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L'étrange destin de Jehan, Jongleur à Notre-Dame

De
89 pages

Comme chaque jour depuis un an Jehan amusait le bon peuple de Paris sur le Parvis de la cathédrale Notre- Dame dont la construction était quasiment achevée.

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Ajouté le : 28 mars 2015
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Chapitre 1
Comme chaque jour depuis un an Jehan amusait le bon peuple de Paris sur le Parvis de la cathédrale Notre- Dame dont la construction était quasiment achevée.
 Jehan avait été trouvé une nuit de Noël, transi de froid, dans l’encoignure d’une porte de la rue de la Truanderie, par un brigand de la Cour des Miracles. L’homme, pris de pitié, l’avait ramené dans le repère des bandits et le bébé avait été adopté par Sarah, une mendiante au cœur généreux.
 Le linge dans lequel il était enveloppé et la médaille qu’il portait au cou laissaient penser qu’il était de noble lignage. Mais personne ne chercha à savoir qui il était ni comment il s’appelait. Sarah lui donna le prénom d’un de ses fils mort- né et il devint l’un d’eux. Il grandit parmi les faux aveugles et les culs de jatte, on le dressa à mendier pour gagner sa maigre pitance puis il apprit quelques tours de jonglerie pour distraire les badauds.
 Jehan était un garçon espiègle et toujours de bonne humeur. Ses yeux bleus et son sourire enjôleur séduisaient les filles qui croisaient son chemin. Ses camarades appréciaient sa loyauté. Du moins la plupart d’entre eux. Mais d’autres le jalousaient pour ses succès féminins ou parce qu’il savait se faire respecter. En effet Jehan pratiquait la lutte et il était un des meilleurs à ce jeu-là. Il maniait également le bâton avec une grande dextérité. Il aimait se battre mais n’y mettait aucune méchanceté. Il avait aussi une très jolie voix qui attirait les passants.
 Le jeune homme avait grandi dans l’ignorance de l’énigme de sa naissance. Il était persuadé que Sarah était sa mère et lui était très attaché. Quant aux brigands, ils l’avaient adopté comme l’un des leurs. Il n’était d’ailleurs pas rare en ce début du XIVème siècle que des enfants soient abandonnés, enlevés ou vendus et deviennent des voleurs à la tire ou des mendiants.
 Jehan s’était habitué par la force des choses à vivre dans ce quartier délabré et sombre où tout était sordide et laid mais une petite voix lui chuchotait parfois qu’il n’y était pas à sa place et qu’il le quitterait un jour pour découvrir le monde.
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 Lorsqu’il était enfant Jehan aimait se rendre dans les beaux quartiers de Paris pour mendier avec sa mère. Il observait le comportement des bourgeois avec curiosité mais c’étaient surtout les seigneurs et les gentes dames dans leurs beaux atours qui forçaient son admiration. Il aurait aimé pouvoir les approcher et les questionner. Mais sa mère le rabrouait lorsqu’il faisait mine de s’y intéresser. Elle tremblait alors à l’idée qu’elle pourrait perdre celui qu’elle avait toujours considéré comme son fils. Elle avait caché bien à l’abri des regards ce qui pouvait le rattacher à ses origines mais elle n’avait pu se résoudre à s’en débarrasser. Peut-être, un jour, quand elle ne serait plus de ce monde, son fils pourrait-il partir en quête de celle qui l’avait engendré et abandonné… Pour l’instant il était à l’abri du danger auprès d’elle. C’était du moins ce dont elle cherchait à se persuader.
 Devenu adulte, Jehan n’avait rien perdu de son sens de l’observation et de sa soif d’apprendre et d’explorer des domaines inconnus. Il attendait une opportunité pour donner libre cours à son besoin de liberté et de beauté.
 Ce jour-là, donc, le jeune homme donnait son spectacle tout en observant la foule bigarrée puis se mêla aux badauds une sébile à la main pour récupérer quelques sous, tout en répétant à l’envie :
- A votre bon cœur, braves gens.
