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Technologies de l'information et de la communication

160 pages
Parmi les pratiques qui contribuent à fédérer les jeunes, les pratiques médiatiques, notamment celles des technologies de l'information et de la communication (TIC), sont essentielles. Le rôle des médias désormais "traditionnels" est déjà bien connu : la télévision, la radio occupent aujourd'hui une grande place dans l'intégration des jeunes à la sphère juvénile. Ce numéro d'Agora jeunesse consacre un dossier à l'appropriation des médias numériques en Europe par les jeunes.
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Agora débats/jeunesses N° 46 E 4 TRIMESTRE 2007

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Hommage à Pierre Mayol

Pierre Mayol, membre du comité de rédaction de la revue, nous a quittés le dimanche 21 octobre 2007. Sa disparition a été brutale et nous a surpris alors que nous avions des échanges réguliers et qu’il était prévu un déjeuner de travail et de discussion pour nous mettre définitivement d’accord sur l’article1 qu’il avait donné à Agora dès juillet et retravaillé pendant les vacances. Pierre était un ami de longue date pour tous ceux qui, étant à l’INEP (l’institut qui a précédé l’actuel INJEP), ont eu l’occasion de travailler avec lui pour les « Cahiers de l’animation » dirigés par Geneviève Poujol ou au sein du réseau Jeunesses et sociétés créé en 1982 et qui réunissait des jeunes chercheurs sur les questions de jeunesse. Dès la création d’Agora débats/jeunesses en 1995, Pierre a été un membre actif du comité de rédaction, toujours présent, toujours prêt à « prendre sa part », ouvert à ceux qui affichaient d’autres convictions, d’autres références que lui. C’est ainsi qu’il avait dernièrement manifesté sa satisfaction de voir le comité de rédaction rajeuni et qu’il soulignait avec sa bienveillance habituelle la créativité, l’enthousiasme et le professionnalisme des jeunes après deux séances du nouveau comité. La solide formation de Pierre en philosophie, ethnologie, anthropologie, nourrie par ailleurs d’une immense culture littéraire classique, en faisait un humaniste rare à notre époque. Toujours à l’affût du sens des mots, des pratiques sociales, attaché à rendre visible l’invisible. Son travail dans les années 1974-1977 aux côtés de Michel de Certeau, avec Luce Giard et quelques autres, l’avait convaincu que la culture était plurielle, enracinée dans le quotidien. Coauteur avec Michel de Certeau et Luce Giard du tome II de L’invention du quotidien, il était attentif à ce que Michel de Certeau appelait le « murmure des sociétés ». Son intérêt pour les pratiques culturelles et artistiques, sa connaissance de ce champ, son érudition en ont fait l’un des experts du ministère de la Culture, recherché pour ses analyses et ses compétences. On lui doit des travaux sur la musique des jeunes, on lui doit aussi Les enfants de la liberté, paru en 1997 dans la collection « Débats Jeunesses », où il livre une analyse positive et optimiste sur les conditions d’autonomie et de liberté offertes aux jeunes dans le domaine de la culture. Proche de l’éducation populaire, il a travaillé avec les réseaux de militants et mené des travaux de capitalisation sur la vie associative culturelle pour le ministère de la Culture. Il a travaillé également comme expert pour le Commissariat général du Plan, pour le rapport « La création face au système de diffusion » (XIe Plan ) et pour le rapport de Jacques Rigaud « Pour une refondation de la politique culturelle ». Depuis quelques années, il était professeur associé à l’université de Bourgogne, et il ne cachait pas le plaisir qu’il avait à transmettre aux générations d’étudiants tout ce qui l’avait construit. Membre fidèle du comité de rédaction de la revue Esprit, Pierre était quelqu’un d’engagé. Engagé dans ses choix intellectuels, culturels et artistiques, engagé dans ses amitiés, engagé aussi dans sa foi chrétienne qu’il assumait parfaitement. On en trouvera trace dans l’article qu’il nous livre ici. Sa tolérance et sa bonté allaient de pair avec son exigence de rigueur intellectuelle et en faisaient un homme chaleureux, modeste, ouvert au débat. Il va nous manquer.
La rédaction
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« Religiosité, satanisme et gothisme chez les jeunes », p. 86.

