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Ani Croche, volume 2

De
364 pages
Ani Croche voudrait bien être traitée en adulte. Normal, puisque à ses yeux elle n’a plus rien d’une enfant !
Au fil des jours, elle noircit les pages de son journal intime de tendres confidences et nous rend témoins de ses
sentiments devant les différents événements de sa vie : le divorce de ses parents, les relations pas toujours
faciles avec ses amis, ses premières amours… Sensible, débrouillarde, passionnée, à la fois tendre et rebelle, Ani
Croche nous en fait voir de toutes les couleurs.
Contient les livres suivants: Pauvre Ani Croche ! / Le cent pour cent d’Ani Croche / De tout coeur, Ani Croche / Bonne année, Ani Croche
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Bertrand Gauthier
adulte ?
ani !
contient
quatre
romans
Enfant ?
2Bertrand Gauthier
ANI CROCHE
Volume 2
Illustrations
de Gérard FrischeteauGroupe d’édition la courte échelle inc.
Division la courte échelle
4388, rue Saint-Denis, bureau 315
Montréal (Québec) H2J 2L1
www.courteechelle.com
Direction artistique : Jean-François Lejeune
Conception de la couverture : Sara Bourgoin
Conception graphique de l’intérieur : Sophie Lemire
Version numérique : Catherine Charbonneau
erDépôt légal, 1 trimestre 2010
Bibliothèque nationale du Québec
Copyright © 2010 la courte échelle
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction en tout ou en partie
sous toute forme.
Le Groupe d’édition la courte échelle reconnaît l’aide fnancière du
gouvernement du Canada pour ses activités d’édition. Le Groupe d’édition
la courte échelle est aussi inscrit au programme de subvention globale du
Conseil des arts du Canada et reçoit l’appui du gouvernement du Québec
par l’intermédiaire de la SODEC.
Le Groupe d’édition la courte échelle bénéfcie également du Programme de
crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC — du gouvernement
du Québec.

Données de catalogage disponibles sur le site de Bibliothèque et
Archives nationales du Québec
Gauthier, Bertrand
Ani Croche
ISBN 978-2-89651-340-6 (version imprimée)
ISBN 978-2-89695-784-2 (PDF)Bertrand Gauthier
Bertrand Gauthier est un adepte de la bonne forme physique :
il marche au grand air et fait du vélo. Il aime aussi aller au cinéma,
au théâtre et découvrir ce qui est nouveau. Mais par-dessus tout,
Bertrand Gauthier est un grand amateur d’histoires, de toutes les
histoires : amusantes, étonnantes, effrayantes ou émouvantes. Il aime
en lire et il en a lui-même écrit beaucoup. C’est cette passion qui l’a
poussé à créer les éditions de la courte échelle.
Gérard Frischeteau abandonnant toutes les deux dans le
placard?
Gérard Frischeteau raffole de Tintin et des aventuriers voyageurs.
Mes deux commérettes pourraient-ellesNé en France, il vit au Québec depuis plus de trente ans. Là, il profite
se calmer? Por el momento, je n’ai pas l’in-de la nature, qu’il explore à pied ou en kayak. Mais peut-être plus
entention de m’embarquer pour où que cecore que la nature, Gérard est fou de... son chat. Et son chat l’inspire!
soit. Ce n’est donc pas un hasard s’il a illustré plusieurs livres sur les
Sur ma belle planète bleue, la journéeanimaux et réalisé des films d’animation sur la flore et la faune.
s’annonce ensoleillée. Mes patins à roues
alignées sont là, frétillants d’impatience.
Une balade jusqu’à la fontaine des folles
éternités? Qui peut refuser une telle
invitation?
Sûrement pas la chouchounette
préférée du petit roi. Ni la groupinette ailée de
Robin Dutonnerre!
À nous deux, la vie!Du même auteur à la courte échelle
Collection Albums Hors collection Roman Jeunesse
Série Zunik : Série Ani Croche :
Je suis Zunik Ani Croche, volume 1
Le championnat
Le chouchou Hors collection Premier Roman
La surprise Série Les jumeaux Bulle :
Le wawazonzon Les jumeaux Bulle, volume 1
La pleine lune
Le spectacle
Le dragon
Le rendez-vous
Le grand magicien
Série Il était une fois :
La princesse qui voulait choisir son prince
Collection Premier Roman
Adrien n’est pas un chameau
Série Les jumeaux Bulle :
Pas fous, les jumeaux !
Le blabla des jumeaux
Abracadabra, les jumeaux sont là !
À vos pinceaux, les jumeaux !
La, si, do, place aux jumeaux !
Silence, les jumeaux tournent
Collection Ado
Série Sébastien Letendre :
La course à l’amour
Une chanson pour Gabriella
Collection Roman Jeunesse
Série Ani Croche :
Ani Croche
Le journal intime d’Ani Croche
La revanche d’Ani Croche
Pauvre Ani Croche !
Le cent pour cent d’Ani Croche
De tout cœur, Ani Croche
Bonne année, oche
Série Mélanie Lapierre :
Panique au cimetière
Les griffes de la pleine lune
Les ténèbres piégéesAni Croche voyage !
Ani Croche a des fans dans plusieurs pays du monde. On peut lire
les romans de la série en espagnol, en grec et en chinois.
Des honneurs pour Bertrand Gauthier, auteur de la
série
• Prix de littérature jeunesse Claude-Aubry (2002)
• Prix Fleury-Mesplet (pour son apport exceptionnel à l’édition
québécoise) (1995)
• Médaille de la Culture française, remise par l’Association de la
Renaissance française (1996)
• Prix d’excellence de l’Association des consommateurs du Québec
pour Le dragon, série Zunik (1992)
• Premier prix, Palmarès des clubs de lecture Livromagie pour La
revanche d’Ani Croche (1989)
• Prix Alvine-Bélisle, meilleur livre jeunesse de l’année, pour Je suis
Zunik (1985)
• Prix Québec/Wallonie-Bruxelles de littérature de jeunesse pour Je
suis Zunik (1985)
• Prix du Conseil des Arts du Canada, meilleur livre jeunesse de
l’année, pour Hébert Luée (1980)Pauvre
Ani Croche !11
Chapitre I
Les ruines
Devant moi, ma mère est là, souriante
et heureuse.
En un mot, épanouie.
Elle vient de m'annoncer, comme si de
rien n'était, qu'elle s'envolera bientôt pour
l'Europe. Pour la Grèce, plus précisément.
Elle s'en va visiter des monuments très
anciens, des débris de colonnes qui arri­
vent encore bien péniblement à se tenir
debout. Je ne vois pas vraiment l'intérêt
de m'abandonner pour aller s'exciter
devant des vieilles roches.
C'est pourtant ma triste réalité.
