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Citrine et Coclica

De
265 pages
Le conte merveilleux de Citrine et Coclica plongera ses jeunes lecteurs dans un univers féerique peuplé de mages, d'elfes, de fées et de créatures fabuleuses. Dans ce monde mystérieux, obscur et enchanteur, vous découvrirez le mage Ramaguel. Souverain du royaume l'Oiseau de Vénus, hanté par la disparition mystérieuse de son épouse, il tente d'alléger son chagrin en séquestrant ses neuf filles dans les tours du château...
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2

Citrine et Coclica

3
Lisa Di Lillo
Citrine et Coclica
Les petites étoiles
de l'éternelle aube enchantée
Littérature pour la jeunesse
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00362-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304003628 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00363-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304003635 (livre numérique)

6 . .
8






À travers la majesté de l’orient, se profilait le
magnifique royaume de l’Oiseau de Vénus, là
où hélas, déambulait une ombre magique, vouée
à la malédiction des lieux. En plein cœur de ses
alpes de jade, se dressait un mystérieux château
qui englobait en ses murs, comme une araignée
tissant lentement sa toile, une multitude de
secrets. Ainsi, il vous sera donc dévoilé tous les
dessous d’une connaissance fort précieuse,
transmise en des termes voilés et renfermant la
clé de divers mystères.
Or une nuit, pendant que le mage Ramaguel
dormait profondément, fait habituellement très
rare, la cadette de ses filles, la fée Pétula, profita
de ce moment opportun pour se transformer en
libellule et pénétra par la suite dans le donjon
du château, dans l’espoir de sauver ses
protégées, Citrine et Coclica, les jumelles de sa
sœur aînée dont elle était la marraine.
– N’ayez crainte mes pauvres petites ! Je suis
ici dans le but de vous délivrer, souffla en
douceur la bonne fée, souhaitant ainsi les
rassurer. Puis elle pointa sur elles ses antennes
magiques.
9 Citrine et Coclica
Aussitôt, les jumelles furent métamorphosées
en minuscules diamants roses, que la fée déposa
délicatement sur ses ailes, avant de fuir le long
des couloirs obscurs, loin des chaînes lugubres
du cachot. Elle s’enfonça ensuite dans les
profondeurs étranges d’une forêt enchantée,
sous la lueur tamisée d’un croissant de lune,
d’où l’on pouvait entendre l’écho gémissant des
marmousets, emprisonnés depuis fort
longtemps dans les branches crochues des
arbres.
Au passage de la libellule, ils reconnurent
Pétula de par la longue traînée lumineuse qu’elle
laissait échapper derrière elle.
– Marraine, sauve-nous ! imploraient-ils à
tour de rôle.
– Soyez patients mes trésors, ce sera pour
bientôt, répondit Pétula en fouettant l’air de ses
ailes pour ensuite faire une voltige vertigineuse,
au-delà de la cime des cyprès géants qui
formaient la forteresse des lieux.

Très loin, sur l’Île des Fleurs, la bonne fée
déposa les pierres précieuses dans le jardin d’un
manoir et retourna à la sauvette au château,
espérant que son père ne s’apercevrait pas de
son absence. Dans le cas contraire, les pires
sévices l’attendraient.
Dès qu’elle franchit le vestibule du château
dormant, elle poussa un léger soupir de
10 Citrine et Coclica
soulagement et quitta aussitôt son aspect de
libellule pour reprendre celui d’une fée.
Alors qu’elle se dirigeait à pas feutrés vers
l’escalier menant à sa chambre, le mage furieux,
tapis dans l’obscurité, se précipita sur elle.
– Comment as-tu osé m’accabler d’un tel
malheur ? l’accusa-t-il sévèrement avant de lever
la main sur elle.
– Non père, ne faites pas cela ! supplia Pétula
alors qu’il lui arrachait une de ses ailes. Ainsi, tu
n’oseras plus jamais me contredire, petite
traîtresse, ajouta le mage en la foudroyant du
regard.
Malgré le terrible geste qu’il venait de
commettre, il reconnaissait tout de même la
bienveillance de Pétula. Au gré du temps, elle
était devenue son unique soutien parmi ses neuf
filles. Elle était la seule à savoir le rassurer de la
jalousie féroce qu’il projetait sur sa progéniture,
par un abus de pouvoir démentiel. Tout cela
remontait au temps où, jadis coulait dans leur
cœur, une source au miel divin : la merveilleuse
guirlande de fées, heureuses de suivre leurs
époux vers de lointains royaumes, ne se
souciant guère de voir leur père si cruellement
offensé par leur départ. Aussi connurent-elles le
châtiment d’être incarcérées dans les tours du
château, séparées à jamais de leurs petits
marmousets, retenus captifs dans la prison des
arbres magiques de la forêt enchantée.
