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Soixante ans de sous éducation nationale 1948-2008

De
357 pages
Le désordre actuel de l'école est d'abord un désordre de la pensée. Or, nous avons, en nombre, d'excellents penseurs, très compétents. Entre eux et les décideurs du système scolaire, il y a des visites, en carrosse, des débats polis, des rencontres. Mais leur action bute sur la Grande Muraille sociale. Jacqueline Chebrou a arpenté pendant 38 ans la campagne et la banlieue. C'est là qu'elle a tenté d'apprendre à enseigner, et à penser. Non pas penser pour les élèves, mais avec eux, face au défi quotidien du réel.
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Soixante ans de Sous Éducation Nationale

Jacqueline CHEBROU

Soixante ans de Sous Éducation Nationale
1948 - 2008
Essai

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12661-9 EAN: 9782296126619

REMERCIEMENTS
Je ne saurais trop remercier ma précieuse collaboratrice M. Noëlle, sans laquelle cet ouvrage n'aurait pu être réalisé. Je remercie aussi mes fidèles amies Annick Sekkaki et Catherine Soudé, pour leur lecture bienveillante et leurs critiques avisées, Myriam et Bernard Charles, pour leur soutien sans défaut, Marie Schuch pour sa participation à la couverture et l'éditeur L'Harmattan lui-même, qui prend le risque de publier une parfaite inconnue. L'article sur Laurent a été écrit avec un de mes anciens élèves, Claude Petit. Le livre est bien sûr dédié aux oubliés de la culture, mais, d'abord, à mon grand-père Paul, qui m'a tout appris, et à mon instituteur, Monsieur Nicaise, qui, en 1933, m'a inscrite et conduite lui-même au concours des bourses.

Le terme 'essai' peut être contesté, si l'on décide qu'un essai est un écrit théorique, réservé à l'exposé d'une thèse, l'auteur se tenant lui-même à l'écart. Or, j'expose ici ce que j'ai observé et compris de la situation générale de l'école, au cours de ma vie, à la lumière de mon expérience personnelle. Je joue donc moi-même un rôle dans la narration des faits. Mais il s'agit bien d'un tâtonnement, d'une tentative, d'un essai. J. Chebrou

PRÉSENTATION
J'ai voulu, dans ces pages, sur la base de l'observation du terrain, apporter quelques réflexions, et quelques éléments, pour l'inévitable changement qui vient, même s'il est, provisoirement, démenti par l'actualité. J'attends et j'espère, d'un lecteur éventuel, qu'il participe à ma réflexion, qu'il y collabore, qu'il l'améliore. Il existe une infinité de livres sur l'école et sur la pédagogie, mais, quand il ne s'agit pas de fiches techniques, ces livres ne décrivent presque jamais le travail que font ensemble, heure par heure, jour par jour, le maître et l'élève. Pourtant, ces moments où l'enseignant fait la classe et où les élèves s'appliquent, s'exercent à le suivre, ces moments-là occupent la plus grande partie du temps scolaire, et constituent sa substance. Là se posent, trop souvent non résolus, les problèmes de l'acquisition du savoir. J'ai voulu rapporter, dans ce domaine, quelques épisodes de mon activité personnelle, que je ne donne pas du tout en exemple. J'ai rédigé, dans ce but, quelques pages, en effet assez arides, mais nécessaires. Les notions que j'aborde sont étudiées, au niveau universitaire, de façon plus scientifique, plus pointue, plus moderne (on n'est jamais aussi moderne qu'on le croit), mais ces travaux sont totalement ignorés de la population concernée (maîtres et parents), et souvent écrits en mandarin. Notre école publique obligatoire n'est pas à deux vitesses, comme on a coutume de le dire, mais à trois vitesses, dans une société ellemême à trois vitesses. C'est un fait : les enfants de la troisième voie ont peu de place dans notre école dite école pour tous et vont souvent de rejet en rejet. Cette troisième voie est elle-même fracturée (gens de peu ou gens de rien ; travailleurs modestes ou 'racaille'). Mais tous sont les oubliés de la culture¹ et, surtout pour la dernière catégorie, de la socialisation. Cet essai leur est dédié. Que peut-on penser de l'éducation à l'école ? L'acquisition des connaissances, indispensable, ne saurait la constituer toute entière. On ne peut pas, si l'on veut respecter un minimum de cohérence, à la fois 9

afficher une école pour tous et affirmer que l'éducation est uniquement l'affaire de la famille. Comment des parents qui n'ont pas été éduqués eux-mêmes peuvent-ils éduquer ? Certains y parviennent, d'autres non. Et ceux qui ont reçu une éducation, mais sclérosée par des siècles d'enfermement mental, ne doivent-ils pas être amenés, incités, à la voir remise en question ? S'interroger, à propos de l'école, et dans l'école, sur un projet éducatif reconstruit, refondé, sans juger ni condamner, mais dans le but d'observer, de comprendre, et de mettre en lumière une orientation humaniste, est-ce scandaleux ? A l'heure où des savants reconnus et confirmés parlent déjà de posthumain, est-ce une vue de l'esprit, un vœu pieux ? Il est indispensable, urgent, d'imaginer un projet, avec des structures cohérentes et souples, adaptées au 21ème siècle, permettant à l'école de progresser enfin dans sa vieille ambition, toujours annoncée, jamais atteinte, de développer, pour chaque enfant, à la fois les connaissances et les rapports sociaux, et ceci d'abord pour ceux qui n'auront pas d'autre accès à l'éducation. Ces rapports sociaux, sommairement, sont définis par l'énoncé de ce que l'on a le droit de faire, dans quelles conditions, et de quelle façon est envisagé le contrôle. L'impunité, c'est la possibilité de tout se permettre, mais la sanction doit toujours être humanisante, dans un esprit de libre réflexion. Réunir et relier les connaissances entre elles, dans le cadre d'une telle socialisation, ce n'est pas un rêve, c'est un chemin. Je tente ici d'apporter, pour un tel projet, quelques éléments. Bref, il s'agit, dans la Sous-éducation Nationale, d'un état des lieux, suivi d'une tentative, après tant d'autres, pour entrouvrir les fenêtres, aux gonds rouillés, afin de renouveler l'air, et de faciliter la respiration. Sur mes propres actes et démarches, j'ai mis des mots. Si mes mots pouvaient conduire quelques lecteurs à d'autres actes, plus précis, plus efficaces, j'aurais alors mené à bien mon entreprise. Le but final, hélas lointain, peut-être hasardeux, est de rendre la Terre un peu plus habitable pour l'homme ; non pas paradisiaque, mais simplement plus habitable. Il est grand temps de choisir, pour tous, la vie plutôt que la disparition, et cela commence par l'éducation. Plus 10

