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Transformation du système d'enseignement italien: la diffusion des business schools

De
334 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 269
EAN13 : 9782296332720
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Grazia Scarfo Ghellab

LA TRANSFORMATION DU SYSTEME D'ENSEIGNEMENT ITALffiN :
"-

LA DIFFUSION DES BUSINESS SCHOOLS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@

L'Harmattan, 1997
2-7384-4997-2

ISBN:

Collection Bibliothèque de l'Éducation dirigée par Smaïn Laacher
Si l'institution scolaire est au centre de débats scientifiques, philosophiques et politiques sans cesse renouvelés, c'est parce qu'elle a, peut-être plus que toute autre institution, partie liée avec l'avenir de la société. Du même coup, toutes les questions posées à son sujet deviennent des questions vitales, et concernent aussi bien l'éducation, que les dispositions culturelles, la formation, l'emploi. Aussi, les nombreuses transformations qui touchent aujourd'hui aux fondements et aux finalités du système scolaire ne laissent indifférent aucun groupe social. La collection" Bibliothèque de l'Éducation" veut à sa manière contribuer à une connaissance plus grande de ces transformations en accordant un intérêt tout particulier aux textes fondés sur des enquêtes effectuées en France et ailleurs. L'analyse des pratiques scolaires des agents, des groupes au sein de l'école (de la maternelle à l'enseignement supérieur), y côtoiera celle des modes de fonctionnement de l'institution et de ses relations avec les autres champs du monde social (politique, économique, culturel, intellectuel). Déjà parus : - Marie DURU-BELLAT, L'école des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux ?,1990. - Antoine LEON, Colonisation, enseignement et éducation, étude historique et comparative, 1991. - Yvette DELSAUT, Laplace du maître, 1992. - Claude F. POLlAK, La vocation d'autodidacte, 1992. - Geneviève PAICHELER, L'invention de la psychologie moderne, 1992.

-

Dominique

GLASMAN,

L'école réinventée,

1992.

- Elisabeth LAGE, Lycéens et pratiques scientifiques, 1993. - François CARDI et Joëlle PLANTIER, Durkheim sociologue de l'éducation, 1993. - Paul BOUFF ARTIGUE, De l'école au monde du travail. La socialisation professionnelle des jeunes ingénieurs et techniciens, 1994. - Claude DIEBOL T, Education et croissance économique. Le cas de l'Allemagne aux XIXème et XXème siècles, 1995. - Jean LEZIART, Le métier de lycéen et d'étudiant, Rapport aux savoirs et réussite scolaire, 1996. - Pierre ERNY, Expériences deformation parentale etfamiliale, 1996. - Claude CARPENTIER, Histoire du certificatt d'études primaires, 1996.

"

Ce livre doit beaucoup à Monique de Saint Martin, Pierre Bourdieu, Karim Ghellab, Anne Marie Waser, à mon père, à ma mère et à toute ma famille. Je les en remercie profondément.

Introduction

d'effectifs, assez modeste. Cet abus de langage 1 est symptomatique
d'une approche qui sous-estime notamment la diffusion des écoles de gestion qui assurent en Italie des cours centrés sur la formation dans le domaine du management et de la gestion des affaires. Ces instituts paraissent se distinguer clairement des autres établissements scolaires italiens et en particulier des universités. Alors que le système d'enseignement supérieur est public, marqué par la présence dominante de l'institution universitaire et par l'absence de sélection, les écoles de management se caractérisent généralement par un statut juridique privé, par une forte sélection à l'entrée qui implique entre autres des droits de scolarité très élevés et par des liens étroits avec l'univers des entreprises. Cette opposition prend toute sa signification et même son importance si l'on tient compte du fait que ces caractéristiques du système d'enseignement supérieur représentent le résultat de rapports
de force qui ont opposé pendant environ un siècle et demi

Dans le langage sociologique italien, "université" est synonyme de "système d'enseignement supérieur", étant donné que l'enseignement supérieur de type non-universitaire est, en termes

l'unification de l'Italie en 1861 des groupes sociaux différents. Ces caractéristiques étant, pour une large part, le résultat de conflits sociaux, sont toujours susceptibles d'évoluer. La création d'écoles de gestion qui semblent mettre en question les principes mêmes du système scolaire italien constitue-t-elle le signe d'un changement profond au sein de la société italienne? La gestion étatique de l'école, par exemple, s'inscrit dans le cadre plus général d'une présence très
Un exemple de cet abus de langage apparaît clairement dans l'ouvrage de C. De Francesco, P. Trivellato, L'università incontrollata, Angeli, Milan, 1985, p. Il : "Ce faible poids numérique explique pourquoi en Italie "enseignement supérieur" est synonyme d'''université''. Dans cet ouvrage, nous nous conformons aussi à cet usage.". 1

-

- à partir

de

9

forte de l'Etat italien dans la vie socio-politico-économique du pays. Cette présence s'est affirmée au prix de conflits sociaux longs, durs et complexes. La diffusion des écoles de gestion privées est-elle le signe d'une tendance à la privatisation et à une diminution du poids traditionnel de l'Etat dans le cadre du système d'enseignement et, plus généralement, dans la société italienne? En d'autres termes, constituet-elle un signe de la crise de l'idéologie du "public" et du welfare state? Et, si c'est le cas, les écoles de gestion se limitent-elles à suivre la vague internationale ou font-elles partie des agents 2 actifs que l'on voit s'opposer dans le cadre du conflit qui se joue autour de la conservation ou du démantèlement du welfare system? Le système d'enseignement supérieur italien est caractérisé par la présence dominante de l'université et cette institution a représenté jusqu'à présent le lieu par excellence de la production culturelle légitime. Les écoles de gestion paraissent fortement liées au monde des entreprises, monde qui intervient ces dernières années de plus en plus directement dans le système de la formation et qui est perçu comme plus proche que par le passé du monde de la "culture" : cette intervention dans le système d'enseignement s'inscrit-elle dans le cadre d'une extension du pouvoir symbolique du patronat? Est-ce que la référence des écoles de gestion à l'univers entrepreneurial est un signe de la mise en discussion du modèle de producteur culturel légitime? Et, plus précisément, la diffusion des écoles de gestion pourrait-elle représenter une menace pour l'université dans sa fonction de producteur culturel légitime ? L'université italienne n'est pas sélective à l'entrée. Même si l'on se trouve devant des phénomènes importants "d'élimination différée" 3, l'ouverture formelle du système italien a donné lieu à l'idée
Panni ces agents, on peut citer entre autres en Italie, les partis politiques de gauche qui militent pour une conservation du welfare system italien. Cf. P. Barcellona, A. Cantaro, La sinistra e 10 Stato sociale, Editori Riuniti, Rome, 1984. Mais, actuellement, les transformations sont telles qu'il est de plus en plus difficile de parler de "partis de gauche" en général. Ces termes recouvrent un important débat encore en cours et qu'il est nécessaire de citer. Le lecteur peut se reporter à un ouvrage dont le titre est très significatif: N.Bobbio, Destra e sinistra, Donzelli Editore, Rome, 1994. 3 Cf. P. Bourdieu, J-C. Passeron, La reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement, Minuit, Paris, 1970; F. Oeuvrard, "Démocratisation ou 2

