Compagnons de Mandrin

De
Publié par

1754 : Jean-François vient de tirer au sort un billet noir : il va devoir partir à la guerre quelques années, sans grand espoir de retour parmi les siens et surtout auprès de son amour Marie-Fougère.

Mais le comte de Mallebourne le toise et Jean-François s'enfuit, devenantt hors-la-loi dans la compagnie du célèbre Louis Mandrin. Il y fera la connaissance de Bedaine, un braconnier filou avec qui il vivra mille aventures, entre la contrebande de sel, le sauvetage de Marie-Fougère du couvent, et les divers pièges tendus par Mallebourne.

Un roman d'aventure dès 12 ans, par le maitre Bertrand Solet, illustré par Marcel Laverdet.


Publié le : vendredi 17 juin 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371690394
Nombre de pages : 145
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
img

Illustrations intérieures et de couverture : Marcel Laverdet

Première Publication : 1990, Hachette jeunesse

Exploitation en vertu de la licence confiée par la SOFIA dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle.

Directrice de collection ReLIRE : Cécile Decauze


ISBN : 978-2-37169-039-4
Dépôt légal internet : juin 2016

IL ETAIT UN EBOOK
Lieu-dit le Martinon
24610 Minzac 

« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite » (article L. 122-4 du code de la propriété intellectuelle). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par l’article L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle. Le Code de la propriété intellectuelle n’autorise, aux termes de l’article L. 122-5, que les copies ou les reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, d’une part, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration. 

logo IEUEB


« Les esprits des hommes se tournent vers le mécontentement et la désobéissance, et tout semble annoncer une grande révolution...» (1753)
marquis d'ARGENSON,
ancien ministre de Louis XV.

0

1

C'est comme un cauchemar. Jean-François pense qu'il va se réveiller, ouvrir les yeux,  retrouver la rassurante habitude des gestes quotidiens, la banalité des petites choses de chaque jour... Que fait-il sur la place du  village, face à l'église, face à tous ces gens rassemblés, curieux, chuchotants ? 

Pour l'instant, il ne se passe rien qui puisse le concerner encore. Il regarde Marie-Fougère, s'efforce de reprendre courage à sa vue. 

La jeune fille se tient près de sa mère dans la foule, silhouette gracieuse aux longs cheveux dénoués, sa robe de lin soulignant la finesse de  sa taille. Elle lui sourit doucement, mais il sent la peur dans ce sourire, la même peur qui serre sa propre poitrine. 

Capitaine dans les Volontaires de Flandre, le comte de Malleborne laisse son cheval caracoler, une bête nerveuse, peu habituée à tenir en place. Ce n'est pas lui qui effraie Jean-François en ce moment, mais son voisin au visage trop blanc sous la perruque poudré, aux paupières lourdes, aux joues flasques. De cet étranger-là peut venir le danger, le malheur. 

Le jeune homme ne connaît ni son nom, ni sa fonction exacte. Quelqu'un a dit tout à l'heure qu'il représentait l'intendant du roi, le subdélégué du roi... Bref, c'est lui qui est chargé du tirage au sort de la milice. Qui tire un billet noir de son chapeau, celui-là est perdu ! Il partira dans les armées du roi pour de longues années, loin des siens, loin de son village, sans grand espoir de retour. 

L'amertume, la sensation brusque une fois encore de l'injustice : seuls les pauvres tirent au sort ! Les nobles, non, bien entendu, les bourgeois non plus, les marchands, les artisans, les fermiers, ceux qui pourtant ont quelque argent et pourraient, eux, se payer un remplaçant si la malchance s'abattait sur leur tête. Mais, lui, Jean-François, le sans-un-sou, s'il tire un billet noir, il devra s'en aller, devenir un « cul-blanc » de l'armée, un moins que rien dont chacun se moque, un de ceux qui forment la piétaille, la chair à canon des guerres. 

« Avance, ça va être ton tour. » 

Le sergent le pousse sans méchanceté... Encore le visage anxieux de Marie-Fougère, puis tout se brouille, une sueur froide l'inonde. 

« Choisis ton billet, garçon. » 

Il ne sait pas ce qu'il fait, ne se rend compte de rien. Son bras tremblant se lève, un nouveau murmure monte de la foule, Marie-Fougère pousse un cri, tandis que les larmes jaillissent de ses yeux : le billet est noir ! 