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SOMMAIRE

AGORA N° 46 – 4E TRIMESTRE 2007
ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE Entretien avec Olivier Galland, réalisé par Francis Lebon et Chantal de Linares 6

DOSSIER
TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION : CONSTRUCTION DE SOI ET AUTONOMIE
Un dossier coordonné par Yaëlle Amsellem-Mainguy, Francine Labadie, Céline Metton INTRODUCTION Yaëlle Amsellem-Mainguy, Francine Labadie, Céline Metton JEUNES ET MÉDIAS NUMÉRIQUES EN EUROPE : APPROPRIATION ET ENJEUX ÉDUCATIFS Élisabeth Bevort-Brunder, Isabelle Bréda LES COLLÉGIENS ET LA TRANSMISSION FAMILIALE D’UN CAPITAL INFORMATIQUE Cédric Fluckiger LA COMMUNICATION JUVÉNILE À TRAVERS LES BLOGS DE LYCÉENS Hélène Delaunay-Téterel LES FANFICTIONS, NOUVEAU LIEU D’EXPRESSION DE SOI POUR LA JEUNESSE ? Sébastien François LE TÉLÉPHONE PORTABLE DANS LA VALLÉE DU FLEUVE SÉNÉGAL Hamidou Dia POUR EN SAVOIR PLUS

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RELIGIOSITÉ, SATANISME ET GOTHISME CHEZ LES JEUNES Pierre Mayol EN ATTENDANT DE « TROUVER SA PLACE » : LE CHÔMAGE-INTÉRIM DES JEUNES DIPLÔMÉS Christian Papinot

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ACTUALITÉ LIVRES
Comptes rendus de lecture Parutions

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AGENDA VEILLE INFORMATIVE
Recherche / Études / Formations Rapports officiels Sur le web

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130 142 144

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ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE
Entretien avec Olivier Galland, réalisé par Francis Lebon et Chantal de Linares
Au cours de cet entretien, Olivier Galland retrace son parcours de sociologue, depuis des études initiales qui l’ont amené à rencontrer des personnalités l’ayant marqué jusqu’à l’évolution plus récente de ses travaux. Il montre ainsi comment il a pu concevoir progressivement un modèle conceptuel de l’« entrée dans la vie ». Il aborde par ailleurs les débats sociologiques actuels et ouvre des perspectives de travail, notamment sur l’adolescence comme âge de la vie.
Olivier Galland Directeur de recherche au CNRS GEMAS MSH 54, boulevard Raspail 75006 Paris Courriel : ogalland@msh-paris.fr

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Agora : Olivier Galland, comment devient-on sociologue de la jeunesse1 ? Olivier Galland : Au préalable, je crois pouvoir dire qu’on ne choisit pas de devenir « sociologue de la jeunesse ». En tout cas, pas en ce qui me concerne. La vie professionnelle, comme la vie tout court, est faite de rencontres, de hasards, d’opportunités… que l’on saisit ou pas. Si je me suis orienté vers l’étude de la jeunesse, c’est parce qu’à la fin de mon DEA, en 1977, je suis rentré dans le centre de recherches que dirigeait à l’époque Jacques Delors à Dauphine et que j’ai été immédiatement associé à l’équipe qui menait une enquête sur les jeunes chômeurs. C’est ce travail de terrain (nous avons rencontré cent quatre-vingt-neuf jeunes chômeurs dans plusieurs régions de France) qui m’a donné le goût de la recherche et qui m’a conduit à m’intéresser à la question de la jeunesse. Agora : Quelle a été votre formation initiale ? Olivier Galland : J’ai un parcours de formation qui n’est pas linéaire et qui n’est, au départ, nullement sociologique. J’ai fait une maîtrise de gestion à Dauphine, au terme de laquelle j’ai entrepris un cursus de sociologie à Paris-V. Ensuite je suis revenu à Dauphine pour faire le DEA piloté par Jacques Delors, puis une thèse, que j’ai soutenue en 1981. Agora : Au cours de cette formation y a-t-il eu des rencontres intellectuelles marquantes à l’université ou ailleurs qui ont pu orienter vos recherches ultérieures ? Olivier Galland : La rencontre avec Jacques Delors a évidemment été une expérience passionnante et enrichissante. J’y ai appris la religion des faits, l’exigence de la clarté et l’ouverture à la pluridisciplinarité. J’y ai aussi appris l’exigence de pratiquer une science sociale qui ne soit pas seulement un exercice académique, mais qui donne également, sans renoncer à la rigueur scientifique, des outils pour la compréhension des sociétés contemporaines et éventuellement l’amélioration de leur fonctionnement. Dans l’équipe de Jacques Delors, à l’époque, il y avait aussi des personnalités intellectuelles de grande qualité, comme Pierre Rosanvallon qui nous a ouverts, moi et quelques autres jeunes chercheurs, à la lecture critique des travaux de sciences sociales et qui nous a permis de nous cultiver un peu, ce que l’université ne faisait pas très bien. Dans la suite de ma carrière, j’ai évidemment croisé d’autres personnalités marquantes. Je voudrais citer Odile Benoît-Guilbot qui travaillait au Groupe de recherches sociologiques à Nanterre (mon premier labo à mon entrée au CNRS en 1985) et qui m’a initié aux études quantitatives et m’a donné le goût, qui ne m’a pas quitté depuis, des enquêtes par questionnaire et de l’analyse des données statistiques (une tradition initiée par Durkheim et qui s’était un peu perdue à l’époque dans la sociologie française). J’ai fait, sous sa direction, ma première enquête par questionnaire auprès de lycéens à Elbeuf.
1 Olivier Galland est né en 1951, il est l’auteur, notamment, de Sociologie de la jeunesse (Armand Colin, coll. « U », Paris, 2007, 4e édition).