10

que l'Italie est l'un des pays dotés d'une instruction "de masse", où la formation est dispensée sur la base du principe de l'égalité substantielle de tous les citoyens. Elle est donc gratuite (ou presque), présente de façon très ramifiée sur tout le territoire et ouverte à tous sans distinction. Que cette idée puisse avoir atténué la situation conflictuelle des années soixante-dix est vraisemblable, surtout si on lui associe le processus de "cooling out" (réduction des aspirations 4). Celui-ci se produit généralement au sein d'importants groupes de jeunes dans des systèmes ouverts à forte élimination différée, tels le système italien: les jeunes qui abandonnent l'université adoptent une attitude de culpabilité plutôt qu'une attitude critique envers l'institution qui les a exclus, et, par leur abandon, ils contribuent à réduire le nombre de diplômés arrivant sur le marché du travail 5. En effet, les systèmes ouverts parviennent sinon à résoudre du moins à atténuer ce que l'on pourrait définir comme le "dilemme structurel" de l'enseignement: "L'un des principaux problèmes de notre société démocratique repose sur l'inadéquation entre l'encouragement au succès et l'offre limitée de possibilités" 6 . Quant à elles, les écoles de gestion rétablissent des procédures de sélection à l'entrée. Quels peuvent être les effets de
élimination différée?" , Actes de la recherche en sciences sociales, n030, 1979, pp.87-95. Aujourd'hui, en Italie, le taux d'accès à l'université est d'environ 25%. Le taux d'accès représente le rapport des inscrits en première année sur la population résidente agée de dix-neuf ans. Selon la théorie de Trow - M. Trow, Problems in the Transition from Elite to Mass Higher Education, in OECD, Towards Mass Higher Education. Issues and Dilemmas, OECD, Paris, 1974 -, quand un pays présente un taux d'accès à l'enseignement supérieur de 25% ou plus, il appartient à la catégorie des pays dotés d'un enseignement supérieur "de masse". C'est le cas de l'Italie. - Cf. à ce propos C. De Francesco, P. Trivellato, cité, p. 16 et suivantes Mais, le pourcentage des diplômés est caractéristique d'un enseignement supérieur d'élite: actuellement, les diplômés représentent en Italie environ 9,7% des jeunes de vingt-quatre ans. Voir le tableau n029, annexe n04. 4 Cf. E. Goffman, "Cooling the Mark out: Some Aspects of adaptation to failure", Psychiatry, n015, 1952, pp. 451-463. 5 P. Trivellato, La politica della scuola, in U. Ascoli, Welfare State all'italiana, Laterza, Rome-Bari, 1984, pp. 207-237. 6 B. R. Clark, "The "cooling out" Function in Higher Education", American Journal ofSociology, 1960, pp. 569-576.

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l'apparition et du développement d'un segment sélectif dans le cadre du système d'enseignement supérieur? Cela peut-il remettre en cause le principe d'un système d'enseignement et d'un système universitaire "de masse" comme celui de l'Italie? En somme, l'intérêt porté aux écoles de gestion italiennes est dû au fait que ces écoles, si atypiques par rapport au système scolaire italien, semblent constituer un point d'observation privilégié des changements que ce système et, plus généralement, la société italienne ont subis au cours de ces dernières années. Il a paru alors essentiel de consacrer le premier chapitre au processus historique dont le système scolaire italien actuel représente en quelque sorte le résultat. Les questions exposées ci-dessus animent tout le travail, mais une tentative de réponse sera développée en particulier dans le quatrième et le cinquième chapitre. Cet intérêt se renforce de la remarque que, si ces écoles se fédèrent autour de nombreux traits communs, elles n'en ont pas moins de fortes oppositions entre elles. Par conséquent, on a formulé l'hypothèse que les écoles de gestion constituent un espace structuré. Les caractéristiques des écoles étudiées, leurs spécificités par rapport au système universitaire, ne sont pas le résultat de stratégies rationnelles de la part de leurs dirigeants. Elles représentent l'aboutissement d'une série d'actions indépendantes les unes des autres qu'elles ont accomplies au cours des années pour s'imposer et acquérir une place de prestige dans un espace de plus en plus concurrentiel. Chaque école est à la recherche de principes de distil1ction et de sources de légitimation à travers lesquels se garantir une part, la plus importante possible, du marché de la formation en gestion. Dans le cadre de cette course pour la légitimité, chaque école s'est organisée et structurée en fonction de la prédominance de l'université dans le système d'enseignement supérieur. Et les questions de la dépendance des écoles de gestion vis-à-vis des entreprises, de la demande de leur clientèle, des positions des unes et des autres dans l'espace de l'enseignement de la gestion n'ont pas été des moindres. On retient en outre que les caractéristiques ou, si l'on veut, l'identité des écoles analysées ainsi que les oppositions existant entre elles sont fortement liées au contexte dans lequel la concurrence pour le positionnement se déroule. Un contexte qui, lorsque notre recherche a débuté en 1987, était marqué par la crise du Welfare State et par l'ouverture (nationale et internationale) aux valeurs de la privatisation,

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par la crise de l'institution universitaire en tant que lieu privilégié de la production culturelle légitime et par la montée de la "culture
d'entreprise"
.

Le point de départ a été l'observation d'une opposition qui paraissait mettre en évidence que, si toutes les écoles semblaient avoir des liens avec les entreprises, seuls certains instituts étaient liés à l'univers académique (par exemple, la Sda Bocconi qui est l'école de gestion de l'Université Commerciale privée Luigi Bocconi ou le Mip qui est l'école de gestion de l'Ecole Polytechnique de Milan). On a formulé alors l'hypothèse selon laquelle un premier principe d'opposition structurant l'espace de la formation en gestion pouvait être représenté par la référence, de la part des écoles de gestion, aux valeurs et aux logiques de l'univers scolaire et académique ou à celles de l'univers des entreprises. Il a en suite été possible de mettre en évidence d'autres principes d'opposition: les fondateurs de ces écoles et les rapports que les écoles entretiennent avec l'Etat et avec d'autres institutions publiques. Dans les quatre premiers chapitres, après l'analyse historique des principales caractéristiques de l'université et du système scolaire italien, on énonce les principes d'opposition relatifs à la référence culturelle, aux fondateurs et aux rapports des écoles de gestion avec l'Etat, mais aussi les traits communs des établissements: en particulier le lien avec les entreprises. En outre, le projet Asfor est analysé: ce projet, lancé en 1988 par un certain nombre d'instituts de management italiens qui se regroupent dans l'Asfor, l'Associazione per la formazione alla direzione aziendale (l'Association pour la formation à la gestion d'entreprise), concerne la création d'un label d'appellation contrôlée pour les master italiens en general management et fournit l'occasion d'étudier de façon très précise les relations qui unissent et opposent les différentes écoles. Il n'existe pas en Italie de formule qui définisse de façon précise et formalisée ce qu'est un cours master. Depuis quelques années, des annonces publicitaires de cours appelés "master", des cours qui ne durent que quelques jours ou quelques mois et qui touchent les aspects les plus disparates de la gestion d'entreprise (Ie marketing, la gestion des ressources humaines, etc.), se multiplient

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dans les revues spécialisées, dans les quotidiens, dans les espaces publicitaires des moyens de transport public. En revanche, selon les écoles de gestion qui lancent le projet Asfor, un cours master est un cours d'une durée minimale d'un an, qui suppose un corps enseignant détenant une expérience significative aux niveaux de la didactique et de la recherche et qui nécessite des supports de formation importants (ordinateurs, bibliothèque, salles de cours, etc.). Et, plus précisément, ce cours master Asfor est un master en general management; c'est, en effet, un cours généraliste et non pas spécialisé. Actuellement, sur environ cent-cinquante écoles de gestion italiennes, seules treize proposent un cours en general management qui présente les caractéristiques mentionnées dans le projet Asfor. A travers l'analyse de ce projet et du processus qui a mené à sa rédaction, il a été possible de montrer en quoi il avait représenté une tentative, de la part des écoles de gestion d'origine universitaire, d'affirmer leur position au sommet de la hiérarchie des écoles de gestion italiennes. Par le projet Asfor, elles définissent les caractéristiques d'une école de gestion de qualité: ce sont en fait celles des écoles d'origine universitaire, c'est-à-dire l'adhésion aux valeurs académiques et l'indépendance par rapport à l'Etat. De plus, ce projet montre l'existence d'un espace structuré en soulignant en particulier la dimension dynamique du positionnement des écoles, qui, loin d'être défini une fois pour toutes, dépend des rapports de force existant entre elles. En outre, l'étude du projet Asfor met en évidence que, parmi les écoles analysées dans la recherche, celles qui dispensent des cours master (onze au total) constituent un groupe particulièrement effervescent qui peut certainement induire des changements importants dans l'espace de la formation managériale. Si ces écoles s'opposent entre elles selon les mêmes principes d'opposition que ceux qui ont été portés à jour dans l'espace de la formation en gestion, elles paraissent développer une attitude commune - ainsi qu'il est apparu au cours des entretiens réalisés avec les dirigeants et les professeurs des écoles analysées - consistant à construire leur image sur les cours master et à accumuler leur capital scolaire et social grâce à la clientèle master de

