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Témoignage honoris Causa

De
336 pages
Ce livre reproduit les discours prononcés par trente-huit personnalités lorsque leur a été octroyé le doctorat honoris causa de l'Université catholique de Louvain. Les thèmes abordés reflètent les préoccupations de l'université et de la société d'aujourd'hui : l'éducation, la spiritualité, la paix et les droits de l'homme, la pauvreté, l'engagement politique, l'Europe et l'économie durable. Ces textes offrent des pistes de réflexion et d'action pour une société meilleure.
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Témoignages Témoignages
honoris causa honoris causa
Depuis son arrivée à Louvain-la-Neuve en 1972, l’Université
catholique de Louvain a octroyé le doctorat honoris causa,
sa plus haute distinction, à quatre-vingt-deux personnalités
issues de trente-trois nations différentes. Nombre d’entre
elles ont livré à cette occasion un témoignage qui révèle leur
humanisme, leur vision du monde et leur espoir.
Ce livre reproduit trente-huit discours dont les thèmes
Marcel Crochet (ed.)refètent les préoccupations majeures de l’université et de la
société d’aujourd’hui : l’éducation, la spiritualité, la paix et
les droits de l’homme, la pauvreté, l’engagement politique,
l’Europe et l’économie durable. Ils ont été prononcés par des
présidents d’instances internationales, Premiers ministres,
académiciens et écrivains illustres, mais aussi par quelques
héros dont l’action silencieuse est moins connue du grand
public.
Qu’ils aient été écrits il y a dix, vingt ou trente ans, ces
textes profonds n’ont pris aucune ride et offrent des pistes
de réfexion et d’action pour une société meilleure.
Ces témoignages ont été rassemblés et édités par Marcel
Crochet, membre associé de l’Académie royale de Belgique et
recteur honoraire de l’Université catholique de Louvain.
35 € - 37,50 € hors Belgique et France
www.editions-academia.be ISBN : 978-2-8061-0097-9
Marcel Crochet (ed.) • Témoignages honoris causa
Acteurs pour l’université

Témoignages
honoris causa


Édités par Marcel Crochet


Témoignages honoris causa


Marguerite Barankitse • Tahar Ben Jelloun
Hélène Carrère d’Encausse • Jean-Marie Cavada
André Chouraqui • Partha Dasgupta • Jean-Luc Dehaene
Jacques Delors • Maria de Lourdes • Esther Duflo
Roger Etchegaray • Pierre Harmel • Tim Jackson
Boutros Boutros Ghali • Felipe Gonzáles • Theodore Hesburgh
Lionel Jospin • Pascal Lamy • André Louf • Amin Maalouf
Yehudi Menuhin • Khalida Messaoudi • Taslima Nasreen
Romano Prodi • Duong Quynh Hoa • Andrea Riccardi
Aung San Suu Kyi et Michael Aris • Stephen Schneider
Jacob Schramm • Jorge Semprun • Michel Serres
Émile Shoufani • Joseph Stiglitz • Francisco van der Hoff
Herman Van Rompuy • Luc Weber • Elie Wiesel
Muhammad Yunus


Édités par Marcel Crochet


Acteurs pour l’université

Louvain-la-Neuve 2013


Démocratisation, expansion, globalisation..., autant de défis à l’entame
du nouveau millénaire au cœur d'une société en évolution constante.
Pour y répondre, l’Université de Louvain s’est appuyée depuis sa
refondation en 1968 sur de nombreux acteurs dans la ligne de ce
qu’indiquait déjà le duc de Sully à Henri IV : « il n'est de richesse que
d'hommes ».
Qui sont ces acteurs ? Comment ont-ils perçu ces défis et en ont-ils
évalué les enjeux ? Quelles lignes d'action ont-ils proposées ? Quelles
priorités ont-ils privilégiées ? Quelles difficultés ont-ils dû affronter ?
Quels ont été leurs succès et leurs échecs ? Telles sont quelques-unes
des questions sur lesquelles seront invités à revenir chacun de ces
« Acteurs pour l'université ».









Couverture : Andrea Riccardi, Marguerite Barankitse et Émile Shoufani,
le 2 février 2004. Photo : Philippe Molitor.

D/2013/4910/11 ISBN 978-2-8061-0097-9
© Harmattan-Academia s.a.
Grand-Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé
que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants
droit.

www.editions-academia.be Le doctorat honoris causa
À l’instar de nombre de ses consœurs dans le monde, l’Université
catholique de Louvain octroie le doctorat honoris causa à des per-
sonnalités d’exception. La cérémonie de remise des insignes est géné-
ralement associée à la fête de l’Université qui célèbre le 2 février la
Vierge, Siège de la sagesse. Depuis son arrivée à Louvain-la-Neuve en
1972, l’UCL a octroyé quatre-vingt deux doctorats honoris causa.
Il s’agit ici des doctorats de l’Université et non des Facultés qui, dans
leur domaine d’enseignement et de recherche, ont la possibilité
d’honorer des scientifiques reconnus pour leur éminente contri-
bution.
La décision revient au Conseil académique, formé du Conseil rectoral,
1des doyens et des représentants des corps , et du Conseil d’adminis-
tration. Depuis vingt-cinq ans cependant, les suggestions ont de plus
en plus été émises par la communauté universitaire. C’est la raison
pour laquelle le Conseil académique a jugé utile en 2002 d’expliciter
les conditions d’octroi du doctorat honoris causa. « C’est la plus
haute distinction conférée par l’Université catholique de Louvain. Elle
a le privilège de l’octroyer en tant qu’institution qui se consacre à la
découverte, à la transmission et à la préservation des connaissances.
L’octroi d’un doctorat honoris causa relève à la fois de la volonté
d’honorer une personnalité et de la faire valoir en tant que modèle
auprès de la communauté universitaire et tout particulièrement des

