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La Terre et les Paysans en France et en Grande-Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles

De
607 pages

Cet ouvrage constitue une synthèse à partir de trois thèmes fondamentaux : les systèmes agraires; leur évolution et leurs mutations, les conditions de vie matérielles et sociales des paysans à l'époque moderne. L'auteur balaye l'ensemble du champ de la question de Capes/Agrégation 1999-2000, ouvre des pistes, fournit de très nombreuses références et tente des comparaisons. Ce livre est aussi un essai de géographie historique. Aucun autre ouvrage du même type, rédigé de manière aussi complète n'existait jusque-là.

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© 1999, Editions CNED-SEDES

www.editions-sedes.com

www.cned.fr

9782301001658 – 1re publication

Avec le soutien du

www.centrenationaldulivre.fr

A mes maîtres de l’Institut de Géographie de Bordeaux, dont les enseignements m’ont passionné.

Tout spécialement à Henri ENJALBERT et à Alain HUETZ DE LEMPS.

PREMIERE PARTIE

GRANDS SYSTEMES AGRAIRES ET GENRES DE VIE
Présentation

Le travail paysan n’a jamais relevé de l’abstraction : il a toujours été sous la dépendance des possibilités naturelles du terroir, qui peuvent être pédologiques, climatiques, de situation (rôle de l’altitude, des micro-climats, de l’exposition), ou d’environnement (possibilités commerciales essentiellement). Il a toujours, également, été très fortement influencé par les évolutions antérieures, par nature fort lentes et complexes, marquées en outre par des caractéristiques parfois nationales1, à coup sûr régionales ou provinciales, dans de nombreux cas locales, ce qui peut avoir de fortes incidences sur la compréhension des documents2.

Il en résulte que les visions générales que demande un sujet comme « la terre et les paysans », voire les points de vue comparatifs, sont loin d’être aisés, lorsqu’il s’agit de comprendre ce dialogue de la terre et de l’héritage humain par lequel il convient de commencer. On verra que les conditions géographiques, appelées autrefois « naturelles », sont fondamentales, mais que se produit ensuite l’intervention humaine, celle-ci jouant plus spécialement son rôle au niveau des « pays », ce qui entraîne, au-delà de la diversité « naturelle », une diversité plus grande encore de l’organisation des groupements et de leur adaptation à leurs terroirs3.

Pourtant, il existe bien des traits communs, dont l’importance et la réalité ne peuvent échapper. Lorsqu’on ramène les choses à l’essentiel, par delà la diversité qui vient d’être soulignée, il est clair qu’il existe des systèmes agraires, c’est-à-dire des types d’aménagements spatiaux (formes des champs, clôtures) et temporels (succession ou permanence des cultures sur un même champ, présence permanente ou de durée variable d’une ou de plusieurs espèces de bétail sur une partie ou la totalité du finage), dans leurs rapports avec des techniques et avec des liens sociaux (pratiques communautaires, structure de la propriété)4. On verra qu’ils sont essentiellement au nombre de cinq, dont les deux premiers sont plus répandus que les autres :

1 – Champs ouverts aux pratiques communautaires ou « openfield »5 ; il peut se rencontrer avec des pratiques communautaires réduites, ou même sans pratiques communautaires, mais il cesse alors d’être un système agraire pour n’être plus qu’un mode de culture sur un espace plus ou moins grand, voire une simple partie d’un terroir ou du finage.

2 – Pays montagnards, associant un système sans jachère de culture, de superficie réduite, à de vastes pacages communs ; il est peut-être la marque d’une civilisation celtique ou atlantique6, car on le retrouve en dehors des montagnes, par exemple dans les Lowlands d’Ecosse.

3 – Pays d’enclos, dont le système a beaucoup de caractéristiques communes avec le précédent, tout particulièrement le fait qu’il s’agit d’un système sans assolements céréaliers avec jachère ; mais les clôtures suffisent à différencier ces pays d’enclos, fréquemment dénommés bocages.

4 – Terroirs viticoles, dont la spécificité tient au paysage, aux façons de la terre et aux rythmes de vie. « C’est un art de travailler, un art de vivre, de penser et de sentir qui caractérisent la vie du vigneron7 ».

5 – Pays méditerranéens, caractérisés par l’association d’un assolement biennal, de l’arboriculture et de l’utilisation du « saltus », ce qui apparente ce système à celui des pays montagnards.

