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La troupe Sans Pareille

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Savinien Pastiflore dirige la troupe de théâtre Sans Pareille, composée de sa femme Magdeleine, sa fille Lison, de l'Utile, l'Hercule, de l'Egyptienne et de la Duvernet et de Christian, jeune premier amoureux de Lison.

Mais après une représentation triomphale à Bordeaux, ils sont dépouillés par un faux comte. Leur recherche des brigands les mènent sur le bateau Neptune, qu'ils embarquent par erreur à destination de la Martinique.

Là-bas, tout est dépaysement : l'île, les esclaves, les jésuites qui leur refusent de jouer leurs pièces... Ils doivent de plus faire avec les moyens du bord pour gagner l'argent de leur traversée, et surtout espérer retourner en France pour jouer devant le Roi !

Un roman d'aventures pour les ados, dès 12 ans, illustré par Christophe Durual.


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Illustrations intérieures et de couverture : Christophe Durual
Première Publication : 1994, Hachette Livre
Exploitation en vertu de la licence confiée par la SOFIA dans le cadre de la loi n° 2012-287 du
e1er mars 2012 relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du XX siècle.
Directrice de collection ReLIRE : Cécile Decauze
ISBN : 978-2-37169-037-0
Dépôt légal internet : août 2016
IL ETAIT UN EBOOK
Lieu-dit le Martinon
24610 Minzac
« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de
l’auteur, ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite » (article L. 122-4 du code de la
propriété intellectuelle). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit,
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intellectuelle. Le Code de la propriété intellectuelle n’autorise, aux termes de l’article L. 122-5,
que les copies ou les reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non
destinées à une utilisation collective, d’une part, et, d’autre part, que les analyses et les
courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration.Pour Cynthia et pour Florine,
qui sont nées à l'Ile-aux-Fleurs.« Qu'est-ce que vous allez chercher là-bas ?
- J'attends d'être là-bas pour le savoir »
André GIDE.1
Les oiseaux s'étaient mis à chanter dans le jardin bien avant que le jour ne se lève. Est-ce le
bruit qui réveilla l'Égyptienne, ou un brusque mouvement de l'homme étendu à son côté ? Elle
ouvrit les yeux, aussitôt lucide, se tourna et se redressa, s'aidant du coude.
On ne devrait jamais regarder les hommes dormir ; les paupières closes, leurs visages
s'offrent sans défense, nus et vrais. Le commis d'armateur lui parut à cet instant boursouflé
des joues et du menton, la peau couperosée, par endroits presque bleue, la bouche triste. Il lui
avait dit quelques heures auparavant, au moment où l'amour chez certains fait aussi divaguer
l'esprit : « Je t'installerai près du port : les navires t'occuperont, le soir je viendrai te rejoindre.
»
Elle sourit, amusée à l'idée qu'elle pourrait rester des journées entières à une fenêtre dans
l'attente du commis ; pourquoi pas en filant de la laine, par-dessus le marché ?
Les oiseaux du jardin s'en donnaient à cœur joie, pépiant à pleine gorge, enivrés par la
lumière naissante. Une nouvelle fois, l'homme se tourna avec une sorte de gémissement
étouffé, comme s'il cherchait à retenir un fraternel sommeil. L'Égyptienne repoussa le drap,
quitta le lit d'un glissement furtif. La lumière du jour joua sur son corps brun que la robe couvrit
aussitôt. Le battant de la fenêtre s'ouvrit sans un bruit, deux escarpins légers roulèrent dans
l'herbe ; l'Égyptienne s'élança lestement à leur suite.
Le chien ! Elle avait oublié le chien. Il accourait, un grondement sourd à la gorge. La jeune
femme s'immobilisa ; la main tendue vers l'animal, elle se mit à siffler avec douceur, le fixant
droit dans les yeux. Le chien, étonné, stoppa sa course, se tut, puis battit en retraite, la queue
basse. La femme rit, contente d'avoir gardé son savoir de jadis.
Elle escalada le mur, sauta sur le chemin, et se mit à courir vers l'auberge. La rosée
exhalait des odeurs fortes de terre et d'herbes. Cela aussi lui rappela le passé, bien d'autres
chemins allongés devant elle, aussi loin qu'elle arrivait à se souvenir.
L'auberge se mettait en train, on apportait le lait, le pain, le bois, une servante dressait la
table. Elle fit un sourire complice à l'Égyptienne en passe de gravir l'escalier menant aux
chambres. L'Égyptienne lui rendit son sourire d'autant plus largement que la servante était
laide.
