Turbulences pacifiques

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Cet ouvrage est un document d'un grand intérêt sur les problématiques de l'éducation et du développement dans le Pacifique, mais aussi un témoignage particulièrement original sur le contexte, les conditions et les enjeux de l'action administrative outre-mer. En même temps qu'un récit captivant, il constitue une analyse très fine des réalités et des mentalités locales et de la relation complexe qui s'établit entre les Océaniens et le monde particulier de l'administration "à la française" - dont les contours sont ainsi redéfinis d'une façon très directe et très neuve.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782336258300
Nombre de pages : 241
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Turbulences pacifiques
Récit guerrier de l'éducation en Océanie

site: www.librairiehannattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9300-2 EAN: 9782747593007

Jean Fasquel

Turbulences Pacifiques
Récit guerrier de l'éducation en Océanie

L'Harmattan

L'Harmattan
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Du MEME AUTEUR

Mayotte, les Comores et la France, Editions l'Harmattan, 1991

Préambule

Comme étrange est le destin! Avoir toute sa vie exalté la vie et mourir les armes à la main ... Le dieu Oro de la vie et du mouvement redevenu le dieu Oro de la mort et de l'immobilité. Oro aux deux visages qui perdit à jamais le plus lumineux. Vairaumati no Ra'iatea 1

1 - VAIRAUMATI RA'IATEA- Arioi - Au vent des lIes - Tahiti NO 2001 - Le pseudonyme de Vairaumati fait référence au nom de la femme aimée du Dieu Oro, dans l'île sacrée de Raiatea. Oro était le dieu tutélaire des Arioi, dont il sera question plus loin dans cet ouvrage.

Ce récit est placé sous le signe de la guerre, bien qu'ordinairement l'éducation soit plutôt du côté de la paix. D'abord parce que la guerre est très présente dans la culture océanienne, et que cela gagne vite les Européens, qui ont eux-mêmes une histoire assez tumultueuse pour ne pas être en reste... Sous le parfum suave du tiare et la douceur des chants affleure un potentiel de violence qui ne demande qu'à éclater. On ne peut exercer de responsabilités en ces parages sans y être rapidement confronté. L'Océan Pacifique est davantage marqué du fracas des tempêtes, de la fureur guerrière, du bruit mat des casse-tête, que par le doux balancement des palmes ourlant des rivages idylliques. Les cochons noirs ont remplacé les victimes humaines sous les coups d'assommoir, mais ceux qui savent, trouvent au Pacifique un nom bien ironique. Turo Raapoto explique que la pire déchéance pour un Polynésien est de se voir retirer sa liberté, au point d'être « destiné à être sacrifié sur le marae. (le sanctuaire) C'est celui qui a perdu toute identité, jusqu'à sa dignité d'homme. Sur les autels, il a le même rang que les cochons ».2 Avatar du terrible dieu Oro, l'homme d'Océanie est un guerrier, peu attentif aux affaires domestiques, qu'il laisse aux femmes. Le dieu redoutable s'est mué aujourd'hui en Oro-à-Ia-Iance-déposée (Oro i te tea moe), gage de paix grâce à cette puissance tutélaire du mâle, prêt à reprendre les armes au moindre signal. Le guerrier a pour mission essentielle de protéger la famille des agressions extérieures et se trouve quelque peu désemparé dans la vie moderne, où l'ennemi, devenu trop abstrait, n'est plus aussi clairement identifiable que lors des guerres anciennes. C'est pourquoi il abandonne avec dédain à son épouse le soin des démarches administratives, préférant les labeurs concrets où il peut en-