elle est, à l'école, occultée ou abandonnée, plus cela coûte cher à la collectivité en argent et en vies brisées. Voilà ce que j'ai voulu dire. J'aimerais que ces pages soient lues, quelque part, dans sa solitude, par un stagiaire, intérimaire, contractuel, auxiliaire, emploi jeune, remplaçant, et j'en oublie, à qui l'on a, un jour, ouvert une porte et dit : « voilà vos élèves », sans qu'il soit question de la moindre formation, et qu'il y trouve du réconfort. Ce serait peut-être aussi une bonne lecture pour les parents, qui, le plus souvent, n'imaginent pas un instant le manque de préparation, de pratique et de réflexion pédagogique préalables, pour une partie des enseignants. Il faut plusieurs années pour former un menuisier. Pour enseigner, il suffit d'avoir un diplôme certifiant que vous avez vous-même étudié jusqu'à un certain niveau. Le politique a intérêt à avoir une part importante de personnel précaire, moins payé, et jetable. Les parents se rendraient à eux-mêmes un grand service en agissant pour demander une formation professionnelle sérieuse et continue des maîtres. Puissé-je en amener quelques-uns à s'interroger sur ce sujet, et à perdre leurs illusions. Cela leur éviterait de s'en prendre aux enseignants, qui, souvent, ne demandent qu'à travailler mieux.

1 - la population de la troisième voie possède sans doute sa ou ses cultures propres, mais, en employant l'expression 'les oubliés de la culture', je veux désigner les oubliés de notre héritage culturel, européen et universel. L'école a aussi pour mission d'introduire les enfants aux autres dimensions de la réalité, celles auxquelles leur famille et leur milieu ne leur donnent pas accès, et d'élargir leur horizon.

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PRÉFACE
Pourquoi, au cours des années, ai-je écrit divers éléments de ce cahier ? D’abord, tout ce que j’ai écrit, au cours de ma vie, l’a été dans le cadre d’un projet de relecture, plus tard, pour un éventuel commentaire. Mes notes devaient construire les bases, et me donner l’occasion, in fine, d’une ultime discussion avec moi-même, quand j’aurais enfin une identité. Car seule la durée peut conférer une identité ; celle-ci ne peut apparaître que dans une vie revisitée. La perspective était d’obtenir un aperçu d’un passage humain, dans une situation que je suis sûre de connaître avec le maximum d’exactitude, puisqu’il s’agit de ma propre existence, et que je ne me quitte jamais ! Nous sommes au but : j’ai 86 ans ! Cet essai représente, parmi ces écrits-étapes, la partie consacrée à ma profession d’enseignante, et aux emplois que j’ai occupés à ce titre. Le métier est toujours un excellent outil pour déchiffrer le monde. Il y a d’autres voies (l’art, la recherche) mais, compte tenu des contraintes diverses, seul l’enseignement (par la petite porte) était à ma portée, et répondait aussi à mes préoccupations. Quant à l’écriture, c’est un excellent outil pour mieux comprendre et mieux organiser ce que l’on fait. Elle permet de distinguer, en les formulant mot à mot, avec la lenteur de la main, les diverses facettes de la réflexion. On apprend ce que l’on pense en l’écrivant. Donc, j’ai enseigné, de 1943 à 1981, pendant 38 ans. Née en 1923, j’ai passé les deux tiers de ma vie à l’école, d’abord comme élève, puis comme membre du 'personnel’. Depuis la Troisième République (peut-être avant, mais je ne parle que de ce que j’ai moi-même constaté), il y a un consensus à propos de l’école et de l’enseignement. Un double consensus. D’abord le pouvoir en place annonce des projets toujours égalitaires et républicains (et conviviaux, car il est censé assurer, entre autres, la concorde civile). De plus, les déclarations sur l’école sont traditionnellement doublées d’un éloge des personnels chargés de l’exécution, éternellement qualifiés de 'compétents et dévoués’. Ce 13

discours, comme nombre de discours de pouvoir analogues, est largement entendu, accepté, reçu, et même cru, par la majorité des sujets-citoyens. D’autant que le programme annoncé est en effet efficace pour une partie de la population, variable selon les pouvoirs et les époques. Programme égalitaire ? Républicain ? Vraiment ? C’est selon : si, dans votre cas particulier, vous obtenez les avantages annoncés, vous en déduisez que le projet est excellent, et votre mérite personnel à sa hauteur ; si, par contre, vous subissez un échec, alors ni le programme, ni la République, ni l’égalité ne seront mis en cause, mais seulement votre propre incapacité, physique, ou morale, ou intellectuelle, et votre inadaptation. Vous avez démérité, et vous ne devez vous en prendre qu’à vous-même. Votre cas particulier ne saurait entamer la validité du consensus général. D’ailleurs les individus concernés avouent : « je n’aimais pas l’école » - « je ne comprenais rien aux maths » - « j’ai toujours été un mauvais élève ». L’aveu, négatif et auto-accusateur, est fréquent, la révolte rare. De plus, cette révolte, quand elle existe, ne s’en prend pas à l’institution, ni à son fonctionnement, mais toujours à un autre individu, un maître détesté, ou un directeur implacable. Mais enfin il s’agit toujours d’accuser quelqu’un, soit l’autre, soit moi-même. Pourquoi ? Parce que le maître, le directeur, est là, visible, comme un obstacle, un ennemi, et je peux être mon propre ennemi. Le système, lui, est invisible. On voit donc, dès le départ, apparaître, sous le vernis républicain égalitaire, la réalité d’une civilisation qui est une civilisation de la faute, du bien ou du mal, de la récompense ou de la punition, c’est à dire une civilisation du ‘ou exclusif’, si bien nommé. Le vernis républicain recouvrait le véritable consensus, celui de la faute et de l'exclusion, tout en y participant. Celui qui échoue, pour presque toute l’opinion publique, est aussitôt un accusé, et parfois il retourne l'accusation contre l'accusateur. Le cercle est fermé. Cependant, quand il s'agit de l'école, c’est-à-dire de la transmission des connaissances, et de la lutte contre l’ignorance, un problème apparaît. Le verbe ‘instruire’ vient du latin ‘instruere’, qui signifie bâtir. Instruire, c’est construire (pardon d’être pédante). S’il s’agit de construire une estrade, sur laquelle s’installera un maître 14