1 La composition du Conseil académique a connu des changements récents liés à
l’évolution de la structure de l’université.
Le doctorat honoris causa 5 étudiants. Le choix des docteurs honoris causa permet à l’Université
d’affirmer les valeurs qu’elle défend. Cette distinction est attribuée à
des personnalités que l’UCL reconnaît pour la qualité exceptionnelle
de leur engagement social ou politique, de leur pensée, de leur
rayonnement culturel, de leur recherche scientifique ou de leur
action éducative. Elles appartiennent indifféremment au monde
universitaire, politique, social et culturel, de l’entreprise ou d’autres
secteurs de la société. Ce doctorat n’est jamais attribué pour remer-
cier une personne d’un mécénat au profit de l’université ou pour l’y
encourager. »
Ce texte dit bien qu’il s’agit à la fois d’honorer des personnalités, de
les donner en exemples aux étudiants et de défendre des valeurs.
Mais quelle est l’origine de ces doctorats honoris causa qui,
aujourd’hui et partout dans le monde, permettent aux universités
d’aller au-delà de leurs compétences d’enseignement et de recherche
et de mettre en évidence celles et ceux qui défendent les valeurs qui
leur sont chères ? Quelle est l’identité de celui qui, à Louvain, fut le
premier bénéficiaire de cette distinction ? Ce sont des questions bien
légitimes pour l’UCL, héritière de l’Université de Louvain créée en
1425. Il faut pour y répondre se placer dans le contexte de l’université
médiévale où le doctorat honoris causa connut des significations
multiples et aurait aussi bien pu s’appeler doctorat utilitatis causa.
De la Renaissance à 1972
Pour les historiens d’Oxford, « l’histoire de l’octroi de diplômes hono-
rifiques est plutôt obscure. Au Moyen Âge, la possession d’honneurs
académiques avait une grande valeur pour ceux qui cherchaient une
promotion dans l’Église ou l’État. Alors qu’une dispense partielle des
exigences statutaires pour l’obtention de diplômes était un processus
ordinaire, il s’en suivit naturellement que, dès ses débuts, l’université
fut occasionnellement obligée d’octroyer une dispense de toute exi-
gence statutaire et d’honorer des personnes indignes d’une promo-
tion académique. De telles distinctions doivent dès lors être considé-
6 Témoignages honoris causa rées comme des dispenses plutôt que des diplômes délivrés pour une
2cause honorable, ce qui a toujours été leur justification. »
Ce texte fait allusion à ce que l’on appelait les doctores bullati.
« À l’origine, les diplômes étaient simplement des licences pour pou-
voir enseigner un sujet ou un ensemble de sujets, et on suppose qu’il
fallut un certain temps avant qu’ils ne soient sollicités ou considérés
comme des honneurs par des personnes qui n’avaient pas l’intention
d’enseigner. Néanmoins, certains souhaitaient obtenir la licence sans
devoir résider dans une université, et la légitimité de ce désir était
dans certains cas reconnue par les milieux les plus élevés. Dans
l’Europe médiévale, le pape et l’empereur avaient le pouvoir discré-
tionnaire d’examiner le cas de personnes qui n’avaient pas de relation
avec l’université. […] Il ne s’agissait pas de diplômes honorifiques au
3sens où nous les entendons aujourd’hui. » Mais cette pratique a
évolué. « Lorsque les souverains honoraient de leur visite une univer-
sité, il devint habituel d’octroyer des diplômes à des membres choisis
de la cour et il faut bien les considérer comme honorifiques. […]
À l’Université de Cambridge, des traces de diplômes honorifiques
apparaissent dès 1478. » Une date similaire est mentionnée par les
4historiens de l’Université d’Oxford : « Il semble que le premier
diplôme honorifique (au sens où nous l’entendons aujourd’hui) ait
été offert à Lionel Woodville en 1478 ou 1479. Woodville, doyen
d’Exeter et beau-frère d’Edouard IV, possédait apparemment un
diplôme de bachelier en droit canon. L’université proposa de lui con-
férer le diplôme de docteur en droit canon sans les obligations aca-
démiques habituelles. Ce diplôme n’était apparemment pas sollicité
et était en fait un souhait d’honorer et d’obtenir les faveurs d’un
homme de grande influence. Woodville fut élu peu après Chancelier
de l’université. »
L’octroi massif de diplômes honorifiques sans mérite apparent con-
ernaîtrait encore de beaux jours. « Lorsque Charles I déplaça sa cour à

2 DUDLEY Buxton L. H., STRICKLAND Gibson, Oxford University Ceremonies, Claren-
don Press, Oxford, 1935.
3 ELKINS Kimball C., « Honorary Degrees at Harvard», Harvard Library Bulletin,
vol. XIII, 3, 1958.
4 Oxford University Archives, http://www.oua.ox.ac.uk/enquiries/hondegrees.html
Le doctorat honoris causa 7 Oxford en 1642, l’université fut enjointe par le roi de décerner trois
cent cinquante diplômes honorifiques (dans toutes les facultés, y
compris les doctorats où ils étaient applicables) entre novembre de
cette année et février de l’année suivante. L’université répondit en
présentant au roi une pétition arguant du fait que cette pratique
d’octroi d’un grand nombre de diplômes honoraires était domma-
5geable pour l’université. »
Qu’en est-il de l’ancienne Université de Louvain ? L.’équipe de
recherche du professeur Jan Roegiers de la Katholieke Universiteit
Leuven s’efforce depuis plusieurs années de retrouver les traces des
premiers doctorats honoris causa, au sens où nous les entendons
aujourd’hui.
Le premier cas bien documenté sur le plan historique semble être
celui de Benito Arias Montano (1527-1598), comme le raconte avec
6force détails Diederik Lanoye . L’histoire commence lorsque l’impri-
meur Plantin, dont le siège est à Anvers, demande au roi Philippe II
d’Espagne de patronner son projet de Bible polyglotte. Le roi accepte
pour autant qu’un de ses conseillers, expert en la matière, puisse
suivre le projet. C’est ainsi qu’Arias Montano, grand spécialiste recon-
nu par ses pairs, reçoit en 1568 l’ordre de se rendre à Anvers. À peine
arrivé, il rencontre à Bruxelles le duc d’Albe tandis que Plantin
l’accompagne à Louvain pour présenter le projet aux professeurs de
l’université et solliciter leur coopération. Ceux-ci acceptent avec
enthousiasme, d’autant plus que l’université, confrontée à des diffi-
cultés financières, a bien besoin du support du roi. Des experts se
mettent au travail à Anvers tandis que les manuscrits et les épreuves
sont envoyés à Louvain pour relecture et correction. Une excellente
collaboration se poursuit durant trois ans.
Le 26 mars 1571, une cérémonie est organisée par le chapitre de
l’église Saint-Pierre de Louvain pour célébrer l’achèvement de
l’ouvrage, unanimement approuvé par l’université. C’est pour celle-ci

5 Oxford University Archives, op. cit.
6 LANOYE Diederik, « Benito Arias Montano (1527-1598) and the University of
Louvain, 1568-1576 », LIAS, Sources and Documents Relating to the Early Modern
History of Ideas, 29 (2002), pp. 23-44.
8 Témoignages honoris causa l’occasion d’honorer Arias Montano. Au terme de la cérémonie, il est
invité à déjeuner par le recteur, Ghisbertus Schoock, en compagnie
du Sénat académique. Il est fait membre de l’université et prononce
le serment d’allégeance, ce qui lui permettra de jouir de tous les privi-
lèges attachés à son statut. La journée atteint son apogée lorsque les
théologiens de l’université confèrent à Arias Montano le doctorat
honoris causa. Les documents soulignent le caractère honorifique de
son titre qui ne lui procure pas les privilèges attachés au doctorat
conventionnel. Pour Diederik Lanoye, la motivation de l’université
ressortait à la haute appréciation que celle-ci portait à l’œuvre de
Montano mais elle n’était pas étrangère au rôle politique que pouvait
jouer le nouveau docteur auprès du duc d’Albe dans les affaires rela-
tives à l’université. C’est ainsi qu’une lettre d’Arias Montano au duc,
datée du 18 mai 1570, recommandait la création d’une chaire royale
en mathématiques et d’une autre en espagnol à Louvain.
Au terme de son étude, Diederik Lanoye mentionne un parallèle
évident entre le doctorat honoris causa d’Arias Montano et l’accueil
qu’avait connu Érasme à Louvain en 1517. Celui-ci avait écrit que les
théologiens de Louvain souhaitaient le faire membre de leur collège,
ce qui était contraire aux règles en vigueur parce que seuls ceux qui
avaient obtenu un doctorat de l’université pouvaient y faire carrière.
Aucun document ne prouve d’ailleurs qu’Erasme ait participé aux
réunions du collège de la Faculté. Selon Diederik Lanoye, « il est dès
lors probable qu’Érasme ait lui aussi reçu un doctorat honorifique, à
un moment où les relations entre le grand humaniste et les théolo-
giens de Louvain étaient encore bonnes ».
Deux autres grands érudits et hommes d’Église allaient également
recevoir le doctorat honoris causa au sein de l’ancienne université :
7Cesare Baronio en 1591 et Tomaso Bozio en 1599 . Dans l’état actuel
des connaissances, Arias Montano reste le premier cas parfaitement
documenté, mais la suggestion qu’Érasme ait avant lui bénéficié de
cette distinction devrait plaire aux personnalités que l’université
honore aujourd’hui.

