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Transhumance et éco-savoir

De
236 pages
Cet ouvrage aborde le savoir du quotidien et de l'ordinaire des bergers transhumants des Pyrénées. Dans le contexte de la transhumance, la qualification ne relève pas de l'accumulation de savoirs formels, mais de la précision du geste et de l'observation dans le travail quotidien avec le réel. Cette prise en compte de la relation bio-cognitive que le transhumant développe avec son lieu de travail et de vie, permet d'approcher une forme non sociale du savoir : une forme écologique.
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Transhutnance
Reconnaissance

et Eco-Savoir
écoformatives

des alternances

COLLECTION
Dirigée par Dominique
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ECOFORMATION
Cottereau et Pascal Galvani

de la collection créépar Sylvie Daviet

Cette collection veut explorer les relations formatrices entre les personnes, les sociétés et l'environnement: formation de soi et/ ou d'une société dans son rapport aux matières, aux éléments, aux milieu naturels et urbains et réciproquement formation de l'environnement par ses occupants. La survie écologique implique ces écoformations et leurs prises de conscience pour inventer une nouvelle identité terrienne, transformant nos rapports d'usage en rapport du sage pour un développement durable. Ces ouvrages s'adressent à toute personne intéressée par les liens entre formation et environnement: animateurs, enseignants, formateurs, éducateurs à l'environnement, praticiens et chercheurs.

Anne MONEYRON

TranshulTIance

et Eco-Savoir

Reconnaissance des alternances écoformatives

Préface de Michèle SALMONA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003

ISBN: 2-7475-3962-8

Préface

L'ouvrage de Anne Moneyron qu'elle appelle modestement « essai », est une magnifique théorisation de son expérience de berger transhumant et de formatrice d'adultes urbains à ce métier. Empruntant à deux auteurs majeurs, Marcel Jousse et David A. I<olb quelques théories et termes, elle brosse du berger transhumant une silhouette originale et complexe qui s'ouvre sur des questions de formation et de politique de l'éducation. Le travailleur qu'elle décrit trouve la maîtrise de son métier par le geJte et le rythme. Elle marque ainsi d'emblée le lien étroit qui existe entre le berger et son troupeau, lien qui ne paJJe paJ par la parole mats par leJ corpJ : le corps du berger et le corps des bêtes. Les uns, avec les autres, sont entraînés dans un rythme commun qui les rapproche, les unit, les rassure. Les compétences du berger, plus que toutes autres sont incorporéeJ, silencieuses et difficiles à algorithmiser. Le décor est planté dans un eJpace parcouru par le troupeau et le berger, espace où rythmes et gestes se déploient selon les temps de la journée et les fonctions remplies pas les espaces: espaces pour se reposer, espaces pour brouter un certain type d'herbes, espaces à l'abri du soleil ou de la pluie. Espaces et temps modulent gestes et rythmes du berger, du troupeau au gré des cheminements des bêtes dans l'estive. Ce travail est assez éloigné de celui de l'éleveur de plaine

dont les bêtes sont dans la bergerie et l'enclos. Le travail du berger transhumant se développe dans le déplacement, le mouvement, l'allure de la marche commune: c'est un lien physique, affectif, cognitif. A partir de l'expression de David A. I<olb, «observation réflexive », l'auteur marque combien cette observation. d'un et du quotidien est difficile à transmettre car elle vise à repérer des phénomènes méconnus jusqu'alors et capitaux pour la survie du troupeau. Elle n'est pas enseignable à partir de cadres précis, mais peut lentement prendre forme par un apprentissage expérientiel. Elle porte en effet sur le vivant animal qui peut à tout moment manifester des signes dont on n'a pas la signification et que l'on doit pourtant décoder (car l'observation est réflexive) rapidement en sens et risques qu'ils entraînent pour le troupeau. De même, dans ses déplacements permanents sur le territoire de l'estive, le berger apprend par expérience à lire les signes du temps, des pâturages et des montagnes: aucune leçon en « salle de formation» ne permet le décryptage des plantes, du ciel, des dangers des passages et ravines, de la qualité de certaines prairies recherchées par les bêtes: ce domaine de travail avec la nature sauvage, comme celui avec le "vivant animal qui se déplace" ne trouve place dans les livres. Pour reprendre les termes de Sergio della Bemardina, «l'altérité animale et l'altérité naturelle» ne s'apprennent ici que dans une confrontation avec le troupeau et la montagne. Le troupeau est une masse mouvante, sa conduite se rapproche plus de la conduite d'une armée que d'une escouade: il faut savoir manœuvrer cette masse, surveiller l'ensemble mais dans le même temps avoir une attention particulière aux brebis meneuses, aux marginales, aux fragiles, aux éclopées. Comme les hommes, le troupeau a parfois des comportements dangereux de panique: la presse chaque année révèle que des troupeaux se sont jetés d'une falaise dans une situation de panique liée à l'approche des chiens errants, de l'hélicoptère. Tout en respectant l'autonomie des bêtes, qui savent choisir les cheminements et les pâturages, l'auteur insiste sur la fermeté nécessaire au berger pour donner des habitudes aux bêtes, habitudes qui réduisent les périls: patience, tolérance et autorité; le berger est un Janus biface, il doit apprendre à laisser une certaine liberté

