//img.uscri.be/pth/048861a32b5244c202a3e0d671c0af2193fbe242
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Usages et pratiques de l'autonomie

De
198 pages
La question de l'autonomie est omniprésente dans le champ de l'éducation populaire, mais elle est difficile à circonscrire : de quoi parle-t-on exactement ? S'agit-il d'autonomie individuelle ou collective ? A quelle norme sociale ou politique se réfère-t-on ? La notion évolue-t-elle avec le temps ? Le conseil scientifique des Francas a souhaité travailler cette question pour souligner la multiplicité de ses acceptions, pour réfléchir à sa portée et s'intéresser à des mises en oeuvre concrètes.
Voir plus Voir moins

Usages et pratiques Sous la direction de Patricia Loncle
Coordination Maurice Corondde l’autonomie
Le choix de travailler sur la question de l’autonomie résulte de
plusieurs raisons. Tout d’abord, la question de l’autonomie a paru Usages et pratiques
essentielle pour le domaine de l’éducation populaire. Il est en effet
tout à fait rare que des projets pédagogiques ne mentionnent pas
la question de l’autonomie comme un objectif, un idéal à atteindre. de l’autonomieEnsuite, la question de l’autonomie touche la plupart, si ce n’est
l’ensemble, des professionnels de ce domaine qui doivent y faire Décoder pour agir
face du fait de demandes multiples émanant de leurs élus, des
décideurs publics ou des différents éducateurs avec lesquels
ils collaborent. Enfi n, la notion d’autonomie peut être traitée de
manière interdisciplinaire et concerne d’une manière ou d’une
autre l’ensemble des travaux et des exercices professionnels des
membres du conseil scientifi que des Francas.
La question de l’autonomie est omniprésente dans le champ de
l’éducation populaire mais elle apparaît diffi cile à circonscrire : de
quoi parle-t-on exactement quand on parle d’autonomie ? S’agit-il
d’autonomie individuelle ou collective ? À quelle norme sociale ou
politique se réfère-t-on ? La notion évolue-t-elle dans le temps ?
Quelles sont les places et les rôles de l’individu, de l’association,
des acteurs publics du point de vue de l’accès à l’autonomie ?
A-t-on affaire à un objectif commun et partagé ou bien à un mot
valise ? Voici quelques-unes des interrogations qui ont conduit les
réfl exions collectives.
Le conseil scientifi que des Francas a souhaité travailler plus
avant la question de l’autonomie pour souligner l’existence de
multiples acceptions de la notion et pour réfl échir à sa portée
pour le domaine de l’éducation populaire. Les chapitres proposés
abordent tour à tour la notion en la déconstruisant, en abordant
ses dimensions institutionnelles, en s’intéressant à ses mises en
œuvre concrètes.
Le Conseil scientifi que est un groupe d’étude rassemblant
au sein des Francas des scientifi ques de diverses disciplines qui
participent bénévolement aux travaux. La diversité des champs
couverts (ethnologie, philosophie, sciences de l’éducation, sciences
politiques, sociologie) assure un croisement fécond des échanges
qui débouchent vers des pistes utiles à tous les éducateurs.
ISBN : 978-2-343-04491-0
19 euros
Sous la direction de Patricia Loncle
Usages et pratiques de l’autonomie
Coordination Maurice Corond








Usages et pratiques
de l’autonomie




Les Francas
Collection dirigée par Patricia LONCLE

La collection Les Francas propose un travail de fond sur
des connaissances et concepts liés à l’éducation ou à
l’intervention sociale. Elle questionne quelques fausses
évidences et présupposés idéologiques. Les ouvrages sont
produits pour permettre l’articulation et le
questionnement des concepts et pratiques quotidiennes
en permettant une théorisation des es : en cela, ils
constituent une interface entre un mouvement, promoteur
de transformations sociales, et une mise en perspective
théorique. Ils sont le fruit du travail de production et
d’échanges d’un collectif pluridisciplinaire de scientifiques
reconnus, conduisant un travail au long cours.

