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Facéties de l'étrange

De
321 pages
Il n'est point besoin d'être un amateur convaincu des récits fantastiques ou un défenseur émérite du Marais Poitevin pour s'intéresser à ce livre. L'Etrange a un pouvoir de fascination tel qu'il suffit de se laisser dériver au gré de ces histoires qui naissent au fil de l'eau, dans le ventre du Marais. Un Marais magnifique pour qui ne s'y attarde pas et un Marais hostile pour qui s'y égare.Quelques phénomènes surnaturels, des créatures, des lieux mystérieux hantent ces récits. Le narrateur lui-même est un personnage énigmatique. Que cache-t-il ? Découvrez le Marais Poitevin sous un nouveau jour !
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2 Titre
Facéties de l’Étrange

3Titre
Laurent Cornut
Facéties de l’Étrange
L'autre Marais
Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01494-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304014945 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01495-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304014952 (livre numérique)

6 8
PROLOGUE
… ne…
… parlerait…
… pas…
… d’avantage.
Dès qu’il eut achevé la dernière phrase de la
dernière histoire de son livre, il souffla tout en
rejetant la tête en arrière. Puis, il relut rapide-
ment et sourit. Cette dernière phrase lui conve-
nait bien : elle s’appliquait à l’histoire comme
elle pourrait s’appliquer à son histoire à lui… Il
cliqua sur l’icône Enregistrer, ferma son fichier et
enleva la disquette de l’ordinateur. La lenteur de
l’opération lui suggéra qu’il était peut-être
temps d’investir dans un nouvel ordinateur et
de troquer ses disquettes contre des CD. Après
avoir vérifié que l’ordinateur s’éteignait correc-
tement, il se leva de sa chaise, jeta un dernier
coup d’oeil à un exemplaire de la future couver-
ture de son livre puis quitta la pénombre de son
bureau pour retrouver la clarté de la salle de
bains, seule pièce dans laquelle quelques rayons
lumineux parvenaient à passer.
9 Facéties de l’Étrange
L’image renvoyée par le miroir révéla quel-
ques traits tirés consécutifs au sommeil pertur-
bé des deux dernières nuits. Barbe négligée.
Cheveux ébouriffés. Le front strié de rides pro-
fondes. L’ensemble ne respirait pas la fraîcheur
mais l’heure ne se prêtait pas aux soins du
corps. Hormis l’écriture, tous les gestes du quo-
tidien étaient éludés par son esprit, qui n’aspirait
plus qu’à une chose : se concentrer sur
l’échéance qui approchait à grands pas. Et plus
elle approchait, plus cette sensation particulière
faite d’autant d’excitation que d’appréhension le
gagnait. Un sentiment jouissif que le commun
des mortels ne pouvait connaître… Il fit couler
un mince filet d’eau dans ses mains jointes et
s’aspergea le visage. Un dernier regard vers le
miroir et il sortit.
Le couloir était plongé dans le noir.
La salle à manger aussi.
14 h 00.
L’horloge du four projetait ses chiffres rou-
ges dans l’obscurité de la cuisine. Bien qu’il
n’eût rien avalé depuis sept heures, la faim ne le
tenaillait pas. Il ouvrit la porte du réfrigérateur,
évita soigneusement du regard l’unique plat de
viande saignante qui trônait sur l’étagère cen-
trale afin de ne pas se laisser tenter par la gour-
mandise, sortit la bouteille d’eau et but à même
le goulot.
10 Prologue
Il se sentait bien en dépit d’un sommeil léger.
Très bien, même. Pas de céphalée depuis au
moins quinze jours, pas de mal de ventre, pas
de douleur aux articulations. Il ne subsistait de
sa dernière blessure à la cuisse qu’une infime
cicatrice. Sa force s’accroissait. Il n’attendait
plus que le moment propice…
Ce soir…
Il décida d’aller prendre l’air.
Un magnifique soleil enjolivait l’après-midi
de ce dernier vendredi du mois de mars et re-
haussait les rameaux jaunes du forsythia, ainsi
que les fleurs roses du prunus. Il huma l’air qui
sentait bon l’herbe coupée et vint s’asseoir au
pied du mûrier dont les feuilles naissaient de
jour en jour. Il contempla les longues silhouet-
tes des peupliers qui courtisaient celles des frê-
nes têtards, puis il s’allongea et souffla. Les
mains sous la nuque, il se mit à observer le ciel
tout en repensant à son livre. Il y tenait à son
livre. Bien plus que nul ne l’eût imaginé.