Lise, ma mère, préfère des ruines à sa
fille. Des vieux cailloux sûrement pleins
d'histoire, je veux bien l'admettre. Néan­
moins ils sont sans vie.
Elle me quitte pour un mois.
Oui, un long mois.
Mais ce qui m'étonne le plus, là­
dedans, c'est que ma mère est convaincue Pauvre Ani Croche !
d'avoir totalement raison d'agir ainsi.
Elle prétend être dans son droit. J'ai beau
lui expliquer, elle ne comprend rien.
- Maman, tu m'avais pourtant pro­
mis que tu ne m'abandonnerais jamais.
Quand on vient à peine de fêter ses onze
ans, on a besoin que sa mère soit là. Tu
as dû oublier que j'étais encore trop
jeune pour être ainsi abandonnée.
- Voyons, Ani, mais je ne t'aban­
donne pas, je ne fais que partir en voyage
un mots ...
Là, je reconnais bien Lise, ma mère.
Elle a toujours été très habile pour se
servir des mots à son avantage. À mon
avis, abandonner quelqu'un ou partir en
voyage sans cette personne, c'est exacte­
ment pareil. Mais pas pour ma mère.
Même s'ils me font mal, les propos de
Lise sont clairs.
Rapidement, je télégraphie à mon
cerveau le message maternel.
À mon enfant,
Mon droit de voyager passe
avant le devoir de prendre
soin de toi.
Ta mère
12Pauvre Ani Croche !
13
J'ai beau me débattre, je ne peux rien
y faire. Ma chère mère va bientôt s 'envo­
ler vers ses ruines.
- Mon billet est acheté, tout est or­
ganisé. Je pars dans quinze jours.
- Tu aurais pu m'en parler avant?
Franchement, maman, tu me traites en
vrai bébé. Et moi, là-dedans, qu'est-ce
que je vais devenir? As-tu au moins pensé
à ta fille?
- Tu n'as pas à t'inquiéter, Ani, tout
est arrangé. Ton père a d'ailleurs bien
hâte de s'occuper de toi pendant un mois
complet.
- C'est exactement ce que je pen­
sais, je suis la dernière des dernières de
tes préoccupations! Mon père? S'occuper
de moi? La belle affaire! Tu sais que
je suis le moindre de ses soucis depuis
qu'Élisabeth est dans «son» décor. Je t'ai
pourtant déjà expliqué tout ça .. .
- Ani, tu exagères encore .. .
- Maman, tu veux vraiment me dire
que tu me jettes dans les griffes de la
despotique Élisabeth Principale pour tout
un mois. Et je devrais te sauter au cou, je
suppose. Et crier de joie comme si je ve­
nais de gagner le gros lot. De nous deux, maman, tu sauras que ce n'est vraiment
pas moi qui exagère le plus ...
- Assez, Ani, j'en ai assez. Tu vas te
calmer et arrêter ton chantage tout de
suite.
Avec ma mère, c'est toujours pareil.
Quand la vérité la choque, elle m'accuse
alors de faire du chantage.
Solution plutôt facile, Lise.
Mais efficace.
- Ça fait onze ans, Ani, que je m 'oc­
cupe PRINCIPALEMENT de toi du
mieux que je peux. Je dis bien PRINCI­
PALEMENT. Cet été, je m'occupe donc de moi et je m'en­
vole pour la Grèce.
Je n'ose croire ce que j'entends.
Néanmoins, ma mère continue de plus
belle.
- Je dis bien PRINCIPALEMENT de
moi en majuscules. Cette fois, personne
ne me coupera les ailes. Et pas plus toi
qu'une autre, ma chère Ani. J'ai besoin
de ce voyage, je veux le faire et je vais le
faire.
Incroyable mais vrai.
Ma pauvre mère qui se prend tout à
coup pour un oiseau et elle va s'envoler
Pauvre Ani Croche !
14Pauvre Ani Croche !Pauvre Ani Croche !
pour l'Europe. Drôle d'oiseau migrateur!
En plus, elle ose me dire: «Cet été, je
m'occupe donc PRINCIPALEMENT de
moi. »
Il n'y a vraiment rien à son épreuve.
J'aime mieux me retirer dans ma
chambre pour passer ma colère. Quand
ma mère ne veut rien comprendre, c'est
inutile d'essayer de lui parler.
Toi, ma chère Olivia, ma poupée ché­
rie, ma grande confidente, ma meilleure
amie, ma toujours fidèle, écoute-moi.
Ma mère déforme tout, elle ne voit
plus les choses comme elles sont. Elle
passe son temps à s'occuper PRINCI­
PALEMENT et surtout d'elle. Et avec
toutes les majuscules du monde.
Moi, je passe toujours PRINCIPALE­
MENT en deuxième. Et souvent même
PRINCIPALEMENT en troisième. Bien
après la sangsue de François Ladiète, le
roi des collants.
Ma triste réalité, Olivia, c'est que dans
le coeur de ma mère, je suis moins
importante que toutes les vieilles pierres
de la terre.
Ma mère a-t-elle un coeur de mère ou
un coeur de pierre?
16Pauvre Ani Croche !
17
Je n'oserais pas répondre à cette ques­
tion.
Ça me ferait trop mal. 19
Chapitre II
Un dernier espoir
Il me reste un espoir.
Un mince espoir.
Mais tout de même, un espoir.
Demain, au début de la soirée, ma
mère doit s'envoler pour la Grèce. À
l'heure où la circulation automobile est
normalement à son comble. Elle pourrait
toujours rater son avion. Honnêtement,
c'est ce que je souhaite.
Je l'imagine emprisonnée dans un em­
bouteillage monstre causé par des travaux
ou par des voitures en panne. Durant de
longues heures.
Ainsi, finie la Grèce!
Ce serait bien fait pour elle.
Un avion raté, ça la ferait peut-être ré­
fléchir aux conséquences de ses gestes.
Les responsabilités d'une mère, ça
existe, n'en déplaise à la mienne. Le dic­
tionnaire est clair là-dessus. Le mot res­
ponsabilité signifie l'obligation de remplir une charge, un engagement. Plus précisé­
ment, l'obligation de s'occuper de sa
fille.
Quand les parents négligent de pren­
dre leurs responsabilités, de faire leurs
devoirs, les enfants devraient pouvoir les
garder en retenue. Pour que justice soit
rendue. Moi, à Lise, je lui ferais copier
cent fois le seul grand devoir d'une vraie
mère. Et ainsi, elle finirait peut-être par
le graver une fois pour toutes dans sa
mémoire.
Pauvre Ani Croche !
20Ta fille tu aimeras
par-dessus tout évidemment
et tous tes voyages tu feras
avec ta fille t'accompagnant.
Oui, oui, je souhaite que ma mère rate
son av10n.
