Fred Marchall chez des gangsters

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Fred s’était pourtant juré de ne pas faire de vagues dans sa nouvelle école. Le jour de la rentrée, la voilà kidnappée avec le reste de sa classe de CM2. Direction l’école des gangsters. La jeune fille n'a qu'une obsession : semer la zizanie et s’échapper. Mais Fred semble promise à un destin plus exceptionnel qu'elle ne le croit. Entre amours naissantes, complots et atmosphère mafieuse, elle doit grandir très vite et résoudre les mystères qui entourent son identité. Gonflé d'énergie, Entre Chiens et loups est un roman policier pour enfants qui mêle avec humour les premiers émois adolescents à une intrigue ludique.
Publié le : lundi 20 juin 2011
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EAN13 : 9782304032321
Nombre de pages : 252
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Fred Marchall
chez les gangsters


Véronique Chaffaut Moreau
Fred Marchall
chez les gangsters
Prisonnière
Tome 1
Roman


Éditions Le Manuscrit
Paris



© Éditions Le Manuscrit -www.manuscrit.com-
2010
ISBN : 978-2-304-03232-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304032321 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03233-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304032338 (livre numérique)
Véronique Chaffaut Moreau





KIDNAPPING


Ce matin là, Frédérique se lève de bonne heure,
il est 6 heures, c’est un vrai boisseau de puces,
comme dit son père.
Elle a passé une nuit exécrable, elle a fait la
machine à laver : un coup dans un sens, un coup
dans l’autre. Une angoisse lui serre le ventre, la
gorge, selon son expression favorite : elle a les nerfs
au bout des doigts.
En réalité, elle a un peu peur, elle va dans une
nouvelle école et tous ses futurs camarades de
classe sont rentrés il y a deux semaines, déjà !
Elle a eu la varicelle et une fièvre de cheval.
Quelle galère ! Ça la piquait de partout et il ne fallait
surtout pas qu’elle se gratte.
« Si tu te grattes, cela laissera des cicatrices, et après tu ne
seras plus aussi jolie » lui répétait son père, et le
meilleur ami de sa mère, un ancien camarade de
classe : Franck.
Le plus dur, c’est que sa mère n’était pas là pour
la consoler, elle était partie dans une autre ville pour
son travail, elle avait emmené ses deux petits frères.
7 Fred Marchall chez les gangsters
C’est Frédérique qui devait s’occuper de son
père, elle est grande, même si elle ne mesure qu’un
mètre trente : elle a 11 ans. Elle s’appelle
Frédérique Marchall, avec deux LL, elle y tient !
Tout le monde l’appelle Fred.

Dans cette nouvelle ville, dans cette nouvelle
école, elle rejoint ses deux frères. Jonathan, de trois
ans son cadet est en CE1, et William est entré en
primaire, au CP. Enfin ! Il va apprendre à lire, il n’y
aura plus besoin de l’aider à déchiffrer toutes les
étiquettes qu’il trouve sur les boîtes, dans les
magasins, sur les affiches. Partout où il y a des
lettres, il faut lui lire, sinon, il se fâche. Fred le
soupçonne de savoir lire, elle l’a vu une fois, dans
son lit, il avait une lampe de poche et un livre, elle
est persuadée qu’il ne regardait pas que les images.
Il est malin, le petit monstre.

