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Vaincre l'échec scolaire au collège

De
210 pages
Pendant 10 ans, principale d'un collège de la banlieue parisienne, Geneviève Piniau a mené un combat conte l'échec scolaire et l'exclusion. Grâce à son énergie, sa passion et son charisme, elle a réussi à sauver de nombreux enfants en grande difficulté en leur proposant de découvrir un métier dès la classe de 4e. Elle a osé alléger le poids de l'école et bouleverser les programmes. Une méthode révolutionnaire qu'elle raconte à travers des portraits à la fois émouvants et cocasses d'adolescents, qui sans elle, auraient sombré dans la délinquance. Elle lance un message d'espoir à tous les parents en prouvant qu'aucun enfant n'est nul ou condamné à l'échec.
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VAINCRE L'ÉCHEC SCOLAIRE AU COLLÈGE par la découverte des métiers

site: www.librairiehannattan.com e.mail: harmattan!@wanadoo.fr

@L'Harmatlan,2005 ISBN: 2-7475-8800-9 EAN : 9782747588003

Geneviève PINIAU Jacques BOUTELET

VAINCRE L'ÉCHEC SCOLAIRE AU COLLÈGE
par la découverte des métiers

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti IS 10214 Torino ITALIE

A ma maman, A Benoî~ Philippe et Vincent, A leur papa, A toute ma famille.

- I -

PROLOGUE

- Ma filleest complètement jamais rien! - Non madame,

nulle! On

n'en fera

vous n'avez pas le droitde dire cela.

D'abord, vous la blessez. Ensuite, c'est inexact. Je peux vous certifier que votre fille n'est pas nulle. Aucun enfant n'est nul. Je suis sûre qu'il y a quelque chose en elle qui lui permettra de réussir. Pire encore:
-

Mon fils est un vrai crétin, il ne comprend rien à Non monsieur, heureusement pour vous, votre fils
collège.

rien!
-

n'est pas, comme vous le dites, un crétin. Sans quoi, il ne

serait pas dans ce

Il n'y a aucun crétin ici,

monSIeur. Tout chef d'établissement a été mêlé au cours de sa carrière à de semblables dialogues avec des parents d'élèves. Des parents qui ne croyaient pas blasphémer ni enfoncer leur fille ou leur fils, mais qui, au contraire, désespérés, tentaient d'attirer l'attention et d'appeler au secours pour sauver cet enfant en difficulté. Aucun parent ne souhaite l'échec de sa progéniture. Même si les mots qu'il emploie, les stratégies qu'il adopte, les attitudes qu'il tient, nous choquent.

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Aucun élève ne se réjouit d'être en échec. Il ne devient pas cancre par plaisir, mais par dégoût. Et on peut admettre qu'il n'aime pas l'école. C'est son droit. Aucun professeur ne se désintéresse de la réussite de ses élèves. Ne pas se faire comprendre de sa classe, obtenir des résultats calamiteux, est aussi son échec. Son charisme, ses qualités humaines et intellectuelles lui permettent de se transcender et de réaliser des prodiges. Il ne se borne pas à livrer son savoir. Il va au-delà. Il transmet ses connaissances et communique sa passion. C'est ce que j'appelle l'art de la pédagogie. On n'est pas professeur si on n'est pas imprégné de ce talent. Je ne suis pas une optimiste exacerbée. Je suis lucide. Face à ces constatations, j'ai rapidement compris que le rôle du chef d'établissement consiste à inspirer confiance aux parents, à offrir à tous les élèves les moyens de réussir leurs études et de forger leur avenir de citoyen, à procurer les meilleures conditions de travail aux professeurs. Sortir de son image de cancre n'est pas aussi aisé qu'il y paraît! Il faut de la fierté pour être un bon, pour être un «intello »! Lorsqu'on débusque les qualités intrinsèques d'un élève, on lui redonne sa dignité. A condition de mettre en lumière ses valeurs et de les exploiter. Je n'ai jamais rencontré un seul enfant qui ne possédait au fond de son être la moindre capacité. Mais comment se sentir fier de soi quand, depuis des années et des années, on empile les zéros? S'autoriser à quitter cette peau gluante de «mauvais élève» c'est se reconnaître utile, capable de tenir une place dans la société. N'est-ce pas à l'école de permettre cette mue? Quand les bancs de l'école traditionnelle ne conviennent pas à certains enfants, sans renoncer à la généreuse idée de « collège unique» pour tous, peut-être faut-il inventer une autre école? Mettre en place d'autres systèmes, d'autres formules? Lancer d'autres projets?