« lnscrivez son nom : Jean-François Dumont, et qu'on lui donne la cocarde ! » 

Marie-Fougère a disparu, entraînée par sa mère, furieuse de sa réaction : pleurer pour un pauvre miséreux, elle, l'enfant unique de maître Lesueur, marchand de fer et de toiles, riche épicier, propriétaire aussi de sa maison et de bonnes terres, rachetées peu à peu à bon prix, chaque fois que l'occasion s'en présentait. Ah, eIle a bien raison de vouloir s'installer à Grenoble, à quelques lieues du village, où Marie-Fougère trouverait facilement de riches partis... Mais maître Lesueur ne veut rien entendre : « Ici sont mes intérêts, répète-t-il, nous verrons plus tard. » 

« Rentre à la maison, mauvaise fille, tu me fais honte. Et le capitaine qui te regardait, un noble, un vrai. Tu t'es ridiculisée à ses yeux, et nous avec.

- Je m'en moque... Jean-François... » 

Jean-François reste là sans bouger sur la place, hébété, la cocarde bleue et blanche épinglée à son vieux chapeau. Le tirage se termine, les gens se dispersent et bien peu osent venir lui glisser un mot de compassion. Quelques camarades seulement, il n'a pas de famille, puisque tous les siens ont péri lors d'une épidémie du temps de sa petite enfance. 

Voilà pourtant le curé, dont la main se pose sur son épaule. 

« Réagis au malheur, Jean-François, garde confiance, le Ciel ne t'abandonnera pas, je prierai pour toi. 

- Merci. » 

Le prêtre compatit sincèrement, mais il ne peut rien changer et s'éloigne en soupirant. On est toujours seul à la fin. Peut-être qu'un pichet de vin ? 

« Assez bu, Jean-François, tu ne tiens plus debout. 

- Mais si. » 

Le cabaretier a tort, le jeune homme vacille à peine en sortant de sa boutique et le grand air chasse les vapeurs mauvaises de l'alcool. 

« On n'y peut rien changer, murmure le jeune homme, et puis je verrai du pays... » 

Surtout, ne pas penser à Marie-Fougère. De toute façon, tout les sépare malgré leurs sentiments, malgré leur amour. C'est peut-être mieux de partir en fin de compte. La résignation l'emporte, on ne peut changer son destin. 

Pourquoi faut-il que, juste à ce moment, résonne le galop d'un cheval ? Pourquoi faut-il que paraisse et s'arrête devant lui le grand capitaine des Volontaires de Flandre ? Et pourquoi faut-il surtout que le comte de Malleborne ait cet air à la fois insolent et ravi : 

« Alors, canaille, te voilà soldat. Quelle armée de gueux que celle de notre bon roi Louis XV !... » 

Il insulte par jalousie, sinon il ne prêterait même pas attention à un simple paysan sans terre. Voilà des semaines qu'il tourne en vain autour de Marie-Fougère, fille de bourgeois, certes, mais aussi belle que riche ; cela doit le faire enrager. 

D'abord Jean-François ne réagit pas, baisse la tête. Mais l'autre insiste : 

« Tu as de la chance de disparaître, moins-que-rien ! J'avais décidé de te faire bâtonner par mes hommes, afin de rabattre un peu ton vilain caquet. » 

Une bouffée de colère, profonde, venue de loin, impossible à réprimer ! 

D'un brusque mouvement, Jean-François se baisse. Le cheval est tout proche de lui, à portée de la main. Il saisit la botte du capitaine, l'arrache de l'étrier, et du même mouvement la soulève. Surpris, déséquilibré, l'officier bascule de sa selle, tombe lourdement à terre en poussant un cri de saisissement. 

1

Le cheval se cabre, hennit et, apeuré, s'écarte. Jean-François reste stupéfait de sa propre audace... En jurant, le capitaine commence à se relever, fou de rage, essayant  d'attraper son épée. 

« Morbleu ! Canaille... Attends un peu ! » 

Jean-François recule, perd son sabot, abandonne le deuxième. Il fuit, tente au passage de sauter sur le dos du cheval, le rate, ne réussit qu'à le faire partir plus loin, au grand galop. Alors il continue sa course, épouvanté, en direction de la forêt, au bout du village. 