Ils reposaient encore tous là-haut, fatigués par le voyage de la veille. Sur le palier grondait
le ronflement dominateur de Savinien Pastiflore au travers de sa porte close. Le chef de la
troupe Sans Pareille dormait comme il vivait, n'arrêtant pas de jouer la comédie, même au
repos ; le souffle bruyant, jaillissant de la bouche et des narines, faisait partie du personnage, il
comptait parmi ses moyens pour fixer l'attention des spectateurs, tels le costume rouge, le
chapeau emplumé, les mains sans cesse en mouvement.
« Pauvre Magdeleine, comment fait-elle pour dormir auprès de son époux ? » songea
l'Égyptienne avec amusement, tandis qu'elle se glissait dans la chambre des femmes.
Là, elle s'arrêta un instant, jeta un œil froid sur la Du Vernet, allongée sur sa botte de paille,
la chemise soigneusement close jusqu'au cou, presque sous le menton : « Ursuline n'est pas
mal, songea-t-elle, la prude, la pincée... Qu'importe, l'âge viendra bientôt lui gonfler le visage,
surtout si elle continue à torcher les sauces de chaque plat... »
Sur la pointe des pieds, l'Égyptienne avança au fond de la pièce, se mit à genoux. Une
lueur de tendresse passa dans son regard ; Lison aussi dormait, la fille de Savinien et deMagdeleine, ses cheveux blonds dénoués sur un linge servant d'oreiller. Une certaine difficulté
à respirer faisait qu'elle gardait sa bouche entrouverte, montrant des dents nacrées parfaites,
et cela donnait à son visage rose et rond une expression de candeur charmante ; et tant pis si
celle-ci reflétait mal la réalité profonde de son caractère.
L'Égyptienne n'y put tenir, embrassa la joue soyeuse de son amie. Lison poussa un
gémissement entre rêve et réalité.
« Ce n'est que moi, murmura l'Égyptienne à son oreille. Bien sûr, il vaudrait mieux que ce
soit Christian. Il osera, sais-tu, pourvu que tu lui montres.
- Tais-toi, Violette. »
Un ton mêlé de confusion et de reproche... L'Égyptienne rit en silence, s'allongeant près de
la jeune fille qui ne bougeait plus.
Elle n'avait pas sommeil, d'ailleurs il était sans doute trop tard pour dormir ; les bruits de
l'auberge montaient par vagues ; un cheval hennit juste sous la fenêtre, des voix crièrent à
propos de selle et de harnais. Violette se sentait bien, le corps au repos, alanguie. Une journée
nouvelle allait naître, dont elle ne savait rien, dont elle ne voulait rien savoir à l'avance, prête à
en saisir chaque instant de merveille, chaque brin d'imprévu.
Il y eut alors ce moment confus dont on sait mal apprécier la durée, lorsque se trouble
l'espace proche et que l'esprit erre, ici et là. D'abord Violette pensa à la chambre voisine où
reposaient les hommes de la troupe : Hercule, masse de chair obéissante, le mou Christian,
corps et visage fins, et l'Utile, serrant sans doute dans sa main, tel un trésor, la clef du coffre
aux costumes. Et puis, surgirent d'autrefois, comme souvent, ses frères bruns, larges
d'épaules, aux yeux rusés, vêtus de vestes à brandebourgs. Ils frappaient leurs cymbalums à
coups joyeux de maillet, des officiers criaient près d'eux : « Jeunes gens, engagez-vous dans
les armées du roi ! » Elle se voyait pleurer, appelant ses frères disparus depuis si longtemps.
Le commis d'armateur était peut-être sincère en offrant ce logement, sa présence ? Savoir
s'arrêter, ne pas chercher plus loin. Elle se souvint, il y avait eu une noce, jadis, dans un pays
lointain, les robes tournoyaient autour d'elle qui atteignait en ce temps juste la hauteur de la
taille des femmes. Son père leva un visage allumé par le vin et l'excitation de la fête. Il posa le
violon et cria : « Cette danse est un adieu, j'ai rêvé cette nuit que le bonheur nous attendait
ailleurs. Nous partons tout à l'heure du côté où le soleil se couche ! » La roulotte était bien
partie, cahotante, mais très vite, un soir, elle versa, sous la rude poussée de paysans, volés
par Dieu sait qui, et criant vengeance. Était-ce le bonheur, ces coups de fourche, le sang du
père, la mère terrorisée, perdue dans un étang, les enfants dispersés, les garçons enrôlés de
force comme musiciens ?
