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Tableau d'Essaouira-Mogador

De
330 pages
A Essaouira-Mogador, le XIXe siècle aura été marqué par le bombardement des défenses de la cité par les Français et divers fléaux tels que la peste, la famine et les troubles sociaux conséquents. Le XXe siècle venant, les convoitises des nations européennes sur l'Afrique, en particulier sur le Maroc, se firent ressentir à travers des "affaires" semi bouffonnes et des interventions militaires marquant l'instauration du protectorat français. Ce second tome regroupe les écrits de témoins de ces événements.
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Jean-François RobinetTableau d’Essaouira-Mogador
eÀ Essaouira-Mogador, le xix siècle aura été marqué par le bombarde- Tableau d’Essaouira-Mogador ment des défenses de la cité par les Français. En ces temps, comme bien
d’autres villes marocaines, Essaouira dut afronter divers féaux : après
la peste, la famine, et les troubles sociaux conséquents, particulièr-e
e Écrits sur une ville marocaine et sa régionment sensibles ici dans le quartier juif du Mellah. Le xx siècle venant,
les convoitises des nations européennes sur l’Afrique, en général, et sur
Tome IIle Maroc, en particulier, ne manquèrent pas de se faire sentir dans la
région : quelquefois à travers des « afaires » à demi boufonnes (celle de
la Tourmaline), mais aussi à travers des interventions militaires marquant
l’instauration du protectorat français. Le second tome de cette anthologie
regroupe les écrits de témoins de ces événements. Et, la pénétration
coloniale ayant favorisé les travaux de scientifques, on y trouvera aussi des
rapports de naturalistes, puis ceux de sociologues relatifs aux traditions
culturelles pérennes de la région, en liaison avec l’« islam populaire » ;
travaux que, ces dernières années, des chercheurs de toutes origines ont
poursuivi, encouragés qu’ils ont été par le renouveau spectaculaire qu’a
connu ici la confrérie des Gnaoua.
Dans ce second volume, comme dans le premier, des emprunts à
des travaux d’historiens contemporains, des introductions et de notes
s’efforcent de combler les vides d’un puzzle fait de témoignages
authentiques.
Tome IILe domaine d’exercice de Jean-François Robinet n’est pas l’Histoire, mais les
Mathématiques, matière qu’il a enseignée à l’université de Lille. Son intérêt pour le
Maroc et sa longue et assidue fréquentation d’Essaouira l’ont déjà conduit à écrire :
Esquisses pour Essaouira, texte publié à Marrakech en 1996, puis à traduire : An
Account of the Empire of Marocc, oo uvrage classique de J.G. Jackson, traduction
qu’a publiée l’Institut d’Études africaines de Rabat, en 2005.
Illustration de couverture : Fragment d’une carte fgurant dans Journal de
route d’excursions dans l’Atlas marocain de G. Jacqueton , Alger, 1909 © D.R.
33 €
ISBN : 978-2-336-30771-8
HC_GF_ROBINET_TABLEAU-ESSAOUIRA-MOGADOR_T2.indd 1 30/12/14 12:20
Tableau d’Essaouira-Mogador
Jean-François Robinet
Écrits sur une ville marocaine et sa région




















Tableau
d’Essaouira-Mogador


Jean-François Robinet






















Tableau
d’Essaouira-Mogador

Écrits sur une ville marocaine et sa région


Tome II

























































































Du même auteur



Esquisses pour Essaouira, Traces du Présent, Marrakech, 1996.

Relation de l'Empire de Maroc de James Grey Jackson (trad. fr. de An
Account of the Empire of Marocco de J.G. Jackson), préf. de M. El Mansour,
Institut d'Études africaines, Rabat, 2005.






















































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-30771-8
EAN : 9782336307718
Une ville construit son passé, le fonde,
le recrée, arrache à l’effacement et à
l’oubli les racines de son existence.
Edmond Amran El Maleh,
Essaouira, l’oubliée9
VIII. Le bombardement de Mogador
Le 14 août 1844, sur l’oued Isly (à proximité d’Oujda), le général Bugeaud,
mettait en déroute les troupes marocaines qui s’étaient portées au secours de
l’émir Abd-el-Kader. Cette bataille marqua le glas de la résistance qu’opposa
celui-ci à l’occupation de l’Algérie par la France. Le lendemain, dans le même
souci d’obliger le sultan Moulay Abderrahman à retirer à Abd-el-Kader le
soutien qu’il lui apportait, François d’Orléans, Prince de Joinville, (troisième fils et
septième enfant de Louis-Philippe), à la tête d’une escadre composée de 3
vaisseaux, 1 frégate, 4 bricks et 5 bâtiments à vapeur, après avoir bombardé Tanger,
bombardait Essaouira. Nous n’en dirons pas plus sur les circonstances de cette
action guerrière, le principal protagoniste s’en étant expliqué à loisir dans son
livre intitulé : Vieux souvenirs, dont on trouvera plus loin le chapitre se
rappor1tant à cette affaire .
Mais citons d’abord ce que l’historien marocain En-Naçiri dit de cette
démonstration de force.
En-Naçiri
Pendant ce temps-là, [celui de la bataille d’Isly], le Sultan (Dieu
lui fasse miséricorde!) allait de Morrâkech à Fès; à Ribât Elfeth, il.
reçut la nouvelle de cette affaire, et reprit en toute hâte le chemin de
Fès. En route, il apprit la nouvelle de deux autres affaires le
bombardement de Tanger et d’Essouéïra par les Français qui avaient lancé..
sur ces deux villes des milliers de boulets et de bombes. À Essouéïra,..
des événements particulièrement graves s’étaient produits. Les
mauvais sujets de la ville et les Chiâdama des environs, voyant que l’en-.
nemi avait débarqué dans l’île et pensant qu’il entrerait aussi dans
la ville, la mirent au pillage. Ils commencèrent par les Juifs, puis
s’attaquèrent aux autres habitants; il se passa des choses que je ne
saurais rapporter. Plus irrité encore et plus abattu par cet incident,
2le Sultan fit arrêter un certain nombre de qâïds du guéïch , et leur
fit couper la barbe pour les punir.
Al Kitab al Istiqsa (trad. fr. E. Fumey),
Archives marocaines, t. x, p. 171.
