Repenser l'héritage de Jules Ferry en Afrique noire

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Toute école a pour but de satisfaire les besoins sociaux d'une société précise. En privilégiant l'hypothèse d'une appropriation des outils pédagogiques de l'école française et en négligeant la nécessité de créer son propre système d'enseignement, l'Afrique forme en réalité des cadres pour une société et pour des besoins qui ne sont pas les siens.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296203556
Nombre de pages : 118
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REPENSER L'HÉRITAGE DE JULES FERRY EN AFRIQUE NOIRE

COLLECTION

« PENSÉE AFRICAINE»

dirigée par François Manga-Akoa

En ce début du XXle siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société qu'est la famille, les valeurs et les normes socio-culturelles s'effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison d'être aujourd'hui. L'histoire des civilisations nous fait constater que c'est en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d'euxmêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l'enjeu est la vie et la nécessité d'ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection «PENSEE AFRICAINE» participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie a&icaine.

Déjà parus Abdoul Aziz DIOP, Sarkozy au Sénégal. Le rendez-vous manqué avec l'Afrique, 2008. Antoine NGUIDJOL, Platon: le procès de la démocratie africaine,2008. Arona MOREAU, Pour refaire l'Afrique... par où commencer ?, 2008. Lucien AYISSI, Corruption et gouvernance, 2007. Lucien A YISSI, Corruption et pauvreté, 2007. Simon MOUGNOL, Pour sauver l'Occident, 2007. Marcel BIVEGHE MEZUI, La rencontre des rationalités: cultures négro-africaines et idéal occidental, 2007. Jean-Baptiste KABISA BULAR PA WEN, Singularité des traditions et universalisme de la démocratie, 2007. Joël MYSSE, Mondialisation, cultures et éthique, 2007. Samuel SAME KOLLE, Naissance et paradoxes du discours anthropologique africain, 2007.

Antoine N guidjol

REPENSER L'HÉRITAGE DE JULES FERRY EN AFRIQUE NOIRE

Préface de Klah Popo

L'HARMA TTAN

~ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion .harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06126-2 EAN : 9782296061262

PREFACE

L'auteur de ce magnifique ouvrage propose un regard peu courant sur Jules Ferry. Il permet notamment de s'interroger sur les ramifications de l'œuvre de ce dernier en Afrique francophone. En effet, Jules Ferry fut à la fois un grand réformateur du système éducatif de l'Empire français et l'un des grands zélateurs de l'aventure coloniale qui, tous les deux, ont surdéterminé le destin de nombreuses nations africaines. En nous offrant une biographie succincte de Jules Ferry, Antoine Nguidjol a d'emblée voulu mettre l'accent sur ce qui a été le principal moteur de la trajectoire politique de ce dernier. On comprend alors que né en 1832, dans la partie orientale d'une France cruellement frappée par le «recueillement des provinces perdues », Jules Ferry entre en politique dans une période politiquement tumultueuse et idéologiquement marquée par la théorie de l'inégalité des races. Mais Jules Ferry est aussi le plus grand artisan de l'école publique française à qui il a donné pour mission de fabriquer une citoyenneté au service des ambitions de la France. L'école publique doit donc avant tout contribuer à faire aimer la France et à former une nation dont l'absence a été selon lui le facteur décisif de la défaite militaire devant l'Empire allemand. Ce que montre l'auteur, c'est que cette école, mise au service de l'Empire français, ne peut plus aller de soi dès lors que ses anciennes provinces sont devenues indépendantes. La persistance d'une telle institution dans les Etats africains dits francophones est une aberration; et, dans le même temps, la sempiternelle prétention d'universalisme de l'Instruction publique à la française apparaît ici comme une grandiloquente mystification pédagogique à destination des publics africains. Une mystification visant à occulter les véritables desseins poursuivis par l'école française en Afrique; lesquels consistent ultimement à déposséder les écoliers africains d'eux-mêmes, à les rendre d'autant plus amoureux d'une France idyllique qu'ils sont devenus étrangers à leur propre oecoumène africain: «adopter l'école franfaise en Afrique a donc

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forcément

quelque chose de pernÙieux »

pour les Africains,

car elle les éduque à

devenir des Franfazsl.