Son ambition ne se limitait pas à une simple
édition ou à un exercice de style. Il renouait
avec un passé lointain et avec une passion un
temps oubliée. Il avait, jadis, vécu pour
l’écriture. Aujourd’hui, elle le ferait vivre. Jadis,
exutoire ; désormais, instrument. Dissemblance
notable. Il jouait désormais avec l’écriture, va-
riait les formes, prenait des libertés. Il profitait
même de son livre pour s’y dévoiler. Enfin, un
11 Facéties de l’Étrange
petit peu seulement. Il ne fallait pas non plus
qu’on le reconnût…
Après bien des vicissitudes et tant
d’aventures, il avait repris goût à l’écriture et,
bien que son style fût à l’image de son être, c’est
à dire transformé, il savait qu’il ne la laisserait
plus. Il l’utiliserait pour décrire ce qu’il connaît
très bien, ce qui fait partie de son univers ou
plutôt l’univers dont il fait dorénavant partie.
Un univers mystérieux et parsemé de cruauté
que personne d’autre ou presque ne connaît.
Il ferma les yeux, s’abandonnant au silence
de son petit monde à lui, là où l’imagination est
reine. Respirant à peine, il écoutait alors le
temps qui passe, il devinait l’herbe qui ploie
sous les caresses d’une brise légère. Seul dans
son royaume, témoin privilégié, il attendait
qu’une histoire naisse, puis laisse sa place à une
autre. Et ces histoires, il les connaissait par
cœur pour les avoir maintes et maintes fois re-
lues, corrigées, modifiées.
Des histoires avec pour idée fédératrice
l’Etrange. Elles montraient avec quelle soudai-
neté il venait briser les habitudes, tel un grain de
sable malicieux dans les rouages trop bien hui-
lés du quotidien. Avec quelle force et quelle fa-
cilité il jouait avec les vies, au mépris de toute
logique. Un Etrange tantôt discret, tantôt pe-
sant, qui s’insinue et parfois submerge.
12 Prologue
Des histoires étonnantes, déclinées en deux
actes, avec un cadre insolite pour le premier : le
Marais Poitevin. Un Marais où il avait élu domi-
cile et dont il appréciait autant le charme que la
tranquillité. Et la tranquillité, il en avait bien be-
soin pour abriter ses petits secrets. Il est des
choses qu’il vaut mieux ne jamais révéler… Le
Marais, encensé par les guides touristiques, ex-
hibé sur les cartes postales, décrit dans les livres
spécialisés, objet de convoitises, source de
conflits. Le Marais, que les hommes ont façon-
né, que les hommes ont exploité, que les hom-
mes ont protégé. Le Marais dans toute sa
splendeur…
Ce Marais-là, il ne pouvait pas l’utiliser pour
en décrire les charmes ou l’histoire. D’autres
que lui l’avaient déjà fait. Il ne voulait pas écrire
un livre de plus sur le Marais. Il fallait que celui-
ci fût un reflet du Marais dans sa totalité afin
que l’on pût non seulement y admirer les paysa-
ges mais aussi en découvrir les aspects les
moins reluisants et les plus méconnus. Voilà ce
qui l’intéressait : démontrer que le Marais, par
sa dualité, est un superbe vivier pour l’Etrange.
Un Marais magnifique pour qui ne s’y attarde
pas. Un Marais hostile pour qui s’y égare. Un
Marais admirable en apparence. Un Marais qui
tend des pièges et qui happe des vies, en réalité.
Celui qui s’y aventure admire la sérénité des
paysages de terre et d’eau, les couleurs, la lu-
13 Facéties de l’Étrange
mière, les espèces animales variées. Il est aveu-
glé par tant de beauté et ne perçoit pas le dan-
ger qui le guette. Un instant d’inattention et
l’Etrange entre en scène, de façon disruptive.
L’Etrange se cache dans le Marais et peut
surgir sous de multiples visages. Chaque histoire
de ce livre recèle un visage différent de
l’Etrange et témoigne de sa proximité.