 Il rattrapa un bourgeois dont la bourse paraissait bien garnie et l’interpella alors que celui-ci s’esquivait pour ne pas donner son obole.
 - Pitié pour un pauvre jongleur, mon seigneur, Dieu vous le rendra, dit-il en s’inclinant bien bas.
 L’homme devait être vaniteux car le mot seigneur le rendit généreux. Mais à peine avait-il refermé sa bourse qu’il fut bousculé par un malandrin qui la lui arracha des mains et s’enfuit à toutes jambes. Le bourgeois se mit à hurler : « Au voleur ! Au voleur ! » et accusa Jehan d’être complice du vol. Ce dernier eut beau nier, les esprits s’échauffèrent autour de lui et il s’en fallut de peu qu’il ne soit mis en pièces par les spectateurs de la scène. Il réussit pourtant à se dégager en distribuant force horions et à leur fausser compagnie. Il prit ses jambes à son cou et trouva refuge dans une maison de la rue de la Mortellerie.
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 Il avait eu le temps de reconnaître le voleur, un certain Hugues le balafré, que tous redoutaient à la Cour des Miracles. C’était un teigneux qu’il valait mieux éviter de contrarier, surtout quand il avait un peu trop bu.
 Le jeune jongleur était furieux après Hugues car il lui faudrait trouver un autre lieu où exercer son art pendant quelque temps à cause de lui. Mais il savait qu’il aurait été maladroit de lui en faire le reproche et de l’affronter. Tant qu’il vivrait à la Cour des
Miracles il devrait composer avec ses occupants. C’est pourquoi il rêvait de s’en éloigner. Mais il avait des scrupules à abandonner sa mère souffrante qui n’avait plus guère la force de quitter son grabats pour aller mendier dans les rues par tous les temps . Elle avait besoin de lui pour ramener quelques sous et assurer sa subsistance. Aussi patientait-il en rongeant son frein.
 Jehan avait rejoint sa mère dans le réduit qui leur servait de logement. Elle était étendue, encore plus pâle que de coutume, et respirait avec difficulté. Elle grelottait, pourtant son front était brûlant. Jehan se pencha sur elle, inquiet de voir son état s’aggraver.
 - Mon fils, murmura-t-elle dans un souffle, ma vie arrive à son terme. J’ai une confession à te faire, si Dieu m’en donne la force.
- Repose-toi, mère. Tu ne vas pas mourir.
Jehan voulait la rassurer mais son ton n’était guère convaincant.
- Il faut que tu saches… je ne suis pas ta vraie mère…
 Jehan dut coller son oreille à ses lèvres tant ses paroles étaient inaudibles. Il crut avoir mal compris ou peut-être délirait-elle. Il avait toujours été le préféré et ses frères lui en avaient souvent tenu rigueur. Il était d’ailleurs le seul à être resté auprès d’elle. Eux étaient partis sur les routes et n’étaient jamais revenus.
 Sarah serra sa main avec le peu de forces qui lui restaient. Il lui fallait soulager sa conscience avant de passer de l’autre côté.
- Dans le mur…une croix… enfant trouvé…
 Ce fut tout ce qu’il put entendre. Sarah lâcha sa main et expira. Jehan lui ferma les yeux, à la fois triste et incrédule. Qu’avait-elle voulu lui dire ? Qu’est-ce que tout cela
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pouvait bien signifier ? Quel mur ? Quelle croix ? Etait-il vraiment un enfant trouvé ?
Pourquoi ne lui avait-elle rien dit avant ?
 Toutes ces questions se bousculaient dans sa pauvre tête. Tout était allé si vite ! Il n’avait même pas eu le temps de lui exprimer son amour filial. Il se sentait un peu frustré et en même temps libéré. Plus rien ne le retenait maintenant de quitter ce quartier sinistre et de partir à l’aventure.
 Abîmé dans ses pensées, il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. Une voix éraillée le tira de ses réflexions.
 - Son âme s’est envolée ! Qu’elle repose en paix ! Elle t’a aimé comme si tu avais été son fils.