Et puis, si elle finit par décoller, j'ai
peur que son avion tombe. Elle n'a pas
pensé à ça, ma mère, en s'occupant
PRINCIPALEMENT d'elle. Si son avion
s'écrase, je deviendrai orpheline.
Tout juste onze ans et déjà orpheline.
Pire, son avion pourrait être détourné
comme il y en a tant maintenant. Ma
mère au Liban aux mains des terroristes.
Ce n'est pas tellement loin du Liban, la
Grèce. Un petit détour forcé et Lise se
retrouve au pays des femmes au visage
voilé.
Si, au moins, je l'accompagnais.
J'aimerais mieux être avec elle le jour
où elle deviendra prisonnière des terro­
ristes. Je serais plus utile là-bas, à ses
côtés, qu'ici à me morfondre pour elle.
Tu n'as sûrement pas pensé à ça non
plus, ma chère maman. Ton épanouisse­
ment avant toute chose.
Pauvre Ani Croche !
21Pauvre Ani Croche !
Malheureusement pour moi et heu­
reusement pour ma mère, il n'y a pas
eu d'embouteillage monstre sur le chemin
de l'aéroport. À peine une circulation un
peu plus lente. Après tout, c'était l'heure
de pointe, au moment où il y a toujours
plus d'automobiles qu'en temps normal.
Mais rien de catastrophique comme je
l'aurais souhaité.
Trois heures avant le départ, on faisait
déjà la queue aux guichets de la compa­
gnie d'aviation. Là, on pouvait parler
d'un véritable embouteillage. Je n'arrive
pas à comprendre comment les gens font
pour transporter autant de bagages au
cours de leurs voyages.
Lise était tellement énervée qu'elle en
devenait énervante. Ses bagages, son
billet d'avion, son passeport, son argent,
sa réservation d'hôtel, son appareil photo,
son walkman, tout y passait. Même
qu'elle a répété trois fois de ne pas ou­
blier de nourrir le chat.
Mais rien pour moi.
Pas un mot.
Pas un geste.
Pas le moindre soupçon de souffrance
ou de peine.
22Pauvre Ani Croche !
Ma mère pourrait au moins faire sem­
blant d'avoir du remords d'abandonner
sa fille. Elle pourrait montrer son inquié­
tude, son regret de partir, son attachement.
Non, rien.
Moi, j'ai la gorge serrée, le coeur à
l'envers, les larmes aux yeux.
Moi, au moins, je suis émue.
Il faut dire qu'il y a beaucoup de gens
à l'aéroport qui sont venus saluer Lise avant son départ. Beaucoup trop de per­
sonnes sont là et distraient ma mère de
l'essentiel.
François Ladiète, entre autres.
Il me semble qu'il aurait pu se conten­
ter de lui faire ses adieux la veille du dé­
part. Ses derniers mamours, il aurait dû
les faire en privé au lieu de nous les in­
fliger.
Mais non!
La sangsue devait être présente à l' aé­
roport. S'il avait pu se cacher dans les
bagages de ma mère, je suis sûre qu'il
l'aurait fait et qu'il serait parti avec elle.
Nous devons donc tous subir ses adieux
touchants et qui n'en finissent plus à sa
très chère Lise, ma mère.
Franchement, Lise, tu mérites mieux
que ça, il me semble. J'espère qu'en
Grèce, tu réfléchiras bien et que ton
amour pour la sangsue de François La­
diète va tomber en ruine.
C'est à souhaiter.
Je le jure, ma mère n'a presque pas
pleuré. À peine quelques larmes de
crocodile. Et elle les a versées devant
François Ladiète. Pas devant moi.
Elle m'a embrassée, bien sûr. Elle m'a
Pauvre Ani Croche !
24Pauvre Ani Croche !
aussi serrée dans ses bras. Mais pas assez
longtemps. Et pas assez fort. Et sûrement
pas comme si j'étais sa fille.
Dans les bras de ma mère, je me sen­
tais comme n'importe qui. Quand une
mère quitte son enfant, elle devrait au
moins l'abandonner avec délicatesse et
sensibilité.
La vérité c'est qu'elle a passé moins
de temps à me serrer dans ses bras qu'à
se faire caresser dans les bras de Fran­
çois Ladiète. Au moins dix fois moins de
temps. L'affreuse sangsue était en pleine
forme.
Juste avant de nous quitter pour de
bon et de traverser les portes qui la me­
naient vers son avion, elle aurait pu se
retourner vers moi ... Elle pu au
moins verser quelques larmes à mon in­
tention ... J'aurais alors compris que j'étais
toujours sa fille chérie.
Mais non!
Rien.
Au contraire, d'un pas déterminé, je
l'ai vue foncer vers son avion. Sans se
retourner, elle a franchi l'ultime barrière.
Il était maintenant trop tard. Elle était bel
et bien partie. Elle m'avait abandonnée,
25Pauvre Ani Croche !Pauvre Ani Croche !
27
C'était fait.
Pour elle, le couloir de la liberté.
Pour moi, le tunnel de la peine.
MOI, je pleurais. je suis normale.
MOI, je suis sensible. j'aime ma mère.
MOI, je ne suis pas de celles qui ne
pensent qu'à elles PRINCIPALEMENT.
Depuis quelques instants déjà, je sen­
tais que François Ladiète cherchait mon
regard complice. De mon côté, je faisais
semblant que je ne le voyais pas, je
tout pour fuir son regard, je tentais de
l'ignorer. Lui aussi avait de la peine, ça
paraissait. Mais pas autant que moi. Et
puis, il n'était pas question que je m' oc­
cupe de lui.
Quand il vient à la maison, François
ne s'intéresse jamais à moi. Si je n'avais
pas déjà existé, il n'aurait sûrement pas
cherché à m'inventer. Lui, c'est sa Lise
d'amour qui le passionne. Sa seule et
unique Lise. Alors, je ne vois pas pour­
quoi je partagerais quoi que ce soit avec
lui. Et surtout pas ma peine.
Il s'est approché de moi, a posé sa
main sur mon épaule et m'a soufflé à l'oreille: «Toute une femme que tu as là
comme mère!»
Comme si je ne le savais pas, pauvre
sangsue de François Ladiète !
Mais moi, vois-tu, ce n'est pas une
femme que je veux comme mère, c'est
une mère que je veux mère. Et
n'oublie jamais, François Ladiète, que ta
Lise d'amour, c'est avant tout ma mère
chérie.
Maman, pourquoi m'abandonnes-tu
ainsi?
Dis-moi pourquoi, car je ne comprends
pas.
D'ailleurs, avant d'accorder un passe­
port à une mère, on devrait consulter
obligatoirement ses enfants. Ce sont eux
qui seraient chargés d'autoriser ou non les
déplacements. En consultation avec la
mère, bien sûr.
Ce serait plus juste ainsi.
Et moins douloureux pour les pauvres
enfants tristes d'avoir été abandonnés.
Pauvre Ani Croche !