PROLOGUE

Il

Des projets insolites: une ascension du Mont-Blanc avec des jeunes gens en difficulté; quatre semaines en Nouvelle Zélande pour des élèves d'une « classe rugby»; une formation complémentaire « d'assistants de notaires et d'avocats »; une collaboration avec des scientifiques pour fabriquer des éléments métalliques pour le synchrotron de Saclay, et pourquoi pas des classes d'alternance «écoleentreprise» destinées à découvrir un métier 7 Certes, toutes ces expériences n'avaient aucune raison d'être à une époque ou seulement 20 à 25% de la population fréquentait le collège. Depuis les années 70, l'enseignement s'est démocratisé et le collège, doit accueillir 100% d'une tranche d'âge. Conséquence: cette massification ne permet plus à l'école de jouer son rôle d'ascenseur social. L'école s'adapte avec peine. Elle est à la traîne. Le savoir qu'on y dispensait a perdu de sa valeur. L'explosion des moyens de communication attractifs et ludiques, la sublimation des idoles aux pieds d'argile, l'abandon de l'autorité, le rejet de l'institutionnel, le stress des parents, la désindustrialisation du pays et le chômage pour corollaire, ce climat délétère a amplifié le mouvement. Comment être motivé dans un tel environnement 7 J'avais un jour surpris une réflexion d'un jeune élève du collège de Viry-Châtillon, qui visiblement avait horreur de l'école. Il faisait remarquer avec envie à l'un de ses camarades: - Tu vois le gars qui vient de passer avec sa B.M. 850 double injection, il est bourré de tunes et n'a jamais été à l'école! Pourquoi se « prendre la tête »7 Pourquoi étudier 7 Voilà les questions auxquelles j'ai tenté de répondre au cours de ma carrière. Une longue carrière sur le terrain. Je fis mes premières armes il y a 38 ans, en Lorraine, comme simple professeur de mathématiques au lycée

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Robert Schuman à Metz. Quinze années plus tard, en 1981, je devins censeur des études au lycée Cyfflé à Nancy, avant de m'asseoir, en 1985, dans mon premier fauteuil de proviseur au lycée Jean Monnet à Dombasle. Puis, en 1994, retour au collège, en région parisienne, à Viry-Châtillon, au poste de principale. Et de nouveau proviseur en zone d'éducation prioritaire à CorbeilEssonnes, au lycée Robert Doisneau, depuis bientôt deux ans. Lorsque je me retourne pour regarder ce parcours, je suis prise de vertige. Il ne suffisait pas d'avoir des projets et des idées, il fallait également des appuis. J'ai eu la chance de rencontrer sur mon chemin des enseignants et des adjoints disponibles et de grand talent. Sans eux, rien n'aurait été possible. Aucun inspecteur d'académie, aucun recteur, aucun ministre ne m'a retenu par le bras pour me freiner ou m'arrêter dans mes expériences audacieuses ou iconoclastes. Ils m'ont parfois encouragée. Je suis à la veille d'être rayée des cadres de l'Education nationale. La retraite s'approche à grandes enjambées. Ce livre est-il un bilan? Une évaluation personnelle? Non, absolument rien de tout cela. Je souhaite uniquement clamer haut et fort que, dans cette Education nationale si décriée, si critiquée, si vilipendée, il est permis de construire des projets et de vivre avec de l'espoir. Il est possible de s'intéresser à tous les élèves, bons ou mauvais et de bannir de notre vocabulaire les mots « cancres» et « nuls ». Ces histoires d'élèves en sont le témoignage. Elles sont la preuve que l'échec n'est pas une fatalité. On peut le combattre et le vaincre. En travaillant tous ensemble du matin au soir, jours après jours, en innovant, en dialoguant

PROLOGUE

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avec tous les acteurs, en expliquant et en réfléchissant, afin de comprendre les raisons pour lesquelles un enfant s'ennuie à l'école, s'y noie et finit par sombrer dans la délinquance. Encore faut-il être déterminé à mener ce combat.