11 Citrine et Coclica
C’est avec un immense chagrin que Pétula
demanda à son père de se retirer, ce qu’il lui
accorda d’une voix grave, affaiblie par le poids
du remords.
Pieds nus, afin d’éviter de faire le moindre
bruit, la bonne fée se déroba une fois de plus
aux yeux de son père, craignant de lui déplaire
davantage. Elle monta l’escalier interdit du
château, conduisant au palier désolé des tours,
en vue de retrouver ses pauvres sœurs. Les fées
rongées d’inquiétude l’entourèrent aussitôt,
sachant que Pétula leur apportait de bonnes
nouvelles au sujet de leurs petits. Cependant,
lorsqu’elles s’aperçurent qu’il lui manquait une
aile, elles blâmèrent aussitôt leur père et
sombrèrent dans un plus profond désespoir.
Sans plus attendre, Pétula avisa Marasca,
l’aînée des fées, qu’elle avait réussi à arracher
Citrine et Coclica de leur captivité et que
désormais, les jumelles vivraient en toute liberté
dans un pensionnat prestigieux.
Soulagée de savoir ses filles hors de danger, à
cent lieux de cet empire damné, Marasca
témoigna une profonde reconnaissance à sa
sœur. Quant aux autres fées qui ne pouvaient se
consoler de leurs tourments, Pétula promit de
délivrer leurs petits dès que possible. Cette
promesse fit briller dans leurs yeux une lueur
d’espoir. Connaissant bien la formule secrète
permettant d’ouvrir la porte scellée par la magie
12 Citrine et Coclica
du mage, Pétula s’en retourna comme elle était
venue.
Dans le passage interdit, elle jeta un regard
furtif afin d’éviter de se faire surprendre à
nouveau et alors qu’elle accédait à sa chambre,
elle échappa de justesse à l’emprise de l’ombre
magique qui rôdait dans les environs.
Une fois à l’abri, dans le confort de son
intimité, Pétula tremblait toujours de peur car
l’ombre soumise à la puissance du mage
Ramaguel, était en réalité une projection de son
esprit, capable d’accomplir des œuvres
machiavéliques. Grâce à cela, il semait la terreur
dans tout le royaume.
En se couchant sur son lit, Pétula songea à la
promesse faite à ses sœurs. Comment pourrait-
elle honorer cette promesse, puisque ainsi
privée d’une aile, Pétula ne pouvait voler,
d’autant plus que le seul moyen de sortir de la
forêt enchantée, était de passer au-dessus des
cyprès géants. Tous les efforts qu’elle déployait
pour se transformer en tout autre aspect de
créature ailée échouèrent lamentablement. Elle
ne pouvait tout de même pas se résigner à
attendre que son aile repousse, ce serait
beaucoup trop long et le supplice de ses sœurs
lui était insupportable. Elle supplia donc la
providence des fées de lui venir en aide.

13 Citrine et Coclica
À l’aube, sur l’Île des Fleurs, illuminée par un
soleil radieux richement orné d’or, les petites
jumelles Citrine et Coclica, enfouies sous les
tiges odorantes des arbrisseaux, surgirent par
enchantement des diamants roses. Émerveillées
par le charme du jardin inondé de l’éclat
multicolore d’une myriade de fleurs, elles se
frottèrent mignonnement les yeux, savourant
chaque arôme parfumé qui s’y répandait.
Lorsqu’elles passèrent sous les arbres, les
grappes de fleurs se transformèrent
soudainement en bouquets de noix et de fruits
dont elles raffolaient. C’était si invitant qu’elles
ne purent s’empêcher d’en cueillir quelques-uns.
Continuant leur exploration, elles avancèrent
prudemment main dans la main, craignant un
peu ce nouvel environnement immense et
inconnu.
Non loin de là, un gentil serin perché sur un
éventail de magnolias, suscita la curiosité des
jumelles. Il semblait vouloir manifester sa
présence en jouant à cligne-musette. Redoutant
sans doute la réaction de ces deux énigmatiques
étrangères, il resta un moment caché, risquant
de temps à autre un regard amusé dans leur
direction. Finalement, il se retira bien à l’abri
parmi les fleurs, soulagé de faire enfin une
pause.
