elle pourra retrouver sa place en tête des grandes nations sans une haute fonction publique à la hauteur de ses ambitions. L'ENA ne disparaîtra pas, car l'ENA a toujours existé, c'està-dire que le pouvoir en France a toujours généré un système de sélection, de formation et de canalisation de ses élites vers les postes du pouvoir, à travers une filière exclusivement dédiée à cet objet. L'ENA n'est que la forme moderne donnée au moyen de sélection des élites publiques, qui est une part intégrante et permanente de tout système politique, et que l'on retrouve dans tous les Etats ou organisations similaires. C'est pourquoi nous récusons la question même de savoir s'il faut ou non supprimer l'ENA: elle n'a aucun sens. Elle a simplement pour effet de cantonner habilement les termes du débat dans un cadre non pertinent et confortablement limité à un affrontement à peine politique, en réalité bien convenu, rhétorique et propre à satisfaire les salons parisiens. Que la haute fonction publique ait démontré au cours des trente dernières années sa difficulté voire son incapacité croissante à faire face aux grands défis de notre temps (dette publique, flux migratoires, mondialisation, privatisation de l'économie), cela est indiscutable, mais ne démontre qu'une seule chose: que la sélection et surtout la formation des élites publiques doit être repensée, non pas en termes de compétences techniques, mais de projet: qu'attendons-nous de notre élite? Quelle mission 9

voulons-nous lui confier? C'est là que doit porter l'effort de réflexion et de réforme. En revanche, demander la suppression de l'ENA est aussi vain que demander la suppression de la pauvreté, de la richesse ou du pouvoir. Sans méconnaître ni nécessairement rejeter les arguments des deux parties qui défendent régulièrement la suppression de l'ENA, nous récusons la philosophie qui les sous-tend: d'un côté celle des tenants d'un anti-étatisme et d'un anti-élitisme traditionnels et de l'autre celle des contestataires passés par le système qui en font un commerce idéologique ou électoral, ce qui ne les empêche généralement pas de profiter de leur retraite de haut fonctionnaire le temps venu. Nous défendons ici la continuité de l'existence d'une école nationale d'administration, et nous défendons d'ailleurs son nom: ni «Ecole européenne de gouvemance », telle qu'elle s'est ridiculement renommée en sous-titre depuis 2005, ni « Ecole des services publics », comme le souhaitait François Bayrou. La force des institutions réside dans leur capacité à s'adapter, mais également à durer sous la même bannière, à acquérir une aura et une ancienneté qui confèrent aujourd'hui à Polytechnique, Sciences-Po ou Saint-Cyr le prestige dont elles jouissent. L'ENA n'est pas une école de circonstances, qui aurait duré au-delà de son objet. Les conditions entourant sa création en 1945 ont ouvert une fenêtre de tir, d'ailleurs très réduite, pour mettre en œuvre une réforme dont les grands traits avaient été dessinés avant la guerre, et non pas en fonction de la guerre. Nul ne songerait aujourd'hui à demander la suppression de la Cour des comptes, des préfets ou du Conseil d'Etat au seul prétexte que les conditions qui ont présidé à leur création par Napoléon Bonaparte ont changé. En outre, se désintéresser de la formation de la haute fonction publique est le plus sûr moyen pour la France d'accentuer son déclin. La qualité de la haute administration est un gage de puissance sur la scène internationale et il n'est pas un pays dont la haute administration soit délaissée qui puisse rayonner à l'échelle internationale. La faillite des élites reste à ce jour l'explication historique la plus pertinente pour comprendre le cheminement de la France vers la défaite de 1940, réitérant d'ailleurs en cela celui ayant mené à la défaite de 1870. Il n'est pas de crise en France qui n'ait débouché sur une refonte de notre système d'élites publiques, parce que l'on a toujours considéré, à juste titre, que c'est là que 10