28Chapitre III
Un malheur
ne vient jamais seul
Il y a maintenant quatre jours que
ma mère s'est bel et bien envolée pour la
Grèce. Quatre longs jours. Le lendemain
de son départ, elle nous a téléphoné. Pour
nous, c'était le matin, pour elle, le milieu
de l'après-midi. Le décalage horaire. Six
heures de différence, je crois. Depuis,
plus rien, nous n'existons plus.
Envolé, le bel oiseau.
Sûrement qu'elle se fait dorer au soleil,
entre deux visites de ruines.
La chanceuse!
Pour le soleil, pas pour les ruines.
Depuis son départ, tel qu 'entendu,
j'habite avec mon père. Façon de parler.
Oui, physiquement, je mange et je couche
à l'appartement de René. Mais lui et moi
avons constamment une colocataire.
Dès la première heure de mon arrivée,
Élisabeth Principale était déjà dans les
parages. Elle ne cohabite pas avec mon
31Pauvre Ani Croche !
père, elle tient à s'en vanter. Mais je ne
vois pas très bien la différence. Qu'est-ce
que ça donne d'avoir son propre apparte­
ment si l'on n'y va jamais?
Non, j'exagère.
À peine.
Elle se rend tout de même quelquefois
à son appartement, le temps d'aller chan­
ger de vêtements. Nécessité et odeurs
obligent.
Mais pour dormir, elle dit préférer le
lit douillet de mon père au sien. À la voir
agir, ce n'est pas seulement le lit douillet
qu'elle préfère, c'est tout l'appartement.
Après-demain, on doit partir à la mer.
Deux semaines sur les belles plages
du Nord-Est des États-Unis. Mon père,
Élisabeth et moi. J'ai invité mon amie
Myriam à nous accompagner. Malheu­
reusement, elle ne pouvait pas.
Élisabeth a bien cherché à me consoler.
- J'ai hâte, Ani, de passer deux
belles semaines avec toi au bord de la
mer. Pour nous deux, ce sera l'occasion
rêvée de se parler un peu plus. On ne se
voit pas beaucoup au cours de l'année.
Alors, on va profiter au moins des va­
cances pour mieux se connaître.
32Pauvre Ani Croche !
33
Sacrée Élisabeth!
Elle ne me demande pas si ça m'inté­
resse de parler un peu plus. Au contraire,
elle suppose sûrement que ça va me pas­
sionner. Moi, ce que je pense et ce que
j'ai le goût de faire, c'est sans importance.
Manie très répandue chez les adultes:
ils organisent tout, et nous suivons sans
dire un mot. Après tout, il faut admettre
que les adultes savent toujours ce qui est
bon pour nous, les jeunes. La belle et
grande illusion!
De toute façon, je considère que je
vois bien assez souvent Élisabeth Princi­
pale. Et que je la connais suffisamment.
Une fin de semaine sur deux, c'est large­
ment suffisant. Surtout que durant ces
deux jours-là, je dois aussi trouver le
moyen de me rapprocher de mon père.
- Et puis, ne t'inquiète pas, Ani, ce
n'est pas grave que Myriam ne puisse
pas nous accompagner. Sur la plage, tu
verras, tu vas te faire sûrement des tas
' . h' h! d d' . d am ... a . a .... es tas amies.
Le grain de sel d'Élisabeth.
Sa minute humoristique.
En tant que professeure de langues, elle
se doit de démontrer de temps en temps Pauvre Ani Croche !
qu'elle sait jouer avec les mots. Comme
d'habitude, René l'a trouvée drôle.
Je voudrais bien la voir, la grande hu­
moriste, sur la plage à se chercher des tas
d'amis. Elle peut se considérer chanceuse,
Élisabeth, d'avoir mis la griffe sur mon
père. Avec son mauvais caractère, elle au­
rait à longer la plage très souvent et fort
longtemps avant de dénicher un autre
ami de la trempe de René.
La plage!
Je pensais déjà à la mer. À la mer sa­
lée et froide, au soleil, au sable chaud, aux
cerfs-volants. Le beau grand terrain de
34Pauvre Ani Croche !
jeux près del 'immensité salée.
Mon père me ramène à la réalité.
Notre inséparable trio n'est pas encore
vraiment au bord de la mer. Tous les
trois, on regarde la télé.
- De toute façon, Ani, l'an prochain,
nous serons sûrement quatre au bord de
la mer, dit alors mon père que j'écoute
dis traitement.
- On pourrait se faire accompagner
de Nadine, continue Élisabeth.
- Ou d'Alexandre, ajoute mon père.
- Ou des deux à la fois, on ne sait
jamais, complète Élisabeth en souriant.
Je ne comprends pas très bien ce qui
leur arrive. Je ne connais ni Alexandre, ni
Nadine. Ils ont pourtant réussi à piquer
ma curiosité.
- Qu'est-ce que tu dirais, ma belle
Ani, d'avoir un petit frère? lance alors
mon père.
Sur le coup, je ne comprends pas du
tout où il veut en venir.
- Un quoi?
- Oui, un charmant petit frère ou une
charmante petite soeur. Ou les deux en
même temps. Ce n'est pas nous qui déci­
dons.
35Pauvre Ani Croche !
Je crois que je commence à comprendre
en voyant l'air épanoui de mon père et
de son Élisabeth. Elle le prend alors
par le cou. Tous les deux me sourient. Un
vrai beau couple qui va fonder une belle
petite famille.
Sans moi.
- Oui, depuis quelque temps, Élisa­
beth et moi, on essaie de faire un enfant.
Souhaite-nous bonne chance, Ani. Bien­
tôt peut-être, nous aurons de la compa­
gnie. Et toi aussi.
Le coup de massue.
La douche froide et beaucoup plus
froide que toutes les eaux salées de tou­
tes les mers froides du monde.
L'immense coup de massue.
- Tu n'as pas l'air contente, Ani?
continue mon père. C'est sûrement la
surprise qui te fait réagir ainsi.
L'air contente? La surprise? Pauvre
papa, tu ne comprendras jamais rien!
J'aime mieux me retirer dans ma
chambre.
Olivia, tu aurais dû entendre ça. Je
m'en souviendrai longtemps du mois de
juillet de mes onze ans.
Imagine-toi donc que mon père, qui
36RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 59
Chapitre V
Un transfuge
sous haute surveillance
Quel soulagement de quitter le parc
D’Iberville-Marquette! Avec un sapin de
Noël bien fourni, glissé dans le coffre de
l’auto.
En route vers la maison, le coeur en
fête, mon père ne cesse de fredonner. La
rengaine de la petite chèvre à
barbichette? Ce serait trop beau. Il chantonne
plutôt la fricassée matamorienne des
éperlans calcinés et du pâté chinois
réchauffé.
— Est-ce que tu connais ces Méchants
Matamores? s’informe mon père.