1. À consulter aussi, le rapport de cette opération, daté du 17 août 1844, adressé par
le Prince de Joinville au ministre de la Marine, reproduit dans : Batailles de Terre et de
Mer jusques et y compris la Bataille de l’Alma (Paris, Librairie militaire, 1855; p. 191 sq.),
d’Édouard Bouët-Willaumez, officier de marine qui, capitaine en 1844, commandait le Pluton,
bâtiment à vapeur de l’escadre de Joinville, et fut « chargé, par le Prince, de rapporter les
étendards qui flottaient sur la ville et les batteries de l’île. »
2. N.d.e. Au Maroc, les tribus « guich » étaient celles qui mettaient leur force militaire au
service du Makhzen.10
(Planches tirées de Vieux Souvenirs du Prince de Joinville.)11
Prince de Joinville
Ainsi se passait le beau mois de mai. Mais, au mois de juin, il me
survint des occupations plus sérieuses. Je fus nommé au
commandement d’une escadre envoyée sur les côtes de l’empire du Maroc, où
de graves événements, intéressant à la fois la consolidation de notre
conquêtealgérienneetnosrelationsinternationalesétaientàlaveille
de se passer. Abd-el-Kader, aux abois, depuis le coup terrible porté
à son prestige par la prise de la smalah, jouait en désespéré sa
dernière partie. Il avait de nouveau soulevé contre nous la haine de
l’envahisseur et le fanatisme musulman. Partout nous étions obligés
de combattre, et pendant que mon frère Aumale avait du côté de
Constantine des engagements très vifs dans un desquels mon frère
Montpensier fut blessé, le général Bugeaud était en lutte de tous les
jours avec les tribus guerrières de la province d’Oran. Ces tribus,
repoussées, passaient la frontière du Maroc, formée par la rivière
Moulouia, devant laquelle nos troupes devaient s’arrêter par respect
pour les susceptibilités européennes, et échappaient ainsi au
châtiment. De cet arrêt de notre poursuite, nos adversaires concluaient
ou que nous n’osions pas affronter la colère de l’empire du Maroc,
ou bien que les puissances européennes, et en particulier celle dont
le pavillon flottait sur Gibraltar, garantissaient le sol marocain de
toutes atteintes. Ce sol devenait une sorte de citadelle d’où l’on
pouvait tout tenter contre nous, sans crainte de représailles.
De cette impunité il résultait des irruptions continuelles
auxquelles prenaient part non seulement des fanatiques du Maroc, mais
aussi, sous le couvert de l’anonyme, les propres soldats de
l’empereur, rassemblés, sous prétexte d’observation, à deux pas de la
frontière, irruptions qu’il devenait à la longue insupportable d’avoir
sans cesse à repousser au prix de précieuses existences.
Cette situation ne pouvait durer : le gouvernement français
résolut d’y mettre un terme, et son premier acte fut l’envoi de l’escadre
que j’avais l’honneur de commander. Je devais sommer l’empereur
du Maroc de retirer à Abd-el-Kader la protection qu’il lui avait
jusqu’ici accordée, de ne pas permettre à nos ennemis d’organiser sur
son territoire des expéditions contre nous, et enfin de réduire à une
simple force de police le rassemblement considérable, menaçant par
son nombre et son attitude, qu’il avait réuni à la frontière. Faute
d’un prompt acquiescement à ces demandes, je devais, pendant que
le général Bugeaud emploierait la force sur terre, l’employer de mon12
côté sur mer, afin de contraindre Mulai Abderrahman à s’y
soumettre. Seulement il m’était expressément recommandé de pousser
la longanimité jusqu’aux dernières limites, et si nous étions obligés
d’agir, de déclarer bien haut qu’aucune pensée de conquête ne nous
animait. Je devais surtout éviter avec soin tout ce qui aurait pu
blesser les susceptibilités internationales, et là était le côté délicat
de ma tâche, car ces susceptibilités étaient très vives. Je n’ai pas
besoin de dire qu’elles venaient surtout de l’Angleterre. En faisant
la conquête de l’Algérie, nous en avions éloigné son négoce; elle ne
voulait pas que ses relations commerciales avec le Maroc eussent le
même sort. Gibraltar, toujours en semi-état de blocus du côté de
l’Espagne, est obligé de tirer du Maroc tous les approvisionnements
nécessaires à son énorme garnison, à sa population de
contrebandiers, et cela depuis si longtemps qu’on y est habitué à considérer
Tanger et la côte marocaine comme une dépendance, une annexe
nécessaire du Roc, de l’orgueilleuse citadelle qui garde la porte de
la Méditerranée. Qu’on ajoute à cela un certain sentiment national
qui fait considérer aux Anglais la mer comme leur appartenant, et
qui éveille leur jalousie chaque fois qu’une action navale est
exercée par une flotte autre que la leur, et on aura idée des matières
inflammables dont j’allais être entouré. Sur la seule annonce de
l’envoi d’une escadre au Maroc, la sensibilité nationale se fit jour dans
les Chambres anglaises. Un ancien ministre, lord Minto, s’en fit le
premier l’écho à la Chambre des lords, où il me fit même l’honneur
de se plaindre que le commandement de l’escadre m’eût été confié.
On décida l’envoi de vaisseaux pour nous surveiller : l’amiral Owen,
commandant en chef de l’escadre de la Méditerranée, reçut l’ordre
de se rendre en toute hâte à Gibraltar et, bien entendu, au milieu
de cette agitation, la presse ne resta pas en arrière.
Pendant ce temps j’organisais à Toulon ma petite escadre à
laquelle on avait adjoint environ douze cents hommes de troupes de
débarquement, et j’expédiais mes navires, à mesure qu’ils étaient
prêts, à Oran, comme point de rendez-vous. Il se passa, au
moment de ce départ, un petit incident qui, si j’avais été superstitieux,
aurait assombri le début de mon commandement. J’avais mené au
largeunbeausoirlevaisseaule Triton,chargédesoldatsd’infanterie
de marine. Une fois dehors, nous rencontrâmes un bâtiment à
vapeur,quiamenaitdeMontpellierlacompagniedugénieducapitaine
Coffinières, destinée, elle aussi, à faire l’expédition. Par suite d’un13
fausse manœuvre, le vaisseau et la vapeur s’abordèrent. Le premier
fit quelques avaries, mais le second perdit sa cheminée, sa mâture
et eut sa muraille enfoncée. Pas d’accident de personnes, sauf un
bain forcé que je pris, étant tombé à la mer en allant à bord des
deux navires m’assurer de la gravité plus ou moins grande de la
collision. Comme détail, je me souviens que, rentrant la nuit à Toulon
à bord du remorqueur d’où j’avais assisté à l’abordage, nous fîmes
des essais de lumière électrique, dont le cône dirigé sur une corvette
américaine fit courir en tous sens ses gens de quart, aveuglés par
cette lumière éclatante venant tout à coup ils ne savaient d’où. Il a
fallu près de quarante ans pour que cet essai reçût une application
générale... O la routine!
Mais je reviens à mes vaisseaux. Après avoir rallié mon monde
à Oran, être entré en communication avec le général Bugeaud, je
me rendis droit à Gibraltar, pour conférer avant tout avec les
autorités anglaises, et prendre nettement et loyalement l’initiative de
toute explication qu’elles auraient pu me demander sur mes
intentions pacifiques ou belliqueuses, et sur le rôle que nous réservions
aux neutres. Disons de suite que, dès le premier jour et pendant
toute la campagne, je n’eus qu’à me louer sans réserves des rapports
que j’eus avec les commandants des forces navales anglaises, l’amiral
Owen, les capitaines Lockyer et Provo Wallis en particulier. Nos
relations ont toujours été franches, cordiales, straight forward, disaient
les Anglais, et par suite très agréables. Il n’en a pas été de même de
mes rapports avec le gouverneur de Gibraltar, le général Sir Robert
Wilson, un ennemi acharné de la France. Dès ses premiers pas dans
lacarrière,attachéàl’état-majordel’arméerusse,ilavaitfaitcontre
nous la campagne de 1812 et pris sa part de tous les désastres qui
nous furent infligés dans la terrible retraite de Moscou. Commissaire
anglais près des armées alliées en 1813, il joua là un rôle très actif,
payant vaillamment de sa personne devant Dresde comme à
Leipsik et donnant des conseils qui nous furent souvent funestes. Que
de fois, dans ses très intéressants Mémoires, n’énumère-t-il pas avec
complaisance les pertes qu’il nous aurait infligées là où ses conseils
n’ont pas été suivis! Sir Robert Wilson acquit depuis une certaine
notoriété à Paris, en se faisant, en 1815, l’agent principal de
l’éva1sion de M. de Lavalette . Nature chevaleresque à ses heures, mais
1. N.d.e. Antoine-Marie Chamans de Lavalette fut directeur général des Postes sous le
Premier Empire et les Cent-Jours; condamné à mort en 1815, il réussit, avec la complicité de
sa femme, à s’évader de la prison de la Conciergerie.14
passionnée, agitée, incapable de se tenir tranquille, Sir Robert avait
vu dans son gouvernement de Gibraltar, non seulement un grand
commandement militaire, mais un poste d’action politique, et toute
cette action, il l’avait tournée par le Maroc, contre notre conquête
de l’Algérie, c’est-à-dire contre la France. Ses allées et venues de
Gibraltar à la côte voisine étaient connues de tous; son journal,
le Gibraltar Chronicle, rédigé par son secrétaire colonial, se faisait
l’écho de tout ce qui pouvait abaisser la France, dénigrer nos
armées, exciter contre nous. L’exportation des armes, des munitions
de guerre à Tétouan ou autres villes marocaines se faisait
ouvertement sous ses yeux. Enfin il était facile de faire remonter à lui,
en grande partie, la confiance dans l’impunité qui rendait le
gouvernement de Mulai Abderrhaman si hostile dans sa conduite à nos
frontières, si insolent dans ses réponses à nos agents diplomatiques.