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Henri Mendras, directeur du Groupe de recherches sociologiques, puis le fondateur de l’Observatoire sociologique du changement (OSC) à la naissance duquel j’ai participé, en 1988, a évidemment été pour moi quelqu’un de très important. C’était d’abord une personnalité attachante, un mandarin à l’ancienne (voir son livre Comment devenir sociologue : souvenirs d’un vieux mandarin), mais aussi quelqu’un qui avait beaucoup d’humour, qui cultivait une forme de détachement aristocratique. C’était aussi un entrepreneur formidable qui avait le don de faire travailler les gens, de les faire se rencontrer et échanger. Comme Jacques Delors, même si c’était d’une manière différente, il voulait faire une sociologie qui permette de mieux comprendre les sociétés contemporaines, une sociologie de la connaissance pour l’action. Je me suis toujours reconnu dans cette manière de faire la sociologie qui ne correspond pas tellement au modèle français, plus porté vers la rhétorique et le formalisme critique. J’ai toujours été horriblement agacé par les travers du constructionnisme qui, dans le pire des cas, conduisent à produire des centaines de pages où on déconstruit et reconstruit l’objet à l’infini sans aboutir à aucun résultat tangible. Pour ma part, j’ai toujours eu envie de faire une sociologie qui aboutisse à quelques résultats mesurables même s’ils sont modestes. Une autre rencontre m’a marqué, celle de Philippe Besnard, qui nous a rejoint à l’OSC, dont il a pris la direction avant malheureusement de décéder prématurément. Philippe était un esprit caustique au regard critique acéré, mais aussi et surtout quelqu’un qui s’intéressait aux jeunes chercheurs, à l’affût des nouveaux talents qui pouvaient émerger dans la discipline. Lui aussi était un adepte fervent d’une sociologie positive, d’une sociologie qui produise des résultats. Agora : Quels ont été vos premiers travaux et recherches ? Dans quel contexte les avez-vous menés ? Olivier Galland : Comme je l’ai dit, mon premier travail de recherche a été l’enquête que nous avons menée avec Marie-Victoire Louis sur les jeunes chômeurs en 1977-1978. C’était un travail de terrain de grande ampleur. J’y ai découvert, avec un enthousiasme un peu naïf, il faut bien le dire, car on sortait là de la sociologie en chambre, certaines réalités sociales de la France contemporaine, par exemple en allant enquêter dans la cité minière de Briey en Lorraine. C’était un choc culturel pour un jeune Parisien d’origine aisée, avant d’être un apprentissage sociologique. J’en garde un souvenir très fort. Agora : Comment passe-t-on d’un objet délimité comme les jeunes chômeurs (ou autre) à un questionnement d’ensemble sur la jeunesse ? Olivier Galland : Pour expliquer ce passage, il faut parler du groupe Jeunesses et sociétés que nous animions avec Gérard Mauger, Jean-Charles Lagrée, Pierre Mayol et quelques autres. Ce groupe informel qui rassemblait des chercheurs d’horizons très divers travaillant sur les questions de jeunesse dans les années 1980-1990 a été un lieu de débats et d’animation intellectuelle. C’est dans les discussions et les échanges au sein de ce groupe que j’ai commencé à réfléchir à la jeunesse comme catégorie sociologique en ayant l’idée d’y réfléchir en