7 BOUTE Bruno, Academic Interests and Catholic Confessionalism. The Louvain Privi
leges of Nomination to Ecclesiastica Benefices, Brill, Leyde, Boston, 2010.
Le doctorat honoris causa 9 « Les diplômes honorifiques sont une institution ancienne, à laquelle
toutefois les historiens des universités, concernés avec raison par des
matières plus essentielles, ont consacré peu d’attention. » C’est ainsi
que débute l’article de Kimball C. Elkins sur les diplômes honorifiques
8à Harvard . Le même sentiment prévaut lorsque l’on parcourt le livre
d’histoire de l’Université de Louvain publié en 1976 à l’occasion de
e 9son 550 anniversaire . Seules les légendes de deux photographies
mentionnent l’octroi par le recteur Monseigneur van Wayenbergh du
doctorat honoris causa à trois personnalités : le général Dwight Eisen-
hower en 1945, le chancelier Konrad Adenauer et Robert Schuman
en 1958. Pour ces derniers, il s’agissait de doctorats décernés par la
Faculté de sciences économiques, sociales et politiques.
Plusieurs autres personnalités illustres bénéficièrent de doctorats
facultaires durant la première moitié du vingtième siècle. On y
erretrouve le Roi Albert I , la Reine Elisabeth, Georges Clémenceau,
Ferdinand Foch, Woodrow Wilson… L’usage des doctorats honoris
causa de l’Université, en sommeil depuis la rénovation de l’université
de Louvain en 1834, n’a repris vigueur qu’en 1951 lorsque le nouveau
souverain belge, Baudouin, est choisi qualite qua. Son frère Albert,
alors prince et aujourd’hui le roi Albert II, reçoit à son tour cette dis-
tinction en 1961. Peu à peu, dans la décennie qui suit, le titre de doc-
teur honoris causa de l’Université acquiert sa pleine signification.
Louvain-la-Neuve de 1972 à 2012
Les conflits qui aboutirent en 1968 à la création de l’Université catho-
lique de Louvain et de la Katholieke Universiteit Leuven comme deux
institutions interrompirent le mouvement. L’UCL, désormais franco-
phone, renoue avec la tradition des honoris causa de l’Université le
23 septembre 1976 lorsqu’elle célèbre, à titre égal avec sa consœur
enéerlandophone, le 550 anniversaire de la fondation du studium
érigé à Louvain par Martin V, le 9 décembre 1425. Le recteur, Monsei-

8 ELKINS Kimball C., op. cit.
9 AUBERT Roger et al., L’Université de Louvain 1425-1975, Presses universitaires de
Louvain, Louvain-la-Neuve, 1976.
10 Témoignages honoris causa gneur Édouard Massaux, a convié trois personnalités qu’il présente :
Gaston Thorn, Premier ministre luxembourgeois, Paul Samuelson,
Prix Nobel d’économie, et Robert Mallet, écrivain et fonctionnaire
supérieur de l’enseignement universitaire en France. Ce dernier est le
seul invité à prendre la parole mais, en son absence motivée par des
raisons professionnelles, son discours est lu par Georges Duby, profes-
10seur au Collège de France .
La remise du doctorat honoris causa est encore peu fréquente. Dans
son discours de rentrée, le 18 septembre 1978, Monseigneur Massaux
fait part des graves difficultés financières que connaît l’institution et
expose son souhait d’une gestion rigoureuse et efficace. Il
ajoute : « Au cœur même de l’effort sans cesse renouvelé qu’une
institution doit accomplir pour vivre et se développer, se pose la
question de son identité. Pour nous tenir au plus simple, c’est bien
l’adjectif ‘catholique’ qui qualifie publiquement notre université ?
Est-il vrai que ce ‘catholique’ caractérise concrètement notre exis-
tence et notre action ? » C’est dans ce contexte que le recteur pré-
sente le nouveau docteur honoris causa, le père Theodore M.
Hesburgh, président de l’Université Notre-Dame aux USA, qui pro-
nonce en anglais un discours fort − reproduit dans un chapitre ulté-
rieur − sur la pauvreté dans le monde, dans lequel il sollicite l’aide des
chercheurs universitaires.
Aucun doctorat honoris causa de l’Université n’est décerné les sept
années suivantes, ce qui ne ralentit pas le rythme des doctorats hono-
ris causa facultaires que stimule, tout au contraire, la vitalité des inté-
ressées dans leur nouvelle implantation à Louvain-la-Neuve et à
Woluwe. L’histoire de ces doctorats est d’ailleurs extrêmement pres-
tigieuse, sans que nous puissions la développer ici.
11Le 4 février 1985 , la célébration des docteurs honoris causa reprend
tous ses droits. « C’est une joie très profonde que ressent aujourd’hui
notre institution de pouvoir renouer avec la tradition des cérémonies
marquant la fête patronale qui rappelle la Lumière », dit Monsei-

10 MALLET Robert : www.uclouvain.be/dhc-discours
11 La célébration de la fête de l’université est reportée d’un ou deux jours lorsque le
2 février tombe un samedi ou un dimanche.
Le doctorat honoris causa 11 gneur Massaux avant de présenter les deux nouveaux docteurs :
Pierre Werner, Premier ministre luxembourgeois et Jean Honoré,
archevêque de Tours. Celui-ci consacre son discours au caractère
catholique de l’Université et développe les idées de John Henry
12Newman qui avaient fait l’objet de sa thèse en théologie .
Monseigneur Massaux préside pour la dernière fois la fête de
l’Université le 5 février 1986 à l’occasion de laquelle le doctorat est
octroyé aux cardinaux Augustin Casaroli et Paul Poupard et à Mohi el
Dine Saber, président de l'Organisation éducationnelle, culturelle et
scientifique de la Ligue arabe. Le cardinal Poupard prononce un dis-
cours fort documenté sur la paix dans le monde et l’enseignement de
13l’Église .
En septembre 1986, Pierre Macq devient le premier recteur laïc de
l’Université de Louvain. Il actualise le choix des doctorats honoris
causa qu’il ouvre résolument à la société. Il en décernera vingt. Parmi
les personnalités nommées de 1987 à 1990, on compte trois artistes,
trois personnalités politiques, un théologien orthodoxe et deux
figures reconnues pour leur héroïsme. On compte aussi quatre
femmes. Sœur Emmanuelle du Caire est, en 1987, la première femme
14à recevoir un doctorat honoris causa de l’Université en même
temps que Jacques Delors, président en exercice de la Commission
européenne. L’objectif de ces nominations ne pourrait être plus clair :
mettre en évidence des valeurs reconnues par l’Université et honorer
celles et ceux qui les pratiquent.
Le déroulement des cérémonies de remise du doctorat connaît une
évolution notable. Les impétrants sont maintenant présentés par un
professeur, qualifié de parrain (ou de marraine, mais il faudra pour
cela attendre 1996). Ils sont, en outre, tous invités à prendre la parole
pour une durée qui, en général, ne dépasse pas quinze minutes.
En 1990 apparaît une nouvelle pratique largement utilisée depuis.
Dans son discours d’introduction, le recteur associe les trois nou-

12 HONORÉ Jean, Robert : www.uclouvain.be/dhc-discours
13 POUPARD, Paul, Robert : www.uclouvain.be/dhc-discours
14 Mère Theresa avait reçu le doctorat honoris causa de la Faculté de médecine.
12 Témoignages honoris causa veaux docteurs, la cantatrice américaine Barbara Hendricks, Maria de
Lourdes, ancienne Premier ministre du Portugal et l’évêque hongrois
Asztrik Varszegi, au thème de « la foi et [de ] l’engagement ». En 1992
et 1993, les thèmes des « passeurs de frontières » et de « la déchi-
rure » seront choisis, tandis qu’en 1995, celui de l’engagement corres-
pond bien aux profils de Jean-Luc Dehaene, Felipe Gonzáles et Elie
Wiesel.
Vingt-cinq docteurs honoris causa sont nommés de 1996 à 2004. Les
moments de bonheur et les péripéties qui entourent ces festivités
sont décrits dans le chapitre « Faire la fête » du livre L’agenda d’un
15recteur . À plusieurs reprises, les thèmes sont choisis afin de renforcer
ou d’éclairer la mise en œuvre de projets de l’université. En 1996, celui
de l’engagement pédagogique souligne le débat qui est en cours
quant à la manière d’enseigner, tout comme en 1997 le dialogue
Nord-Sud vient en écho aux préoccupations de la Commission des
relations internationales de l’UCL. En 2000, le thème de l’engagement
politique donne l’occasion d’honorer des personnalités qui sont pas-
sées de l’enseignement supérieur au service de l’État, alors que peu
d’enseignants de l’UCL sont présents dans la sphère politique. Enfin, en
2001, le thème « Université et culture » accompagne comme il se
edoit le 575 anniversaire de l’institution et l’inauguration de l’Aula
Magna à Louvain-la-Neuve. Cette nouvelle salle donne un lustre par-
ticulier aux fêtes de l’université qui, de 1976 à 1995, étaient célébrées
dans l’auditorium Georges Lemaître de la Faculté des sciences puis,
de 1996 à 2000, dans l’auditorium Socrate. L’ample scène de l’Aula
Magna permet désormais de rassembler les représentants de la
communauté universitaire autour des nouveaux docteurs et offre
l’espace nécessaire au déroulement d’une cérémonie d’un éclat
certain.
D’autres thèmes, tels que les droits de l’homme, la mondialisation,
paix et dialogue, sont choisis pour répondre au questionnement de la
société et fondent la sélection des nouveaux docteurs. Si les thèmes
sont généralement proposés par le Conseil rectoral, le Conseil aca-