Tel était le personnage avec qui j’eus principalement affaire dès le
début de ma mission.
En arrivant, ma première démarche fut vis-à-vis de lui, et je me
rendis au Convent, comme s’appelle sa résidence, en grande tenue,
accompagné des capitaines de l’escadre. Il me reçut avec une
politesse voisine de l’obséquiosité, et me parla aussitôt des dangers qu’il
entrevoyait à la présence de mon escadre sur la côte, devant les villes
du Maroc, danger pour la paix générale, à cause des conflits qui ne
manqueraient pas de se produire, danger d’exciter encore davantage
les passions belliqueuses des musulmans, danger pour la sécurité des
chrétiens, des Européens, des consuls établis au Maroc, danger enfin
1pour M. Hay , le consul général d’Angleterre, qui venait justement
de partir, pour porter en personne à l’empereur Mulai Abderrhaman
des conseils de modération.
« Mais mon général, répondis-je, je ne demande pas mieux que
de ne pas aller avec mes vaisseaux à Tanger, ni sur aucun point de
la côte du Maroc, pendant qu’on négocie. Nous sommes las de la
situation que les insolences et les hostilités marocaines nous font à la
frontière; nous allons présenter un ultimatum destiné à y mettre un
terme; nous donnerons un délai pour y répondre, au bout duquel,
suivant la réponse, nous irons à Tanger pour punir ou pour
pardonner.D’ici là,nousseronsheureuxdetousleseffortsfaitspourcalmer
les esprits et aider à l’acceptation de nos justes demandes. D’ici là,
1. N.d.e. Sir John Hay Drummond Hay (1816-1893) représenta la Grande-Bretagne auprès
de la Cour marocaine de 1844 à 1886.15
je suis prêt à ne pas conduire l’escadre sur la côte marocaine, mais
à une condition, c’est que les vaisseaux anglais n’y paraîtront pas
non plus. Nous ne souffrirons pas que nos affaires soient traitées,
qu’il s’agisse de protection ou d’intimidation, sous le canon d’une
escadre étrangère. Si donc, vous et les autorités maritimes me
promettez que vos vaisseaux n’iront pas à Tanger, je mène l’escadre à
Cadix, sans toucher à cette dernière ville, et j’attends là une réponse
à notre ultimatum. Il est entendu que je n’ai aucune opposition à
ce que vos bâtiments légers aillent sur la côte pour la protection de
vos nationaux, les miens iront également. »
La conférence finit là, et j’allais me retirer, mais Sir Robert
prolongeait toujours l’entretien sur des sujets divers, lorsque, tout à
coup, il se frappa le front : « Ah! j’oubliais l’heure, les portes vont
se fermer. Si vous voulez retourner en rade, partez, courez, il n’y
a pas une minute à perdre! » J’ai toujours pensé que cette petite
scène avait été préparée, non pas pour se donner le spectacle ridicule
d’un amiral français et de ses capitaines en grande tenue courant
essoufflés comme des gens qui vont manquer le train, mais pour nous
donner l’impression de la rigidité des consignes dans son
gouvernement. Nous eûmes une nouvelle preuve de cette rigidité le lendemain
soir. Le canot de l’état-major du Jemmaps allant chercher les
officiers du vaisseau qui avaient dîné à terre, à la poterne appelée le
Ragged Staff, qui avait été laissé ouverte, se trompa dans
l’obscurité de la nuit et se présenta à un autre embarcadère dont le poste
prit les armes et fit un feu de peloton, qui heureusement n’atteignit
personne.
Ce que j’avais proposé dans ma première visite à Sir Robert se
réalisa. Il me fut promis que les vaisseaux anglais ne se
présenteraient pas devant Tanger et, de mon côté, je conduisis l’escadre à
Cadix, pendant que M. de Nion, notre consul général, expédiait
notre ultimatum à Mulai Abderrhaman. Puis il s’écoula une longue
période d’incertitudes. Des vaisseaux arrivèrent directement
d’Angleterre à Tanger. Informé, je me mis aussitôt à la voile pour les
y suivre, mais les autorités de Gibraltar les avaient déjà rappelés
quand j’y arrivai : je retournai donc à Cadix. Les réponses à notre
ultimatum arrivèrent fâcheuses; le gouvernement marocain refusait
de dissoudre le rassemblement de troupes que le général Bugeaud
avait devant lui et réclamait même la punition du qui, en
poursuivant les bandes venues pour l’attaquer, avait plusieurs fois16
violé la frontière. Rien sur Abd-el-Kader, le sujet principal de nos
réclamations.
Devant ces nouvelles, nous aurions pu agir de suite, mais il fallait
auparavant pourvoir à la sécurité de nos consuls et de nos
nationaux, que le premier coup de canon tiré pouvait livrer à tous les
excès du fanatisme musulman. Puis il y avait la présence du consul
général d’Angleterre auprès de l’empereur du Maroc, et si ce
n’avait de mission officielle du gouvernement français, il en avait
certainement une officieuse; il fallait attendre son retour. Pour
colorer nos retards, M. de Nion envoya une nouvelle sommation à Sidi
Bousselam, pacha de Larache, un homme éclairé, chargé par Mulai
Abderrhaman des relations avec nous. Un nouveau délai fut fixé.
J’en profitai pour faire retirer nos consuls et j’allai de ma personne,
à Tanger, procéder à l’enlèvement par surprise de notre consul
général et de sa famille. Il s’en fallut d’une minute que les Marocains
n’y missent obstacle. Tous les Français et protégés qui avaient
retardéleurembarquementfurentarrêtés:seulunjuifarrivantàtoute
course et se jetant à l’eau put encore rattraper mon canot. J’ajoute
que, grâce à l’intervention énergique de tous les consuls étrangers
et surtout de celui de Naples, M. Martino, jeune homme capable et
courageux, qui depuis s’est élevé aux plus hautes positions en Italie,
et qui s’était chargé de nos intérêts après la retraite des consuls, cet
embargo sur nos nationaux fut de peu de durée.