qui donnera des ordres et des consignes aux enfants, nous sommes en effet dans la cohérence de la civilisation de la faute, et de l’exclusion. S’il s’agit de construire la génération suivante, qui nous succédera, alors construire c’est se tourner vers l’avenir. Entre la Révolution française et les années où je commençais à enseigner (1943), cet avenir était celui de l’idéal républicain, et du ‘progrès’. La civilisation de la faute peut accompagner cet idéal ; car celui qui s’y oppose, ou le freine, est un coupable, et un ennemi. Dans ce cas, l’école obligatoire, pour tous, est forcément un formatage, pour n’avoir que de bons citoyens, et celui qui ne se conforme pas au modèle doit être corrigé. On est toujours dans la cohérence. En 1943, quand je prends le relais, nous sommes au cœur de la seconde guerre mondiale. Il est clair que les idéaux précédents sont en ruine, que le ‘progrès’ est surtout celui des armes, et que le futur nous échappe. Ceux qui m’entourent s’accrochent aux ’lendemains qui chantent’, mais, quant à moi, je vois surtout les décombres. Je commence à m’interroger. Le bien, le mal, le vrai, le faux, se sont révélés de redoutables abstractions. La réalité, elle, montre le visage ravagé du désastre. Alors, dans la formation que j’ai moi-même reçue, qu’est-ce qui peut encore être utilisé ? Repris ? Revisité ? qu’est-ce que je vais ramasser dans ce naufrage ? Au cours de l’histoire, l’humanité s’est construit un immense héritage culturel, fait de bric et de broc, où l’on trouve tout et son contraire, mais qui nous a façonnés, et sans lequel nous ne sommes pas des humains. Cet héritage, si nous le refusons à nos enfants, nous leur refusons l’accès à l’humanité. Mais il doit être relu et retraduit avec eux, dans la distance et la prudence. Pour s’y retrouver dans ce désordre, une méthode est indispensable. Cette méthode doit être expérimentale, car seule l’expérience vérifie le réel. Il y a, à l'évidence, un processus d’évolution, apparemment chaotique lui aussi. Son sens ? Nous ne savons même pas s’il y en a un. Mais chaque civilisation, et, à l'intérieur, chaque génération, bricolent du sens, selon la situation particulière. Instruire, construire, 15

c’est mettre la génération suivante à même de trouver sa place dans cette histoire, en lui montrant le maniement des outils de la pensée. Pas dans le but de détruire les interprétations précédentes (détruire ne construit pas), mais avec le talent et l’astuce du bricoleur, qui utilise le neuf et le vieux pour fabriquer un objet adapté à sa situation, ou pour la création d’un chef-d’œuvre inattendu. L’héritage religieux, y compris la religion républicaine, doit être l'objet d'une attention particulière, car il nous parle, globalement, même dans ses contradictions, du ’vivre ensemble’, et nous devons vivre ensemble. Du moins, pour ma part, je le crois. Or, croire, c’est d’abord écouter. Cette parole du vivre ensemble, comment allonsnous, dans l’articulation d’aujourd’hui à demain, l’entendre ? l’expérimenter ? la bricoler, c’est-à-dire l’interpréter ? Nous voilà loin du formatage. Cependant nous ne sommes pas à même, à cause du langage dont nous avons hérité au départ, de nous défaire des structures de pensée de nos prédécesseurs, des idées reçues, des lieux communs. D’ailleurs nous ne devons pas nous en défaire, sauf à nous retrouver dans le désert, muets, sans outils. Ceux qui prétendent faire table rase le font toujours en langage ordinaire, ce qui dément leurs propos, car c’est le langage qui transporte l’héritage mental. Seulement, ce bagage, certes lourd, ne doit pas nous immobiliser. Nous devons trouver, discerner, ce qui encombre de ce qui est indispensable, ou même précieux. Ce qu’il faut donc enseigner, au bout du compte, c’est l’esprit de discernement, l'esprit critique, ou plutôt l’esprit de questionnement, et d’éveil, comme si une porte, longtemps fermée, s’entrouvrait. On ne réussit pas toujours, mais c’est le but. Mais alors que devient le double consensus de départ, si affirmatif (l’égalité, la fraternité, mais aussi les 'doués' et les 'pas doués,' les bons et les mauvais élèves, etc.) ? Pour pallier cette difficulté, dans l’école obligatoire, ce problème ne sera pas évoqué. En conséquence, on ne parlera ni du droit et de la justice, ni de la vie et de la mort, et on ne posera pas la question : « qu’est-ce qu’un homme ? ». Le tout sous prétexte de laïcité. La volonté d’établir un consensus entre les diverses parties de la population doit-elle pour autant gommer les questions les plus essentielles et les plus vitales ? Revenons en 1943. J’étais loin, bien loin, de voir clairement ces 16

problèmes. Je trébuchais sur les ruines, et, en même temps je courais après quelque chose, mais quoi ? Quand j’ai corrigé, à vingt ans, mes premières copies, j’ai dû écrire deux ou trois fois, inconsciemment, comme tout le monde, dans la marge, en rouge, 'bien', 'mal', 'vrai' ou 'faux'. Puis je me suis brusquement arrêtée. Entre ma plume et ma tête, il s’est alors passé quelque chose. Ces appréciations (on les trouve encore et toujours dans les marges des cahiers d'élèves), me paraissaient tout à coup bizarres, et totalement inappropriées. Alors je me suis mise à écrire, et pas forcément en rouge, 'exact', 'inexact', ou bien 'pourriez-vous préciser ?', 'discutable', ou autre. Ce n’était pas une innovation, seulement mon premier minuscule effort de réflexion, et de dialogue. Mais pourquoi remarquer, à ce moment là, ce que j’avais vu si souvent sans le remarquer ? Parce que j’agissais moi-même. La réflexion et l’enseignement de soi-même ne viennent que de la pratique et de l’expérience personnelles En agissant de la sorte, j’exprime alors mon point de vue, mon observation, ma vision, là où quelqu’un d’autre pourrait voir et comprendre autre chose, et autrement. Pour valider et poursuivre mon expérience, il fallait donc prendre certaines précautions. Il me fallait une méthode, ou du moins une approche, consciente et organisée. Je me suis contentée, dans ma navigation de poste en poste, et d’école en école, de deux idées simples : - d’abord varier les situations, et me placer dans les endroits considérés comme défavorables (campagnes éloignées, banlieues, postes à l’étranger). Pour observer les maladies, il faut voir les malades. - ensuite observer le passage du temps : les divers âges de l’enfance, d’une part, et d’autre part l’évolution générale des locaux, de l’outillage, de l’institution elle-même. Bref, épier les changements. Être attentive à ce qui se passe. En 38 ans d’activité, on a le temps de comparer les expériences, et d’en apprécier les résultats. Méthode ou errance ? Les deux. Cela ne valait cependant que par la qualité de l’expérience quotidienne. Pour faire une expérience, si modeste soit-elle, il faut, évidemment, la préparer. Préparer la classe a donc été la grande 17