2 - Citation de TURO RAAPOTOdans lies de la Société et Tahiti Guide Gallimard - 1999.
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core faire montre de son caractère viril, de son impressionnante habileté corporelle et de sa colossale force physique. Le guerrier ma' om 3 un peu décalé se prend parfois à douter, et poursuit son rêve ancestral dans l'alcool ou le paka, variante hawaïenne du cannabis. Même quand il peut se défouler sur d'énormes engins de chantier, l'ancienne pulsion guerrière le saisit tous les vendredi soir, mêlée de roucoulades amoureuses. Le stylo ni le discours ne sont susceptibles de le calmer. TI trouve encore quelques rares occasions d'affirmer sa vocation première dans les danses traditionnelles comme le haka, magnifique rituel d'avant la bataille, qui permet d'affirmer la force du groupe et d'intimider l'adversaire. Dans les années soixante-dix, les Wallisiens se sont imposés spontanément sur les stades, sans aucune préparation sophistiquée, comme d'excellents lanceurs de javelot. La chronique d'Uvea colporte que le premier entraîneur sportif à venir les démarcher fut le responsable involontaire d'un sacrilège: ayant choisi comme terrain d'exercice les alentours herbeux de la cathédrale de Mata Utu, il ne prit pas assez de champ par rapport aux vénérables murs, et dès les premiers jets, les javelots cassèrent les vitraux, qu'il croyait largement hors de portée. Le paradoxe veut que ces inquiétants colosses soient au quotidien d'une extrême gentillesse et d'une touchante sollicitude. Naguère, on put les voir défiler toute une nuit pour donner leur sang afin d'essayer de sauver un de nos personnels expatriés, sorti broyé d'un accident de voiture. Car l'expression « e mea aroha », qui signifie « cela fait pitié» est au moins aussi emblématique de la Polynésie que « e mea ha'ama », « cela fait honte », formule qu'ont particulièrement retenue les Européens. Les Occidentaux que nous sommes ne sauraient tirer de ces considérations le sentiment d'une supériorité plus
3 - « polynésien»
en langue locale.

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cérébrale. Contrairement à notre tendance à trop parler, il peut arriver qu'en d'autres lieux on soit subtil sans pérorer. Nous fonctionnons d'ailleurs souvent sur le même modèle de violence que les Polynésiens, mais avec la gentillesse en moins, et sur un fond d'égoïsme qui écarte toute sollicitude envers les autres. Car la commune matrice biologique nous dicte notre comportement de façon aussi impérieuse qu'à nos cousins des autres continents, même si nous le dissimulons sous un appareil langagier sophistiqué. Ainsi, nous réussissons mal à cacher notre façon très mammifère de faire pipi partout pour marquer notre territoire, dès que notre intérêt personnel est menacé. Ces traits rémanents n'empêchant pas, paradoxalement, l'évolution vers une civilisation plus raffinée: c'est en se demandant pourquoi il avait mangé son père qu'un de nos aïeux, à peine dressé sur ses pattes arrière, s'est affirmé comme l'animal symbolique et l'inextinguible spéculateur que nous sommes devenus. Tout cela pout dire que nous ne déparons pas dans le Pacifique par nos instincts de violence à peine refoulés, prêts à boire l'hydromel dans le crâne de l'adversaire, qui l'est tout autant. La couche ancienne refait vite surface sous notre vernis policé, quand nous sommes soumis à la touffeur tropicale, aux approximations administratives et institutionnelles favorisées par le climat. Les cerveaux transplantés des froidures et froideurs hexagonales retrouvent sans hésiter le vieux fonds reptilien. Cramponnés aux formes extérieures de leur civilisation, beaucoup perdent de vue les ressources universelles que confère une conscience morale, et qu'ont somme toute mieux préservée d'autres peuples, aussi étranges qu'ils nous paraissent. D'ailleurs, on confond trop en Occident les progrès techniques ou scientifiques dont on se targue sans avoir soi-même rien inventé, et par ailleurs la sagesse, l'art des relations humaines, voire la science de la manipulation d'autrui, souvent mieux attestés ailleurs. Un de mes vieux amis mahorais ne savait jamais comment ouvrir au