Cette rentrée lui rappelle celle d’il y a deux ans,
elle attendait patiemment que le directeur,
Monsieur Perrin, fasse l’appel des CM1 et CM2. Ses
parents l’avaient laissée seule, ils s’occupaient de ses
frères. S’appeler Marchall situait Fred en milieu de
liste alphabétique, parfois c’était un avantage,
notamment quand l’instit interrogeait les élèves les
uns après les autres en commençant par la lettre A.
Cela permettait aux suivants de savoir quel type de
questions allaient être posées, ou alors de se
8 Véronique Chaffaut Moreau
remémorer la leçon qu’ils étaient censés avoir
apprise.
Ce jour là, le dernier élève avait été appelé
Zimmermann Mickaël, mais à aucun moment elle
n’avait entendu le sien, pourtant, elle avait fait
attention, ses parents l’avait prévenue. Elle aurait
bien aimé que Franck soit là pour l’aider, mais en
tant que directeur de collège, lui aussi avait la
rentrée, et dans l’année, ce n’était pas son jour
préféré.
Seule dans la cour, elle s’est dirigée vers le
Directeur, pourquoi ne l’avait-il pas nommée ?
Encore fallait-il qu’elle donne ses nom et
prénom. Tous les élèves la regardaient comme si
elle venait de commettre un délit. Monsieur Perrin
a souri et avec douceur l’a interrogée. Fred, sans se
démonter, a répondu à la question comme si celle-
ci avait été stupide, mais sur le moment, il lui
paraissait évident que tout le monde la connaissait,
comme l’année passée.
Lorsqu’elle a décliné son identité, le directeur a
regardé dans ses papiers, et il lui a indiqué que son
institutrice l’attendait dans la cour des filles, car elle
n’était pas dans la liste des CM1, mais des CE2.
Grognon, elle s’est rendue dans sa classe,
accompagnée d’un élève de CM2. Elle était bien
décidée à ne pas rester dans ce niveau, elle ne
comprenait pas pourquoi elle devait redoubler cette
année, alors qu’à la fin de l’année d’avant, elle
devait passer. A midi, à la cantine, elle a tout fait
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pour être aux côtés de sa nouvelle institutrice, et
elle s’est expliquée.
Tous les CE2 et tous les CM ont fait des tests de
niveaux, et ça a été un véritable capharnaüm.
L’académie a obligé les instituteurs de l’école à
modifier leurs programmes, les cours ont été
chamboulés. Et entre les corrections des tests, leurs
analyses et les comptes rendus, ils ont eu beaucoup
de travail supplémentaire, sans oublier qu’ils ont été
obligés de refaire plusieurs cahiers.
Fred avait atteint son objectif, elle passait au
CM1. Après cela, celle que Fred a supportée
pendant un an, Madame Bidon (ça ne s’invente
pas !), lui en a voulu, elle était toujours sur son dos.
C’est pourquoi Fred a mis un point d’honneur à
être vingt – huitième sur trente, c’était la place près
de la fenêtre où l’on voyait les grands du collège et
du lycée, il y avait aussi le marronnier sur lequel se
posaient les oiseaux et cela était un véritable
bonheur au printemps, elle n’avait pas besoin des
leçons de sciences de la vie et de la terre, il lui
suffisait d’observer la nature s’éveiller. Les
bourgeons qui chaque jour sortaient un peu plus,
les feuilles qui grandissaient et les fleurs, pétales,
sépales, pistil. Dommage qu’elle n’ait pas pu
observer la transformation de la fleur en marron.
En hiver, la place était tout près du radiateur.
Fred a redoublé son CM1, c’était la faute de
l’institutrice, il y avait une incompatibilité d’humeur
entre les deux, simplement parce que Fred venait
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d’une école privée. Madame Bidon en était encore
au temps de la communale, cette bataille d’un autre
âge où le curé menaçait de l’enfer ceux qui se
rendaient coupables d’aller apprendre dans ces
écoles où les « suppôts de Satan » enseignaient. Une
attardée en l’espèce !
Bien sûr, redoubler son CM1 n’était pas une
bonne chose, ça a chauffé à la maison, mais elle n’a
èmerien regretté, parce qu’au 2 CM1, cela a été un
réel plaisir que d’aller à l’école. Elle a eu un maître
génial, Monsieur Perrin, le directeur. A la récré, il la
convoquait, pendant que sa femme et lui
surveillaient les élèves, ils discutaient avec Fred. Il
avait un faible pour elle, et sa femme aussi. Tous
les élèves craignaient le Directeur, sauf elle, mais
elle le respectait, il était juste, et elle avait envie de
donner le meilleur d’elle pour lui faire plaisir. Elle a
réussi ! Avec lui, tout rentrait facilement dans sa
tête, elle a appris à se servir d’un dico et au
concours de vitesse pour trouver les mots qu’il
dictait, elle a accroché les plus rapides, ses progrès
elle les voyait et elle en était fière.
Elle est passée au CM2 avec beaucoup de
facilité, elle a fait deux jours de rentrée scolaire avec
lui, et elle est tombée malade, elle savait qu’elle le
regretterait, ce maître…Il mourra dans sa salle de classe
d’un infarctus, le jour des grandes vacances de cette année là !
Les élèves venaient de partir ! C’est sa fille qui l’a découvert,
allongé dans sa salle de classe, une main contre son cœur et
11 Fred Marchall chez les gangsters
l’autre agrippant une table, celle où Fred aurait dû se
trouver, si elle était restée toute l’année avec lui.

