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Tableaux noirs

De
196 pages
Mais que se passe-t-il dans nos écoles ? L'école qui se donne une image lisse et parfaite, mais qui derrière ses portes, cache son mal-être. Tableaux Noirs fixe comme le ferait un photographe des histoires vraies, des instantanés qui dressent le portrait d'enseignants, d'élèves ou de parents à un moment donné de leur vie. Ces histoires courtes de l'école montrent la difficulté d'un métier passionnant, qui plonge l'enseignant dans une profonde solitude.
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Nathalie NhuTABLEAUX
NOIRS
Mais que se passe-t-il dans nos écoles ? L’école qui se donne TABLEAUX une image lisse et parfaite, mais qui derrière ses portes,
cache son mal-être. Tableaux Noirs fi xe comme le ferait
un photographe des histoires vraies, des instantanés qui
dressent le portrait d’enseignants, d’élèves ou de parents à
un moment donné de leur vie. NOIRS
Ces histoires courtes de l’école montrent la diffi culté d’un
métier passionnant, qui plonge l’enseignant dans une Bribes de vie à l’école
profonde solitude. Des bribes de vie scolaire qui partent en
lambeaux.
Ces histoires dénoncent l’impuissance du système éducatif à
répondre aux besoins des enfants, dans tous les domaines,
scolaire, familial, social.
Mais Tableaux Noirs rend aussi hommage au travail des
enseignants, à leur acharnement à vouloir réussir envers et
contre tout. Un hommage aux écorchés de l’école.
Nathalie Nhu, licenciée en lettres de l’université de
Strasbourg, est professeure des écoles depuis vingt ans.
Alsacienne de naissance et asiatique de cœur, les deux
cultures infl uencent son écriture. Elle utilise les mots comme
un pinceau pour fi xer des moments de vie.
ISBN : 978-2-343-04192-6
18 €
Nathalie Nhu
TABLEAUX NOIRS





TABLEAUX NOIRS

















































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04192-6
EAN : 9782343041926 Nathalie Nhu





TABLEAUX NOIRS

Bribes de vie à l’école







































En hommage à tous les enseignants qui dans
leur classe construisent en silence l’édifice
fragile de la connaissance. En hommage à
leur détermination, leur réflexion, leur foi,
leur solitude, leurs doutes et leurs
souffrances.






















SIX HEURES TRENTE


Six heures trente le réveil sonne. Je me lève. Six
heures trente tout est programmé. Comme une machine
je vais suivre un programme qui ne permet aucun bug.
Six heures trente, tout est minuté. Quinze minutes
pour la toilette matinale, quinze pour le petit-déjeuner,
quinze pour mettre quelques derniers détails au point.
Trois quarts d’heure de préparation pour me mettre
d’aplomb. Trois quarts d’heure pour attaquer une
nouvelle journée avec confiance et sang-froid.
Six heures trente, la journée banale, habituelle et
monotone d’un prof commence. Une journée rythmée
par le bruit, les cris, les sonneries. Je cherche mon
cartable. Mon cartable noir est rangé à côté de mon
bureau. Mon cartable noir qui m’attend. J’y vais ou j’y
vais pas ?
Pas de temps pour le questionnement philosophique.
Je dois y aller. Pourquoi j’y vais ? Parfois je n’en sais
plus rien. Par habitude. Par nécessité. Par passion. Par
masochisme. J’y vais tout simplement.
Certains matins je souhaiterais qu’une catastrophe
naturelle m’oblige à rester chez moi. Cloîtrée, loin de
tout, loin du bruit, loin d’eux et de leur misère, de leurs
états d’âme. Mais, propulsée par je ne sais quel moteur,
je me mets en marche. Je marche vers eux, vers leurs
attentes, leurs espoirs et désespoirs.
J’y vais.
