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Guerre de points

De
369 pages
Terminée en juillet 1986, la guerre de points de conduite scolaire débuta en août 1980, par une peccadille, une courte école buissonnière pour assister à l’arrivée du Tour cycliste du Zaïre dans la ville de Lukala, pendant que notre prof nous attendait en classe, ce qui par lui fut jugé un cas pendable. Il y eut d’autres anecdotes comme Qui chantait en classe, Con-schien-schieu-je, Casser les dents… que nous livrâmes à maître René, qui nous exorcisait contre les démons nous empêchant de nous appliquer à nos études. Notre gourou possédait un pouvoir si dictatorial que lui conférait le règlement d’ordre intérieur, qu’il remporta toutes les batailles, que je lui ai depuis 20 ans gardé une bile très amère, que je me dois de la lui cracher.
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2

Guerre de points

3
Pascal Nzanzu
Guerre de points
Sacré René, un prof pas comme les
autres!
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9568-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748195682 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9569-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748195699 (livre numérique)

6





A vous mes 12 collègues de la toute première année
de l’école secondaire Ciza et nos profs, sachiez que c’est
avec vous que j’ai passé les plus belles années de ma vie,
ce livre vous est dédié.

Aux anciens et futurs élèves de l’école secondaire
Ciza, ce livre vous est dédié.

A mes maîtres de l’école primaire Nkondo de
Gombe Matadi, à tous mes professeurs de l’école
secondaire Ciza de Lukala, au Bascongo, dans le Zaïre
de Papa Maréchal Nkoyi, ce livre, vous est dédié,
malgré tous les points de conduite que vous me
retranchâtes, pour mon bien puisque nul d’entre vous ne
mijotait ma mort.

Et ce livre t’es dédié à toi René Kibonsa, mon prof,
mon héros de toujours, dans l’au-delà parce que tu vis
toujours à travers ce verbe, juteux fruit de tes semences. .

8
PROLOGUE
Kinshasa, la grande poubelle zaïroise, brûlait
sous une chaleur torride de septembre. Malgré
la canicule, dans ce grand pays bananier où les
ingénieurs civiles et les politiciens n’ont pas
encore découvert l’utilité des trottoirs, les
bordures des rues principales restaient, comme
à l’accoutumée, prises d’assaut part
d’interminables files indiennes composées
d’hommes, de femmes, d’enfants de tous âges,
des pousse-pousseurs traînant des montagnes
de marchandises qu’ils ramenaient des ports
pour différents marchés de la capitale. Cette
foule bigarrée de toutes les 250 tribus peuplant
le pays marchait depuis les petites heures du
matin, trois heures et trente, le premier chant
du coq, à très tard la nuit, car dans cette
gigantesque poubelle, humains et animaux
cohabitent.

La légendaire ligne onze, comme la
surnommaient les Kinois, était le seul moyen de
déplacement que papa maréchal Nkoyi, le
9 Guerre de points
monstre qui couillonnait le pays, ne réussissait
pas encore à priver, après avoir tout rançonné,
aux millions des déshérités que regorgeait Kin-
la-Poubelle, la plus grande poubelle d’Afrique
Centrale, la deuxième en Afrique noire après
celle de Lagos au Nigeria.