Pour son premier jour de rentrée dans sa
nouvelle école, Fred part avec sa classe visiter une
usine qui fabrique du verre, selon le maître,
Monsieur Alexandre Estein, cela permettrait de
souder la classe. Les autres élèves ont préparé la
visite, mais vu l’état de santé Fred, il a préféré ne
pas l’ennuyer.
Heureusement, elle n’a pas un caractère à
s’inquiéter de tout et de rien, même si cela ne la
laisse pas totalement indifférente. Les 2 classes de
CM2 de l’école font la visite.


Elle avale un p’tit déj’ vite fait, elle met dans son
sac quelques friandises, un casse croûte et un peu
d’eau. Les friandises il n’y a rien de tel pour se faire
des copains au début, après c’est autre chose !
Sur les conseils de sa mère, elle a mis des
vêtements pratiques, un jean noir, un tee-shirt bleu
lagon, avec une veste polaire bleu pastel, une paire
de baskets, pas les neuves, au cas où ils joueraient
après le pique nique, elle risquerait de les abîmer.
Il est l’heure de partir à l’école, ouf ! Elle n’en
peut plus de tourner en rond, sa mère est revenue
exceptionnellement de son boulot pour lui dire « au
revoir, à bientôt, passe une bonne journée, sois sage, voici
quelques pièces de monnaie au cas où... »
12 Véronique Chaffaut Moreau

Elle n’est pas la première, mais surtout, elle n’est
pas la dernière, il ne manquerait plus que ça, se faire
remarquer le premier jour, la honte ! Il y a le maître
et son fils Claude, et l’autre institutrice, Madame
Sépharin.
Fred se présente, mais Monsieur Estein sait déjà
qui elle est. Fred reste perplexe, elle qui voulait
passer inaperçue, c’est raté !
Après quelques minutes d’attente la classe est au
complet, sauf la cousine de Claude qui est malade.
Ils montent dans le bus, saluent les parents qui
sont encore sur le trottoir. « Nous serons de retour ce
soir, à bientôt, grosses bises à tous, tout ira pour le mieux.
Pas de quoi s’inquiéter, un petit tour et puis nous
reviendrons. »

Fred s’installe dans le fond, côté fenêtre,
elle n’ose pas croiser le regard des autres, mais elle
sent, plus qu’elle n’entend, qu’ils parlent d’elle. Un
petit blond, « petit prince en habits », se dirige droit
sur elle, pas mal le mec, l’œil vif, des yeux d’un bleu
presque marine, et un sourire des plus engageants.
Il se prénomme Marceau, c’est un drôle de prénom,
il le reconnaît. Ses parents sont fous des mimes du
même nom, mais peut – être que Fred ne connaît
pas ? Il est délégué de classe. Il est chargé, entre
autres choses, d’aider les nouveaux à être à l’aise.
13 Fred Marchall chez les gangsters
De l’endroit où Fred se trouve, et où Marceau l’a
rejointe, ils peuvent voir tous les élèves. Marceau
fait les présentations.
Il commence par Claude, un garçon tranquille,
timide en apparence, mais surtout mal à l’aise d’être
dans la classe de son père. Il l’aime beaucoup, mais
il le craint encore plus. Il se souvient des claques
que son frère prenait quand il était dans sa classe :
« fils d’instit, devoir de réussite » dit la maxime, il n’y a
rien de plus vrai, et c’est pareil pour les filles.
èmeAujourd’hui, le frère de Claude serait en 5 , s’il
n’avait pas succombé à une opération bénigne. Son
père était furieux, mais il lui restait un fils, il a eu du
mal à reprendre le dessus, sa femme l’aidait, mais
elle aussi avait besoin d’être soutenue. Dans ces
cas-là, certains couples cassent, pensant que l’autre
ne comprend pas la douleur qui l’étreint. Chacun
souffre dans son coin, sans en parler, persuadé
qu’en se taisant, il traversera mieux l’épreuve.
Combien de silences, de faux semblants, laissant
s’installer un fossé entre deux êtres meurtris par
une douleur commune, qui grandit d’autant plus
que chacun s’isole de l’autre, des autres, croyant
être le seul à souffrir parce que l’autre ne dit rien.
Pourtant tous les psychologues sont d’accord sur
un point : il n’y a rien de plus vrai que la verbalisation.
Comme un abcès qu’il faut percer !
Le père de Claude a compensé l’absence d’un
fils, en étant toujours sur le dos du second, sa mère
tente de calmer le jeu, en le surprotégeant, quant à
14 Véronique Chaffaut Moreau
Claude il se laisse faire, instinctivement, il
comprend la douleur de ses parents et admet leur
attitude. Alexandre ne lui passe rien.
Pour Marceau c’est une calamité plutôt qu’un
avantage. En sport, en dictée, en grammaire et à la
piscine, il est toujours après lui, claques, coups de
pied aux fesses, il n’en loupe pas une.
Heureusement que le maître ne fait pas ça aux
autres. Le père de Marceau ne plaisante pas avec
l’éducation des enfants, mais il est contre les
brutalités.
Fred n’est pas de cet avis, pour elle, l’attitude du
maître est faussement agressive avec son fils, au
contraire, il le chouchoute, cela ne permettrait-il pas
à Claude d’avoir de meilleurs résultats ? Si ! Alors,
c’est que Fred a raison.
Marceau dément avec conviction, comme
chouchou, il y a mieux dans la classe, c’est la
cousine de Claude, elle n’est pas là, mademoiselle
n’aime pas les usines, c’est une chochotte ! Il
poursuit.