15 CROCHET Marcel, L’agenda d’un recteur 1995-2004, Academia, Louvain-la-Neuve,
2011.
Le doctorat honoris causa 13 démique et l’ensemble du personnel sont sollicités pour proposer les
noms de personnalités dont l’action et l’influence marquent le
domaine choisi. L’université ne veut pas se limiter à honorer des
figures bien connues du public belge ou international. Elle souhaite
aussi mettre en évidence de grands acteurs que les médias n’ont pas
encore révélés et qu’elle identifie grâce au réseau qu’elle entretient
dans toutes les parties du monde.
Vingt-huit docteurs honoris causa vont encore être nommés de 2005
à 2012. Les thèmes correspondent tout particulièrement aux ques-
tions suscitées par les crises successives que connaît cette période. On
y retrouve l’avenir de la planète, la multiculturalité, les crises et
l’opportunité d’innover, penser autrement… Une innovation signifi-
cative voit le jour en 2007 : le parrain de la navigatrice Isabelle Autis-
sier est un étudiant, ce qui donne un écho plus large à de tels événe-
ments au sein de la communauté universitaire. Cette pratique va se
poursuivre chaque année (à l’exception de 2009, lorsque l’UCL et la
KU LEUVEN célébreront ensemble la fête de l’Université). Les étudiants
sont aussi conscientisés aujourd’hui par leur implication dans la pré-
paration de la soirée d’accueil festive organisée la veille de l’octroi des
doctorats. Leur présence de plus en plus nombreuse lors de la céré-
monie officielle vient renforcer celle des professeurs et des membres
du personnel. Plusieurs anciens et amis de l’université s’y joignent
aussi depuis la création de la Fondation Louvain en 1999.
L’histoire récente montre que l’Université est aujourd’hui très atta-
chée à l’octroi des doctorats honorifiques. Lui appartient-il de
s’écarter de ses tâches traditionnelles en proposant comme
« modèles » des personnalités issues de la société civile ? Au terme de
16son article consacré à l’histoire des diplômes honorifiques à Harvard ,
Kimball C. Elkins se livre à une évaluation critique qui répond à cette
question et mérite d’être reproduite. « Les diplômes honorifiques ont
été condamnés sur base du fait qu’ils sont inutiles et trompeurs et
qu’ils abaissent la valeur des diplômes classiques. Il a été suggéré qu’ils
ne soient attribués qu’à des savants distingués ou, même, qu’ils soient
abolis. Cette dernière proposition va à l’encontre d’un usage des plus

16 ELKINS Kimball C., op. cit.
14 Témoignages honoris causa anciens des diplômes honorifiques : celui de marquer du sceau de
l’université des personnes qui se sont distinguées dans des domaines
autres que l’académique. Si les meilleures universités sont, comme le
croit l’auteur de ces lignes, les institutions les plus efficaces pour sou-
tenir les standards d’excellence par rapport aux tendances égalisa-
trices au sein d’une démocratie, les diplômes honorifiques consti-
tuent un moyen, mineur peut-être, par lequel l’excellence peut être
récompensée et offerte à l’attention d’un public plus large. Il n’est pas
nécessaire que ce soient des travailleurs méritants dans des domaines
obscurs ou peu connus qui soient ainsi honorés et portés à
l’attention du public. Par une sélection judicieuse, parmi celles qui
sont déjà connues du public, de quelques personnalités dont les
réalisations promettent d’avoir une grande valeur et de durer, les
universités peuvent aider, d’une manière subtile et non négligeable, à
faire en sorte que la valeur solide prenne le pas sur le tape-à-l’œil et le
factice. » La liste des docteurs honoris causa choisis par l’UCL ne peut
que renforcer une telle affirmation.
Discours
La collation du doctorat honoris causa est un événement de grande
solennité. C’est au son des trompettes thébaines et entourés d’un
cortège académique en toge que les impétrants, souvent au nombre
de trois, pénètrent dans la salle où leur sera conféré leur nouveau
titre. Le recteur accueille l’assemblée de près d’un millier de personnes
et commente brièvement le thème qui a prévalu au choix des doc-
teurs ainsi que sa relation avec les valeurs que défend l’Université. Il
est suivi par un représentant des étudiants qui développe leur propre
vision. Il revient alors au parrain ou à la marraine, le plus souvent issu
du corps académique, d’évoquer pour chaque docteur son curricu-
lum, ses qualités et ses réalisations et d’inviter le recteur à lui accorder
le titre de docteur honoris causa de l’Université catholique de Lou-
vain. Ce dernier lit alors la traduction française du parchemin qui
énumère en latin les attendus justifiant la collation du doctorat.
Après avoir été décoré de l’étole bordée d’hermine aux couleurs
bleue et blanche de l’Université, le nouveau docteur est invité à
Le doctorat honoris causa 15 prendre la parole. La plupart d’entre eux, avec une émotion évidente,
offrent à l’assemblée un témoignage vibrant de leur vision du monde
et de leurs espérances. Ce sont les moments les plus forts et les plus
attendus de la cérémonie, dont parleront longtemps ceux qui y ont
assisté.
Pour quelles raisons, lors de ces cérémonies, les discours sont-ils tant
appréciés ? Alors que l’audiovisuel envahit la vie quotidienne, n’est-il
pas étonnant de sentir une salle suspendue aux lèvres de la personne
qui vient d’être honorée ? Ceux qui ont régulièrement assisté aux
fêtes de l’Université se souviennent de quelques grands moments de
relation intense avec le nouveau docteur. Le 2 février 1990, Barbara
Hendrickx, très émue, déclare : « J’avais beaucoup de choses à dire,
mais je crois que vous avez l’habitude de m’entendre passer le mes-
sage par la musique et c’est beaucoup mieux que la parole. Je vais
essayer, je ne suis pas échauffée et je suis vraiment trop émue pour
chanter mais… » Elle entame alors, a capella et devant une salle tout
aussi gagnée par l’émotion, le spiritual « He’s got the world in his
hands». Le 3 février 1992, c’est au tour d’un grand philosophe, Michel
Serres, de captiver son public – au sens étymologique du terme – en
des termes forts et profonds accompagnés d’une langue magnifique
qui ne laissent personne indifférent : « En cette fin de siècle, dit-il,
qu’allons-nous laisser à nos enfants, que nous sommes rares à aimer ?
Qu’avons-nous fait du visage des hommes et de la beauté du
monde ? » Le 3 février 1997, la communauté universitaire découvre la
personnalité exceptionnelle de Duong Quynh Hoa, gynécologue et
pédiatre vietnamienne qui a traversé dans la clandestinité et la résis-
tance les moments les plus durs de son pays. Elle a compris le sens du
message et du discours lorsqu’elle déclare d’emblée : « Ayant eu la
chance d’effectuer un parcours relativement spécial, je voudrais en ce
jour partager avec vous la philosophie de vie que nous avons dégagée
au fur et à mesure, mon mari et moi-même, toujours unis dans la joie
comme dans la souffrance. » Que dire encore du 2 février 2004 lors-
que Marguerite Barankitse, qui a créé la maison Shalom au Burundi
pour y recevoir les orphelins des massacres ethniques de 1993, pro-
nonce un bref discours, rempli de chaleur, et invite le public qui rem-
plit la salle de l’Aula Magna à se lever, à se donner la main et à enta-
mer tous ensemble le chant repris chaque matin par ses enfants du
16 Témoignages honoris causa Burundi ? La profondeur du message peut aussi marquer pour long-
temps les esprits, tel que celui d’Amin Maalouf qui, le 2 février 2001,
elors de l’inauguration de l’Aula Magna et de la célébration du 575
anniversaire de l’Université, fait, selon ses propres dires, « l’éloge du
douteux et de l’inconnaissable ». Ce fut un moment fort de cette
cérémonie.
Marguerite Barankitse ne s’étonne pas de l’importance que revêt le
17discours . Pour faire connaître les nouveaux docteurs à la commu-
nauté universitaire, qu’y a-t-il de plus important que la parole, parce
que c’est à travers elle que l’on connaît une personne ? La parole
libère et véhicule tous les sentiments du cœur. « Celui qui va donner
la vraie parole est quelqu’un qui va se montrer tel qu’il est, sa per-
sonne. » Parce que la parole doit être vraie, au-delà de la simple arti-
culation de sons qui ne veulent rien dire. « Chanter la parole, dit
Margurite Barankitse, y ajoute encore l’émerveillement. »
Pour Herman Van Rompuy, promu docteur honoris causa en 2010,
les discours forts, qui n’ont rien à voir avec de simples interviews,
émanent d’orateurs dont l’intention est de transmettre un message
et de se faire entendre. Ce discours-là est très proche d’un livre dont
la perspective vise le long terme. L’intention d’un livre est d’enrichir
les lecteurs, de faire en sorte qu’ils participent au monde de l’auteur
et à sa pensée (même si parfois il se trompe…). De même, après avoir
écouté un discours, les auditeurs doivent se sentir plus intelligents et
enrichis par la parole qu’ils ont reçue.
N’y a-t-il pas là une analogie avec un bon cours ex cathedra, celui qui
donne à l’étudiant une certaine passion d’apprendre, qui réduit la
distance entre l’enseignant et l’enseigné ? Cette proximité marque le
pas sur la brillance qui certes impressionne mais ne séduit pas. Le
discours porteur se doit d’être inspiring, comme dit Herman Van
Rompuy. Le conférencier dispose d’une chance unique pour faire
passer un message, convaincre et toucher l’auditeur. Unique, comme
une prestation théâtrale qui n’est jamais la même et que l’on ne voit