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au troupeau et imposer des mouvements désordres et des catastrophes.

qui protègent les bêtes des

Comme le souligne Anne Moneyron, le berger travaille entre la vie et la mort. En effet, il soigne les bêtes, les panse (panse/penser en grec) ; il a une grande responsabilité. Aussi le terl11e de vigilance, «surveillance attentive sans défaillance» selon le G.rand Robert, marque la tension psychique qui accompagne le travail, au quotidien du berger et les risques d'épuisement qui peuvent se manifester. L'élevage en bergerie ne nécessite pas ce type d'attention, décuplée ici par la masse, le déplacement de cette masse et les périls liés à la nature sauvage. Mais deux autres caractéristiques du travail ajoutent à la difficulté. La Jolitudedu berger en montagne: obligé en permanence il doit prendre Jeut des décisions parfois brutales ou réfléchies dans un "con texte énigtllatique" (beaucoup de données manquent pour prendre une décision rationnelle), l'aléa dans les deux cas complique la situation de décision et ajoute à la solitude. Dans ce cadre de travail grandiose mais aussi périlleux, la du berger est très présente et paralysante. Comme le souligne Anne lvIoneyron (et lIans Jonas), cette peur a aussi des effets éducatifs. Elle permet au berger d'appréhender les risques qu'il rencontre, de se rendre compte de ce qu'il a « à cœur de réussir », ce à quoi il tient: conduire, soigner, protéger le troupeau, se responsabiliser. I./auteur déploie pour nous, à partir de quelques termes et concepts, la violence, la complexité et la magnificence du .métier de berger. Elle soulève, à travers cet ensen1ble reviritéde compétences affectives, cognitives et physiques (la fatigue physique parfois est intense) la question de l'éducation de la sensibilité qui permet une obserl1ationu troupeau et de la montagne avec tOUJ d lesJens: elle rejoint les travaux d'Alain Bouillet sur l'apprentissage de l'observation et du lien de cette dernière avec de la ~'UlturedeJ Jens: l'esthésique. Cette question concerne en pren1Îer chef, tous les 1nétiers relevant du travail avec le vivant, animal ou humain et du travail avec la nature. Anne 11oneyron, comme Alain Bouillet, en montre l'importance, c'est une question cruciale pour la formation a des métiers modernes (et anciens), jusqu'ici laissée en friche par l'Education Nationale.

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Je souhaite que le somptueux texte d'Anne Moneyron, ouvre des curiosités sur les questions qu'elle traite de manière si originale et riche.

Michèle Salmona 3 juillet 2002

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Introduction

Dans une société qui s'interroge sur ses liens avec une nature dont elle s'éloigne de plus en plus, une société pour qui l'environnement passe de la seule notion de contour d'objets sans âme à un projet de société aux dimensions planétaires, certaines certitudes à propos de l'éducation, de la notion de développement, de la ruralité au Nord et au Sud doivent être interrogées de façon plurielle. C'est ainsi que le savoir développé par le berger au cours d'échanges quotidiens avec son troupeau dans un environnement de travail difficile, celui de la montagne, va servir de support à une réflexion sur le vaste problème de la transmission du savoir et de sa formation. En effet, le savoir « pastoraliste », qui articule les marques de l'isolement et de l'universalité, reste d'une grande actualité dans les zones de montagne, les zones semi-désertiques, et toutes les zones frontalières. Il nous interroge sur ce que nous voulons laisser de ce monde que nous avons reçu? En France, dans les années soixante, les agriculteurs sont incités à devenir des chefs d'entreprise au même titre que les industriels. Sans tenir compte de la structure particulière de type familial de l'exploitation agricole, de la diversité des territoires et des savoirs qui y étaient intimement rattachés, l'agriculture fut modernisée. Aujourd'hui cette modernité n'est, nous dit-on, plus de