Les jumeaux Christian et Christine, de bons
copains, même si ses parents restent réticents au
fait qu’ils soient copains, les parents des jumeaux
sont en délicatesse avec l’alcool et ils ne s’occupent
pas d’eux. Les jumeaux sont gentils, mais toujours
sales, la mère de Marceau leur donne les habits qui
ne lui vont plus, comme ça ce n’est pas perdu.

15 Fred Marchall chez les gangsters
Robin, c’est un autre style, il est méchant, le
père de Marceau dit que Robin vit dans un placard
et que les services sociaux n’arrivent pas à le
prouver, mais ce qui est sûr c’est qu’il est battu par
son père avec un ceinturon ou un nerf de bœuf,
cela dépend de ce que son père a sous la main, le
fait qu’il soit un peu typé, n’arrange rien avec les
autres, ils sont toujours à lui chercher des noises, et
lui, il répond, normal ! Il vaut mieux être de ses
copains si on veut échanger des trucs, il peut
trouver tout ce qu’on veut. Mais, si on n’est pas de
ses copains, il faut se méfier, ça risque de
disparaître.

Hugues, grand copain du précédent, les
instituteurs avec la psy de l’école, lui ont fait réaliser
des tests de QI tellement il était mauvais, ils
voulaient le mettre dans une école spécialisée pour
les enfants en difficultés scolaires, mais ils ont
révisé leur jugement quand les tests ont révélé qu’il
aurait un QI à plus de 160. Sa mère l’élève seule, et
selon la rumeur, elle survivrait avec l’argent que lui
donne les nombreux hommes qui passent quelques
heures avec elle.
Tous les matins, le maître envoie Hugues se
laver aux toilettes, il lui donne un sac dans lequel il
y a du savon, un gant de toilette, et une serviette, de
temps en temps il lui fait faire un shampoing. En
plus de la toilette, il doit aussi se changer, contre un
caleçon propre et des chaussettes qu’il reçoit
16 Véronique Chaffaut Moreau
chaque jour il doit rendre le sale. Dans la classe, il y
a toujours des affaires à sa taille pour qu’il puisse se
changer autant que de besoin. Cela ne dérange pas
la mère de Claude de laver ces affaires. Il n’a ni eau,
ni électricité chez lui.

Marceau fait le tour de la classe, il a toujours une
anecdote sur l’un ou sur l’autre, Fred est
impressionnée qu’il connaisse tout, ou presque, sur
chacun d’eux, même ceux de l’autre classe. Ces
informations lui viennent de sa mère, elle est
assistante sociale, elle en parle avec son père le soir,
et comme il ne dort pas beaucoup, il les écoute aux
portes, sans qu’ils se doutent de quoi que ce soit.