17 J’ai eu le privilège de rencontrer Margurite Barankitse et Herman Van Rompuy qui
ont accepté de répondre à mes questions sur le sens du discours. Leurs idées ont
inspiré le contenu des paragraphes qui suivent.
Le doctorat honoris causa 17 qu’une fois, à l’opposé d’un film qui ne changera jamais et que l’on
pourra revoir autant de fois qu’on le souhaite. Fort heureusement, le
discours qui passe et convainc peut parfois être reproduit et relu.
Comment caractériser le contenu d’un bon livre ou d’un bon dis-
cours qui enrichit dans la durée ? Il doit sortir de l’immédiat, prendre
du recul et développer une vision qui ouvre l’esprit de l’auditeur. Le
parallèle avec le bon enseignement est évident. Mais certains dis-
cours, parmi les plus forts, n’hésitent pas à aborder l’actualité. En 2002,
Hélène Carrère d’Encausse affronte de manière énergique le pro-
blème de l’enseignement tel qu’il se présente à ce moment, mais son
discours dépasse le contexte temporel et se concentre sur la parole et
la communication. En 1978, Theodore Hesburgh prononce un dis-
cours engagé sur la pauvreté dans le monde. Mais qui, souligne
Herman Van Rompuy, aurait pu prévoir à cette époque les boulever-
sements qu’allait connaître le monde ? La fin de l’apartheid sans bain
de sang en Afrique du Sud, le démantèlement de l’Union soviétique,
l’explosion économique de la Chine en sont les meilleurs exemples,
mais on pourrait aussi citer le conflit yougoslave et les massacres
ethniques au Rwanda et au Burundi… Le discours du père Hesburgh
reste d’actualité, même si l’essor de la Chine y a réduit la pauvreté, ce
qui n’est pas le cas en Afrique ni en plusieurs régions d’Asie, comme
le souligne en 2003 Muhammad Yunus. Theodore Hesburgh déve-
loppe une vision, s’étend sur les responsabilités de la science et en
particulier des universités. Marguerite Barankitse voit dans de tels
discours et l’émotion qu’ils suscitent un catalyseur d’une générosité
qui, selon elle, n’a jamais été vue depuis des siècles.
Depuis quelques années, de plus en plus d’étudiants sont associés aux
cérémonies qui accompagnent la remise des doctorats honoris causa.
C’est la voie la plus sûre pour faire passer un message. Il semblerait
que la jeune génération soit aujourd’hui en manque de parole et du
contact visuel qui l’accompagne. Marguerite Barankitse évoque
l’instauration aux États-Unis du Peace Building and Development
Institute at American University qui permet de témoigner sur la pré-
vention des conflits, sur la réconciliation et, dit-elle, de célébrer la vie.
« Je suis convaincue que cette génération va casser le cycle de la
violence, de la pauvreté, de l’indifférence. » De tels témoignages don-
18 Témoignages honoris causa nent du sens au discours. Celui d’Émile Shoufani, curé de Nazareth,
sur « la lumière qui est en vous et qui est indispensable au monde »
ne mériterait-il pas d’être largement diffusé ?
Témoignages
De 1976 à 2012, quelque septante docteurs honoris causa de
l’université ont pris la parole après que le doctorat leur ait été conféré
par le recteur. Certains ont simplement exprimé leur reconnaissance,
d’autres ont livré un témoignage fort, à la mesure de l’honneur dont
ils étaient gratifiés. Leur lecture révèle quatre traits significatifs :
l’humanisme, la transversalité, l’universalisme et la pérennité.
L’humanisme d’abord, cette « morale qui place la personne humaine
18et ses valeurs au-dessus de toute autre valeur » . La grande majorité
des discours s’attachent en effet à l’éducation, à la manière de sur-
monter la pauvreté, à une spiritualité capable de rassembler les
hommes, à l’engagement au sein de la société… Et lorsqu’est abordé
le thème de l’économie, il s’agit surtout d’examiner comment celle-ci
peut éviter les dérives et s’attacher au mieux-être de l’humanité.
Humanisme qui veut faire triompher la solidarité et l’amour, qui
transparaissent dans les témoignages de personnalités aussi variées
que André Louf, Marguerite Barankitse, le cardinal Etchegaray ou
Herman Van Rompuy, où « toi et moi » sont si bien mis en évidence.
La transversalité, ou encore la complémentarité, tant le lecteur
acquiert le sentiment que les orateurs s’interpellent et se complètent.
Lorsqu’il s’agit de pauvreté, Muhammad Yunus et Franz van der Hoff
émettent des opinions fort proches. Jean-Marie Cavada cite Michel
Serres dans son discours sur l’éducation tandis que Khalida
Messaoudi et Taslima Nasreen mènent le même combat pour les
droits de la femme à treize ans de distance.
L’universalisme est incontestable ! Les docteurs honoris causa sont
issus de trente-trois nations différentes. Parmi les textes qui évoquent
la paix et les droits de l’homme, on trouve la parole d’un belge, d’un