affaire de ma vie. Une petite vie, ridicule ? Tenter de mettre des mots sur des situations, dans le but de les faire observer, c’est le travail de l’enseignant. La classe elle-même, c’est le verdict qui vous dit si la sauce prend, ou si elle tourne, et comment on peut modifier l’expérience. En fait, je n’ai jamais réussi à avoir de belles préparations pour les inspecteurs. Tant pis. Il ne s’agissait pas de cela. Cependant, comment se fait-il que les choses soient, pour les autres, si simples ? Y a-t-il un truc ? De quelle curieuse incapacité suis-je atteinte ? Je ne l’ai jamais su. Mais les élèves, eux, me comprenaient, et me suivaient. Ils ont fait de moi, à travers toutes les difficultés, un professeur assez heureux. Toutes ces préparations, je les ai jetées l’année dernière. Les utiliser aurait été trop compliqué, trop lourd pour une personne seule. La partie intéressante, c’étaient peut-être les introductions. Il n’y a aucune raison d’étudier une notion si elle ne se présente pas d’une façon un peu naturelle. Sinon, vous ne rencontrez que l’indifférence ! Je suis devenue une maniaque de l’introduction. Chemin faisant, je rédigeais, par ci par là, de petits récits-témoignages de ma vie professionnelle, pour me souvenir. En 1981, avant mon départ en retraite, j’avais ainsi rédigé l’histoire de ‘Laurent’ et 'La violence à l’école', que l’on retrouvera un peu plus loin. Ensuite, le temps de la retraite étant venu, j’en ai profité pour écrire la petite chronique familiale qui suit les deux récits, car mes petits-neveux étaient alors au C.P. C’était une occasion de voir l’école du point de vue d’une famille, la mienne, deux générations après mes débuts. Ensuite, en retraite, je n’ai eu que les échos de l’extérieur ; l’étape de l’expérience était passée. Il fallait alors aborder celle du commentaire, et de la réflexion. Depuis mes débuts, à partir du moment où se déployait devant moi, à l’évidence, au sujet de l'école, entre le discours du consensus et la réalité, un immense abîme, j’ai eu, et gardé, le désir d’exprimer cette réalité, même si je criais dans le désert. Mon propos n’est pas d’opposer, au discours du consensus, un autre discours, mais de dire : quand on marche sur le terrain, qu’observe-t-on ? Les véritables paysages, comment sont-ils ? Par delà le discours, derrière le 18

discours, que se passe-t-il ? Derrière les masques, quels visages ? Une opération vérité ? Pas vraiment. Plutôt la conviction que si nous laissons, sans rien faire, la réalité glisser, et se dérober, alors nous provoquons la répétition de la souffrance, et nous en prenons donc la responsabilité. Calembredaines ? Pas du tout. Quand les choses ne sont pas dites, elles se répètent. Si elles sont dites, on peut sortir de l’enfermement et du piétinement, et avancer. Cependant, la réalité est toujours double, ambiguë, subtile et rugueuse à la fois. Notre vocation humaine est de la prendre en charge telle qu’elle est. Mais pourquoi ce titre : « La Sous-Éducation Nationale » ? Revenons encore en 1943. Je suis pionne, puis déléguée rectorale pour l’enseignement des maths à Blois, dans un 'Cours Secondaire de Jeunes Filles' des plus convenables, dont la directrice est une ancienne élève de l’école de la Légion d’Honneur. Je sors moi-même d’une classe préparatoire, et tout se déroule sans accroc. Personne ne parle de pédagogie. Le but est plutôt de former les ‘dames’ de Blois. C’est pourtant là que j’ai commencé à hésiter, à me poser des questions idiotes, à observer les élèves, à changer les appréciations dans les marges, à prendre conscience de mon inadaptation, à en souffrir, à m’interroger sur ma propre normalité (?), et à constater que l’institution ne réalise pas ce qu’elle promet. Elle manque sa cible. Mais, au fait, qu'est-ce que la réalité ? Y a-t-il de la réalité ? Seule l’expérience pourra, peut-être, dans son déroulement, faire apparaître un début de réponse. Par ailleurs, enseigner m’intéressait, les élèves m’avaient adoptée sans problème, et l’absence totale de moyens matériels m’interdisait d’autres projets. Cependant nous étions alors à la fin de la guerre. Dans la boue de la Libération, sous la contrainte des circonstances, mais aussi dans le but de poursuivre ma quête, j’ai demandé moimême, avec une totale inconscience, à faire des remplacements dans les écoles primaires des villages et des bourgs de Haute-Normandie ! Ce fut, pour moi, un atterrissage brutal sur une autre planète, où je n’étais pas, cette fois, la bienvenue ! J’étais entrée, sans le savoir, sans le comprendre, dans la Sous-Éducation Nationale ! Lors de ma 19

première inspection, l’inspecteur est formel : je ne suis pas adaptée, pas du tout, à l’enseignement. En fait je n’avais pas eu, je n’ai jamais eu une seule heure de formation. J’avais demandé un emploi, et reçu une affectation. J’étais dans la situation du jeune adulte d’aujourd’hui, à qui on demande de l’expérience dès le départ, sans qu’il ait pu en acquérir aucune. Quand j’étais au lycée, seul un élève sur cinq, environ, y avait accès. Les autres allaient, au mieux, à l’école primaire supérieure, ou commençaient à travailler dès le certificat. Au lycée, on recevait une formation générale de bonne qualité, genre ‘De viris illustribus’, que je ne renie pas, car elle s’est révélée très solide, mais totalement inadaptée à ce que l’on attendait de moi dans la situation où je m’étais mise. Je ne savais rien de ce qu’on apprenait alors dans les sévères écoles normales où l’on formait les institutrices. Je découvrais les populations des campagnes, des bourgs, les enfants pauvres, l’institution. J’avais voulu la réalité ? « Tes désirs sont des ordres, princesse : la voilà ! ». Le récit de l'échec inévitable constitue le premier texte de cet essai. Cependant, plus le milieu était terne, médiocre, ou défavorisé, plus l’institution était apparemment stable et efficace, et plus, me semblaitil, quelque chose clochait, comme un vêtement mal taillé. Les beaux discours sur l’égalité, que devenaient-ils pour l'enfant d'une brute alcoolique ? d'un d’ouvrier agricole écrasé par la vie ? pour un enfant de l’assistance ? Où était la fraternité républicaine, où ? Et moi-même, avais-je trouvé l’ombre d’une solidarité, dans un environnement qui la proclamait ? La réalité, c’était bien la civilisation de la faute, et du mépris. La façon dont l’État lui-même traitait son petit personnel, la monumentale et inabordable hiérarchie avec ses innombrables étages, tout cela démentait de façon si violente les slogans républicains, qu’il était impossible de ne pas le constater, et je n’avais quand même pas été la seule à le faire. C’était l’époque des grands mouvements pédagogiques : Montessori, Decroly, Freinet. J’ai fréquenté tant soit peu le mouvement Freinet, et étudié assez sérieusement les autres. J’ai vite appris que tout groupe humain, du moins en France, quels que soient ses objectifs, se modèle aussitôt, on ne sait comment, sur 20