Peut-être qu’il y pensait encore, lui le grand
penseur, grand intellectuel, grand chasseur,
génie visionnaire, génie militaire, génie
politicien, génie fabulateur, génie criminel,
grand goujat, grand adultère, grand
incestueux… et grand tout du pays, d’après les
mémoires de son grand apôtre, le frère
Dominique Kosambi Ingono.
Son imprévisibilité ne laissait rien présager.
Que pouvait-on attendre d’un tel tyran qui avait
rétrogradé le pays le plus potentiellement riche
d’Afrique au bas du classement continental et
qui prenait les caisses de l’état pour ses propres
poches ? Rien, rien, et rien, sinon que le jour où
Dieu viendrait chercher sa machiavélique
créature conformément aux saintes écritures là
où c’est écrit qu’il y a un temps pour naître et
un temps pour mourir, car les Zaïrois avaient
tout essayé, carêmes, jeunes, neuvaines, veillées
de prière pour implorer le seigneur à
reconnaître son erreur, lui qui avait envoyé son
abominable créature, de misère obsolète,
étouffer tout un pays de millions d’âmes. Tout
10 Prologue
avait été tenté, rébellions, conspirations,
empoisonnements, marches de protestations
enflammées accompagnées de pillages des biens
des profiteurs du régime, fusillades d’innocents
passants, d’enfants, des vieux, des étudiants, des
mamans… Tout avait été orageusement dit,
malédictions nationales, injures les plus
grossières telles que fils de pute, ta mère aurait
dû t’étouffer en te pissant au lieu de te laisser
venir empoisonner la vie de toute une nation.
Tout avait été tenté : critiques acerbes du genre
il détourne tout l’argent des ventes du cuivre et
du cobalt du Katanga, du pétrole de Moanda et
Banana, du diamant des deux Kasaï et de
Kisangani-la-rebelle, du bois de la forêt
équatoriale et de Mayumbe, du café, du thé, du
coltan et de l’étain du grand Kivu, de l’or de
l’Ituri et enfin de l’aide étrangère, qu’il place
dans les banques suisses, françaises, belges,
allemandes, anglaises et autres paradis fiscaux
pour dictateurs africains en mal de
rayonnement international. Tout avait été
organisé massivement, prières, toutes les
confessions confondues, mêmes si certaines
étaient hypocrites puisque les ecclésiastes
mangeaient bien à la table de papa maréchal
Nkoyi, sorcelleries fortes d’avant l’arrivée des
blasphémateurs missionnaires blancs,
dévoilement de derrières nus et ratatinés de
vielles femmes, hystéries de fanatiques des deux
11 Guerre de points
plus grands club de football de la capitale (V.
Club et Daring Club Motema Pembe), jets de
pierres au cortège présidentiel. Tout avait été
essayé, tout avait échoué, tout avait été banni,
démantelé ou liquidé. Giscard D’Estaing,
François Mitterrand, Beaudouin Premier de
Belgique et tous ses gouvernements et les USA
de Eisenhower au Bush Père et leur CIA, à
chaque menaces n’hésitaient pas à envoyer des
troupes spéciales signifier aux zaïrois ou bien ils
se pliaient à la cancritude et aux violations
flagrantes de droits de l’homme de papa
maréchal Nkoyi ou bien ils n’avaient qu’à partir
tous en exil, au pays de leur choix, puisque le
monde est né libre, et laisser en paix leur
crapuleux homme régner éternellement sur la
faune zaïroise, parce qu’il permettait aux
groupes mafieux occidentaux d’exploiter à leurs
seuls profits les réserves scandaleuses du sol et
sous-sol zaïrois, comme à l’époque des défenses
d’éléphants et de l’hévéa du sinistre Léopold II.
Ces réserves, précisaient tous les experts en la
matière, étaient si considérables qu’aucun de ces
pays n’envisageait, ni à court, ni à long terme,
d’en abandonner les profits à d’autres groupes
mafieux, au risque de changer, en leur défaveur,
la géopolitique mondiale, pour une simple
question d’éthique à l’égard des nègres
congolais, des ignares imbus encore de
néolithisme qu’ils ignoraient même le génocide
12 Prologue
de 12 millions des leurs et toutes les mains
coupées par Léopold II, le génocidaire roi des
belges.

Ainsi les Zaïrois se résignaient à marcher
clopin-clopant dans la vie, comme des simples
enveloppes ne contenant rien. Ils marchaient
dans la vie, simplement, presque étrangers à
leur propre pays, à leur destin, laissant aux
mafieux venus des quatre coins du globe piller
les considérables ressources que regorgent la
terre et le sous-sol de leurs ancêtres, alors
qu’eux-mêmes croupissaient dans le dénuement
total. De ces pauvres marcheurs, de guenilles
vêtus, certains n’avaient d’humain que la peau
qui leur collait aux os, à force de se serrer la
ceinture de la révolution authentique qui avait
pris le pays en otage depuis le 24 novembre
1965, jour où les deux vrais maîtres du pays, la
lointaine Belgique et les super puissants et très
chrétiens États Unis d’Amérique, poussèrent
leur jeune et inexpérimenté léopardeau, le
général major Joseph-Désiré Nkoyi, à renverser
les institutions démocratiquement élues, jugées
trop peu malléables à leur dessein, pour asseoir
l’une des plus féroces, paupérisantes tyrannies
africaines du 20 ième siècle que l’occident savait
très bien suicidaire pour tous les zaïrois ; mais
qu’importait l’existence de pauvres nègres qui
ignoraient même le génocide de plus de douze
13 Guerre de points
millions des leurs, sans compter les mains
coupées, la grande œuvre destructrice du béni
des missionnaires catholiques, l’horrible et
sanguinaire monstre, le criminel de grand
chemin, maître d’œuvre de l’holocauste
congolais, Léopold II, dit roi des belges.

Les Zaïrois, ces marcheurs infatigables, c’est
aussi le seul peuple au monde victime de
génocide mais qui continue à adorer le royaume
bourreau de ses concitoyens, sans qu’il n’ait
politiquement et solennellement reconnu ses
crimes, et réparé les préjudices, le seul peuple
victime de génocide qui n’a pas encore eu l’idée,
qu’il est de son droit le plus légitime, de
réclamer réparation de tous les torts qui lui ont
été causés, le seul peuple victime de génocide
qui n’a pas encore envisagé que les atrocités
subies, entre 1885 et 1960, méritent des musées
du souvenir à travers toutes les grandes villes du
pays pour que, de génération en génération, l’on
se souvienne toujours des horreurs commises,
sous le fallacieux mensonge d’apporter la
civilisation chrétienne à des peuples qui
croissaient paisiblement depuis des siècles sur
leurs sols, alors qu’en réalité ce n’était qu’au
nom des défenses d’éléphants et de la gomme
de l’hévéa d’abord et puis des richesses minières
et agricoles.
14 Prologue
Dans Kin-la-Poubelle, les bénis de Dieu qui
réussissaient à se payer un ticket s’entassaient
tels des sardines dans des bus de marque
Saviem de la SOTRAZ, la plus grande
entreprise de transport de la bananière,
comptant un charroi d’environ 1500 bus, ou
dans un taxi-bus, de marque Kombie, Hyace,
Ford Transit ou Mercedes 210, 208, 207, 100,
des véritables carcasses métalliques venues
rendre l’âme dans la fournaise zaïroise pour ne
pas incommoder la santé des enfants de la
vierge Marie, de l’autre côté de la Méditerranée.