Antoine Nguidjol analyse les mécanismes institutionnels de cette mystification: «les conseillers techniques de l'éducation nationale franfaise auprès des ministres africains chargés de l'éducation, les Alliances et les Agences franfaises en Afrique ainsi que divers organismes de coopération universitaire franco-africainr!2» Il y souligne la part prépondérante prise par la franc-maçonnerie, en vue de la reproduction en Afrique d'une élite servilement acquise aux idéaux de la «République mondiale» des banquiers; une élite ayant d'ailleurs reçu de la « Métropole» en héritage la gestion du destin collectif des ex-colonies françaises, dans le cadre paradigmatique de la F rançafrique. L'école africaine contemporaine est donc, pour l'essentiel, une invention de Jules Ferry, le concepteur au demeurant de la politique coloniale de la IIIème République. Rigoureusement appréhendée, cette école n'a aucune vocation à fabriquer de la citoyenneté africaine; car elle n'est africaine que de nom. C'est comme un corps étranger mal greffé sur une réalité socio-historique africaine qu'elle étouffe, au lieu de contribuer à la mieux connaître et à en développer les potentiels. Aussi peut-on illustrer cette extranéité de l'école en 1L\.frique par son sacro-saint monolinguisme conférant une hégémonie à la langue française en Afrique dite francophone, au détriment de l'utilisation pédagogique des langues africaines endogènes; lesquelles sont de ce fait vouées à péricliter. Le livre d'Antoine Nguidjol met ainsi le doigt sur un problème majeur de l'Etat post-colonial africain, comme un héritage « pernicieux» dont il urge de se délester pour de bon. L'auteur donne à comprendre à quel point l'école héritée de Jules Ferry est l'une des institutions d'aliénation culturelle les plus efficaces qui fait des élites africaines francophones des gens incapables d'imaginer un tout autre destin collectif endogène que celui de fidèles élèves de la « Métropole ». Or, dans la mesure où aucun projet éducatif n'est d'emblée universel, une Afrique vraiment autonome n'est concevable d'un point de vue pédagogique que si elle invente ses propres
1 p.51. 2 p.78.

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dispositifs éducationnels étroitement arrimés à sa propre histoire, à sa propre culture, et à ses propres préoccupations (politiques, épistémologiques, scientifiques, techniques, économiques, etc.). Une telle exigence avait été déjà vigoureusement fonnulée par Cheikh Anta Diop à la fm des années 19403, bien avant Les soleils des Indépendantes, et traverse toute son immense oeuvre. Elle a été réaff.trmée depuis par une multitude d'auteurs africains parmi les plus illustres, notamment Alexandre Biyidi Awala qui stigmatisait les institutions de la fancophonie comme « un piège à cons4 », dès la fm des années 1970; ou plus récemment encore Théophile Obenga appelant à la création d'une « université africaine »5. Aussi l'ouvrage d'Antoine Nguidjol prend-il sa place dans une riche lignée de textes d'Africains extrêmement préoccupés par les systèmes éducatifs sévissant en Afrique, qui sont bien souvent conçus par d'autres selon des considérations d'où l'Afrique est absente, sauf en tant que moyen de leurs propres fms, mêmes les plus hostiles au droit des gens. En réactualisant l'impératif catégorique d'une autonomie pédagogique des pays africains, particulièrement à l'égard de la puissance (néo)coloniale française et de son réseau d'agences de coopération, Antoine Nguidjol rouvre le débat sur les modalités concrètes d'une telle autonomie. En tout état de cause, il importait beaucoup qu'un tel débat fût remis au goût du jour, a fortiori de la manière heureuse dont l'auteur de cet ouvrage en a posé les bases épistémiques. L'on saura gré à ce dernier de démontrer clairement que Jules Ferry ne peut pas continuer d'inspirer l'école africaine, 3.Cheikh Anta Diop, Alertes sous les tropiques, PrésenceAfricaine, Paris, 1990. 4 Mongo Béti, Africains si vous parliez, éd. Homnisphères, 2005, p.86 : « Tout se passe comme s'il suffisait que le citoyen qui désire s'informer, qui se propose de solliciter lajustice de son pays ou même d'utiliser ses institutions sanitaires, qui, à plus forte raison, rêve de faire carrière dans la politique, l'administration ou le parti unique, soit contraint de parler et d'écrire peu ou prou le français pour que son rôle en tant que langue nationale soit légitimé, et l'expression « Afrique francophone» définitivement justifiée. En réalité, c'est, en même temps qu'une tactique totalitaire de contrôle des esprits et des âmes par les pouvoirs, la porte ouverte à un véritable apartheid moral, le premier acte d'une mutilation monstrueuse, avec son cortège obligé de frustrations, de culpabilités, de révoltes. » 5 Théophile Obenga, L'université africaine dans le cadre de l'Union Africaine, éd. Pyramide Papyrus Presse, 2003. 9