18 Définition du dictionnaire Larousse, 1994.
Le doctorat honoris causa 19 français, d’un italien, d’un palestinien, d’une burundaise, d’une algé-
rienne et d’une bangladaise ! Les orateurs qui décrivent l’engagement
politique proviennent de cinq pays différents. Au travers de cette
diversité transparaît une même parole, déclinée dans des contextes
très divers.
La pérennité enfin. Les meilleurs textes n’ont pas d’âge. Esther Duflo
répond en 2010 aux mises en garde de Theodore Hesburgh sur la
pauvreté dans le monde. Le discours de Jacques Delors sur l’Europe
en 1987 n’a rien perdu de son actualité et pourrait être prononcé en
cette période de crise institutionnelle, tandis que d’autres grands
européens sont venus compléter son message. La pérennité renvoie à
l’actualité. Chaque discours doit être lu dans le contexte où il a été
prononcé, mais il s’en dégage des idées d’un apport incontestable au
monde d’aujourd’hui.
Peut-être l’ouverture devrait-elle être ajoutée à ces quatre traits. En
effet, chaque témoignage fait part d’une vision du monde et de
l’humanité qui laisse à chacun le choix de sa propre lecture. L’éloge
du doute que développe Amin Maalouf en est le meilleur exemple.
__ __________ __

Les docteurs honoris causa ont été choisis par l’Université et ils ont
parlé devant un public formé essentiellement de professeurs et
d’étudiants. Il n’est pas étonnant dès lors que le contenu de leurs
discours puisse être décliné suivant des thèmes majeurs proches des
priorités sociétales de l’Université. Ce sont, entre autres, l’éducation, la
spiritualité, la paix, les droits de l’homme et les droits de la femme, la
pauvreté, l’engagement politique, l’Europe et, enfin, l’économie
durable.
Pour que ces textes ne tombent dans l’oubli, ils ont été réunis au sein
19d’un même site accessible via le portail de l’UCL., de même que les
présentations des docteurs par leurs parrains et marraines.