D’où sortaient ces infatigables marcheurs ?
Où allaient-ils ? Ils sortaient de chez eux, de
chez leurs proches, parents ou amis, d’un
rendez-vous, d’un concert, d’une rencontre
sportive, d’une fête, de leur lieu de travail ou
d’article 15, la fameuse débrouillardise kinoise
et le plus grand employeur des déshérités du
pays à qui les rares entreprises qui roulaient
généralement au 15 % de leur capacité normale
ne pouvaient offrir l’assurance maladie, mais un
cercueil le jour de l’appel indiscutable du Très
Haut. S’il fallait parler salaire à l’époque, de quel
salaire parlerait-on ? De celui avec lequel on ne
pouvait jamais nouer les deux bouts du mois !
Les mamans commerçantes de la ville, ba mama
ya Zando, n’avaient rien à envier aux cadres
bien instruits, parfois même bardés de diplômes
15 Guerre de points
de prestigieuses universités occidentales et
travaillant dans les grandes entreprises de l’ère
de papa maréchal Nkoyi. Même les plus belles
nanas de la ville savaient qu’il valait mieux
s’offrir à un prêtre rémunéré en beaucoup de
dollars américains par le Bureau Vatican de
l’Église en Mission, le patron des prêtres
catholiques du Tiers Monde, le gros lot, une
assurance garantie pour la survie du clan entier.
Les filles intelligentes savaient qu’il valait mieux
tomber amoureuses d’un shegué (phaseur à
l’époque), vendant des cigarettes à la criée ou
cirant des souliers au centre-ville et s’assurer
ainsi que chaque soir elles dormiraient le ventre
plein de quelque chose que se ruiner la santé à
croûter la misère d’un jeune diplômé du campus
destiné au chômage. Nulle ne rêvait tomber
amoureuse d’un professeur qui la nourrira avec
quoi, des papiers bons pour vendre des beignets
ou pour s’essuyer le derrière, ou d’un jeune
cadre de l’administration incapable de se payer
un sac de foufou le jour de la paye, or le foufou
c’est la vie même du kinois, du premier au
trente, de janvier à décembre. Personne ne
s’imaginait tomber amoureuse d’un lieutenant
de l’armée qui ne pouvait manger sans
rançonner les passants, encore qu’il ne fut
malchanceux de tomber sur des groupes de
voyous de Matete, de Ndjili, de Masina ou de
Kimbaseke, les communes rebelles de Kin-la-
16 Prologue
Poubelle dont les papas dictateurs nationaux se
méfient comme de la peste, des groupes de
voyous qui n’auraient pas hésité à l’égorger ou à
le lapider ou encore à lui vider un litre d’essence
dans chacune des oreilles pour enfin
abandonner la loque au coin d’une rue, sans
qu’une seule âme du quartier entier ne se
dérangea à révéler aux enquêteurs le moindre
fait de ce à quoi elle aurait bien assisté, ou
même participé. Les italiens doivent arrêter de
se vanter qu’ils ont inventé l’Omerta, car elle
est, depuis la nuit des temps, une loi universelle
chez les déshérités.

Ce fut ce dimanche que je revenais d’un
rendez-vous avec mes deux meilleurs potes :
Dock Shelley et Dady Malongi. Ils n’étaient pas
de simples potes. Il faut expliquer les choses
comme il faut. Prenez mon corps, divisez-le en
trois parties égales, pas un seul petit millimètre
de plus ou de moins, alors vous avez comme
premier morceau Dady, le vieux sage et
moraliste de la bande qui deviendra plus tard
Branhamiste ; il n’a pas étudié dans la même
école que nous, mais c’est notre pote quand
même. Ce premier morceau se composait des
jambes, du cœur et de l’âme. L’âme
compatissait tellement aux lamentations des
parents, partageait leurs aspirations les plus
sécrètes que Dady dans l’espoir d’entrer dans le
17 Guerre de points
royaume du bon Dieu, car les parents étant les
dieux de la terre selon la philosophie kongo,
buvait leurs paroles comme les prétendants à la
vie éternelle doivent boire celle de la Bible pour
espérer entrer au paradis du bon Dieu. Le cœur,
c’est la force de se soucier de ses frères et sœurs
et de prendre ses études au sérieux pour être
capable un jour de devenir l’assurance de toute
la famille. Le cœur, c’est aussi un attachement et
une générosité sincères envers ses amis. Les
jambes savaient enfin où se poser, où ne pas se
poser, où aller, où ne pas aller, quand, comment
et pourquoi. Et tout ça, c’est important dans la
vie si on veut s’attirer constamment la
sympathie des parents. Dady était si expert dans
ces matières que lui et son père s’entendaient
tels des amis d’enfance, que le maçon de
profession qu’était son père l’avait transformé
en son aide-maçon pour ses multiples contrats
en dehors de ses heures de service à la
cimenterie.