Il

premier essai la portière d'une voiture, mais en aurait remontré à quiconque en matière d'habileté politique. Ce qui fait qu'outre-mer, nombre de nos compatriotes se font mener par le bout du nez sans s'en apercevoir, et deviennent sans le moindre remords, cumulant ainsi jobardise et inélégance, une espèce des plus féroces, pingres en ces lieux où l'on gagne beaucoup d'argent et où l'on en veut toujours davantage, parmi des Polynésiens beaucoup moins regardants et portés à plus de générosité. Plus soucieux aussi d'ostentation sociale. N'ayant jamais oublié ces contrastes culturels vécus à plusieurs reprises dans nos anciennes possessions d'outremer, j'ai toujours craint que nos concitoyens, une fois sortis de métropole, ne se laissent emporter par une passion maligne et offrent moins de garanties de modération que les gens du pays. Lesquels s'adaptent fort bien en moyenne à ce que nous importons, sans se laisser entamer pour autant, alors que nous sommes capables des pires aberrations à peine sortis du carcan protecteur de l'Occident et plongés sans repères dans la nouveauté. La conscience de cette aimable férocité latente m'a été fort utile dans l'exercice de mes fonctions ultramarines, qui me conduisaient souvent, par définition, à contrecarrer les attentes individuelles pour sauvegarder les grands équilibres. Or, en ces microcosmes rancis, quiconque risque de faire obstacle au goût du confort, à l'esprit de lucre ou à l'appétit de pouvoir est vite considéré comme de trop, par des groupes qui ont tissé de fortes connivences, et chassent en meute. Mieux vaut savoir à quoi s'attendre. Ce n'est guère différent en métropole, probablement, dans le monde de la politique, des affaires et dans tous les champs où galope l'ambition. Mais c'est dilué dans un ensemble plus vaste que le monde confiné d'une île, et donc moins visible aux yeux des naïfs. L'outre-mer ne nous change pas; il révèle ce que nous sommes.

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TI se trouve que j'ai exercé à plusieurs reprises les fonctions de directeur de l'enseignement ou de vice-recteur, dans diverses îles de l'Océan Indien et de l'Océan Pacifique, qui furent autant de terrains de choix pour forger des vertus guerrières. Les circonstances s'y prêtaient autant que les lieux. Particulièrement lorsque ces îles évoluaient vers l'indépendance, comme ce fut le cas aux Comores, avec les effets « collatéraux» sur Mayotte, puis aux N ouvellesHébrides. Par manière de plaisanterie, mes honorables correspondants de la rue de Grenelle m'appelaient dans les années quatre-vingt le « spécialiste des empires finissants ». Que de passions autour de ces morceaux de terre dont la maîtrise changeait de mains! Le système éducatif était toujours dans l' œil du cyclone, non pas, comme on aurait pu s'y attendre, parce que l'avenir de la jeunesse obsédait les responsables lors de ces fortes évolutions sociales, mais parce qu'une masse de lycéens manipulés devient facilement un instrument politique, et que les rivaux en présence se les disputent. Parfois, l'image acquise en ces situations passionnelles vous colle à la peau: ainsi, ma deuxième nomination à Mayotte en 1986, alors que j'avais déjà été le directeur de l'enseignement de cette île dix ans auparavant, a été vécue par maints fonctionnaires expatriés comme le signe annonciateur d'un abandon proche de ce Territoire par la France. J'avais donc acquis sans l'avoir spécialement cherchée, une réputation de « bradeur d'empire ». Comme si les fonctionnaires, fussent-ils d'autorité, pouvaient conduire une politique personnelle contraire aux instructions reçues ou suggérées, sans que leur longévité administrative ne dépassât le temps de la stupeur chez les hautes autorités qui nous gouvernent! Pour en revenir à l'Océan Pacifique, ma nomination en août 1978 en tant que directeur de l'enseignement français des Nouvelles-Hébrides s'est faite dans l'urgence, car
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l'indépendance de ce condominium &anco-britannique était annoncée pour 1979, ce qui laissait peu de temps pour réagir, dans un état notoire d'impréparation du côté &ançais. En fait, l'indépendance du nouvel Etat, le Vanuatu, fut proclamée en juillet 1980. Ainsi que me le précisa élégamment mon prédécesseur, j'avais été choisi sur profil, car il s'agissait de « noircir un peu)} le système avant qu'il ne se dissolve, luimême se sentant peu de penchant pour cette orientation... A peine sorti du « pandémonium )}condominial, comme disait le premier ministre Walter Lini, mon affectation en novembre 1981 en tant que vice-recteur des îles Wallis et Futuna ne s'est pas faite sous des auspices plus sereines: ces fonctions étaient exercées jusque-là par le vice-recteur de la NouvelleCalédonie. Sa tutelle lointaine au point d'en être évanescente permettait à ce Territoire, qui avait concédé l'enseignement primaire à la mission catholique avec la bénédiction de la France, de s'arranger souplement avec les dotations de l'Education nationale, dans le cadre d'une convention dont l'application avait quelque peu dérivé. J'ai donc inauguré la présence d'un vice-recteur sur place, ce qui ne suscitait aucun enthousiasme auprès des autorités locales. Les uns et les autres voulaient bien de l'importante intervention financière de l'Education nationale, mais ne désiraient aucunement son contrôle rapproché. Les bonnes fées ne s'étaient guère penchées sur mon avènement IJe résistai néanmoins trois ans, à déjouer chaque lundi matin les intrigues de sacristie fomentées après la messe du samedi soir, contre ce suppôt de la rue de Grenelle auquel on ne concédait qu'un seul rôle, se taire et payer. Mon karma me réservait la juste punition de mes méfaits, puisqu'en novembre 2000 je fus détaché auprès du ministre de l'Education de la Polynésie française, ce qui me valut de défendre l'autonomie du Territoire, dans une &équente con&ontation avec le représentant local du ministre de l'Education nationale, auquel n'était visiblement dévolu qu'un seul rôle, payer et rester en retrait.