Dernières parutions
Patricia LONCLE (dir.) et Maurice COROND (coord.),
Coopération et éducation populaire, 2012.

Liste des parutions du conseil scientifique des Francas
chez le même éditeur

RESTOIN Albert (dir.), Éduquer pour demain - Des pistes
pour agir, Paris, 2004.
RESTOIN Albert (dir.), Éducation populaire, enjeu
démocratique - Défis et perspectives, Paris, 2008.

Revues
Au delà de l’école, l’éducation, revue Réussir n° 3 b, Paris,
Les Francas, 1988.
Enfant citoyen, citoyen enfant, revue Réussir n° 7 b, Paris,
Les Francas, 1989.
Pratiques éducatives et culture(s), revue Réussir n° 23 b,
Paris, Les Francas, 1993.
Apprendre à vivre ensemble, revue Réussir n° 38, Paris,
Les Francas, 1998.
Sous la direction de Patricia Loncle
Coordination Maurice Corond








Usages et pratiques
de l’autonomie

Décoder pour agir



















































































Membres du conseil scientifique des Francas
ayant participé à l’élaboration de cet ouvrage

Valérie Becquet, sociologue, maître de conférences HDR à
l’université de Cergy-Pontoise, laboratoire École, mutations,
apprentissages (EMA).
Jean Bourrieau, docteur en sciences de l’éducation, chargé
d'études au Leris, chargé de cours en sciences de l'éducation.
Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au
CNRS, associée au Cevipof - Sciences politiques, Paris.
Olivier Douard, sociologue, directeur d’études au Leris,
ancien responsable de formation des animateurs, Montpellier
Claude Escot, enseignant, formateur en sciences de
l’éducation, Strasbourg.
François Galichet, professeur émérite de philosophie à
l’université de Strasbourg, Grenoble.
Chafik Hbila, docteur en sociologie, enseignant et consultant
sur les politiques de jeunesse et de la ville, Rennes.
Sabine Lavoipierre, consultante sur les questions
d’éducation et les politiques de l’enfance, Lille.
Éric Le Grand, sociologue, consultant en promotion de la
santé, membre de la chaire recherche sur la jeunesse, professeur
affilié EHESP, Rennes, membre du comité de rédaction de la
revue La santé en action.
Patricia Loncle, sociologue et politiste, enseignant chercheur
à l’École des hautes études en santé publique, titulaire de la
chaire recherche sur la jeunesse, Rennes.
Virginie Poujol, ethnologue, directrice du Leris , Montpellier.
Maurice Corond, secrétaire du conseil scientifique, membre
du conseil fédéral des Francas.

Révision : Nadia Astruc et Christine Roussey.







© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04491-0
EAN : 9782343044910
















Nous remercions Cécile Van de Velde, sociologue de la jeunesse
et des âges de la vie, maître de conférences à l'EHESS,
et Alain Ehrenberg, sociologue, directeur de recherches
au CNRS, d’avoir accepté de nous livrer leurs éclairages
sur la question de l’autonomie.









L’autonomie est au centre de tous les discours éducatifs et
pédagogiques. Tous les éducateurs cherchent à former des enfants
ou des élèves autonomes L’autonomie est présentée comme l’une
des conditions principales de l’apprentissage de la responsabilité
et de l’exercice d’une citoyenneté active.
Cela suppose que chaque personne puisse agir en toute liberté de
conscience, en se donnant ses propres règles de conduite. La visée
émancipatrice de l’éducation - qui ne peut se concevoir que dans
le principe de laïcité - doit permettre à chacun de s’affranchir des
liens de dépendance qui compromettent la liberté des choix tout en
assumant ces derniers.
Cela suppose aussi que tout au long de la vie, et particulièrement
dans l’enfance, la complexité des expériences vécues constitue
autant de repères pour prendre sa place auprès de ses pairs et
avec eux imaginer, déconstruire, créer et reconstruire les lois et
les règles de vie collective véritablement démocratique.
Chercher à former des enfants autonomes, dans des démarches
d’éducation populaire, c’est créer les conditions de ces
apprentissages par la diversité et la richesse des situations
éducatives respectueuses du temps nécessaire pour apprendre, et
par la qualité des relations humaines entre les enfants eux-mêmes,
et entre les enfants et les adultes.