mise. C'est le « développement durable» qui est prôné, développement de qui et de quoi; développement pour qui et pour quoi? L'introduction de la notion de « durabilité » peut-elle ralentir la course au développement? Va-t-elle se résumer à maintenir le bienêtre de certains hommes et demeurer «anthropocentrée» ou réorienter le développement sur la vie en général pour devenir « écocentrée » et ouvrir sur une prise de conscience du caractère vital et universel qui unit l'humanité et la terre? Après avoir demandé aux agriculteurs de produire sans compter, sans compter leurs efforts et leurs sacrifices culturels, financiers, humains (Salmona M., 1994), il leur faut être les gardiens du paysage et du «patrimoine rural» (Chevalier D., 2000). Avec la mise en place de «fermes pédagogiques », d'un « accueil à la ferme» et autres supports, les agriculteurs sont sollicités pour devenir un temps et un espace d'éducation à l'environnement, un conservatoire pour les citadins, voire même pour certains ruraux. Mais cette nouvelle perspective du « développement» ne concerne pas tous les agriculteurs! Ceux qui peuvent répondre à ce regain d'intérêt des urbains pour les campagnes, sont ceux qui sont restés dans une certaine logique de production extensive. Qu'ils soient agriculteurs depuis plusieurs générations ou néo-ruraux, sur des petites fermes de montagnes ou dans des zones désertifiées, ils ont voulu et ils ont su poursuivre leur travail selon des techniques étroitement liées à la terre et au temps des saisons, sans pour autant refuser une certaine modernité. Les traces des politiques agricoles intensives sont encore présentes, et resteront à jamais gravées là, dans ces savoirs qui ont disparu. Quand pour la mise en place d'une agriculture durable, ces savoirs deviennent à nouveau d'actualité, il ne s'agit pas alors d'en faire simplement le répertoire et l'inventaire. Parce qu'ils sont enfouis dans les mémoires, dans les terrasses agricoles, dans les sillons, les chemins de l'eau, les murets détruits qui maintenaient un équilibre écologique, il devient urgent de leur redonner vie et perspective par le prolongement d'une activité porteuse de travail et de ressources, et dans cette prise de conscience pour certains de la nécessité de maintenir et de renforcer la biodiversité. Parce que nos séjours dans la nature sont de plus en plus courts et contrôlés, nos propres reliances naturelles à la fois nous sont méconnues et préoccupent notre pensée. Ainsi, ce «mystère du monde naturel, que la technique allait grignoter progressivement,

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habillait la pensée intellectuelle qui travaille à l'expliquer surnaturellement» (Leroi-Gourhan A., 1983, p88). Dans ce contexte, la question de la transmission intergénérationnelle des savoirs déniés, parfois de l'agriculture elle-même, se pose de façon de plus en plus aiguë dans une dimension non identifiée, celle qui relie étroitement l'homme au travail et la nature. Cette nature, que l'homme a voulu et a cru dompter à travers l'amélioration des techniques mises au service de toujours plus de productivité, le renvoie aujourd'hui à ses limites, «le point critique est atteint actuellement, et c'est là que réside probablement le vrai problème. Les moyens techniques ont dépassé les limites de résistance du monde naturel: le peu qui reste du mystère de la matière est si mince qu'il laisse passer le jour; matériellement, la technique a rompu les limites du globe terrestre» (ibid,p88). Pour éclairer cette part "insue" du savoir du quotidien de l'élevage, sans pour autant l'opposer à un savoir technique qui serait celui, tant annoncé, d'un «péril technologique» (ibid,p86), cette recherche prend pour support le monde des bergers transhumants. Si le berger connaît un peu plus de confort dans sa cabane, s'il peut lorsque le temps et la technologie le permettent communiquer par VHF avec le monde d'en bas, les fondements du savoir de la vie solitaire en estive n'en sont pas pour autant modifiés. Ce n'est pas parce que l'on écoute France Inter et le bulletin météo que la vie devient plus facile à 2000 mètres lorsque l'on garde seul un troupeau de 1500 têtes. La montagne demeure imprévisible, et là-haut, quoiqu'il arrive, «il faut être au bon endroit au bon moment, sinon... ». Des bergeries de Marie-Antoinette aux fêtes de la transhumance de l'an 2000, le berger fait aujourd'hui partie du patrimoine d'une société des savoirs qui voit les « choses» selon des normes urbaines découpantes, dont elle a du mal à se dessaisir. Pouvons-nous accéder à l'expression trans-frontalière d'un monde qui lui, ressent l'unité des choses? Qu'en est-il de la re-connaissance d'un savoir enfoui dans la seule mémoire de l'expérience individuelle et pour lequel parler de transmission s'avère inapproprié ? Que garder de ces représentations sociales d'un savoir séculaire qui fût remis souvent en question pour ses aspects dits archaïques et obsolètes?