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Cette ultime nomination à Tahiti, qui est venue retarder de façon inattendue mon départ à la retraite, m'est apparue comme une incitation à écrire quelque chose sur ces tranches de vie, qui n'ont de pacifique que le nom. Une sorte de coupe transversale en somme, de la Mélanésie aux extrêmes limites du triangle polynésien. Elle déborde d'ailleurs le cadre strict des îles où j'ai vécu et travaillé: depuis Port-Vila en effet, puis de Wallis, il était loisible d'observer de 1978 à 1984 l'activité volcanique de la société de NouvelleCalédonie. Six ans d'inévitable lecture des Nouvelles calédoniennes, et tout particulièrement cette plongée profonde en pays caldoche que constituait le billet d'humeur de «l'affreux Jojo », ne laissent ni indifférent ni indemne. Quant à la constitution d'un Etat unifié à partir du condominium des Nouvelles-Hébrides, ce fut une expérience rare que je ne souhaite à personne, dont les enjeux passaient par Suva, aux Fidji, où se tient le sénat de l'Université du Pacifique Sud, et par la Papouasie-Nouvelle-Guinée, pour d'autres raisons dont il sera question plus loin. Wallis quant à elle, appelle un regard sur Tonga, et Futuna sur les Samoa. Pour finir, la Polynésie française tourne l'attention vers Hawaï aussi bien qu'en direction de Rapa Nui, l'lIe de Pâques ou vers les îles Cook et la Nouvelle-Zélande... Il Y a trop d'îles dans cette immensité pour qu'une vie y suffise; nul ne saurait épuiser le réel! Après quelques considérations générales sur les difficultés de l'Occident à s'ouvrir aux autres cultures, j'ai pris le parti de procéder par anecdotes et de dire « je » sans trop de vergogne, persuadé que cette façon de faire ne trahit pas forcément une inflation démesurée du Moi, ni plus de pathos qu'un tour impersonnel. En effet, les vertus explicatives des «petits faits vrais» sont à coup sûr moins tristes mais aussi chargées de sens que les analyses trop abstraites, et en l'occurrence, pourraient contribuer à un dialogue plus équilibré entre les peuples. Cette intention aussi présomptueuse que vitale, d'être plutôt du côté de « ceux qui veulent réaliser
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quelque chose» que de ceux « qui veulent être quelqu'un» ean Monnet), rejoint la position de Pierre Harlot, lequel considère la philosophie en tant que manière de vivre, plutôt que discours bien construit de qui s'écoute parler. Ce qui fait également penser au bouddhisme, qui se méfie du langage, et aux Mélanésiens, qui considèrent quant à eux qu'à trop parler, les Occidentaux piaillent comme des oiseaux. Tout cela sans nous prendre pour l'archange Gabriel, qui selon Daniel Pennac, n'était jamais qu'un volatile.