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jeunes bacheliers et de jeunes diplômés. Pour cette raison, bien que les élèves des cours master ne représentent qu'une petite partie de la clientèle des écoles de management, dont l'offre de formation quantitativement plus importante est représentée principalement par les cours de formation continue, on a choisi de centrer la recherche sur ce type d'élèves. Cette étude est présentée dans le dernier chapitre. La clientèle, utilisée comme point d'observation privilégié, montre que les écoles analysées qui assurent un cours master constituent un sous-espace dans l'espace de la formation managériale. Les oppositions et les complémentarités mises en évidence par l'analyse de la clientèle, même si elles ne concernent que les instituts étudiés, permettent d'améliorer la compréhension de l'espace global. Par exemple, l'accumulation d'un important capital culturel et scolaire, observée dans ce sous-espace, permet de formuler l'hypothèse selon laquelle l'espace de la formation managériale se complexifiera par un rapprochement et un regroupement des écoles qui dispensent les master Asfor autour d'un pôle scolaire, alors que les écoles moins sélectives constitueront plutôt un pôle entrepreneurial. S'il en est ainsi, le projet Asfor pourrait être à l'origine de nouvelles oppositions dans l'espace des écoles de gestion italiennes. Le fait que ces instituts tendent à constituer un pôle scolaire apparaît aussi quand on les compare, dans leur globalité, avec l'institution universitaire dans le cadre du système d'enseignement supérieur: ces écoles de gestion se positionnent comme instituts post-universitaires de plus en plus inscrits dans les valeurs et les logiques de l'univers culturel académique. L'étude de la clientèle master se fonde sur l'hypothèse selon laquelle une homologie existe entre les caractéristiques des écoles de gestion analysées et les propriétés sociales de leurs élèves. On peut penser en effet qu'un processus d'adéquation réciproque entre les écoles et leurs élèves se réalise ou, en d'autres termes, que ces derniers s'orientent de façon générale vers les établissements qui semblent être les plus accueillants à leurs dispositions. Cette analyse confirme ainsi les regroupements structurant ce sous-espace. En outre, elle souligne les oppositions relatives à l'action de ces écoles dans le cadre de la reproduction de la classe dirigeante (écoles d'élite, écoles-refuge, etc.).

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au travail de thèse 7. Mais, il est évidemmentinutile d'essayer de les
justifier a posteriori comme étant les plus justes. Les réflexions théoriques aussi bien que le travail sur le terrain ont d'ailleurs mis en évidence qu'il serait nécessaire de poursuivre la recherche pour pouvoir répondre à toutes les questions qui ont émergé tout au long du travail, pour pouvoir combler les lacunes laissées par des observations et des entretiens non réalisés, par des questions mal ou non posées. Cependant, on retient que le but principal de cette recherche, montrer que les écoles de gestion italiennes représentent un objet digne d'intérêt sociologique, a été atteint. Malgré leur faible poids dans l'enseignement supérieur, leurs caractéristiques montrent qu'un processus important de différenciation du système d'enseignement est en cours en Italie. Une différenciation telle qu'il sera de plus en plus incorrect d'assimiler, selon le langage sociologique encore courant,

Pour les choix méthodologiques on renvoie aux annexes et

"l'enseignement upérieur"italienà "l'université". s

7

Cf G. Scarfo, L'espace des écoles de gestion italiennes, Thèse de doctorat de troisième cycle, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1993.

16

Premier chapitre

Les principales caractéristiques du système d'enseignement supérieur italien.

Comparées à l'institution universitaire, les écoles de gestion représentent un espace de très modestes dimensions dans l'ensemble du système d'enseignement supérieur et en constituent une différenciation encore embryonnaire. Pour faire apparaître tout de suite le poids de ce secteur vis-à-vis de l'institution universitaire, il faut rappeler que "selon les données de l'Organisation pour la Coopération et le Développement Economique (OCDE) concernant les années 1976-77, alors qu'en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis un pourcentage compris entre 30% et 40% des nouveaux inscrits dans le système de l'enseignement supérieur suivaient des cours de type non universitaire, en Italie ce n'était le cas que pour moins de 4% des nouveaux inscrits de cette année. Par ailleurs, en 1983-84, les inscrits aux cours non universitaires représentaient (en Italie) environ 21.000 étudiants (et sur ces 21.000, 16.000 suivaient les cours de l'Institut Supérieur d'Education Physique l'ISEF) contre 1.034.000 inscrits à l'université (H.). Ce faible poids numérique explique pourquoi en Italie le terme

-

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d'''enseignement supérieur" est synonyme d"'université" (.. .)" I. Toutefois, les écoles de gestion, à partir des années 50, mais surtout au cours des années 70 et 80, se sont développées selon des caractéristiques qui, au moins apparemment, peuvent être considérées comme atypiques, car elles semblent mettre en cause certains principes fondamentaux non seulement de l'université, mais aussi de l'ensemble du système scolaire italien. En 1987, lorsque notre recherche sur les écoles de gestion

italiennesa débuté, ces écoles, extra-universitaires2 et centrées sur la
formation des cadres dirigeants, avaient d'une part un statut privé et un lien fort avec le monde des entreprises, et pratiquaient d'autre part une sélection très sévère à l'entrée. De ce fait, ces écoles semblaient être en nette opposition avec le système d'enseignement supérieur italien qui est peu sélectif et se caractérise par la présence dominante de l'institution universitaire publique (en Italie seules quelques universités sont privées 3). Mises à part les écoles de gestion, la formation supérieure non universitaire est presque inexistante et il n'existe pas non plus de système comparable à celui des grandes écoles françaises. Malgré la faible dimension quantitative des écoles de gestion, les spécificités de ces écoles sont d'autant plus importantes à prendre en compte que le système d'enseignement italien, tel qu'il se présente aujourd'hui, est le résultat d'un long et complexe processus historique. Les principales caractéristiques du système scolaire italien, la gratuité, la gestion étatique, la non-sélectivité ou encore la présence dominante de l'université au sein de l'enseignement supérieur,
I

C. De Francesco, P. Trivellato, L'università incontrollata, Angeli, Milan, 1987,

p.ll. 2 Le tenne "extra-universitaire" est employé pour désigner des écoles qui assurent une formation en dehors de la formation universitaire. 3 LUniversité Commerciale 1. Bocconi et IUniversité Cattolica del Sacro Cuore de Milan, la Libera Università di Studi Sociali (Libre Université des Etudes Sociales) LŒSS de Rome, l'Istituto Universitario di Lingue Moderne (Institut Universitaire de langues modernes) de Milan, l'Istituto Universitario pareggiato di Magistero "Suor Orsole Benincasa" (Institut Universitaire reconnu de Magistère) de Naples, l'lstituto Universitario pareggiato di Magistero Maria SS. Assunta (Institut Universitaire reconnu de Magistère) de Rome.

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marquent l'aboutissement de rapports de force et de conflits, dont les différentes écoles de gestion, qui entretiennent des rapports de concurrence et de complémentarité, pourraient constituer un facteur important de changement. Ces rapports de force et ces conflits sont à analyser à la lumière de la construction de l'Etat National italien et aussi de la lutte pour la définition des titres et des lieux légitimes de l'accès au pouvoir. Ainsi, on essaiera de rappeler à grands traits les principales étapes du processus historique qui est à l'origine du système scolaire actuel et les luttes et les conflits qui l'ont marqué. En outre, dans le cadre de cette reconstruction, afin de comprendre si les écoles de gestion représentent véritablement un segment atypique du système d'enseignement, les caractéristiques de ce dernier seront décrites afin de s'y référer. On présentera de même les modifications qui l'ont affecté avec le souci de comprendre s'il s'agit de véritables changements ou simplement de variations apparentes.