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termes de passage et d’articulation des calendriers professionnels et familiaux, idée qui paraît évidente aujourd’hui, mais qui ne l’était pas tellement à l’époque où le débat se focalisait autour des approches culturalistes, pour y adhérer ou les critiquer. C’était donc un déplacement assez fort de la problématique. Cela m’a conduit à l’idée de faire un petit livre synthétique rassemblant les connaissances sur les jeunes, que j’ai publié dans la collection « Repères » pour la première fois en 1984 et qui a été plusieurs fois réédité depuis. Un autre moment important qui C’est dans les discussions et a contribué à structurer le milieu les échanges au sein de ce groupe et les problématiques a été le colloque organisé au ministère de que j’ai commencé à réfléchir à la Recherche en décembre 1985 la jeunesse comme catégorie sociologique (publié aux éditions du Centre de en ayant l’idée d’y réfléchir en termes recherche interdisciplinaire de de passage et d’articulation des Vaucresson sous le titre Les jeunes calendriers professionnels et familiaux. et les autres). Agora : Quel regard portez-vous sur l’ensemble de vos travaux ? Quelle a été votre évolution dans la façon de problématiser la place de la jeunesse dans les âges de la vie ? Olivier Galland : Ma problématique s’est construite en grande partie en réaction à l’oukase bourdieusien, le fameux « La jeunesse n’est qu’un mot », c’est-àdire la jeunesse n’est qu’une catégorie idéologique produite par les stratégies concurrentes des classes d’âge en compétition. Cette idée m’a semblé immédiatement extrêmement réductrice et contradictoire avec beaucoup de faits sociaux qui montraient que la jeunesse était un acteur de la vie sociale. Il est vrai que Bourdieu s’était déjà complètement fourvoyé avec Les héritiers qui voulait montrer, quelques années avant 1968, que le groupe étudiant n’avait aucune consistance sociale ! Mais ce nominalisme concernant la jeunesse était tout simplement contraire au simple bon sens : à l’évidence les positions sociales occupées par les jeunes, dès qu’on les examine sous l’optique du cycle de vie, ne sont pas les mêmes que celles occupées par les adultes. Cela devait donc conduire à construire une sociologie de ce groupe social, sauf à considérer comme Durkheim le pensait à propos des enfants que les jeunes appartiennent à un monde infrasocial. La grande accusation en provenance des tenants de la sociologie critique était celle d’essentialisme ou de naturalisme. Cela voulait dire qu’à leurs yeux, parler des jeunes revenait à construire une essence de la jeunesse atemporelle et totalement détachée de toute détermination sociale. Mais dès le départ, je me suis demandé pourquoi il en serait ainsi. Pourquoi parler des jeunes conduirait-il à renoncer à en parler sous différents angles historiques et pourquoi cela interdirait-il de prendre en compte toute la gamme des situations sociales ? Cela me semblait absurde. Mais la meilleure réponse venait de la sociologie américaine des âges de la vie, et notamment des travaux de Mathilda Riley qui m’ont beaucoup influencé et que j’ai découverts à la fin des années 1980. Dans cette problématique, la jeunesse est pensée comme un passage du cycle de vie et comme un moment de préparation