lors même que sa conception de l'école dite républicaine devenue depuis longtemps désuète dans son propre pays. I<LAH Papa Paris, mars 2008.

est

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JULES FERRY: un mot sur l'homme

Jules Ferry est né le 5 avril 1832 à Saint Dié dans les Vosges6, non loin de la frontière allemande. Son père, Charles-Edouard Ferry est avocat. Il fait ses études au lycée de Strasbourg, puis à la faculté de droit de Paris. Jeune homme très ambitieux, il devient avocat au barreau de Paris, journaliste à ses heures perdues, il publie de nombreux articles dans le Temps, Le Courrierde Paris ou La Presse. Il se fait élire député de la Seine à l'âge de 37 ans après avoir publié un pamphlet intitulé « Les comptesantastiques d'Haussmann », f illustre personnage parisien du Second Empire déclinant; devient ministre de l'Instruction publique le 4 février 1879, président du conseil de 1880 à 1885 tout en poursuivant la mise en place des lois sur l'éducation; puis à nouveau ministre de l'Instruction publique. Il rencontre plus tard certains des illustres personnages de la Troisième République: Léon Gambetta avec lequel il mènera le combat pour la fm de la Monarchie et la proclamation de la République; Thiers qui le nommera ambassadeur à Athènes; et Jules Grévy, chef du gouvernement, qui le nommera ministre de l'Instruction publique en 1879. 1. la défaite de 1870 et le début calamiteux République française de la Troisième

La guerre franco-prussienne emporte le Second Empire. En effet, le 1er septembre 1870, Napoléon III et ses troupes sont encerclés à Sedan. L'arrestation de ce dernier le 2 septembre sonne le glas du régime; la République proclamée le 3 septembre. Léon Gambetta prend la tête du gouvernement de la défense nationale. Jules Ferry devient maire de Paris avec pour principale mission d'en assurer le ravitaillement. Mais la brutalité avec laquelle il exerce cette mission conduit les Parisiens à le détester et à lui donner le surnom de « Ferry -famine ». En effet Jules Ferry instaure le rationnement des denrées, limitant notamment la ration
6 Dans l'Est de la France. Il

quotidienne de pain à trois cent grammes; il oblige ensuite les boulangers à mélanger du son et de l'avoine à la farine. Paris capitule au bout de 132 jours de siège. L'Empire allemand est proclamé à Versailles. Jules Ferry croit pouvoir organiser la résistance, mais le peuple est fatigué par la guerre. Pire, le peuple de Paris n'a pas oublié ses méthodes brutales dur an t le siège de Paris, ce qui lui vaudra une provisoire disgrâce politique. En effet, Adolphe Thiers, porté au pouvoir le nomme ambassadeur à Athènes pour s'en débarrasser. Il revient en France à la suite du renversement du régime d'Adolphe Thiers, est nommé ministre de l'Instruction publique dans le gouvernement de Jules Grévy, après avoir adhéré à la franc-maçonnerie le 9 juillet 1873 en compagnie d'Emile Littré, le père du dictionnaire Littré. 2. la Commune de Paris en 1871

