Scouts marins, pars !

Publié par

N en 1909, le scoutisme marin a t officiellement créé l'année suivante. Au cours des cent ans de son histoire, il a contribué la formation de dizaines de milliers de jeunes gens travers des activités scoutes adaptes au milieu maritime. Il a démontré, face aux drames du XXe sicle, la capacité des scouts marins faire face aux événements avec courage, civisme et sens des responsabilités et a favoris l'émergence de fortes personnalités.
Publié le : lundi 30 janvier 2012
Lecture(s) : 362
Tags :
EAN13 : 9782296255937
Nombre de pages : 263
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

SCOUTS MARINS, PARÉS !

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11828-7 EAN : 9782296118287

Antoine CHATAIGNON

SCOUTS MARINS, PARÉS !
Histoire des scouts marins

Du même auteur L’escorteur d’escadre « La Galissonnière » 1960-1990, album de désarmement du bâtiment, 1990

« J'ai moi-même commencé mon éducation en tant que scout marin. Je connais donc les joies et les grandes possibilités de ce mouvement. C'est pourquoi je suis anxieux de mettre cette forme d'activité à la portée de la jeunesse moderne ». B-P

« Si, dans le patrimoine moral de notre Pays le scoutisme a mérité de tenir la place que l’on sait, on doit reconnaître que, parmi tant d’autres aspects séduisants qu’il a revêtus, le scoutisme marin brille d’un éclat particulier ». R. P. Mesnard, o. p.

INTRODUCTION

Le scoutisme mondial célèbre les cent ans du scoutisme marin en 1910. Les Anglais, qui posent les mains sur les genoux quand ils sont à table et qui roulent à gauche quand ils conduisent, les ont fêtés en 2009. Les deux thèses se valent : si la Boy Scout Association a créé officiellement sa branche marine en 2010, Baden-Powell avait pour la première fois remis des coiffures marquées du ruban légendé « Sea Scouts » à des éclaireurs lors du camp de la rivière Beaulieu, l’année précédente à bord du Mercury. Il vous est peut-être arrivé de fêter un aïeul centenaire. On se réjouit alors tout autant de sa longévité que des retrouvailles avec les cousins et de la découverte des plus jeunes enfants avec lesquels il est agréable d’évoquer des souvenirs. C’est le genre d’expérience à laquelle voudrait vous convier ce livre. Il était sans doute temps, après cent ans, de raviver des souvenirs enfouis, de redresser au passage quelques légendes et de voir se dérouler, comme dans un montage photo, des événements qui, mis bout à bout, racontent une aventure et donnent un sens. L’histoire du scoutisme marin est riche. Comme dans toute vie de famille, elle comporte des petits faits, des heures de gloire, des moments tragiques et aussi, pourquoi le cacher, des périodes de faiblesse voire de discorde dont la gravité s’efface devant l’enthousiasme des garçons et des filles pour ce scoutisme de plein vent. Tous ces événements constituent une remarquable expérience qu’il serait dommage de ne pas conserver. Écartons nous du quai et remontons le fleuve du temps en même temps que nous descendons la rivière Stour. Nous voici en mer du Nord autour de 1870.

9

1. WARINGTON OU LA GENESE DU SCOUTISME MARIN

Tous les bateaux qui l’ont pu sont rentrés à Harwich pour prévenir le déchaînement de la tempête. Pourtant, on aperçoit au loin un navire qui lutte contre les éléments et un cotre de dix tonnes qui tente de faire route vers lui. Le capitaine courageux ou téméraire de ce bateau s’appelle Warington Baden-Powell. Il a décidé de rivaliser avec la chaloupe de sauvetage pour porter assistance à un bateau en détresse. Né en 1847, Warington est l’aîné d’une fratrie de six garçons et d'une fille, orphelins de père depuis 1860. Un sang aventureux et maritime coule dans leurs veines. Leur grand-père maternel est l’amiral Smyth, astronome et hydrographe distingué, président de la société royale d'astronomie. Une légende, sans doute fausse, voudrait que ces Smyth soient parents du fameux John Smith, colonisateur de la Virginie et mari de la princesse indienne Pocahontas popularisée par de nombreux livres et films. La famille Baden-Powell est peuplée de personnalités fortes et originales. Madame Baden-Powell donne à ses enfants une éducation qui encourage leur autonomie. Sous la conduite de leur frère aîné, ils mènent souvent de véritables aventures. Le cotre qui affronte aujourd’hui le gros temps est sorti de leurs mains. « Naturellement, c’était le plus beau des bateaux que le monde ait jamais vu ; du moins c’est ce que nous pensions, et réellement, il n’était pas mal » écrira plus tard son plus jeune frère Robert. Warington, qui tiendrait son curieux prénom d’une branche éloignée de la famille, s’est mis en tête d’utiliser le cotre pour venir au secours des navires en danger de perdition, non seulement pour accomplir une bonne action mais aussi dans l'espoir de recevoir la récompense prévue dans ce cas. « Nous les petits, priions le ciel pour qu'aucun bateau ne fût en détresse, mais je dois dire que nous ne pensions pas qu'au bateau seulement… » se rappellera Robert plus tard. Aujourd’hui le « Kohinoor » tosse rudement. Le vent de nordet hurle dans la mature et dans les cordages. La voilure de tempête menace de se déchirer, et les membrures craquent de façon inquiétante. « Aucun vestige des sauveteurs ni de tout autre bateau dans ces vagues écumantes, hautes comme des montagnes à travers lesquelles, trempés jusqu’aux os, nous frayâmes notre route. Et bientôt, nous oubliâmes tout ce qui concernait le bateau en détresse, car nous eûmes assez à faire pour sauver le nôtre. Nous dûmes lutter, tout un jour, toute une nuit contre l’ouragan, sans pouvoir retourner à terre. Quand, exténués par nos efforts, nous atteignîmes enfin le port – et combien agréable fut la vue de cette eau calme ! – nous apprîmes que le bateau en détresse avait été secouru par les sauveteurs et ramené à bon port par un puissant remorqueur au prix fort de quelques milliers de livres ». Le terrible Warington renouvellera pourtant sa tentative à plusieurs reprises et, un jour où il se sera mis dans un mauvais cas, il repoussera même
11