1.1 La centralisation du système scolaire sous le contrôle de l'Etat.
Pour rappeler les principales étapes de l'évolution du système scolaire italien il faut remonter au XVIIIème siècle lors de la

constitution de l'Etat unitaire 4. La transformation d'un ensembletrès
4

Cf. D. Bertoni Jovine, Storia dell'educazionepopolare in [talia, Einaudi, Turin,

1954; Idem, La scuola italiana dal1870 ai giomi nostri, Editori Riuniti, Rome, 1958; U. Barbano, Le origini della scuola europea, Bulzoni, Rome, 1972; AL. Fadiga Zanatta, Il sistema scolastico italiano, TIMulino, Bologne, 1971 et édition successive; G. Inzerillo, Storia della politica scolastica in [talia, Editori Riuniti, Rome, 1974; G. Rossi, La scuola di Stato, Coines, Rome, 1974; G. Natale, F.P. Colucci, A Natoli, La scuola in [talia. Dai 1859 ai decreti delegati, Mazzotta, Milan, 1975; A Meder, Scienze sociali scuola occupazione, Liguori, Naples, 1980, en particulier le deuxième chapitre, La scuola della nascente borghesia e la sua

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différencié de royaumes, duchés et principautés en un Etat unitaire représentait une tâche d'autant plus difficile à réaliser qu'il n'existait pas de volonté généralisée concernant l'accomplissement de cette unification. L'unité de l'Italie en 1861 est le fruit d'une stratégie politique conduite à terme par les dirigeants du royaume de Savoie. Elle se réalisera concrètement non pas grâce à une lente fusion respectueuse des différentes réalités territoriales, mais à travers une brutale soudure contrôlée par la monarchie piémontaise. Pour l'édification de l'Etat italien, les notions d'Etat, de citoyen, de nation, qui étaient propres à un nombre restreint de personnes - certains intellectuels éclairés mais aussi, et pour des raisons différentes, des personnages comme le comte Camillo Benson de Cavour, politicien piémontais, qui a été l'un des principaux idéologues de l'unité italienne -, devaient se diffuser, être acceptées et intériorisées par le "peuple". Pour les fractions sociales dominantes de l'époque, seule une école gérée de façon centralisée par l'Etat et assurant une certaine uniformité des études pouvait répondre à cette eXIgence. Le nouveau système scolaire ne représentait pas seulement un lieu de diffusion des valeurs légitimant l'unification mais aussi l'émergence d'une nouvelle classe sociale en pleine transformation: la bourgeoisie. Les membres de cette classe ne fondaient plus leur légitimité sur le pouvoir sacré du titre nobiliaire marquant ainsi une

rupture avec les anciennesvaleurs que le "peuple"avait intériorisées 5.
generalizzazione, pp. 56-86; A. Merler, R. Fancellu Pigliaru, Il rinoceronte pensato. Processi di adesione e di emarginazione scolastica, ETS-Iniziative Culturali, Pise-Sassari, 1981, en particulier le premier chapitre de R. Fancellu Pigliaru, Dalla legge Casati alla "Carta della scuola" ., R. Moscati, Università : fine 0 trasformazione dei mito ? Nuovi significati e funzioni nelle diverse Italie, Il Mulino, Bologne, 1983; C. Barberis, La società italiana. Esperienze di un secolo, Angeli, Milan, 1989 huitième édition. S Le phénomène du déclin du pouvoir sacré du titre nobiliaire concerne la France aussi. M. De Saint Martin présente avec une grande pertinence les stratégies de reconversion mises en oeuvre par les aristocrates français: "(...) ces reconversions de leur capital social et de leur capital symbolique (nom, titre, liens avec une terre, un château, honorabilité, réseau durable de relations, appartenance à un groupe ou à une ligne, etc.) en capital économique ou en capital scolaire leur ont le plus souvent été imposées par les transformations globales d'une société où le mode de

20

La centralisation de l'école et plus généralement l'extension et l'organisation de l'administration piémontaise en appareil administratif de l'Etat italien mettent en évidence la complexité des fonctions de ce nouveau système: il devait répondre notamment à l'exigence de former une nouvelle catégorie de fonctionnaires, parmi lesquels se trouvent les enseignants. De plus, cette période correspond à un moment historique marqué par la constitution d'un nouveau mode de production (on est à l'aube de la révolution industrielle) qui - même si l'Italie est encore à cette époque un pays principalement agricole rendait nécessaire la formation de cadres techniques et, plus généralement, la formation d'une main-d'oeuvre spécialisée comme le prévoit la loi Casati : "(...) au cours des premières années de la formation de l'Etat national la nécessité d'une nouvelle catégorie de bureaucrates, et/ou d'ingénieurs a conduit la classe dirigeante à favoriser les accès à l'université (loi Casati)." 6. La loi Casati du 13 novembre 1859 est, avec la loi BonCompagni du 2 août 1848, l'une des premières lois qui ont représenté une tentative de construction d'une école publique centralisée. Elles ont été promulguées dans le royaume du Piémont, l'école italienne étant en réalité une extension de l'école piémontaise. Selon ces deux lois, l'Etat était responsable de l'instruction-éducation des citoyens qui devait préparer la mise en place de l'Etat national italien. La loi Casati, en particulier, établissait une prédominance décisive de l'administration centrale sur tout le système scolaire. L'autre principe important de cette loi était celui du caractère obligatoire et de la gratuité. La gratuité concernait non seulement l'école élémentaire et secondaire, mais aussi les étudiants de l'université s'ils pouvaient faire la preuve de leur incapacité financière à poursuivre leurs études. La loi Casati a permis un plus large accès à l'université à des catégories de personnes qui, sans aide, aurait été exclues de l'enseignement supérieur. Cet élargissement a permis de répondre à la fois aux besoins en formation du nouvel Etat national et aux nécessités du système industriel naissant. Cette dualité d'objectifs est

-

.

reproduction à dominante familiale perd de l'importance et où se développe le mode de reproduction à composante scolaire (...)" in M. De Saint Martin, L'espace de la noblesse, Métailié, Paris, 1993, p. 245. 6 R. Moscati, cité, p. 24.

21

symptomatique du type de développement qu'a connu l'université italienne. L'affinnation d'une école centralisée sous le contrôle de l'Etat ne s'est pas réalisée sans heurts. Panni les nombreux conflits d'intérêts que l'on pourrait citer, celui concernant la création de l'université commerciale privée Luigi Bocconi de Milan est particulièrement significatif. En effet, l'université Bocconi, fondée en 1902 à Milan par Ferdinando Bocconi, qui en tant que PDG des entreprises Bocconi était l'un des membres de la bourgeoisie industrielle milanaise, a subi pendant les premières années de sa constitution une véritable résistance, de la part des pouvoirs publics, à une remise en question du monopole étatique du système de l'enseignement supérieur. Une résistance qui se manifestait en particulier dans le refus de reconnaître officiellement le diplôme délivré. Ce refus ne concernait pas simplement la Bocconi, mais aussi d'autres écoles supérieures de

commerce: "(H') Ce refus alla parfois jusqu'à une hostilité déclarée:
ainsi pour certains concours administratifs, le Conseil supérieur de l'Instruction publique tendait à considérer les diplômes des écoles supérieures de commerce comme inférieurs au baccalauréat..." 7. Ce n'est qu'en 1906 que la Bocconi obtint la reconnaissance du diplôme, fait qui constitua un précédent favorable pour les écoles supérieures de commerce de Gênes, Bari et Venise. En 1922, la réfonne Gentile, qui était constituée par des décrets d'application de la loi 1601 du 3 décembre 1922, a divisé l'université en trois catégories: la première était l'université publique, dépendant au niveau administratif et financier de l'Etat; la deuxième (qui ne s'est pas réalisée) était un type d'université financée conjointement par l'Etat et des capitaux privés; la troisième était l'université "libre" - comme l'Université Bocconi - entièrement soumise aux financements privés. Or, en réalité, l'université publique a connu un tel développement qu'elle détient encore actuellement une place dominante dans l'enseignement supérieur italien. Pour comprendre comment a pu se produire un tel développement de l'université publique, il faut rappeler la présence
TI s'agit d'une note (n06 I) in D. Musiedlak, Université privée et formation de la classe dirigeante. L'université L. Bocconi de Milan (1902 - 1925), Ecole française de Rome, Rome, 1990, p. 27.
7