D’un geste gracieux, Coclica tendit la main
en vue de lui souhaiter aimablement la
14 Citrine et Coclica
bienvenue. L’oiseau accepta l’invitation et vint
se poser sur son doigt en émettant des
gazouillis mélodieux, comme s’il voulait faire
bonne impression. Ensuite, après avoir attiré
l’attention de Citrine, il s’envola vers son nid en
laissant échapper son contentement par de
petits cris de joie. Ce spectacle était tout à fait
délicieux, mais les jumelles ignorant leur identité
de fée, ne purent se laisser émouvoir par cette
manifestation surnaturelle. Elles possédaient,
sans le savoir, des dons prodigieux qui
surpassaient même les pouvoirs de leur papili
« grand-père ». Leur regard bleu perçant
renfermait de précieux secrets et elles
détenaient une connaissance suprême, qui leur
permettait d’exaucer tous les désirs et de réaliser
les plus beaux rêves.
Comme les jeunes fées exerçaient un
magnétisme exceptionnel, la nature
irrésistiblement séduite répondait à la moindre
de leurs attentes. Le vent qui pouvait sonder
l’inobservable, s’amusait à taquiner leur
chevelure bouclée de roses d’or et leurs ailes
délicates, étincelantes de mille feux, tel un
cristal pur dans l’invisible.
Soudain, la voix autoritaire d’une dame les fit
sursauter. C’était la directrice du Manoir qui
leur faisait signe de s’approcher. Elle venait tout
juste de recevoir par le courrier, la somme
nécessaire pour couvrir les frais de pensionnat.
15 Citrine et Coclica
Un surplus fabuleux avait même été adressé à
son intention de telle sorte que les jumelles
pourraient y séjourner jusqu’à leur majorité. La
directrice les accueillit cordialement et les invita
à entrer. Les deux nouvelles pensionnaires
furent aussitôt conduites au dortoir où une
surprise les attendaient ; leurs valises les avaient
précédées. Après avoir rangé leurs effets
personnels, la directrice leur accorda la
permission de se rendre au réfectoire.
– Vous tombez bien, dit celle-ci. C’est
justement l’heure du petit déjeuner.
Une fois arrivées au réfectoire, Citrine et
Coclica ne purent qu’exhiber leurs plus beaux
sourires alors qu’on les présentait aux résidentes
déjà attablées. En silence, elles prirent place à la
table. Leur maintien raffiné démontrait chez les
jumelles une parfaite élégance. Toutefois, elles
paraissaient intimidées par tous ces regards
indiscrets fixés sur elles, scrutant leur étonnante
beauté. Elles ignoraient cependant qu’elles
laissaient ainsi paraître, aux yeux des petites
friponnes du Manoir, une douce vulnérabilité.
Après un léger goûter, Citrine et Coclica
franchirent le corridor qui donnait accès à la
salle de classe, au moment même où certaines
petites demoiselles, cherchant à tout prix à les
impressionner, les poussèrent sans relâche
contre le mur. C’est alors que venue de nulle
part, une force invisible prit à son tour parti
16 Citrine et Coclica
contre celles qui avaient osé s’attaquer aux
jumelles et les secouèrent sans ménagement.
Une peur saisissante envahit autant les jumelles
que leurs adversaires qui s’échangèrent
mutuellement des regards pétrifiés avant de
prendre la fuite en direction de la salle de classe.
Par crainte de passer à coup sûr pour des
maboules, toutes décidèrent d’un commun
accord de ne révéler à personne ce qui venait
d’arriver.
La première chose que fit Mlle Rubeccia
avant de débuter le cours, fut de séparer les
deux jumelles identiques afin de pouvoir les
différencier sans problème. Ensuite, pendant de
longues minutes, elle s’acharna à leur poser des
tas de questions, histoire de vérifier leur
potentiel concernant le programme scolaire.
Croyant les jumelles aussi stupides que
timides, les élèves oublièrent les bonnes
manières et commencèrent à se moquer d’elles.
Heureusement, l’institutrice les rappela à l’ordre
et continua l’énoncé de son test d’aptitude.
– Mlle Citrine, dit-elle, comment nomme-t-
on un souverain musulman ?
– Un sultan Mlle Rubeccia, répondit Citrine.
– Et vous Mlle Coclica, quel nom donne-t-
on à un groupe d’étoiles voisines sur la sphère
céleste ?
– Une constellation, Mlle Rubeccia, répondit
à son tour Coclica.
