C'est encore loin, la vie ?

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Réunis en un seul volume, voici deux témoignages dans lesquels Bernard Friot livre ses souvenirs d'adolescent mal dans sa peau, dans une écriture sobre et mélodieuse.


Publié le : jeudi 24 septembre 2015
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EAN13 : 9791023505801
Nombre de pages : 240
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couverture

UN DERNIER ÉTÉ



Pour Antoine

C’est un mensonge et c’est ma vérité.

J’ai ouvert la porte,

les ombres sont entrées, pâles, embrouillées.

Avec un peu d’encre, j’ai redessiné les contours,

et j’ai cherché les mots pour mettre les couleurs.

Je n’ai pas d’autres mots que ceux que je connais,

je ne sais plus qui me les a appris.

C’est un mensonge et c’est ma vérité.

Je laisse dire aussi,

je n’ai rien prévu, pas calculé.

Images brisées, impressions fragmentées,

je recompose une mémoire éclatée.

Traces légères, faible lumière,

l’écran est noir et blanc.

MARDI


Brumes matinales sur le Nord et la Bretagne. Températures en hausse.

Je ne sais pas où je suis. Le sommeil plombe mes paupières et le froid s’est glissé dans mon dos, sous ma chemise et mon pull.

« Réveille-toi », dit mon père.

Il me secoue, me tire par le bras. Il faut un effort immense pour me lever du banc de bois où j’ai somnolé. Mon frère Éric est carrément couché en chien de fusil sur les trois sacs à dos rassemblés côte à côte. Il est quelle heure ? Quatre heures vingt-cinq, dit l’horloge sur le quai. Pourtant, la petite gare est bondée ; des voyageurs en transit, comme nous, et un groupe d’enfants, une colonie de vacances, sûrement.

« Dépêchez-vous, le train arrive ! » dit Philippe, mon frère aîné.

Le train… Une vieille micheline jaune et rouge. Le crissement des freins donne mal au cœur. Bousculade des départs, on se pousse, on s’encombre, beaucoup de gestes inutiles, de paroles qui se perdent à peine proférées, et puis voilà, la petite troupe est installée sur deux banquettes face à face. Mon père, pantalon de toile et chemisette. Il n’a jamais froid, lui. Philippe, le visage criblé de taches de rousseur, un corps assuré d’ado bien développé. Éric, le numéro trois de la lignée, et son air toujours à côté, mi-renfrogné, mi-amusé. Il a pris les trois quarts de la banquette, allongé, la tête sur un sac, et j’ai ses pieds dans les côtes.

Je ne dis rien. Je préfère m’oublier, pardon, me faire oublier. Je traîne mon corps derrière moi, il me fatigue, étranger, boursouflé, incompréhensible. Quatorze ans depuis un mois, dit la carte d’identité glissée dans mon portefeuille. À peine dix ans – et des joues trop rondes, disent les miroirs quand je m’y regarde, rarement, très rarement. Voilà, ça, c’est moi, le numéro deux.

Louis, le numéro quatre, manque à l’appel. Il est là-bas, avec ma mère. Là-bas, c’est le village où habitent mes grands-parents maternels, et c’est là que l’on va, de train en train, de gare en gare, voyage absurde et chaotique commencé hier soir, brusquement, quand mon père est apparu dans le camp d’ados auquel je participais avec mes frères.

Le train nous secoue méchamment. Je n’arrive pas à dormir, je ne suis pas éveillé non plus. Entre deux, nauséeux, le cœur mal accroché monte et descend, la tête est lourde, nuages noirs et pensées vagues.

Je ne sais plus d’où je viens, où je vais. J’écoute la ritournelle des roues qui claquent sur les rails. Je voudrais que la nuit ne se termine jamais.

Mais elle s’effiloche, déjà, et laisse une lumière blanche, fadasse, envahir le compartiment. Le train ralentit, hoquette, s’arrête brusquement.