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à l’exercice des rôles sociaux de l’âge adulte. C’est tout simplement l’idée très classique, et ô combien sociologique, de la socialisation, c’est-à-dire de l’apprentissage des modèles de rôles adultes. Les travaux des anthropologues et des historiens, à travers l’étude des rites de passage, ceux des démographes, avec l’étude des calendriers professionnels et familiaux et de leur articulation (je pense aux travaux de Catherine Gokalp du début des années 1980, Quand vient l’âge des choix), apportaient aussi beaucoup d’éléments à cette proIl m’est apparu alors que la jeunesse blématique de la jeunesse comme ne se définissait plus tellement passage vers l’âge adulte. par la discontinuité avec les âges qui L’ensemble de ces influences l’encadrent, mais qu’elle établissait m’a conduit à construire un modèle plutôt une continuité entre eux, parce conceptuel de « l’entrée dans la vie adulte », pensée à la fois comme que le passage de l’adolescence à l’âge l’articulation de seuils de passage adulte devenait un processus progressif. s’effectuant sur deux axes principaux (scolaire/professionnel et résidentiel/familial) et comme un modèle de socialisation fonctionnellement adapté à cette combinaison de seuils. Dans un premier temps cela a débouché sur la proposition de penser la jeunesse comme « un nouvel âge de la vie » (titre d’un article que j’ai publié dans la Revue française de sociologie en 19902) en partant du constat de la déconnexion des seuils de passage et de la constitution d’une nouvelle phase intermédiaire de la vie entre l’enfance et l’âge adulte. En même temps, je proposais de lire ces transformations comme étant articulées à un nouveau modèle de socialisation fondé sur « l’expérimentation ». Par la suite, j’ai fait une réévaluation critique de cette façon de penser la jeunesse comme une période clairement distincte des âges qui l’encadrent. Poussée à son terme, cette façon de penser la jeunesse pouvait se comprendre comme une prolongation de l’approche parsonnienne de l’adolescence vue comme une phase d’irresponsabilité. C’est probablement dans cet esprit que certains chercheurs parlaient à cette époque de postadolescence. Mais les travaux menés à la fin des années 1990, notamment avec les enquêtes « Jeunes » de l’INSEE, avaient montré que cette vision d’une jeunesse prolongeant délibérément l’irresponsabilité adolescente ne tenait pas. Ils montraient par exemple que les jeunes n’avaient pas continué la cohabitation avec les parents audelà de ce qui était induit par la prolongation des études. Il fallait donc se rendre à l’évidence : le modèle Tanguy 3 n’avait pas de consistance sociologique. Il m’est apparu alors que la jeunesse ne se définissait plus tellement par la discontinuité avec les âges qui l’encadrent, mais qu’elle établissait plutôt une continuité entre eux, parce que le passage de l’adolescence à l’âge adulte devenait un processus progressif. À cet égard, le départ de chez les parents est l’exemple le plus parlant : on ne quitte plus ses parents en une seule fois et de manière définitive, on le fait progressivement en accédant par étapes à des statuts résidentiels qui se rapprochent peu à peu de l’indépendance pleine et entière. Il me semble que c’est
GALLAND O., « Un nouvel âge de la vie », Revue française de sociologie, no 4, vol. XXXI, 1990, pp. 529-550. 3 Titre du film d’Étienne Chatiliez (2001) : Tanguy, à 28 ans, habite encore chez ses parents…
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cette progressivité qui définit fondamentalement la jeunesse moderne, même si elle prend des formes très différentes selon les pays européens. L’expérimentation ce n’est donc pas l’expérimentation de la jeunesse comme un âge séparé du reste du cycle de vie, et presque séparé de la société, c’est celle des éléments de statuts et de l’apprentissage des rôles qui vont conduire par étapes à la vie adulte. Agora : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’ensemble de votre œuvre ? Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé ? Quelles ont été les complicités intellectuelles, les rencontres, les lectures qui vous ont fait évoluer ces vingt dernières années ? Olivier Galland : « Œuvre » serait prétentieux. J’ai fait un travail honnête de chercheur en proposant une « théorie à moyenne portée » comme disait Merton. Ce qui m’intéresse d’abord, c’est l’étude du changement social. Toutes les sociétés évoluent constamment, ces évolutions ne sont d’ailleurs pas linéaires, les sociétés ne se dirigent pas inexorablement et toutes au même rythme vers la modernité, il y a des pauses, des retours en arrière, des voies de traverse. Mais elles changent et l’aspect passionnant du métier de sociologue c’est d’être à l’affût de ces changements, de les décrypter et d’essayer d’en comprendre le sens. C’est pour ça que je n’ai jamais été attiré par la sociologie de la reproduction : ce qu’elle dit n’est pas faux, mais c’est limité et restrictif (et ça finit forcément par être répétitif), et ça ne permet pas de comprendre le changement. Henri Mendras a été, de ce point de vue, un grand sociologue de l’analyse du changement social. Agora : Comment situez-vous vos travaux sociologiques dans la sociologie contemporaine ? Olivier Galland : Je ne sais pas trop comment répondre à cette question. Je ne suis pas un sociologue d’« école » ou de chapelle. Je ne crois pas appartenir à un courant particulier ; je tente simplement de faire une sociologie positive, une sociologie qui dans son domaine essaie de faire un peu progresser la connaissance en essayant d’aboutir à la production de quelques résultats tangibles et vérifiables. Je regrette simplement qu’en France les méthodes quantitatives soient si peu répandues et si peu utilisées (même si ça commence à changer, voir par exemple la thèse de Cécile Van de Velde qui mêle heureusement méthodes quantitatives et qualitatives). Pour moi, il n’y a évidemment pas de querelles de méthode : tous les instruments méthodologiques sont utiles et c’est une des particularités heureuses de la sociologie de pouvoir jouer sur toute cette palette d’instruments – entretiens, enquêtes, traitements de données, observation directe, analyse documentaire. Agora : Pouvez-vous évoquer quelques sociologues ayant abordé les questions de jeunesse avec qui vous êtes en débat ? en désaccord ? et sur quels points ? ou au contraire avec qui vous ouvrez des pistes communes ?