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L'insulte

culturelle

Cinquante ans après avoir obtenu l'indépendance, l'Inde n'a pas encore fait le deuil de son passé de pays colonisé, elle ne s'est pas remise de l'insulte culturelle. Nous nous évertuons encore à réfuter la définition de notre peuple par le monde blanc.
Arundhati Roy 4

4 - Romancière et militante indienne - Article du Courrier International du 21 au 27 mars 2002.

Le principal obstacle à une ouverture sereine et féconde vers les autres peuples, est notre incurable propension d'Occidentaux à nous croire supérieurs, jusqu'à l'arrogance la plus incongrue. Ce penchant malheureux nous fabrique plus d'ennemis irréconciliables qu'il ne serait souhaitable, ne serait-ce que par prudence! Héritiers du platonisme et de l'église catholique qui en a repris les fondements, nous nous croyons porteurs de l'universel, étendards glorieux de l'absolu divin. Membres des nations les plus riches, nous méprisons vite plus pauvres que nous, indifférents à la contribution des autres peuples à la sagesse universelle. Anciens maîtres d'immenses colonies, nous avons perdu l'ensemble de ces territoires à quelques miettes près, mais gardé l'instinct de supériorité qui allait avec. Bref, beaucoup d'entre nous vivent encore, mentalement, le casque colonial vissé sur le crâne. Odieux souvent, paternalistes à la rigueur, nous voudrions en plus être aimés. On peut même penser que cela revient en force: conduit par mes fonctions à choisir les personnels expatriés qui exerceront en Polynésie française à la rentrée suivante, confrotlté par là même à la contre-épreuve de leur comportement une fois sur place, j'avoue avoir été souvent déçu: tout se passe comme si nous en étions revenus à une sorte de sentiment ingénu de notre supériorité, comme si n'avait jamais existé le doute issu de la décolonisation, marquée de déboires et hontes divers. Car nous oublions vite ce qui est désagréable: désormais l'homme blanc ne risque plus de sangloter! Il a pleinement retrouvé sa morgue, sa conviction d'incarner le vrai et son insolence à l'imposer aux autres. Les peuples qui persistent dans notre orbe n'ont qu'à bien se tenir. L'argent prélevé sur nos impôts pour financer la coopération devient raison suffisante pour humilier de nos irrespectueuses leçons les heureux bénéficiaires. Des fonctionnaires qui se veulent progressistes en métropole, et en brandissent avec certitude les sigles, s'installent tranquille19

ment, à peine sortis de l'hexagone, dans des attitudes qui ne dépareraient pas à l'autre bout du spectre politique. Et ce dans l'ignorance, en toute bonne conscience, des principes de notre constitution, qui a su conférer aux Territoires d'outre-mer l'instrument juridique nécessaire pour protéger leurs propres intérêts au sein de la République... Or, déroger au modèle métropolitain est aujourd'hui systématiquement interprété par nombre de nos compatriotes comme un glissement insupportable vers la rupture avec la France, alors « qu'elle paie tout». Hostile par définition à la notion d'autonomie locale, l'assimilateur veut faire le bonheur des autres malgré eux selon ses propres nonnes et n'y arrive jamais, car son comportement insolent envers la culture d'autrui compromet toute relation de confiance. Le doute lui est étranger, jusqu'à ce que l'Histoire lui prouve le contraire, mais il transfère alors sa responsabilité à quelque bouc émissaire. il meurt content de lui, persuadé que le monde est mal fait. La concentration de telles attitudes en Polynésie, comme on le dirait d'un taux d'acidité, n'a cessé de me surprendre. Est-ce que tous les nostalgiques de l'ordre colonial se sont réfugiés dans les derniers confetti de l'Empire? J'ai certes entendu pire aux Comores à la fin des années soixante: les Comoriens n'avaient pas d'art, disait-on, ni l'âme qui va avec, et autres gracieusetés... Mais curieusement, cette brutale expression d'un rejet sans nuances était plus facile à réfuter, et créait moins de malaise que l'insidieux dénigrement des Polynésiens, de leurs filles, épouses et mères, par des Européens qui prétendent les aimer. Le contraste est troublant en ces lieux, entre la fascination qu'exerce sur nous ce peuple beau, gentil, un peu mystérieux, et la somme des jugements péjoratifs dont nous l'avons affublé jusqu'à l'insulte. L'un des ouvrages les plus corrosifs dans le genre, est celui que la collection «Petite planète» a consacré en 1966 à Tahiti. Ce n'est pas si vieux, si l'on consi20