l’aide de sauveteurs. Robert se rappellera avec humour et réalisme : « Nous ne sommes jamais parvenus à sauver personne, bien que nous fussions plus d’une fois très près d’avoir besoin d’être sauvés nous-mêmes ». En août 1861, alors qu’il avait quatorze ans, Warington avait embarqué sur le HMS Conway1. Cet ancien navire de la Royal Navy, lancé en 1816, avait été transformé en école de navigation. Son supérieur, le commandant Mowll, avait noté que la conduite du jeune Baden-Powell était bonne mais quelque peu agitée. Celui-ci avait passé trois ans à bord, et achevé son cursus scolaire en huitième place sur les vingt-cinq élèves de la promotion.

Warington et Robert (illustration de Robert Baden-Powell)

Warington est aussi un des pionniers du canoë en Europe. En 1871, à vingt-quatre ans, il réalise une croisière dans la mer Baltique avec des escales en Allemagne, au Danemark et en Suède. Il en tire « Canoe travelling », un ouvrage technique publié la même année. Pendant les vacances de l’année 1872, il emmène ses frères remonter la Tamise de Londres à sa source dans un bateau pliant. Après un portage, ils changent de cours d'eau et descendent l'Avon par Bristol, traversent l'estuaire de la Wye sur sept milles, puis remontent la Severn jusqu'à la maison que possède la famille dans le Pays de Galles. Ils ont parcouru pratiquement tout le pays d'est en ouest. Les frères Baden-Powell en garderont un souvenir mémorable et renouvellent ce genre de croisières pendant plusieurs
1

Le Conway cessera son activité en 1974. 12

années. Chacun reçoit sa tâche. Robert qui est de dix ans le cadet de Warington est chargé de la cuisine. Il écrira plus tard avec ironie qu’il tient ses talents culinaires de son instinct de survie car, à cette époque, il avait le choix entre cuire quelque chose de comestible ou mourir de faim. Quelques années après ses aînés, c’est au tour de Robert d’entrer dans le monde des adultes. Contre toute attente, il est admis le 11 septembre 1876 comme officier de cavalerie au 13ème Hussards. Il rejoint son régiment à Lucknow, en Inde, et commence une prestigieuse carrière coloniale. ***** En 1901, Robert retourne en Angleterre, accueilli comme un héros après avoir soutenu l'année précédente dans la petite ville de Mafeking, en Afrique du Sud, un siège de sept mois contre des forces boers plusieurs fois supérieures. Il est alors frappé de l’état de délabrement d’une jeunesse désœuvrée qui contraste avec l’enthousiasme des cadets de Mafeking qu’il a quittés récemment. Pendant le siège, son adjoint Lord Cecil a eu l’idée d’employer les jeunes garçons pour remplir des tâches annexes et en libérer des hommes qui pourraient ainsi se consacrer entièrement à la défense militaire de la ville. Sous la conduite des aînés d’entre eux, les « boys » ont fait preuve d’une bonne volonté et d’un courage dignes d’éloges, apportant un soulagement réel à la garnison de Mafeking. L’esprit fertile et pratique du général Baden-Powell imagine alors de reprendre à des fins éducatives les observations issues de cette expérience. Placés dans un environnement stimulant et pris au sérieux, les enfants sont capables de conduire des actions de façon autonome et de développer par euxmêmes les qualités nécessaires à leur développement et à leur pays : force de caractère, force physique, aptitudes techniques, dévouement. Il faut donc leur offrir un contexte qui permette cette mise en situation. Afin de faire la démonstration de ses idées, Robert organise du 30 juillet au 9 août 1907 sur l’île de Brownsea, près de Poole, un camp pour vingt-deux garçons issus de milieux sociaux très divers. Il charge un correspondant sur place issu d’une organisation de jeunesse, les Boy’s Brigades, de préparer les approvisionnements nécessaires. On y compte deux barques avec leurs avirons et des harpons qu’on est obligé de faire fabriquer spécialement faute de stock en magasin à Poole. Le chef de la station des coastguards de Sandbanks, William Stephens, est également sollicité pour effectuer des démonstrations de premier secours et de lutte contre l’incendie pour les garçons. On exige des candidats qu’ils sachent nager et faire trois nœuds définis avant le camp.
13