Je prends mon cartable noir, bien rangé. Je prends
mon cartable, lourd de tout, lourd de rien ! Je prends
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mon cartable qui pèse plusieurs kilos. Des kilos de
quoi ?
Des kilos de culture, de science, d’intelligence !
Des kilos de normes, d’objectifs, de consignes, de
conneries !
Résultat, des kilos sur les épaules, des kilos sur le dos,
des kilos plein le dos, des paquets de nerfs à vif !
Résultat, une scoliose, pas la grosse tête ! Résultat, un
ras-le-bol, un dégoût, plus d’illusions !
Mais la mystification fonctionne sur moi aussi, sur
moi encore. Cette imposture éducative à laquelle je
m’attache par idéal, est le moteur quotidien de ma vie.
Alors je pars. Je prends mon cartable trop lourd de
sens et je pars. Je pars. Quinze minutes de trajet en
voiture. Je suis calme. Déterminée. Conditionnée.
La radio diffuse des tubes pour neurasthéniques.
Je change de fréquence. Tremblement de terre en
Chine ! Dommage, pas chez moi, je suis obligée d’y
aller.
Je zappe encore.
Gros plan sur les tribulations sexuelles d’un
président. Amusant, déroutant, pathétique.
Je change de fréquence. Mais pas d’humeur.
Mon ministre à la radio, qui fredonne le même
refrain. Pas de gel des salaires, mais le gel des indices,
travailler le mercredi, travailler le samedi, réduire les
vacances, plus de tout, moins de rien. C’est la recette du
ministère pour un plat croustillant dont personne ne
veut, mais que tous mangent par politesse. Finalement
rien ne change. Un pas en avant, un pas en arrière. Et
sur le quai de la gare les passagers attendent toujours le
même train qui n’arrive pas. Le train qui n’arrivera
jamais. Mon ministre à la radio, la journée s’annonce
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bien, pas de stabulation libre aujourd’hui. Les bestiaux
vont au parc et se soumettent à un élevage intensif et
sélectif.
Je zappe. Pas mal le slow. Je me laisse aller à rêver à
des plages de sable fin.
Tiens, je suis arrivée.
Je me gare. J’y suis.
Je prends mon cartable noir. Je vérifie mon portable,
en quête d’un message ultime qui m’obligerait à rentrer
chez moi, d’un message virtuel qui m’informerait d’une
grève des élèves. Rien. Pas de SMS. Pas de message. Je
me sens seule, abandonnée. Je dois y aller !
J’y vais !
L’école.
J’entre. Le long couloir est calme. Quelque part le
balai de la femme de ménage cogne contre les murs. Le
balai qui cogne dans un rythme régulier, apaise mon
angoisse. Bruit familier, presque inconscient, tant il est
ponctuel et cadencé. Je cale mes pas sur ce rythme. Je
marche presque en harmonie avec ce balai qui cogne et
qui m’encourage. Je marche, déterminée, vers ma classe.
Le bruit de mes talons emplit le vide monastique du
couloir. J’aime ce silence. J’aime ces lieux vidés de leurs
cris, de leur vie. Dans le bureau du directeur, le
téléphone sonne. Dans la salle des maîtres, j’entends le
râle rythmé du photocopieur qui crache ses copies.
J’entends les chuchotements mécontents d’un collègue.
J’entends le rire nerveux d’une autre. J’entends la clé
qu’on tourne dans une serrure et qui délivre une salle de
classe de sa torpeur nocturne pour la livrer à la vitalité
puérile d’un groupe d’enfants. J’entends le bruit des
chaises que l’on descend des tables. J’entends le
crissement régulier d’une craie sur un tableau. L’odeur
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du café frais titille mes narines. Les lumières sont
allumées dans le couloir et me guident comme un
papillon affolé jusqu’à la classe. Un tour de clé dans la
serrure grippée et la porte s’ouvre.
J’entre dans ma classe. Je suis seule. Je m’imprègne
de ses odeurs familières : craie, cuir, vieux papiers,
sueur, encre. Plus de cyclone, je suis bien.
