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Haute tension au Laos

De
258 pages
Dans un imbroglio, où règne le soupçon, le stress vient perturber la routine tranquille d'un village laotien proche de la capitale. Sur fond de tensions géopolitiques réelles, ce roman entraîne le lecteur dans une ambiance vivante et cocasse, bien éloignée des clichés orientalistes.
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Fabrice Mignot

Haute tension
au Laos

Roman
































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ05556Ȭ5

EAN : 9782343055565

Haute tension au Laos

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Lozac’h (Alain), La clairière du mensonge, 2015.
Serrie (Gérard), J’ai une âme, 2014.
Godet (Francia), La maison d’Elise, 2014.
Dauphin (Elsa), L’accident, 2014.
Palliano (Jean), Lana Stern, 2014.
Gutwirth (Pierre), L’éclat des ténèbres, 2014.
Rouet (Alain), Chacune en sa couleur, 2014.
Cuenot (Patrick), Dieu au Brésil, 2014.
Maurel (Patrick), Khonsou et le papillon, 2014.
D’Aloise (Umberto), Mélodies, 2014.
JeanȬMarc de Cacqueray, La vie assassinée, 2014.
Muselier (Julien), Les lunaisons naïves, 2014.
Delvaux (Thierry), L’orphelin de Coimbra, 2014.
Brai (Catherine), Une enfance à Saigon, 2014.
Bosc (Michel), MarieȬLouise. L’Or et la Ressource, 2014.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Fabrice Mignot

Haute tension au Laos

roman




















L’Harmattan

Ouvrages et travaux du même auteur
publiés aux éditions L’Harmattan

Villages de réfugiés rapatriés au Laos,
1999, collection Points sur l’Asie, essai.

Le Laos de Kèo, 2000, roman.

Santé et intégration nationale au Laos, rencontre entre
montagnards et gens des plaines,
2003, collection Recherches asiatiques, essai.

Présentation du livre d’Etienne Aymonier,
La Société du Laos siamois au XIXème siècle
(titre original : Notes sur le Laos, 1885),
2003, collection Mémoires asiatiques.

Histoires de femmes et décalages culturels au Laos,
2006, témoignages commentés et contextualisés.

ARCARO Pascal et DESAINE Lois,
La Junte militaire birmane contre l’« ennemi intérieur », le
régime militaire, l’écrasement des minorités ethniques et le
désarroi des réfugiés rohingya,
2008, essai.

La France et les princes thaïs des confins du ViêtȬNam et du
Laos, des Pavillons noirs à Dien Bien Phu (1873Ȭ1954),
2009, essai.

A Louisa



Sommaire

1. Le pylône
2. Mona Lisa
3. La morsure
4. Deux Allemands
5. Le cimetière musulman
6. Le maillot à svastika
7. L’ambassade de Birmanie
8. La chambre 8
9. L’interrogatoire
10. La chemise tachée
11. La faucille
12. L’enlèvement
13. La tempête
14. Retours au bercail

1. Le pylône

La nuit commence à tomber sur le vaste jardin détrempé.
L’atmosphère se refroidit peu à peu. Les odeurs de plantes
mouillées embaument l’air. Des rigoles se sont creusées
dans le sable entre les parterres d’agrément et les carrés de
légumes. Des chiots s’ébrouent sous les massifs de fleurs et
se frottent sur des bûches. Des myriades d’insectes volants
s’agitent sous les branches d’arbres. La pluie, courte et vioȬ
lente, semble avoir eu raison de la canicule. Cependant, le
lendemain, au milieu du jour, le soleil fera à nouveau grimȬ
per le mercure du thermomètre vers des températures inȬ
supportables.
Le dérèglement climatique mondial progresse inexoraȬ
blement, et les humains de ce petit espace laotien guettent
chaque soir les éclairs dans le ciel en se questionnant sur
les intempéries, de plus en plus imprévisibles. Ce jourȬlà,
ils sont chanceux, car la pluie est tombée sur la rive gauche
du Mékong. Souvent, à leur grand regret, les nuages l’emȬ
portent vers la Thaïlande. Ils pensent alors aux grandes
inondations qui affligent ce pays voisin, et invoquent le vol
1
du Bouddha d’émeraude, le Phra Kèo, par les Siamois,

1 e
Statue de jadéite vénérée depuis le XV siècle par les Yuan, les Lao, puis
les Siamois. Selon Robert Lingat, cette statue symbolise la grande
réforme religieuse engagée au Laos par des moines bouddhistes de
tradition singhalaise (theravada) : elle représente le Bouddha en