Le 29 juillet 1907, les garçons et leur ravitaillement embarquent à Poole sur deux bateaux, la Hyacinth, canot motorisé d’un marin local nommé Bill Harvey et une autre embarcation. Ils rallient le lieu de camp qui est situé à deux milles. Le programme comporte des innovations très hardies pour l’époque : la mixité sociale, les nuits sous la tente, la répartition des garçons en patrouilles sous la responsabilité de l’un d’entre eux, la cuisine en plein air, les veilles de nuit... Toutes les activités ont lieu sous forme de jeux. Brownsea a certainement été choisi en raison des possibilités offertes par la proximité de la mer. Robert Baden-Powell, que les scouts du monde entier appelleront bientôt « B-P », cite notamment la « chasse à la baleine » : un tronc figurant une baleine est mis à l’eau à quelque distance du rivage. Deux équipes de garçons éloignées d’environ un kilomètre prennent ensemble le départ pour rejoindre le « gibier » à force d’avirons. En tête de l’embarcation se tient un harponneur avec son arme à la main. Le premier équipage qui a accroché le billot doit le remorquer vers son port. Mais le deuxième équipage le prend alors en chasse pour harponner la baleine à son tour et tenter de la ramener chez lui en la tirant en sens inverse. L’émulation et la dépense physique sont assurées ! Le camp est un succès. B-P en tire en 1908 un manuel dénommé « Scouting for boys » destiné aux sociétés éducatives, qui sera traduit en français sous le nom d’ « Éclaireurs ». D’abord publié en feuilleton, le livre comporte une couverture qui montre un Scout en train de godiller sur un youyou. L’auteur y note que tout éclaireur « devrait être capable de conduire une embarcation, d’accoster correctement un bateau ou un quai ». Le succès de la publication est phénoménal. Les garçons se l’arrachent. Des groupes se créent spontanément pour le mettre en application et de toutes parts on écrit à Baden-Powell pour lui demander d’organiser la mise en œuvre de ses idées. Des filles ne tarderont pas non plus à se manifester pour réclamer la possibilité de mener les activités des éclaireurs. Devant le peu d'empressement montré pour sa méthode par les associations de jeunesse existantes, B-P est progressivement conduit à s'impliquer dans la constitution et le développement d'un mouvement scout qui l’occupera pratiquement jusqu’à la fin de ses jours. Dans son esprit, la mer ou un plan d’eau représentent des terrains naturels d’exercices pour tous les garçons qui ont la chance d’habiter à proximité. Il est donc souhaitable que se constituent des unités spécialisées de « sea scouts ». Mais il n’existe pas de frontière étanche entre scouts et sea scouts : tous sont d’abord des éclaireurs, et si les scouts « terriens » peuvent organiser des activités nautiques, les scouts marins pratiqueront aussi le campisme à terre. On peut donc affirmer sans crainte que le scoutisme marin, même s’il n’est pas encore formalisé, est aussi ancien que le scoutisme lui-même.
14

B-P organise du 22 août au 4 septembre 1908 à Humshaugh, dans le Northumberland un second camp, le premier auquel participeront des scouts « officiels » puisque la Boy Scout Association est désormais créée. Ils plantent leurs tentes au sud immédiat du mur d'Hadrien construit par les Romains pour séparer le sud de l’île de sa partie nord encore peuplée de barbares. Un journal local rapporte que, comme à Brownsea l’année précédente ou au camp de Beaulieu l’année suivante, des activités maritimes auraient été prévues à Blyth. Cependant, les carnets que tiennent les scouts ne les signalent pas. Il est possible qu’elles aient du être annulées en raison du temps exécrable qui règne pendant la période. Pourtant, les campeurs mentionnent une baignade dans la Tyne, la visite du chantier naval d’Elswick à Newcastle et de la Calliope la veille du départ. L’histoire épique de ce croiseur à voile et à vapeur lancé en 1884, rescapé d’un cyclone qui envoya par le fond trois navires de guerre allemands et deux américains à Appia en 1889, inspire à B-P des récits que les garçons aiment l’entendre raconter. Quand les scouts le découvrent, le bateau revient tout juste de la guerre des Boxers, en Chine. Il servira ensuite de navire école. Les troupes scoutes continuent à se multiplier. Certaines d’entre elles écrivent au siège de l’association pour demander l’approbation de leurs activités nautiques, notamment à Glasgow, puis dans le nord de l’Angleterre, dans le Kent et dans la région de Londres. Fort heureusement, de nombreux adultes provenant notamment des coastguards se portent volontaires pour les encadrer et permettre le déroulement de leurs activités. Le besoin d’un traitement particulier du scoutisme marin apparaît. En février 1909, le journal The Scout annonce qu' « une nouvelle branche de scouts est en train de naître à Glasgow sous la dénomination de Sea Scouts ». Rien d'encore officiel cependant, mais un mouvement spontané. De leur côté, les troupes de Petersham et de Ham, fondées en 1908, se métamorphosent déjà en troupes marines. La 1ère Ratcliffe de Londres est fondée le 5 mars 1909 par M. Lukus. Elle prendra la mer le 10 juin 1910 sur le cotre2 de son chef de troupe pour aller camper sur l’île de Convey. Quelques mois plus tard, elle achètera une ancienne baleinière aux chantiers de Plymouth et s’assurera l’aide du lieutenant de port Keen. En novembre 1910, elle a pour chef Stuart Garnett dont il sera question plus loin. Un badge de navigateur est créé en juin 1909 pour encourager et reconnaître l’acquisition des compétences correspondantes. Robert se tourne vers son plus proche marin qui a maintenant posé son sac à terre. Après avoir briqué les mers, Warington a entrepris une carrière juridique. Il est désormais
2