- II -

PRIS

AU PIEGE

A croire que du sang de puce coulait dans ses veines. Alban ne pouvait tenir en place trois minutes. Un perpétuel excité. Il était tout petit; comme s'il avait oublié de grandir. Toujours souriant. Une jolie frimousse. De beaux yeux clairs. Une voix douce. D'origine polonaise, il avait 13 ans, lorsqu'il est entré en 6ème. Il était insupportable et nous donnait l'envie d'en faire de la chair à saucisse. Il chahutait constamment, se levait, demandait d'aller aux toilettes et partait se promener dans la cour. Il bousculait ses camarades quand il ne les frappait pas à coups de poing pour de futiles prétextes. Il cachait leurs vêtements, chipait leurs gommes ou leurs crayons et les lançait à travers la classe, tirait des boulettes de papier mâché derrière le dos des professeurs, jetait des billes sur le carrelage et riait de leur infernal cliquetis. Il déclenchait les alarmes, vidait les extincteurs. Lorsque des pétards éclataient dans les couloirs, c'était Alban! Niveau scolaire: en dessous du minimum. Il ne s'intéressait à aucune matière et n'apprenait aucune leçon. Il passait plus de temps dans mon bureau que dans les salles de cours, imperméable à mes remontrances et mes menaces. Il avait souscrit un véritable abonnement. Son unique but était de se faire renvoyer du collège. Il clamait partout que l'école

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le « barbait» et qu'il préférait se balader dans la cité parce que là, il pouvait se défouler sans que «personne ne lui prenne la tête ». Les professeurs l'avaient pris en grippe. Sauf un. Un professeur d'éducation physique, Alain Boiron, qui le connaissait depuis la 6èmeet qui voulut s'occuper de lui. Il raisonna ainsi: «Alban déborde d'énergie. Il faut la canaliser. Essayons de faire exploser cette force, cette vivacité, dans un sport de compétition qui réclame de l'impulsion. Cela devrait fonctionner» Alain Boiron était un homme exceptionnel. Il savait communiquer avec les enfants. Lui-même était un athlète de haut niveau. Une carrure impressionnante. Il représentait l'autorité masculine qui manquait certainement à ce gamin. Il analysa très vite les problèmes qui perturbaient cette famille. Alban vivait avec sa maman et ses deux jeunes soeurs. Le père les avait abandonnés et les enfants n'en conservaient qu'un terne et vague souvenir. La misère s'était infiltrée. Les fins de mois se bouclaient avec quelques centimes. Pour vivre, la maman gardait des nourrissons dans son minuscule appartement. Alain Boiron prit donc Alban sous son aile. Chaque mercredi après midi, il l'emmenait au club d'athlétisme qu'il animait à Viry-Châtillon. «Pendant qu'il est avec moi, pensait-il, il ne traînera pas dans la cité à faire les quatre cents coups ». Il lui préparait des sandwiches, parfois des paniers repas, avec des bouteilles d'eau minérale et de jus de fruit. Il lui fit subir des tests en sprint, en saut en longueur et en saut à la perche .Et progressivement, Alban montra des aptitudes pour cette dernière spécialité. Pour ce garçon qui ne tenait pas en place, les premiers mois furent chaotiques. Malgré tout, à la fin de la Sème, il continua le saut à la perche et à s'entraîner tous les mercredis et souvent même le dimanche après-midi.

PRISAU

PIEGE

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Vinrent les championnats départementaux d'athlétisme. Stimulé par Alain Boiron, Alban s'y présenta. C'était un dimanche. Je m'y rendis pour observer son comportement, mon appareil photo en bandoulière. Tout au bout du stade, j'aperçus un petit blondinet en teeshirt blanc, short blanc et chaussettes blanches. «Mais c'est mon Alban! Ce n'est pas possible.» Je le reconnaissais à peine. « C'est lui qui se concentre ainsi, presque en prière, avec sa grande perche? Lui, haut comme trois pommes! Lui, d'ordinaire si agité! ». Il se balançait posément d'avant en arrière pour repérer ses marques et s'imprégner de ses mouvements. Personne ne m'aurait crue si j'avais décrit ce tableau. Je traversai rapidement le stade pour aller à sa rencontre. J'arrivai derrière lui pour ne pas le troubler, et le pris en photo à l'instant précis où il franchit la barre fixée à 2 mètres 12. Saut réussi. Salve d'applaudissements dans les gradins. J'étais stupéfaite. Mon gamin obtint la médaille d'or, monta sur la plus haute marche du podium et reçut les félicitations des officiels. Le lendemain, à la première heure, je courus faire développer et tirer les photos en plusieurs exemplaires avec des agrandissements. Les clichés montraient Alban dans une majestueuse contorsion au-dessus de la barre, le visage crispé par l'effort. Je les affichai dans tous les couloirs et sur les portes des classes avec pour légende écrit en lettres capitales: « BRAVO ALBAN; CHAMPION DEPARTEMENTAL DE SAUT A LA PERCHE ». Je souhaitais que tout le monde admire les capacités de ce garçon. Parce que ses performances scolaires nous désespéraient. Le premier surpris de se voir: ce fut lui. Par coïncidence, ce même jour, sa mère était convoquée par le professeur principal pour les semonces