Encore un changement. Six heures à peine. J’agis mécaniquement, je m’accroche à la petite troupe. Le nouveau train ressemble à un train. Sièges en Skaï vert foncé. Au-dessus, une rangée de photos noir et blanc, cadres métalliques. Mes yeux sont trop lourds, je n’ai pas la force de regarder. « Encore deux heures de trajet », dit mon père. Il a sorti des sandwichs de son sac, une Thermos de café. Non merci, je n’ai pas faim. Quand est-ce qu’on arrive ?

Un coin de ma tête est réveillé. Les paroles de mon père y bourdonnent encore. Il a expliqué :

« Votre grand-père est très malade. Il est à l’hôpital depuis deux jours. Un ulcère à l’estomac qui n’a pas été repéré à temps. Une hémorragie interne s’est déclarée. Le diagnostic est réservé. »

Les mots se répètent, lancinants : « Le diagnostic est réservé. Le diagnostic est réservé… » Mais plus ils se répètent, moins ils ont de réalité. Je suis triste, c’est tout, avec le sentiment, déjà, de ne pas être à la hauteur de l’événement. Je n’ai rien su dire quand mon père nous a annoncé la nouvelle. Pas su répondre aux condoléances embarrassées des animateurs, du directeur, aux regards curieux et gênés des ados de mon groupe.

Le train traverse la campagne encore ensommeillée. Champs de blé fraîchement moissonnés, pâtures immenses. Je pense à la ferme de mes grands-parents. En fait, c’est ma grand-mère qui l’exploitait. Grand-père, lui, avait son atelier de menuiserie. C’est fini, depuis deux ans. La ferme a été reprise par Martine, une sœur de ma mère, et son mari Gianni. Et Antoine, le fils cadet de la famille, dirige la menuiserie. Ce n’est plus pareil, quand je viens. Les terrains de jeux se sont réduits.

Éric me donne un coup de coude.

« On arrive », dit-il.

On arrive ? Ah oui ! Je reconnais le paysage, des immeubles, les maisons sagement alignées d’une cité ouvrière, des potagers, des bâtiments d’usine. On arrive. Quelque chose se creuse dans mon ventre. La lumière a balayé la nuit. La journée sera chaude. On est quel jour, au fait ? Le 21, le 22 août ? Fin des vacances, bientôt la rentrée. La rentrée, ne pas y penser, surtout, ne pas y penser, ça n’existe pas, j’ai décidé, ça n’existe pas.

 

Un jour nouveau a commencé et pourtant, c’est la fin, oui, je le sens, c’est la fin.

Mon oncle Antoine, le menuisier, est venu nous chercher avec sa camionnette. Il s’agite autour de nous, entasse nos sacs à dos à l’arrière, lâche sans nous regarder quelques phrases embarrassées :

« Papa ne va pas très bien ce matin… C’est Jean qui a passé la nuit à l’hôpital avec lui… On s’arrange pour qu’il y ait toujours quelqu’un. »

Jean, un autre oncle, le mari de Corinne, une autre sœur de ma mère. Il est ingénieur automobile, dans la région parisienne. Ils sont donc là, eux aussi. Ils ont dû interrompre leurs vacances en Bretagne où ils campent tous les étés avec leur caravane.

Je monte à l’arrière de la camionnette, avec Éric. Philippe et mon père se sont installés à l’avant. J’aperçois leurs têtes à travers la vitre qui nous sépare. Je m’assieds sur un tas de planches. J’aime l’odeur du bois et, sous mes doigts, l’irrégularité de sa matière.