La conversation digresse, Marceau ne comprend
pas qu’il y ait des enfants dont les parents n’ont pas
d’argent, pourquoi tous les enfants ne sont-ils pas
égaux ? Pourtant, c’est écrit sur les murs des
Mairies : « Liberté, Egalité, Fraternité », comment
un enfant qui a faim, qui a froid, peut-il être un
enfant libre ? Où elle est cette égalité, et la
fraternité, perdues dans les oubliettes des châteaux
que la révolution n’a pas détruits ? Comment un
enfant battu peut-il être heureux ? Et puis, il y a les
enfants qui sont abusés sexuellement par leurs
parents, leur famille ou des proches ; où sont
l’égalité, la liberté et la fraternité ? Le pire pour
Marceau, c’est que ceux qui savent ou qui
découvrent ce que les enfants subissent ne disent
17 Fred Marchall chez les gangsters
rien, ils ont la trouille, ils ont peur des représailles
ou d’on ne sait trop quoi.
La crédulité des uns et des autres sur les
possibilités qu’ont les adultes d’intervenir met
Marceau en colère, il sait ce qu’il dit, ses parents ne
se mentiraient pas sur ces questions pensant leur
« petit ange » endormi. Rien n’empêche Marceau de
poursuivre.
Il y a aussi ceux qui ne manquent de rien,
financièrement parlant, des enfants rois, gâtés,
pourris, une envie devient vite une exigence, et si
elle n’est pas satisfaite dans les moindres délais, ils
piquent une colère obligeant les parents à satisfaire
la demande. Et ceux qui pourraient vouloir
n’importe quoi, qu’ils auraient, mais qui sont
malheureux parce qu’ils sont livrés à eux-mêmes ;
que la journée les parents soient partis pour
travailler, c’est normal quel que soit l’horaire, mais
quand le soir ils sortent, qu’ils rentrent tard et que
le week-end ils laissent les enfants à l’un ou à
l’autre, ça ne l’est plus. Ces parents pensent que
l’affection est une question d’argent et que les
sentiments n’ont pas leur place ; seules les bonnes
notes comptent, les bonnes annotations des
professeurs sont leur boussole pour éduquer leurs
enfants. N’y a-t-il pas d’autres choses qui comptent
dans la vie que la réussite ?

Marceau regarde pudiquement Cécile, elle le boit
littéralement du regard, il y a entre eux quelque
18 Véronique Chaffaut Moreau
chose de plus qu’une simple amitié. Voyant que
Fred a surpris leur échange, Marceau revient à la
discussion, et ils tombent tous d’accord pour dire
que dans cette situation, les parents, ils n’assument
pas leurs enfants. Et que, ni l’une, ni l’autre des
situations n’est enviable, tout le monde est dans
une galère et les enfants à notre époque, ils ne
devraient plus être malheureux, comme il ne devrait
plus y avoir d’enfants qui travaillent, mais il y a de
nombreux pays qui n’ont même pas de lois pour les
protéger, c’est inadmissible. A quoi sert d’être libre,
si on ne mange pas à sa faim, si on a froid ?

Fred dit ne pas comprendre que, des Hommes
dits libres, soient obligés de s’aliéner à l’argent.
L’aliénation c’est le contraire de la liberté ! Non ?
Cela lui rappelle une information qu’elle a
entendue, celle de ce garçon qui se battait dans son
pays pour que tous les enfants puissent aller à
l’école, juste aller à l’école, alors que les enfants des
pays comme le leur se battraient plutôt pour ne
plus y aller, mais pas lui.
Elle interroge ses nouveaux camarades de classe,
savent-ils ce qu’ils lui ont fait ? Personne ne
répond, et Fred d’expliquer qu’il a été tué par la
junte militaire de son pays ! Tout ça pourquoi ?
Parce que « savoir », « comprendre » c’est découvrir
d’autres réalités, c’est apprendre la liberté, pouvoir
analyser les choses par soi-même, c’est s’affranchir,
c’est être libre ; mais cela aurait remis en cause la
19 Fred Marchall chez les gangsters
dictature militaire de son pays. Elle est persuadée
que « savoir », c’est être libre, et qu’au contraire
« ignorer », c’est être aliéné à d’autres, être
dépendant d’eux. Fred affirme que ce gamin avait
raison.
Elle aussi aimerait voyager pour aller apprendre
ça aux enfants de certains pays, et elle ne croit pas
que ce sont les pays les plus pauvres qui ont les
enfants qui soient les moins libres. Elle estime que
certaines émissions à la télé n’aident pas à penser et
à réfléchir par soi même.