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LA PLACE DU CHERCHEUR

C'était il y a maintenant un peu plus de 40 années, en Auvergne, c'était un temps où les mémoires se racontaient, et en se racontant elles dévoilaient un temps personnel. Cette mémoire c'était celle de la vie rurale qui laissait place au temps des saisons. Elle n'était pas conservation du passé, mais conversation de tous les jours, une mémoire qui faisait place à la nouveauté, construisait l'avenir et façonnait les visages et le paysage, mémoire sociale de toute une gestuelle intergénérationnelle qui dépassait l'espace et le temps par sa présence dans l'instant. Puis ce fut le temps d'une expérience personnelle et solitaire, par le contact direct avec cette nature racontée et jusque là simplement rencontrée. La mise en forme de cette mémoire eXpérientielle est celle d'une conscience écologique, dans « l'invention du quotidien » (de Certeau M., 1994). Mémoire qui relève de la transformation d'un geste en contre-jour, hors du champ du geste technique socialement transmissible. La confrontation quotidienne dans nos pratiques professionnelles, à une société qui dévalorise ces savoirs du sens commun, situe notre territoire de pensée selon une perspective d'ouverture. Une société où les savoirs s'éloignent toujours plus, allant jusqu'à former des mondes clos, est-elle viable à long terme? Ce qui se vit dans ces zones de montagnes et de moyennes montagnes, zones qui se désertifient de plus en plus, n'est-il pas le témoignage qu'une mémoire vivante, eXpérientielle et transgénérationnelle a su exister malgré les politiques agricoles des trente glorieuses, mais pour combien de temps encore? Pour com-prendre (dans le sens de prendre avec), à travers cette recherche, ce moment de co-naissance et de re-connaissance d'un savoir singulier propre aux bergers transhumants, retourner en estive fut nécessaire. Donner forme à ce savoir a demandé d'écouter leurs mots et leurs maux; d'aller visiter « sous l'écorce des choses» (pourrat H., 1938, P 145) ; de repartir de cette parole faite de mémoire collective et d'expérience personnelle pour que« la transcription devienne une création» (ibid,p145). Après, seulement longtemps après, est venu le temps des lectures 1... Et aujourd'hui la question se pose à nous en ces termes: ce contact direct est-il suffisant, peut-on se modeler seul? Peut-on, et comment, expliciter ces expériences quotidiennes? C'est ainsi que des

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notions comme alternance et transhumance, éco-savoir et transformation, éveillent notre curiosité. Elles sont, semble-t-il, celles qui nous guident vers la connaissance de l'être que nous devenons en accord avec les quatre éléments vitaux que sont l'Eau, la Terre, l'Air et le Feu. C'est cette interrogation à propos de nos savoirs du quotidien qui motive la recherche, ces savoirs sensibles, ces savoirs d'un geste incorporé qui en nous reliant à notre environnement proche et immédiat nous relie à l'Univers. En écho à ces questionnements Gunnar Gunnarsson et son berger de l'Avent autorisent à passer de l'observation à la transcription du savoir des bergers transhumants. Puis avec Marcel Jousse le geste de ces mêmes bergers est reçu, un geste à la « mesure du monde» Gousse M., 1974, p21). Avec la théorie tripolaire de Gaston Pineau, c'est le concept d'éco-savoir qui prend corps, afin de rendre possible sa reconnaissance par d'autres approches que celles de l'analyse et du découpage. De par leur caractère intime, ces écosavoirs nécessitent une autre approche de l'apprentissage. Imaginons une alternance qui en passant de la parole à l'écoute permettrait de donner du sens à une expérience solitaire de l'estive, où Le Troupeau est le seul médiateur entre l'homme et son environnement de travail. Ainsi, cette recherche en science de l'éducation reposera sur une alternance de solitude et d'intimité propice à une transformation eXpérientielle. Sa forme se veut celle d'une simple trace écrite de ces évidences qui ont du mal à être formulées, afin que le savoir de l'estive du berger transhumant devienne un savoir socialisable, une voie de réflexion pour une société dont le mouvement se fait de plus en plus rapide, étourdissant parfois, parce que la vitesse modifie fondamentalement la perception du monde.