Et elle ? Tout d'abord la pitié d'une villageoise :
« Reste là, pauvrette, nous partagerons. »
Et bientôt, le passage d'un montreur d'ours :
« Viens avec nous, tu danseras. »
La villageoise, bras au ciel :
« Danser ! Malheureuse, prends garde aux yeux concupiscents, à la méchanceté des
hommes, aux mauvaises rencontres, aux pentes fatales impossibles à remonter ! - Tu danseras, la fille. Pense à ton écuelle de soupe assurée. La route mène toujours
quelque part, tant le monde est large. »
Elle partit à la rencontre des paysages, partout à la fois semblables et différents. Les gens
n'étaient en ce temps-là qu'ombres furtives. Un jour, quelqu'un annonça :
« Ici est le royaume de France. »
Fuite du montreur d'ours devant les archers qui criaient :
« De par le roi, défense d'entrer aux gens de Bohême !
- Elle a bonne figure », gronda alors Savinien Pastiflore, apparu soudain comme de derrière
un décor de théâtre.
Il ajouta, ravi :
« Et elle gambade mieux que notre singe sauvé dans la forêt. J'essaierai de lui apprendre à
jouer la comédie, chose impossible au singe, du moins pour la partie dialogue. Pas vrai,
monsieur le lieutenant ? Laissez-nous la fille, s'il vous plaît, je vous offre un pichet de vin. »
Violette se mouvait au sein de souvenirs confus. Peut-être le sommeil allait-il la prendre tout
de même, lorsque retentit à nouveau le timbre de Pastiflore, jaillissant cette fois du jour
d'aujourd'hui :
« Holà, les enfants, on se lève ! Gloire et fortune nous attendent, ne les laissons point
passer ! » 2
La charrette, attelée à deux bidets maigres aux couleurs indéfinissables, roulait entre des
pins géants, passant de l'ombre à la lumière, et vice versa. Les femmes s'y tenaient, serrées
entre les paquets de hardes, les coffres et les ballots de toiles peintes pliées. L'Utile courait à
pied derrière, une épaule plus haute que l'autre, poussant le véhicule, soucieux d'aider les
bêtes dans leur effort. Hercule suivait à quinze pas, monté sur un âne épuisé par le poids de
son cavalier.
Christian, lui, chevauchait le sien, tout près de la jeune Lison ; leurs yeux ne se quittaient
pas, emplis d'une sorte d'adoration muette, que l'Égyptienne appelait niaiserie en haussant les
épaules.
La niaiserie datait d'il y a plusieurs mois, dès le jour où Christian eut rejoint la troupe, au
hasard d'une rencontre, fatigué des sauts périlleux et surtout des coups de bâton de son père
saltimbanque, à chaque numéro raté. Ses traits agréables, son corps élégant plaisaient aux
spectateurs, et plurent davantage encore à Lison, enchantée par l'attitude du jeune homme.
Ce dernier, en effet, manifestait depuis son arrivée les signes extérieurs du plus sincère
attachement, en paroles, soins, attentions diverses. Lison en éprouvait une agréable
sensation. Comme il s'en tenait à cette attitude platonique, la jeune fille se sentait rassurée...
tout en rêvant, pour plus tard, pour bientôt, pour quand elle le voudrait, à d'autres félicités, car
un simple contact de sa main avec celle de l'homme la faisait frissonner. En ces moments, elle
souhaitait le voir plus entreprenant, tout en craignant qu'il le soit. Craintes sans fondement, car
Christian manquait d'imagination ; il s'endormait vite le soir, les journées étant dures. Et Lison
soupirait, reprenant ses rêves.
Savinien Pastiflore allait devant, silhouette conquérante, impatient d'arriver. Lui seul
possédait un cheval digne de ce nom, sachant parfois même trotter, bien que les côtes
saillantes et les jambes un peu torses... Sa voix guidait la marche de la troupe, tel jadis Moïse
guidant les Hébreux : « On devrait jouer le matin, proclamait-il à la cantonade, quand les corps sont légers, les
esprits lucides. Et non en fin d'après-midi, lorsque le spectateur est plus préoccupé de ses
pieds gonflés dans ses chaussures, de sa digestion mal faite, et de ses ennuis du jour, que du
spectacle offert. Nous, acteurs, savons sans problème d'heure dépasser la réalité, trouver les
chemins fragiles de l'illusion, du rêve, mais, eux, les spectateurs, arrivent-ils à nous suivre ? Je
reverrai tout cela le jour où nous entrerons à la Comédie-Française... »
Bien que s'écoutant surtout parler, Pastiflore entendit le rire de Violette. Son visage
s'assombrit, il répliqua, tournant la tête :
« Tu peux rire, l'Égyptienne, ce jour viendra. Bordeaux nous attend, c'est une grande ville.