11

comme cause principale du déferlement céleste.
Encore trop jeune pour comprendre l’avenir que lui préȬ
pare l’humanité avide de gaz à effet de serre, Louisa se
fraye un chemin dans les herbes à éléphant et les hautes
plantes grasses aux feuilles ruisselantes, dont les gouttes
mouillent son collant rose à étoiles noires. D’une main, elle
étire sa jupe rayée mauve et grise vers le bas pour se proȬ
téger des épineux. Avec son autre main, elle rejette en arȬ
rière ses longs cheveux ondulés, coiffés à l’italienne, qui lui
tombent sur le visage lorsqu’elle penche la tête vers le sol
pour repérer les racines.
Elle contourne les flaques d’eau en sautillant. En dépit
de la chaleur accablante, elle semble déborder d’énergie.
EstȬce la pluie soudaine qui l’a revigorée ? Alors qu’elle apȬ
proche à petits pas erratiques de la maison, sa chaussure
de plastique se colle à la boue et se détache de son pied.
Elle trébuche, tandis que son autre pied glisse sur le sol huȬ
mide. Puis, elle s’affale près des marmites posées sur la
plaque de ciment qui s’étend au seuil de la maison et déliȬ
mite lȇespace dȇune cuisine extérieure.

méditation (de type indien) et serait habitée par un génie puissant (phi)
doté de pouvoirs extraordinaires (conciliant ainsi le chamanisme lao
avec le bouddhisme). Elle a séjourné à Chiang Rai, Lampang, puis
Chiang Mai. En 1548, Setthathirath, le roi lao de cette cité, la transporte
à Luang Phrabang, où il se fait reconnaître comme roi du Laos. En 1564,
il l’emmène à Vientiane, sa nouvelle capitale, où elle est affectée au
temple du palais royal. Lors de l’occupation de Vientiane par l’armée
siamoise en 1778, cette statue est emportée au Siam par le général
Chakri, qui fonde une nouvelle dynastie (toujours actuelle), dont elle
devient le palladium. Elle est citée dans le nom officiel de la nouvelle
capitale (élevée sur le village de Bangkok), installée dans le temple du
palais royal. Un culte national lui est voué depuis lors. Il existe donc
deux temples portant le nom de Phra Kèo : l’un à Vientiane sans la statue,
l’autre à Krungtep (Bangkok) avec la statue.

12

Le sac de charbon de bois se renverse sur la grille de
barbecue. La bouteille de sauce de poisson salé fermentée,
2
appelée padek, tombe de la table basse en verre et se casse
sur le ciment. De la poudre de piment pilé se répand sur le
sol et se mélange à la mélasse malodorante. Bak Chieng, le
caniche de Louisa, qui lapait l’eau de vaisselle dans la
grande bassine d’aluminium, s’enfuit en aboyant. La chatte
Lilas bondit de la table de verre, où elle furetait, vers le reȬ
bord de la fenêtre de la maison. Elle contemple le spectacle
d’un air surpris, oreilles dressées.
Soudain, un tisonnier chauffé au rouge s’abat près de la
main de la petite fille étendue au sol. Une scolopendre est
capturée par les pinces brûlantes de l’outil. L’animal, long
d’une quinzaine de centimètres, agite en vain ses multiples
pattes. Ses morsures venimeuses mortelles sont heureuseȬ
ment dénuées de proie. Le regard de Louisa se fige d’effroi
à la vue de l’insecte gigantesque. Elle se relève brusqueȬ
ment pour s’éloigner du monstre. Sombat brandit la tige
dans laquelle se contorsionne l’animal, et la plonge dans le
foyer rougeoyant. La carapace craque sous l’effet des
flammes. La chair et le venin fondent dans les braises.
Louisa, figée sur le sol, observe ce spectacle avec fascinaȬ
tion.
Comme insensible à cet incident extraordinaire, Sombat
ordonne d’une voix vigoureuse de maîtresse femme :
3
« Apnam mè ! » L’injonction s’adresse à sa fille, à laquelle

2
Ni la longueur des voyelles, ni les modulations des tons n’apparaissent
dans la transcription usuelle française des mots laotiens. Tous les mots
et syllabes sont accolés en écriture laotienne. « Pa », ton égal, signifie
« poisson ».
3
Se doucher, se baigner. Les verbes sont invariables en laotien. Le temps
est indiqué par un marqueur verbal (ici : « mè », une des marques de
l’impératif).