Voilier habitable à quille comportant une grand voile et plusieurs voiles d’avant. 15

avocat de la Couronne et de l’amirauté, ce qui lui permet de rester en lien avec ce milieu maritime qu’il affectionne. Il est aussi officier de réserve de la Royal Navy, et membre de plusieurs importantes organisations qui s’intéressent au monde maritime. C’est à lui que Robert confie la tâche de prendre la tête d’une branche spécialisée des scouts et de pourvoir à la rédaction d’un manuel pour les scouts marins. Dès lors, Warington a l’occasion d’exprimer aux chefs sa conception du scoutisme marin et de faire certaines mises au point toujours valables : si ce scoutisme peut donner l’attrait de la mer aux garçons, il ne les prédestine pas pour autant à embrasser une carrière maritime. Il a plutôt pour but de leur apprendre par des moyens attrayants à être des hommes habiles, rapides, disciplinés, capables de se garder et de garder les autres du danger. Pour l’été de la même année, B-P prépare le troisième et dernier camp scout qu’il dirigera personnellement. Il pense avoir trouvé un lieu de camp idéal sur les rives de la rivière Hamble proche de la rivière Beaulieu dont le nom restera dans les annales : « Je suis monté à bord du bateau (le Mercury amarré sur la rivière Hamble dans le Hampshire). Tout l’emplacement est idéal pour notre camp, et les autorités souhaitent ardemment notre venue […] C. B. Fry, le directeur, est tout prêt à nous aider. Il dispose de nombreux bateaux disponibles et aussi d’une infirmerie pour les malades. Nous avons emprunté des embarcations à moteur sur la rive. Il possède un splendide musée de maquettes navales, […] et un théâtre de première qualité pour l’expression des garçons ». Cent garçons sélectionnés comme les meilleurs à la suite d’un concours lancé par le magazine Scout sont admis à participer. Comme le Mercury ne peut accueillir que cinquante garçons, et seulement pendant deux semaines, B-P obtient de Lord Montague, l’autorisation de camper sur ses terres adjacentes de la Hamble. John L. C. Booth qui a été chef de troupe à Humshaugh occupera les mêmes fonctions pour ce camp. Quelques jours avant son début, B-P demande à son bras droit Percy Everett qu’on prévoie de faire porter aux garçons un bonnet de marin portant un ruban légendé « Sea Scouts ». Le TS (Training Ship) Mercury est un trois-mâts converti en navire école par Charles Hoare en 1885, un riche banquier qui veut aider les garçons à se préparer à entrer dans la Royal Navy ou dans la Marine marchande3. À l’époque, le coût des études demeure souvent un obstacle à la réalisation d’une vocation maritime. Quand il meurt en 1908, son projet est repris par le fameux érudit et joueur de cricket Charles Burgess Fry qui a épousé dix ans plus tôt la principale collaboratrice de Hoare. L’école ne cessera son activité qu’en 1968.
3

Le Mercury hivernera à Villefranche en 1888, lors de son unique campagne méditerranéenne. 16

Le camp débute le 7 août pour se terminer le 21. Les scouts retenus arrivent à Southampton d’où ils doivent reprendre un vapeur pour rejoindre Buckler’s Hard, à proximité de la rivière Hamble, par la rivière Beaulieu. Quarante scouts de la troupe du Mercury formée l’année précédente par le Révérend Bloomfield les y attendent. S’y ajoutent aussi quelques invités personnels de B-P comme son neveu Donald, déjà présent à Brownsea alors qu’il n’avait que dix ans, et John, le fils de Rudyard Kipling. B-P arrive le 16. Deux troupes sont constituées et passent alternativement une semaine sur chacun des deux sites du camp. À bord, les scouts dorment dans des hamacs quand l’un d’entre eux ne commet pas la facétie de retourner son voisin. Ils apprennent à manœuvrer les embarcations, jouent à la chasse à la baleine, dressent des embuscades contre les scouts de Salisbury ou du Mercury. Ils apprennent aussi les épissures ou fabriquent des radeaux. Ils s’entraînent à la signalisation, à la lutte contre les incendies, à l’évacuation des femmes et des enfants d’un bateau naufragé ou au sauvetage. Le 15 août, ils reçoivent chacun un bonnet de marin réglementaire portant l’inscription « Sea Scout ». Dans les temps de repos, B-P ou d’autres adultes leur racontent leurs aventures. L’avantdernier jour est consacré aux épreuves du badge de navigateur qui est distribué par B-P lui-même aux lauréats. La journée se termine par un concert au théâtre avant la dispersion des scouts qui doit avoir lieu le lendemain. Cette nouvelle expérience est un grand succès qui a enthousiasmé les « boys » comme les adultes. Fry se déclare impressionné par leur enthousiasme, leur habileté maritime… et le fait qu’ils n’aient rien cassé quoique que la plupart d’entre eux ne soient jamais monté sur un bateau auparavant. Le camp de Beaulieu est considéré par beaucoup comme la date de naissance du scoutisme marin. D’ailleurs, la troupe de Hamble revendique le titre de première troupe marine du monde même si elle ne fut enregistrée officiellement que le 10 juillet 1910. Les troupes marines continuent à se développer. On note parmi les pionnières la 1ère Cleethorpes qui est née spontanément quand ses premiers membres se sont réunis après avoir lu une revue scoute. Ils se sont joints aux garçons d’une autre organisation de jeunesse, la Church Lads Brigade, qui ont demandé à leur chef, R.J. Chester, de leur faire pratiquer le scoutisme. La troupe qui possède un instructeur des garde-côtes s’affirme aussitôt comme marine. Elle possède une embarcation mais en septembre 1912 elle n’a toujours pas trouvé de local flottant pour se réunir. En novembre 1910, les scouts marins du bassin de Londres et de la 2ème Walworth, dirigée par Sidney Marsh, se réunissent déjà. La 1ère Skegness se compose de douze grands adolescents
17