Nous y ferons un triomphe et reprendrons alors le chemin de Paris.
- Il n'y a même pas de théâtre à Bordeaux, monsieur.
- Qu'importe ! Poquelin jouait sur les places publiques et dans les salles d'auberges.
- A ce propos, monsieur, quand serons-nous payés ? »
La question venait de la Du Vernet. Elle provoqua une houle d'indignation dans le gros
corps du chef de la troupe Sans Pareille, de la taille aux épaules et jusqu'aux oreilles,
devenues sous l'affront presque aussi rouges que le chapeau reposant sur elles.
« Vous avez votre part chaque fois, mademoiselle Ursuline, dès la recette faite et nos frais
déduits.
- Justement, j'aimerais que l'on révise nos façons de partager...
- J'opère selon les règles habituelles : une part chacun, à l'exception de l'Utile, et d'Hercule
qui est un figurant : ceux-là n'ont qu'une demi-part. - Et les cinq parts prises par vous en sus, monsieur ? »
Nouvelle vague d'indignation submergeant Pastiflore :
« Mais qui donc écrit les pièces que nous jouons, mademoiselle ?
- Cinq parts pour des vers souvent recopiés, et boiteux de surcroît !
- Recopiés ! Boiteux ! Moi, mademoiselle, je recopie des vers boiteux ? Osez le répéter !
- J'ose !
- Malheur ! Elle ose ! Le ciel est témoin, mensonges ! Ah, je m'attendais de votre part à plus
de reconnaissance : vous dansiez sur un fil, mademoiselle, lorsque je vous connus...
- Je n'en disconviens pas. Il n'empêche que je sais reconnaître la valeur d'un alexandrin.
- Ce qui signifie ?
- Simplement que le répertoire ne manque pas d'auteurs valables...
- Perfidie ! Mademoiselle, nous ne sommes que sept dans notre troupe. Les pièces du
répertoire comportent trop de personnages pour nous.
- Nous pouvons jouer plusieurs rôles à la fois.
- Pas toujours.
- C'est bien ce que je disais, monsieur : un fallacieux prétexte vous permet non seulement
de confectionner pesamment des pièces de théâtre, et de toucher cinq parts sur les recettes,
mais aussi de vous mettre en valeur en vous attribuant à vous seul les monologues et les
récits...
- Insultes ! Calomnies ! »
Tandis que la dispute prenait, telle une bonne mayonnaise, Lison et le jeune Christian
continuait à se regarder dans le blanc des yeux. Comme personne ne leur prêtait attention,
Lison demanda, à voix basse, si son amoureux lui avait trouvé un nouveau compliment. Cela
était pour eux une convention secrète : aucun jour ne devait s'écouler sans que Christian n'en
invente pour elle.
Le jeune premier sourit, soupira, voulut accompagner sa réponse d'un geste des bras
comme on le fait sur scène, y renonça aussitôt à cause du balancement de l'âne, nuisible à
l'équilibre, et se contenta de murmurer à l'oreille de sa belle :
« Lison, le miroir de vos yeux, ce matin, enfante le soleil. »
La jeune fille rougit de plaisir, porta la main à sa poitrine afin de réprimer les battements
tumultueux de son cœur (cela aussi se pratique au théâtre).
C'est à ce moment qu'un galop de cheval alerta la troupe. Un homme accourait, rattrapant
la charrette des comédiens, en chemise, les cheveux mal coiffés, le visage animé, la voix
haletante :
« L'Égyptienne ! criait-il. Arrête-toi ! » Son arrivée stoppa net la querelle des uns, les roucoulades des autres. Violette se dressa à
moitié de son coffre aux costumes, surprise :
« Mon commis d'armateur... » fit-elle.
L'homme, tout en réprimant des cuisses l'énervement du cheval réfréné, l'apostropha
rudement :
« En voilà des façons de partir ! Sans une explication.
- Je n'avais rien à vous dire.
- Rien à me dire ! Et que me disais-tu alors, cette nuit et les autres ? »
Un « ho ! » scandalisé jaillit de la bouche d'Ursuline.