22

exceptionnelle et presque anormale de l'Etat dans les différents secteurs de la société italienne, dont les bases - comme on l'a vu - ont été jetées avec la naissance de l'Etat National. Par exemple, cette présence a été si importante dans le secteur économique dès les années qui ont immédiatement suivi l'unité qu'elle a été définie comme l'une des différences fondamentales entre l'Italie et les autres pays capitalistes occidentaux 8. En ce qui concerne le secteur de l'éducation, l'ancienne idée du contrôle étatique de l'école s'est maintenue. Les lois qui ont successivement été promulguées jusqu'à nos jours n'ont pas contribué à produire une différenciation entre un secteur universitaire public et un secteur privé, ou entre un secteur strictement universitaire et un secteur extra-universitaire etc. Mais elles ont conduit, si l'on fait abstraction de quelques rares créations d'universités privées, à une dilatation de l'université publique. Cependant ce serait une erreur de considérer qu'à la base de l'affirmation de la présence de l'Etat dans le système scolaire il n'y ait que la volonté de la classe dirigeante de contrôler le secteur de l'éducation pour pouvoir répondre à ses exigences de développement économique, de diffusion des valeurs légitimant le nouveau cours historique, de formation et de reproduction des différentes fractions qui la constituent. Au début du XXème siècle le mouvement ouvrier puis, après la Deuxième guerre mondiale, un mouvement de masse très important soutenu par une lutte conduite dans le cadre du Parlement
8

Cf. F. Bonelli, II Capitalismo italiano, Linee generali d'interpretazione,in Storia

d'Italia, Annab J, DaI Feudalesimo al Capitalismo, Einaudi, Turin, 1978, cité in U. Ascoli, II sistema italiano di welfare, pp. 5-51, p. 26, in U. Ascoli (éd.), Welfare State all'italiana, Laterza, Rome-Bari, 1984. Il est important de rappeler que cette importante présence de l'Etat dans la vie socio-économique du pays n'a pas contribué pour autant à l'homogénéisation du pays: "On pourrait soutenir, au contraire, comme je m'efforcerai de le montrer ici, que des différences originaires de structure sociale ont donné lieu, dans les conditions nouvelles posées par l'Etat national et par un marché unifié, à des modèles de changement différents selon les régions, et que, malgré le jeu des forces culturelles et des institutions unificatrices, on se trouve aujourd'hui confronté à deux sociétés structurées et organisées, au moins partiellement, de façon différente." in A. Bagnasco, Trois Italie, in D. Schnapper et H. Mendras (éd.), Six manières d'être européen, Gallimard, Paris, 1990, pp.173-196, p.174.

23

par les forces politiques de gauche, ont cru en l'idée de l'école et de l'université publique comme instruments d'égalité sociale. Il faut dire que l'école gratuite obligatoire et relativement ouverte, même au niveau des études supérieures, aux catégories sociales les moins favorisées, est réellement parvenue, entre la constitution de l'Etat national et aujourd'hui, à une meilleure diffusion de l'enseignement supérieur auprès de la "masse". Par conséquent, elle a permis de répondre non seulement aux exigences qu'on a citées, mais aussi aux exigences de consensus de la nouvelle classe dirigeante alimentant le "mythe" de la mobilité sociale. Mais, en dépit de ce "mythe", de nombreuses études ont constaté que cet élargissement n'a toutefois pas influencé Une multiplicité de logiques contradictoires - les logiques de développement économique de type capitaliste, les logiques de consensus et celles de reproduction des élites, qui supposent une structure sociale pyramidale dans laquelle "les masses" gardent une position subordonnée, s'opposent à la logique de la mobilité sociale et de l'école comme moyen d'égalisation a alors contribué à l'affirmation d'une formule de gestion du pays basée sur une forte intervention de l'Etat dans tous les secteurs de la société. C'est dans le cadre de cette formule, dont la caractéristique principale est la multifonctionnalité de l'Etat ou, plus simplement, la capacité de l'Etat à servir plusieurs
radicalement la structure sociale de la société italienne
9.

-

stratégies souvent contradictoires entre elles
développement du Welfare State italien.

JO,

que s'inscrit le

Cf. F. S. Cappello, M. Dei, M. Rossi (éd.) , L'immobilità sociale. Stratificazione sociale e sistemi scolastici, Il MuIino, Bologne, 1982 ; C. De Francesco, P. Trivellato, cité; A. de Lillo, A. Schizzerotto, Disuguaglianze educative e disuguaglianze occupazionali : il caso italiano (1951-1971) , in F. S. Cappello, M. Dei, M. Rossi (00.), cité, pp. 205-255 ; R. Moscati, cité; U. Trivellato (éd), Scuola e stratificazione sociale. Problemi di valutazione e di misura degli effetti dell'origine sociale sulla riuscita scolastica, Fondazione "Emanuela Zancan", Padoue, 1975 ; idem, "L'evoluzione della scolarizzazione e delle disuguagIianze sociali nella partecipazione all'istruzione in Italia (1953-1973)", Economia, istruzione eformazione professionale, n° 2, 1978, pp. 86-108. 10 Cf. M. Paci, Il sistema di Welfare italiano tra tradizione clientelare e prospettive di riforma, pp. 297-326, in U. Ascoli (éd.), cité; M. Paci, Pubblico e privato nel sistema italiano di Welfare, pp. 271-294, in P. Lange, M. Regini (éd.), Stato e regolazione sociale. Nuove prospettive sul caso italiano, Il Mu1ino, Bologne, ] 987.

9

24

Les experts font remonter l'origine des Welfare States européens contemporains au moment de la création et de l'institutionnalisation des systèmes d'assurances sociales, c'est-à-dire, pour les pays de l'Europe occidentale, à la période 1885-1920 Il. Les assurances sociales répondaient d'un côté aux exigences de protection sociale des travailleurs, et permettaient d'un autre côté à l'élite au pouvoir d'obtenir le consensus, au moment des premières mobilisations du mouvement ouvrier. De plus, avec un système d'assurance complètement géré par l'Etat, on limitait le risque de la création d'associations libres autogérées et bénévoles (de protection sociale) qui pouvaient représenter un développement dangereux de l'autonomie des travailleurs. Le mouvement ouvrier italien était d'ailleurs réticent, comme celui d'autre pays en Europe, au système public des assurances sociales. Mais alors qu'en Angleterre et en Allemagne l'Etat reconnaissait l'existence de sociétés ouvrières bénévoles 12 qui pouvaient ainsi jouer, dans le cadre du système public, un rôle limité mais autonome, en Italie le processus était complètement différent et, avant et pendant la période fasciste, la monarchie puis le régime de Mussolini ont soigneusement évité de donner des pouvoirs autonomes aux associations bénévoles. Cette nécessité de contrôle et de recherche du consensus de la part de la classe dirigeante se retrouve à l'identique dans les années 50, moment où les politiques sociales semblent fortement s'attacher à résoudre les conflits et contradictions existant dans la société italienne. Si l'on analyse les réformes concernant le système scolaire, en particulier la libéralisation totale de l'accès à l'enseignement supérieur universitaire en 1969, on retrouve la tentative de contrôler la forte mobilisation de masse de l'époque et d'obtenir auprès de cette même

masse le consensus
Il

13,

mais aussi

-

selon le principe de la

Cf. U. Ascoli, cité, p. 19. M. Paci, 1984, cité, pp. 314-315. 13 "(...) Notre hypothèse est que les tendances et les motivations de la politique de l'éducation peuvent être dans une large mesure analysées comme une réaction aux problèmes structuraux de légitimation (l'italique est utilisé par l'auteur) de par une société qui invalide et discrédite continuellement ses propres prémices égalitaires." in C. Offe, Lo Stato nel capitalismo maturo, Etas Libri, Milan, 1977, p. 192. Ce livre ne représente pas véritablement la traduction italienne d'uiJ livre allemand. C'est pourquoi on ne cite que le titre de l'édition italienne. En fait, les huit essais ]2