placés sous l’autorité de l’officier des coastguards Hook. Ce groupe est l’embryon d’une troupe qui campe à Normanton-on-Sea en mai 1911. La troupe souscrit un prêt pour construire une station côtière d’où elle surveille les approches maritimes. Les sea scouts se signalent déjà par le sérieux avec lequel ils veillent à leur idéal. En décembre 1910, un scout de la troupe du Mercury, Maurice Driver, saute sans hésiter par dessus bord pour secourir un autre garçon, Hewitt, qui est tombé dans la rivière. Malheureusement, Hewitt ne survivra pas à la noyade. Pour son courage, Maurice reçoit la Croix de bronze qui est la plus haute distinction britannique pour les actes de bravoure. Un autre garçon qui est venu à son aide, Frederick Yateman, se voit décerner la médaille d’argent de la Boy Scout Association. B-P entre en relation avec l’amirauté et lui demande la possibilité de former les scouts marins comme matelots et garde-côtes. À ses yeux, cette proposition n’a pas pour objet d’occuper le temps mais répond à un véritable besoin. D’ailleurs, il aurait exprimé en privé l’inquiétude que lui inspire l’Allemagne à cette époque et la possibilité d’une invasion par le nord-est de la Grande-Bretagne. En réponse, la Royal Navy désigne le capitaine de vaisseau Daintree qui se déplace à la rencontre des chefs de troupe et des commissaires4 intéressés pour évaluer le potentiel de garde-côtes représenté par les scouts marins. Après avoir recueilli l'approbation de la Navy qui promet son concours, B-P peut décider de la création de la branche des sea scouts qui reçoivent en 1910 leurs premiers règlements. L’uniforme particulier des sea scouts se réfère à celui des coastguards5 et comporte le bonnet de marin de la Navy. Il est officialisé en octobre 1910. Dans l’attente du manuel de Warington, Robert rédige un opuscule de quelques pages, « Sea scouting for boys » qui est publié en mai 1911 et qui définit sa vision du scoutisme marin. On y lit que « le scoutisme marin, en apprenant la conduite des bateaux, le travail de marin et de garde-côtes, donne un type de formation qui possède un attrait particulier pour les garçons, et qui inclut en même temps toutes les qualités viriles et de caractère que les parents peuvent souhaiter voir leurs enfants développer. C’est aussi une valeur pour le chef de troupe, à qui il offre une possibilité supplémentaire et attrayante d’activités pour les scouts ». Les troupes marines doivent prendre le nom de
4

Les commissaires constituent les cadres du mouvement situés au-dessus des chefs de groupe. 5 Appelés à l’époque « coast watchers ». 18

Ship’s company. B-P envisage deux sortes de sea scouts : les garde-côtes et les marins proprement dits, appelés seamen. « Les scouts garde-côtes sont reconnus par le ministère de la Marine et l’administration du commerce comme assistants des Coastguards et des surveillants de côtes. Pour ce travail, la Company peut être entraînée à surveiller la côte et à donner l’alarme aux Coastguards ou aux stations de sauvetage en cas de navire en détresse, de jour ou de nuit […] En temps de guerre, elle pourrait également se montrer utile en observant et en rapportant les mouvements des bâtiments de guerre ». Un insigne particulier composé de deux ancres croisées inscrites dans un cercle est prévu pour ces scouts et les épreuves de progression sont adaptées à leur activité. Elles comprennent notamment des connaissances en identification des navires. Pour les « seamen », « un « club » est de première importance. N’importe quelle coque ou bateau que les garçons pourront aménager fera l’affaire. Ils devraient posséder des embarcations de même taille pour permettre aux équipages de régater les uns contre les autres, etc. La formation peut avoir lieu à l’intérieur des terres aussi bien que sur la côte s’il y a un lac ou une rivière ». Des épreuves adaptées et un insigne particulier, une ancre dans un ovale, sont établis pour les « seamen ». « À la place de camps, les croisières sont le meilleur moyen de mettre l’entraînement en application complète. Cela peut être fait, soit en louant un brick de cabotage pour une croisière d’une semaine, soit en embarquant comme membres d’équipage sur un petit yacht ou un bateau de pêche ». La croisière peut avoir lieu aussi sur une rivière. Les sea scouts porteront l’uniforme scout dans lequel on remplacera le chapeau à quatre bosses par le bonnet de la Marine de guerre. Ils pourront également porter une salopette cirée à la place du short. Le fanion de patrouille sera placé sur une gaffe plutôt que sur le traditionnel bâton scout. Militaire et patriote, préoccupé par l’évolution de la situation internationale, B-P ne manque pas d’exposer le profit que le pays peut tirer de ses initiatives : « Il existe un besoin de s’entraîner maintenant, car notre Marine de commerce, qui devrait être la colonne vertébrale de la Royal Navy, spécialement en temps de guerre, est largement armée par des étrangers. De plus, le personnel britannique n’est pas aussi bon qu’on pourrait le souhaiter étant donné le besoin de discipline parmi les hommes […] La discipline et le bon esprit ne sont pas des choses qui peuvent être inculquées après qu’un homme a grandi. Il faut qu’il en soit pénétré tant qu’il est encore un garçon et qu’il peut l’assimiler comme une habitude et une partie de sa nature ». Pour lui, la situation de la Marine marchande réclame un effort du Parlement pour améliorer les carrières avant qu’on puisse encourager les scouts à s’y engager. Il
19