La première histoire plante le décor et livre
un premier message : méfiez-vous des hôtes du
Marais, quelle que soit leur forme !
La première histoire s’appelle…
14
QUI S’Y FROTTE S’Y PIQUE
15
CHAPITRE I
Clément ne dormait pas encore. Il avait pris
l’habitude, avant de s’endormir, d’écouter respi-
rer sa maison, une vieille maison maraîchine,
enracinée à quelques kilomètres de Magné, qui
se reposait le jour et s’éveillait la nuit. Dès que
la lumière baissait, les volets grinçaient, les pou-
tres craquaient, l’armoire en cerisier et le vaisse-
lier en chêne gémissaient sous le poids de l’âge,
tandis que la lanterne, qui éclairait le seuil de la
porte d’entrée, couinait en se balançant sous les
caresses du vent. Et, depuis peu, un loir, à
moins qu’il ne s’agisse d’un rat, profitait du si-
lence nocturne pour se promener dans les
combles.
Clément sourit. Il avait toujours rêvé de pos-
séder une maison en pierres dans le Marais Poi-
tevin, une de ces superbes demeures rénovées
que l’on peut admirer en se promenant sur les
rives de la Sèvre Niortaise. Lorsque l’occasion
s’était présentée, six mois plus tôt, son sang
n’avait fait qu’un tour. Une maison ancienne,
financièrement accessible, sans voisin immédiat,
dans les Marais Mouillés, au beau milieu d’un
17 Facéties de l’Étrange
vaste territoire aquatique composé de prairies
inondables, de fossés et de canaux… Une occa-
sion qui ne se refusait pas. Quoique…
Il restait à convaincre Amélie, son épouse, et
ce n’était pas la tache la plus aisée. Et Amélie,
en effet, se montra réticente. Elle travaillait à
Niort et l’idée de parcourir les petits chemins
étroits et souvent humides du Marais, matin et
soir, au volant de sa Twingo ne l’enchantait
guère. Elle n’éprouvait aucun plaisir à conduire
et, d’ailleurs, d’une manière générale, exécrait
tous les trajets, qu’ils fussent longs ou pas,
qu’elle conduisît ou pas. Et puis elle craignait
que l’isolement de la maison devînt un gros in-
convénient : pas de commerce à proximité pour
se ravitailler et pas de voisin à appeler en cas
d’urgence. Pas de voisin non plus avec qui ba-
varder. Une telle situation pouvait déstabiliser
quand on avait toujours vécu dans les vieux
quartiers du centre-ville de Niort où l’on in-
cluait le bruit à sa vie.
Le jour, il y avait la circulation vrombissante,
le timbre carillonnant des klaxons, les vitupéra-
tions et les clameurs de la foule. La nuit, c’était
le tour des claquements tapageurs de pots
d’échappement, les élucubrations bruyantes de
noctambules avinés, les commentaires intem-
pestifs de plaideurs tardifs. Autant de symboles
tonitruants qui rythmaient le temps et qui finis-
saient même par rassurer. Autant de signes que
18 Facéties de l’Étrange
le métabolisme finissait par trouver naturels.
Dans la sérénité du petit matin, le vacarme des
éboueurs annonçait la fin de l’obscurité et la
naissance d’une nouvelle journée. On
s’accrochait alors à son oreiller afin d’y prolon-
ger l’engourdissement douillet et de voler au ré-
veil quelques minutes précieuses. Et puis, les
camions de livraisons commençaient leur ballet
ronflant devant les vitrines des commerces de la
rue Ricard et de la rue Victor Hugo. Les halles
résonnaient des premiers émois mercantiles.
Des portes claquaient. Les premières voitures
démarraient. Les ouvriers prenaient le chemin
du travail dans les premières lueurs diurnes. Les
enfants s’éveillaient et se préparaient pour
l’école. Les véhicules des employés des nom-
breuses mutuelles niortaises se mêlaient à ceux
des salariés divers pour embouteiller les rues
étriquées du centre-ville.
Dans le Marais, a fortiori en zone inhabitée,
les repères urbains se volatilisaient, laissant au
corps et à l’esprit une lourde charge créative…
en particulier la nuit où il fallait s’habituer au
silence, au bruissement du vent dans les arbres
ou au déchaînement de celui-ci les soirs de
tempête, où il fallait se familiariser avec les
croassements, hurlements, hululements et sif-
flements des hôtes nombreux et variés. La vie
entière apparaissait sous un tout autre aspect.