l’archétype du roi entouré de sa cour. Mais j’étais venue pour apprendre, pas pour appartenir, et j’apprenais. L’institution n’était pas hostile à ces mouvements ; simplement, lorsqu’elle s’en emparait, ils se trouvaient aussitôt vidés de tout contenu : par exemple une coopérative scolaire se réduisait à une cotisation en vue d’un voyage scolaire, la gestion et le contrôle demeurant évidemment dans les mains des maîtres. Dans ces conditions, qu'est-ce qu'une coopérative ? Je ne cherchais pas, pour ma part, à déceler les impostures, je cherchais à atteindre un certain degré d’assurance sur la validité de ma petite expérience en cours. En quoi consistait-elle, à la fin, cette expérience ? A faire naître de l’incertitude et à tenter de l’interpréter. C’est cela, penser. Le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest. Il tourne autour de la Terre. Mais est-ce que c’est bien lui qui tourne ? Peut-on sortir, par le raisonnement et l’expérience, de l’incertitude ? Dans une certaine mesure, oui. On découvre alors que c’est la Terre qui tourne, puis on finit par penser que le mouvement est simplement relatif au repère choisi. Penser, c’est se désengluer des habitudes mentales, sans les rejeter pour autant, simplement pour mettre, entre elles et nous, une distance, dans le but de les réexaminer, pour peutêtre, à la fin, les quitter. L’usage de la pensée nous apprend à être attentifs aux mots et aux hommes, et cette attention est toujours insuffisante. Dans cette perspective, l’éducation, ce n’est pas la prise de possession d’un élève par un maître, c’est-à-dire un dressage, ce n’est pas la prise de possession d’une personne par un système, c’est à dire un formatage, ce n’est pas la formation des élites, ou du personnel, c’est un accompagnement pour devenir humain.

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PREMIÈRE PARTIE

L’ÉCHEC
(1948)

« On ne peut pas vivre absolument sans pitié » (Dostoïevski)

Il s'agit ici du passage du 'Cours secondaire de jeunes filles de Blois aux remplacements dans l'enseignement primaire en HauteNormandie. Les noms ont évidemment été changés. J'ai gardé, en en respectant l'écriture, l'authenticité de ce texte, son cadre historique, son côté autobiographique, c'est pourquoi il est en italique. Mais, comme je l'expliquerai, il est toujours d'actualité.

I – MAREL
Je suis arrivée à Marel un jour d'octobre triste et boueux, avec une valise trop lourde. Ce fut ma première impression : une ville boueuse, brisée, rapiécée. C'est que Marel a été presque complètement détruite par la guerre, en 1940, dans je ne sais plus quelles circonstances, et offre depuis le visage ravagé et un peu répugnant des villes sinistrées. C'est-à-dire qu'on y voit, à côté d'insolentes maisons entières et qui datent de la troisième République, et qui en ont gardé la bonhomie égoïste, une foule de petites baraques blanches enlisées dans la boue des grands travaux inachevés qui fourniront aux générations futures de prestigieuses maisons neuves. Il y a ainsi toute une rue, la rue de Somme, où les maisons, construites au début du siècle, sont individuelles (c'est-à-dire prévues pour une seule famille), solides, largement pourvues de lumière et d'espace, avec des jardins qui les séparent de la rue, qui les cachent un peu et où les fleurs poussent. Des fleurs domestiques et plus particulièrement des roses. Dès mon arrivée, j'ai commencé à désirer ces roses qui sont derrière des grilles, et à souffrir de ce que personne ne songerait. à m'en donner. Si j'en avais, si l'on m'en offrait quelques unes, cela pourrait être le début d'une sorte d'alliance, même trompeuse, entre Marel et moi. Mais l'hiver vient et je n'ai pas eu de roses. La rue de Somme a seulement été oubliée par la guerre. Tout y est resté à la même place. Il suffit de faire dix mètres et de tourner à gauche pour retrouver les maisons provisoires et les baraquements, dont beaucoup sont à usage de commerce, car Marel approvisionne une grande étendue de riche campagne. Quant aux maisons neuves inachevées, il est déjà visible qu'elles ne me sont pas destinées. Je m'en désintéresse donc un peu. Elles sont trop grandes dans cette campagne, trop différentes des maisons anciennes, et les gens qui viendront y vivre seront, beaucoup plus que les habitants de la rue de Somme, déracinés. Ce qui frappe le plus, à Marel, c'est la grande profusion d'hôtels et la bien plus grande profusion de notaires. C'est qu'il y a beaucoup d'argent et tous ces hommes à serviettes de cuir sont là pour le garder, pour le protéger, pour le vénérer, pour lui donner tous les soins nécessaires, pour le nourrir, pour le fourbir et pour l'adorer. Ils se 25

connaissent tous entre eux et ils connaissent tous les mêmes gens, mais ils ne parlent jamais de leur religion, parce que c'est une religion secrète. De toutes façons ils ne sont pas de ma caste et il y a entre eux et moi une multitude de barrières et d'interdictions occultes. J'ai toujours remarqué avec quel soin ils évitent de me rencontrer et de m'adresser la parole. Moi-même, quand je dois leur dire 'pardon' ou ‘’s'iI vous plait', je sens ma voix qui m'échappe et devient une autre, comme si la mienne se refusait à communiquer avec eux, comme si elle avait peur de me trahir et comme si j'avais moi aussi un secret, et pourtant je n'ai pas de secret. Cette semaine, cependant, j'ai surpris la véritable voix de Marel, au téléphone, et par hasard, en allant chercher un certificat de bonne santé chez un vieux médecin, qui me palpait et me questionnait distraitement quand le téléphone sonna. Pendant que le vieillard répondait, je restai assise, à demi dévêtue, dans un fauteuil contre lequel je n’osais pas m’appuyer, et c'est alors que sa voix changea. En moins d'un instant, le médecin disparut, se décomposa, s'effondra (ce n'était qu'un visage) et le vieux bourgeois propriétaire et paysan qui apparut à la place et qui tenait si fermement le téléphone se mit à parlementer d'une voix âpre, rude, autoritaire, précise, impitoyable. Il défendait ses intérêts. Oui, c'est bien cela, cette voix était impitoyable. Je ne sais pas s'il s'agissait d'une chose importante ou non, si le vieux médecin avait raison ou non, et d'ailleurs je ne compris pas la conversation dont les termes eux-mêmes m'échappaient (ils utilisaient leur code secret), mais je sais que cette voix était impitoyable à faire peur et qu'elle me fit peur. C'est alors que je me souvins de l'avoir entendue dans la bouche de mon propre grand- père paternel, quand j'étais tout enfant, et que c'était aussi une histoire d'argent, et que j'avais eu la même peur. Il me faut un logement. L'hôtel est trop cher et je m'y ennuie à mourir. La bonne rit trop fort et la patronne est brusque et mafflue. En arrivant, j'ai demandé à ma directrice, lisse et presque muette, si elle pouvait me donner une indication, mais elle a eu un geste vague, de mécontentement, et je n'ai pas insisté. Certes il y a bien une loi, ou plusieurs, sur le logement des institutrices, mais depuis la guerre cette 26