L’enlèvement des consuls fit un effet considérable, soit sur les
chefs marocains, soit sur les représentants étrangers qui
s’inquiétèrent. À leur appel, la rade de Tanger se couvrit de bâtiments de
guerre de toutes nations, espagnols, danois, suédois, etc.; les
vaisseaux anglais y revinrent. J’y conduisis à mon tour l’escadre. Mais
le temps s’écoulait toujours et M. Hay ne paraissait pas. Le général
Bugeaud s’impatientait à la frontière et m’écrivait lettres sur lettres
pour se plaindre de mes tergiversations! Je lui répondais : « Mais,
tirez le canon, mon général! Commencez la guerre, je vous imiterai
à l’instant. » Le n’entendait pas de cette oreille-là; il me
répondait alors qu’on lui faisait à la frontière des ouvertures
pacifiques qu’il fallait voir, que cependant la situation ne pouvait durer,
que ses troupes souffraient de la chaleur, s’impatientaient de leur
immobilité : en somme, il ne voulait pas prendre la responsabilité
des conséquences internationales qui pouvaient résulter de l’hostilité
ouverte avec le Maroc, mais il brûlait de se jeter sur l’armées postée17
devant lui et de lui infliger une défaite éclatante. S’il ne me
poussait ni en avant, ni en arrière, la diplomatie me retenait tant qu’elle
pouvait. Le chargé d’affaires de France à Londres m’écrivait pour
me signaler « l’importance majeure que ce pays-ci (l’Angleterre)
attache aux affaires dont vous êtes chargé... Si nous avions des
blocus, des prises de possession de ports, de côtes, etc., les rapports
des croiseurs anglais avec Votre Altesse Royale mettraient à toute
heure, j’en suis convaincu, la paix du monde en péril... Et la mer
montait, montait toujours... » c’est-à-dire que le temps s’écoulait
dans l’inaction, inaction où certains voulaient voir de l’impuissance.
Enfin le 4 août, M. de Nion reçut une réponse inacceptable à sa
dernière note : toujours « la punition du général ». Nous n’en étions
plus là. Le 5, un aviso m’apportait la nouvelle que le plénipotentiaire
anglais, M. Hay, était en sûreté sur un navire de guerre de sa nation
et que sa mission avait échoué. Le 6, j’attaquai les fortifications de
Tanger, en présence de navires de guerre de tous pavillons, de
vaisseaux anglais comme de frégates espagnoles. La démonstration était
claire. Aux Marocains que nous frappions, aux étrangers qui étaient
présents, nous prouvions que la France entendait faire respecter sa
frontière algérienne, et qu’aucune protection étrangère ne sauverait
du châtiment ceux qui la violeraient. La canonnade de Tanger fut
bien plus un bombardement politique qu’une action de guerre. Si,
au début, quatre-vingts pièces répondirent à nos coups, leur feu fut
rapidement éteint par le tir admirable de nos excellents canonniers.
Pas un boulet ne s’écarta des embrasures de l’ennemi; pas un boulet
n’atteignit les maisons, le quartier consulaire. Nos pertes furent
insignifiantes; je n’en ai plus le chiffre; je crois que nous n’eûmes que
quinze ou vingt hommes hors de combat; nos avaries nulles; mon
vaisseau, le Suffren, ne reçut pas cinquante boulets dans sa coque et
sa mâture.
Le général Bugeaud, informé aussitôt, m’écrivait peu après : « Je
vous disais le 11 que l’armée ne tarderait pas à acquitter la lettre
de change que la flotte avait tirée sur elle. La copie ci-jointe d’une
dépêche télégraphique à Son Excellence M. le ministre de la guerre
vous fera voir que nous avons tenu parole. » La dépêche contenait
le récit de la bataille d’Isly, qu’il venait de livrer, et la lettre qu’il
m’écrivait était datée du champ de bataille, le 14 août. Ce même
14 août j’étais avec l’escadre devant Mogador. Des reconnaissances
faites par des officiers très intelligents, le lieutenant-colonel du génie18
Chauchard, le capitaine de la même arme Coffinières, et un
capitaine de frégate, héritier d’un beau nom, le vicomte de Duquesne,
m’avaientdécidéàchoisircettevilleetsonport,commeoffrantàune
attaque le plus de chances de succès. Une autre raison m’avait
déterminé : le produit de douanes de Mogador était le principal revenu
de Mulai Abderrhaman. Nous avions dissipé ses illusions à Tanger.
Pendant que le général allait abattre son orgueil sur le champ de
bataille d’Isly, j’allais faire un trou à sa bourse.
Le mauvais temps, la grosse mer, des avaries graves de chaînes,
d’ancres brisées sur cette côte inhospitalière, nous causèrent bien
des ennuis : enfin le 15 août une mer plus calme et une brise
favorable nous permirent d’aller prendre nos positions d’attaque devant
Mogador. Bien fortifiée, pourvue d’une nombreuse artillerie et ayant
eu le temps de se préparer, la ville fit une défense plus sérieuse que
Tanger. Mais nous en vîmes à bout, et le feu de la place ayant été
éteint par l’artillerie des vaisseaux le Suffren, le Jemmaps, le
Triton et de la frégate la Belle-Poule, je fis entrer la flottille dans la
passe, et jeter cinq cents hommes sur l’île qui forme le port. Le
débarquement se fit sous un feu de mousqueterie très vif, mais avec
un entrain admirable, les hommes blessés dans les canots sautant à
terre les premiers. Les batteries furent enlevées à la course, et toute
la garnison de l’île, environs quatre cents hommes, tuée, noyée ou
rejetée à la nuit dans une grande mosquée qui se rendit le
lendemain. Rien de pittoresque comme cette fin ce combat par un soleil
couchant, semblable à celui que j’ai vu peindre à Horace Vernet dans
son beau tableau de la bataille de Montmirail. Les Marocains aux
costumes éclatants se retirèrent, en tiraillant, vers la mosquée dont
la haute tour s’élevait en silhouette vers le ciel, pendant que nos
embarcations, longeant la côte sur une mer dorée, joignaient leur
fusillade à l’action de nos soldats. Je me souviens qu’à ce moment
je me trouvais à côté d’un jeune sous-lieutenant, tout frais sorti de
Saint-Cyr, M. Martin des Pallières, à qui, sur ses instances, j’avais
permis de descendre à terre en volontaire, bien que sa compagnie ne
dût pas débarquer. Il me montra avec fierté son bras fracassé par
une balle en me disant : « Vous voyez que vous avez bien fait de me
laisser venir! » Toute cette prise de l’île fut très bien menée par le
colonel Chauchard et le commandant Duquesne qui y fut blessé.
Le lendemain, mon premier soin fut de renvoyer au pacha de
Mogador quelques-uns des prisonniers avec la déclaration que s’il19
1était touché un cheveu de la tête du consul anglais , de sa famille et
de quelques autres Européens qu’il avait refusé de laisser embarquer
avant l’attaque, je ferais passer par les armes en représailles tous
les autres prisonniers. J’eus la satisfaction de recueillir ce consul
et les siens et de les faire reconduire à bord de la frégate anglaise
Warspite, qui suivait nos opérations. Il était temps; car les Arabes,
les Kabyles de la campagne envahissaient la ville pour la piller, la
saccager. Le pacha débordé, n’ayant plus les moyens de maintenir
l’ordre, obligé de s’enfuir, aucun chrétien n’aurait pu rester en ville
sans courir les plus grands dangers. Peu après nous débarquâmes à
Mogador même, pour y achever l’œuvre de destruction de la veille,
enclouer les canons, briser les affûts, détruire les munitions de toutes
les batteries de la marine, tout cela sans l’ombre d’opposition. Puis
je mis une garnison dans l’île, que j’armai de canons de gros calibre,
afin de tenir en respect la ville que nous ne voulions pas occuper, et
je déclarai le port en état de blocus.
Toutes choses réglées je renvoyai le gros de l’escadre à Cadix pour
se ravitailler et se mettre en état, s’il le fallait, de recommencer de
nouvelles opérations. [...]
Rentré à Cadix, j’y trouvai, outre les lettres du ministre de la
marine, l’amiral de Mackau, contenant l’approbation donnée à ma
conduiteparlegouvernementduRoi,unelettredugénéralBugeaud,
devenumaréchal,oùilmedisait:«Jeviensderecevoiravecbonheur
votredépêchedu17.Lesopérationsdesarméesdeterreetdemeront
été en harmonie complète, quoiqu’à très grande distance. L’armée
marocaine a été vaincue le 14 et Mogador bombardé et pris le 15.