13

elle indique de lȇindex la direction de la salle d’eau située
4
au fond de la maison. Chez les ThaïsȬLao , qui s’appellent
couramment « Lao », on se douche toujours avant de se
coucher. L’odeur est un marqueur déterminant de la
confiance à accorder à une personne. Faire subir ses mauȬ
vaises odeurs à son entourage est ressenti comme une inȬ
tention agressive. En milieu lao, on peut survivre sans
viande ni friandises, mais sûrement pas sans savon ni parȬ
fum. La douche est quotidienne, souvent matinale et vesȬ
pérale.
Louisa reste ankylosée sous l’effet du choc. Elle se plaint
du genou. Sa mère se déchausse, saisit doucement sa fille
par la main et entre dans la maison, qui est encombrée de
matériel de jardinage, de vaisselle, d’appareils ménagers,
de petits outils, de vêtements posés en vrac sur des chaises
et de petits meubles en bois précieux recouverts de pousȬ
sière et dȇobjets insolites, tels ce cendrier français en verre
e
bleu aux bordures dorées datant de la fin du XIX siècle ou
ces baguettes japonaises peintes, utilisées par Sombat pour
nouer ses cheveux en chignon.
Le sol est cimenté d’un gris clair, parfois égayé de couȬ
leurs délavées provenant de morceaux de linoléum déchiȬ
quetés. Une couverture complète du sol par ce matériau,
pourtant chaud aux pieds nus et facile à lessiver, entraîneȬ
rait des invasions de fourmis, dont les redoutables espèces
rouges, grosses et venimeuses. Lȇinsecte redouté devra cirȬ
culer à découvert sur le ciment, et pourra devenir la cible
de pulvérisations chimiques mortelles.
Au milieu de ce capharnaüm, Sombat cherche à tâtons,
dans la pénombre, un fil électrique. Elle parvient à attraper

4
Ethnie dominante au Laos et majoritaire au nordȬest de la Thaïlande.
« Thaï » désigne une famille ethnoȬlinguistique. Ne pas confondre avec
les noms de nationalité (Thaïlandais, Laotien).

14

une prise de forme carrée aux bords arrondis en plastique
rose et à deux fiches plates, qui pend à un fil s’échappant
du chambranle de la porte de la salle d’eau, et gît sur l’autel
dédié aux génies de la maison et aux ancêtres, fixé contre
le mur à miȬhauteur. Elle introduit les fiches plates dans un
réceptacle électrique vert clair. Des étincelles en jaillissent,
un grésillement accompagne la manœuvre. Les couleurs
brillantes et la forme arrondie de ces objets dangereux sont
pourtant celles de friandises, et paraissent bien ludiques
aux enfants !
La lumière électrique irradie la salle de bains, pièce miȬ
nuscule aux murs de briques et au sol cimenté. Au milieu
de cette pièce, la faïence immaculée de toilettes à la turque
capte immédiatement l’attention oculaire. Un petit meuble
de plastique vert, dans lequel sont déposés des flacons de
savon liquide et sur les parois duquel sont accrochées des
brosses à dents, évoque le caractère multifonctionnel du
lieu.
Au sol, repose un grand récipient en forme de poubelle
de plastique noir, constamment rempli d’eau du puits,
pompée, stockée dans une tour et distribuée par des
tuyaux en polychlorure de vinyle. Dans ce seau, une casseȬ
role en plastique rouge permet, d’une part, de se laver l’oriȬ
fice fécal et les mains lors de l’utilisation des WC, et,
d’autre part, de s’asperger le corps pendant la douche.
Curieusement, lȇusage de flexibles et de pommeaux de
douche se répand difficilement au Laos. Un trou dans le
mur de briques laisse les eaux des ablutions s’échapper
vers des recoins du jardin où frétillent des anguilles et où
rampent de petits serpents.
Sombat s’empare de la casserole de plastique et écrase
d’un coup sec sur le mur une araignée de la taille d’une
main ouverte. Elle rince d’un jet le mur pour faire