17 Citrine et Coclica
Les questions devenaient de plus en plus
difficiles, mais les jumelles y répondaient sans la
moindre faille, au grand étonnement de
l’institutrice qui prenait secrètement plaisir à les
voir surpasser en connaissance, le programme
pédagogique. Devant toute la classe,
Mlle Rubeccia vanta le mérite des jumelles et
leur accorda le titre de demoiselles les plus
studieuses qu’elle n’ait rencontrées. Si
seulement Mlle Rubeccia avait su que Citrine et
Coclica n’avaient jamais fréquenté aucune autre
école auparavant, ni lu ce genre de livre, elle
leur aurait certainement décerné sur-le-champ,
la médaille du génie. Malheureusement, cela
suscita la jalousie parmi un petit nombre de
pensionnaires qui crevaient d’envie de voir les
jumelles devenir la risée du Manoir. C’est
pourquoi elles les surnommèrent à partir de ce
jour , les surdouées manquées.
Le soir venu, dans le dortoir, Citrine et
Coclica repassèrent en revue les événements
mouvementés qui avaient ponctué cette
première journée au Manoir. Elles durent se
rendre à l’évidence que jusqu’à maintenant, elles
n’avaient affronté qu’un mur d’hostilité de la
part de certaines pensionnaires qui visiblement,
ne pouvaient les sentir. Elles en vinrent presque
à regretter la solitude sécurisante du cachot au
château de papali, leur grand-père. Avant de
s’endormir, elles entendirent des petits rires
18 Citrine et Coclica
résonner dans le dortoir, suivis aussitôt d’une
avalanche d’oreillers qui s’abattirent sur leur
tête. Citrine et Coclica sanglotèrent en silence,
espérant que la journée du lendemain serait
meilleure que celle d’aujourd’hui.
La nuit arriva bien assez vite et sous la lueur
spectrale de la lune, les insectoïdes – créatures
lumineuses mi-insectes, mi-humaines – rodè-
rent dans le jardin du Manoir. Ils avaient pour
objectif de retrouver coûte que coûte les deux
petites fées. Pour cela, ils étaient accompagnés
de leur fabuleuse reine, sa majesté Guicha.
Celle-ci avait aperçu dans le noir, briller de
l’invisible, les ailes des jeunes fées et ne cessait
de tenir des propos élogieux à leur sujet,
sachant qu’elle venait de repérer de son
royaume leurs dons précieux.
– Comme il me serait agréable de les voir de
plus près ! exprima la reine d’une voix mielleuse
tout en chérissant du regard Citrine et Coclica,
doucement endormies.
Sur ces mots, les insectoïdes s’empressèrent
d’ouvrir tout grand les fenêtres du dortoir,
heureux d’accomplir le souhait de leur reine. Il
n’en fallut pas plus pour réveiller Aïda, l’une des
pensionnaires, dont le lit se trouvait justement
situé près des fenêtres. Lorsqu’elle vit miroiter à
travers le verre, la silhouette gigantesque des
insectoïdes qui tentaient de s’infiltrer dans le
dortoir, elle poussa un tel cri de frayeur qu’elle
19 Citrine et Coclica
les fit déguerpir. Alertée par les hurlements, la
surveillante accourut aussitôt.
– Mlle Aïda ! dit-elle d’un ton sévère. Que
vous arrive-t-il ? Pourquoi toute cette hystérie ?
Encore sous le choc, Aïda lui expliqua tant
bien que mal ce qu’elle avait vu. D’une voix
chevrotante, la petite demoiselle raconta sans
omettre aucun détail, la physionomie
monstrueuse des étranges créatures aux corps
sanglés de bandes jaunes et noires, et
ressemblant à d’énormes guêpes, qu’elle avait
aperçues. La surveillante n’en crut pas ses
oreilles et pensa que la petite avait été victime
d’un très mauvais rêve. Elle lui intima l’ordre de
se rendormir immédiatement et ajouta en
pesant chaque mot, dans l’intention de bien se
faire comprendre : « Vous perturbez le sommeil
de vos compagnes. Si je vous entends crier
encore une fois, vous aurez droit à une bonne
correction. » Puis elle quitta le dortoir en jetant
toutefois par-dessus son épaule un regard
inquiet.
Le matin suivant, Aïda entra au réfectoire
dans une humeur massacrante. À cause des
visions cauchemardesques de la veille, elle
n’avait pu fermer l’œil de la nuit. Elle prit place
en silence aux côtés de Citrine qui la dévisagea
avec de grands yeux, tellement elle avait
mauvaise mine.