19 www.uclouvain.be/dhc-discours
20 Témoignages honoris causa Dans ce livre, trente-huit discours, dont la sélection n’a pas été facile,
sont rassemblés dans sept chapitres thématiques. Chacun est précé-
dé d’un bref curriculum de l’auteur et de quelques extraits de la pré-
sentation prononcée par son parrain ou sa marraine. Il se dégage de
l’ensemble une atmosphère, une chaleur et surtout un esprit propres
aux fêtes qui ont émaillé la vie de l’université depuis qu’elle s’est im-
plantée à Louvain-la-Neuve.
L’édition d’un site contenant l’ensemble des discours des docteurs
honoris causa n’aurait pas été possible s’il n’avaient pas été conservés
au sein du Service des archives de l’Université catholique de Louvain
et sans l’assistance généreuse de Françoise Hiraux du même service,
tant pour l’accès aux textes qu’à la photothèque. Qu’elle en soit ici
chaleureusement remerciée. Françoise Hiraux a aussi assumé la
lourde tâche d’une relecture attentive de l’ouvrage, tout en propo-
sant de nombreuses suggestions. Patrick Tyteca et Élie Milgrom en
ont également lu, commenté et enrichi une première version tandis
que Françoise Mirguet a bien voulu relire le manuscrit dans sa forme
finale. La documentation relative aux premiers doctorats honoris
causa de l’ancienne Université de Louvain a été rendue accessible
grâce à Jan Roegiers de la KU Leuven. L’éditeur de l’ouvrage les remer-
cie vivement de leur coopération.
Les brefs curriculums qui précèdent les discours ont été essentielle-
ment composés à partir des rubriques de l’encyclopédie libre Wiki-
pédia. Certaines phrases ont été intégralement reproduites tandis
que d’autres ont fait l’objet d’adaptations.
Toutes les photos ont été prises lors du séjour des docteurs à Lou-
vain-la-Neuve. Le crédit photographique revient à René Breny, Xavier
Claes, Pierre Gustin, Serge Haulotte, Étienne Michaïlis et Philippe
Molitor.
Le doctorat honoris causa 21 Éducation
L’UCL a réservé une large place à l’éducation dans son choix de doc-
teurs honoris causa. Dès 1985, Monseigneur Jean Honoré, président
de la Commission épiscopale française du monde scolaire et universi-
taire et promu docteur par le recteur Édouard Massaux, consacrait
son discours à la vision qu’avait de l’université le cardinal John Henry
Newman, thème qu’il avait abordé dans sa thèse en théologie.
Depuis, quelque dix personnalités ont abordé divers thèmes relevant
de l’éducation et de la culture.
Les cinq discours rassemblés dans ce chapitre et prononcés au cours
des deux dernières décennies n’ont rien perdu de leur actualité et de
leur pertinence. À travers eux transparaît le rôle indispensable de
l’éducation pour la construction d’une société où se pratiquent
l’échange et la communication. L’expérience de vie est au cœur des
témoignages de même que la réalisation d’une vision. De leur lecture
se dégage le sentiment que les auteurs se seraient concertés, prenant
chacun le soin d’approfondir un thème évoqué par un prédécesseur.
Le philosophe Michel Serres aborde en 1992 les fondements de
l’éducation : que faut-il enseigner, comment et pourquoi ? Il précise
d’emblée que « tout apprentissage revient à un métissage » et que
« apprendre consiste à traverser », mais cette traversée ne peut se
réaliser sans que l’élève n’acquière, d’une part, la raison droite et,
d’autre part, l’expérience de la douleur humaine ou, encore, la com-
préhension du problème du mal, c’est-à-dire injustice, douleur, faim,
pauvreté, souffrance et mort. Comment enseigner et faire passer ce message ? Pour Michel Serres, le métier d’enseignant est la profession
la plus enivrante qui soit. Il estime que « notre métier prescrit que
nous disparaissions comme personne » parce que « seul le message
qui flambe passe ». Mais sera-t-il possible de conserver dans l’avenir
cet enthousiasme ? Le philosophe craint que les Humanités, comme
les derniers de Mohicans, ne s’effacent sous l’emprise des institutions
géantes dominées par les sciences, relayées par les médias et qu’avec
elles disparaissent la sagesse et la beauté.
Quatre ans plus tard, Jean-Marie Cavada, homme de communication
et spécialiste des médias, fait d’emblée référence à Miches Serres. Il
évoque son propre « grand voyage du métissage » et reconnaît que
l’instruction fut le premier don que lui octroya la collectivité :
« l’eldorado que m’ont fait miroiter ces maîtres qui surent me
déclencher ». Il poursuit la réflexion du philosophe quant au pour-
quoi de l’éducation : « Partout où l’éducation avance, l’obscuran-
tisme, la violence reculent. […] L’éducation est une œuvre de paix ».
Mais il s’émeut de la situation qui prévaut aujourd’hui, souhaitant
pour les populations des banlieues des grandes villes « le même
niveau d’accès que nous avons su donner dans les années 1950 aux
populations rurales largement sous-éduquées elles aussi, en plein
exode vers les villes ». Il s’agit là d’une « bataille massive pour le pro-
grès, c’est-à-dire celui de l’Éducation et de la Culture du plus grand
nombre ».
Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel de l’Académie fran-
çaise, est issue d’une famille d’exilés qu’on appelle aujourd’hui des
immigrés et qui vivaient dans la misère intégrale. « Mais, ce qui
comptait, c’était la culture apportée par les miens, avec eux, dans un
pays qu’ils ont choisi comme lieu d’exil et qu’ils ont choisi de donner
à leurs enfants comme patrie tout à fait délibérément. » Elle aborde
en 2002 la question de l’immigration et rejoint Jean-Marie Cavada en
affirmant que « la première chose que nous devons donner à ceux
qui viennent vers nous, c’est précisément le moyen de s’élever dans le
domaine de l’esprit, dans le domaine de la connaissance ».
L’éducation est l’arme pour réussir l’immigration, ou plutôt l’inté-
gration, parce qu’elle ouvre à la langue « qui permet aux hommes de
communiquer, de se comprendre, d’échapper à la violence ».
24 Témoignages honoris causa Hélène Carrère d’Encausse déplore l’effondrement du système éduca-
tif que connaissait la France il y a quelques décennies tout autant que
l’injustice qui divise la société, entre les enfants de familles favorisées
qui ont, malgré tout, accès à une éducation de qualité et les autres.
C’est à l’université qu’elle attribue l’obligation de repenser et de
remettre sur pied le système éducatif. « C’est l’université seule, avec
son capital de connaissance, avec son immense savoir, qui est en
mesure d’essayer de reprendre complètement un système détruit, de
le remettre sur pied, de redire les grands principes. […] C’est l’univer-
sité seule qui a la responsabilité aujourd’hui de se substituer à tous les
décideurs parce qu’elle seule sait la valeur du savoir. »
Luc Weber, recteur honoraire de l’Université de Genève s’investit
depuis trente ans dans la gestion de l’université et la politique
d’enseignement supérieur. Il répond franchement en 2006 aux sug-
gestions d’Hélène Carrère d’Encausse. Après avoir analysé la respon-
sabilité des autorités publiques qui est de « créer les conditions-
cadres favorables au développement des universités » tout en men-
tionnant les mesures nécessaires, il évoque celle des universités. Pour
lui, une université doit être à la fois réceptive des intérêts à long terme
de la société et responsable, s’appuyant « sur son autonomie et sur
l’inégalable savoir de son corps académique et de ses étudiants pour
augmenter et transmettre le patrimoine culturel et scientifique de la
société et pour analyser de façon indépendante, scientifique et, si
nécessaire, critique les problèmes de société et pour proposer des
solutions ». Encore faut-il que les universités adaptent leur gouver-
nance pour qu’elles puissent donner suite aux attentes. « C’est pour-
quoi, pour répondre à l’immense contribution qui est attendue d’elles
dans la société de la connaissance et dans un monde en plein boule-
versement, il est essentiel que les universités se réorganisent et amé-
liorent leur système de gouvernance et de management. »
Jacob B. Schramm, initiateur du projet College Summit aux USA, s’est
attaqué à l’injustice et à la discrimination qu’évoquait Hélène Carrère
d’Encausse. Grâce à une idée qui change la vie, il a voulu « déployer
dans les écoles secondaires les étudiants les plus influents afin de
construire une culture d’accès à l’enseignement supérieur pour tous
les enfants de la communauté ». Il a obtenu ainsi un accroissement
Éducation 25 significatif du nombre d’inscriptions à l’université d’étudiants issus de
milieu économique peu élevé. Il souhaite que chacun identifie sa
propre idée qui change la vie et s’appuie sur les talents disponibles
afin de la mettre en œuvre.
26 Témoignages honoris causa Michel Serres
Le 3 février 1992
« Apprendre consiste à traverser »
Michel Serres, philosophe français, historien des sciences et homme de
lettres, est né à Agen (Lot-et-Garonne) en 1930. Il a reçu une double
formation : scientifique et littéraire.
À l'École navale, il acquiert en 1952
une licence de mathématiques, puis il
bifurque vers l'École normale supé-
rieure où il devient, en 1955, agrégé en
philosophie. Il obtient en 1968 le doc-
torat ès lettres grâce à une thèse sur
Leibniz. Il est nommé professeur d’his-
toire des sciences à l’Université Paris 1
Panthéon-Sorbonne ainsi qu’à Stan-
ford aux États-Unis. Il est élu à l’Aca-
démie française en 1990.
Très engagé aussi dans la communi-
cation, Michel Serres est l’auteur d’une
cinquantaine d’ouvrages parmi lesquels, tout récemment, Temps des
cerises (2009), Biogée (2010) et Petite Poucette (2012).
Dans sa présentation, Claude Troisfontaines, doyen de la Faculté des
sciences philosophiques, rappelle la déclaration de Michel Serres pour
lequel « Il n'y a pas de philosophie sans synthèse, sans vue globale de
toutes les variétés régionales du savoir. Je revendique pour la philoso-
phie la totalité ; il faut passer partout ». Et, ajoute Claude Troisfon-
taines, « On vous a vu, tel un renard agile, grappiller quelque raisin ou
dérober quelque volatile dans le champ des mathématiques, de la
physique, de la biologie, de l'histoire, de la littérature, de l'esthétique,
du droit, de l'éducation et tout récemment de la morale. Il n'est pas facile de vous présenter car, tel Arlequin, vous revêtez de multiples
tuniques aux couleurs les plus diverses. Mais les Anciens disaient que
l’âme est, en quelque sorte, toutes choses parce qu'elle n'est aucune
d'elles en particulier. Et je crois que c'est là votre secret : c'est parce
que vous êtes tout diaphane que vous vous présentez de manière si