Ils la regardent, l’air hébété, et Marceau de
traduire tout haut ce que chacun pense :
– Ouaouh ! T’en connais des trucs toi, t’as
appris tout ça où ? C’est des trucs qui ne sont pas
de notre âge ! Ou alors, tes parents à toi, ils ont
oublié de ranger leurs magazines !!!


Fred est aussi surprise qu’eux, mais elle n’en dit
rien. Un silence s’installe entre eux, puis Marceau
raconte des histoires drôles, celles de TOTO sont
ses préférées, les blagues Carambar aussi, son
répertoire est impressionnant. Il demande aux
autres s’ils connaissent des histoires, il n’y a que
Fred qui réponde par l’affirmative et les voici
lancés, ils se relayent, Fred en raconte une, il en a
deux, voire trois.
20 Véronique Chaffaut Moreau
Le temps passe, ils chantent, mélangent les
couplets mais cela n’a pas d’importance, ils
bavardent. Fred se sent bien, c’est vrai que pour
être bien dans la classe avec les autres il n’y a rien
de tel qu’un voyage en début d’année, plutôt qu’à la
fin ! Au moins, là, ils apprennent à se connaître, ils
passent plus d’heures ensemble, et n’ont plus, ou
moins, d’a priori sur les uns et les autres, finalement
il est bien, cet instit.
Ils sont tellement absorbés par ce qu’ils se
racontent, que rien de ce qui se passe dehors ne les
perturbe, ils ne savent pas s’il pleut ou si le soleil
brille, cela ne les intéresse pas. Ils jouent, rient et ne
voient pas la route, pas un qui soit malade. Les
instits discutent entre eux, ils sont près du
chauffeur, mais le père de Claude a toujours un œil
sur lui.

Le bus s’arrête dans une clairière, le maître les
invite à descendre et à laisser leurs affaires dans le
bus.
Chic ! Une pause pipi, cela fera du bien de se
dégourdir les jambes !
Le soleil brille, ils s’éparpillent, comme une volée
de moineaux qui aurait été dérangée par un bruit
violent, les filles d’un côté, les garçons de l’autre
pour se retrouver, leurs besoins faits, par petits
groupes. Les instits les invitent à ne pas s’éloigner.

21 Fred Marchall chez les gangsters
Un camion militaire arrive, se gare près du bus,
des ordres fusent alors que du camion bâché
descendent des jeunes, à peine plus âgés qu’eux (une
quinzaine d’années peut-être), tous armés jusqu’aux
dents et qui les menacent. Dire que les élèves des
deux classes sont terrorisés, serait un euphémisme ;
certains d’entre eux pleurent, d’autres crient.

Fred s’avoue, intérieurement, ne pas être
rassurée, c’est impressionnant, elle n’a jamais vu
d’armes de près ; ce sont peut-être des fausses ou
alors il n’y a pas de balles dedans ; et si cela n’était
qu’un jeu, style : « fais-moi peur » comme à la télé ?
Elle reste sceptique, tout à coup elle ne sait plus
trop quoi penser. Elle, d’un naturel plutôt gai, opte
pour la blague, un peu stressante tout de même ! Et
glisse dans l’oreille de Marceau l’état de sa réflexion.
Claude entend.
– C’est l’attaque de la diligence par les Indiens,
mais ils ont oublié leurs plumes ces andouilles, c’est
une sacrée mise en scène ! s’exclame Fred
inconsciente du danger qu’ils courent tous.
– Ce n’est pas une mise en scène ! souffle Claude
avec des tremblements dans la voix.
– Mais si, ce sont des indiens – sans – plume – à
– la – peau – blanche, insiste Fred hilare, ils ont
piqué les armes à Fort Apache, alors pour la
cavalerie nous sommes de la revue, il faudra nous
débrouiller tout seuls, allez, les mecs, dès qu’on
peut, on se casse, il nous faut nous battre. Ils ne
22 Véronique Chaffaut Moreau
peuvent pas nous avoir pris sans que nous
opposions une certaine résistance, cela ne se fait
pas !