Chaque seconde qui s’écoulait durait une éterni-
19 Facéties de l’Étrange
té et aucun indice ne permettait au dormeur,
sans ouvrir les yeux et consulter le réveil, de de-
viner l’heure, excepté peut-être le chant du coq,
quand on l’entendait.
Heureusement pour Amélie, la réalité de la
vie dans le Marais s’avérait beaucoup moins
punitive que prévu. La ville de Magné s’était do-
tée d’une grande surface commerciale, capable
de rivaliser avec celles, urbaines, convoitées par
la population niortaise. De nombreux commer-
ces offraient plus d’un service : boulangerie,
Maison de la Presse, coiffeur… Il y avait aussi
un cabinet médical, une pharmacie…
Par ailleurs, si effectivement le voisinage
n’étouffait pas la maison, on recensait quand
même quelques résidents dans le secteur. A vol
d’oiseau, les habitations les plus proches se si-
tuaient à L’Ouchette, mais il fallait, pour les re-
joindre, traverser plusieurs champs et enjamber
deux conches : La Guirande et Le Bras de Se-
vreau. Bien sûr, on pouvait contourner La Gui-
rande, mais cela obligeait à pénétrer dans les
Marais Plats, peu praticables. Et, d’une façon ou
d’une autre, il fallait utiliser une barque pour
franchir Le Bras de Sevreau. Finalement, la
route offrait encore le meilleur accès. Mais il fal-
lait passer par Le Gué pour contourner les Ma-
rais Plats, puis suivre La Chapelle en direction
de L’Ouchette ; un petit détour de quatre kilo-
mètres. Par la route, les toits les plus proches
20 Facéties de l’Étrange
restaient ceux du lieu-dit Le Gué, à environ
mille cinq cents mètres. On comptait aussi la
ferme de Gilbert Courtin, située entre Gloriette
et la départementale 3 reliant Bessines et San-
sais. Gilbert Courtin, retraité agricole, que l’on
considérait comme un drôle de bonhomme et à
qui l’on prêtait toutes sortes d’activités, avait
conservé une petite partie de son exploitation et
continuait d’emmener ses quelques vaches,
grâce à une plate réservée à cet usage, sur les
parcelles qu’il possédait le long de La Guirande
et sur les bords de la conche Bertrand. Un des
derniers à utiliser ce type d’embarcation pour le
transport d’animaux.
L’agent immobilier, qui leur avait présenté la
maison, connaissait très bien Gilbert Courtin et
racontait qu’il véhiculait ainsi non seulement ses
bovins, mais aussi une certaine image d’un
temps révolu, comme s’il s’efforçait d’imprimer
son mode de vie sur le papier imaginaire d’une
carte postale éternelle. Un cliché à lui tout seul
ce Gilbert Courtin ! D’ailleurs, FR3 Poitou-
Charentes lui avait rendu visite déjà deux fois.
La première, pour évoquer la richesse des tradi-
tions du Marais. La seconde, pour disséquer les
différentes techniques traditionnelles de pêche à
l’anguille. On disait également de lui qu’il pas-
sait son temps à bricoler, créer, inventer, mais
aussi qu’il n’avait cure des politesses, convenan-
ces et autres civilités. Bavarder ne l’intéressait
21 Facéties de l’Étrange
pas. En somme, il ne symbolisait pas
l’interlocuteur idéal pour évoquer ces petits
riens qui alimentaient souvent les conversations
entre voisins et sur lesquels on se révélait sou-
vent plus volubile que sur des faits majeurs ou
des faits d’actualité.
Devant la frénésie manifestée par Clément,
l’éloquence dont il sut faire preuve, mu par une
véritable passion pour cette maison, Amélie
avait fini par céder et avait accepté de vivre
parmi les étendues vertes et tranquilles du Ma-
rais Poitevin. Il est vrai qu’à la belle saison,
quand les pâturages se parent d’un beau vert,
quand les frênes têtards et les peupliers dé-
ploient leurs grandes silhouettes au bord des
canaux, la nature devient exceptionnelle. Il n’est
pas rare, autour de la maison, d’apercevoir un
héron cendré, une grue ou d’admirer, à la sur-
face d’une conche, un cygne nageant avec grâce
ou une poule d’eau flânant à proximité des ro-
seaux et autres plantes de berge sous lesquels
elle se réfugie à la moindre alerte.