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Olivier Galland : Le débat et la contestation des théories en place font partie de la vie scientifique. Heureusement que les chercheurs ne sont pas toujours d’accord entre eux ! Ce que j’ai proposé est critiqué et le sera. C’est tout à fait normal et c’est sain. Je porte d’ailleurs moi-même un regard critique sur mes propres travaux comme je l’ai expliqué. Ça ne veut pas dire que je suis toujours d’accord avec ces critiques ou avec ce que proposent mes collègues dans le champ des études sur la jeunesse. Deux exemples : j’ai constaté qu’on caricaturait et déformait parfois mes travaux en les présentant comme relevant d’une approche purement statutaire. C’est évidemment faux : j’ai toujours voulu articuler l’approche en termes de calendriers à une sociologie des Dans une certaine mesure, l’adolescence modèles de socialisation et à une apparaît à son tour comme un nouvel sociologie des rôles sociaux, égaleâge de la vie dont la définition ment à une sociologie des âges de pourrait être l’autonomie (des goûts, la vie. Par ailleurs, je suis en désacdes déplacements et des fréquentations) cord avec des sociologues comme Louis Chauvel4, qui présente une sans l’indépendance (économique). image catastrophiste de la jeunesse française. Louis Chauvel a écrit une très bonne thèse et un très bon livre sur les générations, mais il a ensuite forcé le trait. Je ne crois pas du tout qu’il y ait une coupure générationnelle radicale dans la société française, même s’il est tout à fait vrai que l’entrée dans la vie active de la jeunesse est plus difficile en France que dans d’autres pays européens. Plutôt qu’à un complot générationnel, ces débuts, plus difficiles en France qu’ailleurs, renvoient à une organisation du marché du travail (ce que Hans-Peter Blössfeld a appelé les « systèmes d’emploi fermé » dans un excellent livre5 sur l’impact de la mondialisation sur l’entrée dans la vie). Ensuite, l’essentiel du débat porte sur la question de savoir si les débuts difficiles de la jeunesse sont le résultat d’un retard dans le développement des carrières (qui sera rattrapé par la suite) ou la manifestation d’un handicap durable (qui ne sera jamais rattrapé). Il me semble que quelques recherches (par exemple celles menées par Malik Koubi dans le cadre de l’INSEE) valident plutôt l’hypothèse du retard. Ça ne veut pas dire que ça ne pose pas de problème. Mais ils sont de natures assez différentes selon qu’on les analyse comme un profond clivage générationnel ou comme le résultat de la transformation durable de la phase de transition. Et puis il me semble que l’accent mis sur la fracture générationnelle contribue à faire passer au second plan la fracture qui traverse l’intérieur même de la jeunesse en fonction du niveau d’études. Cette fracture me semble aujourd’hui la principale. Agora : Quels sont vos recherches en cours ? vos projets éventuels ? les problématiques qu’il est nécessaire selon vous de creuser ?

Voir l’entretien avec Louis Chauvel, « Les oubliés de demain », paru dans Agora débats/jeunesses, no 45, 3e trimestre 2007. 5 BLÖSSFELD H.-P., KLIJZING E., MILLS M., KURZ K. (eds), Globalization, Uncertainty and Youth in Society, Routledge, Londres (Royaume-Uni)/New York (États-Unis), 2005.
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Agora : Dernière question, quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait devenir sociologue (lectures, pratiques de terrain, orientations, etc.) ? Olivier Galland : S’il veut devenir sociologue (ce qui est un parcours à risques, car il y a peu d’élus), je lui conseillerais d’abord de devenir, autant que faire se peut, un sociologue professionnel, c’est-à-dire qui maîtrise parfaitement toutes les méthodes de l’enquête et de l’analyse des données qualitatives et quantitatives. Je crois que la sociologie peut et doit être un métier avant d’être un exercice intellectuel. Je crois que dans une société de plus en plus complexe où les décisions ne peuvent plus se prendre comme de simples oukases technocratiques, on aura besoin de professionnels bien formés en capacité d’analyser la société avec des méthodes performantes et validées.

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Olivier Galland : Ayant été nommé récemment à la tête du comité scientifique de l’Observatoire de la vie étudiante, je vais consacrer pas mal de mon temps dans les mois et les années qui viennent à l’analyse des modes de vie et des conditions de vie des étudiants. Et puis je reste ouvert, comme au début de ma carrière, aux opportunités qui se présentent. J’ai récemment publié un article sur les stigmatisations corporelles dont les jeunes se déclarent être victimes, j’ai participé avec d’autres collègues à une enquête auprès des jeunes d’Aulnay-sousBois, revenant ainsi, avec beaucoup de plaisir d’ailleurs, à des travaux qualitatifs que j’avais délaissés depuis de nombreuses années. La vie sociale est foisonnante et même si les sociologues doivent bien sûr s’efforcer de construire un projet intellectuel, ils doivent être prêts aussi je crois à s’investir dans des sujets qu’on n’attendait pas ou dans ceux qui sont proposés par l’évolution de la société ellemême. Sur le plan des études de jeunesse, il me semble qu’il y a un sujet qui apparaît, c’est celui de l’adolescence. On voit au fond que la jeunesse s’allonge par les deux bouts : elle est plus tardive, mais elle est aussi, d’un autre point de vue, plus précoce, et l’adolescence, jusque-là monopole des psychologues et des psychiatres, devient un sujet pour la sociologie. Dans une certaine mesure, l’adolescence apparaît à son tour comme un nouvel âge de la vie dont la définition pourrait être l’autonomie (des goûts, des déplacements et des fréquentations) sans l’indépendance (économique).