Claude insiste, ce n’est pas une mise en scène. Il
radote, ce n’est pas un mec marrant ! Marceau a
plus d’humour.
Plaintif, Claude jure sur sa tête que ce n’est pas
un jeu. Il exhorte Marceau, pour qu’il confirme qu’il
ne sait pas mentir. Ok ! Il a la trouille pour de bon,
Claude, et il ne comprend pas pourquoi les autres
ne l’ont pas. Il devient blême de terreur et jure, les
yeux au ciel, que c’est un enlèvement.
Le regard apeuré de Claude convainc un peu
Fred qu’il se passe quelque chose d’anormal. Son
cerveau entre en ébullition, et elle interroge les
garçons.
Ils veulent enlever qui dans la classe ? Qui a les
parents les plus riches ? Parce que les siens ce n’est
pas la misère, mais ce n’est pas byzance ! S’ils
veulent kidnapper quelqu’un, voire quelques uns
d’entre eux – les plus riches sans doute – que vont-
ils faire avec les autres ? Ils ne peuvent pas les
renvoyer chez eux comme si rien n’avait eu lieu ?
Ce qui effleure les neurones activistes de Fred, lui
fait soudain peur, et s’ils voulaient les tuer, eux, les
sans grades, les désargentés ou « les pas assez » ?
Fred interroge Claude, ils cherchent quelqu’un de
précis, c’est certain ? Peut-être que ce sont les
instits qu’ils veulent kidnapper. Quoique, si c’était
23 Fred Marchall chez les gangsters
eux qui étaient visés, ce serait des adultes qui les
menaceraient, pas des ados. Alors qui ?
Au fil des questions, Claude se décompose.
– Ce sont nos deux classes qui vont être
enlevées !

Enfin, Marceau se réveille, il secoue sa tête, le
bleu de ses yeux a viré au gris, il lève sa main droite
et pose son index sur ses lèvres, il réfléchit. Il
donne raison à Fred, ils cherchent quelqu’un, sinon,
c’est du délire, son truc, à Claude, c’est impossible,
il y a presque cinquante élèves, on ne kidnappe pas
deux classes comme ça, d’un coup de baguette
magique. Il faut dédramatiser cette situation, Fred
s’y emploie sans effort, elle ne peut pas s’empêcher
de tout tourner au dérisoire, elle est incorrigible,
elle le sait ! :
– Tu as vu les chasseurs de scalps, ils ont dû
troquer leurs armes contre des peaux de bisons et
quelques chevaux.
– C’est normal que tu ne me croies pas,
Frédérique, c’est tellement fou cette histoire.
Seulement c’est la vérité, j’ai entendu mon père
mettre au point les derniers préparatifs avec deux
hommes qui étaient chez nous hier soir. Ils étaient
déjà venus, mais je n’avais pas fait attention à eux.
Hier soir, j’avais soif, je me suis relevé, je suis allé à
la cuisine me servir un verre de lait, comme je le
fais souvent et je les ai entendus, cela m’a intrigué,
j’ai écouté à la porte, j’en tremblais. Il n’y aura pas
24 Véronique Chaffaut Moreau
de rançon, ils feront croire que nous sommes
presque tous morts, certains auront été soi-disant
oubliés dans les bois lors d’un arrêt, avec l’autre
instit, en fait, ils ne se souviendront pas de grand
chose. Nous allons dans une école où nous
apprendrons à devenir des Hommes. C’est ce que
j’ai compris, mais ce n’est pas une école comme les
autres, pas question de jouer. Ceux qui nous
encerclent, ils en font partie.
– Je vois, cela promet, des bidasses, ils veulent
nous faire devenir des bidasses ; si c’est cela je me
tire, moi c’est niet la vie militaire ! affirme avec
conviction Marceau ; j’ai la chance d’être né à une
époque où le service militaire n’est plus obligatoire,
de toute façon, j’aurai été objecteur de conscience,
comme mon père, je n’y serais pas allé. Et puis
mon père il m’aurait défendu, c’est un excellent
avocat, le meilleur !!!
Bon, OK ! Ce n’est pas une blague, ni une mise
en scène. Si ce que dit Claude est vrai, il faut
envisager l’avenir à la vitesse de la lumière, il faut se
faire la malle !
Comment peuvent-ils prévenir les autres ?
Tout près d’eux, se tient Hugues, et il n’est pas
sourd ! Ils n’ont pas le choix, il faut qu’ils se
débrouillent pour repartir chez eux, et informer les
parents de ceux qui seront pris que leurs enfants
sont vivants. Hugues jette un œil sur leurs
camarades de classe, mais la crédibilité de Claude
n’est pas réellement acquise auprès d’eux, et le
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