Au fil des jours, on apprécie le calme des
Marais Mouillés, on s’y habitue et, un jour, on
ne fait plus qu’un avec la terre et l’eau.
Amélie dormait paisiblement. Un sommeil
réellement profond. Si les premières nuits
l’avaient un peu perturbée, comme elle l’avait
d’ailleurs envisagé, la chape dense et lourde du
silence maraîchin ne la gênait plus désormais.
22 Facéties de l’Étrange
Elle s’était même très vite rendue compte à quel
point le silence l’apaisait après une journée de
travail dans l’agitation et le bruit. Dès les pre-
mières journées chaudes de juin, aussitôt arrivée
au domicile, elle se prélassait quelques minutes
sur la terrasse, profitant de la vue imprenable
sur les prairies naturelles et savourant les der-
niers rayons de soleil. Toute fatigue morale
s’évanouissait. Ne subsistait alors qu’une douce
allégresse l’encourageant à profiter de l’intimité
de sa maison, à profiter de son mari, à profiter
de la vie.
Clément lui caressa doucement les cheveux à
plusieurs reprises et effleura ses épaules dénu-
dées. Puis il remonta le drap avant d’éteindre la
lampe de chevet pour aller saluer Morphée. Au
loin, quelques rainettes coassaient en une com-
plainte étrange, troublée par quelques siffle-
ments produits par un volatile anonyme. Un hé-
ron attiré par les cris des amphibiens ?
Clément l’imaginait bien droit sur ses longues
pattes grises, dressant son cou fin et flexible et
projetant brusquement son bec vers la proie re-
pérée : les rainettes et autres amusants petits ba-
traciens. Immobiles et discrets sur les berges
pendant toute la journée, ils surprennent tou-
jours, de leurs bonds rapides, le promeneur qui
foule les herbes fraîches au bord des conches.
Puis, quand vient la nuit, ils se déchaînent,
23 Facéties de l’Étrange
usant de leur organe vocal pour clamer haut et
fort leur souveraineté en ce territoire.
Clément ferma les yeux, vaincu par le som-
meil. Mais il les rouvrit peu après, en tendant
l’oreille. Il aurait juré avoir entendu un mousti-
que. Impression surprenante car Amélie avait
bien pris soin, comme chaque soir depuis le dé-
but du mois de juillet, d’installer une prise anti-
moustique dans la chambre. Ces prises fonc-
tionnaient très bien et jamais ils n’avaient été
importunés, à ce jour, par ce type de parasite,
pourtant très présent dans le Marais. Les veil-
lées prolongées sur la terrasse, à la lueur bla-
farde des lampadaires, permettaient de s’en
apercevoir. Ils n’hésitaient pas à se mêler aux
commensaux et à les piquer dès que l’attention
de ces derniers se relâchait un peu.
Quelques pas feutrés, dans les combles, tra-
hissaient les déplacements nocturnes du loir.
Où pouvait-il bien se cacher la journée ? Clé-
ment était déjà monté plusieurs fois dans les
combles pour dénicher sa cachette, mais il ne
l’avait jamais trouvée. Evidemment un loir, petit
rongeur de trente centimètres, pouvait se tapir
dans le moindre recoin sombre ou dans la
moindre anfractuosité du mur et ne jamais être
découvert. Pourtant, Clément se souvenait être
resté plusieurs heures, un samedi après-midi, à
quatre pattes sur le plancher, dans les combles,
24 Facéties de l’Étrange
guettant un signe, un mouvement ou un bruit.
Mais rien. Pas une trace…
Et pourtant il existait bien car, presque toutes
les nuits, le rongeur déambulait sous la toiture,
cherchant peut-être déjà à amasser des provi-
sions car la prévoyance faisait partie de ses
grandes qualités. Il amassait jusqu’en automne,
puis il s’endormait tout l’hiver. Mais Clément
n’avait pas dit son dernier mot. Quitte à passer
une nuit dans les combles, il finirait bien par le
surprendre. Il n’avait aucune intention belli-
queuse à son égard, il voulait simplement le
voir.