résidait la source principale de grandeur et de déclin d'un pays qui a bâti sa force sur les capacités de rayonnement de sa haute administration, sous l'Ancien régime comme sous la République. C'est d'ailleurs une illusion de croire que l'Etat serait plus efficacement géré en faisant un large appel à un recrutement du secteur privé et de la société civile, qui ne pourvoiront jamais qu'à des appels ponctuels et ciblés. Si la France a encore l'ambition de façonner le monde qui vient et d'y conserver sa liberté, elle doit en prendre les moyens et cela doit commencer par la réforme de son système d'élites publiques. Il nous faut enrayer une faillite des élites que pour de mauvaises raisons on laisse se consommer. C'est pourquoi l'ENA doit retrouver l'ambition de recruter et surtout de former les meilleurs, et c'est le sens du projet de réforme que nous proposons ici. Peu importe que les hauts serviteurs de l'Etat soient issus de l'ENA ou d'un système portant un autre nom: ce n'est pas la défense de l'ENA en tant qu'école qui nous occupe ici, mais la formation des hauts fonctionnaires, et nous croyons qu'une école nationale d'administration est parfaitement apte à remplir cette mission. Nous ne voulons pas recréer une énarchie, mais replacer au cœur de la formation des hauts fonctionnaires l'excellence humaine, morale et professionnelle, qui corresponde à la mission que leur a confiée la nation. Il n'est certes pas facile de se dégager des controverses traditionnelles sur l'ENA, qui se sont concentrées sur deux dimensions conjointes de l'Ecole: d'un côté elles ont dénoncé le système de pouvoir issu de la répartition des énarques aux postes clés de la haute administration et d'une partie de l'économie (la critique externe) ; d'un autre côté, elles se sont acharnées contre la voie d'accès à ce système de pouvoir, à savoir le concours d'entrée et le classement de sortie (la critique interne). Le reste des critiques restent «autorisées », c'est-à-dire qu'elles reprennent de manière incantatoire et répétitive des réalités constatées par tous les anciens élèves: l'esprit de conformisme et de mimétisme qui y est enseigné, l'absence de projet pédagogique, l'arbitraire des notes, la longueur excessive de la scolarité, etc. Autant d'éléments qui doivent être bien entendus traités, mais ils ne sont point la maladie, ils n'en sont que les symptômes. Il

Le rappel rituel de ces critiques semble d'ailleurs avoir atteint un degré de fossilisation au moins aussi élevé que leur objet même, si bien qu'une véritable réforme de l'ENA représenterait un traumatisme puissant pour des contempteurs soudain privés de leur matière. Il est à noter que leur récurrence, loin d'avoir contribué à faire progresser réflexions et réformes, a au contraire eu pour résultat de cantonner la réflexion sur la réforme de l'ENA, et plus généralement des élites, dans un champ restreint, connu, et finalement aussi rassurant et sécurisé que possible pour les tenants du système. Il y a aujourd'hui comme l'accomplissement d'un rituel dans la critique de l'ENA, chacun s'exprimant dans un rôle convenu. En réalité, si l'ENA n'a jamais su ni voulu se réformer, c'est parce qu'elle s'est très rapidement intégrée au système administratif qu'elle irriguait, au lieu d'en rester séparée, du moins suffisamment distante. Et c'est finalement l'administration qui a façonné l'ENA selon ses volontés, ses attentes et surtout ses vices, les vicissitudes de l'Ecole reflétant celles de toute la haute fonction publique, voire de la fonction publique en général. Les fils ont fini par engendrer la mère. On rappelle toujours que la création de l'ENA devait initialement s'accompagner d'une grande réforme de l'administration qui n'est jamais venue. L'ENA s'est donc alignée sur les caractères de l'administration, si bien que l'on a fini par admettre qu'il n'était pas possible de réformer l'ENA avant d'avoir réformé l'administration. Or à l'origine, si l'on en croît les conceptions du général De Gaulle et de Michel Debré, l'ENA devait être une sorte de SaintCyr de l'administration, à la fois école de formation supérieure et d'application. Elle a très rapidement échappé à ses concepteurs pour devenir un outil de sélection et de classement de hauts fonctionnaires absorbés dès la préparation du concours dans un système fonctionnant par goulots successifs d'étranglement de tous les traits de l'intelligence et de la personnalité n'ayant pas pour fonction d'œuvrer au maintien des structures et des mentalités existantes. D'Ecole nationale d'administration, elle est devenue l'Ecole nationale de l'administration. Toute la réflexion sur la réforme de l'ENA en a été faussée très rapidement, parce qu'elle a intériorisé ce lien entre l'ENA et l'ensemble de la fonction publique. Elle n'a même plus pensé à le 12