EntrecesdeuxvictoireslaprincessedeJoinvillevousarendupère.Il
serait bien, ce me semble, de nommer la jeune princesse : Victoria...
J’aurais grand bonheur à vous dire que si vous êtes content de votre
flotte, l’armée de terre est contente d’elle et de vous. » J’étais occupé
à ravitailler, réapprovisionner, réorganiser mes bâtiments lorsque M.
Martino prévint que Mulai Abderrhaman demandait la paix et avait
donné à Bousselam tous les pouvoirs pour la conclure.
NousavionsàCadixtoutuncongrèsdediplomates.ÀM.deNion
notre déchargé d’affaires à Tanger, M. Guizot avait adjoint le jeune
Decazes, que tout le monde a connu depuis, ministre des affaires
1. N.d.e. Il s’agit du consul W. Willshire qui, dans l’affaire, perdit tous les biens qu’il
avait sur place. De retour à Londres, démuni de tout, il obtint, non sans réticences, que le
gouvernementbritanniqueluiconfiâtunnouveauconsulat,cefutceluid’Andrinople(Turquie).
C’est William Grace qui, en février 1845, le remplaça à Mogador, et y demeura 12 ans.20
étrangères du maréchal de Mac-Mahon. Puis derrière la toile nous
avions le ministre d’Angleterre en Espagne, M. Bulwer, qui
s’intéressait aussi beaucoup à nos affaires et désirait sincèrement à l’exemple
desonchef,lordAberdeen,voirlaquestionmarocaineenterrée.Tout
le monde était empressé de protocoliser; je pensai cependant qu’il
fallait un peu se faire tirer l’oreille, faire désirer aux gens du
Maroc la levée de ce blocus de Mogador qui leur coupait les vivres. Je
proposai d’envoyer à Bousselam l’interprète de l’escadre, le docteur
Warnier, homme de courage et d’intelligence, un de ces Français qui
avec le général Daumas, Léon Roche et d’autres, avait partagé jadis
la fortune d’Abd-el-Kader et qui était très capable de démêler toutes
les finesses de la diplomatie arabe. Il demanderait à Bousselam de
déclarer si réellement il avait pleins pouvoirs de l’empereur, et de
lui donner alors une pièce officielle en faisant preuve. Dans le cas de
l’affirmative, l’escadre reviendrait à Tanger, amenant les
plénipotentiaires de France qui apporteraient un traité tout rédigé, contenant
les conditions imposées, à signer dans les vingt-quatre heures.
Ainsi fut fait.
Mais ce traité, que stipulait-il? Pas grand’chose. Il donnait
seulement un dernier coup à Abd-el-Kader, que l’empereur
Mulai-Abderrhaman s’engageait à mettre hors la loi. Les vrais articles de paix
avaient été signés à Isly, Tanger, Mogador. Il ne nous servait de
rien, après ces victoires, d’imposer à l’empereur des conditions trop
dures,quiaffaibliraient,renverseraientpeut-êtresonautorité.Mieux
valait avoir à notre frontière un souverain ayant éprouvé à la fois la
force de nos armes comme notre générosité, et ayant par la suite,
intérêt à bien vivre avec nous, qu’une anarchie musulmane contre
laquelle nous aurions à lutter et qui ouvrirait peut-être la porte à
des interventions européennes.
Le traité, inspiré par ces pensées, fut signé; l’ordre d’évacuer l’île
de Mogador et de lever le blocus expédié. Le pavillon du consulat
de France fut relevé, salué par la terre et par nous. Le différend
marocain était clos. Comme résultat, Abd-el-Kader, traqué au
Maroc comme en Algérie, après une courte période de vie errante et
impuissante, s’est vu contraint de faire sa soumission à mon frère
Aumale en 1847. De la date du traité de Tanger jusqu’à nos jours,
aucun embarras sérieux n’est survenu entre nous et le gouvernement
marocain.21
La signature de la paix fut le signal de la dislocation de
l’escadre réunie sous mes ordres. Quant à moi, je revins à Paris par le
Havre, où j’appris qu’on m’attendait à Toulon où l’on m’avait
préparéuneréceptionofficielle,jefusheureuxd’yavoiréchappé.J’avais
laconvictionintimed’avoir,pendantcettecampagnedequatremois,
bien servi mon pays et éloges comme injures m’étaient également
indifférents.
Vieux souvenirs, Chap. XI : 1844, p. 321-338.22
Casimir Henriçy
Le récit à suivre de l’attaque de l’île de Mogador est dû à un singulier
personnage qui, bien que paraphant sa narration du titre d’« ex-matelot », ne participa
pas à l’opération. Après dix années de navigation à travers le monde, Casimir
Henriçy (1814-1901?) arriva à Paris en 1840 et devint aussitôt rédacteur du
Na1tional . S’il prit une part active à la révolution de 1848, il échoua aux élections
législativesquisuivirent,maisfutquelquesmoisdurantsous-préfetdeBrignoles,
dans le Var. De retour à Paris, en 1850, bientôt accusé d’être chef de l’une de ces
sociétés secrètes qui foisonnaient à l’époque, il fut arrêté et condamné à deux
ans de prison. « Il revient sur le devant de la scène politique au soir du Second
Empire... Pendant la Commune de Paris,... il accueille de nombreux
communards dans sa maison quai de Bercy... » Ses premières publications furent des
Souvenirs de voyage, suivirent des romans et nouvelles, des études morales,
politiques, philosophiques et littéraires, une Grammaire française, et un Traité de
la réforme de l’orthographe... « Casimir Henricy se distingue par la fermeté de
ses convictions et des opinions très avancées, mais pratiques; comme écrivain, il
étonne par la variété de ses connaissances, sa facilité à traiter tous les sujets, et
ses idées neuves et hardies, surtout en anthropologie, en histoire, en linguistique
2et en philosophie. »
Nouveauxfleuronsajoutésànotrecouronnemaritime,cesaffaires
glorieuses ont eu trop de retentissement pour que nous résistions au
désir de les retracer. Puis en ce temps de paix humiliante et
désastreuse, il semble qu’elles rendent moins douloureuses les profondes
blessures faites à notre honneur national.
Après cet exorde patriotique, vient le récit du bombardement de Tanger;
suit celui de Mogador.
Après s’être mis en état de reprendre la mer, tous les bâtiments
de l’escadre appareillèrent successivement le 8 et le 9 août et se
trouvaient réunis le 11 devant Mogador, dont ils purent voir les
habitants, avertis par des Anglais qui avaient jeté charitablement le
cri d’alarme sur toute la côte, dirigeant des renforts et des munitions
sur l’île qui ferme le port. L’état de la mer ne permettait pas à nos
navires de s’opposer à ces préparatifs de défense, et le temps devint
simauvais,qu’illeurfutmêmeimpossibledecommuniquerentreeux
pendant plusieurs jours. Le vent soufflait avec une grande violence
1. Quotidien « progressiste », fondé en 1830 par Thiers, dont la publication cessa en 1851,
à la suite du coup d’État de Louis Napoléon.
2. Tous renseignements (et citations) empruntés à la Biographie de Casimir Henricy,
candidat de l’opposition démocratique dans la septième circonscription (Extrait du Nouveau
dictionnaire universel, par Maurice La Chatre). BnF 8-LE77-2452.23
et la mer était effroyable. Les chaînes et les ancres cassaient à tout
moment.