« Il ne faut pas croire à ce qui nous échappe durant nos moments de faiblesse, répliqua
Violette avec douceur, on parle, on parle, c'est sans conséquences. De toute façon, je ne vous
ai rien promis.
- Peut-être ! Mais j'ai droit à quelques égards. Crois-tu avoir affaire au premier venu ? J'ai
des biens, une place, des espérances...
- Que m'importe !
- Réfléchis : tu ne peux décider sur un coup de tête. Mes propositions devraient te combler,
ne ris pas...
- Vous feriez mieux de vous en aller.
- Attends... Accompagne-moi, nous reparlerons de tout cela tranquillement, je saurai te
convaincre.
- Inutile.
- Viens tout de même.
- Non. »
Le visage de l'homme s'empourpra, l'amour-propre écorché. Il ne pouvait reculer, il avança,
donc, se faisant menaçant :
« Et moi, je te dis que tu vas me suivre ! »
C'est alors que la voix de Pastiflore se fit entendre :
« Halte! » grondait-elle.
Chacun se tut, s'arrêta, écouta.
« Monsieur, reprit dignement le chef de la troupe, permettez-moi d'abord de vous saluer. »
Il tira son chapeau, s'inclina, disant son nom, présenta ensuite les autres comédiens à tour
de rôle, avant de se lancer d'un ton calme dans un discours duquel il ressortait que Violette
était sûrement honorée d'avoir attiré l'attention d'un homme tel que le commis d'armateur, mais
que depuis peu l'Église reconnaissait aux femmes une âme, un jugement; en foi de quoi ilfallait donc s'en tenir à la décision de l'Égyptienne et rebrousser chemin. A moins, bien sûr,
que l'homme n'habitât Bordeaux, auquel cas, il pouvait poursuivre le chemin au lieu de le
rebrousser, mais seul, de toute façon.
« En effet, j'habite cette ville, répondit machinalement le commis quelque peu
décontenancé. J'ai rencontré Violette en Bretagne où vous étiez le mois passé, et je la suis,
depuis, cette...
- Chut ! n'en rajoutez point. »
Et Pastiflore voulut changer de conversation ; il annonça à son interlocuteur que la troupe
allait justement se produire à Bordeaux, vanta son spectacle, parla de la modicité du prix des
places qu'il proposait...
Mais le commis d'armateur ne se laissa pas distraire plus longtemps. Il l'interrompit, pris
d'une nouvelle colère, ordonna à Violette de le suivre, poussant vers elle son cheval, dans la
ferme intention de la saisir de force.
« Christian, ordonna Savinien indigné, empêche-le ! »
Le jeune premier sursauta :
« Heu... Pourquoi moi ?
- Violette est notre camarade. Tu es jeune, ardent, courageux... Et puis, tu possèdes une
épée.
- Elle ne me sert qu'en scène. »
Les femmes regardaient Christian avec quelque mépris. Lison n'en était, elle, qu'à la
surprise. Le commis d'armateur, un instant distrait par la perspective d'une possible bataille,
eut un ricanement, tandis que Pastiflore soupirait :
« Ah, jeunesse !... Tant pis. Ne bouge pas, l'Utile. A toi de jouer, l'Hercule, va, mon
tranchemontagne ! »
L'ainsi nommé sauta de son âne maigre, roulant des muscles puissants, formidable
d'aspect.
Il allait s'interposer, mais n'eut point à le faire, car le commis d'armateur, cessant de ricaner,
recula à sa vue, comprit sa défaite, et repartit au grand galop de sa monture, comme il était
venu, jurant à tous vents qu'il se vengerait.
« L'incident est clos, dit noblement le chef de la troupe Sans Pareille. En route. » 3
L'Utile, bien que touchant seulement demi-part des recettes, n'en jouait pas moins la
comédie comme les autres, une barbe blanche postiche accrochée au menton. C'est même à
lui que revenait de lancer, ce jour-là, les deux derniers vers de la pièce :
« Oh, rage ! Oh, désespoir ! Oh, vieillesse ennemie,
Elle ne veut pas de moi, si j'ai tout bien compris... »
Il s'agissait là, bien entendu, d'une œuvre de Pastiflore, construite sur le thème en vogue de
la jeune fille refusant d'épouser un vieillard aussi riche que stupide.