questionner. Les réformes de l'ENA se sont voulues des réformes de l'administration à l'échelle de l'ENA, ou au travers de l'ENA. Elles étaient donc vouées à l'échec (mais peut-être était-ce le vœu secret de leurs auteurs ?), car elles associaient l'ENA à l'ensemble de la haute fonction publique. C'est ainsi que les réflexions n'ont jamais porté que sur le concours, le classement et le caractère plus ou moins généraliste ou interministériel de la scolarité, c'est-à-dire autant de segments de la carrière et de la vie administrative. L'idée s'est donc installée qu'au fond il était inutile de réformer l'ENA et que les réformes devaient suivre plutôt que précéder les évolutions plus générales de la fonction publique. La dernière réforme en date de l'ENA, intervenue en 2006 et que nous détaillerons au fil de notre réflexion, ne saurait ainsi porter le nom de réforme, car elle n'a l'ambition que d'adapter l'Ecole, mal et seulement en surface, à certaines évolutions extérieures. Or une véritable réforme doit porter l'ambition non pas d'adapter, c'est-à-dire de réagir à une évolution, en l'occurrence l'Europe et la décentralisation, mais de créer à nouveau. Ce n'est pas parce qu'on modifie sa scolarité qu'on réforme l'Ecole, mais seulement si on lui donne un projet nouveau. Nous défendons ici l'idée que la réforme de la formation des élites doit être un préalable indispensable à la réforme de la fonction publique, qui sinon ne viendra pas. C'est par les élites que se réforme un système, parce qu'un système ne se réforme jamais tout seul. De quels grands maux souffre l'ENA aujourd'hui qui l'empêche de donner la pleine mesure d'une haute fonction publique digne des enjeux que doit affronter notre pays? Nous verrons pour commencer que les hauts fonctionnaires sont insuffisamment préparés à l'Europe, malgré la réforme de 2006, faute d'être invités à comprendre son fonctionnement réel et non rêvé, et faute d'objectifs à défendre et en particulier le plus fondamental, l'intérêt de la France; qu'ils ne sont pas formés à maîtriser les enjeux économiques qui touchent pourtant le quotidien de millions de Français; qu'ils ont perdu tout lien avec la défense et l'institution militaire, et contribuent par là au délitement du lien armée-nation; qu'ils continuent, à l'instar de nos élites en général, d'être entretenus dans une approche universaliste et naïve du monde qui n'est pas à la mesure des menaces d'aujourd'hui, et 13

qui constitue à bien des égards une trahison de la mission que les Français leur ont confiée; que l'ENA n'est pas l'école d'élites qu'elle prétend être faute d'une formation digne de nom et d'un véritable esprit d'élite, qui est fait d'excellence et d'humilité; que le projet pédagogique actuel brille par l'absence de toute formation morale, c'est-à-dire tout simplement humaine. Et ce ne sont là que quelques aspects. Le présent essai a pour ambition de présenter un projet qui réponde à l'ensemble de ces travers, qui seront abordés dans leur dimension politique, et dont nous pensons que certains, beaucoup sûrement, imprègnent à divers degrés l'ensemble de notre système élitaire. Ce n'est pas un catalogue de critiques qui nous intéresse ici, mais comprendre les fondements politiques et philosophiques de ceux des choix négatifs qui président depuis trop longtemps au fonctionnement de l'ENA, afin de donner une véritable chance aux idées que nous défendons. C'est vers le projet originel de l'ENA, celui de la pensée et de l'œuvre créatrice du général De Gaulle et surtout de Michel Debré que nous nous tournons pour redonner à l'Ecole les fondements dont elle a besoin pour renaître, mais c'est à l'avenir de la France et de son Etat que nous pensons pour l'engager dans la voie de la réforme. Ce que nous proposons ici, c'est essentiellement un nouveau projet de formation des futurs hauts serviteurs de l'Etat. Par là nous entendons avant tout le projet pédagogique qui doit présider à la formation du caractère, des compétences et des qualités morales du futur serviteur de l'Etat, pour l'accomplissement de sa mission future, et en tenant compte du lien qu'il doit toujours conserver avec la vie de la nation. De tous les projets proposés par le passé sur la réforme de l'ENA, aucun ne s'est sérieusement attaché aux questions essentielles qui devraient présider à une telle réflexion: quelle sorte de serviteur de l'Etat voulons-nous former? Quel projet pour la France, pour l'Europe, doit-il porter? A quelles menaces doit-il être préparé? Comment lui inspire-t-on le sens et la portée de sa mission? Quelles qualités fondamentales voulonsnous lui inculquer? Quel exemple doit-il offrir de lui-même au reste des Français? Quelle éducation morale voulons-nous lui donner? Quelles compétences doit-il acquérir? Par quels moyens assure-t-on la réussite d'une telle formation? Les questions relatives au concours d'entrée et au classement de sortie, qui ont accaparé la réflexion sur l'ENA, seront certes traitées, car elles 14