Cette publication du conseil scientifique des Francas consacrée
aux usages et pratiques de l’autonomie éclairera très utilement
l’ensemble des éducateurs qui, avec passion et énergie,
contribuent à la formation « de l’homme le plus libre possible,
dans la société la plus démocratique possible ».
Josiane RICARD
Présidente de la Fédération nationale des Francas
7
Décoder pour agir









Après la coopération, nous - membres du conseil scientifique des
Francas - avons choisi collectivement il y a deux ans de nous
intéresser à la question de l’autonomie. Ce choix résulte de
plusieurs raisons. Tout d’abord, la question de l’autonomie nous a
paru essentielle pour le domaine de l’éducation populaire auquel
nous sommes tous attachés et pour le domaine des politiques de
jeunesse en général. Il est en effet tout à fait rare que des projets
pédagogiques ou des projets de politiques de jeunesse ne
mentionnent pas la question de l’autonomie comme un objectif, un
idéal à atteindre. Ensuite, la question de l’autonomie touche la
plupart, si ce n’est l’ensemble, des professionnels de notre
domaine qui doivent y faire face du fait de demandes multiples
émanant de leurs élus, des décideurs publics ou des différents
éducateurs avec lesquels ils collaborent. Enfin, la question de
l’autonomie peut être traitée de manière interdisciplinaire et
concerne d’une manière ou d’une autre l’ensemble des travaux et
des exercices professionnels des membres du conseil scientifique.

Pourtant, si la question de l’autonomie est omniprésente dans
notre champ, elle apparaît difficile à circonscrire : de quoi
parle-ton exactement quand on parle d’autonomie ? S’agit-il
d’autonomie individuelle ou collective ? À quelle norme sociale
ou politique se réfère-t-on ? La notion évolue-t-elle dans le
temps ? Quels sont les places et les rôles de l’individu, de
l’association, des acteurs publics du point de vue de l’accès à
l’autonomie ? A-t-on affaire à un objectif commun et partagé ou
9 bien à un mot valise ? Voici quelques-unes des interrogations qui
ont conduit nos premières réflexions.

Cette difficulté de définition de la question de l’autonomie nous a
semblé constituer sa richesse. Pour travailler cette notion, nous
avons consulté différents spécialistes de la question qui nous ont
nourris de leurs expertises. Nous avons ainsi eu la chance
d’accueillir Alain Ehrenberg et Cécile Van de Velde pour une
présentation de leurs travaux. Nous nous sommes ensuite saisis de
la question à tour de rôle en la développant à partir de nos centres
d’intérêt respectifs. Le présent ouvrage est le résultat de cette
démarche qui s’est déroulée pendant deux ans.