Quelques minutes plus tard, n’ayant entendu
aucun bourdonnement suspect, Clément se dé-
tendit, sentit ses paupières s’alourdir et fut hap-
pé par le sommeil.
25
CHAPITRE II
Lorsque Clément se réveilla, Amélie s’agitait
déjà dans la salle de bains qui jouxtait la cham-
bre. Il ne l’avait pas entendue se lever. Clément
exerçait le métier d’instituteur à Damvix, en
Vendée, à une vingtaine de kilomètres. L’année
scolaire ayant pris fin, il goûtait déjà tranquille-
ment à ses vacances tandis qu’Amélie devait en-
core effectuer une semaine de travail avant de
profiter, à son tour, de quelques semaines de
repos.
La gorge sèche, il se sentait nauséeux et avait
du mal à émerger. Il entreprit néanmoins de se
lever. Au moment où il souleva le drap, il re-
marqua une tache rougeâtre sur sa cuisse droite.
Il la contempla, puis la palpa. Elle ressemblait à
un gros bouton, de la même nature que ceux
qui apparaissent après la piqûre d’un moustique,
mais en beaucoup plus large. D’où cela prove-
nait-il ? Etonné, il eut envie d’appeler Amélie,
mais il se ravisa et préféra tout d’abord exami-
ner ses bras, ses jambes, son torse, se toucher le
nez, les lèvres, le cou puis les épaules. Il comp-
27 Facéties de l’Étrange
tabilisa trois boutons. A cet instant, Amélie sor-
tit de la salle de bain, enveloppée d’une grande
serviette de bain.
– J’en connais un qui a du mal à se réveiller,
ce matin… La fatigue des vacances, peut-être ?
ironisa-t-elle.
Devant le peu de réaction suscitée par sa rail-
lerie, elle défit le nœud qui maintenait la ser-
viette à hauteur de sa poitrine et la projeta sur la
tête de Clément qui demeura immobile, assis
sur le bord du lit. Il fit glisser doucement la ser-
viette par terre, tourna la tête vers Amélie et la
regarda d’un air ahuri. Elle était totalement nue.
En temps normal, il aurait bondi hors du lit,
l’aurait attrapée, l’aurait faite tournoyer et
l’aurait embrassée. Il aurait peut-être même pro-
fité de sa nudité pour lui suggérer quelque en-
trelacement lascif. Mais là, point de velléité
sexuelle. Point de réaction. Ces boutons étaient
tellement énormes et inhabituels qu’ils ne susci-
taient que peur et incompréhension. Il parvint
seulement à bredouiller quelques syllabes :
– Je… je… comprends pas…
– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
– Ce que j’ai…
Amélie, réalisant que quelque chose n’allait
pas, fit le tour du lit et vint s’agenouiller devant
lui.
– Que se passe-t-il ? s’inquiéta t-elle. De quoi
tu parles ? Tu en fais une tête…
28 Facéties de l’Étrange
– Regarde ! Regarde ce bouton… C’est
quoi ?
– Eh bien ! Dis donc… fit-elle impression-
née.
Elle appuya son index sur la grosse rougeur
située sur la cuisse. Elle mesurait bien trois cen-
timètres de diamètre. Son doigt, en se retirant, y
laissa une marque blanche.
– Ca te fait mal ?
– Non, pas vraiment.
– C’est une piqûre. Tu as été piqué par quel-
que chose. Tu n’as rien senti ?
– Non, dit-il en haussant les épaules. Je ne
me suis aperçu de rien. C’est seulement ce ma-
tin… Et ce n’est pas tout. J’en ai un autre là et
encore là…
– Calme-toi ! Ca ne te fait pas mal ?
– Ca me démange un peu, mais ça ne me fait
pas mal. Par contre, je ne me sens pas très bien.
C’est difficile à décrire. Je me sens… faible.
Oui, faible, c’est ça…
Amélie eut une moue dubitative.
– Peut-être une araignée…
– Non, corrigea-t-il, je pense que c’est bien
un insecte, mais pas une araignée. Ca ressemble
plutôt à des piqûres de moustique.
– Attends, mais tu imagines ? Des boutons
comme ça ! Ca ne peut pas être un moustique.