Les systèmes agraires sont le résultat d’une « série d’adaptations à différents milieux sur le long terme, qui s’appliquent à tous les domaines de la vie rurale ancienne : espèces végétales et animales, paysages, habitat rural, pratiques et techniques agricoles8 ». Ils sont des modalités d’organisation de l’espace qui constituent les structures agraires « par la combinaison de l’habitat, de la morphologie agraire, et du système de culture et d’élevage9 », le système de culture étant lui-même la manière dont ces cultures sont associées et menées sur une exploitation, ce qui met au premier plan les types d’assolement et leur extension – ou existence – sur une exploitation. Pour en rester avec ces définitions, le système d’élevage est la manière dont il est conduit ; le système de production correspond à la manière dont celle-ci est menée, avec un accent mis sur les techniques (procédés de labour, différentes façons de cultures, engrais et amendements utilisés, modes de stockage, outillage) et sur la répartition et l’intensivité ou l’extensivité du travail agricole ; « le système d’exploitation combine l’utilisation du sol, les techniques employées et la production proprement dite10 ».

Les lecteurs, déjà familiers avec les questions abordées, auront été surpris de voir apparaître ici cinq systèmes agraires alors que, normalement, on n’en retient que trois : systèmes sans assolements céréaliers avec jachères, système méditerranéen et openfield. Il m’a semblé nécessaire de différencier davantage car les systèmes montagnards ont des caractéristiques très particulières et parce que, là où on les trouve, les vignobles correspondent aussi à des spécificités telles qu’on ne peut les faire rentrer dans les autres catégories. Il convient d’ajouter que la plupart de ces systèmes connaissent de telles nuances et altérations qu’on est loin de les trouver toujours à l’état pur, ce qui veut dire qu’il existe aussi des systèmes mixtes aux faciès très variables.

Il est évident que, dans tous les cas, à ces systèmes agraires correspondent des paysages agraires différents, le paysage proprement dit, que je propose d’appeler paysage rural – alors que Max Derruau tient les deux expressions pour équivalentes –, varie ensuite en fonction du relief, du site et des coutumes ou pratiques locales : on ne saurait confondre, par exemple, le paysage de champs clos de la région de Monein, qui suscite l’admiration d’Arthur Young, avec celui qu’il constate dans les environs de Combourg, pays de clôtures également, pourtant.

Deux pays d’enclos si différents [...]

[...] 12 août 1787 [...] Pris la route de Moneng (Monein) et tombé sur un spectacle qui, en France, était si nouveau pour moi que je pouvais à peine en croire mes yeux. Une succession d’un grand nombre de maisons de paysans, bien construites, propres et confortables, tout en pierres, avec des toits en tuiles, ayant chacune son petit jardin, enclos par des haies d’épines tondues, avec beaucoup de pêchers et autres arbres fruitiers, de beaux chênes épars dans les haies et de jeunes arbres, soignés avec cette délicieuse attention que l’on peut seule attendre d’un propriétaire. De chaque maison dépend une exploitation, parfaitement bien enclose, avec des bordures de gazon, coupées ras et bien entretenues, tout autour des champs de blé, avec des barrières pour passer d’une clôture à l’autre. Les hommes sont bien habillés, avec des bonnets rouges, comme les Highlanders d’Ecosse. Il y a quelques parties de l’Angleterre (où subsistent encore de petits yeomen), qui ressemblent à ce pays de Béarn, mais nous n’avons que très peu de régions qui puissent rivaliser avec ce que j’ai vu dans cette promenade de Pau à Monein. Tout le pays est entièrement entre les mains de petits propriétaires, sans que les fermes soient assez petites pour rendre la population vicieuse et misérable. Un air de propreté, de chaleur et de bien-être est répandu sur le tout...

[...] 1er septembre 1788... Jusqu’à Combourg, le pays a un aspect sauvage ; la culture n’est pas plus avancée, du moins pour le savoir-faire, que chez les Hurons, ce qui semble incroyable en un pays de clôtures. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays, et le bourg de Combourg est l’une des localités les plus atrocement sales que l’on puisse voir ; des maisons de terre, pas de fenêtres et un pavé si raboteux qu’il entrave les passants, au lieu de les aider. Il y a un château, et qui est habité. Quel est ce M. de Chateaubriant, le propriétaire, qui a des nerfs assez solides pour vivre au milieu de tant de saleté et de pauvreté ? [...]