De la gare au village de mes grands-parents, il y a un bon quart d’heure. Étrange de voyager sans rien voir. À côté de moi, Éric parle à jet continu. Je n’écoute pas, je saisis quand même des bribes au passage :

« … Je vais demander à coucher chez Martine… Tu crois qu’ils ont réparé le vélo, tu sais celui qu’on a trouvé l’an dernier dans les bois ?… C’est quand la fête foraine, tu te souviens ?… »

J’ouvre la caisse à outils, calée près de mes pieds. Des rabots, des tournevis, des chignoles, des marteaux de tailles et formes différentes. J’en prends un, fin et pointu, je le soupèse. Le manche est usé, lisse, le bois ressemble presque à de l’ivoire.

Et puis on arrive. J’entends les roues de la camionnette crisser sur le gravier de l’entrée. Quelque chose se réveille en moi, un mélange d’excitation et de crainte. Depuis hier soir, la vie a basculé, tout est déréglé. On joue une pièce inconnue, un drame, et je n’ai pas appris mon rôle.

 

Il va falloir improviser.

Je déteste improviser.

En deux secondes, la scène a changé. Du bruit, des paroles, des gestes, des mouvements. Quelques pleurs aussi, des embrassades humides, des questions sans fin.

On est dans la cuisine immense, le centre de la maison chez mes grands-parents. Semi-obscurité, les volets sont tirés à cause de la chaleur annoncée. Sur la table à rallonges, des bols, des verres, une miche de pain, du beurre sur une assiette, des pots de confiture, la jatte de lait. Les coudes sur la table, Martin, le fils de Jean et Corinne, trempe une tartine de beurre dans son café au lait. Trois ans et demi, des cheveux blond paille sagement lissés sur le crâne. Ses sœurs aînées, Alice et Lucie, sont assises, serrées l’une contre l’autre, sur le fauteuil près de la fenêtre. Debout près de l’évier, Corinne tient à deux mains un verre empli de café. Sur la cuisinière à bois, une énorme marmite laisse échapper des jets de vapeur.

Ma mère a un tablier bleu marine autour de la taille. Ses mains sont humides, un peu poisseuses, quand elle m’attire contre elle pour m’embrasser. Je demande :

« Où est grand-mère ?

– Dans le jardin, répond-elle. Il vaut mieux la laisser… Elle viendra tout à l’heure. »

Philippe laisse tomber son sac à dos sur une chaise.

« On crève de faim ! » dit-il.

Ma cousine Alice, dix ans, le dévore des yeux, éperdue d’admiration. Ça m’amuse.

« Enlève ton pull, me dit ma mère. Il fait chaud. »

Oui, il fait chaud dans la cuisine, mais je n’ai pas envie d’enlever mon pull. Pas encore. Je fais semblant de n’avoir rien entendu et vais me laver les mains dans l’évier. L’eau est très fraîche. Je la laisse couler, le regard perdu, fatigué. Tout ce monde dans la pièce, je n’aime pas. Comment trouver sa place ?

J’hésite avant de m’asseoir, tire finalement la seule chaise encore libre, au bout de la table. La place de mon grand-père. Je m’assieds du bout des fesses, gêné. Ma tante Corinne verse du lait dans les bols. Et un peu de café pour colorer. Je me saisis d’une tartine de pain, épaisse. La mie est un peu molle, pas assez dense. Je tartine copieusement de beurre. Puis de confiture. De la prune. Maison, bien sûr. Avec de gros morceaux de fruits. Délicieux. Et défendu. La règle, ici, c’est : beurre OU confiture. L’enfreindre, c’est un péché. Mais personne ne fait de remarque. L’attention est monopolisée par Alice et Lucie qui se disputent à propos d’un vélo.

« Il est à moi, dit Alice, et je te le prête pas. C’est grand-mère qui me l’a donné l’année dernière.

– Mais tu sais même pas en faire ! proteste Lucie.

– Il est quand même à moi ! »

Les adultes n’interviennent pas. Groupés autour de la cuisinière, ils parlent à voix basse. Ma mère tourne une cuillère en bois dans une casserole.