Éclats de rire et applaudissements ! Pastiflore rayonnait. Oui, on ne pouvait imaginer
séance plus réussie. Conclusion logique d'un concours de circonstances heureuses depuis
leur arrivée à Bordeaux : aucune troupe rivale ne s'était produite en ville depuis trois semaines,
la salle du jardin public où l'on jouait habituellement était libre, les jurats autorisèrent la
représentation sans difficulté et enfin, en ce moment, une foule contente emplissait la salle.
Que demander de plus ? D'un geste furtif, Savinien palpa la bourse garnie accrochée à sa
ceinture, contenant à la fois ses économies et la recette du jour.
« Allons saluer, les enfants. »
Sur la scène où les chandelles commençaient à rendre l'âme, le chef de la troupe se sentit
pleinement heureux, ployant sa lourde taille face aux gens qui continuaient d'applaudir. Dans
sa main droite, il tenait celle de la Du Vernet, dans la gauche, celle de sa fille. Plus loin se
trouvaient Christian, Violette, l'Utile...
« C'est honteux, lui souffla Ursuline, tout en saluant, elle aussi : lorsque l'Égyptienne se
penche, on lui voit la gorge jusqu'au ventre...
- Laissez, Ursuline, les spectateurs ne s'en plaignent point. »
Enfin, Magdeleine Pastiflore et l'Hercule baissèrent le rideau ; la troupe au complet se
retrouva derrière les coulisses, dans la pièce servant de loge commune. Tous soufflaient...
Ursuline regardait Violette de travers, Pastiflore prit les devants, sentant venir de loin le vent
familier de la zizanie :
« Que personne ce soir ne cherche querelle, ni ne se fâche ! Le succès est là, mes enfants,
en attendant Ia gloire ! Nous sommes bien les meilleurs, les sans-pareils ! »
On frappa à la porte, l'Utile fit entrer un valet vêtu de gris, son chapeau à la main, lequel
demanda à parler au directeur de la troupe :
« C'est moi, dit Savinien.
- Mon maître, le comte de Castignac, assistait à votre représentation. Il vous prie tous à
souper.
- Comment ? »
Surpris, mais flatté, Savinien demanda quelques précisions, que le grison donna sans
peine. Son maître était un riche seigneur de la région, le spectacle l'avait tant enchanté qu'il
voulait régaler la troupe le soir même. Et pas n'importe où, s'il vous plaît, mais au cabaret du
meilleur traiteur, Bardineau, en son hôtel particulier de la banlieue du Bouscat... Les yeux brillaient, les bouches salivaient, comment hésiter davantage ?
« Soit, dit Pastiflore, satisfaisons nos corps après avoir satisfait nos esprits et ceux de nos
spectateurs. J'accepte l'invitation de ce gentilhomme de goût. Valet, laisse-nous simplement le
temps de changer de costumes. »
Le grison s'inclina :
« J'attends dehors, la voiture est déjà à la porte. »
Chacun s'empressa de faire une toilette rapide.
Une grosse berline était dehors, en effet ; la troupe s'y engouffra, bruissante
d'excitation. Christian remarqua avec un pincement au cœur que Lison s'asseyait sur la
banquette d'en face, et non point près de lui comme il s'y attendait ; la Du Vernet repoussa des
fesses Violette qui prenait trop de place à son goût ; l'Utile se tenait droit, essayant de cacher
la bosse de son épaule en haussant l'autre ; Magdeleine Pastiflore regardait son auguste
époux et se sentait heureuse de le trouver souriant ; l'Hercule aussi semblait heureux, rêvant
d'opulentes mangeailles... Le voyage fut rapide.
Le traiteur Bardineau offrait ses services en un hôtel particulier, où se pressait chaque soir
qui aimait la bonne chère et qui avait de quoi payer, cela sans distinction aucune de condition.
Les seigneurs authentiques y côtoyaient des filles de petite vertu, et les joueurs masqués des
salons retirés appartenaient tant à la riche bourgeoisie de la ville, qu'à la tourbe des
aventuriers sortis de prison ou s'apprêtant à y retourner. De jeunes officiers venaient danser
avec leurs beIles, des négociants écoutaient de la musique en famille, on pouvait s'entraîner à
l'arbalète dans les jardins pleins de bosquets profonds réservés à toutes sortes d'usages...