Tout est rangé, chaque chose à sa place. Tout est
trié, classé, aligné, plastifié, affiché. Je pose mon cartable
sur le bureau. Je l’ouvre. Je sors mon portable, je le pose
sur le bureau à côté du cartable noir. Je vérifie comme
un automate les messages, les SMS. Toujours rien.
Toujours seule. Le monde extérieur est pour moi
inaccessible. Ma vie semble coupée de ce monde
extérieur, de l’autre monde. J’ai l’impression que plus
personne ne sait que j’existe, que plus personne ne sait
où me trouver, que plus personne ne veut me trouver.
Je suis prisonnière de ma culture, je suis prisonnière
du système. Je suis l’Education, je ne suis plus moi.
Pour eux je suis l’Institution. Je n’ai plus de vie, plus de
personnalité, plus d’ambition sauf celle de la réussite de
mes élèves. Je n’ai plus de droits, surtout pas celui d’être
une femme, une mère. Je suis la prof, l’enseignante, la
maîtresse. Je suis seule.
Je sors ma trousse, mes livres, les cahiers corrigés, la
préparation de classe. Mes gestes sont lents. Je m’assieds
au bureau. Devant moi les tables, en rangs d’oignons.
Les tables rangées, triées, classées, alignées. C’est ce que
l’on appelle la culture bio. Je savoure les derniers
instants de paix et de silence.
Je me lève. J’ouvre la fenêtre. J’observe.
Dehors, c’est la rue, la vie, les gens.
Dedans, c’est la classe, des vies, des enfants.
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Dehors, je suis une personne anonyme, inconnue,
une femme, une mère.
Dedans, je suis la prof, je suis la maîtresse, je suis
celle qui provoque, qui dérange, qui arrange. Mais
finalement qui suis-je ?
Dans la classe je vibre, je pleure, je ris, je tremble, je
rugis, je jouis d’elle, avec elle, pour elle. Je la respire, je
l’aime, je la déteste. Elle est là, jamais sans moi. Moi
jamais sans elle.
D’un geste brusque je referme la fenêtre. Je m’isole.
Je ne laisse pas entrer le monde, ni sa cacophonie dans
la classe.
J’avance jusqu’au tableau noir. Noir cauchemar de
mes élèves. Noirs désirs de réussite. J’ose à peine
imaginer ma vie sans ce tableau noir. Face à lui, comme
un miroir, il me renvoie une image froide et rigide qui se
meurt doucement. Il me rappelle mes peurs, mes doutes
d’enfant, quand petite je devais aller au tableau et que je
me trouvais seule devant les autres, devant le maître,
devant leurs moqueries, devant leur jugement.
Alors je redeviens pour un instant la petite fille
timide et maladroite. Alors je redeviens pour un instant
la petite fille modèle, celle qui n’osait pas, celle qui ne
parlait pas, celle qui ne criait pas. Je redeviens la gamine
qui pleurait en cachette dans les toilettes de l’école, celle
qui avait peur de mal faire, celle qui avait peur de tout.
Alors je redeviens pour un instant celle qui ne savait
pas. Seule devant mon tableau noir j’ai pitié de cette
gosse, j’ai pitié de moi.
Et pourtant, aujourd’hui, je suis celle qui doit savoir,
celle qui ne doit plus avoir ni peur, ni doute. Celle qui
ne doit plus avoir ni maladresse, ni timidité. Et
pourtant, seule devant mon tableau noir j’ai encore
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peur, j’ai encore mal et parfois dans les toilettes de
l’école, je cache mon chagrin, mes pleurs et mes
inquiétudes.
Aujourd’hui je suis devant mon tableau noir. Je passe
ma main sur sa surface lisse et froide. Des frissons me
parcourent. Il me provoque. Je prends la craie. Je
m’enivre de son odeur. Je fais glisser la craie blanche sur
ce tableau noir. Ça glisse, ça salit. Je trace un
gribouillage enragé. Ça défoule. J’aime. Personne ne m’a
vue. Toujours sous contrôle. Pas de dérapage. Pas de
crise de folie.
Un enseignant, c’est un spécialiste de la gestion des
émotions. Ne rien montrer, ne rien paraître, ne rien être.