Même un moustique affamé ne t’aurait pas lais-
29 Facéties de l’Étrange
sé de telles marques. Non, non. C’est forcément
autre chose.
– Alors, c’est quoi ? Même une araignée ne
provoque pas de tels boutons !
– Je ne sais pas, mon chéri, concéda-t-elle en
se levant. Je pense qu’il faut que tu demandes
l’avis d’un spécialiste. Appelle le docteur et de-
mande-lui s’il peut te recevoir aujourd’hui. Ou
bien, passe à la pharmacie de Magné. En atten-
dant, je vais te donner un produit à passer sur
tes boutons.
Elle s’en fut dans la salle de bains et revint
rapidement.
– Tiens, applique cela sur chacun des bou-
tons, conseilla-t-elle en tendant le flacon. Ca
agit rapidement.
– Je vais aller prendre mon petit déjeuner
d’abord. Ca me fera le plus grand bien. Je verrai
ça après la douche.
– Si tu veux… Il te reste un peu de café pour
ce matin mais, si tu veux en prendre à midi, tu
devras en refaire. Bon, il faut que je file sinon je
vais être en retard.
Elle repassa dans la salle de bain, se sécha les
cheveux, revint dans la chambre, s’habilla en
hâte, puis retourna une dernière fois dans la
salle de bain. Enfin, elle se pencha vers lui,
l’embrassa doucement, puis lui chuchota :
30 Facéties de l’Étrange
– Je t’appelle vers midi et demi ? Et s’il y a
quelque chose, tu me passes un coup de fil.
D’accord ?
– D’accord…
Il inspira longuement, se leva enfin, enfila
son peignoir et lui emboîta le pas. Il descendit
doucement les escaliers, traversa la cuisine et
passa la porte d’entrée qu’Amélie avait laissée
ouverte. Il fit quelques pas jusqu’à la Twingo,
dont le moteur ronronnait déjà et, après
qu’Amélie eut baissé la vitre, passa sa tête à
l’intérieur de l’habitacle et embrassa longuement
son épouse. Il suivit des yeux un moment la pe-
tite voiture verte, qui démarra lentement, avant
de prendre la direction du Gué et de disparaître
derrière une haie de peupliers.
Il contempla le ciel dégagé, dans lequel bril-
lait déjà le soleil. La journée promettait d’être
belle. Il se sentit beaucoup mieux. Il réalisa
brusquement qu’il tenait toujours dans sa main
droite le flacon miracle qu’Amélie lui avait don-
né. Il le lança en l’air, le rattrapa, puis rentra à la
maison.
Un café, un CD des Alpinistes Hollandais et
une douche plus tard, c’était même la grande
forme. L’abattement du matin s’était commué
en une petite fatigue et les boutons, une fois
oints du produit miracle d’Amélie, étaient deve-
nus beaucoup moins préoccupants qu’au réveil.
31 Facéties de l’Étrange
Tout en sifflotant Tout ça, une chanson des
savoureux Alpinistes Hollandais, petit groupe
sympathique découvert quatre ans plus tôt lors
de vacances au Grand Bornand en Haute-
Savoie, il prit ses clés de voiture et ses papiers et
décida de se rendre à Magné afin d’acheter La
Nouvelle République et L’Equipe. Une fois là-bas,
il en profiterait pour aller rendre visite à la
pharmacienne, histoire d’entendre quand même
un avis éclairé sur ses boutons.

– Eh bien ! Dites donc ! lâcha la pharma-
cienne impressionnée.
Clément avait retroussé son short assez haut
sur sa cuisse afin de montrer l’un des trois bou-
tons.
– Eh bien ! redit-elle.
– Alors ? s’enquit Clément, dont la gaieté ve-
nait d’être rattrapée par le doute.
– Hum ! Je pense que c’est une piqûre. Une
piqûre d’insecte… Ca ressemble vaguement à
celle du moustique, mais je n’avais jamais vu de
piqûre semblable auparavant. C’est très curieux.
Comment cela vous est-il arrivé ?
– Ca s’est produit cette nuit, pendant mon
sommeil. Je peux affirmer que ces boutons n’y
étaient pas hier soir.
– Ces boutons ? Parce que vous en avez
d’autres ?
– Oui.
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