— Comme ci, comme ça.
Par cette réponse évasive, je cherche à
noyer le poisson. Mais noyer un poisson
de la taille d’un brutannosaure n’est pas
chose facile.
— Ai-je bien compris qu’on parlait
d’une Ani? continue mon père qui ne veut
noyer ni le poisson ni le brutannosaure.
59329RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 60
Bonne année, Ani Croche
—On parlait d’une Lili, papa, pas
d’une Ani.
— Oui, oui, je sais, au début de la
chanson, c’était une Lili. Mais, au dernier
couplet, il me semble que cette Lili était
devenue une Ani.
Manque de veine, mon père a tout
entendu. Pire: de son oeil de lynx, il a tout
vu.
— À un moment donné, j’ai même cru
apercevoir le batteur du groupe qui te
faisait un clin d’oeil.RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 61
Bonne année, Ani Croche
L’important, c’est de garder mon
sangfroid. Mais pour clore le sujet, que
répondre à mon père?
— Tu as vraiment trop d’imagination,
mon petit papouneau au nez rouge.
Ouf, l’auto vient de s’arrêter devant la
maison. Le temps de ce soupir de
soulagement, j’ouvre la portière et me dirige
vers le coffre arrière.
Merci, sapin, de me sortir du pétrin.
À tout le moins, de me faire profiter
d’un sursis.
— J’ai fait le ménage, ne répandez pas
d’aiguilles par terre, nous crie Élisabeth,
dès notre arrivée.
Pendant qu’elle déverse ses ordres, la
reine mère nourrit le plus petit de ses
sujets. Pour mon père, la scène est
attendrissante. À mes yeux, ce spectacle est
désolant.
Avec toute l’huile d’olive que la reine
mère a avalée, son lait maternel a
sûrement un arrière-goût bizarre. Pour vérifier
la qualité du produit, il ne faut pas
compter sur moi.
Mais je dois rester vigilante, mon pauvre
CéDé pourrait virer à l’olivâtre. Je ne serais
pas étonnée qu’il développe une allergie
61331RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 62
Bonne année, Ani Croche
au lait d’olive. Qui s’ajouterait à l’aversion
légitime qu’il éprouve déjà à l’égard de sa
reine mère.
— Vous en avez mis du temps, nous
lance Élisabeth. Est-ce qu’on se rendait
dans le Grand Nord pour abattre les
épinettes à mesure qu’on les vendait?
Mon père est dans une forme
resplendissante. Au lieu de répliquer à cet
humour douteux, il se met à chanter une
mélodie de circonstance.
— Que veux-tu, ma douce chérie, c’est
comme ça que ça se passe dans le temps
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Bonne année, Ani Croche
des fêtes, c’est comme ça que ça se passe
dans le temps du jour de l’An.
À la fin de sa performance, René
s’approche d’Élisabeth et tente de la bécoter.
Elle le repousse, prétextant qu’elle ne peut
pas faire deux choses à la fois.
— On a assez perdu de temps, précise
mon père à mon intention. Si on veut finir
avant le réveillon, il faut se mettre au
boulot.
Je suis la fée des étoiles qui obéit aux
ordres de son barbe à papa de Noël. Que
la marâtre Élisabeth se le tienne pour dit,
mon père et moi sommes redevenus des
complices. Les plus grands complices du
pôle Nord. Nous formons une équipe du
tonnerre et allons le prouver sur-le-champ.
Et même si notre arbre est une épinette,
je continuerai à le traiter de sapin. Il n’est
pas question qu’une épinette de Noël
vienne gâcher l’esprit de la fête.
Foi de la mère Dondaine et du père
Télésphore.
Y’avait un beau sapin,
Qui allait s’illuminer,
Sapin, sapinette,
Sapinons, sapinez...
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Bonne année, Ani CrocheRJ117_int 11/07/05 15:26 Page 65
Bonne année, Ani Croche
Dans un coin du salon, René s’assure
que l’arbre est solidement ancré dans son
pied. Sur la table, je fais un inventaire
rapide de ce qu’on pourra y suspendre. Tous
les accessoires y sont, sauf une bonbonne
de neige artificielle.
— On manque de neige, papa.
— Ce n’est pas grave, on ira en acheter
plus tard. De toute façon, on saupoudre la
neige quand tout le reste est en place.
Pour l’instant, ma petite chérie, étalons
une première section d’ampoules.
Sous l’oeil inquisiteur d’Élisabeth, mon
père et sa petite chérie se mettent à la
tâche. Je m’en doutais et j’en ai la
confirmation: la reine mère, contrairement à ce
qu’elle prétend, peut se concentrer sur deux
choses à la fois. Soit, dans ce cas-ci,
nourrir l’enfant de mon père et nous surveiller.
Tâche accomplie, je branche.
Malheur, rien ne s’allume.
— Avez-vous vérifié si les ampoules
étaient toutes en bon état? Ces systèmes
clignotants sont impitoyables: si une seule
ampoule est défectueuse, aucune ne
fonctionne.
— Avant de les installer, c’est vrai que
j’ai oublié de les tester, répond mon père.
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Bonne année, Ani Croche
— De toute manière, si vous voulez
mon avis, vous auriez été forcés de tout
reprendre du début.
De quoi se mêle la reine mère? À ce
que je sache, aucun de ses sujets ne lui a
demandé son opinion. Au lieu de
demeurer une spectatrice discrète, l’olivâtre
marâtre en rajoute.
— Toutes vos ampoules sont dans un
petit tas. Aussitôt allumée, cette partie de
l’arbre sera suréclairée, pendant que le reste
de l’épinette baignera dans la noirceur.
— Élisabeth, nous avons quatre
sections d’ampoules à disposer et des
dizaines de boules à mettre en place, riposte
René. En cours de route, on verra à tout
rééquilibrer.
— Ce n’est pas parce que je suis
occupée à nourrir mon enfant que je ne devrais
pas avoir mon mot à dire.
Autour de l’arbre, la tension monte. Ne
voulant pas déclencher un feu de forêt,
mon père s’efforce de garder son calme.
Je l’admire de réussir là où j’échoue à
répétition.
— Puisque je te dis que j’ai un plan
d’ensemble, ma chérie. Je sais, je ne suis
pas le bricoleur dont tu as toujours rêvé.
66 336RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 67
Bonne année, Ani Croche
Mais pour une fois, tu pourrais me faire
confiance.
— René, ne me dis pas qu’on peut
corriger une erreur en en commettant une autre.
— S’il te plaît, Élisab...
— Mon raisonnement est sans faille: si
les premières ampoules sont disposées au
bon endroit, les suivantes seront faciles à
placer. J’espère que tu n’es pas en
désaccord avec ça?
Faisant mine de ne pas avoir entendu,
mon père ne répond pas à cette dernière
question. Confrontée au silence,
l’infaillible offensée ne tarde pas à exploser.