L’ouvrage est organisé en plusieurs temps.
Dans une première partie, la question de l’autonomie fait l’objet
de déconstructions et les auteurs s’attachent à mettre en évidence
les évolutions, la polysémie, les incertitudes qui entourent cette
notion. Globalement, les auteurs cherchent à dévoiler les portées
idéologiques et politiques des usages de la notion d’autonomie. Ils
s’intéressent également aux contraintes et injonctions qui pèsent
sur les individus quand on mobilise la notion d’autonomie. Pour
bien poser le propos, François Galichet retrace tout d’abord
l’histoire de l’usage de la notion d’autonomie et montre à quel
point cette dernière a fait l’objet d’inflexions idéologiques
importantes au fil des siècles. Cette réflexion invite à la prudence
quand on s’interroge aujourd’hui sur les présupposés de la notion
d’autonomie. Claude Escot montre ensuite, grâce aux apports des
neurosciences, comment les individus, au cours de leur vie et en
interaction avec leur environnement, bâtissent leur rapport à
l’autonomie. Cette mise en perspective éclaire, à partir d’un regard
neutre, les capacités différenciées des individus à développer des
comportements autonomes. Valérie Becquet, quant à elle,
s’intéresse aux articulations entre la notion d’autonomie et celle de
citoyenneté en fonction des domaines et des programmes d’action
publique. Elle montre à quel point le recours à la notion
d’autonomie renvoie à des conceptions différentes et
fondamentalement normées en fonction des domaines d’action publique.
Enfin, Éric Le Grand met en évidence les usages contemporains de
10 la notion d’autonomie dans les politiques de santé publique : il
souligne les différentes conceptions idéologiques à l’œuvre dans
ce domaine pourtant le plus souvent présenté comme neutre.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la dimension
institutionnelle et structurelle de l’autonomie. Les textes ont en
commun d’interroger les institutions - le domaine de l’éducation
populaire, les associations en général et les territoires - dans le lien
qu’elles bâtissent avec la question de l’autonomie : quels sont les
usages de la notion ? Quelles sont les marges d’autonomie de ces
structures ? Quelle liberté laisse-t-on aux publics pour se
construire et se socialiser ? Jean Bourrieau scrute les relations
entre la notion d’autonomie et le domaine de l’éducation populaire
en interrogeant les espaces qu’elle offre aux enfants et aux jeunes
et à la liberté qu’elle peut donner à ses publics pour se construire.
Patricia Loncle s’interroge sur les marges d’autonomie existant
aujourd’hui pour les associations dans leurs relations aux pouvoirs
publics : elle examine tour à tour les contraintes qui pèsent sur les
associations et les conditions d’un meilleur développement de leur
influence. Chafik Hbila s’intéresse à la place du territoire dans la
construction de l’autonomie des jeunes : le territoire est examiné
dans son lien avec les groupes d’appartenance, dans les tensions
entre les multiples formes d’appartenance ; il est décliné du point
de vue des inégalités territoriales et de la construction de
l’émancipation des individus.

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée aux mises en œuvre
concrètes de l’autonomie à travers deux domaines particuliers :
l’éducation et l’hébergement éducatif des jeunes. C’est en effet
l’examen de la manière dont les acteurs de terrain s’approprient de
fait la question de l’autonomie qui permet de comprendre
l’influence réelle de la notion sur le quotidien des professionnels,
des bénévoles et des publics. Dans le premier chapitre, Sabine
Lavoipierre montre comment la question de l’autonomie s’est
progressivement imposée dans le champ de l’éducation alors
même que l’on pourrait affirmer que, par définition, les enfants ne
sont pas autonomes. Elle s’intéresse également aux manières dont
les éducateurs se sont approprié cette notion dans leurs exercices
11 professionnels et à leur plus ou moins grande distance vis-à-vis
des injonctions institutionnelles à l’autonomie. Dans le deuxième
chapitre, Virginie Poujol examine l’usage qui est fait de la notion
d’autonomie dans les structures d’hébergement éducatif des
jeunes. Elle se focalise sur les fonctions que ces structures
s’attribuent du point de vue de l’autonomie des jeunes et
s’intéresse également à la façon dont les jeunes perçoivent le rôle
de ces structures dans leur construction biographique.

Le chapitre d’Olivier Douard vient conclure le présent ouvrage.
L’auteur nous invite en effet à déplacer le regard de l’autonomie à
l’autonomisation et à soutenir une approche révolutionnaire de
l’animation basée sur un projet républicain de long cours…

Nous espérons que les réflexions présentées ici nourriront les
interrogations et les pratiques des professionnels et des bénévoles
d’un mouvement d’éducation comme les Francas, et que nous
trouverons l’occasion d’échanger autour de cette question dans le
cadre des événements collectifs à venir.

Patricia Loncle, le 26 août 2014
12 L’autonomie : idéal ou idéologie ?