15

disparaître les traces de lȇarthropode. Puis, dans le même
élan, elle capture dans l’ustensile un crapaudȬbuffle qui
s’est égaré dans le fond de la salle de bains et n’a pas trouvé
la sortie vers le marais. Elle ressort de la maison avec
l’intrus, et d’un geste semblable à celui d’un joueur de badȬ
minton lançant le volant à la cuillère, elle envoie le crapaud
retrouver ses congénères dans les zones humides du jarȬ
din.
Après ces opérations dȇévacuation des animaux squatȬ
ters, elle récupère une marmite d’eau chaude sur le foyer
et verse le liquide dans une vasque qu’elle rapporte dans
la salle de bains. Louisa y verse de l’eau froide avec le
tuyau, et peut ainsi se laver à l’eau tiède. Grâce à ce méȬ
lange des eaux, elle se donne une chance d’échapper aux
sinusites et aux angines qui ponctuent douloureusement
son existence depuis sa naissance. Eau froide sur le corps,
ventilateurs, air conditionné, boissons glacées, courants
d’air, chaleur humide étouffante constituent un environneȬ
ment climatique chaotique qui perturbe la santé de l’enfant
laotien.
Louisa sȇasperge dȇeau tiède avec la casserole de plasȬ
tique, se frotte le corps avec du savon liquide, et se rince.
Après une journée de transpiration, quelques casseroles
d’eau tiède sur le corps savonné régénèrent l’enfant. Puis,
elle sort de la douche, recouverte d’une serviette éponge
rouge, et se trémousse en chantant. Sous toutes les latiȬ
tudes, curieusement, les ablutions libèrent les cordes voȬ
cales et rendent les êtres joyeux.
Tandis que sa mère s’affaire au dehors autour des marȬ
mites et pile divers ingrédients dans un grand mortier en
bois, la petite fille enfile son pyjama. Elle tire un fil élecȬ
trique de dessous une table, sur laquelle sont entreposés
jouets, crayons et livres de dessin. Elle se penche sous le

16

poste de télévision, à la recherche d’une multiprise. Les
étincelles sont encore au rendezȬvous, mais le grésillement
est étouffé par le son du dessin animé sur Cartoon NetȬ
work, la chaîne thaïlandaise qui captive petits et grands au
Laos. Sur l’écran, un énorme chat difforme est poursuivi
par trois insectes hideux et rusés. La série animée, de facȬ
ture française, cède à l’ambiance de la campagne laotienne,
et y est suivie par un grand nombre de téléspectateurs.
Sombat découpe un poisson en tranches, sans l’écailler
ni l’éviscérer, et plonge en vrac les morceaux dans une
marmite contenant une soupe de légumes frémissante. Elle
remue le bouillon avec une grande louche. Comme en acȬ
compagnement de cette cuisine rustique, un son lourd et
inquiétant de basse électronique surmonté d’une voix féȬ
minine éthérée, ponctuée de scratches métalliques, emplit
l’atmosphère : Everywhen.
La musique provient dȇune hutte sur pilotis, située aux
abords de la maison, où un jeune homme se repose sur une
chaise longue en croquant des fruits de jaquier séchés. Il est
5
vêtu d’un TȬshirt frappé du slogan Deejing in Laos inséré
dans une composition graphique cubiste en noir et blanc.
Il porte à l’envers une casquette de baseȬball, bleue et or,
frappée du sigle NYC. Autour de son cou, pend une chaîne
en laiton à gros chaînons sur laquelle est accroché un penȬ
dentif représentant deux fusils d’assaut AK47 entrecroisés.
Noï est membre du Trojan Crew, un des meilleurs groupes
de breakdance du Laos, vainqueur de nombreuses battles inȬ
ternationales.
Quelques minutes plus tard, la cuisinière s’emporte
contre le déferlement de décibels de basse intensité, dont
elle ne perçoit pas la correspondance avec le plat en

