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Et vous aurez vécu...

De
165 pages
Arraché du fond du tiroir où il était soigneusement caché, sans retouches aucune, un tout premier roman, écrit à chaud. Seize ans dans les années soixante , des réserves inépuisables de naïveté, de passion, de refus et d'attentes. Marie-Isabelle dite Micky vit avec une ferveur juvénile sa découverte de l'amour au cours de vacances bretonnes. Mais les contraintes familiales et sociales pèsent lourd sur les élans des adolescents longuement mineurs, à l'époque du tabou de la virginité et de l'absence de pilule… Son récit dit son refus de l'oubli, ses révoltes, son mépris des consolations qui lui sont offertes, sa tentative pour retrouver celui en qui elle s'obstine à mettre tous ses espoirs…
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Et vous aurez vécu…
Céline Gatien
Et vous aurez vécu…





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6611-6 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6610-8 (livre imprimé) CÉLINE GATIEN








CHAPITRE I


Décidément, les vacances de cette année ne
s’annonçaient pas comme les autres. La tradition
familiale, entretenue pieusement par ma mère, sentait
ses fondements trembler. Un souffle révolutionnaire
ébranlait la paisible tribu Fontanier et les repas sentaient
la poudre. Je détestais cette atmosphère de drame,
d’autant plus que mon inconscience bien connue m’en
faisait trouver la cause dérisoire. N’espérez pas que je
dévoile un horrible nœud de vipères et que, sous la
souriante hypocrisie familiale, je découvre une
collection de crimes et d’incestes. Nous étions des
individus de la plus grande banalité et nos problèmes ne
risquaient pas de défrayer la chronique. Le responsable
de notre tragédie domestique était le directeur de
l’entreprise de chaudronnerie en gros, dans laquelle ma
sœur Hélène travaillait en qualité de secrétaire ; cet
homme puissant avait décidé que sa maison fermerait à
date fixe : ses employés devaient connaître les joies de la
plage ou du sentier alpin du 26 août au 15 septembre.
Or le directeur de l’entreprise de cimenterie où mon
père, chef de bureau rigoriste, sévissait, avait choisi pour
la fermeture annuelle les dates plus estivales du 25 juillet
au 15 août.
9 ET VOUS AUREZ VÉCU…
Chaque repas voyait s’allonger la litanie plaintive de
la famille, obligée de se séparer pour la première fois
pendant les vacances ; comme j’oubliais le plus souvent
d’y joindre mes gémissements, j’étais traitée de sans-
cœur ou d’irresponsable, suivant les dispositions de mes
partenaires. Un soir, les choses s’envenimèrent
tellement que j’en vins à être accusée de souhaiter la
mort de ma famille entière. Je n’allais pas si loin. Mais il
me faut avouer que la perspective de vacances
différentes me semblait d’autant plus séduisante que je
savais déjà comment l’affaire tournerait : un beau jour,
quelqu’un oserait proposer la seule solution
raisonnable : Hélène et moi partirions de notre côté, et
mes parents du leur. Si j’avais émis cette idée, de quels
crimes ne m’eût-on pas accusée ? Heureusement,
Hélène-la-sage, la douce, la raisonnable, prit l’initiative
de trancher ce nœud gordien, ce qui, au bout du
compte, soulagea tout le monde.
Le grand coup porté, restaient les détails. Mon père
ne devait pas, pour sa dignité, céder sans lutte, et toute
notre diplomatie – ou plutôt celle de ma sœur, la
mienne étant inexistante – dut être déployée. Les mœurs
très patriarcales de notre famille nous avaient valu une
vie axée sur le mépris de tout ce qui n’était pas « nous
quatre » et jamais Hélène n’avait pensé à s’y opposer.
Pour moi, j’attendais avec impatience l’âge où mes refus
pourraient cesser d’être théoriques. Ma sœur emporta,
en cette circonstance, l’adhésion paternelle en
garantissant que j’apprécierais bien mieux le charme des
vacances familiales après en avoir été privée, et qu’elle-
même serait ravie de retrouver les bonnes habitudes en
réintégrant le cercle avec Jean, qu’elle devait épouser dès
la fin de son service militaire. C’était délicieux : je la
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regardai avec inquiétude, jugeant fort imprudentes ces
promesses que je risquais d’être seule à tenir.
Je me rassurai vite ; de toute façon, les vacances de
cette année allaient bouleverser ma vie. Ma conviction
était faite : ces transformations ne laisseraient pas de
place pour le passé. Qu’on ne me demande pas
pourquoi cette certitude était née en moi : j’aurais bien
du mal à répondre. Je vouais à la vie un amour éperdu,
mais en même temps, je haïssais mon existence actuelle.
N’entrevoyant aucun moyen raisonnable de m’en
libérer, je me bornais à imaginer, sans autres précisions,
un avenir où mes enthousiasmes pourraient enfin
s’exprimer. Il me fallait d’abord me délivrer de toute
contrainte scolaire ou familiale, quitter cette banlieue
terne et insipide, et, par des expériences nombreuses,
m’initier aux rites de la vie. J’aimerais être plus claire,
mais comment trouver les mots pour exprimer ce que je
ne concevais même pas nettement ? Le vague de mes
aspirations d’alors ne me gênait pas : dans mon
ignorance à peu près absolue des réalités de quelque
ordre qu’elles soient, je ne pouvais que chercher à
deviner ce qui allait m’arriver. Je me sentais trop
différente de ma sœur, par exemple, pour imaginer ma
vie d’après la sienne ; j’étais sans aucun doute destinée à