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DOSSIER

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a jeunesse est une catégorie floue, dont les limites et les contours évoluent selon les époques et les sociétés. Loin d’être un fait démographique ou juridique figé, elle peut se définir comme un « fait sociable instable1 ». Les rôles sociaux attribués aux jeunes ont varié au fil du temps et des lieux. Dès lors, quand ils tentent de la définir, les historiens, démographes et sociologues se heurtent à des difficultés multiples : quels critères retenir, biologiques, culturels, juridiques ? La situation de l’éphèbe grec est difficilement comparable à celle du jeune citadin français du XXIe siècle par exemple. Les tentatives de délimitation sont aujourd’hui d’autant plus compliquées que les seuils qui permettaient de marquer le passage de la jeunesse à l’âge adulte ne sont plus pertinents en raison de leur désynchronisation (entrée dans la vie active, mise en couple, arrivée du premier enfant…)2. Pourtant, malgré toutes ces difficultés, il est un point d’accord entre les chercheurs : la jeunesse est un statut transitoire, intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte, et scandé par une succession d’apprentissages et de tâtonnements. Elle est aussi une période pendant laquelle se jouent des pratiques spécifiques, aussi bien en termes de sociabilité qu’en termes culturels3. Il est des « manières » d’être jeune, aussi bien des manières de se vêtir, d’écouter la radio que de configurer son groupe de pairs… Toutes ces pratiques, si elles tiennent souvent à des détails parfois peu tangibles, donnent en fait une consistance sociale à la jeunesse : elles permettent aux jeunes de puiser dans un socle de valeurs et de références qui leurs sont communes, spécifiques et fédératrices. Ainsi Talcott Parsons4, aux États-Unis
LEVI G., SCHMITT J.-C., Histoire des jeunes en Occident, Le Seuil, coll. « L’univers historique », Paris, 1996. 2 GALLAND O., CAVALLI A., L’allongement de la jeunesse, Actes Sud, coll. « Changement social en Europe occidentale », Arles, 1993. 3 BIDART C., L’amitié, un lien social, La Découverte, Paris, 1997. 4 PARSONS T., « Age and Sex in the Social Structure of the United States », American Sociological Review, no 5, vol. VII, 1942.
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dès les années 1940, et Edgar Morin5, en France dans les années 1960, insistaient déjà sur le rôle majeur de la « culture jeune » dans la construction de la jeunesse comme âge de la vie et comme catégorie différente de l’enfance et de l’âge adulte… Parmi les pratiques qui contribuent à fédérer les jeunes, les pratiques médiatiques, notamment celles des technologies de l’information et de la communication (TIC), sont essentielles. Le rôle des médias désormais « traditionnels » est déjà bien connu : la télévision6, les jeux vidéo7 ou la radio8 occupent aujourd’hui une grande place dans l’intégration des jeunes à la sphère juvénile. Lorsqu’ils choisissent leurs programmes, les jeunes le font largement en fonction de leurs pairs : ces programmes leur servent de supports pour discuter les rôles sociaux et sexués à tenir. L’industrie médiatique ne s’y est d’ailleurs pas trompée et leur dédie aujourd’hui un très large ensemble de programmes spécifiques. Après la radio et la télévision, les TIC, notamment le téléphone portable et Internet, occupent une place importante dans la construction de références communes à la sphère juvénile. En effet, ces outils sont dotés de services inédits, tant dans l’accès à l’information que dans l’accès à la communication, qui font toutes leurs spécificités. Avec l’arrivée d’Internet, par exemple, il est devenu bien plus facile d’accéder et d’échanger des contenus culturels déposés par ses pairs ; ou encore de dialoguer librement avec eux par SMS ou par messagerie instantanée. Tout ceci a contribué à modifier les modalités de sociabilité et plus largement de socialisation des plus jeunes : ces derniers ont par exemple développé des formats culturels et de communication propres, tels que le langage SMS et le chat, qui les distinguent des adultes9. Dans ce contexte, il est apparu important, entre autres, de compléter les travaux universitaires français récents10 qui s’intéressent au rôle du téléphone portable dans la socialisation horizontale, familiale, scolaire ou encore politique des jeunes adolescents et des jeunes adultes.
MORIN E., L’esprit du temps : essai sur la culture de masse, Grasset, coll. « La galerie », Paris, 1962. PASQUIER D., La culture des sentiments : l’expérience télévisuelle des adolescents, Maison des sciences de l’homme, coll. « Ethnologie de la France », Paris, 1999. 7 OCTOBRE S., Les loisirs culturels des 6-14 ans, La Documentation française/ministère de la Culture et de la Communication, Département des études et de la prospective, coll. « Questions de culture », Paris, 2004. 8 GLEVAREC H., « Le moment radiophonique des adolescents : rites de passage et nouveaux agents de socialisation », Réseaux, no 119, 2003. 9 Notamment parce qu’ils ont des compétences supérieures à leurs parents dans ce domaine. Ayant grandi avec les évolutions médiatiques et technologiques, ils ont développé une « culture de l’écran » qui les distingue de leurs parents. 10 Parmi les travaux les plus récents abordant de près ou de loin la question, on pourrait citer : CARDON D., GRANJON F., « Éléments pour une approche des pratiques culturelles par les réseaux de sociabilité », in DONNAT O., TOLILA P. (dir.), Le(s) public(s) de la culture : politiques publiques et équipements culturels, Presses de Sciences-Po, Paris, 2003 ; PASQUIER D., Cultures lycéennes : la tyrannie de la majorité, Autrement, coll. « Mutations », Paris, 2005 ; plus spécifiquement, sur les moins de 15 ans : CLEMI, « Mediappro – Appropriation des nouveaux médias par les jeunes : une enquête européenne en éducation aux médias », 2006 ; MARTIN O., « L’Internet des 10-20 ans : une ressource pour une communication autonome », Réseaux, no 123, 2004 ; METTON C., « Les usages de l’Internet par les collégiens : explorer les mondes sociaux depuis le domicile », Réseaux, no 123, 2004 ; OCTOBRE S., Les loisirs culturels des 6-14 ans, op. cit.
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INTRODUCTION