Au sol, gît son vieux chapeau orné de la cocarde bleue et blanche... 

Bien plus tard, à bout de forces, le jeune paysan s'affale au pied d'un arbre. Il laisse se calmer les battements désordonnés de son cœur, guette sans plus rien entendre les bruits d'une poursuite. 

« Ils ont perdu ma trace au ruisseau, songe- t-il, tant mieux, je n'en peux plus. » 

La tête sur l'herbe douce, il contemple la lumière du soleil de mai filtrant en longs traits entre les branchages. Ce printemps 1754 est plutôt clément.

« Te voilà bien avancé maintenant, grand benêt : hors-la-loi, déserteur ! Si on t'attrape, c'est la corde. » 

2

L'eau du ruisseau est fraîche, mais les maigres racines de la forêt ont du mal à emplir l'estomac d'un homme jeune et bien bâti. Bah, il s'agit de tenir quelques jours, le temps que ceux du village et les soldats abandonnent leur traque. 

La veille au soir, le fugitif avait atteint un camp de bûcherons. De rudes gaillards loqueteux l'entourèrent en silence, la lourde cognée à la main. 

« J'ai faim. » 

Ils lui donnèrent un quignon de pain noir, et leur chef lui dit de s'en aller : 

« Sauve-toi, tu es un danger pour nous. On ne t'a jamais vu ici. » 

Jean-François obéit, se sauva malgré son désir de s'asseoir autour du feu, de raconter à d'autres son malheur. Cela lui aurait fait du bien. 

Fuir, se cacher, se cacher, fuir... 

La malchance, c'est que les villageois connaissent la montagne aussi bien que lui. Aussi, Jean-François doit ruser. Il évite les caches connues, efface avec soin les traces. Certains mettent sans doute de l'acharnement dans la poursuite, espérant une récompense, ou mieux encore : en effet, si un milicien attrape un déserteur, lui-même est exempté de service. Sans parler du zèle des soldats du capitaine, ces maudits Volontaires, appelés « argoulets », gibiers de potence de sinistre réputation, installés le long de la frontière pour attraper les contrebandiers de Savoie, « faux-sauniers » 1ou autres. 

La Savoie, voilà l'espoir. Possession du roi de Sardaigne, elle est le refuge assuré de tout homme traqué. D'abord y parvenir, ensuite on verra. 

Attendre, attendre encore un peu, pour ne pas se jeter dans la gueule des loups battant la campagne, en quête de leur proie. Attendre qu'ils s'en retournent bredouilles. 

Jean-François songe... La Savoie, certes, pas moyen de faire autrement. Mais la fuite signifie perdre Marie-Fougère à jamais. Ah, comme elle est loin leur enfance commune, époque bénie où ils allaient ensemble par les chemins garder les oies ou les chèvres, pêcher des écrevisses dans les rus ; Marie-Fougère n'était alors qu'une paysanne comme les autres, sans servante ni robe d'indienne. Et personne n'appelait encore son père avec respect : maître Lesueur. 

« Marie-Fougère, tu vas pleurer, et puis tu m'oublieras malgré tes promesses, tu finiras par épouser un bourgeois cossu, peut-être même un nobliau, pourquoi pas ce capitaine de Malleborne qui te poursuit de ses galanteries depuis un bon moment ? » 

Chagrin et colère font se crisper les poings du jeune paysan. Il frappe un peuplier d'un grand coup de bâton. Rien à faire, c'est la vie. 

Un jour passe dans la forêt profonde, un autre jour encore. Des chiens aboient dans le lointain, fausse alerte. 

Alors Jean-François se décide : la solitude lui pèse trop, son ventre crie famine. 

« J'y vais. » 

Et le voilà parti pieds nus sur les rochers en direction de la Savoie. Quelques lieues2 sont parcourues sans problème dans la montagne en évitant avec soin les endroits habités. 

Alors qu'il entame la descente vers la rivière du Guiers, frontière entre Dauphiné et Savoie... de grands cris lui parviennent de derrière un groupe de sapins. 

Son premier réflexe est de battre en retraite, puis il s'arrête, caché dans les hautes herbes, prête l'oreille. Comme il entend mal, il approche en rampant, poussé par la curiosité, oubliant le danger. 

Deux gardes à tricorne, armés de mousquets, les guêtres blanches, viennent d'arrêter un homme et sont en train de l'attacher à un tronc d'arbre. 