Le deuxième morceau appelez-le Dock
Shelley, Matondo Noël de son vrai nom, le sang
chaud mais pas voyou du tout, surdoué en
mathématique, appliqué en chimie et très souple
en éducation physique. Les bras se retrouvaient
dans ce morceau. Et les bras, il faut toujours
s’en méfier, car à tout moment, ils peuvent
s’étendre violemment, pour vous étaler le dos
18 Prologue
de la main sur la joue ou se muer en poings
pour vous bourrer des coups n’importe quelle
partie de votre anatomie avec tout ce que ces
genres de sports peuvent entraîner en termes de
dégâts collatéraux. Un enfant avec un tel DNA,
même les parents s’en méfient au point que
pour le blâmer, ils se tiennent à distance, bien à
l’abris de la portée des mains de leur petit
forcené, juste une question d’appliquer le sacro-
saint principe du mieux vaut prévenir que
guérir. Notre second morceau était donc notre
Zorro quand nos intérêts exigeaient l’usage des
biceps contre ceux qui nous cherchaient midi à
quatorze heures, le moment où, durant les jours
de grande chaleur, le soleil semble décidé d’en
finir avec les zaïrois par ses rayons surchauffés ;
et nos adversaires le connaissaient de réputation
capable de ne reculer ni devant un couteau, ni
devant une barre de fer. Il usait de sa petite tête
ronde aussi professionnellement que d’autres
usent des AKA, des grenades, des missiles ou
des roquettes, avec toujours le même effet, soit
l’écrasement de l’adversaire, soit sa fuite.

Enfin, vous trouvez dans le troisième
morceau la tête qui est une marmite
bouillonnante de mille idées continuellement
remises à jour. Un enfant avec un tel DNA, les
parents ne pactisent jamais avec lui, non plus ne
se méfient de lui, ils l’ont en horreur, ils croient
19 Guerre de points
fermement que Dieu leur a donné ce monstre
par erreur. Il voulait l’enfouir dans le cœur d’un
volcan sous-marin, mais il s’est trompé de loi
physique, ce qui a fait que le monstre s’est
malheureusement retrouvé sur terre, réincarné
dans une pauvre famille de fervents croyants
catholiques que Dieu malgré son amour illimité
envers les hommes s’était plu à tenter, comme il
avait longuement tenté Job, son fidèle des
fidèles. Quant aux parents eux-mêmes, si l’état
n’existait pas, malgré leur foi en Dieu, ils se
seraient débarrassés du monstre à la toute
première occasion, probablement que la maman
l’aurait étouffé à la sortie de la maternité, car
même à la maternité, le monstre pleurait
tellement, faute de lait maternel que son
organisme refusait de digérer comme s’il
souhaitait déjà qu’on lui servît du caviar
accompagné d’une belle crue de champagne
français telles celles que servait papa maréchal
Nkoyi lors de ses interminables fêtes dans ses
luxueuses résidences en France ou qu’il faisait
venir par un vol Concorde à Gbadolite, un luxe
hors de portée des modestes parents. Le petit
monstre pleurait tellement à sa naissance que
toute la maternité ne pouvait fermer l’œil et que
les pensionnaires n’arrêtèrent de se plaindre :
« Seigneur quel enfant peut priver de sommeil
les pauvres mamans, toute la nuit durant, hein ?
Cet enfant n’est pas normal, vraiment ! C’est
20 Prologue
pas possible ! » Quand ces matrones ne lui
pinçaient pas les joues en lui crachant toute leur
répulsion, « bébé là là, pourquoi ne laisses-tu
pas ta gentille maman se reposer, hein ? Sois
gentil et boucle-la un tout petit peu cette nuit,
hein petit chou, sinon je t’épouserais plus, ok
mon amour ? » Le jour de la sortie du petit
démon de la maternité, toutes les pensionnaires
restant louèrent Dieu d’avoir exaucé leurs
prières en les libérant des maléfices du petit
monstre, puisque enfin elles pouvaient dormir
en paix. A la maison, tout au long de sa
croissance jusqu’au jour J, le jour de la
libération pour les parents, le jour où enfin le
monstre, devenu jeune homme et capable de se
prendre en charge, quitte définitivement le toit
paternel, tous ses faits et gestes sont guettés,
espionnés, scrutés, filmés, puis documentés
avant d’être analysés unité par unité, classés
sujet par sujet, référencés thème par thème.
Ceux qui sont compris sont conservés dans le
coffre-fort familial qu’on expose à tous les
membres du clan, jeunes et vieux, tous les sexes
confondus, de passage dans la maison, y
compris à ceux dont la réputation est
renommée fortement douteuse. Ceux qui sont
incompris sont discrètement confiés à l’école ou
à l’église, parfois même au plus grand sage ou
devin du quartier pour un examen plus poussé,
21 Guerre de points
pour une réponse plus éclairée des ancêtres ou
du Tout Puissant dans l’au-delà.