dère à quel rythme évoluent les mentalités. L'auteur distille quelques traits empoisonnés, parmi d'autres observations beaucoup plus pertinentes, créant ainsi un amalgame des plus nocifs.5 Il vaudrait mieux oublier ces commentaires vachards et immérités, mais il se trouve qu'ils font encore florès sur la place de Papeete, parmi un certain nombre d'Européens, et mieux vaut le savoir: «Contrairement aux Blancs qui vivent plutôt dans le passé et dans l'avenir - qui appartiennent au domaine de l'abstrait -le Tahitien se meut uniquement dans l'actuel, éminemment concret et qui lui suffit largement... Les indigènes réagissent presque uniquement d'après leurs sens et leurs sensations, et cela, en somme, les apparenterait étroitement à la plupart des primitifs, si ceux-ci ne possédaient en plus la notion du tabou que les Polynésiens ont presque oubliée.» Suivent quelques considérations du même tonneau sur le caractère enfantin des Tahitiens, leur sens du devoir défaillant, leur « civilisation sans esprit créateur, fixée uniquement par l'empirisme », leur intelligence réduite à un «simple esprit d'imitation », uniquement concrète, «sans aucune disposition pour l'analyse et la synthèse» ! Quant aux Polynésiennes, baptisées « vaines vahinés », elles ne sont pas mieux loties. Point n'est besoin d'insister: « Que retirera le Blanc de son commerce avec les «amantes prédestinées» que sont les vahinés? Probablement pas grand chose! » Voili dont un peuple enfant, estropié de l'hémisphère gauche, en somme. Qui ne compenserait son accablante insuffisance par aucun génie particulier du cerveau droit: une totale insensibilité sous la larme facile, des futilités artisanales mais aucun art majeur, un conformisme sans imagination... Un tel désastre anthropologique est-il possible? Heureusement, on peut se rassurer par l'adage que tout ce qui est excessif est insignifiant.

5 - Jean-Marie LOURSIN Tahiti - Petite Planète - Collection Microcosme - Editions du Seuil- Paris - 1966. 21

Le regard peu amène d'écrivains célèbres ou de journalistes en vue, comme Romain Gary, Simenon ou Lartéguy, est venu renforcer ce jugement lourdement défavorable, construit selon nos poids et mesures. L'équilibre et la sérénité des relations en sont gravement compromis. Car si les Polynésiens ne disent rien, ils n'en pensent pas moins, et pire encore, finissent par croire eux-mêmes ce qu'on pense d'eux, et par vivre un profond malaise. Comment peut-on être nié à ce point dans son être? Quelques rares ouvrages ont montré une plus grande ouverture envers «l'altérité polynésienne », comme disent les érudits. Le livre chaleureux et pourtant sans complaisance de Daniel Mauer, pasteur de son état, apportait un correctif par la force de ses observations de la vie quotidienne en Polynésie. Par contre Alain Gerbault, malgré son amour de ces îles et son prestige qui était grand dans les années trente, ne réussit guère à corriger le discours convenu, mais plutôt à s'attirer la vindicte des milieux européens bien pensants. Certes, les Polynésiens rendaient sans réserve son amitié à celui qu'on appelait « Selepo» à Wallis et «Terepo » à Bora Bora, parce que son nom était imprononçable autrement dans des langues polynésiennes, où n'existent pas les consonnes sonores et où chaque syllabe doit être ouverte. Ce qui n'était que transcription phonétique de son nom a donné lieu à de fausses étymologies qui en disent long sur la bienveillance très limitée des colons à son égard: soit «T ere po », celui qui voyage la nuit, rôdeur nocturne plus que suspect, soit «Te repo », le «crasseux », ou pire, celui qui est sale moralement. Précisons que Gauguin n'était pas mieux considéré par l'establishment. Un petit nombre de consciences locales ont essayé ces temps derniers de rétablir l'équilibre en faveur des Polynésiens, tout en précisant que c'est d'abord à eux de s'affirmer et qu'un Européen n'a pas à se précipiter à leur rescousse, sauf à sombrer dans le paternalisme. L'uni22