Les fortifications de Mogador, en apparence moins formidables
que celles de Tanger, étaient capables ainsi que l’événement l’a
prouvé, d’une plus grande résistance. Au sud de la ville, près du
débarcadère, s’alignaient les magnifiques batteries de la marine qui
présentaient sur le port un front menaçant. Une langue de terre
basse et sablonneuse, bien que bordée de rochers acores, termine en
cet endroit le sol sur lequel est bâtie la ville, et à l’extrémité de
cette pointe, comme une sentinelle avancée, est un îlot sur lequel
s’élevait un fort circulaire. Plus au large, à 1 500 mètres environ,
dans le sud-ouest, l’île présentait sa ceinture de batteries. Mais les
plus solides fortifications étaient celles qui défendaient la ville du
côté de l’ouest. On voyait là quarante canons de gros calibre abrités
derrière un parapet en pierre molle de 2 mètres d’épaisseur.
On se décida d’attaquer dès que le temps le permettrait. Le 14,
le vent et la mer étant un peu tombés, le lendemain 15, les navires
dérapèrent pour aller prendre leurs postes de combat. Il importe de
1dire que l’embossage présentait de grandes difficultés. Tout faisait
supposer que les artilleurs de Mogador ne laisseraient pas nos
vaisseaux s’approcher sans protester énergiquement : on ne pouvait se
servir des bateaux à vapeur, trop vulnérables, sans les exposer à
une destruction presque certaine; et le vent était si faible, que les
vaisseaux tourmentés par une forte houle, ne pouvaient gouverner.
Heureusement la brise fraîchit dans l’après-midi.
Cette fois, le Triton s’exposa le premier aux coups de l’ennemi
dont toutes les batteries détonèrent à la fois, et, sans paraître ému le
moins du monde d’une semblable réception, il se plaça à l’extrémité
de la pointe. De là il prenait en écharpe la ligne de défense de l’ouest,
et ceux de ses boulets qui manquaient le fort circulaire de l’îlot
allaient tomber sur les batteries de la marine. Ces dernières et l’îlot
étaient plus particulièrement battus par le Suffren ancré au milieu
de la passe entre la pointe et l’île. Le Jemmapes alla prêter le flanc
aux terribles batteries de l’ouest.
Les Marocains avaient, nous l’avons dit, commencé le feu dès que
les vaisseaux s’étaient trouvés à leur portée. Ceux-ci ne daignèrent
répondre que lorsque la difficile opération de l’embossage fut
com1. N.d.e. Opération destinée à « fixer un bâtiment dans une position déterminée, au moyen
de câbles et d’ancres mouillées à l’avant et à l’arrière. » (Dict. Larousse).24
plètement terminée, – à deux heures et demi environ, – mais les
Marocains virent bientôt à quels canonniers ils avaient affaire. Au
bout d’un quart d’heure les batteries de la marine étaient aux abois,
et l’on eût dit que le fort rond ne tirait plus que pour attirer
l’attention. Ce fut alors que la Belle-Poule et les bricks le Cassard, le
Volage et l’Argus, tenus jusque-là à l’écart, reçurent l’ordre de
pénétrer dans le port. La frégate se posta parallèlement aux batteries
de la marine, dont elle ne tarda pas mettre en fuite les canonniers
démoralisés, en même temps que ses canons de bâbord secondaient
les bricks aux prises avec les batteries de l’île : les gabiers tiraient
des hunes avec leurs carabines sur les artilleurs ennemis. Mais le
poste le plus périlleux était celui du Jemmapes que prenaient seul
pour point de mire les quarante canons placés en face de lui. Là les
ennemis ne montrèrent pas moins d’adresse et d’énergie que
d’opiniâtreté.Lorsquelevaisseaueneuttriomphé,ilcomptaithuitmorts,
une quinzaine de blessés, et de nombreux boulets et obus avaient
déchiré ses flancs et endommagé gravement sa mâture.
Il était alors cinq heures, et les canons de la ville se taisaient
partout. L’île seule ripostait encore, mais faiblement : Il était facile
de voir qu’elle en était à ses derniers efforts. En ce moment trois
bateaux à vapeur portant cinq cents hommes de débarquement vient
se placer entre les bricks. La flottille est promptement abandonnée,
et les canots s’élancent vers le rivage où les accueille une fusillade
meurtrière. On saute immédiatement à terre avec bonheur, les
Marocains sont refoulés, et la première batterie emportée au pas de
course : un second maître l’escalade le premier et arbore le pavillon
français. M. Potier, officier d’artillerie, venait de tomber,
mortellement atteint, dans les bras d’un de ses camarades. Alors s’engage
une lutte acharnée, terrible, avec plus de trois cents Marocains qui
défendaient encore l’île. Cachés dans les broussailles qui recouvrent
le sol sablonneux de l’île ou derrière les rochers, ils tirent de tous
les côtés sur les nôtres; il faut leur enlever une à une toutes leurs
positions, et ils disputent partout le terrain pied à pied. Cependant,
pressés de toute part par un vaste réseau de tirailleurs qui menace
de les envelopper, ils se replient vers le côté opposé de l’île, et cent
cinquante d’entre eux parviennent à se réfugier dans une mosquée.
D’autres se jettent à la mer pour s’échapper à la nage et sont
mitraillés par nos embarcations.25
Il était presque nuit quand on attaqua la mosquée en enfonçant
sa porte avec un obusier de montagne; mais les coups de feu
illuminaient seuls de leurs rapides éclairs ce dernier asile des défenseurs de
l’île. Ceux des nôtres qui veulent se précipiter en avant sont arrêtés
sur le seuil par une pluie de balles. C’est là que M. Duquesne,
capitaine de corvette commandant le débarquement, a la main brisée.
Plusieurs autres officiers ainsi que des marins et des soldats sont
également blessés. Une mort certaine attend quiconque osera
s’engager sous ces voûtes obscures au milieu de l’épaisse fumée qui s’en
échappe à flots. S’obstiner à y pénétrer dans des conditions aussi
défavorables, c’eût été sacrifier beaucoup d’hommes sans utilité, et
provoquer une horrible scène de carnage. On donna donc l’ordre de
discontinuer l’attaque au grand mécontentement des matelots
décidés à débusquer à tout prix les Marocains. L’un d’eux, emporté par
une folle témérité, et croyant peut-être qu’il y avait quelque
déshonneur à reculer, reste inébranlable, comme s’il avait eu la prétention
de s’emparer à lui tout seul de la mosquée, et tombe frappé à mort.
Les pertes de cette journée, beaucoup plus chaude, comme on le
voit, que celle de Tanger, s’élèvent de notre côté à quatorze morts
et soixante-quatre blessés. Nous ne parlons pas des avaries plus ou
moins graves faites aux navires. Quant aux Marocains, on recueillit
près de deux cents de leurs cadavres sur l’île seulement, et l’Océan
avait servi de tombe à beaucoup d’autres.
Au jour, les cent quarante hommes réfugiés dans la mosquée se
rendirent. La Belle-Poule et le Cassard avaient passé toute la nuit à
lancer des boulets sur les batteries de la ville pour empêcher les
artilleurs de revenir les défendre. Six cents hommes de débarquement
les abordèrent plus tard, protégés par les feux croisés de bricks et
de vapeurs qui empêchaient qu’on y arrivât de la ville. En quelques
heures tous les canons furent encloués, précipités à la mer, les
murailles renversées, les poudrières noyées. Ce fut là pour nos marins
unevéritablepartiedeplaisir.Ilsemportèrentdixmagnifiquespièces
en bronze, des drapeaux et toutes les embarcations qu’on n’avait pas
jugé à propos de détruire. Disons, en passant, qu’on trouva à terre
des caisses d’obus et des barils de poudre entièrement neufs portant
la marque des manufactures royales d’Angleterre. Fruits touchants
del’ententecordiale!àTangeronavaitvudesAnglaisdanslesrangs
des artilleurs ennemis.26
Ce jour même, 16, une garnison fut installée sur l’île, et les
prisonniers blessés qu’on y avait faits rendus à la liberté et posés sur
le continent. Ces pauvres diables, qui s’attendaient à être massacrés
ou, à tout le moins, emmenés en esclavage, ivres de joie, ne savaient
comment témoigner leur reconnaissance. Ils savent maintenant que
les Français sont aussi humains, aussi généreux que braves, et ils ne
l’oublieront jamais. Le consul anglais et plusieurs de ses nationaux,
que le gouverneur de Mogador n’avait pas voulu laisser partir parce
qu’ils étaient débiteurs de l’empereur pour une somme de plusieurs
millions, ne doivent également leur salut qu’à l’empressement qu’ont
mis nos marins à les retirer d’une tour dans laquelle ils s’étaient
réfugiés à l’insu des Marocains. Si ceux-ci, dans la rage de leur défaite,
les avaient trouvés, ils se seraient infailliblement vengés sur ces
innocents du mal que nous leur avions fait.