LE DEROULEMENT DE LA RECHERCHE

A partir de la question de la transmission du savoir des bergers se pose la problématique de la transmission-acquisition d'un savoir spécifique à la transhumance. Un éco-savoir que l'apprentiberger découvre par la transformation d'un geste éco-naissant issu des relations intimes et vitales qu'il développe avec un environnement dans lequel il est plongé sans médiateur humain. Cette problématique demande d'aller chercher aux creux des reliances transdisciplinaires les espaces et les temps de support à la réflexion.

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La recherche commence en posant de façon pragmatique le problème que rencontrent des professionnels de l'élevage ovin en zone de montagne. Puis elle se poursuit à travers les écrits, les pensées, les paroles, les mots des bergers à propos de ces longs mois passés dans la solitude de leurs estives. C'est en allant chercher la source de l'apprentissage du savoir là où on ne l'attend pas, qu'elle émerge des habitudes du troupeau que le berger garde tout au long de la journée. Puis la question de ce savoir du sens commun est réfléchie à partir de la théorie tripolaire de la formation de Gaston Pineau et les dimensions anthropologiques du Geste de Marcel Jousse. C'est un éco-savoir bio-cognitif qui transforme et se transforme tout au long des drailles parcourues par le troupeau et les haltes du berger, ces temps précieux d'observation qui prennent forme. Cet environnement nous guide pas à pas vers une transformation eXpérientielle et fait abandonner en chemin la possibilité de la transmission d'un savoir en l'état, car ce dernier «ne se partage pas comme une tarte» (Daré J.P., 1999, piS). Au lieu «d'imaginer la connaissance comme des paquets qui se transportent d'un lieu à un autre », nous préférons« regarder à l'intérieur» (ibid,plS). C'est par la déambulation et l'alternance des formes que la possibilité de transd'un éco-savoir "crépusculaire" est mise à jour. La méthode de recueil de données se pose ici entre réel et imaginaire: comment recueillir les phrases clés au moment où l'on s'y attend le moins? Comprendre ces mots rares et justes qui ne sont offerts que lorsqu'une certaine intimité de connivence s'installe. Pour laisser s'exprimer ce savoir du toucher, proche ou lointain, tactile ou pensé, la conversation s'est imposée comme mode possible d'émergence d'un éco-savoir. Le regroupement des dimensions de cet éco-savoir singulier auquel accède un apprenti-berger, montre que ce sont les rythmes du troupeau qui guident l'apprentissage de cet homme qui travaille dans la solitude et la montagne. La construction des repères comme ceux de la cabane, de la source, permettent à l'apprenti de dépasser ses peurs et d'accéder à la vigilance vitale qui fait qu'alors on peut tenir là-haut, tout au long des saisons, sans devenir fou; et qui fait dire aux anciens, « on dirait qu'il a toujours fait le berger [ ». La conviction s'est renforcée, tout au long de ce parcours, qu'en dépit d'une longue fréquentation et de nombreuses lectures, les « maîtres» et les «apprentis» étaient loin d'avoir livré leurs secrets. formation

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Toutefois, la certitude qu'une plus longue attente ne remédierait pas substantiellement à ces carences et que cet essai si imparfait fut-il, était dû, nous a décidé à franchir le pas. C'est alors comme une ouverture possible qu'il faut voir ce travail. Il tente de contribuer à un début de conceptualisation des éco-savoirs, à partir des paroles et des gestes de l'estive, ces rythmes façonnés par la nature, «chemin faisant... » (Lacarrière J., 1992).

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PREMIERE

PARTIE

LE PROBLEME

ET SES CONTEXTES

Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi, mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin.
Jean Jacques Cité par Franfois La description Rousseau Laplantine 1996

ethnographique,

Chapitre 1 Le double problème de l'identification des savoirs et de leur transmission
En 1991, le hasard des centres d'intérêts et des rencontres fait que nous participons à un travail d'identification du savoir des bergers transhumants. Travail qui s'avère d'autant plus nécessaire et difficile que la "transmission de type familial" ne se reproduit plus. Parce que notre société prend conscience de la dimension écologique de certains phénomènes, dont ceux liés à l'entretien et à la conservation de l'espace, le savoir spécifique à l'activité du berger en estive redevient d'actualité. Il s'agit alors d'identifier et de nommer ce savoir afin qu'il serve de fondement à l'évolution professionnelle nécessaire et attendue. En effet, au nom d'une modernisation de l'agriculture qui l'ignorait, l'activité pastorale « a été marginalisée pendant longtemps, et de nombreuses expériences démontrent qu'elle exige une technicité très importante et tout à fait contemporaine de la part des éleveurs et des bergers. Cette activité pastorale doit être reconnue, travaillée et développée» (Legeard J.P., 1994, p264), car avec elle, nous voyons avec inquiétude des pans entiers de notre civilisation en train de disparaître, notamment les temps et les