versitaire Bruno Saura croise le regard que chaque communauté porte sur l'autre, montrant que les préjugés sont tout aussi redoutables dans les deux sens. Affirmant par là que chaque groupe a un droit égal à s'exprimer, il contribue à changer le regard des Européens sur la culture polynésienne, sans démagogie. fi Son collègue Bernard Rigo, professeur de philosophie, cache mal son indignation sous un effort d'objectivité scientifique, lorsqu'il relève l'insolente kyrielle des jugements à l'emporte-pièce de maints Occidentaux.? Il en met en discussion les fondements, qu'il appelle pudiquement des malentendus culturels: une culture ne peut être analysée ni a fortiori jugée sans lourdes erreurs, à partir du paradigme d'une autre civilisation, éloignée de surcroît. Par contre, ce regard sur l'Autre nous permet de faire un retour sur notre propre héritage, composite, syncrétique et parfois contradictoire, de «revenir sur les partis pris de notre Raison ».8 Cet exercice salubre, qui nous rappelle au devoir d'humilité, nous rend plus disponibles pour un dialogue respectueux avec les autres civilisations, et nous transformera nous-mêmes, peut-être. En tout cas, il nous mettra sur la voie d'une différence féconde entre l'Occident obsédé par le sujet et l'Orient, pour lequel «l'être », la «substance », ne sont que la résultante fugace d'un système de relations; le dialogue s'imposant comme la seule manière de l'appréhender. Aussi bien la pensée chinoise que la structure de la langue tahitienne rejoignent en cela une des principales idées fondatrices du bouddhisme: le concept d'inter-

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- Bruno

SAURA - Des Tahitiens, des Français, leurs représentations
-

réciproques aujourd'hui

Ch. GIeizaI éditeur - Tahiti - 1998.

7 - Bernard RIGa - Lieux-dits d'un malentendu culturel - Analyse anthropologique et philosophique du discours occidental sur l'altérité

polynésienne - Editions Au Vent des lIes - Tahiti

-

1997.

8 - François JULLIEN et Thierry MARCHAISSE - Penser d'un dehors (La Chine) - Entretiens d'extrême-Occident - Le Seuil - Novembre 2000.

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dépendance. Le raisonnement vaut pour la culture en général, mais aussi pour la grammaire d'une langue: on ne peut l'établir à partir des schèmes d'une langue étrangère, comme le tahitien l'a été par les religieux d'après les catégories du latin. Ce respect du caractère unique et irremplaçable de chaque culture, dans la logique interne qui lui est propre, heurte de plein fouet la conviction des Occidentaux qu'ils sont porteurs de l'universel, et seraient ainsi fondés à imposer leurs conceptions à la terre entière et en tous domaines. Or, il est objectivement difficile de faire le partage entre ce qui est universel dans les productions mentales de chaque peuple, et ce qui n'est qu'un trait particulier d'une culture donnée, issu de son histoire propre, dont elle voudrait pourtant affirmer l'universalité. Comme le rappelle l'ethnographe Clifford Geertz :« C'est à partir de ce qui est extrêmement difficile - nous voir parmi les autres comme un exemple local des formes que la vie humaine a prises ici et là, un cas parmi les cas, un monde parmi les mondes - que vient la largeur d'esprit sans laquelle la tolérance est imposture. »9 Aussi difficile qu'il soit, ce travail sur soi devrait pourtant devenir méthode pour les scientifiques comme pour tout expatrié appelé à servir outre-mer. Bel exemple de cet effort, Noam Chomsky, le célèbre linguiste américain qui a beaucoup étudié les universaux du langage, s'est imposé par honnêteté intellectuelle d'apprendre le chinois, afin de vérifier dans une langue la plus exotique possible par rapport à l'anglais, s'il ne prenait pas pour des universaux ce qui restait en dernière analyse des traits des langues européennes. François Jullien a entrepris une semblable démarche dans le domaine philosophique.Io Hélas, à l'opposé de ces conceptions éthiques, porteuses d'espoir, mais sans doute trop sophistiquées, le dis9 - Clifford
10 - François GEERTZ Savoir local, savoir global - PUF - 1986. JULLIEN - Penser d'un dehors (La Chine) - op. cil.

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