François GALICHET

La notion d’autonomie a une longue histoire. Avant d’être une
finalité pédagogique fréquemment utilisée dans les discours
contemporains sur l’éducation, elle possède une signification
philosophique qui n’a pas été constante au cours des siècles. Ceux
qui l’utilisent aujourd’hui dans le champ éducatif n’ont pas
toujours une claire conscience de cette polysémie historique, ce
qui explique les malentendus et les polémiques qui alimentent
souvent cette notion.

C’est pourquoi il n’est pas inutile de rappeler brièvement les
grandes étapes de cette histoire. Elle permettra de prendre
conscience que vouloir rendre un enfant, un jeune ou un adulte
autonome ne se réduit pas à lui faire acquérir des méthodes de
travail et des outils intellectuels afin de se débrouiller seul dans le
champ des savoirs ou des pratiques. La notion d’autonomie, dès
son origine, a toujours eu des connotations éthiques qui renvoient
non seulement à l’acquisition des connaissances, mais aussi à la
sagesse, à la manière, pour chacun, de conduire sa vie et de lui
donner un sens. L’une et l’autre sont indissociables ; et cette
intrication n’est pas sans conséquence pédagogique et didactique.

On peut distinguer, de manière un peu schématique, quatre
époques correspondant à quatre significations successives de ce
concept.
1 - La conception antique
Comme l’a bien montré Michel Foucault, le thème de l’autonomie
dans la pensée antique, est essentiellement lié à l’éthique du
1« souci de soi ». Celle-ci, après Platon et surtout dans les


1
Cf. FOUCAULT, Michel. 1994. Le souci de soi, NRF Gallimard,
13 premiers siècles de l’ère chrétienne, se libère de sa subordination à
la pédagogie et à l’éducation. Elle prend la forme d’un principe
général et inconditionné. « Se soucier de soi n’est plus un
impératif qui vaut à un moment donné de l’existence et dans une
phase déterminée de la vie » (l’adolescence comme passage de
l’enfance à l’âge adulte), mais « une règle coextensive à la vie » :
2« il n’y a pas d’âge pour s’occuper de soi ». Elle n’est pas
davantage liée à un statut social déterminé : elle vaut pour tous les
individus, de l’empereur (Marc Aurèle) à l’esclave (Épictète), du
maître de maison aux femmes et aux serviteurs.

A) Cette éthique trouve son modèle dans la métaphore de la
navigation. Elle repose sur l’idée d’un mouvement réel du sujet
par rapport à soi : le sujet doit aller vers quelque chose qui est
luimême. Vivre, exister pour l’homme, c’est simultanément :
- voyager, se déplacer vers un but : le port, le havre
comme lieu de sûreté où l’on est à l’abri des dangers
- retourner vers son lieu d’origine, car ce port qui est le
but est aussi le « port d’attache », la cité d’où l’on est parti. Le
voyage est donc aussi un retour à soi, à ce qu’on est vraiment (cf.
le thème platonicien de la réminiscence). Le retour d’Ulysse à
Ithaque, sa patrie, en est l’illustration.
- acquérir un savoir, car cette trajectoire est périlleuse.
Elle comporte de multiples risques - d’où la nécessité d’une
technique, d’un art à la fois théorique et pratique, qui s’apparente à
l’art du pilotage comme savoir conjectural, complexe, donc
foncièrement différent des sciences théoriques comme les
mathématiques. Ulysse de retour à Ithaque n’est plus le même que
celui qui en est parti pour participer à la guerre de Troie : ses
épreuves l’ont mûri. Le retour est une odyssée marquée par de
multiples aventures qui transforment l’homme qu’il était, le
rendent plus sage, plus expérimenté, moins impétueux - bref,
autonome.



2
Ibid., p. 63.
14 B) Le thème de l’autonomie comme souci de soi s’inscrit dans
un ensemble d’activités considérées comme les activités majeures
de l’existence humaine :
- la médecine, qui est l’art de guérir, de soigner les maux du corps
- la politique, comme art de diriger les hommes
- le gouvernement de soi-même (auto-nomie au sens strict), qui se
construit sur le modèle de la politique, puisque le soi est considéré
comme une multiplicité interne (les différentes sortes de désirs)
qui appelle un gouvernement, tout comme la multitude des
hommes appelle une autorité qui assure le commandement.