20 Citrine et Coclica
– Donne-moi ton bol de céréales, sinon tu
vas le regretter ! lança soudainement Aïda d’un
ton bourru.
Ne voulant pas faire d’histoire, Citrine lui
tendit son bol, résignée à devoir supporter ses
bêtises.
– Qu’as-tu donc à me regarder espèce
d’idiote ? continua de plus belle Aïda en
allongeant le bras dans le but d’arracher la crêpe
des mains de Coclica, assise un peu plus loin.
Les jumelles s’échangèrent des regards
interrogateurs. Elles avaient si faim qu’on
pouvait entendre des gargouillements s’élever
de leur estomac vide. C’est alors qu’elles
posèrent leurs yeux perçants, aussi bleus que
l’océan, sur Aïda qui s’apprêtait à dévorer leur
repas. Soudain, dans un souffle magique, le bol
de céréales et la crêpe dégoulinante de sirop
bondirent du napperon d’Aïda pour aller
atterrir en un temps éclair, dans l’assiette de
chacune des jumelles.
– Vous avez un sacré culot de m’avoir joué
ce sale tour, vilains crapauds ! cria Aïda qui,
dans sa colère, ne s’était même pas aperçue du
phénomène surnaturel qui venait de se passer.
Quand elle essaya à nouveau de dérober le
repas des jumelles, un filtre bleu s’échappa des
mets et une voix grave la mit en garde de ne
point y toucher.
21 Citrine et Coclica
– Espèces de sorcières ! Vous m’avez jeté un
mauvais sort ! cria de plus belle Aïda, les yeux
exorbités. Toutefois, elle semblait la seule à
percevoir ces visions paranormales, car toutes
les autres pensionnaires ne cessaient de la
regarder comme si elle était devenue folle. Aïda
se leva de table et se précipita au téléphone
pour composer le numéro de sa mère. Lorsque
celle-ci répondit, Aïda lui raconta dans un
charabia incompréhensible, tous les événements
bizarres et terrifiants qui s’étaient déroulés au
Manoir depuis l’arrivée des jumelles.
Finalement, elle demanda à sa mère la
permission de quitter ce Manoir hanté avant
qu’il ne lui arrive malheur. Qui d’autre pouvait
se douter du bien-fondé des propos d’Aïda,
sinon elle-même ? À l’autre bout du fil, la mère,
qui ne croyait pas un traître mot de sa fille,
l’accusa d’inventer toutes ces inepties pour ne
pas aller en classe et elle raccrocha.
Frustrée d’essuyer un pareil affront, Aïda se
tourna vers les jumelles en montrant le poing et
enchaîna avec une série de grimaces tout à fait
grotesques. Dorénavant, se dit-elle, ce sera la
guerre entre nous.
Plus tard, dans la salle de classe,
Mlle Rubeccia se montra une fois de plus
impressionnée par la compétence des jumelles.
Il était évident qu’elles étaient devenues ses
chouchoutes et alimentaient, sans le savoir, la
22 Citrine et Coclica
jalousie grandissante des autres élèves. Certaines
boudaient tandis que d’autres rechignaient dans
le but de démontrer leur indignation devant
cette injustice. Quant à Aïda, elle mijota le plan
idéal afin de se venger des jumelles et se confia
à Janick, la plus fanfaronne de toutes, dans la
seule intention d’en faire sa complice.
Quand la cloche sonna le début de la
récréation, Citrine et Coclica se hâtèrent de
s’isoler dans un coin du jardin pour causer
tranquillement de leur mère, dont elles
s’ennuyaient terriblement. Pendant ce temps, à
l’autre bout du jardin, un sale coup se préparait
à leur insu. Aïda et Janick remplirent d’eau deux
grands arrosoirs qu’elles comptaient bien
déverser sur la tête des jumelles, histoire de
rigoler un peu. Elles cachèrent les arrosoirs
derrière leur dos et invitèrent les autres élèves à
les suivre afin de ne rien manquer du spectacle.
Mais au moment où elles s’approchèrent des
jumelles, une corde invisible se tendit devant les
pieds des deux friponnes. Aïda et Janick
tombèrent de tout leur long sur la pelouse. Les
arrosoirs leur échappèrent des mains et
atterrirent sur leur tête, sous les éclats de rire
incontrôlé des autres filles.