« Par ici... »
Le comte de Castignac avait retenu un cabinet particulier et l'occupait déjà, grand et sec,
l'œil perçant, la moustache très noire. Il se dressa sur un fauteuil, levant un verre, au choix à
moitié plein ou à moitié vidé, le visage souriant :
« Soyez les bienvenus. »
Le chapeau rouge de Pastiflore balaya le sol, soufflant une chandelle au passage et
n'évitant que de justesse la vaisselle d'une grande table dressée :
« C'est trop d'honneur, monseigneur, et ce jour ne pouvait mieux se terminer pour notre
troupe que par cette invitation nous remplissant à la fois d'aise et de confusion... »
Le discours ainsi lancé se prolongea un bon moment, tandis que les comédiens entraient,
saluaient, prenaient place à l'invitation du comte, qui installa à ses côtés Violette et Ursuline...
Des serveurs apportèrent du vin et les premiers plats : tourterelles en croûte, pâtés odorants...
L'atmosphère devint vite familière, le comte de Castignac faisant pour cela le nécessaire à
l'aide de compliments et de plaisanteries. Pastiflore était aux anges. La première faim apaisée,
il profita d'une question de l'hôte pour se lancer dans l'histoire de sa troupe :
« Cet intérêt que vous nous portez, monseigneur, et auquel nous sommes si sensibles, il est
le fruit, je puis le dire, d'années de travail et d'efforts... »
Et d'expliquer que lui-même, Savinien Pastiflore, appartenait à une famille de gens du
spectacle, laquelle, depuis des siècles, servait de faire-valoir sur les ponts et sur les foires, àdes charlatans vendeurs de remèdes miracles. Son père était jongleur, sa mère danseuse...
Lui, Savinien Pastiflore, dernier du nom, avait créé une troupe théâtrale, modestement appelée
: la troupe Sans Pareille. Ses acteurs, anciens saltimbanques eux-mêmes, ne rêvaient plus
que de comédie et de tragédie...
« Nous retournons à Paris, monseigneur, après le triomphe bordelais, car le jour est proche
où nous devrons prendre le titre mérité de "comédiens du Roi". D'ores et déjà, je vous promets
une chaise sur chacune des scènes où nous jouerons... Et pourtant, Dieu sait, monseigneur, la
gêne que procure la présence de spectateurs, si nobles soient-ils, sur cet espace où nous
déployons notre art. Pardonnez-moi cette parenthèse... »
Savinien soupira avant de reprendre, baissant la voix d'un ton :
« Nous devons faire vite pour réussir, monseigneur, des jaloux nous en veulent, ils ont
obtenu que les troupes foraines ne jouent désormais qu'''à la muette". Vous vous rendez
compte, me: faire taire, moi ! Les présomptueux ! »
Selon l'expression de Violette, Ursuline torchait les plats et buvait sec ; le rouge aux joues,
le cerveau embrumé, elle ne prêtait guère attention au genou du comte s'appuyant lourdement
sur sa jambe. L'Égyptienne, elle, sentait bien le deuxième genou frotter sa robe avec
insistance. Et sans songer à se dérober, au contraire, étant amatrice de toute sensation
nouvelle.
Christian et Lison se disputaient à voix basse :
« Je n'aimerai jamais, disait la jeune fille, qu'un homme courageux, répondant aux appels du
devoir et de l'honneur.
- C'eût été vous, Lison, croyez-moi, je sautais à la gorge de ce cavalier menaçant.
- Violette est notre camarade, Violette est mon amie.
- Avouez tout de même que ses ardeurs la poussent à d'étranges situations.
- Cela n'excuse rien.
- Lison, je vous aime.
- Prouvez-le par votre attitude, les mots ne sont que du vent de bouche. »
L'Hercule dormait assis, béat, l'assiette vide, la panse pleine ; Magdeleine flottait dans un
monde heureux, l'Utile rêvait, chantonnant à voix basse, loin certainement de ce salon de
traiteur.
« Holà ! lança tout à coup le comte à claire voix, ce vin est bon, Bardineau le sait choisir.
Cependant, il faut absolument que vous goûtiez le mien, celui de mes propres vignes. J'ai la
faiblesse de croire qu'il est le meilleur. »
Le valet entra au même instant, deux bouteilles poussiéreuses à la main, qu'il déboucha
avec mille précautions.
« Emplis nos verres, Germain... Voilà, avec douceur. Admirez cette robe, un rubis. Et sentez
ce nectar, moi, il me comble d'aise... Allons, à votre santé, comédiens, à votre avenir, à votre
réussite. Et merci encore pour le plaisir que vous nous avez donné. » Pastiflore se leva, chancelant, voulant répondre, mais pour une fois n'y parvenant point, la
langue trop épaisse. Il ne put que s'incliner, et but comme les autres.