Il y a un lien substantiel, indissociable entre ces trois activités.
Elles ne sont pas l’apanage de spécialistes à la compétence
desquels on se confie, comme c’est le cas aujourd’hui. Tout
homme, en tant qu’il est autonome, doit être capable de guérir les
maux de la cité (ou du moins de sa famille, petite collectivité qui
appelle déjà un gouvernement), de guérir les maux de son corps
(par un savoir à la fois raisonné et empirique de ses besoins et de
ses fragilités), de guérir enfin ses propres maux : passions, désirs,
affections de toutes sortes qui pourraient affecter sa sérénité. Tous
ces savoirs, pour les Grecs comme pour les Romains, relèvent
d’une même démarche, du même type de connaissance
conjecturale : la prudence (phronesis).

C) L’autonomie prend alors la forme d’une culture de soi
L’idée qu’il faut « prendre soin de soi-même » (éautou
épimélestaï) est associée à la conscience que cela exige du temps
et donne lieu à de multiples occupations, à des activités diverses et
variées : soins du corps, régime de santé, exercices physiques ;
méditations, lectures ; entretiens avec un confident ou avec
quelques amis choisis. L’exercice de l’autonomie n’est pas,
comme elle le deviendra plus tard, une activité solitaire, mais une
véritable « pratique sociale ». Le concept d’autonomie, dans cette
perspective, s’oppose à celui de pathos, état de passivité qui, pour
le corps, prend la forme de la maladie (qui est toujours quelque
chose qu’on subit), et pour l’âme, de la passion (mouvement de
l’âme qui l’emporte malgré elle). Comme le dit encore Foucault,
dans cette optique, « se soigner et se former sont des activités
15 solidaires » ; médecine et philosophie sont deux aspects d’une
même éthique de l’autonomie comme souci de soi.

L’idéal de cette éthique est un idéal de maîtrise, une possession de
soi-même (« potestas sui ») qui permet la maîtrise du monde (« Je
suis maître de moi comme de l’univers »), mais qui est aussi une
jouissance de soi, source de joie (gaudium), terme qui s’oppose à
la voluptas désignant le plaisir issu d’un objet étranger, qui place
l’homme en situation de dépendance.

Cette éthique de l’autonomie va s’effacer progressivement avec la
montée de l’ascétisme chrétien. Celui-ci a pour principe
fondamental la renonciation à soi (car « le moi est haïssable ») : on ne
peut se sauver qu’en s’abîmant en Dieu et en y perdant son
identité, son individualité, donc son autonomie. Le moi doit
s’effacer devant la reconnaissance de la suprématie de la loi
divine. L’homme ne se donne pas sa propre loi, il la reçoit de
Dieu.
Cependant, le thème du souci de soi, bien qu’atténué, subsistera,
notamment avec la Renaissance (par exemple chez Rabelais et
Montaigne). Mais c’est la conception classique, avec Descartes,
puis Kant, qui va lui donner une nouvelle signification.
2 - La conception classique
Avec Kant, la notion d’autonomie est liée, non plus à l’idée d’un
pouvoir sur soi rendant possible le gouvernement des autres, mais
à l’idée d’une loi qu’on se donne à soi-même, donc d’un
assujettissement volontaire et libre : c’est la notion de devoir
comme « impératif catégorique », évidence rationnelle à laquelle
on s’identifie comme être raisonnable, au même titre que les
évidences mathématiques et logiques.

Lorsque j’admets que 5 + 2 = 7 ou que les angles d’un triangle
font 180°, je ne me soumets pas à un pouvoir extérieur, je ne suis
pas contraint ; et pourtant je ne saurais, sans mauvaise foi,
contester ces affirmations. Je n’obéis qu’à ma propre raison, donc
à moi-même : je suis autonome.
L’autonomie s’oppose alors :
16 - d’un côté à l’esclavage des impulsions, des désirs et des
tendances naturelles : cet aspect est évidemment en continuité
avec la signification antique de l’autonomie comme arrachement
au pathos.
- d’un autre côté à toute loi qui émanerait d’une autorité
extérieure, humaine ou divine.