25

multifonctionnalité cité - la mise en oeuvre d'une solution qui aurait assuré au marché du travail la production d'une importante maind'oeuvre qualifiée. La centralisation de l'école sous le contrôle de l'Etat, qui se concrétise entre autres par le rôle dominant que joue l'université publique au sein du système de l'enseignement supérieur, met en évidence l'existence de dynamiques contradictoires et de rapports de force entre différents groupes sociaux. Mais d'autres caractéristiques révèlent que le système scolaire actuel et l'université sont bien le résultat d'un processus historique très complexe et très conflictueL

1.2 Les rapports difficiles entre le patronat et l'université publique: la suprématIe des études humanistes.
Pour résumer le principal caractère du système scolaire et

universitaire italien, certains sociologues14 parlent de système
"dualiste" dans le sens où deux logiques différentes coexistent. Elles déterminent, selon la prédominance de l'une ou de l'autre, la tendance du système de l'enseignement: l'une concerne la formation dont l'objectif est la reproduction des élites et l'autre concerne la formation dans le but de répondre au mieux aux exigences du système économique. Cette dernière logique a plusieurs fois été abordée au cours du paragraphe précédent concernant la centralisation de l'école sous le contrôle de l'Etat: l'école publique se révélait pour l'Etat
réunis dans le livre sont paros en Allemagne à des années différentes, entre 1969 et 1976, et dans des publications différentes. 14 M. Barbagli, Disoccupazione intellettuale e sistema scolastico in [talia, II Mulino, Bologne, 1974 ; Idem (éd), [struzione, legittimazione conflitto, Il Mulino, Bologne, 1978 ; R. Moscati, cité, voir en particulier le premier chapitre Il permanere della domanda d'istruzione, pp. 17-36.

26

national italien un moyen important de production d'une main-d'oeuvre qualifiée. En revanche, l'analyse de la reproduction des élites italiennes, qui à la lumière de la constitution du système scolaire s'avère incontournable, n'a intentionnellement pas été abordée jusqu'ici. En effet, c'est en particulier avec la réforme Gentile de 1922 qu'est sanctionnée de façon rigide la séparation de l'école entre une filière pour la formation des futurs membres de la classe dirigeante et une autre pour ceux qui devront contribuer à la construction du pays en tant que main-d'oeuvre plus ou moins spécialisée. La réforme Gentile a représenté la base juridique sur laquelle l'école italienne a été bâtie. Giovanni Gentile, philosophe appartenant au courant de l'Idéalisme, était à cette époque ministre de l'éducation (Ministero della Pubblica Istruzione) dans le gouvernement fasciste de Mussolini. La démarcation entre les deux filières commençait de façon formelle après les cinq années d'école élémentaire. Cependant, il est évident que la sélection s'effectuait déjà dans les premières classes entre les enfants qui allaient à l'école et ceux, appartenant aux couches inférieures, qui n'y allaient pas. L'absentéisme scolaire était en effet très fort même si l'école avait été déclarée obligatoire jusqu'à quatorze ans J5. L'entrée dans la voie "royale" de la scolarité, était le gymnase e6) inférieur, d'une durée de trois ans qui se poursuivait d'abord par le gymnase supérieur, d'une durée de deux ans, puis par le lycée classique d'une durée de trois ans et dont l'accès était subordonné au passage d'un examen à la fin du gymnase. Le lycée ouvrait les portes de toutes les facultés 17. L'enseignement se basait sur les faut lire "manuelles"
J5

disciplines littéraires qui, contrairementaux disciplinestechniques - il

- représentaient le "savoir" légitime. A la base de

Selon l'Institut Central de Statistique Italien (ISTAT) l'analphabétisme s'élevait au début de ce siècle à 48,5% ; à 27,3% en 1921 et à 20,9% en 1931. J6 Le gymnase est encore aujourd'hui un cycle d'études classiques. A l'époque de la réforme Gentile, le gymnase avait une durée de cinq ans. Actuellement, la durée est de deux ans (qui correspondent à la quatrième et à la cinquième année de l'ancien gymnase) qui constituent avec les trois ans du lycée classique l'une des filières de l'école secondaire. 17 Les lycéens classiques pouvaient s'inscrire à toutes les facultés sauf à celle du Magistère qui formait les instituteurs et qui était réputée d'un niveau inférieur à celui de la formation humaniste dispensée pendant les trois ans de lycée classique.

27

ce système se trouvait l'idée, qui a marqué tout le système scolaire italien et qui constitue encore aujourd'hui un aspect distinctif de la "culture scolaire" en Italie, que pour conserver leur "pureté", les études littéraires ne devaient pas être contaminées par les disciplines techniques ou même scientifiques trop marquées par le caractère manuel et la "trivialité" de la pratique. Au début du XXème siècle, les études scientifiques étaient moins prestigieuses que les études strictement humanistes. La position du lycée scientifique dans la hiérarchie des instituts en témoigne: il se situait au-dessus des instituts techniques mais il occupait une place inférieure vis-à-vis du lycée classique du fait qu'il ne comportait qu'un nombre limité de disciplines littéraires et qu'il ne permettait pas l'accès aux facultés d'élite par excellence que représentaient la faculté de
lettres et de philosophie et la faculté de droit
18.

En ce qui concerne ces facultés d'élite, si les lauréats du lycée classique jouissaient d'un libre choix entre les différentes facultés, les études juridiques puis les carrières libérales représentaient l'aboutissement logique de la voie royale pour la formation des classes
dirigeantes.

Il est enfin intéressant de rappeler que les instituts techniques, qui formaient les enfants de la petite bourgeoisie aux professions de technicien de moyen niveau, permettaient toutefois de s'inscrire à l'université, mais seulement dans les facultés d'économie et de commerce et de statistiques pour former des comptables. Parmi les élèves, ceux qui possédaient le titre de géomètre pouvaient aspirer à la faculté d'agronomie, qui détenait un certain prestige parmi les facultés scientifiques. En somme, la réforme Gentile sanctionne la primauté des études classiques sur les études techniques et économiques, primauté qui durera pratiquement jusqu'à nos jours. Par rapport aux études économiques, le développement du lycée scientifique et des facultés scientifiques est différent. En effet, la place qu'ils vont occuper dans le cadre de la hiérarchie des études sera subordonnée à l'idée, qui

'

s'affirme en particulier dans la période fasciste

19,

que la science

pouvait et devait faire partie du patrimoine culturel de la classe dirigeante, mais dépouillée de tout lien avec la technique et le caractère
\8 Voir l'annexe n03. 19 A Merler, cité, p. 77.