« Je n'ai rien fait ! » crie le prisonnier. 

Il est vêtu de simple toile déchirée, les cheveux hirsutes. Malgré son jeune âge, un ventre proéminent dessine comme une bosse entre les cordes tendues. Les gardes ricanent : 

« Un lièvre pris au collet, gueusard, annonce le premier, ton compte est bon : les galères du roi viennent de gagner une recrue. 

- Tu en prendras pour dix ans, précise le second d'un ton charitable. Pense donc, du braconnage en pleine terre seigneuriale ! » 

L'homme attaché redouble ses gémissements : 

« Laissez-moi aller, j'ai des enfants à nourrir, une vieille mère, une épouse malade... 

- Suffit, bandit, on connaît la chanson. 

- Je ne chante pas, je pleure. » 

Le lièvre est aux pieds du braconnier. Sa vue fait saliver Jean-François, un lièvre roux, les cuisses dodues sous le poil. Le jeune homme respire, sent déjà le fumet de la viande rôtie, la tête lui en tourne. 

« Ils ne sont que deux. Quant aux mousquets, ils n'auront pas le temps de les armer. » 

Un coup de folie ! Jean-François recommence à ramper, visage en feu, joue des genoux et des coudes, sans oublier de traîner son bâton. Les soldats se mettent à ressembler soudain tous les deux au capitaine de Malleborne ! 

Allons-y, c'est l'instant ou jamais ! 

Un cri sauvage, un grand bond en avant. Le premier garde n'a rien vu, déjà un coup terrible lui aplatit le tricorne, et l'assomme. Le second recule, hurlant de saisissement et de peur. Jean-François ne lui laisse pas le temps de trouver son arme, il frappe une nouvelle fois, l'assomme à son tour. 

Le jeune paysan reprend son souffle, puis se précipite sur le lièvre roux, l'empoigne. 

« Hé, compagnon, ne m'oublie pas ! » 

L'homme attaché se rappelle à son bon souvenu. 

« Tu as raison », réplique Jean-François. 

Sans abandonner son futur repas, il entreprend de libérer le braconnier dont le visage s'illumine : 

« Tu n'auras pas affaire à un ingrat. » 

Libre, il interroge : 

« Où vas-tu ? 

- En Savoie. 

- J'y allais aussi. Ça tombe bien, et nous mangerons le lièvre ensemble. Je connais un passage facile, sais-tu nager ? 

- Ma foi, non. 

- Ça ne fait rien, on a pied presque partout. Je te retiendrai aux mauvais endroits. 

- D'accord. 

- Allons-y alors avant que ces pendards ne s'éveillent. » 

Les deux hommes se mettent à courir vers la rivière, laissant là les soldats étendus sous le soleil. Le braconnier se montre agile à la course en dépit de son ventre imposant ; Jean- François peine à le suivre. 

Arrivé au bord de l'eau, l'homme s'arrête net, se frappe le front: 

« Cornes du diable ! s'exclame-t-il, nous avons oublié les bottes ! 

- Hein... Quelles bottes ? 

- Celles des gardes, voyons. Ne sommes-nous pas pieds nus ? 

- Oui... Mais tu n'as pas l'intention d'y retourner, j'espère. 

- Que si ! Des bottes, mon rêve ! » 

Jean-François a beau se récrier, lever les bras au ciel, l'autre rebrousse chemin. Il l'imite. 

Les soldats ont commencé à gémir sur le sol, montrant par là qu'ils ne tarderont pas à reprendre leurs esprits; les deux compagnons leur mettent vivement les orteils à l'air et repartent plus vite encore que la première fois, les bottes à la main et non aux pieds pour être plus rapides. 

illu fin de chapitre

3

Le passage de la frontière s'est effectué sans problème ; Jean-François a juste eu les fesses mouillées dans la rivière. A présent, un feu brûle dans la clairière savoyarde et le contrebandier a dépouillé le lièvre en un tour de main. Il est bon de se sentir hors d'atteinte de ses poursuivants... 

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le Cirque fantastique

de Mon-Petit-Editeur

L'insurgé

de a-verba-futurorum

Agathe en flagrant délire

de il-etait-un-ebook

L'ABC du tissage danois

de il-etait-un-ebook

Infernus

de il-etait-un-ebook

suivant