Évidemment, vous l’auriez deviné, c’est bien
moi, le troisième morceau ; et moi, c’est
l’utopiste politicien aradical. Les non zaïrois
doivent lire radical. L’adjectif aradical vient de
mon leader politique, Monsieur Le Premier
Ministre élu de la CNS, Conférence Nationale
Souveraine, Son Excellence Moïse Tshitshi, le
libérateur des zaïrois de la peur qu’ont semée
les sbires de papa maréchal Nkoyi pendant son
long règne sans partage. Son Excellence fut le
premier à dire aux zaïrois paupérisés, sur le
pont Kasa-Vubu, en plein cœur de Kin-la-
Poubelle, que vous pouvez dire tout haut toutes
les monstruosités que vous savez du
machiavélisme de papa maréchal Nkoyi, il ne
vous arrivera rien, alors rien, rien et rien sur
cette terre, toute une révolution dans la
bananière zaïroise, mais ce pur et dur
combattant de la liberté est diaboliquement
combattu par la communauté internationale, à
cause de sa philosophie de la non-violence qui
ne présage rien de bon pour les groupes
mafieux vendeurs d’armes et pilleurs de
matières premières de la planète, qui ne
négocient qu’avec ceux qui savent manier les
armes, pour bien mater les autochtones, trop
souvent enclins à réclamer le juste fruit de leur
22 Prologue
labeur, une philosophie aux antipodes de ce que
visent les conglomérats miniers : exploiter
gracieusement en soudoyant une petite poignée
de nègres de service. Communauté
internationale sont deux mots derrière lesquels
il faut lire, dans le cas du Congo, pas la
bananière de la rive gauche du fleuve
majestueux et chère à l’immortel cœur de
Massemba Deba, propriété de la grande
nébuleuse Françafrique et son bras armée Alf-
Afrique qui gracieusement y puise du pétrole,
mais la RDC au territoire si vaste que l’Europe
Occidentale, au peuple si accueillant et si
tolérant, aux musiques qui font danser l’Afrique
et au sol et sous-soul à même de changer le
destin continental ; derrière la communauté
internationale, il faut lire la Belgique, la France,
les USA, et l’Angleterre qui ont toujours
revendiqué un droit de cuissage sur toutes les
richesses scandaleuses du sous-continent
2congolais, vaste de 2 345 665 k m , droit que
l’Angleterre et les USA justifient par la
citoyenneté de leur commun bâtard, assassin de
bien des congolais et aventurier Morton Henry
Stanley, la Belgique, elle, s’accroche au Congo
au nom de sa grande fierté, l’holocauste oublié
ou le génocide congolais, œuvre machiavélique
de son plus grand criminel, Léopold II, le roi
monstre, tandis que la France se fonde sur le
lien de la francophonie par lequel elle soutient
23 Guerre de points
toutes les crapules assoiffées de pouvoir
personnel au mépris total des règles
démocratiques et humainement acceptables, au
mépris même de ce qui fait son âme
particulière, la déclaration universelle des droits
de l’homme, elle l’a toujours faite dans ses ex-
colonies en façonnant des marionnettes telles
que Bokassa Ier, l’empereur et Napoléon nègre,
repu de diamants et ivre du sang des
centrafricains, le président Oumar Semi Muntu
du Bogan, le wanna be-Koweit africain,
amoureux de femmes moins âgées que le moins
âgé de ses rejetons d’avec sa première épouse, le
petit vieux, dit le sage à son époque, dont
l’héritage véritable est la séparation de la Côte
d’Ivoire entre le Nord et le Sud, le général
couillon, Lanansa Tenco, qui n’hésite jamais à
fusiller les lycéens et qui votent dans une jeep
parce que trop rongé par le diabète qu’il ne peut
marcher jusqu’aux urnes tout en croassant à ses
entendeurs françafricains que sa santé lui
permet de poursuivre lucidement son œuvre de
couillonnement de la patrie chère à Camara
Laye, le capitaine assassin Blaise Kompa-
Ourien, le fusilleur du grand héros Thomas
Sankara, aujourd’hui vêtu en costume de
démocrate, taillé sur mesure dans les ateliers
ultra-modernes de la Françafrique, ce qui lui
donne l’image d’un président
démocratiquement élu alors qu’en réalité il n’est
24 Prologue
qu’un dictateur endurci, si machiavélique, qu’il
maîtrise à la perfection l’arithmétique du
prolongement continuel du nombre de fois qu’il
peut se représenter candidat à la présidence de
la République des Hommes Intègres, RHI, et
quand on dit élection dans une telle bananière,
c’est que le dictateur les organise pour lui, en
falsifie les résultats pour sa victoire, avec le
soutien de la Françafrique bien sûr, puisqu’on y
peut rien entreprendre, même pas coudre un
bouton sur une chemise, sans la bénédiction de
la grande nébuleuse, la Françafrique, l’ex-rebelle
du désert soudanais dit le général démocrate de
N’Djamena, jugé beaucoup plus crédible que
ses adversaires déboulant du même désert que
lui autrefois, quand il traitait Hissen Habré
d’odieux tyran, le voleur des urnes dans les
bastions majoritairement acquis à l’opposition
et fils à papa Ignace, le sanguinaire décédé dans
un avion, en plein ciel libyen et dont la nouvelle
avait été gardée secrète, le temps de réécrire la
constitution, grâce à l’expertise d’un ténébreux
juriste françafricain délégué en rescousse par les
hautes autorités de la cellule africaine de
l’Elysée, pour que le fils succéda au papa
dictateur, le renard de la patrie du ballon rond
africain, qui adore qu’on ne parle pas de lui
dans la presse, pas de ses maladies fréquentes,
pas de ses séjours prolongés en Suisse, six mois
en moyenne par an, ni de sa prérogative de
25 Guerre de points
sélectionner les joueurs et de faire le classement
quand les Lions Indomptables, qui n’ont jamais
su dompter les Pharaons d’Egypte, doivent
livrer un match capital à la phase finale de la
coupe du monde, du général Denis Soussa
Soungues, très impliqué dans l’assassinat de son
capitaine Immortel et qui s’est fait remettre sur
le fauteuil de toutes les convoitises dans Brazza-
la-Poubelle-Verte, grâce au réseau mafieux Alf-
Congo, une succursale de la grande nébuleuse
secte de la Françafrique, qui gouverne depuis
son retour aux affaires protégé par des militaires
étrangers, angolais et ex-DSP, la garde
rapprochée de papa maréchal Nkoyi et qui a
innové un système de pillage systématique du
pétrole et de toutes les autres richesses du pays
en montant des sociétés familiales dans tous les
secteurs de l’économie nationale.