explorer l’inconnu, car mon ardeur était si grande que la
vie aurait à cœur de ne pas me décevoir. Mes seize ans
changeaient l’ordre du monde et ma volonté, célèbre
dans le cercle familial, allait plier l’avenir à ses exigences.
De quelles aventures ne rêvais-je pas alors ? Héroïne
de romans interminables et toujours renouvelés, je
désirais tour à tour être une Antigone ou une Juliette,
quand ce n’était pas une Mata-Hari ! Une cause ou un
être m’attendait qui ne pouvait exister sans moi ; j’allais
11 ET VOUS AUREZ VÉCU…
connaître un destin hors série, couronné par une mort
qui serait une apothéose. Comment ces visées délirantes
pouvaient-elles s’accommoder de nos très simples
vacances, je l’ignore, mais j’avais une foi sans faille dans
le hasard qui fait les rencontres miraculeuses. Déjà, le
métro ou le train me paraissaient des lieux de rendez-
vous pour l’Aventure, la fantastique épopée que ma
qualité de lycéenne m’empêchait de créer seule. Je
scrutais ces visages inconnus et ne me lassais pas
d’inventer sur leur compte des scenarii fantaisistes où je
prenais. aussitôt la place de choix, où mille solutions se
proposaient pour faire naître un destin hors normes.
Que cachaient ces autres mondes, entrevus dans chaque
regard étranger ? Je brûlais d’y pénétrer, pour changer
ma vie plate contre une existence digne de ma nature
exceptionnelle – ceci en toute simplicité : on ne choisit
pas, n’est-ce pas, d’être différent, et cette certitude ne
m’inspirait aucune vanité. Bien sûr, ces extravagances
n’allaient pas loin, et les silhouettes aperçues quittaient
le wagon, m’abandonnant à mes rêveries, sans avoir
compris que cette gamine mal coiffée qui les avait
lorgnées avec insistance était quelqu’un d’extraordinaire.
Personne, d’ailleurs, ne perçait le secret de mes
méditations et c’est au moment où j’allais découvrir le
mystère de toute vie ou résoudre la question de
l’immortalité de l’âme que le professeur d’anglais me
demandait de traduire la voix passive, ou ma mère, de
venir faire la vaisselle. Je réintégrais péniblement la
réalité, sous les apostrophes peu amènes de mon
interlocuteur ; incomprise par définition, je toisais ces
êtres pitoyables qui n’avaient rien sondé. Mes proches
me rendaient au centuple ma condescendance et se
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consolaient en pensant qu’à mon âge, bien des filles
n’avaient pas des plaisirs aussi désincarnés.
Mon apparence révélait assez peu les divagations de
mon esprit ; cette belle confiance en moi qui éclairait
toutes mes réflexions s’évaporait devant les « gens »
pour faire place à une timidité embarrassante ; dans ma
famille, entre les éclats désordonnés et le mutisme,
j’avais choisi la dernière solution, moins génératrice de
drames. Je ne jugeais personne digne de partager le
bouillonnement qui m’agitait ; cette solitude me ravissait
et me désolait à la fois ; avouerai-je que ces dédains
dont j’accablais les autres étaient postérieurs à mes
efforts infructueux pour la rompre ? Il m’était arrivé de
m’adresser à Hélène, confidente toute trouvée : mais
alors qu’elle aurait volontiers prêté l’oreille à des
bavardages sentimentaux, elle s’endormait devant mes
accès de lyrisme, ce qui refroidissait mes velléités
d’épanchement.
Mes bulletins du lycée répétaient : « douée mais
irrégulière », ce qui me paraissait très satisfaisant. Je
n’avais aucune amie. J’entretenais des relations
convenables et distantes avec un certain nombre de
camarades, mais leurs flirts et leurs déballages de
confidences presque obscènes m’exaspéraient. Elles
raillaient ma candeur, opposée à leurs « problèmes »
sentimentaux et, justifiant leurs excès par un « tout le
monde le fait », s’irritaient de trouver en moi une
exception gênante. Personne ne m’aurait fait avouer que
mon secret désir de faire comme elles était combattu
par une terreur panique de tout ce qui concernait
d’éventuels rapports avec ces êtres brutaux, vantards et
bruyants, que je nommais, avec la petite moue de
mépris nécessaire, « les garçons », sans chercher à établir
13 ET VOUS AUREZ VÉCU…
de différences entre les représentants de cette
insupportable engeance.
Quant à mes parents, ils ne m’étaient pas moins
étrangers. Mon père, parfaitement bien élevé, ne se
manifestait que rarement ; son travail l’absorbait
presque tout le temps. Ma mère, indiscrète et bavarde,
veillait, à grand renfort de criailleries, sur la vertu de ses
filles. Elle bâtissait généralement ses sermons sur le
thème : « Avec cette mentalité, tu finiras par faire des
bêtises », lesquelles bêtises se réduisaient à une seule,
mais capitale à ses yeux, flanquée d’un monstrueux
B majuscule, la Bêtise qui compromet à jamais
l’existence d’une fille. Heureusement pour elle, mes
fréquentations masculines s’appelaient Stendhal,
Baudelaire et Debussy, toutes gens dont la célébrité ne
l’impressionnait pas, mais dont la date de naissance la
rassurait.
Chacun s’accordait à reconnaître que je traversais une
crise, la fameuse crise d’adolescence, dont toutes les
revues féminines racontent les dangers à l’usage des
mères maladroites. Aussi bénéficiais-je d’une relative
indulgence, justifiée par les souvenirs d’une très proche
enfance, au cours de laquelle j’avais été, paraît-il, une
adorable petite fille modèle, ce qui laissait quelque
espoir sur la qualité de mon naturel. Moi, j’attendais les
vacances.
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CHAPITRE II