La ville, désertée par ses habitants et dans laquelle cent
quatre1vingts fusées à la Congrève avaient fait d’affreux ravages, pillée et
brûlée en détail par des bandes de Kabyles qui se sont rués sur elle,
n’offre plus, ainsi que ses remparts, qu’un monceau de décombres.
Allah est grand, mais Allah n’était pas avec elle. Ses jolis minarets,
au haut desquels retentissait la voix perçante des muezins, ont été
balayés comme ces feuilles d’automne qu’emporte un vent d’orage.
Puisse cette terrible leçon profiter à Abd-el-Rhaman; – nous allons
dire, et aussi aux Anglais, – faire comprendre à ce monarque barbare
combien il serait dangereux pour lui de chercher à prolonger la lutte
dans laquelle il s’est imprudemment engagé.
Ainsi, à Tanger et à Mogador nos marins ont dignement répondu
aux espérances du pays. Toutes les qualités qui les distinguent,
audace, impétuosité, adresse, sang-froid, ont été mises là en relief, et
par ce qu’ils ont fait on peut juger de ce qu’ils feront, de ce qu’ils
sauront dépenser de courage et de dévouement, le jour où il leur
faudra défendre, contre des adversaires plus habiles, plus redoutables,
plus dignes d’eux, l’honneur de notre pavillon.
Casimir Henriçy, ex-matelot .
Almanach populaire de la France (1845), pp. 128-132.
1. N.d.e. Sir William Congreve (1772-1828), inventeur britannique et pionnier de la fusée;
d’abordemployéeslorsdesbataillesdeLeipzig,deWaterloo,LordExmouthyeutaussirecours
quand, en 1816, il bombarda Alger.27
Paul-Eugène Bache
Paul-Eugène Bache (1812-1860) fut, dans les années 1830, chroniqueur
politique – publiciste, disait-on alors –, vice-président d’une section des « Droits de
l’Homme »; il entretenait des contacts avec Guizot, Villemain, le Père Enfantin,
George Sand, Bérenger, etc. En 1839, il se fixa en Algérie. Là, il commença sa
carrière comme employé à la direction des finances pour la terminer comme
ins1pecteur des pénitenciers . Membre de la Société Archéologique de Constantine
et de la Société Historique Algérienne, il écrivit de nombreux articles
d’érudition, ainsi que des contes et des poèmes. Un an avant sa mort, il fit un voyage à
Mogador, dont le compte-rendu fut publié dans la Revue Maritime et Coloniale,
en 1861. En voici un extrait.
Le bombardement de Mogador par l’escadre française, au mois
d’août 1844, est trop connu pour qu’il soit besoin d’en parler ici.
Quelques mots seulement sur diverses particularités, peut-être
ignorées ou oubliées, qui l’ont précédé, accompagné et suivi.
Un mois environ avant l’apparition de l’escadre, un vaisseau de
guerre vint chercher le consul de France, dont le départ dut être
dissimulé, par mesure de précaution, sous le prétexte d’une visite
que cet agent allait faire à l’un de ses amis malades à bord; le
vaisseau mit à la voile, et le consul ne reparut plus dans la ville.
On sait que le jour du bombardement (15 août), les Marocains
ouvrirent, les premiers, vers onze heures du matin, leur feu sur la
ligne d’embossage des navires français, à l’entrée du port.
Ceuxci n’y répondirent qu’une heure plus tard. La canonnade s’engagea
alorsvivementdepartetd’autre,etduradeuxheuresenviron;après
quoi, tous les feux des batteries marocaines s’éteignirent
successivement, à l’exception de de ceux de l’île de Mogador, qui dut être
emportée d’assaut, à la suite d’un combat où assiégeants et assiégés
donnèrent d’égales preuves de courage. L’escadre ne cessa, pendant
vingt-six heures, de lancer sur la ville une pluie de boulets et d’obus.
Aussi Mogador a-t-elle eu beaucoup plus à souffrir que Tanger. Une
grande partie des maisons s’écroulèrent sous les projectiles; mais
telle est l’insouciance et l’incurie des habitants, que depuis cette
époque nombre de ces maisons, plus ou moins endommagées, n’ont
pas même été réparées. On voit encore rouler, dans certaines rues
isolées, quantité de boulets de divers calibres, qui servent de jouets
aux enfants.
1. « Aimé de tous les détenus », est-il précisé dans la notice nécrologique que lui consacra
R. Pescheux, dans la Revue Africaine, (n° 41, 1863), d’où sont tirées ces informations.28
À ce propos, on nous raconta un incident fâcheux qui eut lieu
quelques mois après le bombardement. De jeunes enfants maures,
ne sachant pas faire la distinction d’un boulet et d’un obus,
s’amusaient à pousser du pied devant eux un de ces derniers projectiles,
encore chargé, lorsque le feu s’y mit tout à coup et le fit voler en
éclats meurtriers : plusieurs de ces malheureux furent tués ou
blessés, ainsi que des passants inoffensifs, et les maison environnantes
furent affreusement saccagées.
Au pied des fortifications on voit encore quelques obus,
probablement déchargés; mais depuis la catastrophe aucun indigène ne
s’avise de s’approcher de ces terribles « machines qui vomissent la
mort, tout en ayant l’air de dormir. »
Les batteries du port et les remparts de la ville faisant face à la
mer ont été renversées et démantelées sur presque tous les points, et
principalement au sud et à l’ouest. On s’est occupé assez activement
de relever les remparts, car le gouvernement a plus à craindre les
invasions des Arabes qu’un nouveau bombardement de la part des
puissances européennes. Les réparations des fortifications de la ville
sont à peu près terminées aujourd’hui.
Pendant que les Marocains étaient occupés, du côté de la mer, à
soutenir le bombardement, les Arabes, du côté de la terre, forcèrent
une des portes et s’emparèrent de la ville, qu’ils gardèrent pendant
quarante jours. Ils se livrèrent, notamment dans le quartier des juifs,
à tous les excès et à toutes les violences. Les commerçants
israélites,
comptantsurl’occupationdeMogadorparlesFrançaisaprèslebombardement, avaient conservé leurs marchandises dans la ville, au lieu
1de les envoyer à Marocco . Les Arabes rançonnèrent
impitoyablement ces malheureux, enlevant, de jour et de nuit, tout ce qu’ils
trouvaient dans les maisons, et jusqu’aux ferrures des portes et des
fenêtres. Ils emmenèrent aussi dans les montagnes un grand nombre
de juives, dont ils firent leurs femmes, après les avoir contraintes à
2changer de religion . Encore en 1846, Moulaï-Sliman, fils aîné de
l’empereur actuel du Maroc, était occupé à soumettre, dans une
province voisine, les Oudaïa, les Bouzia-Schellenk, les Bou-Hagger,
les Ould-Djemâ, les Oumaïn, et plusieurs autres tribus, qui s’étaient
rendus coupables du pillage de Mogador deux années auparavant,
et qui avaient refusé de payer les amendes auxquelles l’empereur les
1. N.d.e. I.e. Marrakech.
2. On trouvera infra, p. 111, sous la plume du pasteur J. Richardson, une description
des pillages dont fut victime le Mellah durant le bombardement.29
avait condamnés. Mais ces Arabes s’étaient réfugiés sur les hautes
montagnes, et il y a lieu de croire qu’il dut être fort difficile au prince
de les atteindre, de les combattre et de les réduire.