Arthur Young, Voyages en France t. 1, Journal de Voyages éd. H. Sée, Paris, A. Colin, 1976, p. 146-147 et p. 229.

Un système agraire donne donc un type de paysage agraire, ici celui des pays d’enclos, mais le paysage rural lui-même est totalement différent. Il importe, en outre, de se rappeler que les systèmes et paysages agraires sont loin de toujours se trouver à l’état pur : les formes dégradées, les nuances abondent, et les systèmes ou paysages mixtes ne sont pas rares11.

A leur étude d’ensemble à l’époque moderne sera consacré l’essentiel de ce chapitre, dont la place m’a paru s’imposer au début de l’ouvrage. Au passage, il conviendra de revenir brièvement sur la forme et les dimensions des parcelles, donc sur ce que l’on appelle également « morphologie agraire ». Pour déboucher, enfin, de manière malheureusement insuffisamment approfondie – mais il y faudrait un ouvrage entier – sur ce que la géographie française classique appelait « les genres de vie », démarche extrêmement féconde pour les historiens, et qu’il convient de retrouver, même si ce concept avait des limites – mais quel concept n’en a pas ? –, et même, et surtout, si ce faisant, on risque de n’être pas à la mode : mais quelle importance ?

Une partie des difficultés vient au demeurant d’un insuffisant développement de la géographie historique en France, malgré de brillants travaux de géographes12. Il est vrai que, malgré l’éclat, dans ce domaine, des travaux de Fernand Braudel13, les historiens du dernier demi-siècle, et plus particulièrement l’Ecole des Annales, ont quasiment délaissé ce domaine, les noms que l’on peut citer étant exceptionnels14. Au contraire, dans les Iles Britanniques, elle jouit d’un grand intérêt et d’un réel prestige, la difficulté étant ailleurs : dans le fait que les publications sont avant tout le rassemblement de séquences, peu ou pas du tout liées entre elles15. Il serait tout à fait bénéfique que le présent sujet amène à davantage d’intérêt pour ce domaine, encore qu’il faille souligner que la réflexion géographique est presque toujours présente lorsqu’il s’agit d’introduire les ouvrages et l’analyse historique, mais il s’agit davantage de l’union réduite aux acquêts de deux démarches que d’une vision spécifique, et la réflexion proprement économique ou économico-sociale est beaucoup plus importante16.

1 Le mot n’est bien sûr employé que par commodité.
2 Il suffit de songer aux différentes mesures.
Voici un premier mot difficile. Il peut simplement signifier « territoire », mais il a surtout le sens d’un terrain considéré par rapport à l’agriculture : on parlera alors du terroir d’une paroisse, d’un village, d’une communauté. On l’emploie également pour caractériser un type précis de terrain : terroir de fond de vallée, de côte, de plateau, de montagne... « Finage » a un sens beaucoup plus précis : c’est le territoire relevant d’une communauté d’habitants, notamment d’une paroisse ou d’un village. Ce dernier sens est important car, dans une paroisse, un hameau, voire une exploitation isolée, peuvent avoir leur finage. Dans sa (6 éd., Paris, A. Colin, 1995), M. Derruau souligne la nécessité « de réserver le mot "terroir" (doublet de "territoire") à une unité physique considérée sous le rapport de l’agriculture : ainsi un fond de vallée, un flanc de butte [...]. Le mot finage (du latin "fines", limite) désigne au contraire un territoire attribué à une cellule rurale » (p. 149). Aux XVII et XVIII siècles, les territoires ruraux constituent l’essentiel de l’espace européen, si l’on met à part les sommets montagnards, les villes ne couvrant que des superficies très faibles. Pour ces définitions, a été utilisé le livre fondamental de M. Lachiver, , Paris, Fayard, 1997, p. 786 et 1593. – Il sera par la suite indiqué de manière abrégée : En ce qui concerne la compréhension des phénomènes ruraux, on peut utiliser, en sus de l’ouvrage cité de M. Derruau, celui de P. Gillardot, Paris, Ellipses, 1997, bien qu’il soit, naturellement, marqué par des réalités rurales bien éloignées de celles des Temps Modernes.3Géographie HumaineeeeDictionnaire du Monde Rural : les mots du passéDictionnaire.. –Géographie rurale
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