loi a dû être complétée par une autre qui la détruit, et qui remplace le droit au logement par le droit à une faible indemnité, comme s'il y avait une commune mesure entre les deux. Je n'ai pas droit au logement. Et d'ailleurs les logements scolaires, ceux des adjoints avec les robinets qui ne coulent pas, les cheminées qui ne tirent pas et les escaliers étroits et sombres, ne sont pas faits pour y vivre mais seulement pour y passer. Ils sont symboliques. Mon Dieu, dire qu'il y a des gens qui vivent dans de vraies maisons. Et ils y ont droit. Mais nous, dans nos abris provisoires et successifs, nous ne serons jamais que tolérés. On nous fait l'aumône d'un abri comme on nous fait l'aumône du travail. Quant à la légère indemnité, Je l'ai toujours dépensée en menus frais. Je n'ai pas besoin d'indemnités mais de nourriture et de sommeil, d'eau et de feu, de vêtements, de silence, de solitude et d'amitié. De plus, J'ai besoin de réfléchir. Je peux très bien me passer d'une grande partie de ce que la société m'accorderait volontiers : une radio, une salle à manger, des bibelots, que sais-je ? Je ne désire rien de ce qui coûte cher ou qu'on n'achète que par vanité, mais je ne peux pas me passer de l'essentiel, pourtant refusé. Dans mes abris successifs, chambres de pionne aux chaises branlantes, aux murs enfumés, aux matelas abstraits, chambres d'hôtel, pensions de famille, chambres meublées, j'ai toujours manqué de tout l'essentiel. Chez ce vieux monsieur qui lisait la Bible et dont la bonne me détestait si cordialement ; chez cette marchande des quatre saisons au débit intarissable, chez cette bistroquette qui avait mal à l'œsophage, chez ces faux bourgeois où l'on sentait, sous des apparences difficilement maintenues, une vie larvaire, des secrets visqueux, une honteuse rapacité, dans cette grande chambre humide et froide ou, devant la fenêtre, à vingt centimètres, il y avait un mur en moellons rugueux, chez ces protestants qui me demandaient de m'absenter chaque dimanche pour que leur neveu puisse aller au culte, sans jamais se demander où j'irais, chez ces vieilles qui cherchaient à se réchauffer à n'importe quelle présence humaine, chez la veuve et chez la fermière, dans ces petits hôtels de bourgs où l'on venait jadis les jours de marché, maintenant vétustes et tristes.

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Dire que, jamais encore, je n’ai eu, de toute ma vie, une chambre chauffée… Les autres aussi sont privés de l'essentiel, dont l'absence n'est même pas évoquée. Même les riches, même les dégourdis, même ceux qui réussissent, Ils sont malheureux tout comme moi, car l'essentiel est ailleurs. Mais ils le supportent mieux que moi. Novembre. Je ne peux pas loger dans une pension de famille. Je ne veux plus. Je ne peux plus. Je suis asociale. Je ne veux pas être en surplus dans une famille de Marel. Je ne veux pas. Je voudrais une chambre chauffée, avec de l'eau pour me laver, une table pour travailler et des murs pour me protéger à la fois du jacassement de la bonne femme et du 'Dop, Dop, Dop, le shampoing Dop' de la radio, inlassablement répété. C'est impossible, je sais bien. On me propose gentiment l'hiver de travailler dans la cuisine, je sais bien. Mais je ne veux pas, je ne peux plus. Au fond, je n'ai pas besoin de mon traitement si je ne peux pas l'échanger contre une liberté suffisante. Certes la ville est sinistrée. Que ne me donne-t-on un baraquement ? Mais ils sont réservés aux sinistrés. On a bien prévu que je travaillerais dans cette ville, mais que j'y veuille vivre, non, ça n'est pas prévu. Et pourtant il faut céder, sous peine de perdre l'essentiel de l'essentiel, le pain quotidien même mauvais. Plus tard, on a découvert, comme par miracle un appartement vide dans l'école. Comme nous sommes deux adjointes à le demander, on nous le partage équitablement : chacune une chambre et la cuisine en commun, Ce sera peut-être assez bien. J'ai fait connaissance avec ma nouvelle collègue, Madeleine Blanchard. Elle est petite et jolie, avec des cheveux bruns bien frisés, de grands yeux bleus tout tristes, une voix fragile et très légèrement affectée, et un rire si triste, si jeune et si aigu qu'on voudrait la guérir de rire ainsi. Il y a en elle, me semble-t- il, à côté d'une grande faiblesse, elle aussi légèrement affectée, quelque chose de très subtilement fort et vulgaire qu'il m'est impossible de définir, et que je 28

n'ai pas vu tout d'abord. Non, au premier abord, elle est toute tristesse, toute jeunesse et toute timidité. Et elle a apporté beaucoup de robes et beaucoup de chaussures de bal. Quand Madeleine Blanchard frappe à ma porte, c'est avec la plus extrême légèreté et la plus extrême discrétion, mais elle parle bas devant moi à nos autres collègues, ce qui n’est guère poli. Elle a des habitudes simples et des idées 'avancées', mais elle fréquente déjà l'autre caste, celle des notaires. Elle est anticléricale, mais avec un besoin triste et confus de piété et de religion. Surtout elle a un grand désir et un grand besoin d'aimer et d'être aimée, mais quand elle laisse un garçon lui faire la cour, c'est toujours un gros imbécile vulgaire et noceur, et, comme elle ne peut pas ne pas s'en apercevoir, elle en souffre, sans jamais en renvoyer aucun, mais sans jamais rien leur accorder. Car, elle le sait, il n'y a certes aucun mal à fréquenter un jeune garçon, quel que soit son statut, s'il est libre et franc, c'est moins mal que d'offrir du thé à un imbécile, mais c'est certainement très mal de fréquenter de trop près un imbécile. C'est vraiment, de façon absolue, à éviter. Aussi Madeleine Blanchard m'est-elle sympathique comme Célimène m'a toujours été sympathique. Elle a besoin d'un appui qui se dérobe à chaque instant. Je suis quand même assez contente d'être à Marel parce que cela me change de Manville, où j'ai souffert un an d'une souffrance absurde, inexprimable et sans répit, Le matin je trouvais des larmes sur mon visage avant même d'avoir repris conscience, et j'étais étonnée de m'éveiller en pleurant. Mais je m'habillais et j'allais travailler et je faisais à des élèves inconnus des cours d'une heure sur des matières que j'ignorais. Je ne convenais pas plus à Manville que Manville ne me convenait, et l’inspecteur de l'enseignement primaire a écrit quelque part que je suis une inadaptée, et c'est vrai. J'ai donc été assez contente de venir à Marel, parce que c'était une occasion de quitter Manville, comme une personne allongée depuis longtemps sur le côté droit serait contente de pouvoir enfin s'allonger sur le côté gauche, et en éprouverait un soulagement momentané, mais bientôt le côté gauche s'ankylosera à son tour, bien avant que la circulation n'ait repris normalement dans le côté droit. 29