« Souvenirs d’un voyage à Mogador (1859) »,
Revue Maritime et Coloniale, janvier-février 1861, pp. 5-6.30
Léopold Panet
Faisant référence, dans le premier membre de la phrase, au voyageur René
1Caillé, Léopold Sédar Senghor écrit : « découvrir Tombouctou était, au milieu
du siècle dernier, un grand exploit; mais enfin, traverser de part en part le
Sahara occidental n’était pas un moindre exploit. » Celui à qui L. S. Senghor
fait référence dans le second membre de phrase, c’est Léopold Panet
(18201859), métis de Gorée, qui, après avoir, en 1843, secondé le commissaire de la
2Marine Anne Raffenel dans ses explorations au Sénégal , quitta Saint-Louis
dans les premiers jours de 1850, pour entreprendre de traverser désert, et arriva
à Mogador le 20 mai de cette année. En dépit des deux articles qu’il publia
dans la Revue Coloniale, les témoignages de reconnaissance qu’il reçut pour ses
exploits de la part de l’administration coloniale et du monde scientifique furent
plus chiches que pour d’autres, dira-t-on... Ayant été chargé par le Gouverneur
du Sénégal de mener des négociations avec le cheik Beyrouk, lors de son passage
à Oued Noun, Panet, à son arrivée à Soueira, sera reçu par le Consul de France,
M. Flory, (après quoi, il partira pour Paris). Si, dans ses articles, Panet ne donne
guère de détails sur Soueira, terme de son voyage, durant le mois de février passé
à Chinguetti (sur le plateau de l’Adrar, ou Atar, au Nord de la Mauritanie) chez
un frère de son ami Abd el Selâm, il a l’occasion d’entendre, de la bouche d’un
Marocain, un récit du récent bombardement de Mogador.
2. février, – Mon hôte, en partant pour Atar, laissa la direction
de sa maison à un de ses cousins. Le premier devoir de celui-ci fut
de me persécuter pour lui donner un pain de sucre; puis, quand il
l’eut obtenu, nous voilà amis à la vie, à la mort. Dans une de nos
conversations, où il déclamait toujours contre les chrétiens, il me
raconta dans ces termes, le combat de Mogador.
Histoire du bombardement de Mogador, racontée
par Moh’Ahmed-Sidi Moh’Ahmed.
« Lorsque Abd-er-Rah’Man, que Dieu protège et guide dans la
voie du salut, apprit qu’une armée française, composée de cent
bâtiments, allait venir à Soueira, il y fit porter des provisions pour
cent mille hommes et y maintint une armée de sept mille
Marocains. Ces sept mille hommes, aussi braves les uns que les autres,
attendaient, avec une ardeur égale, l’arrivée des Kâfer (infidèles).
1. Dans sa préface à Première exploration du Sahara occidental – v. note 2 ci-dessous.
2. Raffenel, appréciait tant les services que Panet lui avait rendus qu’il réclama, et obtint,
qu’on le décorât de la Légion d’Honneur – il fut le premier Sénégalais à l’obtenir.
Pour mieux connaître L. Panet, on pourra consulter l’étude introductive de R. Cornevin
dans : Première exploration du Sahara occidental (le Livre africain, Paris, 1968), ouvrage où
sont repris les deux articles que publia Panet, en novembre et décembre 1850, dans la Revue
Coloniale, relatant sa traversée du désert.31
La joie brillait dans leurs yeux, rien qu’à penser qu’il allaient
combattre ceux qui ont renié Dieu et Mahomet, et venger Abd-el-Kader
vaincu. Ils étaient là depuis quinze jours, jouissant des charmes de
la musique guerrière lorsqu’un jour, au moment où le soleil était au
tiers de sa course, on signala deux navires de l’armée ennemie. La
musique devint plus bruyante, les évolutions se multiplièrent
davantage; puis les batteries sont occupées et le feu s’ouvre sur l’ennemi.
Ces deux navires sont coulés. Il en paraît dix, puis quinze autres.
Les Marocains plus actifs encore au milieu qu’au commencement
d’un combat, chargèrent ceux-ci. Ils ne visaient pas leurs canons,
pourtant tous leurs boulets allaient frapper régulièrement sur les
bâtiments ennemis. C’est la main de Dieu qui les guidait, parce que
nousnousbattionscontredesinfidèles.Leschrétiensétaientvaincus,
complètement vaincus, et ils allaient se retirer lorsqu’ils avisèrent de
nous lancer des projectiles dont la fumée qui s’en échappait, en
em1poisonnant l’air, nous disséminait . Ainsi tourna l’avantage de leur
côté. Des courriers furent immédiatement expédiés au sultan, qui,
en moins de temps qu’il n’en faut pour prendre une prise de tabac,
réunit une autre armée de cent mille hommes. Ses ordres furent de
tenir ces cent mille hommes cachés dans la ville, et de ne mettre en
évidence que de cinq cents à mille hommes. Ce petit nombre devait
déciderlesinfidèlesàtenterundébarquement,etalorsnoscentmille
hommes tombaient dessus comme la pluie sur la terre; mais ces fils
du diable ont l’esprit de toutes les ruses imaginables. Ils comprirent
notre jeu et restèrent dans leurs navires, et continuèrent à
canonner la ville. Anathème, malédictions sur leurs têtes... » Et ceux qui
l’écoutaient, deux ou trois oisifs Arabes déguenillés, renchérirent sur
ces mots.
« Nous leur envoyâmes un messager pour les inviter à descendre
et nous livrer bataille. Ils s’y refusèrent? Que faire? Ils ne voulaient
pas descendre; nous ne pouvions pas aller les trouver. Oh! quel
spectacle! voir démolir ses maisons et ne pas pouvoir s’y opposer!
La situation était triste, et il fallait l’accepter; mais là (en
désignant le ciel de la main) ils nous payeront cela devant le souverain
juge. » C’est vrai, répétèrent les trois Arabes. Puis les injures, les
vociférations contre les diables de chrétiens.
1. C’est probablement des fusées qu’il voulait parler. (N.d.e. V. supra, n. 1, p. 26).32
« Nous avions bien trouvé un moyen de les vaincre encore : c’était
1d’aller les attaquer la nuit, en nous embarquant sur des rondiers
disposés en radeaux, mais au moment où nous allions mettre ce
projet à exécution, ils étaient partis. »
Ilm’étaittrès-facilededémentirtoutecettehistoire,carpersonne
n’ignore le succès éclatant obtenu, à Mogador, par l’armée française,
après une résistance désespérée, qui ne dura que quelques heures, de
l’artillerie marocaine, qui avait toutes ses batteries démontées; mais
le musulman ne défend pas la cause du chrétien, et j’étais, pour
l’historien, un musulman.
Je ne dirai rien de ses projets d’installation de radeaux, car on se
souvient encore, sans doute, que non contents d’avoir bombardé la
ville, cinq cents hommes débarqués à terre l’avaient prise d’assaut,
malgré la résistance des Marocains derrière leurs épaulements et
dans les rochers.
De tout cela je conclus que le narrateur n’était pas du combat.
Voilà pourtant comment les Arabes font les histoires.
« Relation d’un voyage du Sénégal à Souéra (Mogador) »,
La Revue coloniale ii, 5 (1850), pp. 73-75.
1. N.d.e. Palmiers d’Afrique occidentale.