5
De « Disc Jockey » (DJ).

17

préparation, ni même la vibration en phase avec la torpeur
du soir. La voix de la chanteuse n’a aucune résonance avec
ses canons de la mélodie.
— Tu vas nous attirer des ennuis avec cette musique !
tempêteȬtȬelle. Si on peut appeler cela de la musique…
— Pourtant, elle est douce cette house, c’est du Massive
Attack, plus électro que rap, du tripȬhop… assure Noï en
agitant ses mains à la façon des rappeurs pour tenter enȬ
core en vain de convaincre les oreilles rétives de ses comȬ
patriotes, irriguées constamment de musique de variétés
sirupeuses. Radios laotiennes et thaïlandaises, bars kaȬ
raoké et restaurants diffusent le même type de chansons
d’amour tristes, issues du fonds culturel musical appelé
molam. Elles forment une vague de mélopées sans fin, sur
laquelle surfent des guitares hard rock symphoniques et
des résonnances traditionnelles synthétisées. L’amour
brisé constitue la trame de cette poésie mélodique popuȬ
laire.
— C’est une musique étrangère et bizarre, reprend
Sombat. Et même angoissante ! On dirait un bruit de vieille
centrale électrique, comme celle de la Nam Ngum.
— Kraftwerk en allemand ! Tu connais RadioȬActivity ?
Tout a commencé par là…
— Éteins donc ce bruit qui va me rendre folle ! Et puis,
on ne sait pas comment vont réagir les miliciens installés
au fond du jardin. Mets nous donc une chanson lao ou
thaïe ! Pense aussi aux voisins. Que vontȬils encore raconȬ
ter sur nous ? Tu veux donc aller te faire rééduquer dans la
6
prison des îles de la Nam Ngum ? LàȬbas, tu pourras enȬ
tendre ton bruit de centrale électrique toute la journée ! De

6
Lac de retenue d’un barrage hydroȬélectrique situé dans la province de
Vientiane (qui ne comprend pourtant pas la capitale éponyme).

18

toute façon, tes musiques sont déprimantes et agaçantes.
On comprend pourquoi personne ne vient à vos démonsȬ
trations que vous appelez « batailles ». Tu ferais mieux de
réparer les prises de courant. A quoi me sertȬil donc d’avoir
un électricien à la maison ?
— DonneȬmoi alors de l’argent pour acheter des câbles
et des prises sécurisés et solides, rétorque Noï avec amerȬ
tume en baissant le son du trip hop. Ta sœur aînée t’a reȬ
fourgué ce matériel chinois bas de gamme, et tu l’as pris
sans te poser de questions sur sa qualité. La famille, tu lui
fais toujours confiance, surtout s’il s’agit de ta sœur aînée.
Moi, le benjamin, un homme, personne ne suit mes avis
dans cette famille. Je sais, ne dis rien, c’est comme cela dans
toutes les familles. Vous m’écoutez poliment parce que je
suis électricien, mais après, vous faites n’importe quoi !
Vous allez finir par mettre le feu à cette maison avec cette
installation pourrie.
— De l’argent, je t’en ai donné cette semaine, où estȬil
passé ? Tu as encore été le boire avec tes copains ? Vous
avez fait la tournée des boîtes de nuit ? Je t’avais demandé
de réparer le scooter et d’acheter un casque de moto à la
petite, rétorque Sombat, agacée par les récriminations de
ce benjamin rebelle qui cherche constamment des exutoires
à ses frustrations au sein de la famille.
Pendant que la discussion s’envenime, un autre homme,
d’âge moyen, vêtu d’un pantalon de survêtement et d’un
maillot estampillé du logo d’une équipe de football anȬ
glaise, allume une lampe torche et éclaire sous le plancher
sur pilotis d’une autre hutte de la courée. Il ne semble
guère s’intéresser à la discussion mettant aux prises sa
sœur et son frère. D’un calme olympien, il scrute la péȬ
nombre.

19

Il a perdu son permis de conduire, et suppose qu’il a dû
glisser entre les lames du parquet pour s’échouer dans la
poussière et les détritus qui hantent les espaces libres entre
les humains au repos sur les planches et les génies du sol.
A la lueur de la lampe, un reflet plastifié apparaît dans les
ténèbres sous le parquet. Thongkham s’empare alors d’un
balai, fait d’un bouquet de longues et fines tiges de bois riȬ
gides accrochées à un manche, pour rapatrier le document
vers l’espace éclairé de la courée. Retrouver le précieux
permis lui arrache un sourire de satisfaction.
Régulièrement, la police dresse des barrages dans les
rues de la capitale pour contrôler les papiers des conducȬ
teurs, tels que permis de conduire, assurance, contrôle
technique, vignette, etc. Ces derniers peuvent toujours esȬ
sayer de l’amadouer en racontant aux agents de la force
publique une histoire improvisée ou invoquer un parent
haut placé pour échapper à l’amende. Mais, avec les jeunes
policiers formés aux nouvelles règles et peu réceptifs à ces
fables, les automobilistes récalcitrants courent le risque
d’être verbalisés. La circulation est devenue tellement
dense à Vientiane que le déploiement d’une police urbaine
spécialement dédiée à la circulation a été une mesure saluȬ
taire face à l’accroissement des accidents.
Cette initiative est d’autant plus nécessaire que la pluȬ
part des chauffeurs n’a jamais appris à conduire et ne
connaît pas les règles de signalisation. Ainsi, peu s’arrêtent
devant un panneau « stop ». Ils continuent à avancer, lenȬ
tement pour les voitures, sans regarder sur les côtés pour
les scooters. Heureusement, comme les automobilistes
craignent d’abîmer leurs luxueux véhicules, qui pullulent
désormais dans les villes, ils roulent au ralenti. Le casque
est même devenu obligatoire pour les motards ! Difficile à
admettre pour les jeunes filles qui se trouvent enlaidies par