Jehan leva la tête et vit le nain Bertou près de lui.
- Que dis-tu ?
 - J’étais le seul à partager son secret. C’est mon cousin qui t’a trouvé une nuit de décembre sur le seuil d’une porte. Il a été pendu haut et court deux ans plus tard.
 - C’est donc vrai, ce qu’elle a murmuré avant de mourir ! Mais alors qui suis-je vraiment ?
 - Nous n’en savons rien. Mais ta mère a toujours gardé la médaille que tu portais à ton cou quand elle t’a recueilli.
- Elle a parlé d’un mur. Mais lequel ? Pourquoi a-t-elle parlé de croix ?
 - Elle a déliré toute la journée. Sans doute ne savait-elle plus très bien ce qu’elle disait. Je ne sais pas où elle l’a cachée, mais je suis sûr qu’il s’agit bien d’une médaille. Je crois même qu’il y a quelque chose de gravé dessus. Mais je ne sais pas lire. Je ne peux rien te dire de plus.
 Jehan allait devoir élucider cette énigme s’il voulait savoir qui l’avait engendré. Le saurait-il jamais d’ailleurs ? Comment cette médaille, s’il la retrouvait, pourrait-elle le conduire jusqu’à sa véritable famille ? Si on l’avait abandonné, c’est qu’on ne voulait pas de lui. Un sentiment d’injustice le saisit. Il se sentit soudain doublement orphelin. Il éprouvait certes de la reconnaissance pour celle qui l’avait élevé. Mais il comprenait maintenant pourquoi il s’était souvent senti mal à l’aise dans ce repère de laissés pour
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compte de la société médiévale. Il se prenait à rêver qu’il était le fils de l’un de ces seigneurs qu’il admirait de loin et qui lui faisaient parfois l’aumône. A moins qu’il ne soit l’enfant d’une bourgeoise… Il échafaudait des hypothèses toutes plus folles les unes que les autres.
Le nain Bertou le ramena à la réalité.
 - Si tu veux en savoir plus, commence par chercher le seul objet qui te rattache à ta naissance.
- Tu as raison. Il vaut mieux agir que rêver.
 Jehan commença à sonder les murs à la recherche de la cachette. Au bout d’une heure il n’avait toujours rien trouvé et il était sur le point de renoncer. Soudain il aperçut une marque discrète en forme de croix derrière le coffre qui contenait le peu qu’ils possédaient. Il descella une pierre et trouva enfin ce qu’il cherchait. C’était bien une médaille en or représentant une Sainte Vierge, suspendue à une chaîne. Au verso, il distingua une armoirie. Aucun nom. Aucune date. Mais c’était déjà le début d’une piste.
 Il porta la médaille à ses lèvres et la plaça à son cou. Plus jamais il ne s’en séparerait. Même si elle ne le menait pas à sa véritable famille, elle le relierait pour toujours à elle par l’esprit et elle le protègerait, il en était certain.
 Il ne lui restait plus qu’à donner une sépulture à celle qui l’avait chéri pendant toutes ces années. Il se rendit à l’église la plus proche. Comme tous les pauvres sa mère adoptive serait inhumée dans la fosse commune. Jehan ne pouvait hélas lui offrir plus.
 Le lendemain il l’accompagna dans son dernier voyage. Le nain Bertou était là aussi. Et ce fut tout. La vieille Sarah partit sans bruit, comme elle avait vécu.
 Jehan était libre, plus rien ne le retenait à la Cour des Miracle. Il rassembla dans un maigre baluchon tout son bien.
 - Je partirais bien avec toi, lui dit Bertou. Mais je suis trop vieux. Je risquerais d’être un frein. Sois prudent. Tu n’as jamais quitté Paris.
- Ne t’inquiète pas. Je sais me battre et je n’ai peur de rien. L’avenir est à moi.
- Bonne chance, Jehan. Reviens me voir un jour !
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 - Je reviendrai quand je saurai qui je suis. Prends soin de toi et merci pour ton aide. Je ne t’oublierai pas.
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Un pour Un
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