rythmes des saisons agricoles. Est-ce pour cette raison que l'image du berger en acquiert encore plus de force? D'autres bergers mèneront demain d'autres troupeaux, dans d'autres montagnes, mais quelle sera leur culture et quelle sera leur image? Que connaissons-nous véritablement de ce métier? Quels sont les germes de sa permanence?

1- Le contexte de la transhumance
La transhumance se déroule dans un temps et un espace bien délimités que certains n'hésitent pas à qualifier de «construction humaine qui touche à toutes les relations de l'homme et de son environnement» (Duclos J.C., 1994, p17). Ce temps et cet espace sont intimement liés l'un à l'autre, tout comme le berger est lié à son troupeau. Pour les géographes, la transhumance se différencie du nomadisme pastoral par le fait que ce dernier suppose que tout le groupe social se déplace, tandis que la transhumance est synonyme d'un déplacement rapide d'un espace à un autre. La raison fondamentale qui, pour eux, génère ce déplacement est climatologique, «aucune autre solution pour ces troupeaux et leurs conducteurs que de fuir la neige en hiver ou la sécheresse en été» (ibid,p 19). Ils distinguent ainsi trois types de transhumance:
-

la transhumance

normale, celle qui mène « estiver du bas

des pays méditerranéens vers les Alpes d'immenses troupeaux de moutons» (ibid,p20). Cette transhumance d'été serait quasiment intemporelle car c'est un phénomène « aussi vieux que le monde luimême» (ibid,p21) ; - la transhumance inverse qui conduit à «hiverner dans les plaines les animaux qui appartiennent à des habitants de la montagne» (ibid,p20) ;
- la transhumance commerciale, «développée, sinon créée par les progrès de la vie de relation, [...J estive des animaux en provenance étrangère destinés à être sacrifiés après un rapide engraissement» (ibid,p20).

??

Les historiens sont beaucoup plus réservés quant à l'ancienneté de la pratique de la transhumance. Ce serait la transhumance hivernale-inverse qui serait plus ancienne que la transhumance estivale-normale. Dans les deux cas, la transhumance ne serait pas un phénomène naturel et intemporel lié au climat, mais plutôt un fait historique. « La transhumance est un commerce, elle est l'enjeu de tout un système de relations économiques et sociales» (ibid,p21). Pour eux, deux éléments essentiels:
-

d'une part la « transhumance
d'une civilisation à part»

révèle l'existence d'un monde
;

particulier,
-

(ibid,p21)

d'autre part, «toute

transhumance

est lancée par une vie

agricole exigeante» (ibid,p21). Les ethnologues relèvent trois grandes caractéris tiques à propos «des transhumants de tous pays et de tout temps» (ibid,p22). D'après leurs travaux, le berger est avant tout un montagnard et la transhumance serait un retour vers son pays d'origine, mais: - «leur existence celle de leur troupeau» ;
-

civile et politique

est toute

entière

liée à

«parce que la transhumance
et opposent

est un avatar du nomadisme,
encore les transhumants et les

des querelles ont opposé sédentaires» ;
-

«les frontières sont ignorées des transhumants.

Où qu'il

soit avec son troupeau, il est chez lui» (ibid,p22). Quant aux zootechniciens, ils observent que « des siècles de sélection et d'aller-retour entre la montagne et la plaine ont façonné les animaux» (ibid,p23), et que ce ne sont pas tous les animaux qui peuvent transhumer. Les bergers seront pour leur part beaucoup plus catégoriques, ils vous diront que chaque troupeau est façonné par une montagne particulière I... De toutes ces études qui s'intéressent à la transhumance, aucune n'aborde le savoir des bergers et les conditions d'acquisition et de transmission des savoirs du pastoralisme.

2- Berger: un métier d'avenir
Si la transhumance a pour caractéristique de développer un monde à part, nous le devons au fait que les troupeaux, pour des raisons économiques deviennent indésirables sur les exploitations de plaine. Ils utilisent alors des régions difficiles, de montagne pour les

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