Sur le tableau noir, petit à petit, les lignes se lient et se
délient, blanches et pures dans un petit crissement
exaltant. Sur le tableau noir, petit à petit s’écrivent des
mots, des phrases, des histoires. Sur le tableau noir, petit
à petit leur vie s’écrit, en lettres cursives blanches et
pures, que plus personne ne pourra effacer.
Mais déjà la cloche sonne. Intimité brisée. J’efface
rapidement les lettres blanches du tableau noir. J’efface
avec la paume de ma main. Mes mains sont sales, je les
essuie sur mon pantalon. Traces blanches sur le jean.
Traces d’amour et de haine. Salissures éphémères. Je les
laisse. Salissures blanches qui marquent mon être,
salissures blanches qui sont ma marque. Salissures
blanches, tatouages indélébiles qui marquent ma vie et
qui m’imprègnent à jamais de cette odeur si particulière.
Je sors dans le couloir animé. Les collègues affichent
un sourire de statue. Personne ne court. Gestes lents et
contrôlés. Démarche hésitante et traînante de profs peu
motivés. Gestes maîtrisés de maîtres fatigués.
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Nous descendons dans la cour. Bonjour, salut. On se
parle. On se raconte. On se rapproche, on se soutient.
On est les profs, les galériens de l’école. Les galériens
enchaînés à des rythmes, des rites, des conventions, des
objectifs, des normes. Les galériens, les forçats
modernes de la culture.
On arrive dans la cour. La cour. Le béton, le
goudron, les arbres, les gosses. La cour. Le bruit. Les
oreilles explosent, la tête tourne, le cœur s’emballe, la
rage bouillonne. Le bruit. Toujours ce bruit qui énerve.
Ils sont là. Tous là. On aimerait qu’ils n’y soient pas.
Même les parents sont là. Agrippés au portail. Petits
bisous avant de lâcher leur progéniture. Gros câlins
pour les plus chanceux. Dernières recommandations
pour d’autres. Ils sont là, les parents, inquiets, irrités. Ils
posent des questions, ils agressent avec leurs paroles
rudes, leurs mots abrasifs. Dès huit heures, ils nous
exaspèrent.
Huit heures on aimerait ne pas y être, mais on y va.
Huit heures la deuxième cloche retentit. Les rangs se
forment, dans le bruit. Ce bruit qui ne cesse plus, qui ne
cessera plus et qui résonne dans la tête comme un
essaim d’abeilles. Ils se rangent, oui ou non !
Ce n’est pas un rang. C’est un bruit !
Comme les coups d’un boxeur, ce bruit frappe et
cogne.
Pas de gants, pas de casque, combat inégal.
Les punitions tombent, l’adversaire n’est pas vaincu.
Il sort du ring. Passage chez l’arbitre. Il revient calmé, la
rage au cœur, pas anéanti.
Le directeur. Comme une traînée de poudre la
rumeur se répand. Il arrive. C’est un rang. Plus de bruit.
Il parle. Il exige : silence, respect des règles, discipline.
15
Le rang ronchonne. Le rang crache. Le rang s’agite.
Le rang bouscule. Les maîtres s’unissent à ce serpent
râleur et sournois. Un rang-serpent qui ondule. Le rang
bouge, se déplace. Le serpent pénètre le couloir vide,
l’emplit de sa chaleur, de ses odeurs, de son rythme,
frôle les murs, siffle et menace. La cour enfin se vide.
Silence.
Le bruit se déverse ailleurs. Le rang se sépare. La
rumeur se calme. Les couloirs se vident. Cour
silencieuse, couloirs muets.
Les portes se referment, resteront fermées.
Un mot : silence.
Tout devient secret. Rien ne filtrera des classes. Pas
de bruit. Ne faire aucun raffut ! Plus rien n’entre ni ne
sort. Les portes closes gardent une culture morte, une
pédagogie secrète.
Dans les classes la représentation commence, dans
un bruitage codifié. Le maître joue. Il maîtrise ses
gestes, sa langue, sa colère. Seul pendant six heures
derrière une porte close, devant des cervelles empâtées.