n’en est pas de même dans les dominions où la montée en puissance des marines de guerre nécessite des hommes volontaires, loyaux et disciplinés. Il relève que le scoutisme marin a déjà pris pied à Vancouver, au Canada. Dans les colonies britanniques, les premières troupes marines sont sans doute celles de Lyttelton en Nouvelle-Zélande, fondée en 1911, un an avant la création officielle de la branche dans le dominion, celle du chantier naval de Malte, ou peut-être les 3ème 6 et 4ème Gibraltar dont la création est annoncée comme imminente en 1914. On possède une photo de leur première parade où les scouts du rocher défilent précédés d’une fanfare. Créée peu après, la 5ème sea scouts de Gibraltar monte un bagad qui sera présent au jamboree de l’Olympia, en 1920, et qui existe toujours en 2009. Cet ensemble emmènera avec lui Bob Roy, connu plus tard en Angleterre comme le célèbre « piper de Tobrouk » pour sa témérité à jouer de la cornemuse sur les champs de bataille d'Afrique au sein du 2nd battalion écossais des « Black Watch ». Pour des raisons mal connues, peut-être parce qu’il ne souhaite pas se trouver en première ligne, Warington ne conserve pas la direction des scouts marins qui est confiée en juin 1911 à l’amiral Charles Beresford. B-P entretient des liens avec celui-ci depuis plusieurs années. Comme l’amiral occupe encore des fonctions effectives, il ne dispose pas du temps nécessaire pour s’investir concrètement dans le mouvement et avoue avec humour n’être qu’une « figure de proue ». Néanmoins, l’Amiral ne dédaigne pas à l’occasion naviguer avec les scouts. Le nouveau règlement des sea scouts est publié en mars 1912. Il prévoit la création de badges spécifiquement marins, dont le prestigieux
6

Warington Baden-Powell en uniforme de la Navy

Dissoute en 1967. 20

« King’s Sea Scout badge » qui constitue la plus haute qualification qui puisse être accordée à un éclaireur marin. La progression continue. La 1ère Portsmouth7 est créée en 1911 sur la demande expresse que B-P adresse à son ami William Wyllie, peintre de la Marine. La 2ème Kingston (Leander sea scout) et la 1ère Mortlake deviennent également marines en 1912. « Scouting and seamanship for boys », le manuel de Warington, paraît la même année. Conçu comme un complément à « Scouting for boys », l’ouvrage de son frère, il affirme clairement ce principe, toujours d’actualité : « Scout d’abord, marin ensuite ». Il définit aussi les règles de fonctionnement, l’organisation, les badges, l’uniforme des scouts marins, donne des conseils de formation et encourage les unités à rechercher un tuteur maritime, garde-côtes, officier de Marine ou patron de pêche pour les préparer et leur faire passer les épreuves. Ce livre sera réédité jusqu’en 1949. Les scouts marins prennent maintenant une visibilité publique et acquièrent une grande notoriété. Le 20 juillet est organisé sur le lac de Earls Court, le premier rallye des scouts marins. Lord Beresford et sa femme y sont accueillis par une garde d’honneur de cent éclaireurs. Un spectacle représentant le navire amiral de Drake, le Revenge, est donné par les scouts. Des démonstrations de sauvetage avec l'usage de fusées de détresse sont organisées. Le programme comprend aussi une chasse à la baleine avec une baleine mécanique et une attaque d’Indiens en canoë à la fin de laquelle tous les participants terminent à l’eau, à la grande joie des spectateurs. En novembre, les scouts marins de la 1ère Ratcliffe et du bassin de Londres défilent lors d’une parade organisée par le Lord-maire de Londres, avec une de leurs embarcations montée sur une charrette tirée par un cheval. Ils sont acclamés par la population. Cette année faste est cependant assombrie par le premier drame nautique qui frappe le scoutisme marin. Nous sommes le 4 août 1912. Cinq adultes et vingt-trois éclaireurs de la 2ème Walworth descendent la Tamise de Londres vers Leysdown sous la conduite de leur chef de troupe, Sidney John Marsh. Marsh est un jeune homme d’affaires qui considère comme de son devoir de chrétien de s’occuper des enfants moins favorisés de Walworth. Les scouts ne sont plus qu’à deux milles de l’île de Sheppey où ils doivent camper une semaine à Leysdown. Le cotre vire de bord pour rejoindre la côte quand une bourrasque projette l’équipage à l’eau sans aucun avertissement. Le bateau se redresse avant de se retourner à nouveau.