Être autonome, c’est reconnaître que par-delà leurs différences,
tous les hommes, s’ils sont sincères et authentiques, veulent
profondément la même chose, à savoir la loi morale comme
principe d’action. Les différences sont du côté de l’hétéronomie
(qui rend chacun dépendant de lois qui varient d’un individu à
l’autre : le plaisir pour l’un, la richesse pour l’autre, la beauté pour
un troisième, le pouvoir pour un quatrième, etc.). L’autonomie est
le seul moyen d’accorder les hommes, en leur faisant prendre
conscience que leurs volontés individuelles, si elles dépassent
leurs impulsions premières, convergent dans l’idée d’un monde
commun, d’un ordre « cosmopolitique » où chacun respecte
l’autre parce qu’il reconnaît en lui la même exigence
d’universalité, la même liberté que la sienne.

En ce sens, l’autonomie est aussi principe d’action historique : elle
fonde la possibilité d’une lutte pour le progrès, c’est-à-dire pour
l’établissement d’une « République des fins » qui va bien au-delà
de la culture de soi antique. Cette dimension politique et historique
de la notion d’autonomie est peut-être à redécouvrir aujourd’hui :
Sartre ne disait-il pas que je ne puis me vouloir libre sans vouloir
que tous les autres le soient aussi ?
3 - La conception romantique
La fin de l’âge classique fait émerger des pensées qui remettent en
cause le primat de la rationalité et réhabilitent l’affectivité. Elles
entraînent une nouvelle conception de l’autonomie.

1°) En premier lieu, la notion d’autonomie est déconnectée de
l’idée d’universalité. Peu à peu, elle s’associe à des connotations
inverses :
17 - singularité : ce qui signifie qu’elle n’est plus liée à la
reconnaissance de l’identité radicale de tous les sujets, mais au
contraire à leur différence radicale.
- authenticité : l’autonomie devient « la volonté d’être
soimême », mais aussi de le paraître devant tous, de rompre tous les
masques sociaux, d’abolir l’hypocrisie des rôles pour se
manifester aux yeux de tous comme « ce qu’on est vraiment », au
risque de choquer et de défier les conventions. La passion est
réhabilitée : loin d’être une aliénation, un renoncement à
l’autonomie, elle devient son expression la plus parfaite, parce que
le sujet est appréhendé comme coïncidant avec elle, s’identifiant
avec ses désirs les plus profonds.
- créativité : par là même, l’autonomie devient la capacité à
« donner le meilleur de soi-même », à savoir la capacité
d’invention et de création qui est au fond de chacun, dès lors qu’il
ose briser les carcans et contraintes qui le brident (Cf par exemple
le thème de la volonté de puissance chez Nietzsche).
- compétitivité : car inévitablement la création de chacun
rencontre celles des autres, et entre en concurrence avec elles.
Comme il n’y a pas de place pour toutes, elles rivalisent pour la
reconnaissance. La notion d’autonomie revêt ainsi un aspect
conflictuel qu’elle était loin de posséder auparavant, et qui
s’accentuera encore dans la conception actuelle.

2°) L’autonomie se décline dans divers champs, où elle prend à
chaque fois une tonalité particulière :
- le champ esthétique : c’est l’exaltation romantique de la
subjectivité, de l’originalité, de la singularité, de Chateaubriand à
Rimbaud.
- le champ moral : c’est l’affirmation du moi comme
unique source de la normativité morale, sans la dimension
d’universalité qu’elle avait chez Kant. Ainsi Max Stirner
(L’Unique et sa propriété), ou Nietzsche (le surhomme comme
créateur de valeurs).
- le champ économique : chez des économistes comme
A.Smith ou Ricardo, l’individu autonome devient le principe de
base de l’analyse et de l’activité économique : c’est le thème de
« l’homo œconomicus » comme agent autonome, capable de choix
18