Il joue en solo. Il joue chaque jour la même pièce.
C’est le one-man-show de la pédagogie. Jamais
d’applaudissements. Souvent des critiques, des menaces.
Parfois un admirateur. Pas de filet. Le maître attend la
délivrance : la cloche.
Celle de dix heures. Les portes s’ouvrent, les
prisonniers de la culture sortent en hurlant. C’est
l’avalanche dans le couloir, la coulée s’arrête dans la
cour. Les profs s’arrachent à leurs cours avec délice,
juste le temps de passer aux toilettes, de prendre un café
et de fumer une cigarette. Ces plaisirs simples ne sont
pas pour moi aujourd’hui, pas le temps, je suis de
service. Je suis de surveillance de récré. Pas de vidange.
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Pas de café, la cigarette je m’en fiche, je ne fume pas !
La prochaine pause : midi.
Dans la cour, deux maîtresses, deux vessies pleines,
deux estomacs noués, cordes vocales enflées, yeux
fatigués, nerfs à vif, neurones affolés. Surveillance
active. Pas de communication. Pas le droit de s’asseoir.
Un maître à chaque coin de la cour. Pas d’accident. Pas
de bagarre. Faut gérer.
Une entrave au règlement le temps de discuter du cas
social dans la classe du collègue, du passage en
commission de la petite « pas futée » ou de l’enfant
martyre. De la psy peu disponible, du Rased (Réseau
d'Aides Spécialisées aux Elèves en Difficulté) trop
souvent inexistant, de la dernière inspection, des
prochaines vacances, de la nouvelle réforme, du
ministre et de ses fantaisies pédagogiques, de ses utopies
éducatives.
La sonnerie enfin libère de la corvée et replonge le
soliste dans la culture de ses jeunes plantes.
Les rangs se reforment.
Retour dans les classes, les portes se referment. Sur
les portemanteaux les vestes sont accrochées. Certaines
tomberont avant les autres, trop lourdes, pas à leur
place, pas dans les normes.
Deux heures avant la prochaine promenade.
Mais déjà la sonnerie de midi retentit. La sonnerie de
midi, celle de la libération. Les portes s’ouvrent. La
culture s’échappe, court, vocifère, bouscule. Le premier
round se termine.
Les maîtres, gestes lents, encore plus lents, s’en vont.
Ils s’en vont, se dissimulent avec hâte pas plus loin que
les toilettes. L’urine s’échappe chaude et bruyante. Ils
s’en vont pas plus loin que la porte principale.
Rendez17
vous avec la cigarette bienfaisante et apaisante. Moi je
file en salle des maîtres, la première à utiliser le four à
micro-ondes.
Un repas sur le pouce entre deux corrections et un
café en salle des maîtres. Moment de partage, de
discussion, de repli. Le ronronnement sournois du
photocopieur martèle les tympans et inflige aux
enseignants au repos une torture subtile.
Certains préfèrent rester dans leur classe, s’obligent
au silence, à l’isolement. Ils se cachent. Pansent leurs
plaies comme un animal blessé.
C’est le temps du recueillement.
Pas le temps pour des confidences.
La sonnerie du second round vient de retentir. Il faut
y aller, il faut en terminer.
Encore deux heures.
Dans la classe, les yeux rivés sur la montre, les
enfants ne sont pas les seuls à attendre la délivrance.
Comme un pantin je m’agite, j’explique, je réveille les
consciences, j’assomme à coups de science.
Mais qu’est-ce que je fais ?
Je pose des questions aux plantes mortes devant moi.
Je n’attends pas de réponses. Je pose les problèmes. Je
n’attends pas d’hypothèse, je n’attends pas de solution.
Comme une magicienne j’essaie de transmettre l’énergie
vitale à mes apprentis sorciers. Je me vide de mon
carburant, de mon essence qui se disperse dans la classe.
Gaspillage. Pas de recyclage possible.
La sonnerie de seize heures déchire le silence et
ramène la vie dans les yeux de mes élèves. Ils sortent
brutalement de leur coma artificiel.
A demain maîtresse !
A demain !
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