Cependant, ici, la proximité de la campagne me plaît, et il y a devant ma croisée une étendue de collines et une étendue de ciel dont j'attendrais un peu de sécurité et de réconfort, si je ne me sentais, ici comme à Manville et comme partout, si exilée. Entendre vivre Madeleine Blanchard à travers la cloison rend l'exil encore plus sensible. Par son intermédiaire, c'est tout Marel qui vit près de moi ; c'est l'introduction dans mon univers d'un autre univers sans aucune commune mesure avec le mien, vraiment aucune. La radio est une des constantes de ce nouvel univers. Elle marche sans autre raison que d'interdire le silence, car Madeleine Blanchard a un peu peur du silence, alors que j'ai peur du bruit. Quand cette radio marche, la cohérence de mes démarches et de mes images se brise, et je m'épuise à en rassembler les morceaux. S'il sort de cette radio, par hasard, une phrase musicale qui m'arrête comme pour une rencontre, à ce moment précis, par on ne sait quel sixième sens puisqu'elle n'écoute pas sa radio, Madeleine Blanchard tourne le bouton, évitant adroitement cette chose étrangère et qu'elle ne désire pas entendre. Signe d'exil. Exil encore quand nos collègues viennent la voir, le soir après les corvées. Je les entends monter l'escalier (il y a d'abord la porte du bas qui grince), puis frapper à la porte qui nous est commune, mais je ne bouge pas. Je sais bien que personne ne frappe jamais pour moi, et Madeleine Blanchard le sait aussi, car elle ouvre aussitôt. Alors les pas s'éloignent en sens inverse de ma chambre, et la porte de l'autre chambre se referme. Il y a des voix, presque toujours basses mais animées et parfois joyeuses, protégées par la radio, et quand il y a des jeunes gens, j'entends plus fréquemment le rire de Madeleine Blanchard, un rire un peu énervé. En présence des jeunes gens elle change ; elle n'a plus tout à fait les mêmes gestes, la même voix, les mêmes habitudes. Elle est plus dolente et plus vive à la fois, avec des yeux plus enfantins et plus secrets, même quand elle ne veut pas plaire ; même avec les jeunes gens qu'elle n'aime pas ; simplement au contact de l'espèce masculine. Bien que je ne sache pas me transformer ainsi, je la comprends, car moi aussi je m'ennuie assez à Marel pour désirer n'importe quelle amitié, n'importe quel ersatz d'amitié ; mais j’ai depuis Manville, un bien triste visage ; rien qu'en apparaissant, je ferais naître un silence gêné. J'ai toujours été 30

timide, un peu muette, assez stupidement susceptible et vite effrayée. Orgueil ? Marque indélébile d'une enfance pauvre et sauvage ? Oui, mais aussi cette insatisfaction profonde, cette faim insatiable 'd'autre chose' : si j'allais rire et bavarder avec eux, si je devenais sociable, si j'apprenais à me divertir, je n'en serais pas moins seule et vide, et ce ne serait jamais que faire semblant, tromper la faim. Ce ne serait jamais que me confirmer à moi-même que je suis bien différente, que je suis bien une étrangère. Ce serait toujours se raccrocher à un tout petit brin d'herbe. Ce serait un geste de désespoir Et pourtant.... Différence entre la chambre de Madeleine Blanchard et la mienne. La mienne est déjà une cellule, la sienne est déjà une chambre de jeune fille avec la cretonne du cosy, le léger désordre caché en bas de l'armoire normande, le mélange de médicaments, de produits de beauté et de brosses à cheveux qui encombrent la table de nuit, le parquet propre et bien ciré et les coussins. Depuis quelques jours il m'arrive le soir d'aller dans sa chambre, de prendre un livre sur sa cheminée et de lui en lire des passages tout haut, et elle m'écoute avec attention et avec une sorte de docilité, Je lui ai même lu des poèmes de Saint-John Perse et de Maria Rilke. Je m'enhardis à cela quand elle est seule, mais je n'oserais pas le faire devant ses amis, ni devant nos collègues : plus faible, plus passive, elle est aussi plus disponible, elle ne peut supporter qu'il n'y ait plus rien. Elle ne résiste à aucune sollicitation. Le soir, quand nous sommes couchées et qu'elle vient d'éteindre sa radio, elle m'appelle à travers la cloison, pour rien, pour me demander si je dors déjà, pour entendre une voix humaine, pour conjurer le silence. Alors je lui souhaite le bonsoir, et cela me fait plaisir à moi aussi. Jusqu'ici je n'ai fait venir qu'un matelas que je pose par terre et ma valise me sert de placard, d'armoire et de bibliothèque. Le matin, je fais un paquet bien géométrique avec le matelas replié dans la couverture grise, je ferme la valise et le ménage est fait. Besoin de feu, mais je n'ai pas droit aux bons de charbon (il faut six mois de domicile) et il est difficile de trouver du bois. J'ai fini par avoir de la 'baguette', bois de taillis beaucoup trop vert, mais il m'a été absolument impossible de trouver du 'petit bois' pour l'allumage et j'en suis à resquiller des brindilles dans la classe vide, le soir entre 31

chien et loup. D'ailleurs ma cheminée ne tire pas et je me suis donnée tout ce mal en définitive pour faire du feu chez ma collègue, mais j'aime beaucoup ces flammes chuintantes qui dansent, dansent, dansent. C'est chaud et vivant. Je mets mon visage tout contre le feu, j'essaye de comprendre les signes rapides et mystérieux des étincelles et je joue. Oui, je joue. Repas à la cantine sur la table en bois blanc qui sent l'eau de javel, dans l'assourdissant vacarme du troupeau de gamines. Je n'ai pas faim. Acheté ces jours-ci un lit cage, une table, une étagère de bois blanc et deux chaises à fond de paille rouge et blanche. J'ai aussi maintenant un petit dessus-de-lit en coton blanc sous lequel je me cache quand je suis trop lasse mais j'ai peur que l'on me trouve ainsi et quand j'entends le grincement familier de la porte du bas, je me redresse machinalement, le souffle coupé, les paumes froides. Les Polet habitent le même palier que moi. C'est un jeune ménage d'instituteurs. Je ne sais rien de Monsieur Polet. Je le rencontre chaque jour, mais je ne connais même pas sa voix. Madame Polet, elle, me sourit quand elle me rencontre : elle relève ses lèvres sur ses dents d'un geste mécanique, puis elle remet ses lèvres en place et le sourire est fini. J'appréhende un peu cela et dès que je l'aperçois au loin, je me hâte de la saluer, en évitant de voir son visage. Mais je ne peux pas l'oublier. Réveillée en sursaut la nuit, j'entends les talons de Madeleine Blanchard monter précipitamment l'escalier et il y a d'autres bruits de pas et des voix étouffées et encore des pas, des pas larges et des pas aigus et des lumières qui filtrent sous la porte et un rire bref. Je suis toute seule. Mon passé d'enfance solitaire ne peut m'aider en rien à vivre à Marel. Il n'y a rien à en tirer. Je n'ai plus de passé et encore moins d'avenir, Je suis sans défense dans une vie sans explication et sans but, et je n'ai aucune aide à attendre car personne ne sait que cette 32