sont importantes, mais elles doivent être subordonnées à ce questionnement, qui doit mener à ce que le contenu de la formation à l'ENA soit construit en fonction de la finalité du projet porté par les hauts fonctionnaires. Là est l'essentiel. Si nous avons choisi la forme de l'essai, plutôt que celle d'un rapport voué aux oubliettes, c'est que nous avons la conviction que la formation des hauts fonctionnaires n'intéresse pas seulement l'Etat lui-même: il intéresse au premier chef les Français, qui ont le droit de juger de la manière dont sont formés les hauts fonctionnaires qui sont à leur service. L'Etat, dans ce domaine, n'est pas libre de se contenter du médiocre, parce que son élite reçoit son mandat de la volonté populaire, qui est un mandat vital. Dans un contexte de crise des rapports entre le peuple et ses élites, ces dernières feraient bien de s'en souvenir. C'est pourquoi, à travers et au-delà de l'ENA, nous tenterons de répondre à la question qui embrasse toutes les autres, et dont nous voulons qu'elle donne à notre réflexion sa portée ultime: quelle sorte d'élites voulons-nous pour la France aujourd'hui et demain?

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Chapitre 1 Les hauts fonctionnaires et l'Europe
« Messieurs les Anglais, tirez les premiers!... » Comte d'Anterroche, bataille de Fontenoy

L'Europe constitue un enjeu majeur pour la France, et c'est pourquoi elle sera la porte d'entrée de notre réflexion sur la réforme des élites françaises. C'est en effet au sein des institutions européennes que se prennent aujourd'hui nombre de décisions qui engagent l'avenir des Français. La France traverse pourtant un véritable malaise européen, comme si nous ne trouvions plus notre place dans cette construction européenne qui nous est de plus en plus étrangère. Nos élites, intellectuelles, économiques, et politiques, continuent malgré tout de vouer un véritable culte à l'idéal européen, sans voir que l'Europe a changé. Il est temps que notre élite, et pour commencer les hauts fonctionnaires français en charge de la politique européenne de la France, portent un autre regard sur une Europe qui est en passe de nous échapper complètement. Avant d'être un idéal prometteur, l'Europe est d'abord un champ de bataille: les guerres d'influence qui se livrent à Bruxelles mettent face-à-face des acteurs aux intérêts profondément divergents, déterminés à retirer le maximum de gains du jeu communautaire. Les hauts fonctionnaires français sont en première ligne dans la conduite des affaires européennes de la France: sont-ils bien armés pour mener des combats dont l'issue détermine la place de notre pays dans une aventure collective qui nous est de plus en plus étrangère? Sont-ils bien préparés à l'Europe réelle? Comment devraient-ils y être préparés? La 17