diaprée. »
Après avoir commenté l'œuvre de Michel Serres, placée tout entière
sous le signe d'Hermès, le dieu de la communication, et non plus sous
celui de Prométhée, le dieu de la production, Claude Troisfontaines
évoque la voix de Michel Serres qui se fait soudainement grave.
« Nous qui nous vantons de notre savoir, ne négligeons-nous pas la
réalité pour nous enfermer dans un discours sur le discours ? Nous
qui nous vantons de nos avantages sociaux, ne négligeons-nous pas
notre jeunesse en l'éduquant si mal ? Nous qui nous vantons de nos
prouesses techniques, ne négligeons-nous pas la planète, notre parte-
naire principal ? Bref, nous qui avons acquis tant de pouvoirs, aurons-
nous la sagesse de maîtriser notre propre maîtrise ou serons-nous
comme les deux belligérants de Goya qui vont être absorbés par les
sables mouvants avant d'avoir eu le temps de régler leur différend ? »
Michel Serres a failli mourir dans l'incendie d'un bateau, rappelle
Claude Troisfontaines. « À mi-corps dans l'écoutille, il entendait le feu
gagner la soute à munition, incapable de bouger. Puis brusquement,
par un acte suprême de volonté, il s'est retrouvé projeté sur le pont. Il
écrit : “L’âme gît au point où le je se décide ”. Notre planète − les
événements quotidiens en témoignent − est un véritable baril de
poudre. “Sauvez nos âmes” crient les marins en détresse. Mais trouve-
rons-nous le point où quelque chose enfin se décide pour nous
tous ? »
Parce qu'il a l'audace de nous adresser ce message et qu'il a toute
l'autorité pour le faire, Claude Troisfontaines demande à la commu-
nauté universitaire d’accueillir Michel Serres en son sein.
28 Témoignages honoris causa Témoignage de Michel Serres
Je suis né au bord d'un fleuve, au pays de Moyenne Garonne, d'une
famille de mariniers. Nous passions journellement le cours d'eau,
calme ou flambant, qui courait d'Est en Ouest ; notre porte donnait
sur le quai, comme si la maison s'y amarrait tout autant que les
bateaux.
J'avais neuf ans quand arriva la débâcle par laquelle finit presque en
même temps que commença la Seconde Guerre mondiale. Chao-
tique et en crue, un autre fleuve, de réfugiés pitoyables celui-là, coula
soudain derrière la maison, du Nord au Sud, à pleins bords, juste après
que, du Sud au Nord, un autre eût charrié les fuyards de la Guerre
d'Espagne. Une énorme métropole bariolée, voilà ce que redevint ma
petite ville tranquille.
Seul un garage occupait notre rez-de-chaussée, car nous n'avions
l'autorisation de construire qu’à partir du premier étage, en raison des
inondations, dévastatrices elles aussi. Nous étions des pratiques de
crues violentes. Cinquante malheureux au moins avaient trouvé place
là, où nous avions hâtivement aménagé un campement provisoire,
quand survint une famille belge dont le père était mort récemment :
une femme et quatre enfants, dont la dernière, encore à la mamelle,
recevait les soins dévoués de l’aîné qui, comme moi, devait achever sa
première dizaine. Je me souviens de leur arrivée comme d'une autre
naissance. Ils n'étaient pas chez nous depuis trois jours que leur mère
entreprit de mourir, à son tour. Les voilà seuls.
Mon père leur fit monter l'étage et, finalement, les adopta. C'est ainsi
que celui qui vous parle, Gascon du sud-ouest de la France, hérita
d'un coup de quatre demi-frères belges, qui passèrent, avec lui, toute
leur jeunesse sur les bords de la Garonne, à traverser l'eau journelle-
ment, mieux qu'ils n'avaient passé les mille kilomètres qui les sépa-
raient de leur terre natale. Ils m'apprirent la cuisine au beurre et je leur
enseignai qu'on peut manger du pain à l'huile. Nous franchîmes ainsi
ensemble la première des vraies frontières qui séparent le Nord et le
Sud. Ces échanges furent nos primes études.
Éducation 29 Le titre dont vous parez aujourd'hui mon indignité, permettez
d'abord que je le dédie au disparu, père adoptif d'enfants belges de
jeune âge en ces temps-là, qui mérita donc mieux que moi votre
reconnaissance : humble marinier de la Garonne, il ne possédait
aucun diplôme, certes, mais en esprit, honoris causa, il connaissait
mieux que moi l'enseignement puisqu'en nous élevant de conserve, il
fit de trois Français des Belges et de quatre Belges des Français ou, en
tout, sept Franco-belges. Sans lui, je n'aurais jamais appris que tout
apprentissage revient à un métissage et, devenu marin à mon tour,
n'aurais jamais écrit, sans doute, le Passage du Nord-Ouest.
Commencée, parmi les fureurs tragiques, par un tel mélange, ma vie
devait demeurer fidèle à ce concept. Je commence mon avant-
dernier livre qui décrit le Tiers-Instruit comme un modèle pédago-
gique, par la scène du passage d'un fleuve.
Apprendre consiste à traverser.
Par exemple, des sciences aux lettres et à la philosophie, pour prati-
quer cette discipline transverse : l'histoire des sciences. Aussi ancienne
que contemporaine, sa pratique donne l'idée d'un cycle, nouveau et
permanent, d'études qui ajouteraient aux sciences exactes et à la
technologie leur histoire, le droit et la philosophie, les littératures et
l'histoire des religions... Je veux dire exactement à la raison droite,
l'expérience de la douleur humaine, les deux piliers fondamentaux de
la formation.
Je propose comme modèle typique et j'appelle aujourd'hui
Tiers-Instruit celui que nous avons à former. Il devra son élevage, son
instruction et son éducation, en tout son engendrement, à la raison,
foyer brillant qui commande aux savoirs scientifiques ainsi qu'à la
deuxième raison, brûlante en un second foyer, qui ne vient pas seu-
lement de ce que nous raisonnons avec rectitude, mais de ce que
souffre presque toute l'humanité : sans les Humanités, bien nommées,
sans les cultures, les mythes, les arts, les remèdes et les contrats, cette
raison-là ne s'apprend pas.
Avions-nous déjà oublié les deux raisons fondamentales, celle des
sciences et celle, tout aussi universelle, que nous inspire le problème
du mal : injustice, douleur, faim, pauvreté, souffrance et mort ? Dona-
30 Témoignages honoris causa teur du sens, ce dernier a produit les artistes, les juges, le droit, les
consolateurs et les dieux.
Non irrationnelle, encore moins déraisonnable, cette deuxième raison
en est une authentique. Sans la première, celle-ci serait irrationnelle,
mais, sans la seconde, celle-là serait déraisonnable et, proprement,
insensée.
À égale distance des deux, le Tiers-instruit est engendré par la science
et la pitié. Voilà, expérience faite, ce que je crois qu'il faut enseigner.
Maintenant, voici comment. Existe-t-il au monde profession plus
enivrante que la nôtre ? Continûment, nous relions aux mieux
accomplies des œuvres humaines les espérances ouvertes de la vie
encore inaccomplie ; à une jeunesse généreuse qui peut encore la
saisir dans son incandescence et parfois voudra la dépasser en intensi-
té, nous montrons la beauté qui, seule, peut rendre l'existence sup-
portable, en mêlant exquisément la pensée droite et le pathétique
humain, la raison et le sens.
Pour réussir un tel court-circuit, notre métier prescrit que nous dispa-
raissions comme personne, condition indispensable et chaude ; voici
donc le secret de notre art : s'asperger de savoir et de sens avant de
paraître dans l'amphithéâtre et frotter une allumette en commençant
la classe. Enseignant, le corps se dissipe dans les flammes hautes ; alors
seulement s'éclairent les idées, se réchauffent les mains qui écrivent,
les têtes glacées dégèlent. Toujours parler en langue de feu : seul le
message qui flambe passe.
Ne vous étonnez donc pas de ce qu'au bout de trente ans d'une telle
pratique, nous nous réduisions à un petit tas de cendres tièdes que
nos suivants n'auront aucun mal à disperser. J'enseigne donc je ne suis
pas, car je ne suis que ce que je dis et j'essaie de dire ce qui est. L'éloge
d'un homme sottement le gonfle mais peut se redresser s'il rebondit
de lui à son activité, surtout si celle-ci exige qu'il s'efface dans les
flammes.
Fêtons donc notre fonction dévorante en demandant à nos succes-
seurs de s'embraser ainsi devant la génération qui se lèvera. Nous
transmettons moins un message qu'une torche : le corps enseignant
dissipé.
Éducation 31 Pourquoi, enfin, enseigner ce que j'ai dit et de la manière décrite ?
Existe-t-il au monde fonction plus indispensable aujourd'hui que la
nôtre ? Pourquoi fondre dans la beauté la raison et la source du sens,
science et malheur humain mêlés ? D'un même mot, le génie de nos
langues latines dit les Humanités, du côté de la culture, et l'humanité,
genre biologique ou logique et compassion pitoyable.
Petit tas de cendres prêt à s'envoler quand se refroidit la flamme,
nous autres, derniers hommes d'Humanités, comme on a dit jadis les
derniers des Mohicans, parqués jusqu'à l'effacement, allons sans
doute disparaître parmi les institutions géantes, dominées par les
sciences, efficaces et riches, seules désormais plausibles, dirigées par
l'administration et la rationalisation financière, toutes-puissantes,
enfin relayées par les médias qui, en tenant l'espace et le temps, ne
prennent pas conscience qu'ils enseignent à leur tour. Réputées déco-
ratives, inutiles, les Humanités montrent la beauté fragile dont nul n'a
plus cure du côté du règne.
En cette fin de siècle qu'allons-nous laisser à nos enfants, que nous ,
sommes rares à aimer, qu'avons-nous donc fait du visage des
hommes et de la beauté du monde ? Livrés à la raison privée de sens,
donc, très vite, à la laideur, à la misère et à la mort, ils montrent
abondamment le côté d'ombre d'une œuvre dont nous avons pour-
tant raison de publier orgueilleusement les bénéfices heureux, mais
dont nous excluons ce que portent le long terme, la patience et la
lenteur, la sagesse et la prudence, la maturation des vieillards et le
respect de la beauté.
Que sous l'empire unique des techniques et de l'économisme le
risque grandisse et demain, affolés, nous courrons quérir cette longa-
nimité ancestrale qui nous aura manqué. N'éliminons pas tout à fait
la sagesse et la beauté avant d'avoir pressant besoin d'elles. Dans le
manque seulement nous commençons à connaître l'indispensable
nécessité des disparus. À n'apprendre et n'appliquer que la raison
pure et droite, la deuxième, celle de la douleur et des maux, tout
aussitôt, nous saute au visage.
Loin de s'ajouter aux choses comme une couronne inutile et mobile,
la beauté constitue la prière essentielle des êtres fragiles soumis au
devenir. Les dominateurs n'entendent jamais la supplication éperdue
32 Témoignages honoris causa