Grand-mère entre, à cet instant, par la porte qui donne sur l’atelier de menuiserie. Elle tient contre sa hanche une cuvette en fer émaillé emplie de pommes de terre et de côtes de bettes. Elle avance, massive, le chignon serré sur la nuque, le tablier maculé de terre. Elle laisse tomber la cuvette sur la table, s’assied en soufflant un peu. Elle a l’air très loin, absente. Ses yeux sont rougis, je crois.

Je me lève, m’approche d’elle, reste embarrassé à son côté.

« Bonjour, grand-mère, dit Philippe sans bouger de sa place. Et grand-père, comment ça va ? »

Voilà les mots qu’il aurait fallu dire. C’était pourtant simple. Épaules basses, je vais me rasseoir.

« Tu es gentil, mon grand, dit grand-mère à Philippe. Ça ne va pas fort pour grand-père, tu sais, je… »

Les larmes coulent sur ses joues, silencieuses et abondantes, inondent le visage creusé par les rides. Je suis terrifié par cette douleur exhibée. Je m’en sens vaguement responsable, sans m’expliquer pourquoi.

Ma mère et ma tante se précipitent. L’une saisit une main de grand-mère, l’autre passe un bras autour de son cou, elles se serrent contre elle, ajoutent leurs larmes à ses larmes et, toutes les trois, elles forment un tableau intimidant, douleur et désespoir, tabliers et cuisinière à bois.

Ma gorge se noue, mon ventre se creuse, je ne sais pas comment réagir. Le pain sur la table, les bols, les confitures, comme ça paraît indécent.

Tout s’arrête brusquement : ma grand-mère essuie ses larmes, prend une pomme de terre dans la cuvette et commence à l’éplucher.

« On fait de la purée à midi », dit-elle.

La mécanique de la journée est grippée. À cause du bruit, des mouvements désaccordés, je ne reconnais pas les lieux familiers. Pourtant, je viens ici en vacances tous les ans depuis que je suis tout petit. Dès la fin des classes, nous partons chez nos grands-parents maternels, Philippe et moi. Le voyage, déjà, est une aventure. Deux changements, Paris à traverser en bus, la bousculade des grands départs. C’est à moi qu’on confie les billets, parce que je suis le plus raisonnable, paraît-il, « tellement mûr pour son âge », comme dit ma grand-mère.

Ensuite, c’est un programme invariable. Jouer dans l’atelier de mon grand-père et, parfois, l’accompagner sur un chantier. Ou les travaux dans les champs, à la ferme, les foins, la moisson, conduire les vaches à l’étable, les mener au pré. Le silence de la grande maison, volets fermés, les jours de canicule. Le dimanche, la messe, bien sûr, puis un repas interminable avec les oncles, les tantes, les cousins. Ou, souvent, un pique-nique dans la ferme du haut, louée à des métayers, et le ramassage des fruits, cerises, prunes, reines-claudes. Et puis les longs après-midi passés à lire dans la petite chambre du fond les livres d’Histoire que collectionne mon grand-père.

Mais aujourd’hui, la maison s’est comme rétrécie, écrasée par un malheur qui mure portes et fenêtres.

D’abord, il a fallu répartir les lits.

« Philippe, tu iras coucher chez Martine et Gianni. De toute façon, ils ont besoin de toi à la ferme. »

Protestations d’Éric.

« Non, c’est moi qui y vais ! C’est toujours lui ! »

Bien sûr, il veut retrouver son cousin Olivier, d’un an plus jeune que lui. Mais c’est décidé : il dormira avec moi dans la caravane de Jean et Corinne. Toutes les chambres de la maison sont déjà occupées. L’une d’entre elles a été transformée en dortoir pour les plus jeunes, Alice, Lucie, Martin et Louis, mon petit frère.

Tiens, où est-il, celui-là ?

« Il est chez les voisins, explique ma mère. Tu sais, la maison Voinot ? Eh bien, elle a été vendue cet hiver, un jeune couple s’y est installé. Leur aîné a l’âge de Louis. »

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