réponse à ces questions est de nature politique, car le sens de la mission confiée aux hauts fonctionnaires français dans le système européen dépend de la façon dont l'on conçoit la place de la France dans l'intégration européenne, une place qui fait l'objet de vifs désaccords idéologiques. Or seule une approche pragmatique et lucide du fonctionnement de l'Europe permettra à notre élite de mériter à nouveau la confiance des Français dans leur conduite des affaires européennes. La France a perdu l'Europe Partons d'un premier constat: la France a perdu le contrôle de l'Europe. Les craintes du général De Gaulle étaient parfaitement fondées: ce sont les Britanniques qui sont les maîtres du jeu à Bruxelles. Ils sont aujourd'hui les plus puissants et les plus fins manœuvriers de la Commission européenne, des lobbies, du processus décisionnel, de la culture politique, économique et juridique, et bien sûr linguistique des institutions européennes. Depuis les vingt dernières années, ils travaillent sans relâche à faire l'Europe selon leurs vues, pour leur économie, et selon leurs règles du jeu. Nos succès ne sont que leurs concessions. Si ce constat peut paraître brutal, voire excessif, c'est parce que l'on n'ose reconnaître publiquement l'échec que cette situation représente pour la diplomatie française. Deuxième constat: une majeure partie de l'élite administrative française ne considère pas cette perte de contrôle comme un échec, mais comme le signe heureux de l'européanisation de la France, dont la progression devrait s'apprécier à l'aune des sacrifices consentis sur l'autel européen. Moins la France est écoutée à Bruxelles, plus nous devrions nous réjouir de notre capacité à faire prévaloir le bien-être européen sur nos égoïstes intérêts nationaux. Il règne en effet une véritable « eurolâtrie » au sein de nos élites, qui regardent l'idée européenne, qu'elles supposent parfaitement incarnée par la Commission européenne, comme un nouvel horizon idéologique où sont projetés tous nos mythes nationaux en perdition: elles sont d'autant plus portées à y croire au niveau européen qu'elles déplorent leur disparition au niveau national. Dans ce contexte, il est devenu politiquement très incorrect de s'interroger sur les bienfaits réels de l'Europe ou sur la manière d'y retrouver notre influence, pas seulement au profit de nos grandes idées, mais 18

surtout de notre économie, de nos emplois, de notre culture politique et juridique, et de nos aspirations, tout simplement. Cette perte d'influence de la France, dont les médias font régulièrement état, n'est pourtant pas simplement dommageable pour l'égo de l'Etat français: elle explique aussi dans une large mesure la coupure croissante entre les élites, l'idée européenne et le peuple français, qui a débouché sur le non au référendum du 29 mai 20051. L'Europe à l' anglo-saxonne que nous connaissons aujourd'hui ne se contente pas de bouleverser certaines de nos conceptions, elle heurte très concrètement nos intérêts directs, c'est-à-dire notre économie, nos emplois, notre capacité d'influence. Aucune analyse économique sérieuse et objective (y en a-t-il ?) n'a été menée sur cette question, parce qu'il y a fort à parier que le résultat serait effectivement politiquement cruel, l'Europe réelle n'étant pas au quotidien aussi bénéfique que l'Europe idéale que l'on ne cesse de promettre. Si la question du «patriotisme économique européen» a d'abord été posée en France, c'est parce que l'Europe ouverte, l'Europe marché global, est bien plus favorable à l'économie de services qu'est la GrandeBretagne qu'à l'économie encore industrielle et agricole qu'est la France: la réaction virulente de certains de nos partenaires européens à cette proposition française formulée en 2006 par Dominique de Villepin donne la mesure des intérêts économiques en jeu. A partir de ce constat, trois attitudes sont possibles: soit nous courbons la tête, en faisant notre mea culpa sur l'inadaptation du système français, sur la nécessité d'entrer dans la mondialisation en nous pliant à l'ordre (faussement) libre-échangiste anglo-saxon; soit nous adoptons une attitude purement et inutilement défensive, essayant de conserver nos « acquis sociaux» tous azimuts et nos déficits publics; ces deux solutions ayant pour point commun de n'avoir aucunement la volonté d'avoir prise sur les dérives de la machine européenne, mais simplement de les accepter ou de les refuser en bloc; soit enfin nous avons l'ambition de reprendre la main, c'est-à-dire d'investir à nouveau dans la maîtrise d'une
Voir l'article que j'ai consacré à ce sujet: «Le non français et la tradition constitutionnelle: pour une réhabilitation politique du vote », in Le Banquet, n024, février 2007. 19
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