— Puisque toi et ta fille ne voulez rien
comprendre, décorez-la sans moi, votre
épinette de Noël. Mais veuillez
m’excuser, je préfère ne pas assister à ce gâchis.
Et vlan, la boudeuse fonce vers sa
chambre.
Emmenant avec elle le petit CéDé qui
se met à hurler.
Devant cette mutinerie, comment réagit
mon père? Il suit la marâtre et son otage,
m’abandonnant telle une dinde devant le
sapin-épinette de Noël.
Par tous les moyens, mon père cherche à
éviter que cet orage subit ne se transforme
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Bonne année, Ani Croche
en déluge incontrôlable. Parviendra-t-il à
conjurer l’hécatombe?
Peu importe le résultat, une chose
demeure: la patience d’ange de mon petit
papa Noël sera mise à rude épreuve par la
sorcière des étoiles.
Allez, bon courage, Papa Paratonnerre!
***
Pendant que mon paratonnerre de père
est en mission périlleuse, je m’allonge
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Bonne année, Ani Croche
près du sapin toujours dénudé. Je l’admets
sans détour, je me réjouis de la tournure
des événements.
Entre René et son Élisabeth, la rupture
m’apparaît inévitable. Quand la despotique
marâtre se montre sous son VRAI jour, ça
ne fait qu’illustrer à mon père pourquoi il
doit la quitter.
Du moins, j’ose l’espérer.
Finalement, René revient au salon. La
boudeuse a réussi, mon père a perdu son
entrain.
— On finira de décorer l’arbre plus
tard, m’annonce-t-il d’un ton laconique.
— Compte sur moi, papa. Le moment
venu, je serai fidèle à mon poste.
Le lendemain de la crise de nerfs de la
reine mère, je fais la grasse matinée. Vers
midi, mon père vient me réveiller, le
téléphone dans les mains.
— C’est ton amie Myriam, veux-tu lui
parler?
Deux heures plus tard, Myriam, sa mère
et moi nous dirigeons vers les grands
magasins du centre-ville. Mon père m’a
confié une mission de première
importance: acheter une bonbonne de neige
artificielle.
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Bonne année, Ani Croche
Quand je reviens, à la fin d’un
aprèsmidi d’enfer dans les magasins, je suis
fourbue. Totalement fourbue mais
déterminée à reprendre la décoration du sapin.
Arrivée au salon, je reçois un accueil
chaleureux. Blottis l’un contre l’autre,
mon père et Élisabeth me sourient. Selon
toute apparence, les tourtereaux se sont
réconciliés. En vérité, la boudeuse
tourterelle a encore fait plier l’échine à mon
père.
De toute évidence et contre toute
logique, le chéri aime sa chérie encore plus
qu’hier. Et moins que demain, mais ça
reste à démontrer.
Sous mes yeux, il y a plus indécent que
la manifestation de cet amour. En effet,
comment se fait-il que le sapin-épinette
brille de toutes ses ampoules?
— Notre dondaine de laridaine d’arbre
de Noël attend que la fée des étoiles
déclenche une joyeuse tempête de neige, me
dit mon père en riant.
Non, papa, cette joyeuse tempête, je
refuse d’en être l’instigatrice. En aucun cas,
je ne serai la complice d’un traître.
La décoration du sapin de Noël, c’était
un projet de la fée des étoiles et de son
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Bonne année, Ani Croche
barbe à papa. Et non celui de l’inquisitrice
et de son fidèle serviteur.
Excuse-moi, papa-esclave, je ne devrais
pourtant pas t’en vouloir. Me
pardonneras-tu d’avoir à nouveau oublié ta chère
devise? Oui, oui, celle qui tient ton coeur
soumis à l’abri de la moindre intempérie:
vaut mieux retraiter que de mener un
combat perdu d’avance.
Pourquoi suis-je aussi naïve?
Sûrement à cause de cet espoir tenace
qui me colle à la peau. Que veux-tu, papa,
je ne cesse de croire qu’un miracle est
encore possible.
Qu’un de ces jours prochains, ta relation
sera emportée par un violent raz-de-marée.
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Bonne année, Ani CrocheRJ117_int 11/07/05 15:26 Page 73
Bonne année, Ani Croche
Et que le même soir, la nôtre prendra son
envol jusqu’aux étoiles.
Radieuse, évaluant l’étendue des
dégâts, l’olivâtre marâtre me fixe dans les
yeux, un sourire aux confins de ses lèvres.
Tout compte fait, pourquoi ne
goûteraitelle pas à sa victoire? Pour la ixième fois,
ne vient-elle pas de me faire knock-outer
par mon père?
Quand le petit CéDé se met à crier, la
victorieuse lui offre son sein. Pour
l’innocent petit chéri, c’est l’heure de son lait
d’olive. Quant à la lutine trahie, elle court
se réfugier dans sa chambre.
Histoire de rugir sa rage.
Contre cette fugueuse de mère qui
abandonne sa fille en pleine tourmente.
Pour aller se lambader sous les palmiers et
les cocotiers, le corps collé-collé sur un
orang-outan.
Dégouttant autant que les chutes du
Niagara.
Maman, tu n’es pas une VRAIE mère.
Si tu l’étais, tu serais inondée de honte.
Et non de sueurs de lambadeuse.
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Chapitre VI
Bûche sucrée
et ragoût salé
D’abord, la bûche.
Pas celle sur laquelle mon père était
assis pendant que mon Méchant Matamore
favori se payait ma tête. Plutôt l’autre, la
sucrée, garnie d’un glaçage aux noisettes
qui sèche dans mon assiette.
Une idée de mon père de me traîner à
ce dîner de Noël dans la famille de
l’olivâtre paléontologue. L’activité principale
de la tribu Principale: à part boire,
manger et crier à tue-tête, scruter le petit
CéDé.
Une des soeurs d’Élisabeth soutient que
CéDé a le nez effilé du cousin Edmond.
La tante Églantine s’extasie parce qu’il a
les yeux perçants du vieil oncle Cléophas.
La grand-mère Arthémise affirme que
CéDé ressemble à s’y méprendre à sa
mère. Pour nous convaincre, elle fait
circuler une photo d’Élisabeth prise dans son
berceau.
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Bonne année, Ani Croche
Plus tôt dans la journée, j’avais essayé
de me soustraire à cette pénible
obligation.
— J’ai le goût de faire la grasse
matinée, papa.
En invoquant un argument aussi peu
convaincant, je ne pouvais espérer faire
flancher qui que ce soit. Surtout pas mon
père.
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Bonne année, Ani Croche
— C’est déjà grassement fait, Ani.
Allez, debout, on part dans une demi-heure.
Mais que pouvais-je dire à mon père
pour l’ébranler? Quel était l’argument
massue qui m’éviterait d’aller me jeter
dans la gueule de l’ennui?