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habituelles: «votre fils travaille mal, se tient mal. Son avenir semble compromis ». Elle reçut davantage un choc en découvrant les photos d'Alban sur les murs qu'en entendant l'avalanche de reproches contre lesquels elle était vaccinée. Inimaginable, pour elle aussi! De ce jour-là, Alban changea d'attitude. Radicalement. Il ne pouvait plus contredire son image de champion. Subitement, il s'assagit. Le travail en classe resta encore moyen, très moyen. Mais il ne régressa plus. J'avais placardé ses fameuses photos pour lui montrer que j'étais fière de lui, pour que tous ses camarades le sachent et, je l'avoue, pour égayer un peu les murs des couloirs. Ma pensée n'avait pas été au-delà. Mais plus tardivement, j'ai découvert et compris que lorsqu'on montre une certaine image de soi, on ne peut plus y déroger. Je me suis alors interrogée:« Pourquoi ne pas fabriquer des images semblables, positives et valorisantes pour nos élèves difficiles? Ils se situeraient face à ce reflet d'eux-mêmes et seraient contraints de modifier leur comportement.» Cette idée n'était pas évoquée dans les manuels de pédagogie. Elle jaillit de mon esprit en cheminant, en observant. C'est ainsi qu'Alban fut piégé. Malheureusement ce bel élan sportif fut stoppé net par une fâcheuse blessure. Lors d'une course d' entraînement, une douleur, un cri: Alban s'écroula sur la piste en se tenant le genou. Problème de ménisque. Il dut arrêter la compétition. C'est regrettable. Je suis certaine qu'il possédait les atouts pour aller plus loin. Certes, le saut à la perche ne constituait pas un métier, mais il le calmait se révélant une efficace thérapeutique. J'en demeure encore contrariée. On revient à la source; s'il

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avait bénéficié d'une famille attentive, je pense qu'une alimentation saine, un traitement approprié, voire une intervention chirurgicale, auraient effacé ce handicap. L'école atteignait là ses limites. Il était hors de question de renoncer pour autant à sauver ce jeune garçon. Il nous avait prouvé qu'il était capable de se transcender en dehors du cadre scolaire, s'il avait un objectif. Nous devions lui fournir une autre motivation ou inventer quelque chose en adéquation avec sa nature, sans quoi son image de champion se serait estompée pour laisser réapparaître celle du chahuteur, du cancre et certainement celle du délinquant. Il semblait évident qu'Alban n'était pas fait pour rester assis toute la journée dans une salle de classe. Il fallait l'aiguiller vers un métier qui lui convienne et le lui faire découvrir. A l'orée de sa 4ème, au cours de laborieuses discussions, il nous confia éprouver une passion pour la cuisine. Il explora toutes les crêperies de Viry-Châtillon et décrocha un stage à temps partiel. Au bout de quelques semaines, son patron dit de lui: «Je peux lui confier la caisse et je peux même lui laisser la boutique! ». Une équipe de l'émission «Des Racines et des Ailes» de France 3 vint tourner un reportage dans la crêperie. On y vit Alban devant les plaques chauffantes affirmer que ce métier lui plaisait parce que « c'était physique, qu'il aimait servir et parler aux gens ». On l'entendit réaffirmer que « l'école le gavait et l'énervait, qu'on lui faisait faire des trucs qu'il ne comprenait pas... » Tout se passait bien jusqu'au jour où la crêperie fit faillite. Le patron mit la clé sous la porte et notre Alban se retrouva à la rue, son ardeur une nouvelle fois brisée. Nous ressentîmes tous une amère déception face à cet échec. Un échec qui n'était pas le sien mais celui de son patron. La malchance semblait s'acharner. Ce jour-là, j'eu le sentiment que certains gosses étaient réellement marqués par le destin!