D'accord, le vin était bon, mais pas davantage que celui du traiteur. Castignac contemplait
ses invités, souriant, l'œil interrogateur.
« Alors ? »
Alors ? l'effet du vin ne se fit pas attendre. En chœur, les comédiens sentirent leurs esprits
s'engourdir et leurs yeux se fermer. Ils esquissèrent quelques gestes lourds, inachevés,
certains eurent comme un vague grognement avant de s'affaler, endormis, la tête sur la table
ou sur l'épaule du voisin. Seul, l'Hercule résista un instant supplémentaire, tenta de se lever,
mais vacilla et finit par s'abattre à son tour.
Le comte (l'était-il ?) se leva prestement :
« Ce narcotique est idéal, dit-il, dépouillons-les sans attendre. »
Lui-même s'occupa d'un Pastiflore ronflant avec vigueur comme à l'accoutumée, le
soulagea bientôt de sa bourse rebondie, avec une exclamation de contentement.
« Bonne prise !
- Je ne trouve pas grand-chose, se plaignit quant à lui le dénommé Germain. Des pièces
éparses.
- J'ai trouvé pour deux, l'ami, inutile de fouiller plus longtemps ces belles endormies.
Dépêchons-nous de sortir. »
Le corridor désert, ils s'enfuirent en riant, heureux de leur soirée. 4
« Le commis d'armateur, amant de Violette, s'appelait Ludovic Berger-Marcillat. Après sa
rencontre avec les comédiens, il rentra à Bordeaux de fort méchante humeur, et reprit place en
soupirant au comptoir familial, un des hauts lieux bordelais du commerce avec l'Afrique et les
Amériques.
Imbu de sa personne, il digérait mal d'avoir été repoussé par l'Égyptienne, surtout qu'il
trouvait la fille à son goût. Le mois passé à sa suite, d'étape en étape, lui avait laissé un
souvenir charmeur. A Bordeaux, les distractions manquaient. L'oncle armateur, maître des
affaires et de la famille, craignait comme peste et choléra tant les filles galantes que les dés
pipés et les cartes biseautées des salles de jeux. Ludovic évitait donc les mauvais lieux, et la
discrète présence de Violette aurait été un dérivatif rêvé aux longues journées passées en tête
à tête avec de gros livres reliés où s'alignaient, à gauche, les recettes, à droite, les dépenses.
Plus Ludovic y pensait, plus il en était convaincu. Quel dommage que l'Égyptienne soit partie !
Le temps passant, le regret se serait sans doute effacé petit à petit, comme tant d'autres.
Seulement, il se trouva que la gazette de la ville fit mention d'une représentation théâtrale
exceptionnelle annoncée par la troupe Sans Pareille, avant son retour à Paris... Le sang de
Ludovic ne fit qu'un tour, il songea à sa fuite devant le tranche-montagne, et une nouvelle fois
à Violette... Or, juste à ce moment, arrivait dans les bureaux un ancien marin, manchot,
homme à tout faire de la Compagnie, surtout recruteur d'équipages au quartier Saint-Michel et
à Sainte-Croix. L'homme apportait tout bonnement des papiers d'un vaisseau venant de jeter
l'ancre au port. Ludovic, fort excité, l'entraîna dans un coin ; son plan naquit, d'un seul coup, en
parlant.
Il s'agissait ni plus ni moins que d'enlever Violette, pour la forcer à l'écouter, et la
convaincre, en quelque endroit bien retiré. L'affaire parut facile au manchot, Ludovic
BergerMarcillat ne mégotant pas sur le prix à payer.
Le jour même, l'homme à tout faire se mit en chasse et engagea deux acolytes.
Retrouver la troupe Sans Pareille fut un jeu d'enfant, de même que reconnaître la proie.
Seulement, l'enlèvement, prévu pour le soir, après la représentation, fut contrarié par
l'apparition d'un valet inconnu, et le départ en berline de tous les comédiens, Violette comprise,
chez Bardineau.
Le manchot et ses complices suivirent, maudissant le fâcheux contretemps, mais prêts à
saisir la première occasion offerte.
Cela leur coûta une nuit de veille au Bouscat. Les clients du traiteur quittaient peu à peu
l'hôtel, mais pas les comédiens... Le manchot commençait à se poser des questions ; il se
hasarda même à pénétrer dans l'établissement, comme s'il recherchait quelqu'un. Intrusion
sans succès, en...