— Mon petit papouneau, je viens
d’entreprendre la lecture d’un livre si
passionnant que je n’arrive pas à en décrocher.
En temps normal, ce motif devrait faire
fléchir tout parent responsable! Mais en
ce Noël frisquet et tout blanc, mon père
ne voit pas les choses du même oeil.
— Ma grande dévoreuse de mots aura
tout le reste de l’année pour lire, tranche
René en souriant. Aujourd’hui, Élisabeth
et moi tenons à ce que tu nous
accompagnes. Tu verras, tu ne t’ennuieras pas
une seule seconde.
Jamais je ne pourrai accuser mon père
de m’avoir menti. Comme il l’avait prévu,
en compagnie des Principale, je ne me
suis pas ennuyée une seule seconde, mais
quinze mille secondes. Et tout le temps
qu’a duré mon supplice, j’ai bayé aux
corneilles à chaque tic-tac de ma montre.
Le moment le plus excitant de cette
journée?
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Bonne année, Ani Croche
Quand je me suis envolée pour aller
retrouver le livre là où je l’avais abandonné.
À l’instant précis où l’héroïne, seule dans
sa chambre, se demande en hurlant si elle
pourra survivre à la disparition de sa mère.
Sept jours plus tard, l’héroïne du roman
s’est remise de l’évaporation de sa mère.
Moi, par contre, vais-je survivre à cette
première journée de la nouvelle année?
Enivrante pour les uns, assommante
pour les autres.
Après les Principale, c’est au tour des
Croche de faire manger, boire et swingner
la compagnie. Cette fois, je ne tente pas
de me dérober à mes obligations. De toute
manière, même si je cherchais à me
défiler, ce serait peine perdue.
Les paroles d’un vieux Papa
Paratonnerre résonnent dans ma tête: vaut mieux
retraiter que de s’épuiser à mener un
combat perdu d’avance. Retraiter chez ma
tante Irène, la soeur aînée de mon père,
n’est quand même pas l’apocalypse.
N’est-elle pas la spécialiste incontestée
du ragoût de boulettes, des tourtières et
des tartes au sucre? Chaque Premier de
l’an, c’est sans doute pour cette raison que
la famille insiste pour envahir sa maison.
78 348RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 79
Bonne année, Ani Croche
Un peu avant le repas, je subis un
affront de taille.
Ne voyant pas plus loin que le bout de
son nez, ma tante Irène m’assigne une
chaise à la table des enfants. Du coup, au
lieu de me considérer comme la cadette
des adultes, elle me condamne à être
l’aînée des bébés.
Sans l’avoir désiré, je suis promue
gardienne non rémunérée de la grouillante
progéniture. À titre de privilégiée, je dois
veiller à ce qu’on n’importune pas les
adultes, car ils ont des choses importantes
à se raconter.
Si ce manque de jugement n’est pas
corrigé, il risque d’assombrir le reste de
ma journée. Par chance, l’autre soeur de
mon père — ma tante Élodie, la plus fine,
la plus sensible et la seule qui m’écoute
— voit ce qui se passe.
C’est étonnant comme certains adultes,
qui n’ont jamais eu d’enfant, comprennent
bien les jeunes. Souvent mieux que la
majorité des parents.
Que la vie est souvent mal faite et les
gens bien mal assortis!
En ajoutant une chaise à sa gauche, ma
tante Élodie m’invite à prendre place à la
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Bonne année, Ani CrocheRJ117_int 11/07/05 15:26 Page 81
Bonne année, Ani Croche
table des grands. Le coeur léger, je fais
mes adieux à la bruyante marmaille.
Aux côtés des adultes, je peux enfin
exprimer mon point de vue. Sur quoi au
juste? Tout le monde parle en même temps,
personne n’écoute personne. La seule
manière de se faire entendre: s’époumoner
jusqu’à l’extinction de la voix.
Puisque aucune oreille ne se tend, cet
effort en vaut-il la peine?
Un fait est indéniable: l’oncle Arthur
aime mieux tendre ses lèvres que son
oreille. L’occasion faisant le larron, il
cherche à tout bout de champ à me faire la
bise. Comble de malheur, il est assis à
mes côtés.
Quand mes joues évitent ses lèvres, il
me rebat les oreilles avec son humour
préfabriqué. Des tas d’histoires salées
— crues, osées, grivoises, selon le
dictionnaire des synonymes — dont je dois
saisir les subtils sous-entendus. Sous peine
de me les faire radoter tant et aussi
longtemps que je n’éclate pas de rire.
À la longue, je n’en peux plus
d’entendre tous ces gens crier à tue-tête. Et
de subir les blagues de l’oncle Arthur
Beurk-Ouache. Dont l’haleine avinée en
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Bonne année, Ani Croche
fait un candidat idéal pour l’Opération
Nez Rouge.
Mes narines ont beau avoir la couenne
dure, elles ont leurs limites. Prétextant une
migraine, je quitte la table et me dirige
vers une chambre.
Un demi-mensonge et une demi-vérité.
La part de vérité: je souffrais le
martyre. Celle du pieux mensonge: pas à
cause d’une migraine, mais plutôt à cause
de violentes crampes au ventre.
Au moment où j’entre dans la chambre,
je me rends compte que mon oncle Arthur
Beurk-Ouache m’a suivie. Normal, il est
sur le chemin des toilettes.
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Bonne année, Ani Croche
— La prochaine fois, ma petite nièce
préférée, j’espère que tu sortiras le Méchant
Matamore de ton placard, me
marmonnet-il au passage. Entre nous, est-ce qu’il
embrasse aussi bien qu’il sait faire des clins
d’oeil?
Pour toute réponse, je m’enferme dans
la chambre.
Sur le lit, il y a des dizaines de
manteaux. Je n’hésite pas à les lancer par terre
et à les piétiner. Puis, la tête entre les
poings, je me jette sur le matelas en
sanglotant.RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 84
Bonne année, Ani Croche
Pourquoi mon père s’est-il ouvert la
trappe? Le fait-il exprès pour m’humilier?
En tout cas, René vient de gravir la plus
haute marche du podium des nono
sapiens.
Et crois-moi, papa, tu n’es pas près d’en
redescendre.RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 85
Bonne année, Ani Croche
Au panthéon des parents incompétents,
les miens occupent une place de choix. Un
couple idéal qu’il faut citer en exemple:
l’une a une roche à la place du coeur et
l’autre est incapable de tenir sa langue.
En songeant aux pétillants Tropiques,
j’olivâtre de rage.
Déjà bronzée, étendue sous les
palmiers, mon insensible mère trempe ses
lèvres dans une grenadine au lait de coco.
À la fin de cette épuisante journée, elle
va se lambader à la belle étoile. Moins
brillante mais plus chaude que l’étoile
Polaire.