28

manuel de la pratique. Le lycée et les facultés scientifiques commencent alors à s'affinner comme voies d'élite. Le cas de la faculté de médecine est un peu différent: inscrite avant tout dans l'ordre de la culture humaniste, elle représentait déjà l'un des lieux "naturels" de fonnation et de reproduction de la classe dirigeante. La hiérarchie qui différencie les instituts secondaires entre eux et les facultés entre elles pennet d'approfondir l'action de l'école sur la reproduction des différentes fractions de l'élite, précisant ainsi les contours de la classe dirigeante. Sans vouloir établir des relations trop mécaniques de cause à effet, on peut d'ores et déjà poser l'hypothèse d'une relation d'homologie entre la structure du système d'enseignement supérieur privilégiant la formation humaniste (qui n'est que confinnée par la réfonne Gentile, mais qui était déjà établie dans ses grandes lignes par les lois précédentes) et la structure de la classe dirigeante au moment de la constitution de l'Etat national. La classe dirigeante se composait principalement des grands propriétaires et de la bourgeoisie professionnelle (les professions libérales) : deux fractions qui fondaient leur légitimité sur la distinction entre l'otium et le negotium, entre le "vrai savoir" et la pratique. On peut remarquer que les exigences de reproduction de plusieurs fractions de la classe dirigeante, c'est-à-dire la classe politique, la bureaucratie étatique fonnée par les hauts dirigeants de l'administration publique, les magistrats, les généraux, les diplomates et les préfets, les professions libérales et l'élite intellectuelle, ont pu se concrétiser dans un système scolaire privilégiant une fonnation humaniste et classique au détriment d'un enseignement commercial et économique. En effet, les débuts très difficiles de l'Université Commerciale L. Bocconi pennettent de rappeler quel était le statut des disciplines économiques dès les premières années du XXème siècle. Ce statut était très faible, et cela s'est confinné au cours des années suivantes puisqu'aujourd'hui encore les facultés d'économie n'ont pas atteint le rang de facultés d'élite 20.
Il est indispensable de préciser qu'il s'agit des facultés de l'université publique. En effet, les universités prestigieuses qui enseignent les disciplines économiques 20

29

Dans la ligne de cette hypothétique homologie entre la structure du système scolaire et universitaire et la structure de la classe dirigeante, il semble légitime de se demander quelle est la place, au sein du groupe dominant, de la bourgeoisie industrielle, qui représente l'une des fractions les plus dépendantes d'une formation économique. Le début du siècle est marqué par une transformation des rapports de force entre les différentes fractions sociales composant la classe dirigeante. La bourgeoisie industrielle devient de plus en plus puissante jusqu'à occuper, pendant la période fasciste et après la Deuxième Guerre mondiale, une position dominante au sein du groupe qui détient le pouvoir dans la société italienne 21: une position dominante, dans le sens où "le pouvoir d'investissement, exercé de façon discrétionnaire par les patrons (...) se traduisait immédiatement en pouvoir de décision politique en matière économique." 22. Dans les années 60, ce groupe sera affaibli par les conflits avec les partis de gauche et les syndicats et par la croissance du pouvoir des entreprises nationalisées et des partis politiques. C'est alors que la Confindustria, l'association qui rassemble les grandes, moyennes et petites entreprises privées italiennes, essaie de réunir les patrons privés sous le contrôle des grands groupes industriels, (Fiat, Olivetti, Pirelli, etc...), de redevenir un partenaire privilégié et autonome du gouvernement et de reprendre l'initiative dans la négociation avec les syndicats. L'action de la Confindustria a été couronnée de succès. - même si celle-ci n'a pas véritablement obtenu

sont privées, principalement lUniversité Bocconi. Etant donné le lien important qui existe entre le monde des entreprises et cette université privée, il semble que les disciplines économiques aient atteint un statut de prestige dans les instituts de formation supérieure où il existe traditionnellement une présence forte du monde industriel. 21p, Sylos Labini, Saggio sulie classi sociali, Laterza, Rome-Bari, 1974 ; G. Carli, Intervista suI capitalismo italiano, Bari, Laterza, 1977 ; B. Amoroso, 0.1. Olsen, Lo stato imprenditore, Laterza, Rome-Bari, 1978 ; A. Martinelli, A. M. Chiesi, N. Dalla Chiesa, I grandi imprenditon' italiani. Profilo sociale della classe dirigente economica, Feltrinelli, Milan, 1981; P. Lange, M. Regini (éd.), cité; C. Barberis, cité; L. Villari, Il capitalismo italiano deI novecento, Bari, Laterza, 1992. 22 A. Martinelli, A. M. Chiesi, N. Dalla Chiesa, cité, p. 244.

30

une autonomie vis-à-vis des partis politiques 23 et confinne le poids du groupe industriel au sein de la classe dirigeante italienne. Le problème se pose plutôt quand l'on se demande si le patronat a, ou a eu, aussi un rôle en tant que classe exerçant une hégémonie culturelle; c'est-à-dire, s'il a su présenter ses propres intérêts comme les intérêts généraux de la société, s'il a su légitimer son rôle comme rôle social, s'il a su créer une culture industrielle capable d'obtenir le consensus, même des couches sociales idéologiquement plus lointaines. Il faut rappeler encore ici le cas de l'Université Bocconi. Ferdinando Bocconi, avec la création de cette université spécialisée dans les études commerciales, poursuivait l'objectif ouvertement déclaré de poser les bases pour la création d'une filière destinée à la bourgeoisie industrielle. Bocconi et ses collaborateurs voulaient se donner les moyens de changer les rapports de force au sein de la classe dirigeante, dominée à cette époque encore par les élites constituées par les membres des professions libérales et les grands propriétaires. Derrière la création de l'Université Bocconi, comme d'ailleurs derrière la création des Ecoles Polytechniques de Milan et de Turin, on découvre le même dessein, de la part de quelques membres de la bourgeoisie industrielle, de légitimer le patronat en forgeant à ce

-

groupe une image de "nouvelle"aristocratie"du travail et du savoir" 24.
Ce même objectif de légitimation est poursuivi par la Confindustria 60 ans plus tard. La construction d'une image culturellement plus légitime du groupe industriel par la diffusion des valeurs liées au monde industriel, comme le rôle central de l'entreprise
23

Cf. A. Martinelli, A. M. Chiesi, N. Dalla Chiesa, cité, en particulier le sixième

chapitre Borghesia industriale e potere politico, pp. 235-282. 24 In V. Castronovo, Prefazione, pp. Vll-XVIll, p. XIV, in D. Musiedlak, cité. Il est intéressant de citer encore l'historien italien Valerio Castronovo: "En effet, derrière l'activité de grandes institutions d'éducation comme les Polytechniques de Milan et de Turin et la Bocconi, et l'oeuvre de fonnation et de tutelle des intérêts catégoriels de quelques associations d'entrepreneurs, vint se créer dans la première décennie de 1900 une sorte de "parti des producteurs" d'autant plus animé par des aspirations de croissance et d'affinnation politique et sociale qu'elles étaient toujours plus intolérantes par rapport aux positions hégémoniques détenues encore dans le Parlement et dans les administrations locales par les vieux notables et par les représentants des intérêts agraires et de la finance traditionnelle.", p. xv.

31

dans la vie sociale, le profit, "le marché" - valeurs considérées comme nécessaires pour lutter contre l'inefficacité de la gestion publique

faisait partie du programme de cette association

25.

Il s'agit d'un
26.

-

objectif qui suggère de façon implicite une réponse: le patronat italien dans les années 60 n'a pas achevé son projet de légitimation. C'est en
effet une opinion courante chez les experts du problème

Comment expliquer la faiblesse du groupe patronal au niveau du processus de légitimation? La phase d'émergence de la bourgeoisie industrielle, à la fin du XVlIIème siècle et au début du XIXème, se réalise dans un contexte qui est caractérisé par divers bouleversements. D'abord, le processus d'industrialisation et de production de richesse ne touche pas toute l'Italie, mais seulement les zones du Nord et ne concerne, évidemment, que certaines couches sociales. Cela a pour principal effet la non-intégration, dans le processus de partage de la culture industrielle, d'une grande partie du pays: les masses populaires notamment. Non-intégration qui dans le cas des ouvriers se traduira par une mobilisation contre la bourgeoisie industrielle. Par ailleurs, d'importantes fractions de la petite bourgeoisie se sentaient écartées des bénéfices du processus de modernisation.
.

rendait formellement possible la montée des classes moyennes et, par conséquent, il rendait réel le risque pour les classes les plus aisées de devoir partager les bénéfices économiques et sociaux avec les couches émergentes. Ni le mouvement ouvrier, ni la petite bourgeoisie et, plus généralement, les masses populaires, ni les classes moyennes, ne sont parvenues à exercer un contrepoids suffisant pour déstabiliser la classe dominante. Elles sont parvenues tout de même à effrayer la
25 La nouvelle action de la Confindustria est clairement explicitée dans les écrits et les discours des différents présidents de l'association. "On souligne la nécessité de défendre l'entreprise comme porteuse d'efficacité et de productivité contre les tendances à la bureaucratisation et à la centralisation de l'économie, en précisant tout de même que la survie des entreprises et le fonctionnement du système ne peuvent pas se fonder sur la violation ou le détournement des lois, mais sur la reconnaissance de la nouvelle réalité sociale dans laquelle elles sont inscrites." A. Martinelli, A. M. Chiesi, N. Dalla Chiesa, cité, pp. 271-272. 26 Voir la note n02I.