Trempées jusqu’aux os et rugissantes de
colère, les deux friponnes se ruèrent sur Citrine
et Coclica. Une violente bousculade s’ensuivit
pendant laquelle Aïda et Janick tentèrent en
23 Citrine et Coclica
vain de les frapper au visage. Toutefois, leurs
poings rencontrèrent un mur invisible qui leur
arracha des cris de douleurs.
À partir de cet instant, une rumeur
commença à circuler au Manoir à l’effet qu’il
fallait se méfier des jumelles, car sous des airs
angéliques, se dissimulaient de redoutables
sorcières capables d’accomplir les manœuvres
les plus sordides. Cela pouvait mettre en péril
toutes les pensionnaires qui se lieraient d’amitié
avec elles. Même si toutes les avaient fuies
comme la peste, Aïda criait encore vengeance.
Pourtant, Citrine et Coclica ne souhaitaient que
leur amitié, mais l’attitude hostile des résidentes
aggrava une profonde amertume.
Ignorant toujours qu’elles portaient
majestueusement en elles, à travers les épreuves
d’une enfance malheureuse, le souffle des fées,
Citrine et Coclica rêvaient de posséder la
couronne invisible d’airelle, le miroir d’argent,
comme celui des méduses aux perles bleues.
Seul ce cadran lunaire du temps des sortilèges
maléfiques, avait le pouvoir d’unir les proches
des fénaras, filles de fées déchues – qu’elles
croyaient être.
Malgré la distance incroyable qui séparait l’Île
des Fleurs du royaume de l’Oiseau de Vénus,
inaccessible au commun des mortels, Citrine et
Coclica attribuèrent les phénomènes prodigieux
dont elles avaient été témoins, à la magie du
24 Citrine et Coclica
sort placé sous les ailes bénéfiques de leur mère.
Celle-ci, grâce au miroir d’argent, agissait en
leur faveur même si elle était enchaînée dans la
tour du château. Comment les jumelles
auraient-elles pu se douter que l’unique chute
des sept vœux coulait en elles ? Pétula les
trouvait encore trop jeunes pour briser le sceau
secret et pour manipuler tous les instruments
divins qui menaient à la royauté de cette
dynastie de fée, aussi pure que le cristal de lune.
Dans la hiérarchie des fées, Marasca était la
fée des étoiles qui formait la constellation Myre
de Cristal, celle-là même qui fortifie le zèle des
fées. Jadis, grâce à cette couronne, ses filles
avaient été épargnées de subir les maléfices du
septième millénaire, inscrit sur le calendrier du
Danube mythique. Évitant ainsi l’oracle, aucun
effet néfaste ne pourrait atteindre les
progénitures à venir.
Troublées par le bleu obscur de la nuit,
Citrine et Coclica qui avaient étudié l’art du
Danube mythique, placé sur la roue du temps,
regrettaient de n’être que des fénaras incapables
d’accomplir de magnifiques œuvres. Elles
pensèrent très fort à leur mère en espérant
qu’elles puissent ainsi soulager son cœur brisé,
car à bien y songer, le miroir d’argent était la
seule consolation possible pour l’instant. Avec
la tête pleine de rêves irréalisables, elles finirent
par trouver la paix du sommeil et les superbes
25 Citrine et Coclica
insectoïdes réapparurent dans une magie
d’ombres lumineuses, au jardin du Manoir.
Sa majesté Guicha ne tenait plus en place
tant elle désirait inviter les deux adorables
petites fées dans son beau royaume, aussi
raffiné que l’ambre. Elle scrutait l’intérieur du
dortoir, à travers le verre de la fenêtre, en
formulant le vœu de conclure une précieuse
alliance avec les fées. De cette façon, elle
pourrait enfin s’enrichir de leurs connaissances
insurpassables quant aux arcanes impériaux des
souverains. Avec toute sa tendresse, Guicha
utilisa le dard des rayons magiques afin d’attirer
l’attention des jumelles, mais comme elles
dormaient à poings fermés, sa majesté en
déduisit qu’il était inutile d’insister davantage.
Dans l’attente d’une autre tentative, la reine
rassembla donc ses sujets avec la promesse de
revenir à la pleine lune.
Aïda qui avait observé silencieusement toute
la scène dans l’obscurité, eut soudain l’illusion
que des têtes fabuleuses flottaient dans l’air, au-
dessus du jardin, soumises aux ordres des deux
petites sorcières, afin de s’en prendre à elle.
Espérant passer inaperçue, Aïda se camoufla
sous les couvertures et fit le serment de ne plus
importuner qui que ce soit.

Le jour suivant, un samedi matin, la
monitrice affectée aux festivités, prépara les
26