Que la vie est injuste pour les
gardericolières condamnées à hurler pour qu’on
leur tende l’oreille!
Et non les lèvres ou la joue.
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Épilogue
Long cou
et petits pieds
Par la force des choses, j’ai repris le
collier.
Je suis redevenue une gardericolière
qui, faute d’être reconnue à sa juste
valeur, fréquente Le Repaire des Primates.
Cet endroit pollué où chaque jour est plus
long que la veille.
Et plus court que le lendemain.
Pour sa part, ma mère a fait un beau
voyage.
Idyllique, selon ce qu’elle ne cesse de
raconter.
Pour le prouver, depuis qu’elle est
revenue des Grenadines, elle danse sans
arrêt. L’autre soir, en regardant les
informations à la télé, elle se dandinait.
Pourtant, à voir défiler toutes ces tragédies
à l’écran, il n’y avait pas motif à
réjouissances.
À bien y penser, ce serait une bonne
chose si ma mère accouchait d’une petite
87357RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 88
Bonne année, Ani Croche
KaMé. Il lui serait plus difficile
d’abandonner un bébé naissant qu’une jeune fille
autonome. Au lieu d’aller se lambader au
milieu des Tropiques, elle serait forcée
d’agir en mère responsable.
Est-ce que le père de KaMé serait cet
orang-outan que ma mère s’imagine
aimer? Selon toute probabilité, oui. Un jour
ou l’autre, il faut accepter cette fatalité:
tous les terriens ont du brutannosaure dans
le sang.
88 358RJ117_int 11/07/05 15:26 Page 89
Bonne année, Ani Croche
Je suis à plaindre, nul doute dans mon
esprit. Mais pas autant que ces jeunes
filles africaines dont on emprisonne le cou
dans des colliers. Pour les rendre plus
attrayantes aux orangs-outans de leur
patelin.
Après quelques années de ce traitement,
leurs muscles deviennent atrophiés. Quand
elles veulent ramener leur cou à l’air libre,
les infortunées supportent péniblement le
poids de leur tête. Sous peine de souffrir
le martyre durant le reste de leur vie, elles
doivent conserver cette parure imposée.
Quel esclavagisme révoltant!
C’est sans parler de ces jeunes
Chinoises à qui on broyait les os des pieds.
Avant de les enrouler dans des bandelettes
et de les emprisonner dans de minuscules
souliers.
La raison? Leurs mignons petits pieds
leur permettaient de se dénicher plus
facilement un mari attentif et passionné. De
quoi révolter les Trépignantes
Noctambules Tropicales! Et les rendre encore plus
vindicatives, si cela est possible.
Quand il s’agit de torturer les femmes,
la barbarie brutannosaurienne n’a pas de
frontières. Dans la litanie des tortures, une
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Bonne année, Ani Croche
bonne nouvelle: l’ère des petits pieds est
révolue. Grâce à certains nono sapiens
ayant moins de Godzilla dans le sang que
la moyenne, cette pratique est désormais
interdite.
Devrait-on s’inquiéter pour les jeunes
Chinoises? Désormais condamnées à
conserver leurs grands pieds, comment
ferontelles pour séduire un mari potentiel?
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Bonne année, Ani Croche
Au lieu de vous tourmenter, copines des
antipodes, sachez ceci: une célibataire aux
grands pieds jouit plus de la vie qu’une
mariée atrophiée. Et cette autre chose:
pour masquer l’insoutenable odeur d’un
Nono Cromagnon, rien ne vaut le parfum
d’un canard mariné et rôti à point.
Puisque vous êtes déjà à table, un
dernier conseil: ne donnez pas l’occasion à
un panda crasseux de vous empoisonner
l’existence. Si vous ne pouvez pas le
sentir, invitez-le à retourner grignoter ses
pousses de bambou.
Sur ce, bon appétit et longue vie!
Et que vos pieds ne soient plus jamais
esclaves de leurs souliers.Ani Croche, volume 2
Table des matières
Pauvre Ani Croche !..........................................................9
Le cent pour cent d’Ani Croche.......................................99
De tout cœur, Ani Croche..............................................185
Bonne année, Ani Croche..............................................275Les classiques de la courte échelle
réédités sous forme de recueils
Premier Roman (à partir de 7 ans)
Série Clémentine (Chrystine Brouillet et Daniel Sylvestre)
Volume 1
Série Fred (Marie-Danielle Croteau et Bruno St-Aubin)
Volume 1
Série Adam Chevalier (Marie Décary et Steve Beshwaty)
Série Nazaire (Jasmine Dubé et Sylvie Daigle)
Série Les jumeaux Bulle (Bertrand Gauthier et Daniel Dumont)
Volume 1 et 2
Série Babouche (Gilles Gauthier et Pierre-André Derome)
Série Marcus (Gilles Gauthier et Pierre-André Derome)
Série Méli Mélo (Marie-Francine Hébert et Philippe Germain)
Série Sophie (Louise Leblanc et Marie-Louise Gay)
Volume 1, 2 et 3
FX Bellavance, (Jean Lemieux et Sophie Casson)
Volume 1
Série Pitchounette (Sylvie Massicotte et Daniel Sylvestre)
Série Marilou Polaire (Raymond Plante et Marie-Claude Favreau)
Volume 1 et 2
Roman jeunesse (à partir de 9 ans)
Série Rosalie (Ginette Anfousse et Marisol Sarrazin)
Volume 1, 2 et 3
Série Andréa-Maria et Arthur (Chrystine Brouillet et Nathalie Gagnon)
Volume 1 et 2
Série Catherine et Stéphanie (Chrystine Brouillet et Philippe Brochard)
Volume 1 et 2
Série Maxime (Denis Côté et Stéphane Poulin)
Volume 1 et 2
Série Notdog (Sylvie Desrosiers et Daniel Sylvestre)
Volume 1, 2, 3, 4, 5 et 6
Série Ani Croche (Bertrand Gauthier et Gérard Frischeteau)
Volume 1 et 2
Série Mélanie Lapierre (Bertrand Gauthier et Stéphane Jorisch)
Série Germain (Sylvain Meunier et Elisabeth Eudes-Pascal)
Série Pierre et Ahonque (Jean-Marie Poupart et Francis Back) 1, 2, 3, 4... Ani Croche en série !
Illustrations : Gérard frischeteau
www.courteechelle.com
Pauvre ani croche !
Le cent pour cent d’ani croche
de tout cœur, ani croche
bonne année, ani croche
Pas facile de grandir
dans un monde d’adultes !
Heureusement, Ani n’a pas
froid aux yeux. Parents, amis,
ennemis, amours : elle confie
tout à son journal intime.
Et malgré les vagues, elle vit
sa vie en restant elle-même :
sensible et passionnée.
Design graphique : Sara Bourgoin

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