D'un autre côté, le développement de l'école publique

32

bourgeoisie industrielle, qui s'est retranchée en adoptant des positions réactionnaires et a cherché des alliances avec les autres parties de la classe dirigeante, y compris les groupes préindustriels (les grands propriétaires). Ces positions réactionnaires trouvent en outre une justification théorique dans les doctrines idéalistes et élitistes qui se diffusent à cette époque. La bourgeoisie industrielle donne alors son appui au régime fasciste puis au régime conservateur de la Démocratie Chrétienne et ce n'est qu'au début des années 70, par la voie de la Confindustria, qu'elle a révélé une orientation politique plus ouverte. En 1974, Giovanni Agnelli (PDG de l'entreprise Fiat) est élu président de la Confindustria et dans son discours confirme la ligne que cette association avait élaborée dans le "Rapport Pirelli", présenté en 1970 par Leopoldo Pirelli (PDG de l'entreprise PireIli) en tant que président de la Commission pour la révision du Statut de la Confindustria. A travers le "Rapport Pirelli" et le choix de Giovanni Agnelli comme président de l'association, on assiste à une véritable inversion de tendance: la grave crise économique qui touche l'Italie, la force des syndicats, des partis de gauche et du mouvement ouvrier, cette fois, n'obtiennent pas comme résultat une prise de position à courte vue de la part du patronat privé, mais au contraire l'ouverture vers les mouvements sociaux les plus hostiles et la mise en place d'une stratégie visant à combler le vide de crédibilité qui avait atteint l'image du patron et de l'entreprise dans la société italienne. "(...) Les patrons, alors qu'ils acceptent les conflits d'intérêts comme éléments constitutifs et inéluctables d'une société pluraliste, confirment la volonté de rechercher chaque forme possible de collaboration avec les organisations des travailleurs pour contribuer à résoudre les problèmes sociaux d'intérêt commun et général. (...) Plusieurs milieux culturels ainsi que des milieux représentatifs de l'opinion publique se positionnent aujourd'hui sur des attitudes polémiques vis-à-vis des patrons privés. Le "vide de crédibilité" existant entre monde industriel et opinion publique peut être comblé par une politique suivie, constamment remise à jour et soucieuse de diffuser un maximum d'informations sur les orientations, les positions et les relations du monde patronal. (...) Une nouvelle politique

33

,---

de l'image du patron, comme de son organisation, devrait d'abord se développer dans les secteurs-clés de l'opinion tels que la politique, la culture, l'éducation et la formation ('H) - à travers des instruments et des initiatives appropriées. (H')" Ces phrases sont tirées du "Rapport Pirelli" 27.
Cette situation - qui est plus complexe que ce qu'indique ici cette schématisation - explique pourquoi il se produit une dichotomie

importante entre la révolution industrielle qui s'affirme dans le pays et le processus de légitimation de cette même révolution. Ainsi, cette situation confirme la faible hégémonie culturelle de la bourgeoisie industrielle 28. Cependant on ne peut pas établir - comme on l'a déjà dit - des relations de cause à effet entre cette faiblesse du patronat italien et le faible prestige des disciplines et des facultés économiques. Il faudrait entreprendre une recherche qui vise précisément l'évolution de la hiérarchie des études dans le cadre par exemple de l'école secondaire, des premières lois jusqu'à aujourd'hui, et qui comprenne, entre autres, une analyse de la législation et des documents produits par les différents partis politiques. Cette recherche serait conduite en parallèle avec une étude sur l'évolution de la classe dominante, sur sa composition sociale et sur les filières de prédilection que ses enfants empruntent au niveau du système de formation. Elle permettrait ainsi d'avoir des éléments fiables (ressources possédées, structure du capital, stratégies, etc.) pour mener à bien la réflexion sur l'existence de la relation entre l'évolution et la consolidation du système scolaire italien et les différents types de pouvoir détenus par les fractions du groupe dirigeant. Par ailleurs, l'existence d'un système d'enseignement public qui semble être fait pour répondre aux exigences de reproduction des fractions de la classe dirigeante attachées au prestige des études humanistes et la place dominante détenue parmi ces fractions par la bourgeoisie industrie~le, laissent penser que l'accès au pouvoir n'est pas garanti exclusivement par l'université publique: l'Université Bocconi, université privée, s'affirme très tôt comme l'un des lieux
Confindustria, Revisione dello Commissione, Rome, 1970, pp. 13-17. 28 V. Castronovo, cité, p. XVII. 27

Statuto

Confederale.

Relazione

della

34

pnnclpaux de formation et de reproduction de la bourgeoisie industrielle. Didier Musiedlak,.qui a effectué une étude approfondie sur l'Université Bocconi et ses diplômés de première et deuxième génération, affirme après avoir étudié les carrières, que les diplômés bocconiens entrent dans l'entreprise surtout comme cadres moyens ou supérieurs et qu'ils montent successivement les marches de la hiérarchie jusqu'à atteindre le sommet. "La pénétration des diplômés de la Bocconi dans l'entreprise est inséparable des nouvelles données qui ont remodelé le paysage économique italien au moment de la seconde industrialisation. En s'agrandissant, l'entreprise devenue plus complexe, a requis une nouvelle direction administrative de type bureaucratique qui a renversé la domination traditionnelle héritée de la

bureaucratie patrimoniale (patrons)

29.

Cette bureaucratie moderne

repose sur une sélection ouverte fondée sur la compétence et le savoir. (...) Dans quelle mesure le diplômé de la Bocconi est-il l'exemple de ce bureaucrate moderne dont les managers seraient l'émanation? Bien des traits témoignent de l'appartenance des bocconiens à ce nouveau corps des officiers modernes de la gestion." 30. Toujours selon Musiedlak, les Bocconiens parviennent parfaitement à s'intégrer dans la classe dirigeante italienne. Leur intégration à celle-ci a des effets importants sur une restructuration interne du bloc industriel, dans lequel la montée des cadres supérieurs, les managers, se réalise aux dépens des milieux possédants (rentiers, propriétaires, etc.) . Au niveau de la restructuration du bloc industriel, il est indispensable de souligner le rôle important joué aussi par les Ecoles Polytechniques de Milan et de Turin (des institutions publiques), qui
29 Didier Musiedlak devrait préciser à ce propos que les nouvelles stratégies de reproduction à dominante scolaire ne se fondent qu'en apparence sur le seul titre d'étude: "C...) le titre scolaire ne suffit pratiquement jamais à assurer par soi seul l'accès aux positions dominantes dans le champ économique. A preuve, les patrons
d'Etat sont issus dans leur quasi-totalité de familles ayant des liens - de parenté ou autre - avec le monde des affaires" in P. Bourdieu, La noblesse d'Etat. Grandes

Ecoles et esprit de corps, Minuit, Paris, 1989, p. 412; cf. P. Bourdieu, M. de Saint Martin, "Le patronat", Actes de la recherche en sciences sociales, n020-21, 1978, pp. 3-82. 30 D. Musiedlak, cité, p. 195.

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