7

Jumelée depuis 1987 avec la 3ème Caen AGSE. 21

À Leysdown, les éclaireurs sont attendus par le premier maître Streeter, responsable de la station des coastguards. Celui-ci a sympathisé l’année précédente avec les Scouts de la Dulwich Mission à l’occasion d’une expédition similaire. Cette année, il a préparé le camp avec Marsh. Vers une heure et demie de l’après-midi lui parviennent des nouvelles du bateau. Il se précipite vers son poste d’observation mais le temps couvert lui cache la mer. Quand il se découvre enfin, il aperçoit, horrifié, la coque du cotre renversée et les garçons surnageant à une distance d’environ deux milles. Il prend immédiatement quatre hommes avec lui et lance le canot de sauvetage à l’eau. Les scouts appellent à l’aide et Marsh est proche de couler. Il est rapidement secouru mais plonge aussitôt pour venir en aide à un garçon qui est en train de lâcher prise. Streeter parvient à sauver Marsh et huit garçons, mais huit scouts de la deuxième Walworth et un garçon du navire école Arethusa qui avait embarqué avec eux perdent la vie. Les corps qui n’ont pu être repêchés sont ramenés à la côte les uns après les autres. L’un d’entre eux ne réapparaîtra que le 13 août, après les funérailles de ses camarades. Après une heure et demie de respiration artificielle, le scout Schofield finit par revenir à lui. Les chefs de troupe de la 2ème Cobham et de la troupe de Sheppey apportent leur aide. Streeter voit Marsh si égaré, qu’il craint pour sa raison. Le groupe était pourtant considéré comme expérimenté. Il avait été choisi pour donner une démonstration à Earl’s Court un mois plus tôt. L’enquête qui suit ne retiendra aucune charge à l’encontre des responsables. Le pays est soulevé d’une immense émotion qui démontre la popularité si vite acquise par les scouts. Alors premier Lord de l’amirauté, Winston Churchill envoie le HMS Fervent rapatrier les corps depuis Leysdown. Tous les bateaux que croise le destroyer sur la Tamise affalent leur pavillon à son passage en signe de deuil. Des milliers de sympathisants assistent au débarquement des corps, et cent mille personnes défilent pour se recueillir devant les cercueils blancs enveloppés du drapeau britannique qui sont exposés à l’église St John de Walworth. B-P fait envoyer une couronne mortuaire en forme de bouée de sauvetage pour chacune des victimes. La Messe d’enterrement est célébrée le 10 en présence des scouts de nombreux pays. Après la cérémonie, le cortège funèbre prend la route du cimetière de Nunhead, le clergé en tête suivi de S. J. Marsh puis des scouts qui encadrent les corbillards tirés par des chevaux. Le Daily Express estime à un million le nombre de personnes qui se massent sur le passage du cortège et le Daily Mirror publie une édition spéciale consacrée à l’événement.
22

En mémoire des neuf victimes, un mémorial payé par 100 000 donations d’un penny sera dressé en août 1914 dans le cimetière de Nunhead. L’un des donateurs écrira : « Je vous envoie douze pennies pour le mémorial de mes frères scouts. Je pense que je dois faire mieux qu’un penny parce que si je n’avais pas eu un mal de gorge, j’aurais pu être l’un d’entre eux ». ( James Cook, 2ème Walworth). Pour prévenir la répétition de ces drames, la Boy Scout Association accentue les règles de sécurité. La Headquarters Gazette édicte en octobre 1912 les prescriptions suivantes : 1. Aucun bateau ne pourra être utilisé par les scouts marins sans approbation préalable. 2. Aucun bateau ne pourra être utilisé par les scouts marins sans la présence d’une personne compétente et dûment désignée. 3. Aucun scout marin ne pourra prendre place dans l’équipage d’un bateau à avirons tant qu’il n’aura pas passé le badge de nageur, ou prendre place dans l’équipage d’un voilier tant qu’il ne sera pas devenu un « waterman ». (Cette qualification de « waterman » inclut les badges de nageur et de batelier). Suivent un ensemble de règles qui définissent comment les comités de scouts marins doivent contrôler les activités et s’assurer que les règles sont respectées. Mais ces précautions ne suffiront pas à éliminer complètement de nouvelles catastrophes. Un mois avant le drame de Leysdown, le quotidien Daily Mirror avait lancé une souscription pour offrir un navire école aux sea scouts. Le journal est un fervent soutien du mouvement et possédera en 1913 sa propre troupe de scouts marins dont le quartier général s’établira provisoirement à proximité du pont de Waterloo. Rapidement, le journal et ses lecteurs peuvent faire cadeau au quartier général des scouts du yacht Mirror, un ketch de 52 tonnes doté des derniers équipements radio. Cette manifestation est l’occasion de la première apparition publique d’Olave Soames, la fiancée de B-P, alors que ce dernier inspecte le nouveau bateau le 21 septembre 1912. Une carte postale représente Olave en conversation avec un scout à bord du Mirror. Cette largesse s’accompagne aussi, venant de tout le pays, de dons d’embarcations de toutes sortes, du yacht au you-you, pour permettre aux scouts de développer des activités nautiques et maritimes. Dès le 21 août 1912, la 1ère Ratcliffe embarque sur le Mirror et appareille de Cowes pour une croisière sur la Tamise sous le commandement de Stuart Garnett. Le ketch est employé comme école de voile, embarquant
23