A cause de son Tshiluba maternel, l’une des
quatre grandes langues parlées au Congo, Son
Excellence le Premier Ministre élu de la CNS,
Monsieur Moïse Tshitshi a toujours eu des
problèmes à prononcer radical. Ce qui ne veut
pas dire qu’il n’est pas intelligent, ah non pas du
tout. C’est le tout premier docteur en droit de
ce pays, tout un évangile prêché par les
ressortissants de son Kasaï natal. Il n’est pas le
seul à avoir des problèmes de prononciation.
Au Rwanda par exemple, c’est le pays entier,
26 Prologue
scolarisés et illettrés, toutes tendances
confondues, qui ne sait pas prononcer la lettre
L, qu’ils disent R, ce qui fait qu’on les entend
dire re Rwanda, re Congorais, ra France, ra
Bergique… et qu’il faut entendre le Rwanda, les
Congolais, la France, la Belgique… Peut être
parce qu’ils sont si fiers de la première lettre
que contient le nom de leur pays, alors pour le
rendre plus populaire, patriotisme à outrance
oblige ou une grenouille qui ambitionne de
s’enfler sur toute l’Afrique des Grands-Lacs, ils
enculent des r partout où il ne faut pas au point
de l’avoir même inscrit sur leur drapeau, en
caractère éléphantesque, majuscule en plus,
peut-être pour qu’il soit perceptible du haut des
airs. Sur ces milles collines-là, il paraît qu’ils les
ont toutes comptées, les hommes et les femmes
sont si à l’étroit que faute de distraction, le jeu
au lit est le sport national numéro 1, l’alcool le
sport national numéro 2, la machette ou haine
ethnique le sport national numéro 3, l’envie
d’envahir le grand voisin d’à côté, le sport
national numéro 4. En fédérant les quatre
disciplines, le pays s’est doté d’une avancée
presque irrattrapable au point qu’il est vivement
conseillé d’apprendre leur alphabet avant de se
hasarder à compétitionner avec leurs athlètes
qu’entraîne le filiforme coach Pol Croix-Gamé,
aux masters de leurs dictées, très à la mode dans
le monde anglo-saxon depuis que le grand
27 Guerre de points
champion francophone Juvénat Habyanamari a
pris sa retraite anticipée, après deux décennies
de règne sans partage, par une tournée
mémorable en avion. Même les plus
prestigieuses universités nord-américaines ne
cessent plus d’inviter l’entraîneur Pol Croix-
Gamé à tenir des conférences devant leurs
illustres professeurs, peut-être une façon de se
laver les mains pour n’avoir pas soutenu, quand
il le fallait, le courageux général canadien qui
commanda la force des Nations Unies au
Rwanda, afin d’empêcher le génocide de plus de
800 000 Tutsis par leurs compatriotes Hutus.