La gare Montparnasse grouillait encore de monde,
bien que les départs fussent limités en cette fin
pluvieuse d’août. Mes parents marchaient devant nous
sans rien dire. J’étais incapable de m’associer à leur
mélancolie : ces vacances, qui ne m’avaient apporté que
de longues flâneries et la satisfaction de mes tendances à
la paresse, n’avaient pas éteint le grand espoir qui
m’habitait. Mon attente s’aiguisait, sans devenir
déplaisante pour autant ; je n’ose parler de prémonition,
mais je me sentais approcher du but et cette certitude
me causait une joie saine de toute appréhension que je
tâchais de dissimuler aux yeux de mes parents et même
à ceux d’Hélène, attristée par l’absence de Jean qui
n’avait pu obtenir la permission escomptée.
Après nous avoir installées dans notre compartiment,
nos parents descendirent sur le quai d’où ils nous firent
les traditionnelles recommandations. Contrairement à ce
que j’avais craint, elles ne me parurent pas ridicules ;
chacun était bien à sa place, jouant son rôle sans
dissonances. Je ne repoussai pas cette image de ma
famille, avant le grand départ : demain, tout cela serait
mon passé. Mais j’écoutais avec délices les vociférations
nasillardes des haut-parleurs mêlées aux cris des
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porteurs et de la marchande de journaux, à la trompe
des longs chariots verts qui menacent les distraits, à ce
bruit de houle, à cette poussière de paroles, musique de
fond des voyages.
Je sentis bientôt, comme si tout mon corps était en
cause, l’ébranlement du départ : un dernier au revoir,
des portières claquées, le bruit des roues, et le quai
commença à défiler. Avec un plaisir impatient, je
savourais ce lent détachement et je serrais les dents de
toutes mes forces pour retenir un cri de délivrance, tant
j’avais attendu ce moment, le seul qui comptât depuis
plusieurs mois.
Hélène, très calme, s’assit en face de moi, me sourit
avec une grande gentillesse pour bien commencer le
voyage. Parfaite Hélène ! Irréprochable comme
toujours, dans sa tenue de voyageuse modèle, sa
blondeur bien coiffée, son maquillage discret, tout
l’éclat de ses vingt ans heureux, elle se préparait à tirer
de ses dernières vacances de célibataire un ou deux
enseignements dont elle ferait son profit par la suite,
après les avoir classés avec son habituelle méthode.
Pour une fois, je n’étais pas gênée du contraste que
nous formions, oubliant mes complexes de gamine
ébouriffée et maigrichonne. Après tout, Hélène était
parfaite dans son genre, mais ce genre était limité. Moi
qui n’avais pas encore choisi le mien, je me sentais
merveilleusement disponible.
Incapable de retenir ma joie exubérante, je me mis à
parler vite et fort, à faire des projets avec tant de naïf
enthousiasme que le compartiment entier fut mis en
gaieté ; la conversation s’engagea avec nos voisins, ce
qui rendit le voyage agréable et bref. Je le regrettai
presque ; arrivée à destination, j’aurais voulu
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