vie m'est étrangère, que je viens d'ailleurs, et pourtant c'est dans la mesure où les autres le sentent qu'ils s'écartent de moi. Je ne puis franchir cette étape toute seule, je ne peux pas, je ne peux pas. Il n'y a pas d'issue, je sais qu'il n'y a pas d'issue, qu'il n'y aura jamais d’issue. Je continue à vivre chaque matin, chaque midi, chaque soir, de sursis en sursis, parce que je ne peux pas non plus me résoudre à ce qu'il n'y ait plus de matins ni de soirs. L'angoisse prend lentement la place vide de la vie manquée, définitivement manquée. Délaissant tout, je tourne sans répit dans ce petit cercle que la fatigue rétrécit encore comme une peau de chagrin. Je fais semblant. Je fais semblant comme à Manville, comme ailleurs : je me lève chaque matin, je m'habille et je fais semblant toute la journée, avec un grand désir absurde de me coucher par terre et de crier, mais cela ne se voit vraiment pas du tout ; je triche très bien. Je mène une double vie, Aujourd'hui je me suis rencontrée dans une glace en allant à la mairie chercher des tickets et j'ai failli passer devant moi sans me reconnaître, parce que d'habitude je ne vois que mon visage dans la glace au-dessus de la cheminée, mais là je me suis vue toute entière, en manteau bordeaux et avec des gants, La dame en bordeaux me regarda d'abord d'un air incertain. Elle avait un manteau pas très bien brossé et des gants un peu tachés. Elle n'était pas jeune ni vieille. Elle cligna des yeux et prit l'air triste, puis elle me regarda de nouveau avec attention, eut un léger mouvement des lèvres et s'en alla. C'est vrai. Je ne suis personne. Je ne suis pas une personne. Je suis une dame en manteau bordeaux. Je ne suis plus moi. Je m'en rends compte quand je reçois, une ou deux fois par mois, des lettres d'amis, de ceux qui étaient mes meilleurs amis. Maintenant elles parlent, ces lettres, de gens que je ne connais pas à quelqu'un que je ne connais pas davantage. Comment ne se sont ils pas aperçus que j'ai changé, et comment n'en ont ils pas souffert au moins un peu ? Ils m'aimaient distraitement, comme s'ils avaient eu bien le temps, comme ces visites que l'on remet toujours au lendemain, et tout en moi pouvait disparaître sans que cela fasse aucune différence ; cela ne fait aucune différence. Je n'ai jamais eu que des amis 33

distraits, qui ne venaient pas me voir, des amis très occupés, beaucoup plus, infiniment plus occupés que moi (cela aurait dû attirer mon attention) ; très pressés ! (moi je ne serai plus jamais pressée), Maintenant, malgré leurs lettres, ils sont déjà séparés de moi, et jamais la porte du bas ne grincera que pour me faire peur. Elle grincera pour me faire peur. Elle grincera exprès pour me faire peur, Sanglots de Madeleine Blanchard à travers la cloison, de gros sanglots de gamine nerveuse que la radio ne suffit pas à camoufler. Peut-être a- t- elle seulement mal à la gorge et un peu de fièvre ? Ou un gros chagrin d'amour ? Ou bien elle s'ennuie. Je n'y peux rien. Nous partageons la même misère, mais nous ne pouvons rien pour nous aider. Puis je l'entends se laver les yeux et se coucher silencieusement, et, mon paquet de copies achevé, je m'allonge à mon tour, la tête vide, dépaysée dans ce lit cage, et lasse à ne pouvoir plus dormir. Ces jours-ci je rencontre Monsieur Tartois dans la rue. Il me parle de tout près, et je sens son haleine épaisse et fade. Il m'a même invitée chez lui, où j'ai fait la connaissance de Madame Tartois, maigre et sage, et tous deux m'ont raconté intarissablement tout ce qui se passe dans Marel, tout ce qui scandalise Marel ; mais depuis mon arrivée ici, on me l'avait déjà dit cent fois et cela ne me scandalise pas du tout : je préfère encore l'avidité frustrée des marellois non vertueux à la bonne conscience de Monsieur Tartois. Ma sagesse à moi n'est que faux-semblant, et les gens vertueux se trompent beaucoup en m'accordant leur estime. Cela ne m'intéresse pas. Je rencontre aussi Madame Laryl, vêtue de noir et si brisée par la petite ville qu'elle semble vieille comme les prophètes, malgré ses presque 40 ans. Elle a beaucoup de dignité et d'expérience, et elle me donne de bons conseils, mais les bons conseils n'ont jamais guéri personne ; et puis Madame Laryl est beaucoup trop digne : cela laisse supposer qu'elle s'est toute entière tournée en dignité et que sa dignité est un système de protection, comme une armure vide. De plus en plus lasse, je suis en train de me briser, de me briser 34

définitivement, mais cela ne se voit pas et il ne faut pas le dire. Les élèves viennent ici au cours complémentaire pour se mériter une place 'dans les bureaux' et échapper ainsi au servage des dures besognes paysannes. L'école remplit assez bien son office ; c'est une bonne école, avec des succès réguliers aux examens, et des maîtres compétents qui essaient avec conviction de moderniser les méthodes après les avoir soigneusement vidées de tout contenu ... . Certes, nos élèves s'ennuient autant que nous, seulement elles espèrent vivre plus tard, elles remettent avec confiance à plus tard de vivre, elles font confiance à l'avenir. Tandis que nous savons qu'il n'y a pas non plus d'avenir. Pour elles comme pour nous, vivre ce serait 'autre chose'. Si seulement j'avais un métier, si seulement je savais mon métier, si seulement je pouvais apprendre mon métier ce serait sans doute le salut, mais de ce côté aussi tout est muré sans espoir. Mes années de lycée ne m'ont pas appris autre chose que la bonne vieille géométrie euclidienne et tant soit peu de français. Le reste nous était enseigné de façon si superficielle, avec tant de distraction qu'il ne m'en reste rien, et pourtant, ce reste, il faut maintenant que je l'enseigne. Aussi suis-je devant les sciences et la géographie, devant la couture et le dessin, toute semblable à Bouvard et Pécuchet dans leurs essais lamentables, et je n'ai pas comme eux la ressource de faire de la copie, car j'ignore aussi bien les mystères de la ronde et de la bâtarde. Je suis, avec mon baccalauréat complet (comme on dit) un certificat de mathématiques et un autre de pédagogie, aussi inutilisable, aussi désarmée, aussi désemparée que possible. D'autant plus désemparée que mon caractère ne me porte pas à l'observation, et toute ma vie, pour mes yeux de myope, les boutons d'or ne seront que d'indistinctes taches de lumière dans les prés terreux, pas un système d'étamines et de pistil : ça ne m'intéresse pas. Certes ces dispositions naturelles ont été dramatisées par une éducation absurde, mais maintenant que faire ? Apprendre en enseignant, me répondrait un Inspecteur, mais quand et comment ? Les heures de classe ajoutées aux heures de préparation et aux heures de correction, c'est plus qu'il n'en faut pour me rendre malade de fatigue. Je n'ai ni la culture, ni le temps, ni les modèles nécessaires pour 35