Mon opposition se dresse contre toute
tyrannie, en commençant par celle de papa
maréchal Nkoyi, le forestier de Gbadolite, celle
dans laquelle je suis né et grandi jusqu’à mes
23 bien sonnés. J’étais aussi le philosophe de la
bande. Philosophe, c’est peut être exagéré, mais
est-il que depuis la première leçon sur Socrate
en cinquième année secondaire, mon
enthousiasme sur la raison est pareil que
lorsqu’un fervent croyant né de nouveau relate
sa première rencontre avec Jésus, exactement
comme les deux célèbres born-again de la
nation trop chrétienne, leurs Excellences
Présidents Georges La Brousse, dit the father,
Père pour les francophones, et Georges W La
Brousse, dit the Son, Fiston pour les
28 Prologue
francophones. Géographiquement parlant, ce
sont, là, les deux grandes brousses sauvages du
Texas moderne ; c’est là-bas que les Nations
Unies se sont perdues lorsqu’elles cherchaient
les dangereuses armes de destruction massives
de Saddam Husein au point que la plus
puissante armée au monde n’a pas hésité à
bombarder les innocents incroyants irakiens
quand qu’ils ne les ont pas affamés par un
embargo monstrueux, des années durant, parce
que le fils de l’homme était apparut aux deux
brousses, dans leur ranch du Texas, pour leur
révéler la mission divine qu’il leur assignait :
aller chercher l’or noir que Dieu avait placé
sous le sol irakien pour le bien du peuple cher à
ses yeux, les élus de l’Amérique triomphante,
car vainqueur du communisme.

C’est bien moi tout craché, un opposant
aradical jusqu’à la mort contre toute
domination, toute tyrannie, puisque l’humanité
n’en a pas besoin pour son développement
harmonieux. Laissons l’opposition aradicale
poursuivre sa marche de la croix, puisqu’elle ne
prendra pas le pouvoir demain, peut-être même
jamais, à moins d’abandonner sa non-violence
et répondre à la violence par la violence, un
langage que les groupes mafieux comprennent
sans tergiverser.

29
CHAPITRE I : TOUR CYCLISTE
Sacré René ! Tu as certainement déjà oublié
comment pour la toute première fois nous
marquâmes les couleurs des rapports qui
devaient exister entre toi et nous tes chers
élèves. Quelle belle histoire digne de paraître
dans les colonnes des records Guinness ! C’était
en 1980. L’école belge de Madame Vanham
venait de certifier sa toute première promotion
composée d’Isabelle Malaba et d’Areck Kunitz.
Ce dernier, d’origine polonaise, était le fils aîné
de la Doctorese Kunitz, la généraliste qui
dirigeait la clinique de la cimenterie et Monsieur
Kunitz qui enseignait la physique à l’ISP,
l’Institut Supérieur des Pédagogies, de Mbanza
Ngungu, une ville militaire située à 50 km de
Lukala, le long de la route Matadi-Kinshasa.
Areck était tout un phénomène d’intelligence.
Un jour, au cours d’une dispute d’enfants, il
cracha à David, le fils de Madame Vanham, que
sa mère n’était vraiment pas intelligente. David
en fut si frustré qu’il reporta tout à sa mère, la
maîtresse d’Areck. Madame Vanham prit ces
31 Guerre de points
aveux si au sérieux qu’elle composa un examen
surprise, spécialement destiné à son arrogant
élève, pour lui prouver qu’il n’était qu’un enfant
qui avait encore du chemin à parcourir avant de
se prétendre plus intelligent que sa maîtresse.
Sans préparation, Areck passa l’examen en
toute sérénité. Sa note finale de 100 %
convainquit enfin Madame Vanham que le
jeune homme ne s’était pas moqué d’elle quand
il affirma à David que sa mère n’était pas
intelligente, ce qui ne voulait pas dire que
Madame la maîtresse ne l’était pas du tout vis-à-
vis de ses autres élèves, son fils compris,
puisqu’elle a prouvé par son travail acharné sa
compétence. Certificat d’études primaires en
poche, les Kunitz envoyèrent leur fils étudier en
Belgique. La cimenterie de Lukala fit devant un
èredilemme, créer une classe de 1 année
secondaire pour la seule élève qui restait,
Isabelle. La solution sortit du cerveau du papa
d’Isabelle, le numéro deux du siège
d’exploitation de la cimenterie : inviter les
enfants de travailleurs, de 12 à 14 ans qui
étudiaient dans le système public sur place, à
passer un examen d’inscription en première
année secondaire à l’école belge. L’examen
comprit une partie arithmétique et une autre en
français (dictée et compréhension du texte).
Madame Vanham s’en chargea avec la
conséquence logique qu’on pouvait attendre
32 Tour cycliste
non seulement à cause de son accent, mais aussi
à cause de ce que l’on savait qu’était devenu le
système d’éducation publique du maréchal, le
félin de Gbadolite. Tous les enfants, qui
pourtant distinguaient dans leurs écoles
publiques, échouèrent brillamment en français.
En arithmétique les notes varièrent
d’excellentes aux médiocres. Sur une trentaine,
Madame Vanham en retint 23 qu’elle jugea
capables de subir une formation accélérée de
mise au même niveau qu’Isabelle. La formation
se concentra en français et mathématique
moderne. Le papa d’Isabelle se chargea d’aller
débaucher deux professeurs du Lycée Lamba à
Kimpese pour les embaucher à la Ciza :
Monsieur Konga Bebe, professeur de Math et
futur RP, Responsable pédagogique et le
professeur des professeurs René Kibonsa Sisa
Mayuku, un nom plein de messages qu’il faut
traduire pour la postérité en René ce que je
sème (Kibonsa), laisse (Sisa) des fièvres
(Mayuku). Ce fut fait en un tour de main, car ce
fut pour les deux professeurs la chance de leur
vie que de pouvoir fuir les salaires de misère du
système public. Pendant les grandes vacances,
durant tout le mois d’août, nous les retenus sur
la liste de Madame Vanham fûmes obligés,
larmes aux yeux, d’interrompre notre congé dès
la fin juillet et de ne plus jouir de notre droit le
plus élémentaire, jouer à satiété pendant deux
33 Guerre de points
mois de vacances bien méritées pour aller
écouter, dans la matinée et l’après-midi, les
enseignements de René et son collègue. A la fin
août, pour clôturer la formation, deux autres
examens de math et français permirent à filtrer
une dernière fois pour ne nous retrouver qu’à
onze auxquels vinrent s’ajouter Isabelle et la
fille Blatton, fraîchement débarquée de
Bruxelles et dont le père était un
concessionnaire automobile très connu à
Kimpese, une ville située à 7 km de Lukala, sur
la route de Matadi. Ainsi furent rassemblés les
treize premiers élèves de la première promotion
de l’école secondaire Ciza, ou, dixit René
Junior, l’école des grands garçons de son papa,
notre terrible préfet de discipline et professeur
de français.