Une guerre civile éclate le 26 mars 1871 qui se termine par les exécutions massives de la «semaine sanglante» du 21 au 28 mai 1871. C'est la « Commune de Paris ». En réalité, cette guerre civile

est l'une des conséquences directes de la guerre de 1870 - une guerre mal préparée qui voit l'armée allemande l'emporter sur l'armée française. Jules Favre, le minis tre des Affaires étrangères du gouvernement de la défense nationale, signe l'armistice avec Bismarck et convoque une Assemblée nationale chargée de décider de la poursuite ou non de la guerre. Les élections à l'Assemblée ont lieu le 8 février 1871 dans un climat d'extrême tension parmi les parlementaires qui comptent dans leurs rangs une forte proportion de monarchistes. Les républicains ne l'emportent que d'une voix d'avance. Le gouvernement qui en est issu, dirigé par Adolphe Thiers7, cherche aussitôt à conclure un
7 Adolphe Thiers est né à Marseille en 1797; devient avocat à Aix-enProvence. Il s'installe à Paris en 1821 et commence une carrière de journaliste dans le journal « le constitutionnel », puis dans « la gazette d'Augsbourg ». Il fonde même un journal d'opposition au régime de Charles X, « le national» dans lequel il livre ses opinions politiques. C'est aussi un grand historien (écrit l'histoire de la Révolution en dix tomes), devient membre de l'Académie française en 1833. Il entre en politique le Il octobre 1832 au 12

traité de paix avec la Prusse. Il est soutenu par les monarchistes, mais les Parisiens, qui ont souffert du siège de l'armée prussienne veulent continuer la guerre et n'acceptent pas la capitulation. Aussi refusent-ils de se laisser désarmer. Une épreuve de force s'installe alors entre les royalistes et la population parisienne dont un grand nombre d'ouvriers auxquels s'ajoutent de nombreux artisans et de petits commerçants dont la situation est assez proche de celle de la classe ouvrière. Le 17 mars 1871 dans la nuit, Thiers envoie l'armée subtiliser les canons entreposés sur la butte Montmartre. Les Parisiens s'y opposent, considérant non seulement que les canons leur appartiennent, mais que ceux-ci constituent un dispositif essentiel à leur défense, dans la situation de tension politique du moment. L'armée de Thiers recule devant l'opposition des Parisiens et fraternise même avec eux. Cette fraternisation de l'armée gagne le tout Paris, ce qui contraint le gouvernement d'Adolphe Thiers à quitter la ville et à se réfugier à Versailles, entraînant dans son sillage une population de près de cent mille personnes, essentiellement composée de la bourgeoisie des quartiers riches et des fonctionnaires. La France compte désormais deux gouvernements: celui dirigé

par Thiers à Versailles

-

et celui dirigé par les communards

à

Paris, gouvernement baptisé du nom de « comité de salut public ». Bénéfician t de la complicité des Prussiens, Thiers réussit à enrôler des milliers de prisonniers de guerre libérés par Bismarck qui ont le privilège d'être des soldats aguerris, contrairement aux communards. La nouvelle armée de Thiers est placée sous le commandement du général Mac-Mahon. Ce dernier passe à l'attaque le 21 mai 1871. Les troupes «versaillaises» pénètrent dans Paris et pendant une semaine, se livrent à un carnage poste de ministre de l'intérieur du gouvernement Soult dans lequel il s'illustre comme un partisan de la « manière forte ». Après une brillante carrière, il se brouille avec Louis-Philippe et connaît un long passage à vide, période qu'il met à contribution pour changer de bord politique. Il se convertit aux idées républicaines et soutient la révolution de 1848 qui verra Louis-Napoléon Bonaparte accéder à la présidence de la république. Lorsque ce dernier fomente son coup d'Etat le 2 décembre 1851, Thiers fuit vers la Suisse. Il reviendra après plusieurs années d'exil pour se faire élire député de Paris en 1863 et devenir le chef de l'opposition libérale. Après la défaite de 1870, il est nommé chef de gouvernement par l'assemblée nationale réfugiée à Bordeaux. 13

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