fréquemment des groupes de scouts pour des croisières d’une semaine sur la côte sud-est. En juillet, la troupe du Mirror traverse le « channel » pour rallier Gand où elle forme une garde d’honneur au roi Albert à l’occasion d’une cérémonie. Malheureusement, l’aventure va prendre fin rapidement dans des circonstances tragiques. En octobre 1913, le Mirror est en croisière sous le commandement du capitaine de vaisseau Olley, assisté de deux adultes, de deux marins et de onze scouts de la troupe du Mirror. La nuit du 25, on observe un temps clair et la plupart des éclaireurs vont se coucher. Le Mirror vire de bord entre Gravesend et Tilbury sur la Tamise. Il croise deux vapeurs sans encombre, quand un troisième, le Hogarth, apparaît soudain. Au lieu de passer derrière, celui-ci coupe la priorité du ketch, l’éperonne et le coule. Une partie du Mirror reste suspendue au vapeur un bref moment qui permet à plusieurs garçons qui le peuvent de monter à bord. Le Hogarth met son canot à l’eau et manœuvre pour repêcher les scouts qui ont été éjectés. Quand on fait l’appel, trois éclaireurs et un assistant sont portés manquants. L’enquête établit que « le Mirror naviguait avec l’attention requise des marins. » B-P rendra hommage aux disparus : « Dans leur courte vie, ils ont donné un exemple aux autres adolescents par leur effort volontaire pour s’entraîner eux-mêmes à être de meilleurs hommes ». Une troisième tragédie va marquer le tout début du mouvement. En juin 1914, sept scouts de la 1ère Carlton dont les plus jeunes ont quinze ans campent un week-end à Herringfleet, près d’Oulton Broad sur la Waveney. Le 5 juin, ils embarquent leur matériel sur leur bateau à moitié ponté de près de cinq mètres et commencent à descendre la rivière à l’aviron vers Oulton Broad. Une fois le pont de chemin de fer franchi, on dresse le mât et on tente de hisser une voile. Brusquement, le bateau se retourne et coiffe tout l’équipage sous la voile, sauf un scout. Stanley Wood, dix-sept ans, rejoint la rive et court vers un hôtel proche appeler à l’aide. Quand les secours arrivent, il est trop tard : on dénombre six victimes dont le chef de troupe et ses assistants. L’unique rescapé ne sait pas expliquer la catastrophe autrement que par un soudain coup de vent. L’enquête de la Boy Scout Association montre que « le bateau n’avait pas été approuvé par le commissaire, et qu’il n’y a aucun doute qu’il était très lourdement chargé et apparemment mal arrimé ». Le commissaire chargé de l’enquête interne, M. Williamson conclut que le bateau était trop petit pour le nombre de passagers et le poids de tout le matériel de camp. L’enterrement des victimes a lieu à l’église St-Mark et la foule se masse à nouveau au passage du cortège vers le cimetière de Carlton. Trois cents scouts bordent la route où s’avancent les corbillards.

24

L’accumulation de ces drames en si peu de temps justifie probablement la publication d’un nouveau manuel, « Seamanship for scouts », rédigé par Steve Garnett en 1913 et réédité jusqu’en 1960 malgré l’existence du livre antérieur de Warington. Le livre de Steve Garnett insiste en effet particulièrement sur la sécurité. En juillet 1914, un règlement rappelle qu’il est interdit à tout scout de participer à des activités nautiques s’il n’est pas capable de nager cinquante mètres. Fort heureusement, si le mouvement prend des dispositions pour en éviter le renouvellement, il ne se laisse pas décourager par ces trois affaires. Car dans la grande majorité des cas, la formation scoute fait la preuve de sa valeur. Les exemples de son utilité se multiplient. Peu après la tragédie de Leysdown, un officier des gardes côtes de Padstow rend hommage à la contribution des scouts marins qui ont participé au sauvetage des naufragés du Bessie grâce à leur excellente connaissance du matériel de secours. La dernière semaine de juillet 1913, les scouts de la 10ème Kensington embarqués sur le Mirror ont sauvé un garçon de la noyade sur la rivière Hamble. On constate au cours de la même année que les troupes marines sont passées de trente à plus de quatre-vingt-dix. En octobre 1913 se tient un nouveau rassemblement des scouts marins à Birmingham. Cinquante bateaux sont réunis dont le cotre Eegonyama de la 1ère Ratcliffe. Cette même année, les sea scouts de la 1ère Portsmouth ont l'honneur d'être inscrits au rôle d’équipage du HMS Victory, le navire de l’amiral Nelson et inspectés par l’amiral sir James Sturtin qui est par ailleurs assistant du commissaire de comté pour les scouts marins et qui prononce sa promesse à cette occasion. Alors que le monde s’achemine vers la première guerre mondiale, le scoutisme prend son essor avec l’espoir de faire grandir la fraternité entre les peuples, dans les colonies britanniques bien sûr, mais aussi dans de très nombreux pays. Partout où les plans d’eau sont suffisants, le scoutisme marin suit de près l’apparition du scoutisme. Le contexte international tendu incite les pouvoirs publics à encourager ce mouvement civique dans lequel ils ont parfois tendance à voir une préparation aux exercices militaires. À l'automne 1913, les Boy Scouts de Belgique, mouvement religieusement neutre, créent une « filiale » marine avec l'appui de yachts clubs prestigieux et de l'Œuvre Royale Ibis parrainée par le Roi lui-même. Dès la fin de l'année, la 1ère troupe BSB (Belgian Boy Scouts) se mue en 1ère SSB (Sea Scout Belgian). Elle représente la première troupe marine du continent. Un drapeau lui est remis en janvier 1914 par le commandant Bultinck, inspecteur de la marine qui énonce à cette
25

occasion une conception du scoutisme très marquée par les circonstances ! « Il y a quelques mois, au moment où fut votée la loi militaire, notre Roi consentit à ce que l'on s'occupât activement de la fondation d'une compagnie de Sea Scouts. Il est incontestable que c'est du côté de la mer que nous trouverons le moyen d'étendre nos relations internationales. C'est là aussi que nous aurons besoin de défenseurs aguerris et dévoués. » La 1ère Anvers est créée le 6 avril 1914, suivie d'une esquisse de troupe à Gand et peut-être à Bruxelles. Cent vingt cinq sea scouts défilent à Anvers le 21 juillet pour la fête nationale. L’attentat de Sarajevo bouleversera bientôt l’équilibre du monde. Le civisme et le caractère des scouts vont être mis à l’épreuve d’un drame mondial.

26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.