Tu te rappelles bien René que ton tout
premier baptême de feu, tu ne le reçus pas
pendant la première année secondaire, mais
durant notre formation de mise à niveau qui eut
lieu dans deux salles du bâtiment de l’école
primaire de Madame Vanham. Nous eûmes une
classe de treize élèves et une autre de dix parmi
lesquels je figurais. Déjà, tu arrivais à épingler
nos petits démons et de ton verbe tétanisant, tu
tentais, le tout pour le tout, de nous en
exorciser. Pour les onze qui furent retenus,
l’onction de ton évangélisation avait barré la
34 Tour cycliste
voie aux œuvres du diable, mais pour les
damnés comme Eugénie Malayi, la cheftaine
des dérangeurs, pourtant très intelligente, le
renvoi à l’enfer du système public fut inévitable.
Mais que ce fût des retenus ou des renvoyés,
c’est tous ensembles, la main dans la main, nos
diables mis en commun, comme les Belges qui
prétendent que l’union fait la force tout en
s’évertuant bizarrement à vouloir démembrer
leur petit royaume, que nous te fîmes vivre un
après midi d’enfer.
Ce fut un mardi ensoleillé de la deuxième
quinzaine d’août. L’avant-midi, les cours
s’étaient déroulés normalement. Et comme
d’habitude, à midi tapant, la sonnerie nous
libéra de votre emprise, à toi et au RP, pour
aller dîner à la maison. Rien d’anormal jusque-
là, les cours reprenant à quatorze heures. A
12 heures 50 minutes, au bulletin sportif du
journal radio diffusé de la Voix du Zaïre, nous
apprîmes que le tour cycliste du Zaïre courait
une étape décisive Matadi-Lukala, près de
100 km, et que l’arrivée du peloton de tête était
prévue aux environs de 13 H 00. Le tour du
Zaïre, qui attirait des cyclistes de presque tous
les pays francophones d’Afrique sub-
saharienne, ne se déroulait qu’une fois l’an. Toi,
tu pensas vraiment que nous allions louper cette
merveille pour venir écouter tes interminables
analyses grammaticales, compréhension du
35 Guerre de points
texte ou concordances des temps, si bien que tu
te rendis nous attendre à l’école ! Tu ne nous
connaissais pas encore. Nous non plus
d’ailleurs, car personne ne pensa à ta réaction.

Les cellulaires n’existaient pas encore. Les
téléphones fixes, oui, mais dans toute la ville de
Lukala, on en voyait qu’à l’usine. Il paraît qu’il y
en avait un chez le grand manitou et aussi chez
Diyabanza, le responsable de l’entretien
électrique pour qu’on pût le prévenir d’une
panne en tout temps. C’est pour dire que dans
nos maisons, il n’y en avait pas et la vie n’était
pas désagréable du tout. Pour communiquer,
c’était pas compliqué, quelle que fut la distance,
on sortait rencontrer la personne avec qui on
voulait jaser. Ce mardi-là, par contre sans
chercher à informer nos collègues, nous nous
retrouvâmes tous, comme par magie, non sur la
route de l’école, mais le long de la nationale No
1, Matadi-Kinshasa. Juste après la diffusion de
la nouvelle par Kuebe Kimpele, l’homme qui
faisait vibrer les haut-parleurs de la Voix du
Zaïre. Toute la ville de Lukala, jeunes et vieux,
enfants, célibataires ou parents, prirent d’assaut
les abords de la Nationale No 1, qui scindait la
cité en deux parties.

Une foule bigarrée, en haleine d’apercevoir
les premiers héros, s’anima dans une ambiance
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