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Le gamin, désemparé nous annonça: - Je vais essayer la mécanique. - Allons, Alban, la mécanique n'a rien à voir avec la CUISIne. - Non mais ça me plait aussi. - Qu'à cela ne tienne, tu veux faire de la mécanique, allons voir le « Garage du Centre ». Nous appliquâmes un programme expérimental d'alternance école-entreprise destiné à lui faire découvrir le métier de mécanicien. En fait, ce petit bêta n'était pas plus doué pour la mécanique que moi pour escalader le Mont-Blanc. Pour travailler sur un moteur, il est indispensable de posséder un minimum de formation initiale. Résultat: il ne fichait rien. Il ne trouva rien de plus amusant que d'arroser les passants sur le trottoir avec le jet d'eau qui servait à laver les voitures. Il fallut le retirer rapidement avant de recevoir des plaintes ou des factures de nettoyage de vêtements. Finalement, nous le replaçâmes dans un autre restaurant, son premier coup de cœur. Il y travailla deux jours par semaine, pendant un an. Fidèle à son image, passionné par cet environnement, les résultats en classe s'améliorèrent. A la fin de sa 3ème,il passa haut la main son certificat de formation générale, le C.F.G. Si on lui avait refusé la mécanique, si on l'avait contraint à se maintenir dans la restauration, il serait resté persuadé qu'il aurait pu devenir un bon mécanicien. Et il l'aurait regretté pendant toute sa vie. Il s'est ainsi rendu compte, de lui-même, qu'il n'était pas taillé pour ce métier. Au détriment de quelques piétons aspergés! Aujourd'hui, Alban rit encore de ses bêtises, mais prétend que «c'est de 1'histoire ancienne ». Il souhaite oublier ce mauvais passage. Il a 17 ans et s'est allongé de quelques bons centimètres, sans doute grâce à la perche. Une allure impeccable, les ongles soignés, les cheveux

PRIS

AU PIEGE

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courts et propres. On ne plaisante pas avec la tenue dans la restauration. Il prépare son C.A.P. de serveur dans un lycée professionnel de la région et approfondit ses connaissances sur les produits alimentaires, les fromages et les vins. Galvanisé par les notes honorables qu'il obtient, il envisage le bac professionnel hôtellerie. En attendant, il travaille dans une autre crêperie qu'il a encore trouvée lui-même - car il est débrouillard, cet Alban. Il sert à table, jongle avec les plats, prépare les desserts. Il est fier et heureux. Lorsqu'on lui demande quel est son but, il répond avec sa petite voix: - Avec l'argent que je gagne, j'économise pour ouvrir mon restaurant. Pour ça, j'ai compris que je dois travailler et arrêter de faire le con. Si nous l'avions exclu du collège en 6ème,comme il le souhaitait et le cherchait, que serait-il devenu? La petite terreur de la cité? Un trafiquant de drogue? Il l'avoue luimême en baissant les yeux: - Tout pouvait m'arriver! J'avais trop de tentations. Les tentations! C'est l'autre piège auquel il doit échapper. Malgré les bonnes résolutions qu'il proclame, il n'a pas réussi à couper les ponts avec des copains désoeuvrés qui l'attirent vers des terrains plutôt marécageux. J'ai hâte qu'un patron le tienne fermement par la bride pour prendre notre relais. A ce moment-là, seulement, nous aurons pleinement réussi notre mission avec Alban.

- III -

LA

PETITE

FLAMME

J'ai entamé mon combat contre l'échec scolaire et contre les erreurs d'orientation il y a dix ans, lorsque j'ai été nommée principale du collège des Sablons à ViryChâtillon, dans l'Essonne, un département de la couronne de Paris. Viry-Châtillon est une vaste commune de la banlieue sud, tailladée par de larges autoroutes et des voies rapides. Au détour d'une rocade, dernier témoin d'un passé agricole, un ancien moulin à vent aux ailes repliées. Sur un coteau de la Seine, caressés par le soleil, des pavillons en meulière blottis les uns contre les autres tentent de résister aux barres et aux cubes de béton des cités dortoirs qui menacent de les étouffer. Le collège des Sablons a été construit dans les années 68-69, au milieu d'une de ces cités abritant deux mille logements de modestes fonctionnaires, la plupart d'entre eux policiers gardiens de la paix. A l'origine, ces petits immeubles n'étaient pas laids: des pelouses et des arbustes les égayaient. Mais au fil des ans, tout se dégrada: les façades attrapèrent la lèpre et les espaces verts se transformèrent en terrains vagues jonchés de détritus et de poubelles renversées. Les locataires les plus fortunés déménagèrent. Les commerçants baissèrent leurs rideaux de fer bariolés de graffitis et prirent la fuite. Des bandes