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DOSSIER
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L’article d’Élisabeth Bevort-Brunder et d’Isabelle Bréda campe le décor. Prenant appui sur la recherche Mediappro, à caractère quantitatif, conduite en Europe et au Québec en 2006, il s’intéresse tout d’abord aux usages d’Internet et du téléphone portable chez les jeunes Européens (neuf pays étudiés) de 12 à 18 ans. Ce panorama comparé souligne de très fortes convergences dans l’usage, désormais généralisé, de ces outils par cette tranche d’âge. Ceux-ci constituent des vecteurs importants de socialisation, dans la mesure où ils servent avant tout à communiquer avec des amis et à se positionner dans des réseaux relationnels. L’étude pointe la diversité des usages des TIC au Québec et à travers les différents pays européens. Mais la question principale reste l’appropriation des médias numériques à l’école et au domicile. Le constat est clair : c’est dans la sphère familiale que s’opèrent les premiers apprentissages d’Internet à travers des échanges. À l’école, les usages d’Internet sont plus rares, encadrés par des contraintes réglementaires. L’appropriation d’Internet reste donc parcellaire. L’article de Cédric Fluckiger s’intéresse précisément à la manière dont s’opèrent les transmissions dans le cadre familial. Il permet de saisir la nature des compétences transmises et met en lumière les stratégies de reconnaissance d’une identité jeune au sein de la famille. L’auteur utilise avec profit deux théories sociologiques : la première est celle de Pierre Bourdieu, à travers le concept de capital culturel, ici le capital informatique. Ainsi, il rend compte des inégalités d’accès, d’usages et de compétences. La seconde est celle de François de Singly sur la construction identitaire des jeunes. L’auteur montre ainsi que la famille est davantage un lieu d’individualisation du rapport aux technologies de l’information qu’une instance de transmission de compétences. À travers l’exemple précis des blogs, Hélène Delaunay-Téterel appréhende les pratiques médiatiques juvéniles et le processus d’autonomisation car les usages des blogs favorisent une communication continue autour de la vie collective des adolescents. L’auteure établit quatre formats de communication : le principal est dédié à la présentation de soi et à la mémorisation d’événements communs, et les trois autres visent à partager des goûts, des intériorités et des idées. Tous ces « formats relationnels » présentent la caractéristique d’être sous-tendus par une bipolarité entre conformisme et authenticité. Par exemple, la présentation des proches et des activités communes permet d’appréhender le processus permanent de construction du réseau social personnel de l’adolescent, ici lycéen. Le partage des intériorités permet, quant à lui, de partager publiquement son intimité, ses joies, ses amours, ses souffrances. Le partage des idées, bien plus rare, constitue un moyen de se forger son propre point de vue en questionnant ses pairs sur des faits d’actualité. Loin de relater simplement des activités ancrées dans le quotidien, le blog apparaît donc comme une scène d’importance dans la construction des identités adolescentes (théorie des liens forts et des liens faibles de Mark Granovetter11).
GRANOVETTER M., « The strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, vol. LXXVIII, 1973, pp. 1360-1380.
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