20

ce couvreȬchef. Dans ces conditions, mieux vaut conserver
toujours son permis sur soi et rouler discrètement.
Sans même éprouver le besoin de crier victoire auprès
de ses comparses, le flegmatique Thongkham range son
permis dans son blouson. Puis, il allume un vieux poste de
télévision, par habitude ou peutȬêtre pour couvrir les éclats
de voix de sa fratrie. Il prend un panier à riz gluant, ouvre
le couvercle, malaxe une poignée de riz, et en fait une boule
quȇil avale illico. Puis, il sȇassoit sur un banc en ciment, au
bord dȇune table issue du même matériau, dont les couȬ
leurs vives se sont estompées. Noï, qui a baissé le son de sa
musique, lȇair dépité, vient le rejoindre, un verre dȇeau à la
main.
Sombat dépose sur cette table un grand bol de soupe de
poisson, et invite sa fille à venir dîner. Elle lui sert un petit
bol de soupe, que celleȬci va consommer seule après s’être
assise en tailleur dans un fauteuil de bois. Les deux frères
se servent à la cuillère dans le grand bol partagé, et manȬ
gent des boulettes de riz quȇils trempent auparavant dans
une sauce pimentée. Sombat saisit la lampe torche et la
marmite de soupe, puis se dirige vers le fond du jardin.
Elle traverse une pépinière, où la hauteur des arbustes
plantés dans des pots atteint la taille d’une femme. Les
feuilles dissimulent sa présence. Louisa enlève les arêtes
d’un morceau de poisson et suit d’un œil inquiet la lueur
intermittente de la lampe torche qui s’éloigne peu à peu
dans les feuillages. Sa mère approche d’une aire défrichée,
où subsistent quelques manguiers malingres et de grosses
touffes de citronnelle. Elle évite avec précaution les orȬ
nières pour ne pas y chuter avec la marmite de soupe.
Sa lampe éclaire droit devant. Le faisceau reflète un
scintillement métallique. Une barre d’acier réfléchit la luȬ
mière, manifestant ainsi une présence insolite au sein de

21

l’environnement végétal. Un vaisseau spatial auraitȬil
atterri dans le jardin ? Ses quatre pieds semblent posés sur
le sol. Sombat ne relève pas la lampe torche vers le haut
pour identifier l’engin. CraintȬelle de renverser la marȬ
mite ? Plus simplement, elle semble accoutumée à la préȬ
sence de cette structure.
Dans la nuit sans lune, elle passe à quelques centimètres
des pieds métalliques, qui sont fichés au sol par des plots
de béton. Une garniture de fils de fer barbelé entoure les
poteaux et empêche les curieux de grimper sur la structure,
qui se termine en pointe, comme une tour en forme de fuȬ
sée. Le faîte du pylône est amarré à de grands câbles qui
disparaissent dans les ténèbres du ciel. Ces câbles conduiȬ
sent l’énergie électrique du Laos vers la Thaïlande.
Des éclats de voix rassurent Sombat dans ce trajet proȬ
pice à l’intervention de génies et fantômes, qu’une simple
lampe torche mal dirigée ne repousserait pas. Elle apȬ
proche d’une cabane de champ sur pilotis, où sont réunis
quelques hommes. Trois d’entre eux jouent aux cartes sur
le plancher ; deux sont assis sur la terre battue près d’un
feu ; un troisième, debout, répare un filet de pêche.
L’un des joueurs de cartes accueille la cuisinière avec un
verre de bière. En fait, c’est le verre collectif qui tourne
entre les convives de cette réunion nocturne. En général, ce
sont les femmes qui servent l’alcool, mais la situation est
inversée par le caractère exceptionnel de la soirée. Sombat
dépose la marmite sous les remerciements chaleureux, et
les deux autres joueurs vont y puiser quelques louches de
soupe de poisson, versées dans un grand bol commun.
Sombat goûte la bière, et s’extasie en contemplant le dos
de l’un des hommes assis à terre. Ce dos, très brun, est couȬ
vert de tatouages ésotériques bleutés. Un autre homme, acȬ
croupi, est penché auȬdessus du dos décoré. Il tient un

22

stylet et y dessine un nouveau tatouage. Fier de l’intérêt
suscité chez la femme en visite, le tatoué brandit un collier
où pendent diverses amulettes de métal. Les côtés de son
crâne sont rasés autour d’une touffe épaisse de cheveux
coupés en brosse, à la manière des anciens guerriers thaïsȬ
lao, comme ceux figurant sur les fresques du temple
Sisaket de Vientiane.
— Ces amulettes et ces tatouages me protégeront des
balles ennemies, assureȬtȬil.
— N’oublie pas aussi de prendre ton fusil pour riposter,
lui conseille en souriant l’homme qui a servi la bière.
— Ne te moque pas de lui, intervient Sombat, ces pouȬ
voirs sont bien réels au Laos. Les exemples sont trop nomȬ
breux pour être oubliés. Les Thaïlandais nous auraient enȬ
vahis s’ils n’en avaient pas eu peur.
Le long de la balustrade sont déposés quelques vieux
fusils d’assaut Kalachnikov rafistolés, prêts à servir et à
clouer l’ennemi au sol. Une ampoule de faible intensité, qui
attire les insectes volants kamikazes, éclaire la cabane sans
murs et au toit de paillote. Le tatoueur préfère officier à la
lueur du feu de camp, car la fumée chasse les moustiques
qui pourraient le perturber. Difficile en effet de gommer un
trait mal dessiné par un tatoueur !
Soudain, les gestes du tatoueur se figent, les regards des
convives se crispent, l’un d’entre eux saisit son arme, et
lance un « Qui va là ? » avec fermeté. Une lumière danse
entre les diguettes des rizières proches. Le promeneur du
soir s’identifie : « Sithong ! Chef de village ! ». Il continue à
s’avancer vers la cabane. Seule la vue de son visage rassure
les hommes en faction, car un usurpateur aurait pu s’apȬ
procher subrepticement, tirer sur les miliciens et endomȬ
mager le pylône électrique.
A la vue du verre de bière, Sithong les met en garde :

23

— Ne vous soûlez pas ce soir ! L’ennemi vous entendra
et vous décimera comme des fourmis sur un sol cimenté.
Dans le même temps, il remercie Sombat de nourrir ses
troupes et de leur fournir de l’éclairage au moyen d’un
long fil électrique raccordé à son réseau personnel.
— Je vous rappelle que nous sommes ici pour protéger
la ligne électrique et surveiller les abords du village. Le
pays accueille des délégations étrangères, il faut éviter les
ennuis. L’ennemi cherche à semer la confusion et à mettre
l’État laotien en défaut. Tous les villages de la région doiȬ
vent participer à cet effort. J’ai donc dû réquisitionner
d’autres villageois pour renforcer la milice. Le pylône a été
planté dans le jardin de Madame Sombat, qui est situé à la
lisière de la forêt et ouvre le champ de vision sur les riȬ
zières. D’ici, nous pouvons surveiller la ligne électrique.
— Je sais, mais j’ai de la chance : le pylône aurait pu être
construit sur ma maison. Ils l’auraient alors démolie. J’auȬ
rais tout perdu, comme certains malchanceux, complète
Sombat d’un ton neutre, les yeux dans le vide, comme si
elle pressentait une nouvelle catastrophe.
Un matin, Sombat s’est réveillée en découvrant des ouȬ
vriers et un pylône au milieu de son jardin. Elle n’avait pas
été prévenue de cette incursion. Elle aurait au moins souȬ
haité que la compagnie lui accorde un rabais sur ses facȬ
tures d’électricité en échange des salades qu’elle ne peut
plus cultiver et des arbres fruitiers abattus sous les câbles.
Et surtout, le paysage de campagne, qu’elle admire chaque
soir de son perron, est désormais barré par cette hideuse
tour d’acier. Enfin, le prix de sa propriété s’est effondré
avec cette verrue au milieu du jardin.
— C’est la rançon à payer pour le développement du
pays. Chacun doit y contribuer, conclut le chef de village.

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